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Acrimed | Action Critique Médias

Mon, 24 Sep 2018 17:00:00 +0200

John McCain dans les médias français : l'engouement pour une blanche colombe !

La durée des funérailles et l’élogieuse couverture dont a bénéficié John McCain dans la presse aux États-Unis expliquent sans doute, en partie, que sa mort ait autant « fait événement » dans les médias français. À moins que ses différends avec Donald Trump n’aient réveillé l’appétit des rédactions pour les guéguerres entre puissants, réserve intarissable de petites phrases dont elles raffolent. Toujours est-il que les médias français ont largement couvert la mort du sénateur, bien davantage qu’ils ne l’ont jamais fait pour tout autre responsable politique étranger de sa « stature ». Entre le 27 et le 28 août, les quatre principaux quotidiens nationaux ont tous arboré en « une » la nouvelle de son décès au gré de titres qui auguraient de la tonalité des portraits esquissés dans les pages intérieures :


Le Monde, 28 août


Libération, 27 aout


Le Figaro, 27 août


Le Parisien, 27 août

« Rebelle », « franc-tireur politique », « héros de l’Amérique » : autant d’expressions héritées des portraits de la presse états-unienne que les quotidiens français s’approprient volontiers, et bien qu’elles fassent l’objet de critiques par certains de leur confrères outre-Atlantique à l’égard des médias de leur propre pays, comme le mettait en valeur le journaliste de Fair, Ben Norton, dont nous avons traduit un des articles. Ces critiques mobilisent notamment le concept « Obit Omit » [1], que le journaliste Mehdi Hasan [2] résume en ces termes au cours d’une émission disponible sur le site de « Democracy Now » :

[Le phénomène « Obit Omit »] est une des choses que je retiens de ces derniers jours, après avoir observé la façon dont certains médias traitaient la mort de McCain – plus proche de l’hagiographie que du journalisme. On nous dit ce que McCain savait bien faire et ce pourquoi il était admiré, mais on n’entend pas parler de certains épisodes plus sombres de son histoire politique. Il n’y a pourtant rien de mal à mettre en lumière les côtés sombres de la carrière d’un homme politique, autrement dit, d’une figure publique. Il ne s’agit pas de se réjouir de sa mort. Il s’agit simplement de parler de ce qu’il a fait... [3]

Un travail que prendra en charge le journaliste, évoquant pêle-mêle les positions réactionnaires du sénateur, les scandales financiers auxquels il fut mêlé, ses discours va-t-en-guerre et son engagement acharné en faveur des interventions militaires, qu’il s’agisse de l’Irak, de la Syrie, du Yémen, de l’Iran, etc. [4].

« Portrait hagiographique » vs journalisme

À première vue, les grands médias français sont tombés dans le même travers. C’est en tout cas l’impression qu’en donnent les portraits intérieurs des quatre quotidiens nationaux précédemment cités : du « C’était un géant » qui surplombe le dossier du Parisien, au « Tombé en héraut », qui occupe une demi-page de celui de Libération [5], les lecteurs peu au fait de la carrière politique de John McCain en auront en effet un a priori partial et partiel. Et ce n’est pas la lecture des portraits en question qui leur fournira une vision nuancée – et encore moins critique – de la carrière politique du sénateur. Car les quatre journalistes – dont deux sont des correspondants, dans le cas du Figaro et de Libération – rivalisent d’expressions plus louangeuses les unes que les autres. Florilège :

- Totem quasi consensuel, à droite comme à gauche. L’archétype rassurant de l’american hero à la mâchoire carrée et au regard droit, patriote et libre-penseur. (Libération. Le journal parle tour à tour de « la geste du héros McCain », de « la légende McCain » et de « la mythologie McCain »).

- Le sénateur le plus connu à l’étranger et le plus anticonformiste. (Le Monde)

- Un rebelle en perpétuel état d’indignation, mais qu’est-ce qu’un « rebelle sans une cause juste ? » insistait-il ? La sienne, la cause de sa vie, était la défense de la démocratie. (Le Monde)

- Cet homme entier et sanguin – mais aussi spontané, original et imprévisible –, n’avait de pire ennemi que lui-même. Durant toute sa carrière, il oscilla entre le franc-tireur et le soldat, le héros et le rebelle. « Je suis un vieux crabe et j’ai plus de cicatrices que Frankenstein », plaisantait-il en briguant la présidence à 71 ans. (Le Figaro)

- Il avait trompé la mort à maintes reprises. Elle l’a finalement rattrapé. […] Une dernière bataille pour ce héros de guerre, unanimement honoré aux États-Unis pour ses faits d’armes lors de la guerre du Vietnam. Un héros militaire devenu une figure non conformiste de la politique américaine. (Le Parisien).

En revanche, les journalistes se montrent bien plus précautionneux au moment d’évoquer – et d’évoquer seulement ! – certains « faits d’armes » du sénateur, jugés moins « glorieux ». Quelques exemples :

- En politique étrangère, il a été taxé d’ « ultra-faucon » pour son militarisme. (Libération)

- En mettant Sarah Palin sur le devant de la scène politique et médiatique, c’est le génie du populisme que McCain a fait sortir de la lanterne américaine. L’année suivant l’élection, elle deviendra l’égérie du Tea Party, considéré comme l’antichambre du trumpisme. « Je ne crois pas qu’il ait compris ce qu’il faisait à l’époque » avance l’éditorialiste du New York Times David Brooks. (Libération)

- John McCain ne rechignait pas à la blague facile ou de mauvais goût. En 2007, il a chanté « Bomb Bomb Iran » sur un air des Beach Boys [lors d’un meeting public, NDLR]. (Le Monde)

- Pour sa deuxième campagne en 2008, […] il procède à une offensive de charme en direction de la droite fondamentaliste – un spectacle « pas très joli à voir », décrira le Washington Post. (Le Monde)

Et cætera.

Évidemment, charge au lecteur de chercher par lui-même à quoi put bien ressembler ce « spectacle "pas très joli à voir" », car le journaliste du Monde ne prendra pas la peine de le lui décrire.

Les positions les plus « polémiques » du sénateur – toujours selon la grille de lecture des médias dominants – sont ainsi quasi systématiquement euphémisées, voire passées sous silence. Au contraire, l’exaltation de la carrière du militaire et de sa bravoure, plus ou moins scénarisée selon les plumes, comme nous le verrons, contribue à véhiculer une vision de la guerre du Vietnam, aseptisée, et systématiquement occidentalo-centrée. Quasiment impossible, en effet, de trouver dans cette séquence médiatique un son de cloche un tant soit peu distancié de l’ultra patriotisme et du militarisme ostentatoire qui prévalent aux États-Unis et qui tendent à célébrer et à glorifier comme des « héros » les vétérans de chaque guerre américaine.

Si au Monde, on fait mine un instant de s’interroger sur ce que recouvre ce statut de « héros de guerre » systématiquement accolé au nom de McCain, on rétropédale dans le même mouvement : « En 1973, après les accords de Paris mettant fin à la guerre du Vietnam, John McCain est décoré par Richard Nixon. Une photo, symbole de l’héroïsme, malgré tout, de cette sale guerre, le montre en grand uniforme blanc de la Navy, sur des béquilles, le corps désossé, la chevelure entièrement blanche. » À Libération, pas de scrupule en revanche, on trouve même ça très fun : « Le biopic de John McCain serait un blockbuster, tout en avions de chasse et en actes de bravoure, l’hymne américain en bande-son. » Quant au Figaro, nul ne sera surpris que l’évocation des faits d’armes de McCain suscite des tirades enflammées pour les « valeurs militaires » : « Il avait fallu cette terrible épreuve de la captivité, cinq années durant, pour que le jeune McCain se sente l’égal de ses aïeux. Alors que ses tortionnaires le pressaient de confesser d’hypothétiques "crimes de guerre" en lui disant : "Personne ne le saura", il répondait : "Moi je le saurai." » ; ou encore, « Sans la discipline et les vertus militaires – sens de l’honneur, amour de la patrie, loyauté, dignité –, le sénateur John McCain ne serait certainement pas devenu l’un des piliers du Congrès américain. »

Sans compter que dans certains cas, l’empathie journalistique vis-à-vis du « héros de guerre » se fit au prix de petits arrangements avec la vérité :

Ce « maverick » (franc-tireur) n’hésitait pas à rompre avec sa famille politique au nom des principes. Sur l’Irak, il fut le premier républicain à critiquer la stratégie américaine. (Le Figaro)

Une information pour le moins incomplète et donc malhonnête, puisque le journaliste ne dira rien au lecteur du jusqu’au-boutisme va-t’en-guerre de McCain sur l’Irak [6] – ce qui n’est nullement contradictoire avec le fait de critiquer… une stratégie militaire ! Dans le cas de France 2, c’est encore pire :

Conservateur sur l’avortement ou le port d’armes, il était progressiste sur les questions d’environnement, d’immigration, critique sur l’intervention en Irak et l’utilisation de la torture. (JT de 20h, France 2, 26/08)

Probablement la rédaction de France 2 n’a-t-elle pas jugé bon, au moment d’inventer McCain « critique sur l’intervention en Irak », de se documenter un tant soit peu sur la question [7]. Quant au prétendu « progressisme » de McCain sur les questions d’immigration, nous ne saurions que conseiller à cette même rédaction la lecture du très gauchiste Challenges, qui écrivait en janvier 2017 : « Interrogé sur le mur [à la frontière avec le Mexique, NDLR] voulu par le président, le sénateur républicain John McCain a souligné qu’une barrière physique n’était pas suffisante pour sécuriser la frontière et a demandé des moyens de surveillance supplémentaires, notamment la construction de tours d’observation et l’utilisation de drones. "Il est facile de faire une brèche dans un mur", a commenté le sénateur de l’Arizona, État frontalier du Mexique, sur la chaîne de télévision MSNBC. »

Une déclaration d’un progressisme décapant, en effet.

De l’art du portrait médiatique, ou la dépolitisation en actes

On peut émettre plusieurs hypothèses pour tenter d’expliquer le peu de rigueur – voire la désinformation – de cet épisode médiatique. Le genre même du « portrait » tout d’abord, tel que le pratiquent les médias dominants, a largement desservi l’information. De très nombreux articles ont en effet versé dans le registre de l’empathie envers l’individu John McCain, bien plus qu’ils n’ont fait l’analyse du parcours politique d’un élu républicain américain. Si le premier angle n’est pas nécessairement à bannir, ni même synonyme de mauvais traitement journalistique, il le devient dès lors qu’il oblitère l’explication des prises de position et des choix politiques du sénateur. Et ce fut le cas dans bon nombre de portraits, où les éléments intimes ont pris le pas sur la politique, pour le plus grand bonheur du « mythe McCain ». À commencer par une mise en scène voyeuriste du cancer du sénateur, intervenant souvent – et fort mal à propos – au beau milieu de considérations politiques :

- Il était un monument de la politique américaine. Sénateur de l’Arizona pendant plus de 30 ans, John McCain luttait depuis l’année dernière contre un cancer. Une tumeur au cerveau qui a fini par l’emporter. « Pour être honnête, je suis une démocrate, mais je l’aime. Il prenait soin de nous, il nous écoutait », confie une Américaine sur le sillage de son cortège. Malgré la maladie, il défend ses convictions jusqu’au bout. (France 3, JT de 12/13, 26/08)

- Il y a un peu plus d’un an, John McCain s’exprime devant le Sénat. Au-dessus de son œil, une cicatrice, séquelle d’une première opération d’un cancer au cerveau particulièrement agressif. Jusqu’au bout pourtant, le sénateur républicain refusera de démissionner. (LCI, 26/08)

- La geste du héros McCain retiendra probablement ce pouce en bas dans l’arène du Sénat le 25 juillet 2017, quelques jours après l’annonce de sa maladie. Revenu à Washington contre l’avis des médecins juste après une chirurgie, la cicatrice au-dessus de l’arcade encore sanguinolente, John McCain avait, par son vote contre, condamné une tentative d’abrogation de l’Obamacare. (Libération, 27/08)

Quoique de manière moins flagrante que dans les tabloïds, c’est par la systématisation de ce glissement que la presse d’information politique et générale participe du phénomène de « peopolisation » de la vie politique, au grand dam de la vie des idées et de l’information sur les clivages et les rapports de force politiques.

Prenons l’exemple du Figaro, cité précédemment (27/08). Sur un portrait d’une demi-page, les lecteurs auront appris que McCain était « un homme entier et sanguin – mais aussi spontané, original et imprévisible », qu’à 94 ans, sa mère « avait fait un tour d’Europe en voiture et, comme on refusait de lui en louer une, [avait] acheté une Mercedes », que « dans la famille McCain, on n’a jamais été du genre à se laisser dicter ses décisions par les autres », que le grand-père de McCain « roulait lui-même ses cigarettes, jurait et buvait sec », que « tout petit, il exprimait sa colère en retenant sa respiration jusqu’à s’évanouir ». Autant d’informations fort utiles pour qui chercherait à cerner les positions politiques du sénateur. Et quand le journaliste du Figaro aborde des questions proprement politiques, ces dernières, reléguées au statut d’informations périphériques, n’ont au bout du compte qu’une valeur illustrative de la personnalité du sénateur :

À un collègue du Texas qui voulait amender sa proposition de loi sur l’immigration, il avait lancé : « Va te faire foutre. » « Il est instable, il s’emporte et devient tout rouge », disait le républicain du Mississipi Thad Cochran. « Si mes détracteurs m’avaient connu au lycée, ils s’émerveilleraient de la retenue et de la douceur que j’ai acquises à l’âge adulte », répondait l’intéressé.

Inutile de dire que le lecteur n’apprendra rien de consistant au sujet de cette proposition de loi sur l’immigration, pas plus que des amendements la concernant. L’aura « colérique » du sénateur, nourrie dans de très nombreux articles par la description d’une jeunesse dite « turbulente », ne sert par ailleurs qu’à renforcer le mythe de l’ « anticonformiste » et du « franc-tireur », que les journalistes construisent et entretiennent.

Si tous les médias ne maîtrisent pas l’art de la psychologie aussi bien que Le Figaro, une majorité d’entre eux accordent une place disproportionnée aux éléments biographiques et personnels. Une tendance qui ne sera que très rarement compensée par la publication, dans d’autres rubriques ou sous d’autres plumes, d’articles « complémentaires » dédiés au parcours politique du sénateur. La dépolitisation est même montée d’un cran pendant la couverture des obsèques, en particulier lorsque l’on pointe le type de « parole » ayant alors eu droit de cité dans les articles. Qu’il s’agisse d’extraits de discours prononcés par des responsables politiques ou de micro-trottoirs – nécessairement louangeurs –, les journalistes ont bien souvent pris ces témoignages pour argent comptant, en les endossant voire en les amplifiant d’une part, et sans estimer utile, d’autre part, de relayer d’autres points de vue. C’est ainsi que pour le plus grand bonheur du pluralisme, on put lire par exemple :

- C’est un homme droit, courageux, intègre, parfois colérique, souvent drôle, capable de surmonter les différences et attaché aux valeurs fondamentales du pays qui a été évoqué tout au long de cette cérémonie. Elle a rassemblé des personnalités de tous horizons, plus de trois mille personnes venues célébrer la mémoire d’un homme qui tout au long de sa vie a tenté d’unir les Américains plutôt que de les diviser. (RFI, 1/09)

- C’est son dernier voyage. […] [Au Congrès], il avait défendu une tradition politique de civilité et marqué la politique américaine au-delà des barrières idéologiques. […] « C’est simplement quelqu’un que nous admirons », a déclaré au quotidien local Capital Gazette Sam Smith, un employé fédéral à la retraite de 71 ans. « Il a toujours été un champion du peuple », a-t-il expliqué. (Ouest France, 2/09, à partir d’une dépêche AFP reprise également par L’Express)

… ou encore entendre, notamment à l’occasion de la toute première chronique « Géopolitique » de Pierre Haski dans le « 7/9 » de France Inter, qui nous fit (presque !) regretter son prédécesseur Bernard Guetta :

[…] ce que les Américains et le monde préfèrent honorer aujourd’hui, se résume en un mot : la décence.

Comme nous l’écrivions dans notre précédent article, « au-delà d’une simple « maladresse » journalistique, c’est bien l’amnésie dont sont régulièrement frappés les médias dominants en de telles circonstances qui interroge, ces derniers se faisant une fois encore les relais dociles de la représentation dominante d’un personnage dominant. » Ressort parmi d’autres de cette représentation dominante, la « peopolisation » du « personnage » McCain a effectivement tourné à plein régime : du commérage médiatique à l’information-spectacle, il n’y a qu’un pas… qui fut franchi par une partie de la presse quotidienne régionale et de la presse people. Le site du Dauphiné Libéré, par exemple, publie des articles uniquement constitués de diaporamas :

Suivisme et paresse journalistiques

Autre élément expliquant la pauvreté de la couverture journalistique française : le mimétisme et le suivisme des grands médias entre eux. [8] En effet, et malgré quelques (minces) nuances selon les titres, l’information concernant John McCain s’est cantonnée à « cinq moments clés », comme le résument, par exemple, le titres du Parisien (26/08) ou du JDD (26/08) :

Cinq « figures » ou « événements » que l’on retrouve pratiquement dans chaque portrait médiatique : le « héros de guerre », la défaite en 2000 aux primaires républicaines contre George W. Bush, la défaite aux présidentielles contre Obama en 2008, le vote qui sauve l’Obamacare que Trump voulait mettre à mal, et, enfin, l’ultime « pied de nez » de McCain à Trump, ayant refusé la présence de l’actuel président à ses funérailles.

Cinq « événements » qui, dans bien des cas, constituent l’unique matière des articles, mal traités qui plus est. Ainsi de la campagne de 2008 : loin de revenir sur ses mots d’ordre et encore moins sur le programme ultra-conservateur alors porté par le candidat McCain, de nombreux journalistes l’ont résumée à une vidéo, « devenue virale » le jour de la mort du sénateur. Une vidéo dans laquelle John McCain rabroue une militante en plein meeting, après que cette dernière a traité Obama d’« Arabe ». Loin d’apporter un quelconque éclairage sur la campagne de 2008, cette anecdote qui sert évidemment l’image du sénateur, est ainsi devenue un « événement » à part entière. Une première fois par la « magie » des réseaux sociaux, et une seconde, grâce aux médias dominants… Que dire finalement d’un journalisme qui choisit cette vidéo comme unique symbole de la campagne des Républicains en 2008 ? Ainsi, par exemple, de TF1 ou de France Inter :

- Un parcours qui le conduira en 2008 à être candidat à la présidentielle : [Extrait d’un discours de McCain :] « Je ne veux pas être président pour être quelqu’un, mais pour faire quelque chose ! » Il fait campagne contre un certain Barack Obama avec un sens de l’honneur acquis à l’époque où il était militaire (sic). Il recadre ainsi une militante de son parti qui tenait des propos racistes. (JT de 20h de TF1, 26/08)

- Ce que les Américains et le monde préfèrent honorer aujourd’hui, se résume en un mot : la décence. Résumée par une scène rediffusée depuis hier, celle où le candidat McCain en 2008 est interpellé par une Américaine qui lui dit qu’elle n’a pas confiance en Barack Obama parce que, selon elle, c’est un Arabe… McCain l’interrompt et la contredit, faisant l’éloge de son opposant démocrate alors qu’il aurait pu engranger quelques bénéfices politiques en la laissant parler. Ce respect, au-delà des différences, c’est ça qu’on peut appeler la décence en politique. (Pierre Haski, France Inter)

Pour un bilan sur la décence en journalisme, les auditeurs attendront.

Cette liste d’approximations et de raccourcis en dit aussi long sur l’état du journalisme dominant, inféodé pour partie aux logiques des réseaux sociaux et à la course à la publication. Des contraintes qui amènent les journalistes à se copier entre eux, dans des temps extrêmement restreints et dans des formats qui ne laissent aucune place à une analyse digne de ce nom. Des contraintes qui, ajoutées à de nombreux biais idéologiques, fabriquent des « mythes journalistiques », comme l’assimilation de McCain à un symbole « anti-Trump ».

McCain, « l’antithèse de Trump » : un dernier mythe journalistique

« L’Amérique rend hommage à John McCain, "l’anti-Trump" » titrait l’AFP dans une dépêche reprise par Le Monde, Le Point, Le Figaro ou encore La Dépêche. Pour Pierre Haski sur France Inter, et selon le titre de sa chronique, McCain était « l’antithèse de Trump » (1/09), « l’un des plus farouches opposants à Donald Trump » selon les mots du Monde (26/08) et de France 2 (JT de 20h, 26/08). À son tour, le JDD parle du « deuil de l’autre Amérique » (1/09), quand, pour L’Obs, Trump et McCain représentent « deux visions irréconciliables de la droite américaine » (3/09).

Voilà le dernier ressort de la réhabilitation médiatique de John McCain : opposer le sénateur à Donald Trump selon une opposition binaire et parfaitement manichéenne. « Trump est méchant, donc ceux qui le critiquent d’une quelconque manière sont gentils » serait une façon – à peine caricaturale – de résumer le « raisonnement » que dénonçait déjà Pierre Guerlain [9] dans son blog de Mediapart : « Ce que dit cette héroïsation d’un va-t-en-guerre réactionnaire, sexiste et raciste par des médias de qualité qui se disent progressistes est grave. Les esprits trumpisés des médias ne pensent plus qu’en termes manichéens : quiconque critique Trump devient ipso facto quelqu’un de bien ou de recommandable. »

Un tant soit peu de recherches auraient pourtant permis aux journalistes de constater, comme le remarque le journaliste Mehdi Hasan au cours de l’émission de Democracy Now [10], et selon une recension effectuée sur le site « FiveThirtyEight », que 83 % des votes de McCain au Sénat allaient dans le sens de ceux de Trump. Quant à l’emballement médiatique autour du vote qui fit échouer la casse de l’Obamacare, le même journaliste nuance, remettant les positions politiques de McCain en perspective : « Vous avez aussi parlé de son fameux vote – salutaire – vote de dernière minute rappelons-le – contre l’Obamacare [11] l’an dernier - pardonnez-moi, pour l’Obamacare, pour sauver peu ou prou cette réforme l’an dernier. Mais c’est oublier que son vote en faveur des réductions d’impôts voulues par Trump allait par ailleurs à rebours de l’obligation de souscrire une couverture de santé inhérente à l’Obamacare. » [12]

Deux exemples qui suffisent à nuancer la figure de « l’anti-Trump » dont se repaissent les grands médias, et qui, en outre, ne repose sur rien d’autre que… des bruits de couloir, la collecte de petites phrases (principalement issues de Twitter) et les bagarres interpersonnelles que se sont livrées publiquement les deux hommes politiques. Autrement dit, une couverture à nouveau superficielle, que résume par exemple un article de France Info, construit principalement à partir de quelques tweets, « punchlines » et autres vidéos d’imitations grotesques [13] :

Évidemment, on retrouvera la même série de tweets au détour d’autres médias, comme dans cet article publié par LCI :

Vous avez dit misère de l’information ?

Ainsi, également, des commentaires du correspondant à Washington pour France 2, en duplex pour le JT de 20h le 26 août :

Loïc de la Mornais : John McCain considérait que Donald Trump n’était pas digne d’occuper le bureau ovale de la Maison Blanche. Alors Donald Trump le lui rendait bien puisqu’il avait même mis en doute son statut de héros de la guerre du Vietnam disant que comme John McCain avait été capturé, et bien ça ne faisait pas de lui un héros mais plutôt un « loser », c’est-à-dire un perdant, c’est vous dire le niveau de détestation entre les deux hommes.

Ou encore de Pierre Haski sur France Inter :

Un monde sépare la scène que je viens de rappeler de la riposte pathétique de Donald Trump à John McCain, pourtant républicain comme lui, qui venait de le critiquer : « je préfère les héros qui ne se sont pas fait capturer », a-t-il tweeté, en référence à la longue captivité de l’ancien pilote au Vietnam. Un comble quand on sait que Donald Trump s’est arrangé pour échapper à la conscription !

Un comble, en effet…

Une chose est en tout cas certaine : les journalistes, emboîtant le pas de leurs collègues et de tout l’establishment états-uniens, font sans sourciller valoir leur position… comme nous y a habitué Bernard-Henri Lévy, visiblement émoustillé devant tant de gloriole militaire et d’union nationale, et dont nous restituons pour conclure le touchant hommage [14] :

Et je revois, en boucle, les bouleversantes images des funérailles de John McCain, ce Grand d’Amérique, qui aura accompli le prodige de rassembler autour de sa dépouille, dans la cathédrale de Washington DC, tout ce que l’Amérique compte de serviteurs de l’État honnêtes ou, tout simplement, normaux : comme toujours, et singulièrement quand elles sont historiques, les vraies images manquent d’interprètes ; mais, des démocrates honorables aux républicains décents, de Barack Obama à George W. Bush réhabilité par effet de contraste, des hauts fonctionnaires des deux bords en passant – qui sait ? – par l’auteur anonyme de la tribune du NYT qui, tel une sorte de Fantômas ou de vengeur masqué, était peut-être là, noyé dans la foule des endeuillés, des néocons aux néocools, de l’aristocratie des campus à ceux qui, quel que soit leur bord, ne badinent pas avec l’amour du drapeau et l’intérêt bien compris de l’Amérique, ils étaient tous présents, absolument tous, comme pour dire leur opposition sourde au vieil enfant testostéroné parti, lui, jouer au golf.

***

Si les hommages nécrologiques des médias dominants ne font généralement pas bon ménage avec l’information, le blanchiment quasi unanime de la carrière politique de John McCain vient confirmer que l’information internationale reste le parent pauvre du journalisme. De la fabrication de mythes en révisions historiques, de portraits dépolitisés en récits anecdotiques scénarisés à outrance, les médias français ont repris tous les travers de la presse états-unienne. Mimétisme, incompétence sur le sujet, « enquêtes » bâclées sur les réseaux sociaux, manque de temps sont autant de facteurs pouvant expliquer l’indigence de cet épisode médiatique. Des facteurs structurels auxquels s’ajoutent des cadrages idéologiques quasi identiques au fil des titres de presse, plaqués sur la vie politique américaine au mépris non seulement du pluralisme, mais également, comme nous l’avons vu, de la réalité des faits. Loin d’être anodine, cette uniformité de traitement trahit le consensus qui semble opérer dans les médias dominants autour du sentiment patriotique et l’évidente fascination pour tout ce qui… fascine outre-Atlantique. Tant et si bien que les journalistes français, plutôt que de rendre compte (brièvement) de l’engouement médiatique et d’une partie du public aux États-Unis, se sont identifiés à leurs confrères et, le nez dans le guidon, ont largement participé à cet engouement. Jusqu’à offrir à cet événement une couverture sans aucun recul et d’une ampleur totalement disproportionnée – notamment lorsque l’on a en tête la portion congrue réservée à l’information internationale dans la plupart des médias dominants.

« Le récit de la vie de John McCain serait un roman de guerre » pariait la correspondante de Libération à New York dans l’édition papier du 27 août. Une chose, en tout cas, est sûre : si des éditeurs s’avéraient intéressés, certains journalistes français pourraient prétendre à en être les auteurs.

Pauline Perrenot

Annexe : pages intérieures du Parisien et de Libération (éditions papier du 27 août)

Pauline Perrenot

Mon, 17 Sep 2018 06:30:00 +0200

John McCain et le Washington Post : un hommage et des omissions (Fair)

Ici comme ailleurs, la disparition des « grands hommes » est souvent l’occasion, notamment pour les journalistes, d’accomplir un véritable rite de célébration. Il n’est pas rare que leur plume, tantôt lyrique, tantôt enflammée, prenne quelques libertés avec les faits. Comme le souligne l’observatoire états-unien des médias Fair, dans l’article que nous reproduisons ici, l’hommage récent rendu au sénateur républicain John McCain fut à cet égard un monument d’approximations où choix visuels douteux rimèrent avec omissions fâcheuses. Au-delà d’une simple « maladresse » journalistique, c’est bien l’amnésie dont sont régulièrement frappés les médias dominants en de telles circonstances qui interroge, ces derniers se faisant une fois encore les relais dociles de la représentation dominante d’un personnage dominant.

Dans l’édition du Washington Post du 27 août dernier est paru un éditorial signé par la chroniqueuse conservatrice Jennifer Rubin louant le sénateur américain récemment décédé John McCain pour son engagement supposé en faveur des « droits de l’homme ».

Dans l’article, Rubin s’enflamme pour l’incontestable « champion disparu » des droits de l’homme qui «  incarnait pour autrui le modèle d’une société libre ». Assez paradoxalement, elle ajoute « qu’à l’exception, peut-être, de l’armée américaine, aucun groupe ne devait davantage au sénateur républicain d’Arizona John McCain que la communauté des droits de l’homme ».

Il y avait néanmoins un problème que l’on qualifiera de visuel : en guise de photo pour illustrer sa chronique, le Washington Post a utilisé une photo de McCain s’exprimant aux côtés de Oleh Tyahnybok, célèbre leader néo-nazi ukrainien.



Tyahnybok, fasciste notoire, a entre autres appelé à combattre la soi-disant « mafia judéo-moscovite » sur la BBC le 26 décembre 2012. Le leader d’extrême-droite s’est élevé contre le rôle des « judéo-bolchéviques » dans l’histoire de son pays et estime qu’il existe encore aujourd’hui « une cabale/ un groupuscule d’oligarques juifs qui contrôlent l’Ukraine ». (citation extraite du Jewish Telegraphic Agency du 25 mars 2009).

John McCain a participé à des réunions avec Tyahnybok qui se tenait à ses côtés lorsque le sénateur a prononcé un discours en Ukraine fin 2013 comme le rapportait Business Insider à l’époque dans son édition du 16 décembre 2013. Selon la légende de l’image d’illustration choisie par le Washington Post, McCain « saluait les manifestants lors d’un rassemblement populaire de l’opposition à Kiev, le 15 décembre 2013 ». Mais le journal ne disait rien de l’homme qui se tenait aux côtés du sénateur de l’Arizona ni de ses positions politiques extrémistes, aux antipodes des droits de l’homme.

McCain s’était rendu dans ce pays d’Europe de l’est, accompagné par le sénateur Chris Murphy, pour saluer le mouvement d’opposition de droite d’alors. En février 2014, ce mouvement fut victorieux : le gouvernement ukrainien pro-russe démocratiquement élu fut renversé par un coup d’État dans lequel les mouvements fascistes jouèrent un rôle de premier plan. (se reporter au numéro de Fair paru le 7 mars 2014).

(…) [1]

Dédouaner un va-t-en-guerre

Fermant totalement les yeux sur les accointances de John McCain avec des figures comme Tyahnybok, les grands médias occidentaux n’ont, pour la plupart, pas ménagé leurs efforts pour dresser le portrait du belliciste infatigable que fut le sénateur républicain en héros supposé des droits de l’homme. Jugez plutôt :

_ - « Sénatrice K. Ayotte : McCain fut un champion des droits de l’homme » (CNN, le 26 août 2018)
- « John McCain, un franc-tireur dont on a beaucoup à apprendre » (Nicholas Kristof dans le New York Times, le 25/08/18)
- « John McCain, la conscience révolutionnaire de l’Amérique » (Eli Lake dans Bloomberg, le 28/08/18)
- « John McCain, le sénateur qui a mis les droits de l’homme et Israël au cœur de sa politique étrangère, meurt à 81 ans » (Jewish Telegraphic Agency, le 25/08/18)
- « Le diplomate John McCain sera irremplaçable selon ses collègues sénateurs » (Daily Beast, le 28/08/18)

Tous ces titres parlent d’un faucon néoconservateur adepte de la ligne dure qui a soutenu vaillamment l’invasion américaine illégale de l’Irak, qui a usé sans vergogne d’insultes racistes à l’encontre du peuple vietnamien et qui a milité ardemment en faveur d’une intervention militaire dans une bonne douzaine de pays. Il ne s’est par ailleurs jamais excusé pour les crimes de masse commis sur les civils en Asie du Sud-est pendant la guerre du Vietnam, auxquels il a pris part, préférant marteler que les Etats-Unis auraient dû bombarder de façon plus intense et moins ciblée. (Salon, le 4 juillet 2008).

Les organisations pour les droits de l’homme telles que Human Rights Watch et Human Rights First ne furent pas en reste : elles louèrent également le va-t-en-guerre conservateur, preuve que les discours droit-de-l’hommistes et les hautes sphères politiques, économiques et médiatiques dissimulent mal les intérêts américains en matière de politique étrangère.

McCain et les fascistes : suite…

En réalité, les liens qui unissent ce conservateur pur jus et les fascistes vont bien au-delà de la photo pour le moins maladroite choisie par le Washington Post.

En 2017, John McCain a ainsi accueilli un autre néo-nazi ukrainien dans son bureau, comme nous l’avons documenté avec Max Blumenthal sur Alternet le 23 juin 2017. McCain a tweeté une photo de sa rencontre avec Andriy Parubiy, fondateur du parti national-socialiste d’Ukraine, qui préside aujourd’hui le parlement ukrainien.

Malgré sa politique ouvertement fasciste, Parubiy peut s’enorgueillir de soutiens non seulement aux États-Unis mais aussi au Royaume-Uni.

Et ce n’est pas tout. En 2008, dans le Huffington Post, le journaliste Chip Berlet a détaillé la manière dont John McCain a siégé dans la commission consultative du Conseil américain pour la paix dans le monde, filiale américaine de la Ligue mondiale anti-communiste, groupe pro-fasciste.

Berlet observait alors que ce groupe conseillé par McCain « regroupait des conservateurs, des fascistes et des représentants des milices d’extrême-droite. » Il citait Geoffroy Stewart-Smith, homme politique britannique farouchement anti-communiste, qui décrivait la Ligue comme un « grand rassemblement de nazis, de fascistes, d’antisémites, de racistes brutaux, d’usurpateurs et autres opportunistes corrompus. »

Le soutien indéfectible de McCain pour les rebelles salafistes en Syrie suit le même schéma. Quelques mois à peine avant de faire son discours en Ukraine, McCain s’est rendu en Syrie où il a rencontré un leader rebelle qui a contribué au kidnapping d’une douzaine de pèlerins chiites libanais.

Le fait que de si nombreux grands médias puissent faire passer un belliciste de droite entretenant des liens avec les fascistes comme un « champion des droits de l’homme » et un « défenseur de la démocratie » témoigne des liens étroits entre les grands médias et les intérêts du gouvernement américain.

Lorsque Henry Kissinger, fort expérimenté en matière de crimes de guerre, reçut le prix Nobel de la paix, le musicien satiriste Tom Lehrer annonça la fin de sa carrière en plaisantant, déclarant que « la satire politique était désormais dépassée ».

La même conclusion s’impose lorsqu’un journal de référence illustre son hommage à un « champion » des droits de l’homme à l’aide d’une photo où l’on voit ce dernier prononcer un discours aux côtés d’un nazi.

Ben Norton (traduit par Thibault Roques)

P.S : Sans prétendre à l’exhaustivité, un rapide coup d’œil à la couverture de la disparition de John McCain par la presse française laisse penser que les journalistes hexagonaux ne sont pas allés chercher beaucoup plus loin que leurs confrères américains. Pour un pluralisme et une investigation dignes de ce nom, encore un effort !



FAIR

Thu, 13 Sep 2018 06:30:00 +0200

« Cadeau fiscal » : un langage d' « ultra-gauche » selon Éric Brunet

Dans un précédent article, Monique Pinçon-Charlot relatait son expérience en tant qu’invitée sur le plateau de « Questions directes » (France 2), consacré ce jour-là à « l’égoïsme des riches ». Sans appel, sa critique du dispositif de l’émission montre combien le service public sabote le débat d’idées et rend particulièrement laborieux le développement d’analyses qui remettent en cause l’idéologie et les intérêts des dominants. Laborieux, tant les contraintes de l’émission – notamment le nombre et le statut des invités – pèsent sur l’expression de la sociologue forte pourtant de décennies d’enquêtes, et tant les rappels à l’ordre de l’éditocratie à l’encontre de la plus petite déviation politique sont véhéments. Au cours de cette émission, Éric Brunet en donnait un très bon exemple, qui nous rappelle à quel point le langage est un enjeu de lutte politique dans la sphère médiatique.

Une fois n’est pas coutume, Éric Brunet aboyait en plateau de « Questions directes » contre un collègue animateur-éditocrate, successeur de David Pujadas au 20h de France 2, Julian Bugier. En cause ? Un écart de langage particulièrement déplaisant aux oreilles d’Éric Brunet, qui donnera lieu à un échange entre les deux journalistes dont nous vous livrons l’intégralité :

- Julian Bugier : C’est vrai qu’il y a une colère sociale, on entendra tout à l’heure, qui seront avec nous, des retraités, des travailleurs précaires, des chômeurs, Isabelle est là aussi pour en témoigner. Il y a une colère aujourd’hui sociale parce que la politique du gouvernement est tournée vers les riches : 10 milliards, je crois, de cadeaux fiscaux, dit la France Insoumise, sur le budget 2018…
- Éric Brunet : Mais pourquoi utilisez-vous ce mot du « cadeau fiscal » ? Non, non, non… [Ironique :] J’aime bien ce mot moi de « cadeau fiscal »… C’est pas un cadeau fiscal !
- Julian Bugier : C’est un élément de langage, vous le savez Éric !
- Éric Brunet : Non, non, non, juste une chose parce que, quand même… L’honnêteté nous oblige quand même à dire que les grosses boîtes étaient beaucoup plus fiscalisées en France que dans le reste de l’Europe et que Hollande, à la fin, à travers le CICE, et Macron désormais, ont baissé la fiscalité. Vous, vous vous permettez de reprendre une terminologie utilisée par l’ultra-gauche qui dit « c’est un cadeau fiscal ».
- Julian Bugier : C’est pour ça que je cite la France Insoumise !
- Éric Brunet : Vous interrogez beaucoup de chefs d’entreprises, ils vous diront pas « c’est un cadeau fiscal », c’est la fiscalité qui ne s’est même pas encore alignée sur les autres fiscalités…
- Julian Bugier : Bon, c’est ma fête ce soir…
- Éric Brunet : Non mais laissez-moi terminer. La fiscalité des entreprises françaises ne s’est même pas encore alignée sur le niveau moyen des entreprises européennes donc il y a beaucoup de gens qui n’utilisent pas le mot de « cadeau fiscal ».

Anecdotique ? Pas tellement. Car cet extrait montre à quel point les tenants de l’idéologie libérale, déguisés en éditorialistes, ne cèdent pas une once de terrain sur la question du langage, et ne tolèrent qu’aucun discours n’empiète un tant soit peu sur le pré-carré lexical – et donc politique – qu’ils déroulent en permanence dans les grands médias. Éric Brunet aurait plutôt dû se réjouir du cadeau qui lui fut gracieusement offert par le service public et qui lui permit de tranquillement distiller sa haine… de l’impôt à une heure de grande écoute, aux frais du contribuable.

Mais parler de « cadeau fiscal » induit une vision du monde qui n’est évidemment pas celle promue par Éric Brunet. C’est précisément ce que l’éditocrate dénonce en rappelant Julian Bugier à l’ordre et en expliquant publiquement à quel point cette expression est « située » politiquement. Lequel plaide coupable avant de se justifier. D’abord en arguant que c’est un « élément de langage » puis en expliquant à quel point l’expression est effectivement connotée politiquement : « c’est pour ça que je cite la France Insoumise ». On attend avec impatience du présentateur du JT qu’il apporte à l’avenir autant de clarifications lorsqu’il reprendra les « éléments de langage » du gouvernement pour parler, au hasard, des futures réformes de santé ou de « l’assurance chômage ».

Passé ce préambule, Éric Brunet tente de rétablir sur cette question un discours qu’il estime plus adéquat. Un discours tout aussi politique, mais qu’il ne va, évidemment, pas décrire comme tel. Car en prétendant rétablir une « vraie » et « honnête » description des réalités sociales à travers un langage « neutre », ou en sous-entendant opposer le « réel » dépouillé de toute connotation politique à ce qui relèverait de la « propagande », Éric Brunet ne fait qu’opposer un langage tout aussi engagé… à droite, et respectueux de la vision du monde et du point de vue… des patrons d’entreprises.

L’enjeu de la bataille médiatique réside précisément dans la naturalisation de la doxa libérale dans la bouche des éditocrates, et, plus largement, des dominants. Que dire des désormais canoniques « plans sociaux » ou « plans de sauvegarde de l’emploi » ? Du fameux « dialogue social », de la « masse salariale », du « coût du travail » et autres « charges sociales » ? Autant d’expressions largement connotées qui se sont imposées comme les seules possibles – tout à la fois normales et neutres – à force d’avoir été rabâchées dans les médias dominants et qui, par leur omniprésence, ont contaminé les discours et les représentations du monde social [1].

Sur toutes les questions, les dominants ont en effet forgé un lexique à l’image de leur vision du monde et de leur politique ayant largement colonisé les grands médias – que l’on pense à l’immigration, à la culture, à la politique internationale, aux conditions de travail, aux relations entre les femmes et les hommes, etc. C’est précisément parce que la question du langage est à ce point transversale et qu’elle participe des phénomènes de domination à l’œuvre dans les médias que notre association cherche à la décortiquer. Un travail que nous mettons en valeur dans nos propres « lexiques », qu’ils concernent la vie politique, les mobilisations sociales, l’Europe, les guerres, mais également à travers de nombreux articles.

Une manière de ne pas céder aux injonctions des grands pontes de l’espace médiatique, qui s’arrogent le droit de décréter ce qu’il est possible de penser, et en quels termes…

Pauline Perrenot

Pauline Perrenot

Mon, 10 Sep 2018 06:30:00 +0200

Actualité des médias n°18 (juillet/août 2018)

I. Du côté des journalistes, des médiacrates et de leurs œuvres

- Pierre Haski remplace Bernard Guetta à France Inter – Après avoir sévi pendant 27 ans sur France Inter, le « spécialiste en géopolitique » et en pédagogie libérale et européiste Bernard Guetta [2] a quitté ses fonctions cet été. Il est remplacé par l’ancien journaliste de Libération et de Rue89, actuel président de l’ONG Reporters sans frontières Pierre Haski, dont il est permis d’attendre des chroniques un peu plus équilibrées.

- Frédéric Taddeï s’installe à RT France – Après avoir été écarté sans ménagement de ses émissions « D’art dart » et « Hier, aujourd’hui, demain » par France 2 en juin dernier, le présentateur Frédéric Taddeï a annoncé son arrivée prochaine sur RT France : « Dans un paysage télévisuel sinistré, où les intellectuels, les chercheurs, les savants, les contestataires n’ont plus la parole et où les vrais débats ont totalement disparu, c’est la seule chaîne de télévision qui m’ait donné carte blanche pour faire ce que je faisais dans “Ce soir ou jamais” : des émissions intelligentes, sans parti pris, dans lesquelles on pourra discuter de tout, entre gens qui savent de quoi ils parlent, qu’on ne voit pas ailleurs, et qui ne sont pas d’accord entre eux ». Une liberté qui reste à prouver : RT France, chaîne financée par le gouvernement russe, ne brille pas particulièrement pour la diversité des points de vue qu’elle diffuse [3]...

- Frédéric Haziza pour l’instant écarté de la grille de LCP – Le présentateur Frédéric Haziza est absent de grille de rentrée de LCP. D’après son directeur Betrand Delais, cité par France Info, cette absence est due à « l’arrêt de son émission politique. A la place, nous lançons une émission commune avec Public Sénat (...). Pour ne pas donner l’impression que l’une des deux chaînes avait l’avantage sur l’autre, il a été décidé de ne pas choisir le présentateur parmi nos équipes respectives  ». D’après lui, la décision d’écarter Frédéric Haziza n’aurait « rien à voir avec le fait divers dont on a entendu parler cette année. » Pour mémoire, le « fait divers » en question est une accusation d’agression sexuelle à l’encontre d’une journaliste de LCP [4]...

- France Inter va produire des podcasts sur l’univers Marvel financés par Disney – Une série de podcasts sur l’univers des héros Marvel (« Marvel, la fabrique des super-héros ») sont disponibles depuis cet été sur le site de France Inter. Problème : d’après Télérama, le projet serait largement financé par la multinationale du divertissement Disney, propriétaire de la marque Marvel. Le procédé est assumé par le directeur numérique de la station Erwann Gaucher : « Nous avons un peu hésité car il s’agit effectivement d’un mode de production inédit. Mais nous avons eu l’assurance que Charline disposait d’une liberté d’écriture totale, et nous avons posé des conditions très strictes : tout devait se dérouler dans nos studios, avec nos techniciens ». D’après Télérama, ce genre d’opération de communication dissimulée pourrait avoir de beaux jours devant lui : « Avec ces podcasts natifs, France Inter a bel et bien ouvert à Radio France, et en pleine réforme de l’audiovisuel public, la boîte de Pandore des productions et financements externes. »

- Quand Europe 1 assure la communication du président Macron – Une rencontre entre un jeune garçon de six ans et Emmanuel Macron sur son lieu de villégiature dans le sud de la France a permis d’illustrer la servilité de la station de radio Europe 1 vis-à-vis de la communication de l’Élysée. D’après Le Point, Europe 1 a d’abord consacré un reportage au jeune garçon qui souhaitait rencontrer le président depuis des mois. Après la diffusion de ce reportage, « les services de la présidence ont contacté Europe 1 pour qu’il retrouve le petit garçon, afin d’organiser une rencontre avec le président. Mais comment retrouver un enfant au milieu de milliers de vacanciers ? La tâche fut ardue pour le journaliste d’Europe 1 qui aurait sillonné le sable durant des heures pour mettre la main sur l’enfant. » Victor Dhollande, le journaliste en question, a confirmé lui-même cette version des faits sur le site d’Europe 1, affirmant fièrement avoir « fait [son] boulot  ».

II. Du côté des entreprises médiatiques et de leurs propriétaires

- La direction du Média en grave crise – Le site d’informations Le Média connaît une grave crise interne. Depuis le départ, début juillet, de la présidente du Média Sophia Chikirou, les équipes du site d’information se déchirent. Sophia Chikirou se voit reprocher un management autoritaire et un pilotage très personnel du journal. Elle est aussi accusée, par son ancien associé, Gérard Miller, d’avoir sous-estimé les difficultés financières de la web télévision et aussi d’abus de biens sociaux. La nouvelle équipe dirigeante est composée d’Aude Lancelin, la nouvelle présidente du titre, ainsi que de Gérard Miller et Henri Poulain, tous deux co-fondateurs du média. Ces deux derniers ont été épinglés par Arrêt sur images et Le Canard enchaîné le 22 août, pour lesquels ils « ne se [seraient] pas privés de faire fructifier leurs petites entreprises respectives grâce au Média » – Arrêt sur images a cependant précisé que les tarifs des factures adressées par leurs sociétés à la web télévision « semblent conformes à ceux pratiqués dans la presse en ligne. » Le site d’information fera sa rentrée le 17 septembre.

- France Télévisions en première ligne face aux obsessions budgétaires – Le projet de démantèlement du secteur public audiovisuel porté par le gouvernement d’Edouard Philippe continue d’avancer. France Télévisions est particulièrement concernée. Ainsi, d’après Le Monde, « le gouvernement a fixé à 190 millions d’euros le montant total des économies que l’audiovisuel public devra réaliser dans le cadre du vaste plan de réduction des dépenses publiques à l’horizon 2022. Ces économies se répartiront à hauteur de 160 millions pour France Télévisions et 20 millions pour Radio France. Les 10 millions restants seront à la charge des autres groupes du service public audiovisuel, à savoir Arte, l’Institut national de l’audiovisuel (INA), TV5 Monde et enfin France Médias Monde (maison mère de France 24 et RFI). » Par ailleurs, la chaîne France Ô « sera supprimée d’ici à 2020. Cette suppression de la chaîne de la TNT se fera au profit d’un renforcement des médias publics ultramarins (le réseau Outre-mer 1ère) et d’un “portail numérique enrichi” ».

- Audiences radio : Europe 1 et France info continuent de plonger – Les deux radios généralistes accusent des baisses d’audience importantes. Ainsi que le détaille Le Monde, c’est Europe 1 qui connaît les plus graves difficultés : « La station du groupe Lagardère a vu son audience chuter à un nouveau plus bas historique sur la période avril-juin, à 6,5 % (contre 7,1 % un an plus tôt). » Pour la suite, Arnaud Lagardère, propriétaire de la radio, a décidé de prendre la direction du pôle « news » de son groupe, Lagardère active [5]. Pour contribuer au développement de ses différents médias ? Rien n’est moins sûr : cette nouvelle gestion personnelle devrait plutôt « permettre de faciliter la vente à la découpe du groupe entamée depuis plusieurs années et dont l’épisode le plus récent est la vente du magazine Elle à Czech Media Invest. » écrivions-nous en juin. Du côté de la radio France Info, « si elle conforte sa place de quatrième radio française, elle accuse tout de même une sévère chute par rapport à l’année dernière (-0,9 point) » explique Le Monde.

- En difficulté, Le Nouveau magazine littéraire est repris en main par son propriétaire – Lancé en grande pompe à la fin de l’année 2017, Le Nouveau magazine littéraire serait aujourd’hui au bord du gouffre, d’après Le Figaro : « Fortement soutenu par une campagne de promotion, le premier numéro avait été vendu à 31.863 exemplaires. Mais ensuite, les choses se sont rapidement gâtées avec des ventes qui ont chuté à 14.193 exemplaires pour le suivant et 8105 exemplaires pour le numéro 4, après une augmentation du prix de vente de 1 euro. » Le propriétaire du groupe, Claude Perdriel, aurait en conséquence évincé le directeur du journal Raphaël Glucksmann, pour le remplacer par Nicolas Domenach, ancien directeur adjoint de Marianne. Pour Raphaël Glucksmann, son départ forcé serait cependant dû à une ligne pas assez complaisante vis-à-vis du président Macron : « Il ne fut jamais question pour nous de faire un magazine pro ou anti Macron. Comme vous avez pu le noter en nous lisant, le président de la République n’était pas au cœur de nos préoccupations. Il était même le cadet de nos soucis. Pourtant c’est bien notre façon de l’aborder qui suscita les désaccords menant aujourd’hui au divorce avec l’actionnaire majoritaire ». Une explication que Claude Perdriel, pourtant expert en matière de licenciement politique [6] dément formellement.

- Les sites Buzzfeed et Mashable France mis définitivement à l’arrêt – Début juin, nous relations la fermeture annoncée de l’antenne française du journal en ligne Buzzfeed France : « La direction du site d’information et de divertissement Buzzfeed a annoncé début juin qu’elle comptait fermer sa filiale française et licencier ses 14 salariés. » Le 30 août, malgré la grève de la rédaction et la suspension par le Tribunal de grande instance de Paris de la procédure de licenciement économique, le site a définitivement fermé (même s’il reste en ligne à l’heure où nous écrivons ces lignes) le 30 août 2018. Autre fermeture de journal en ligne annoncée : celle de Mashable, un site d’information spécialisé «  dans les nouvelles technologies et le divertissement ». D’après Le Monde, « l’arrêt de la version française du pure player anglophone, lancée en 2016 et qui emploie sept journalistes, est une décision commune entre ses deux copropriétaires : le groupe de presse américain Ziff Davis, qui a racheté Mashable en décembre 2017, et France 24. » La cause, toujours selon Le Monde : « Le groupe Ziff Davis est spécialisé dans les sites basés sur le modèle économique du commerce affilié, consistant à toucher une rémunération sur des liens commerciaux présents dans les articles. Il pratique également le “brand content” : des contenus produits pour promouvoir une marque. France 24 ne s’estime “pas en phase” avec cette stratégie. »

- Le directeur de L’Express, Guillaume Dubois, renvoyé par Altice – Le directeur de L’Express est licencié. D’après Le Monde, « M. Dubois paye les difficultés de L’Express. Sa nouvelle formule numérique, alimentée par les rédactions du journal papier et du site Web, fusionnées, n’a pas pour l’heure provoqué le sursaut espéré.  » Les journalistes de la rédaction de l’hebdomadaire se sont plaints de ce licenciement, accusant Patrick Drahi et Altice de mauvaise gestion. Ainsi, comme l’a raconté Alexandre Debouté, journaliste au Figaro, sur Twitter : « La SDJ de l’hebdo dénonce des "errements stratégiques", un "fonctionnement low-cost" et un "management incompréhensible" »

- Google arrose à nouveau la presse française – La presse française est la plus gâtée cette année par Google. La multinationale américaine distribue en effet, chaque année depuis 2015, des subventions aux journaux européens dans le cadre de la « Google News initiative ». Le principe : « Soutenir le journalisme de haute qualité  » via des projets de journalisme numérique. C’est à cette fin, détaille le site CBNews, que Google a distribué 485 000 euros à Ouest-France afin que « le quotidien [définisse] un algorithme de [republication] des archives en fonction des goûts ou de l’endroit où se trouve le lecteur. » Ou encore 300 000 euros au groupe Nice-Matin afin qu’il tente « de repérer les actualités qui méritent d’être creusées d’un point de vue très local. » D’autres journaux sont concernés, pour des projets aussi divers que de « développer le logiciel de gestion de contenus  » (Le Monde), « adapter et créer des contenus pour les enceintes connectées  » (TF1), ou encore « rendre chacun de ses articles écoutables en ligne  » (L’Express). Pour mémoire, on doit notamment au fond Google pour la presse le tristement célèbre « Décodex » du Monde [7]...

- Presstalis : le gouvernement veut « libéraliser » la distribution de la presse – Permettre aux distributeurs de négocier avec les journaux pour rééquilibrer les forces en présence. C’est en substance, d’après Les Echos, le projet proposé par Marc Schwartz, membre de la Cour des comptes. Le journal économique explique ainsi que « ce nouveau droit à être distribué pour les éditeurs serait accompagné, pour les entreprises de distribution, de la nécessité d’être agréées par l’autorité de régulation. Un tel système suppose la signature de contrats avec les entreprises de presse. L’équilibre des forces s’en trouve ainsi modifié, redonnant de la capacité à négocier aux distributeurs, même s’ils auraient une obligation de contracter avec les éditeurs. » Par ailleurs, « l’autre mesure phare consiste à [permettre] aux marchands de presse d’avoir leur mot à dire sur la quantité de titres proposés dans leurs rayonnages.  » Ce qui serait une attaque importante au principe de pluralisme de la presse distribuée dans les kiosques, un principe obligatoire en vertu de la Loi Bichet qui régule la distribution de la presse. Sûrement pour répondre à cette critique, Marc Schwartz propose « d’introduire dans la loi un principe d’indépendance et de pluralisme [pour la presse d’information générale et politique] dont le rôle est reconnu dans la démocratie. » Concernant spécifiquement la société Presstalis, «  Marc Schwartz prépare le secteur à l’idée que l’État va lâcher Presstalis  » en condamnant par principe les aides publiques, assure Emmanuel Schwarzenberg, auteur d’un billet de blog publié sur le club de Médiapart, qui cite le rapport de M. Schwartz à l’appui : « Cette situation [les aides de l’État pour aider Presstalis] ne saurait perdurer indéfiniment car elle crée un aléa moral préjudiciable à la recherche de solutions pérennes.  » In fine, ce serait alors les sociétés privées qui rafleraient la mise, avec la perspective que la concurrence et le profit priment désormais sur la pluralité des titres distribués en kiosque...

- Le Conseil constitutionnel valide la loi sur le secret des affaires – Malgré la saisine du Conseil constitutionnel par « plus de 120 députés et sénateurs de gauche (Parti socialiste, Parti communiste français, La France insoumise), auxquels s’étaient joints une cinquantaine d’associations, de syndicats et de sociétés de journalistes » selon Le Monde, la loi sur le secret des affaires s’appliquera. Le Conseil constitutionnel a en effet validé la loi le 26 juillet dernier. Contre les critiques selon lesquelles cette loi empêchera les journalistes de travailler, les juges ont « fait valoir à ce sujet l’existence d’une “exception à la protection du secret des affaires bénéficiant aux personnes physiques exerçant le droit d’alerte”  », mais aussi « à toute personne révélant, dans le but de protéger l’intérêt général et de bonne foi, une activité illégale, une faute ou un comportement répréhensible  ».

- « Fausses informations » : le Sénat rejette le projet de loi – Pas d’examen au Sénat pour le projet de loi sur les fausses nouvelles. Ainsi, « suivant l’avis des commissions de la culture et des lois de la Haute Assemblée, les sénateurs ont adopté une question préalable, qui entraîne le rejet automatique du projet de loi  », explique Le Monde. Pour en savoir plus sur l’objet de ce projet de loi, lire notre actualité des médias de juin 2018.

- Le Gabon suspend la diffusion de France 2 – La chaîne publique française s’est vu interdire toute diffusion pendant un an au Gabon par la haute autorité de la communication gabonaise (HAC), d’après France info. En cause : la rediffusion d’un reportage critique vis-à-vis du président Ali Bongo et de son clan. Pour Reporters sans frontières, « la HAC se trompe de combat et se discrédite. En suspendant des médias qui enquêtent sur des sujets d’intérêt général, elle se pose en défenseur des intérêts du régime au lieu de défendre la liberté de la presse garantie par la constitution. C’est un signal inquiétant envoyé aux journalistes qui souhaitent mener des investigations sur les plus hauts responsables politiques du pays. » La HAC a depuis ramené cette sanction à trois mois d’interdiction de diffusion.

Jérémie Fabre et Benjamin Lagues, grâce au travail d’observation collective des adhérent.es d’Acrimed

Benjamin Lagues, Jérémie Fabre

Fri, 07 Sep 2018 10:30:00 +0200

Radio France : Attention, un coach peut en cacher un autre (SNJ-CGT)

Nous publions ci-dessous un communiqué du SNJ-CGT (initialement publié le 17 juillet 2018) qui donne des nouvelles du management, un des maîtres-mots de la direction de Radio France, appliqué cette fois-ci aux cas de souffrance au travail. (Acrimed)

Vous et vos collègues avez des doutes sur ce qui vous est demandé de faire, il y a des cas de souffrance au travail dans votre service ? Vous et votre service êtes mis en difficulté faute de moyens et d’effectifs pour réaliser le travail demandé, et vous le manifestez ?

La direction a des idées pour répondre à tout cela : le coaching collectif !

Souffrance au travail ? faites appel au coach !

Depuis quelques mois, on voit se multiplier ces coachs qui débarquent dans un service pour une raison ou pour une autre. Ils s’installent et prétendent répondre à tous les problèmes posés qu’ils soient de l’ordre de la souffrance au travail, d’une défaillance d’encadrement, de l’expression légitime de manque d’effectifs. Quelle que soit la cause, leur réponse est unique : l’accompagnement au changement.

Cette nouvelle philosophie s’est installée progressivement à Radio France. D’abord par des formations classiques au titre de la formation professionnelle. On y prêche l’adhésion au changement considéré comme forcément positif par des objectifs pédagogiques comme ceux-ci : « comprendre les mécanismes du changement pour l’accepter », « transformer les contraintes en opportunité », « accepter l’incertitude pour gagner en flexibilité »… Certains cadres ont tenté d’y envoyer les fortes têtes pour les remettre dans le droit chemin.

Et maintenant le coaching de groupe !

Mais la formation individuelle ne suffit plus. Il s’agit maintenant de corriger les collectifs de travail, au risque d’aggraver des situations déjà très tendues.
On est alors passé au coaching de groupe. Ces coachs sont de différentes obédiences, méthodes « agiles » (DNM, Mouv’, documentation), méthode « changement émergent de Madeleine Laugeri » (Rédaction de France Culture). Quelle que soit la chapelle, ils visent à faire plier les collectifs de travail et ils provoquent des dégâts considérables. A ces méthodes s’ajoutent quelques clichés de psychothérapie. On a assisté à des déclarations du type « c’est normal que les choses aillent plus mal depuis notre arrivée, cela est indispensable à un rebond vers une amélioration » !

Sous prétexte d’assister les collectifs de travail à l’aide de différentes techniques dont de la prétendue psychothérapie de groupe, ou la technique des post it (!) l’objectif est de rendre responsable le collectif de travail de dysfonctionnements et de convaincre les salarié-es qu’il est indispensable de participer aux changements imposés par la direction pour plus de performances.
Comment ? En convaincant les salarié-es de trouver eux-mêmes les solutions pour travailler plus avec moins de moyens. Cette philosophie inspirée du Lean Management crée à l’origine pour améliorer la rentabilité de l’industrie automobile (!) a fait ses preuves, elle est responsable d’une explosion des risques psychosociaux, les salarié-es s’imposant à eux-mêmes des méthodes de travail impossibles à supporter.

La psychologie de comptoir n’a pas sa place à Radio France

Une totale liberté étant accordée par la direction à ces nouveaux coachs dont on ne connaît pas vraiment les qualifications, on voit arriver des intervenants prétendument à l’écoute, sans aucun principe de fonctionnement, faisant fi de la nécessaire confidentialité pour les salarié-es, laissant la violence s’installer sous prétexte qu’elle a besoin d’être exprimée ! La psychologie de comptoir n’a pas sa place à Radio France, elle est dangereuse.

Le constat : causes des souffrances au travail volontairement éludées, collectifs de travail mis en danger, risques psychosociaux aggravés, arrêts maladie en hausse.

Ces coachings doivent être immédiatement stoppés car basés sur des présupposés erronés. Les salarié-es ne sont pas opposé-es au changement par principe. Mais ils s’interrogent sur le sens et les conditions qui accompagnent les réorganisations en cours. Ils ont leur libre arbitre, manifester leur désaccord ne veut pas dire qu’ils n’ont pas compris et qu’il est nécessaire de les convaincre du contraire par tous les moyens, toute modification des méthodes de travail n’est pas forcément acceptable.

La direction doit prendre ses responsabilités en assumant sa politique sans obliger les salarié-es à le faire à sa place.

Paris, le 17 Juillet 2018