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Mémoire des luttes

Mon, 24 Sep 2018 14:37:20 +0200

Brésil : une élection imprévisible, mais déjà de nombreuses victoires

Il y a certaines causes que l’on pense perdues d’avance. Certaines pour lesquelles on se dit qu’il ne sert à rien de s’engager. Et puis tout d’un coup, entraîné par le grand élan populaire qui a déjà pris les devants, on se rend compte que oui, il est possible d’espérer.

Lorsqu’après l’emprisonnement de Lula en avril dernier, le Parti des travailleurs (PT) a décidé qu’il défendrait jusqu’au bout sa candidature, affirmant que cette stratégie serait gagnante, nombreux ont été à gauche à douter de ce pari. Non pas douter des illégalités avérées du procès et de son droit à être candidat, mais au vu du colossal investissement de l’oligarchie brésilienne pour anéantir l’ex-président, la perspective d’une issue était quasi impossible à envisager.

Assurées de l’aval de la population depuis la destitution de Dilma Rousseff en 2016, les forces politiques, judiciaires et médiatiques qui ont pris d’assaut le pays avec le coup d’État tablaient sur un scénario plausible : Lula en prison, privé de son pouvoir de parole, humilié par une sur-condamnation en deuxième instance, diabolisé par un matraquage médiatique quotidien, finirait par perdre petit à petit de sa popularité et l’on n’endenterait plus parler de lui.

Lula, un projet politique que le Brésil est toujours prêt à défendre

Et c’est bien l’inverse qui s’est produit. Après presque six mois hors de la scène politique, les intentions de vote pour Lula n’ont fait que progresser pour atteindre, fin août, jusqu’à 39 % au premier tour et lui garantir l’assurance d’être élu au second tour dans tous les scénarii. Dans un pays laminé par la crise économique, le chômage, la réduction des dépenses publiques, la destruction de l’État de droit, la recrudescence des assassinats politiques, ce résultat est loin d’être anodin.

Alors que les manifestations de rue contre le coup d’État se sont progressivement clairsemées et que l’alternative du candidat d’extrême-droite Jaïr Bolsonaro séduit aujourd’hui près d’un quart de la population, le regain de popularité de l’ancien président n’avait rien d’assuré. Rappelons qu’il hérite tout de même du bilan économique controversé de Dilma Rousseff et d’un bashing médiatique qui l’a qualifié pendant deux ans d’analphabète, d’ouvrier ignare ou de honte nationale.

Malgré ces violents revers, la possibilité que le peuple brésilien continue de voir en la personne de Lula la meilleure issue pour le pays, et donc de légitimer le projet politique et social qu’il a incarné de 2002 à 2010, est déjà une très grande victoire. Elle pourrait peut-être ne pas être suffisante pour porter à nouveau ce projet à la tête de l’exécutif, mais elle montre que la redistribution sociale, la valorisation des droits humains, la démocratisation de l’enseignement supérieur ou encore la participation citoyenne sont des enjeux politiques que la société brésilienne est toujours prête à défendre.

Le fracas du coup d’État dans les urnes

De cette première victoire en découle une deuxième. Avec un taux de soutien de 2,7 %, le gouvernement Temer se meurt, exsangue, entre les scandales de corruption à la tête de l’État, deux demandes de destitution sauvées par la complaisance du Congrès et la cuisante défaite de la réforme des retraites qui n’a finalement pas été adoptée par des députés déjà en campagne, préférant sauver (ce qu’il reste de) leur honneur pour tenter une réélection. Fort de ce constat, le candidat du gouvernement aux élections présidentielles, le banquier Henrique Meirelles (Mouvement démocratique brésilien, MDB, centre droit) crédité de 3 % des intentions de vote, préfère se faire valoir de ses années dorées à la tête de la banque centrale sous le gouvernement Lula, plutôt que de rappeler aux électeurs qu’il vient de quitter le ministère des finances de Temer.

De même, Geraldo Alkmin, (Parti de la social-démocratie brésilienne, PSDB, droite) autre transfuge du coup d’État, successeur d’Aécio Neves, battu par Dilma Rousseff en 2014, se targue d’être d’opposition alors qu’il est soutenu par la totalité des partis qui composent l’actuelle majorité gouvernementale (appelée le centrão). Par la législation électorale, cette enfilade d’étiquettes à son profit lui permet d’avoir 40 fois plus de temps de propagande audiovisuelle que Jaïr Bolsonaro, mais son score ne dépasse toujours pas la barre des 10 %. Alors qu’il tentait tant bien que mal de prendre ses distances avec le gouvernement Temer pour dynamiser sa campagne, ce dernier l’a rappelé à l’ordre dans deux vidéos ubuesques sur les réseaux sociaux, où il insiste sur les liens intrinsèques de son parti avec l’actuel gouvernement.

Alors que la destitution de Dilma Rousseff en 2016 a été mise en scène comme le remède à tous les maux du pays, le score ridicule de Meirelles et Alckmin dans les sondages prouve que le projet néolibéral porté par Temer ne pouvait être mis en œuvre que par l’entremise d’une intervention institutionnelle, contre la volonté populaire. Dans cette campagne où tout semble possible, il est bien-sûr encore tôt pour savoir si un revirement de dernière minute viendra altérer cette configuration. Bien que Bolsonaro – en tête de liste depuis l’annulation de la candidature de Lula – représente pour de nombreux électeurs une alternative à la situation actuelle, il devrait, si élu, continuer et même aggraver le programme initié par Temer. Mais venant d’une droite bien plus radicale que celle du gouvernement actuel, il ne peut pas non plus être considéré comme un des architectes du coup d’État.

Des voix à l’international pour révéler la vérité

Dernier point incontournable de cette période, la multiplication des voix à l’étranger qui se sont élevées pour dénoncer l’injustice subie par Lula. La mobilisation de l’opinion internationale n’est pas une tâche facile notamment lorsqu’il s’agit d’un procès à caractère national impliquant une juridiction spécifique. Depuis 2016, le Parti des travailleurs et les avocats de Lula s’appliquaient à communiquer vers l’extérieur sans grand succès. Même la destitution de Dilma Rousseff n’a suscité que trop peu de déclarations à l’exception des partis et figures politiques de gauche.

Mais avec la multiplication des exactions judiciaires et l’échéance électorale approchant, la situation a pris une autre tournure. D’abord une couverture médiatique particulièrement suivie par les journaux occidentaux, Le Monde, New York Times, etc. Puis, en mai, une tribune cosignée par six anciens présidents européens, dont François Hollande, revient sur la destitution illégitime de Rousseff et le droit de Lula à être candidat. Vient ensuite en juillet une lettre de 29 parlementaires étatsuniens, mais aussi le message du pape, la visite de l’ancien président du Parlement européen Martin Schulz, une autre lettre cosignée par 38 parlementaires français et d’autres interventions de personnalités politiques, comme celle de Dominique De Villepin, ancien ministre des affaires étrangères sous Chirac qui a fait récemment le déplacement au Brésil.

Et enfin, la déclaration du Comité des droits de l’homme des Nations unies qui publie le 17 août dernier une résolution demandant que Lula puisse concourir aux élections et avoir accès à la presse et à son parti, même depuis sa cellule. La déclaration indique bien que le comité n’a pas encore terminé d’analyser l’objet et le déroulé du procès, mais dans la mesure où tous les recours de l’ancien président ne sont pas épuisés, cette mesure provisoire vise à prévenir les résultats irréversibles que causerait l’absence de Lula dans le scrutin. Il s’agit d’une demande à effet immédiat et contraignant puisque cette résolution s’applique sur le pacte international relatif aux droits civils et politiques que le Brésil a ratifié.

Avec des prises de parole qui montent toujours plus haut dans les sphères de responsabilité, c’est ainsi la confirmation d’une certaine forme de vérité autour de l’injustice en cours. Il faut en effet avoir à l’esprit que depuis le coup d’État, et avec la méga-enquête judiciaire Lava Jato, le Brésil est plongé un état de lawfare, qui consiste à organiser un affrontement en utilisant les ressources de la loi. Il est donc très difficile de comprendre les enjeux à l’œuvre puisqu’ils sont en apparence légaux. Seuls des juristes experts seraient ainsi en mesure d’analyser si la loi est appliquée correctement ou non. Et en conséquence, les incertains auraient donc davantage tendance à vouloir se taire.

Cette vérité qui émerge à la face du monde portée par des voix qui résonnent haut et loin, montre qu’un voile s’est levé sur l’impunité pratiquée par les acteurs du coup d’Etat. Le premier tour de ces élections se rapproche et la confirmation de l’inéligibilité de Lula est un coup très dur pour le PT face à l’extrême droite qui est maintenant favorite dans les sondages. Indépendamment du résultat, la longue lutte que toute la gauche brésilienne a affrontée depuis le début de l’année aura marqué profondément les esprits et réussi à ébranler l’ordre établi en posant les marques d’une réelle force de résistance

Photos : Maira Gomes

Florence Poznanski

Mon, 24 Sep 2018 14:30:15 +0200

Au Mexique plus qu'ailleurs, être au gouvernement ne signifie pas détenir le pouvoir

Christophe Ventura, chercheur à l’Iris

L’élection de Andrés Manuel López Obrador à la tête de la république du Mexique s’est placée sous l’égide d’un « projet alternatif » pour le pays centre-américain. En quoi ce projet constitue-t-il une rupture « historique » avec les politiques mises en oeuvre par les gouvernements précédents ?

AMLO a donné un nom à ce projet pendant sa campagne : la « quatrième transformation » du Mexique. Le nouveau président inscrit ainsi son orientation dans l’histoire longue du pays et associe son action aux grands moments de modernisation et d’avancées démocratiques et sociales qu’il a pu connaître sous Miguel Hidalgo (Indépendance), Benito Juarez (la « Reforma »), Francisco Madero (la Révolution).

On peut résumer ce projet de la manière suivante : refonder l’Etat national au service d’une société plus juste « pour le bien de tous, et d’abord des pauvres », comme il l’a indiqué lors de son discours de victoire.

Ce projet est également celui d’une nation plus autonome. Il s’agit ici de reconstruire la souveraineté du Mexique, du point de vue de son modèle de développement économique – largement soumis aux chaînes de production et de valeur nord-américaines – et géopolitique. AMLO entend inscrire le développement mexicain dans le cadre d’un marché intérieur tiré par une consommation populaire plus forte et des secteurs productifs et industriels nationaux affirmés.

AMLO promet une alliance entre une fraction de la bourgeoisie nationale productive, qui considère qu’il faut assainir un pays devenu quasi ingouvernable pour que puissent continuer à se développer les activités économiques, et les secteurs populaires qui revendiquent des transformations profondes dans le pays, sur le plan démocratique et social.

Ces objectifs sont, dans le contexte de décomposition très avancé du tissu social et de l’Etat (on parle du Mexique comme d’un « narco-Etat », rongé par la corruption généralisée, la violence et les collusions avec le crime organisé), radicaux. Pour voir le jour, ils devront impliquer une révision progressive mais structurelle des rapports politiques, économiques et géopolitiques du Mexique avec son écosystème régional, et notamment avec l’encombrant partenaire nord-américain.

Quels sont les obstacles auxquels devra faire face ?

Au Mexique plus qu’ailleurs, être au gouvernement ne signifie pas détenir le pouvoir, surtout lorsqu’il s’agit d’y mener des politiques à contre-courant des intérêts établis. Face à lui, AMLO – qui , contrairement à Lula au Brésil dans les années 2000, détient tous les leviers du pouvoir politique (gouvernement, législatif, Etats et municipalités) – trouvera d’autres pouvoirs : le narcotrafic, la violence politique, un « Etat profond » alimenté par les intérêts troubles des forces armées et de l’appareil sécuritaire, l’hyperpuissance des pouvoirs économiques et financiers, auxquels s’ajoutent les problèmes de pauvreté, d’inégalités et de dépendance du modèle économique aux Etats-Unis.

Quelle est l’état d’esprit de la société civile mexicaine après cet événement ?

La victoire d’AMLO – premier président de centre-gauche élu depuis la transition démocratique (inachevée) de 2000 – constitue un événement démocratique tectonique. Le système bipartite traditionnel et corrompu est affaissé.

Cette victoire est d’abord une insurrection démocratique, la tentative de prendre d’assaut l’Etat avant qu’il ne sombre définitivement dans la catégorie « Etat failli ».

Néanmoins, les mouvements populaires savent que le plus dur va commencer et qu’AMLO ne pourra avancer qu’en fonction de la mobilisation de la société. Et jusqu’où intérêts des secteurs populaires et de la fraction de la bourgeoisie « nationale » pourront ils coïncider ?

Christophe Ventura

Tue, 18 Sep 2018 21:50:33 +0200

Les paris risqués de Trump dans l'arène mondiale

Il y a deux choses concernant Donald Trump sur lesquelles tout le monde, ses amis comme ses ennemis, semble d’accord. Personne ne peut savoir ce que va être son prochain tweet. Et il veut rester au pouvoir.

Trump a lancé trois paris géopolitiques risqués : il va obtenir de la Corée du Nord qu’elle se dénucléarise. Il va être capable de forcer l’Iran à renoncer à toute tentative de se doter d’armes nucléaires. Il va démanteler l’Alena (Traité de libre-échange nord-américain) au profit des Etats-Unis.

Il est totalement improbable qu’il réalise les deux premiers. Il y a au mieux une faible possibilité qu’il remplace l’Alena par un accord plus avantageux pour les Etats-Unis.

Arrive alors la deuxième certitude. Il veut rester au pouvoir. Si ses paris échouent tous, que fera-t-il pour rester au pouvoir ? Dans ce cas : il n’existe aucun accord, pas plus parmi ses amis que parmi ses ennemis. Un groupe pense qu’il est pathologiquement fou et fera tomber le monde avec lui. L’autre groupe dit qu’il modifiera ses priorités de façon à rester au pouvoir.

Et alors les risques deviennent les nôtres. Parions-nous sur sa maladie mentale ou sur son intérêt personnel ? Si nous faisons le mauvais pari, nous perdons et nous perdons gros. Nous ne pouvons pas parier sur les deux types de réponses de Trump. C’est l’une ou l’autre.

Pour résumer : Trump échouera dans ses paris risqués. Il répondra d’une façon ou d’une autre. Mais laquelle ? Pour ma part, j’ai plutôt tendance à favoriser la prévision de son intérêt personnel. Mais je suis effrayé à l’idée de me tromper.

Traduction : Mireille Azzoug

© Immanuel Wallerstein, distribué par Agence Global. Pour tous droits et autorisations, y compris de traduction et de mise en ligne sur des sites non commerciaux, contacter : rights@agenceglobal.com1.336.686.9002 ou 1.336.286.6606. Le téléchargement ou l’envoi électronique ou par courriel à des tiers sont autorisés pourvu que le texte reste intact et que la note relative au copyright soit conservée. Pour contacter l’auteur, écrire à : immanuel.wallerstein@yale.edu.

Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.

Immanuel Wallerstein

Sun, 16 Sep 2018 11:41:39 +0200

La naissance d'Attac et du mouvement altermondialiste

Avec Bernard Cassen, Annick Coupé, Marc Le Glatin, Ignacio Ramonet, Aurelie Trouvé, Christophe Ventura.

Il y a vingt ans, alors que l’Asie est frappée par une grave crise économique due à la spéculation, ATTAC naît d’une volonté collective d’encadrer les marchés financiers. Le documentaire de Romain Masson et Séverine Cassar retrace l’histoire de la naissance de l’ONG.

En décembre 1997, Ignacio Ramonet, directeur du Monde diplomatique, signe un éditorial intitulé « Désarmer les marchés » et véritable réquisitoire contre la finance spéculative. Il y écrit notamment que « le désarmement du pouvoir financier doit devenir un chantier civique majeur si l’on veut éviter que le monde du siècle à venir ne se transforme en une jungle où les prédateurs feront la loi ». A la clé, de nombreuses propositions pour que la « financiarisation » cesse d’imposer sa logique à tous les autres champs : politique, économie, social parmi lesquelles la taxe Tobin qui concernerait toutes les transactions effectuées sur les marchés des changes afin de les stabiliser d’une part, et d’autre part de procurer des ressources à la communauté internationale. Le directeur du Monde diplomatique conclut son article par un vœu : « Pourquoi ne pas créer une ONG baptisée Action pour une Taxe Tobin d’Aide aux Citoyens (ATTAC) ? » Chiche ! répondent aussitôt les lecteurs du journal, emballés. Dans les semaines qui suivent la parution de l’article, lettres et fax arrivent par milliers au siège du Monde diplomatique, encourageant la naissance d’Attac. Explorer cet univers vingt ans plus tard soulève de nombreuses questions : comment un journal d’opinion a-t-il pu relier à l’échelle planétaire des groupes d’individus qui partageaient la même contestation du monde ? Comment a-t-il accompagné l’émergence d’Attac et contribué à l’essor du mouvement altermondialiste ? Quels ont été les freins à une traduction politique de ce mouvement ? 

Avec Ignacio Ramonet, directeur du Monde diplomatique de 1996 à 2006 et co-fondateur d’Attac ; Bernard Cassen, ancien directeur général du Monde diplomatique de 1996 à 2006, co-fondateur d’Attac et premier président d’Attac entre 1998 et 2002 ; Marcel Le Glatin, chargé des questions culturelles au sein du bureau d’Attac (entre 2000 et 2004) aujourd’hui président des Amis du Monde diplomatiqueChristophe Ventura, chargé des relations internationales au siège d’Attac, aujourd’hui chercheur et enseignant en relations internationales ; Annick Coupé, secrétaire générale d’Attac ; Aurélie Trouvé, co-présidente et porte-parole d’Attac France et Philippe Duchatel, membre du conseil d’administration d’Attac 92. 

Mémoire des luttes

Thu, 13 Sep 2018 12:34:00 +0200

« Nous avons la possibilité réelle de gagner la présidence de la République pour la cinquième fois. »

Le 24 mai 2018, Mémoire des luttes publiait un entretien exclusif avec celle qui était alors la pré-candidate du Parti communiste du Brésil (PCdoB) à l’élection. Tandis que la situation politique brésilienne se complexifie chaque jour après l’annonce de retrait de Lula à l’élection (au profit du binôme constitué par Fernando Haddad et Manuel D’Avila) et l’agression contre Jair Bolsonaro (candidat populiste de droite du Parti social libéral, PSL), nous proposons à nos lectrices et lecteurs de relire ce document.

Propos recueillis par Christophe Ventura

Christophe Ventura (CV) : Plus d’un mois après l’incarcération de l’ancien président Lula (intervenue le 7 avril 2018), comment analysez-vous la situation politique de votre pays ? Traverse-t-il une crise exclusivement liée au sort de Lula ou une crise démocratique plus large ? Selon vous, le Brésil est-il toujours une démocratie ?

Manuela D’Ávila (MdA) : L’une des caractéristiques de la période actuelle est la suivante : le capitalisme en crise est chaque fois moins disposé à accepter les règles du jeu démocratique. Néolibéralisme et démocratie ne fonctionnent plus ensemble. Les élites économiques n’ont aucune honte à contourner la démocratie si elles considèrent leurs intérêts en danger. C’est essentiellement la raison des menaces qui pèsent sur la démocratie au Brésil.

Cette crise s’est aggravée avec la détention arbitraire de l’ancien président Lula. Mais elle a commencé avec la destitution, sans aucune base légale, de la présidente élue Dilma Rousseff en 2016. Les forces conservatrices, mécontentes après leur quatrième défaite électorale [2014] – qui a empêché la mise en place de leur agenda néolibéral – ont organisé un consortium pour trouver le chemin les menant au pouvoir et mettre en place ce programme ultralibéral et antinational. Ce programme étant très impopulaire, il ne pouvait s’imposer que de manière autoritaire. C’est ce que nous vivons actuellement au Brésil. C’est pour cette raison que nous affirmons que la sortie de crise n’est pas possible sans une reprise du processus démocratique et le respect du pouvoir souverain du vote. Cette démarche inclue le droit de l’ancien président Lula à se présenter aux élections.

CV : Comment définiriez-vous la nature du pouvoir actuellement en place dans votre pays ?

MdA : C’est un pouvoir illégitime qui développe un programme de type néolibéral et néocolonial et qui n’est pas issu d’un vote souverain. L’activisme croissant du pouvoir judiciaire provoque quant à lui un déséquilibre très fort du système des pouvoirs. Ceci affecte la démocratie. En temps normal, celui qui détient la responsabilité de légiférer, ou de faire partie de l’exécutif, a été élu pour remplir cette fonction et garantir ainsi l’exercice de la démocratie. Ce contexte de déséquilibre entre les pouvoirs, conjugué au fait que gouverne un exécutif non issu de la légitimé du vote populaire, affaiblit le pays et le place au centre de l’une des plus graves crises de son histoire récente.

CV : Qui gouverne le Brésil ? Au service de quel projet au-delà de l’élection à venir ? Avec quels relais au niveau international ?

MdA : Dans l’illégitimité, Michel Temer gouverne pour les secteurs qui ont appuyé le coup, pour le système financier, pour les grands chefs d’entreprise et pour d’autres intérêts étrangers. Nous observons qu’en quelques mois, il a développé un plan de destruction des instruments de l’Etat national, de réduction des politiques sociales et des droits de travailleurs. Certaines entreprises stratégiques telles qu’Electrobras [secteur de l’énergie] sont mises en vente. Temer mène une politique de destruction de la banque publique, en particulier de la BNDES [Banque nationale de développement économique et sociale], notre banque de développement. Encerclé par des scandales de corruption qui le touchent très directement, il transforme les intérêts du Brésil et de son peuple en monnaie d’échange pour sauver sa peau.

CV : Quelle va être la stratégie du pouvoir et de la droite lors des élections ? Qui sera leur candidat ? En France et en Europe, le nom de Jair Bolsonaro fait frémir. A-t-il une chance de gagner ? Comment s’explique son ascension ?

MdA : Les forces de la droite tentent de s’unir, mais jusqu’à maintenant, elles rencontrent des difficultés pour le faire, ce qui les place dans une position difficile. Il n’y a pas un seul candidat portant leur programme qui obtienne au moins 10 % de soutien. Malgré le coup d’Etat et l’arrestation de Lula, le seul candidat qu’ils ont pu trouver est Jair Bolsonaro. Ce dernier, pour satisfaire les marchés financiers, propose un agenda libéral et la privatisation des entreprises publiques. La popularité de Bolsonaro s’explique seulement par la perte de crédit de la politique, par un discours conservateur d’intolérance, alimenté depuis des années par la force principale de la droite, le PSDB [Parti de la social-démocratie brésilienne]. Aujourd’hui, ils récoltent ce qu’ils ont semé.
 
CV : Quel est le sens de votre candidature à l’élection présidentielle dont le premier tour se tiendra le 7 octobre ? Quel projet porterez-vous devant les brésilien(ne)s ?

MdA : Ma pré-candidature poursuit un objectif : contribuer à la recherche de solutions face à la très grave crise qui vit le Brésil. L’élection constitue une opportunité pour débattre d’un projet de développement qui relance la croissance économique du pays, promeuve sa réindustrialisation, garantisse les droits sociaux et individuels et développe des politiques publiques pour les femmes, les jeunes, les noirs, les habitants des périphéries, toutes ces catégories de la population qui se sont appauvries, à qui on a volé leurs droits et qui restent à la marge des priorités et des décisions gouvernementales.

Nous avons un programme pour que le Brésil se développe en tant que nation fière et souveraine au sein de la communauté internationale, loin de la posture servile qui le caractérise actuellement face au pouvoir des intérêts politiques et économiques des puissances étrangères. Nous voulons une économie qui produise des richesses destinées à l’ensemble de la société. Il nous semble inadmissible que le 1 % de l’élite brésilienne représentée par Temer et le capital financier puisse détruire le 99 % restant composé des femmes, des jeunes, des noirs et des autres groupes sociaux qui travaillent et produisent la richesse du pays.

CV : Comment concevez-vous l’articulation entre votre candidature et le reste des forces politiques et sociales de la gauche brésilienne ?

MdA : C’est aussi un objectif de notre pré-candidature : contribuer à l’unité des forces progressistes. Mon parti et moi-même pensons avant tout au Brésil. Lutter pour l’unité populaire est la marque de notre histoire longue de 96 ans. Nous avons toujours cherché des chemins plus unitaires. Cette année nous avons réussi – et c’est inédit – à définir une unité programmatique à partir des fondamentaux de tous les partis de gauche. Ainsi, nous avons donc élaboré un programme commun avec le PSOL [Parti socialisme et liberté], le PCdoB, le PDT [Parti démocratique du travail] et le PT [Parti des travailleurs]. Et même avec la contribution des fondateurs du PSB [Parti socialiste brésilien]. Il s’intitule « Unité pour la reconstruction du Brésil » [1].

Nos différences sont mineures comparées aux défis qu’affrontent notre pays et notre camp. Nous allons avancer vers l’unité de tout le monde, et si nous n’arrivons pas au premier tour, nous le ferons au deuxième tour. Je crois que la gauche brésilienne a toutes les chances d’arriver au deuxième tour et d’emporter l’élection. Pourquoi ? Parce que le projet proposé par le camp ultralibéral n’a jamais gagné une élection. Nous avons la possibilité réelle de gagner la présidence de la République pour la cinquième fois.

CV : Dans son ouvrage Le chevalier de l’espérance écrit en 1941 et publié en France une seule fois en 1949, l’écrivain brésilien Jorge Amado conte l’histoire légendaire et épique de Luis Carlos Prestes, illustre dirigeant communiste – « gaucho » comme vous – du Brésil. Entre 1924 et 1927, à la tête de la fameuse « colonne Prestes » et de ses 1 500 hommes, il va parcourir près de 26 000 kilomètres qui le conduiront de l’Etat de Rio Grande do Sul à l’Etat amazonien de Maranhao, du Parana au Mato Grosso dans une expédition dont le but était de comprendre la réalité du Brésil et de son peuple. Il s’agissait aussi de le soulever contre l’oppression et le gouvernement, « d’ouvrir les chemins de la révolution brésilienne ». Amado nous dit que « Luis Carlos Prestres [apprit] du peuple les problèmes du Brésil ». Vous voyagez beaucoup à travers le Brésil. Qu’avez-vous appris du peuple ces dernières années, de la destitution de Dilma Rousseff au scandale « Lava Jato » en passant par le coup porté contre Lula et l’ensemble de la gauche organisée dans votre pays ?

MdA : Cette campagne est la septième à laquelle je participe. Dans chacune, j’ai toujours appris auprès de notre peuple. Le Brésil est un immense pays, et son peuple est merveilleux, créatif et plein de potentialités. Il n’est pas possible de vivre dans un pays si riche avec autant de pauvreté et d’inégalités. Nous voulons toucher de près ce rêve intense qui se nomme Brésil. Nous réunissons maintenant toutes les conditions pour répondre aux souhaits ardents de liberté, de développement et de justice sociale qui s’expriment dans le pays. La vie m’a démontré qu’avec le peuple, nous pouvons réaliser des conquêtes mémorables.

Traduction : Rosa Gutierrez

Illustration : Manuela d’Ávila / Flickr / CC

Christophe Ventura