Presse & blogs

Lecteur de flux musclé avec souvent des articles complets dedans.

❯ Flux Isérois
Acrimed | Action Critique Médias

Mon, 17 Sep 2018 06:30:00 +0200

John McCain et le Washington Post : un hommage et des omissions (Fair)

Ici comme ailleurs, la disparition des « grands hommes » est souvent l’occasion, notamment pour les journalistes, d’accomplir un véritable rite de célébration. Il n’est pas rare que leur plume, tantôt lyrique, tantôt enflammée, prenne quelques libertés avec les faits. Comme le souligne l’observatoire états-unien des médias Fair, dans l’article que nous reproduisons ici, l’hommage récent rendu au sénateur républicain John McCain fut à cet égard un monument d’approximations où choix visuels douteux rimèrent avec omissions fâcheuses. Au-delà d’une simple « maladresse » journalistique, c’est bien l’amnésie dont sont régulièrement frappés les médias dominants en de telles circonstances qui interroge, ces derniers se faisant une fois encore les relais dociles de la représentation dominante d’un personnage dominant.

Dans l’édition du Washington Post du 27 août dernier est paru un éditorial signé par la chroniqueuse conservatrice Jennifer Rubin louant le sénateur américain récemment décédé John McCain pour son engagement supposé en faveur des « droits de l’homme ».

Dans l’article, Rubin s’enflamme pour l’incontestable « champion disparu » des droits de l’homme qui «  incarnait pour autrui le modèle d’une société libre ». Assez paradoxalement, elle ajoute « qu’à l’exception, peut-être, de l’armée américaine, aucun groupe ne devait davantage au sénateur républicain d’Arizona John McCain que la communauté des droits de l’homme ».

Il y avait néanmoins un problème que l’on qualifiera de visuel : en guise de photo pour illustrer sa chronique, le Washington Post a utilisé une photo de McCain s’exprimant aux côtés de Oleh Tyahnybok, célèbre leader néo-nazi ukrainien.



Tyahnybok, fasciste notoire, a entre autres appelé à combattre la soi-disant « mafia judéo-moscovite » sur la BBC le 26 décembre 2012. Le leader d’extrême-droite s’est élevé contre le rôle des « judéo-bolchéviques » dans l’histoire de son pays et estime qu’il existe encore aujourd’hui « une cabale/ un groupuscule d’oligarques juifs qui contrôlent l’Ukraine ». (citation extraite du Jewish Telegraphic Agency du 25 mars 2009).

John McCain a participé à des réunions avec Tyahnybok qui se tenait à ses côtés lorsque le sénateur a prononcé un discours en Ukraine fin 2013 comme le rapportait Business Insider à l’époque dans son édition du 16 décembre 2013. Selon la légende de l’image d’illustration choisie par le Washington Post, McCain « saluait les manifestants lors d’un rassemblement populaire de l’opposition à Kiev, le 15 décembre 2013 ». Mais le journal ne disait rien de l’homme qui se tenait aux côtés du sénateur de l’Arizona ni de ses positions politiques extrémistes, aux antipodes des droits de l’homme.

McCain s’était rendu dans ce pays d’Europe de l’est, accompagné par le sénateur Chris Murphy, pour saluer le mouvement d’opposition de droite d’alors. En février 2014, ce mouvement fut victorieux : le gouvernement ukrainien pro-russe démocratiquement élu fut renversé par un coup d’État dans lequel les mouvements fascistes jouèrent un rôle de premier plan. (se reporter au numéro de Fair paru le 7 mars 2014).

(…) [1]

Dédouaner un va-t-en-guerre

Fermant totalement les yeux sur les accointances de John McCain avec des figures comme Tyahnybok, les grands médias occidentaux n’ont, pour la plupart, pas ménagé leurs efforts pour dresser le portrait du belliciste infatigable que fut le sénateur républicain en héros supposé des droits de l’homme. Jugez plutôt :

_ - « Sénatrice K. Ayotte : McCain fut un champion des droits de l’homme » (CNN, le 26 août 2018)
- « John McCain, un franc-tireur dont on a beaucoup à apprendre » (Nicholas Kristof dans le New York Times, le 25/08/18)
- « John McCain, la conscience révolutionnaire de l’Amérique » (Eli Lake dans Bloomberg, le 28/08/18)
- « John McCain, le sénateur qui a mis les droits de l’homme et Israël au cœur de sa politique étrangère, meurt à 81 ans » (Jewish Telegraphic Agency, le 25/08/18)
- « Le diplomate John McCain sera irremplaçable selon ses collègues sénateurs » (Daily Beast, le 28/08/18)

Tous ces titres parlent d’un faucon néoconservateur adepte de la ligne dure qui a soutenu vaillamment l’invasion américaine illégale de l’Irak, qui a usé sans vergogne d’insultes racistes à l’encontre du peuple vietnamien et qui a milité ardemment en faveur d’une intervention militaire dans une bonne douzaine de pays. Il ne s’est par ailleurs jamais excusé pour les crimes de masse commis sur les civils en Asie du Sud-est pendant la guerre du Vietnam, auxquels il a pris part, préférant marteler que les Etats-Unis auraient dû bombarder de façon plus intense et moins ciblée. (Salon, le 4 juillet 2008).

Les organisations pour les droits de l’homme telles que Human Rights Watch et Human Rights First ne furent pas en reste : elles louèrent également le va-t-en-guerre conservateur, preuve que les discours droit-de-l’hommistes et les hautes sphères politiques, économiques et médiatiques dissimulent mal les intérêts américains en matière de politique étrangère.

McCain et les fascistes : suite…

En réalité, les liens qui unissent ce conservateur pur jus et les fascistes vont bien au-delà de la photo pour le moins maladroite choisie par le Washington Post.

En 2017, John McCain a ainsi accueilli un autre néo-nazi ukrainien dans son bureau, comme nous l’avons documenté avec Max Blumenthal sur Alternet le 23 juin 2017. McCain a tweeté une photo de sa rencontre avec Andriy Parubiy, fondateur du parti national-socialiste d’Ukraine, qui préside aujourd’hui le parlement ukrainien.

Malgré sa politique ouvertement fasciste, Parubiy peut s’enorgueillir de soutiens non seulement aux États-Unis mais aussi au Royaume-Uni.

Et ce n’est pas tout. En 2008, dans le Huffington Post, le journaliste Chip Berlet a détaillé la manière dont John McCain a siégé dans la commission consultative du Conseil américain pour la paix dans le monde, filiale américaine de la Ligue mondiale anti-communiste, groupe pro-fasciste.

Berlet observait alors que ce groupe conseillé par McCain « regroupait des conservateurs, des fascistes et des représentants des milices d’extrême-droite. » Il citait Geoffroy Stewart-Smith, homme politique britannique farouchement anti-communiste, qui décrivait la Ligue comme un « grand rassemblement de nazis, de fascistes, d’antisémites, de racistes brutaux, d’usurpateurs et autres opportunistes corrompus. »

Le soutien indéfectible de McCain pour les rebelles salafistes en Syrie suit le même schéma. Quelques mois à peine avant de faire son discours en Ukraine, McCain s’est rendu en Syrie où il a rencontré un leader rebelle qui a contribué au kidnapping d’une douzaine de pèlerins chiites libanais.

Le fait que de si nombreux grands médias puissent faire passer un belliciste de droite entretenant des liens avec les fascistes comme un « champion des droits de l’homme » et un « défenseur de la démocratie » témoigne des liens étroits entre les grands médias et les intérêts du gouvernement américain.

Lorsque Henry Kissinger, fort expérimenté en matière de crimes de guerre, reçut le prix Nobel de la paix, le musicien satiriste Tom Lehrer annonça la fin de sa carrière en plaisantant, déclarant que « la satire politique était désormais dépassée ».

La même conclusion s’impose lorsqu’un journal de référence illustre son hommage à un « champion » des droits de l’homme à l’aide d’une photo où l’on voit ce dernier prononcer un discours aux côtés d’un nazi.

Ben Norton (traduit par Thibault Roques)

P.S : Sans prétendre à l’exhaustivité, un rapide coup d’œil à la couverture de la disparition de John McCain par la presse française laisse penser que les journalistes hexagonaux ne sont pas allés chercher beaucoup plus loin que leurs confrères américains. Pour un pluralisme et une investigation dignes de ce nom, encore un effort !



FAIR

Thu, 13 Sep 2018 06:30:00 +0200

« Cadeau fiscal » : un langage d' « ultra-gauche » selon Éric Brunet

Dans un précédent article, Monique Pinçon-Charlot relatait son expérience en tant qu’invitée sur le plateau de « Questions directes » (France 2), consacré ce jour-là à « l’égoïsme des riches ». Sans appel, sa critique du dispositif de l’émission montre combien le service public sabote le débat d’idées et rend particulièrement laborieux le développement d’analyses qui remettent en cause l’idéologie et les intérêts des dominants. Laborieux, tant les contraintes de l’émission – notamment le nombre et le statut des invités – pèsent sur l’expression de la sociologue forte pourtant de décennies d’enquêtes, et tant les rappels à l’ordre de l’éditocratie à l’encontre de la plus petite déviation politique sont véhéments. Au cours de cette émission, Éric Brunet en donnait un très bon exemple, qui nous rappelle à quel point le langage est un enjeu de lutte politique dans la sphère médiatique.

Une fois n’est pas coutume, Éric Brunet aboyait en plateau de « Questions directes » contre un collègue animateur-éditocrate, successeur de David Pujadas au 20h de France 2, Julian Bugier. En cause ? Un écart de langage particulièrement déplaisant aux oreilles d’Éric Brunet, qui donnera lieu à un échange entre les deux journalistes dont nous vous livrons l’intégralité :

- Julian Bugier : C’est vrai qu’il y a une colère sociale, on entendra tout à l’heure, qui seront avec nous, des retraités, des travailleurs précaires, des chômeurs, Isabelle est là aussi pour en témoigner. Il y a une colère aujourd’hui sociale parce que la politique du gouvernement est tournée vers les riches : 10 milliards, je crois, de cadeaux fiscaux, dit la France Insoumise, sur le budget 2018…
- Éric Brunet : Mais pourquoi utilisez-vous ce mot du « cadeau fiscal » ? Non, non, non… [Ironique :] J’aime bien ce mot moi de « cadeau fiscal »… C’est pas un cadeau fiscal !
- Julian Bugier : C’est un élément de langage, vous le savez Éric !
- Éric Brunet : Non, non, non, juste une chose parce que, quand même… L’honnêteté nous oblige quand même à dire que les grosses boîtes étaient beaucoup plus fiscalisées en France que dans le reste de l’Europe et que Hollande, à la fin, à travers le CICE, et Macron désormais, ont baissé la fiscalité. Vous, vous vous permettez de reprendre une terminologie utilisée par l’ultra-gauche qui dit « c’est un cadeau fiscal ».
- Julian Bugier : C’est pour ça que je cite la France Insoumise !
- Éric Brunet : Vous interrogez beaucoup de chefs d’entreprises, ils vous diront pas « c’est un cadeau fiscal », c’est la fiscalité qui ne s’est même pas encore alignée sur les autres fiscalités…
- Julian Bugier : Bon, c’est ma fête ce soir…
- Éric Brunet : Non mais laissez-moi terminer. La fiscalité des entreprises françaises ne s’est même pas encore alignée sur le niveau moyen des entreprises européennes donc il y a beaucoup de gens qui n’utilisent pas le mot de « cadeau fiscal ».

Anecdotique ? Pas tellement. Car cet extrait montre à quel point les tenants de l’idéologie libérale, déguisés en éditorialistes, ne cèdent pas une once de terrain sur la question du langage, et ne tolèrent qu’aucun discours n’empiète un tant soit peu sur le pré-carré lexical – et donc politique – qu’ils déroulent en permanence dans les grands médias. Éric Brunet aurait plutôt dû se réjouir du cadeau qui lui fut gracieusement offert par le service public et qui lui permit de tranquillement distiller sa haine… de l’impôt à une heure de grande écoute, aux frais du contribuable.

Mais parler de « cadeau fiscal » induit une vision du monde qui n’est évidemment pas celle promue par Éric Brunet. C’est précisément ce que l’éditocrate dénonce en rappelant Julian Bugier à l’ordre et en expliquant publiquement à quel point cette expression est « située » politiquement. Lequel plaide coupable avant de se justifier. D’abord en arguant que c’est un « élément de langage » puis en expliquant à quel point l’expression est effectivement connotée politiquement : « c’est pour ça que je cite la France Insoumise ». On attend avec impatience du présentateur du JT qu’il apporte à l’avenir autant de clarifications lorsqu’il reprendra les « éléments de langage » du gouvernement pour parler, au hasard, des futures réformes de santé ou de « l’assurance chômage ».

Passé ce préambule, Éric Brunet tente de rétablir sur cette question un discours qu’il estime plus adéquat. Un discours tout aussi politique, mais qu’il ne va, évidemment, pas décrire comme tel. Car en prétendant rétablir une « vraie » et « honnête » description des réalités sociales à travers un langage « neutre », ou en sous-entendant opposer le « réel » dépouillé de toute connotation politique à ce qui relèverait de la « propagande », Éric Brunet ne fait qu’opposer un langage tout aussi engagé… à droite, et respectueux de la vision du monde et du point de vue… des patrons d’entreprises.

L’enjeu de la bataille médiatique réside précisément dans la naturalisation de la doxa libérale dans la bouche des éditocrates, et, plus largement, des dominants. Que dire des désormais canoniques « plans sociaux » ou « plans de sauvegarde de l’emploi » ? Du fameux « dialogue social », de la « masse salariale », du « coût du travail » et autres « charges sociales » ? Autant d’expressions largement connotées qui se sont imposées comme les seules possibles – tout à la fois normales et neutres – à force d’avoir été rabâchées dans les médias dominants et qui, par leur omniprésence, ont contaminé les discours et les représentations du monde social [1].

Sur toutes les questions, les dominants ont en effet forgé un lexique à l’image de leur vision du monde et de leur politique ayant largement colonisé les grands médias – que l’on pense à l’immigration, à la culture, à la politique internationale, aux conditions de travail, aux relations entre les femmes et les hommes, etc. C’est précisément parce que la question du langage est à ce point transversale et qu’elle participe des phénomènes de domination à l’œuvre dans les médias que notre association cherche à la décortiquer. Un travail que nous mettons en valeur dans nos propres « lexiques », qu’ils concernent la vie politique, les mobilisations sociales, l’Europe, les guerres, mais également à travers de nombreux articles.

Une manière de ne pas céder aux injonctions des grands pontes de l’espace médiatique, qui s’arrogent le droit de décréter ce qu’il est possible de penser, et en quels termes…

Pauline Perrenot

Pauline Perrenot

Mon, 10 Sep 2018 06:30:00 +0200

Actualité des médias n°18 (juillet/août 2018)

I. Du côté des journalistes, des médiacrates et de leurs œuvres

- Pierre Haski remplace Bernard Guetta à France Inter – Après avoir sévi pendant 27 ans sur France Inter, le « spécialiste en géopolitique » et en pédagogie libérale et européiste Bernard Guetta [2] a quitté ses fonctions cet été. Il est remplacé par l’ancien journaliste de Libération et de Rue89, actuel président de l’ONG Reporters sans frontières Pierre Haski, dont il est permis d’attendre des chroniques un peu plus équilibrées.

- Frédéric Taddeï s’installe à RT France – Après avoir été écarté sans ménagement de ses émissions « D’art dart » et « Hier, aujourd’hui, demain » par France 2 en juin dernier, le présentateur Frédéric Taddeï a annoncé son arrivée prochaine sur RT France : « Dans un paysage télévisuel sinistré, où les intellectuels, les chercheurs, les savants, les contestataires n’ont plus la parole et où les vrais débats ont totalement disparu, c’est la seule chaîne de télévision qui m’ait donné carte blanche pour faire ce que je faisais dans “Ce soir ou jamais” : des émissions intelligentes, sans parti pris, dans lesquelles on pourra discuter de tout, entre gens qui savent de quoi ils parlent, qu’on ne voit pas ailleurs, et qui ne sont pas d’accord entre eux ». Une liberté qui reste à prouver : RT France, chaîne financée par le gouvernement russe, ne brille pas particulièrement pour la diversité des points de vue qu’elle diffuse [3]...

- Frédéric Haziza pour l’instant écarté de la grille de LCP – Le présentateur Frédéric Haziza est absent de grille de rentrée de LCP. D’après son directeur Betrand Delais, cité par France Info, cette absence est due à « l’arrêt de son émission politique. A la place, nous lançons une émission commune avec Public Sénat (...). Pour ne pas donner l’impression que l’une des deux chaînes avait l’avantage sur l’autre, il a été décidé de ne pas choisir le présentateur parmi nos équipes respectives  ». D’après lui, la décision d’écarter Frédéric Haziza n’aurait « rien à voir avec le fait divers dont on a entendu parler cette année. » Pour mémoire, le « fait divers » en question est une accusation d’agression sexuelle à l’encontre d’une journaliste de LCP [4]...

- France Inter va produire des podcasts sur l’univers Marvel financés par Disney – Une série de podcasts sur l’univers des héros Marvel (« Marvel, la fabrique des super-héros ») sont disponibles depuis cet été sur le site de France Inter. Problème : d’après Télérama, le projet serait largement financé par la multinationale du divertissement Disney, propriétaire de la marque Marvel. Le procédé est assumé par le directeur numérique de la station Erwann Gaucher : « Nous avons un peu hésité car il s’agit effectivement d’un mode de production inédit. Mais nous avons eu l’assurance que Charline disposait d’une liberté d’écriture totale, et nous avons posé des conditions très strictes : tout devait se dérouler dans nos studios, avec nos techniciens ». D’après Télérama, ce genre d’opération de communication dissimulée pourrait avoir de beaux jours devant lui : « Avec ces podcasts natifs, France Inter a bel et bien ouvert à Radio France, et en pleine réforme de l’audiovisuel public, la boîte de Pandore des productions et financements externes. »

- Quand Europe 1 assure la communication du président Macron – Une rencontre entre un jeune garçon de six ans et Emmanuel Macron sur son lieu de villégiature dans le sud de la France a permis d’illustrer la servilité de la station de radio Europe 1 vis-à-vis de la communication de l’Élysée. D’après Le Point, Europe 1 a d’abord consacré un reportage au jeune garçon qui souhaitait rencontrer le président depuis des mois. Après la diffusion de ce reportage, « les services de la présidence ont contacté Europe 1 pour qu’il retrouve le petit garçon, afin d’organiser une rencontre avec le président. Mais comment retrouver un enfant au milieu de milliers de vacanciers ? La tâche fut ardue pour le journaliste d’Europe 1 qui aurait sillonné le sable durant des heures pour mettre la main sur l’enfant. » Victor Dhollande, le journaliste en question, a confirmé lui-même cette version des faits sur le site d’Europe 1, affirmant fièrement avoir « fait [son] boulot  ».

II. Du côté des entreprises médiatiques et de leurs propriétaires

- La direction du Média en grave crise – Le site d’informations Le Média connaît une grave crise interne. Depuis le départ, début juillet, de la présidente du Média Sophia Chikirou, les équipes du site d’information se déchirent. Sophia Chikirou se voit reprocher un management autoritaire et un pilotage très personnel du journal. Elle est aussi accusée, par son ancien associé, Gérard Miller, d’avoir sous-estimé les difficultés financières de la web télévision et aussi d’abus de biens sociaux. La nouvelle équipe dirigeante est composée d’Aude Lancelin, la nouvelle présidente du titre, ainsi que de Gérard Miller et Henri Poulain, tous deux co-fondateurs du média. Ces deux derniers ont été épinglés par Arrêt sur images et Le Canard enchaîné le 22 août, pour lesquels ils « ne se [seraient] pas privés de faire fructifier leurs petites entreprises respectives grâce au Média » – Arrêt sur images a cependant précisé que les tarifs des factures adressées par leurs sociétés à la web télévision « semblent conformes à ceux pratiqués dans la presse en ligne. » Le site d’information fera sa rentrée le 17 septembre.

- France Télévisions en première ligne face aux obsessions budgétaires – Le projet de démantèlement du secteur public audiovisuel porté par le gouvernement d’Edouard Philippe continue d’avancer. France Télévisions est particulièrement concernée. Ainsi, d’après Le Monde, « le gouvernement a fixé à 190 millions d’euros le montant total des économies que l’audiovisuel public devra réaliser dans le cadre du vaste plan de réduction des dépenses publiques à l’horizon 2022. Ces économies se répartiront à hauteur de 160 millions pour France Télévisions et 20 millions pour Radio France. Les 10 millions restants seront à la charge des autres groupes du service public audiovisuel, à savoir Arte, l’Institut national de l’audiovisuel (INA), TV5 Monde et enfin France Médias Monde (maison mère de France 24 et RFI). » Par ailleurs, la chaîne France Ô « sera supprimée d’ici à 2020. Cette suppression de la chaîne de la TNT se fera au profit d’un renforcement des médias publics ultramarins (le réseau Outre-mer 1ère) et d’un “portail numérique enrichi” ».

- Audiences radio : Europe 1 et France info continuent de plonger – Les deux radios généralistes accusent des baisses d’audience importantes. Ainsi que le détaille Le Monde, c’est Europe 1 qui connaît les plus graves difficultés : « La station du groupe Lagardère a vu son audience chuter à un nouveau plus bas historique sur la période avril-juin, à 6,5 % (contre 7,1 % un an plus tôt). » Pour la suite, Arnaud Lagardère, propriétaire de la radio, a décidé de prendre la direction du pôle « news » de son groupe, Lagardère active [5]. Pour contribuer au développement de ses différents médias ? Rien n’est moins sûr : cette nouvelle gestion personnelle devrait plutôt « permettre de faciliter la vente à la découpe du groupe entamée depuis plusieurs années et dont l’épisode le plus récent est la vente du magazine Elle à Czech Media Invest. » écrivions-nous en juin. Du côté de la radio France Info, « si elle conforte sa place de quatrième radio française, elle accuse tout de même une sévère chute par rapport à l’année dernière (-0,9 point) » explique Le Monde.

- En difficulté, Le Nouveau magazine littéraire est repris en main par son propriétaire – Lancé en grande pompe à la fin de l’année 2017, Le Nouveau magazine littéraire serait aujourd’hui au bord du gouffre, d’après Le Figaro : « Fortement soutenu par une campagne de promotion, le premier numéro avait été vendu à 31.863 exemplaires. Mais ensuite, les choses se sont rapidement gâtées avec des ventes qui ont chuté à 14.193 exemplaires pour le suivant et 8105 exemplaires pour le numéro 4, après une augmentation du prix de vente de 1 euro. » Le propriétaire du groupe, Claude Perdriel, aurait en conséquence évincé le directeur du journal Raphaël Glucksmann, pour le remplacer par Nicolas Domenach, ancien directeur adjoint de Marianne. Pour Raphaël Glucksmann, son départ forcé serait cependant dû à une ligne pas assez complaisante vis-à-vis du président Macron : « Il ne fut jamais question pour nous de faire un magazine pro ou anti Macron. Comme vous avez pu le noter en nous lisant, le président de la République n’était pas au cœur de nos préoccupations. Il était même le cadet de nos soucis. Pourtant c’est bien notre façon de l’aborder qui suscita les désaccords menant aujourd’hui au divorce avec l’actionnaire majoritaire ». Une explication que Claude Perdriel, pourtant expert en matière de licenciement politique [6] dément formellement.

- Les sites Buzzfeed et Mashable France mis définitivement à l’arrêt – Début juin, nous relations la fermeture annoncée de l’antenne française du journal en ligne Buzzfeed France : « La direction du site d’information et de divertissement Buzzfeed a annoncé début juin qu’elle comptait fermer sa filiale française et licencier ses 14 salariés. » Le 30 août, malgré la grève de la rédaction et la suspension par le Tribunal de grande instance de Paris de la procédure de licenciement économique, le site a définitivement fermé (même s’il reste en ligne à l’heure où nous écrivons ces lignes) le 30 août 2018. Autre fermeture de journal en ligne annoncée : celle de Mashable, un site d’information spécialisé «  dans les nouvelles technologies et le divertissement ». D’après Le Monde, « l’arrêt de la version française du pure player anglophone, lancée en 2016 et qui emploie sept journalistes, est une décision commune entre ses deux copropriétaires : le groupe de presse américain Ziff Davis, qui a racheté Mashable en décembre 2017, et France 24. » La cause, toujours selon Le Monde : « Le groupe Ziff Davis est spécialisé dans les sites basés sur le modèle économique du commerce affilié, consistant à toucher une rémunération sur des liens commerciaux présents dans les articles. Il pratique également le “brand content” : des contenus produits pour promouvoir une marque. France 24 ne s’estime “pas en phase” avec cette stratégie. »

- Le directeur de L’Express, Guillaume Dubois, renvoyé par Altice – Le directeur de L’Express est licencié. D’après Le Monde, « M. Dubois paye les difficultés de L’Express. Sa nouvelle formule numérique, alimentée par les rédactions du journal papier et du site Web, fusionnées, n’a pas pour l’heure provoqué le sursaut espéré.  » Les journalistes de la rédaction de l’hebdomadaire se sont plaints de ce licenciement, accusant Patrick Drahi et Altice de mauvaise gestion. Ainsi, comme l’a raconté Alexandre Debouté, journaliste au Figaro, sur Twitter : « La SDJ de l’hebdo dénonce des "errements stratégiques", un "fonctionnement low-cost" et un "management incompréhensible" »

- Google arrose à nouveau la presse française – La presse française est la plus gâtée cette année par Google. La multinationale américaine distribue en effet, chaque année depuis 2015, des subventions aux journaux européens dans le cadre de la « Google News initiative ». Le principe : « Soutenir le journalisme de haute qualité  » via des projets de journalisme numérique. C’est à cette fin, détaille le site CBNews, que Google a distribué 485 000 euros à Ouest-France afin que « le quotidien [définisse] un algorithme de [republication] des archives en fonction des goûts ou de l’endroit où se trouve le lecteur. » Ou encore 300 000 euros au groupe Nice-Matin afin qu’il tente « de repérer les actualités qui méritent d’être creusées d’un point de vue très local. » D’autres journaux sont concernés, pour des projets aussi divers que de « développer le logiciel de gestion de contenus  » (Le Monde), « adapter et créer des contenus pour les enceintes connectées  » (TF1), ou encore « rendre chacun de ses articles écoutables en ligne  » (L’Express). Pour mémoire, on doit notamment au fond Google pour la presse le tristement célèbre « Décodex » du Monde [7]...

- Presstalis : le gouvernement veut « libéraliser » la distribution de la presse – Permettre aux distributeurs de négocier avec les journaux pour rééquilibrer les forces en présence. C’est en substance, d’après Les Echos, le projet proposé par Marc Schwartz, membre de la Cour des comptes. Le journal économique explique ainsi que « ce nouveau droit à être distribué pour les éditeurs serait accompagné, pour les entreprises de distribution, de la nécessité d’être agréées par l’autorité de régulation. Un tel système suppose la signature de contrats avec les entreprises de presse. L’équilibre des forces s’en trouve ainsi modifié, redonnant de la capacité à négocier aux distributeurs, même s’ils auraient une obligation de contracter avec les éditeurs. » Par ailleurs, « l’autre mesure phare consiste à [permettre] aux marchands de presse d’avoir leur mot à dire sur la quantité de titres proposés dans leurs rayonnages.  » Ce qui serait une attaque importante au principe de pluralisme de la presse distribuée dans les kiosques, un principe obligatoire en vertu de la Loi Bichet qui régule la distribution de la presse. Sûrement pour répondre à cette critique, Marc Schwartz propose « d’introduire dans la loi un principe d’indépendance et de pluralisme [pour la presse d’information générale et politique] dont le rôle est reconnu dans la démocratie. » Concernant spécifiquement la société Presstalis, «  Marc Schwartz prépare le secteur à l’idée que l’État va lâcher Presstalis  » en condamnant par principe les aides publiques, assure Emmanuel Schwarzenberg, auteur d’un billet de blog publié sur le club de Médiapart, qui cite le rapport de M. Schwartz à l’appui : « Cette situation [les aides de l’État pour aider Presstalis] ne saurait perdurer indéfiniment car elle crée un aléa moral préjudiciable à la recherche de solutions pérennes.  » In fine, ce serait alors les sociétés privées qui rafleraient la mise, avec la perspective que la concurrence et le profit priment désormais sur la pluralité des titres distribués en kiosque...

- Le Conseil constitutionnel valide la loi sur le secret des affaires – Malgré la saisine du Conseil constitutionnel par « plus de 120 députés et sénateurs de gauche (Parti socialiste, Parti communiste français, La France insoumise), auxquels s’étaient joints une cinquantaine d’associations, de syndicats et de sociétés de journalistes » selon Le Monde, la loi sur le secret des affaires s’appliquera. Le Conseil constitutionnel a en effet validé la loi le 26 juillet dernier. Contre les critiques selon lesquelles cette loi empêchera les journalistes de travailler, les juges ont « fait valoir à ce sujet l’existence d’une “exception à la protection du secret des affaires bénéficiant aux personnes physiques exerçant le droit d’alerte”  », mais aussi « à toute personne révélant, dans le but de protéger l’intérêt général et de bonne foi, une activité illégale, une faute ou un comportement répréhensible  ».

- « Fausses informations » : le Sénat rejette le projet de loi – Pas d’examen au Sénat pour le projet de loi sur les fausses nouvelles. Ainsi, « suivant l’avis des commissions de la culture et des lois de la Haute Assemblée, les sénateurs ont adopté une question préalable, qui entraîne le rejet automatique du projet de loi  », explique Le Monde. Pour en savoir plus sur l’objet de ce projet de loi, lire notre actualité des médias de juin 2018.

- Le Gabon suspend la diffusion de France 2 – La chaîne publique française s’est vu interdire toute diffusion pendant un an au Gabon par la haute autorité de la communication gabonaise (HAC), d’après France info. En cause : la rediffusion d’un reportage critique vis-à-vis du président Ali Bongo et de son clan. Pour Reporters sans frontières, « la HAC se trompe de combat et se discrédite. En suspendant des médias qui enquêtent sur des sujets d’intérêt général, elle se pose en défenseur des intérêts du régime au lieu de défendre la liberté de la presse garantie par la constitution. C’est un signal inquiétant envoyé aux journalistes qui souhaitent mener des investigations sur les plus hauts responsables politiques du pays. » La HAC a depuis ramené cette sanction à trois mois d’interdiction de diffusion.

Jérémie Fabre et Benjamin Lagues, grâce au travail d’observation collective des adhérent.es d’Acrimed

Benjamin Lagues, Jérémie Fabre

Fri, 07 Sep 2018 10:30:00 +0200

Radio France : Attention, un coach peut en cacher un autre (SNJ-CGT)

Nous publions ci-dessous un communiqué du SNJ-CGT (initialement publié le 17 juillet 2018) qui donne des nouvelles du management, un des maîtres-mots de la direction de Radio France, appliqué cette fois-ci aux cas de souffrance au travail. (Acrimed)

Vous et vos collègues avez des doutes sur ce qui vous est demandé de faire, il y a des cas de souffrance au travail dans votre service ? Vous et votre service êtes mis en difficulté faute de moyens et d’effectifs pour réaliser le travail demandé, et vous le manifestez ?

La direction a des idées pour répondre à tout cela : le coaching collectif !

Souffrance au travail ? faites appel au coach !

Depuis quelques mois, on voit se multiplier ces coachs qui débarquent dans un service pour une raison ou pour une autre. Ils s’installent et prétendent répondre à tous les problèmes posés qu’ils soient de l’ordre de la souffrance au travail, d’une défaillance d’encadrement, de l’expression légitime de manque d’effectifs. Quelle que soit la cause, leur réponse est unique : l’accompagnement au changement.

Cette nouvelle philosophie s’est installée progressivement à Radio France. D’abord par des formations classiques au titre de la formation professionnelle. On y prêche l’adhésion au changement considéré comme forcément positif par des objectifs pédagogiques comme ceux-ci : « comprendre les mécanismes du changement pour l’accepter », « transformer les contraintes en opportunité », « accepter l’incertitude pour gagner en flexibilité »… Certains cadres ont tenté d’y envoyer les fortes têtes pour les remettre dans le droit chemin.

Et maintenant le coaching de groupe !

Mais la formation individuelle ne suffit plus. Il s’agit maintenant de corriger les collectifs de travail, au risque d’aggraver des situations déjà très tendues.
On est alors passé au coaching de groupe. Ces coachs sont de différentes obédiences, méthodes « agiles » (DNM, Mouv’, documentation), méthode « changement émergent de Madeleine Laugeri » (Rédaction de France Culture). Quelle que soit la chapelle, ils visent à faire plier les collectifs de travail et ils provoquent des dégâts considérables. A ces méthodes s’ajoutent quelques clichés de psychothérapie. On a assisté à des déclarations du type « c’est normal que les choses aillent plus mal depuis notre arrivée, cela est indispensable à un rebond vers une amélioration » !

Sous prétexte d’assister les collectifs de travail à l’aide de différentes techniques dont de la prétendue psychothérapie de groupe, ou la technique des post it (!) l’objectif est de rendre responsable le collectif de travail de dysfonctionnements et de convaincre les salarié-es qu’il est indispensable de participer aux changements imposés par la direction pour plus de performances.
Comment ? En convaincant les salarié-es de trouver eux-mêmes les solutions pour travailler plus avec moins de moyens. Cette philosophie inspirée du Lean Management crée à l’origine pour améliorer la rentabilité de l’industrie automobile (!) a fait ses preuves, elle est responsable d’une explosion des risques psychosociaux, les salarié-es s’imposant à eux-mêmes des méthodes de travail impossibles à supporter.

La psychologie de comptoir n’a pas sa place à Radio France

Une totale liberté étant accordée par la direction à ces nouveaux coachs dont on ne connaît pas vraiment les qualifications, on voit arriver des intervenants prétendument à l’écoute, sans aucun principe de fonctionnement, faisant fi de la nécessaire confidentialité pour les salarié-es, laissant la violence s’installer sous prétexte qu’elle a besoin d’être exprimée ! La psychologie de comptoir n’a pas sa place à Radio France, elle est dangereuse.

Le constat : causes des souffrances au travail volontairement éludées, collectifs de travail mis en danger, risques psychosociaux aggravés, arrêts maladie en hausse.

Ces coachings doivent être immédiatement stoppés car basés sur des présupposés erronés. Les salarié-es ne sont pas opposé-es au changement par principe. Mais ils s’interrogent sur le sens et les conditions qui accompagnent les réorganisations en cours. Ils ont leur libre arbitre, manifester leur désaccord ne veut pas dire qu’ils n’ont pas compris et qu’il est nécessaire de les convaincre du contraire par tous les moyens, toute modification des méthodes de travail n’est pas forcément acceptable.

La direction doit prendre ses responsabilités en assumant sa politique sans obliger les salarié-es à le faire à sa place.

Paris, le 17 Juillet 2018

Wed, 05 Sep 2018 13:29:00 +0200

« Questions directes » sur France 2, ou comment saboter le débat public

La préparation de l’émission

Je suis contactée dès le 1er mars par un journaliste de la société de production « Maximal Production », propriété du groupe Lagardère (Europe 1, le Journal du Dimanche, Paris-Match) qui produit notamment « C dans l’air » (France 5) et ce nouveau direct de France 2 :

« Cette émission, précise mon interlocuteur dans un mail, permet de mettre au premier plan un véritable débat de service public sur des sujets sociétaux... Ce débat, sur une thématique donnée et bien anglée, alimenté par la rencontre entre des acteurs, des spécialistes ainsi que des témoins permet de donner les leviers adaptés aux téléspectateurs afin que ces derniers enrichissent leurs idées et leurs opinions sur un sujet précis. La thématique traitée sera celle de la précarité et de la notion d’assistanat. Je le précise vraiment, cette problématique sera traitée de manière constructive, c’est la vocation de notre programme de service public. J’aimerais vous convier sur l’une des trois parties de cette émission, sur celle qui s’intéressera à la solidarité nationale et au rapport entre les personnes aisées et les personnes en situation de précarité. Il est important pour nous que votre voix, compte tenu de votre parcours, soit représentée dans notre magazine, vous êtes la personne indispensable sur ce sujet. Nous serions vraiment ravis de pouvoir vous compter parmi les autres acteurs présents en plateau afin que vous nous donniez votre parole et votre éclairage sur cette thématique si importante... Nous n’attendons pas un débat frontal où la discussion est inaudible, nous souhaitons au contraire un débat constructif, c’est notre volonté. »

Devant une telle profession de foi, je réponds positivement à l’invitation, avec l’objectif de profiter du direct pour faire entendre notre voix à un moment où la violence multiforme des riches contre les dominés et les pauvres est particulièrement vive. Puis aidée par Denis Souchon, militant d’Acrimed (Action-Critique-Médias), j’essaye de comprendre les rouages de la production et du fonctionnement de cette nouvelle émission mise en place depuis le 22 mars 2018.

« Maximal production », la société productrice de cette émission appartient à l’un des oligarques qui contrôlent 90 % des médias dominants français. Une forme d’hybridation bien en phase avec le néolibéralisme et qui augure des visées de ces oligarques sur la télévision publique. L’interconnexion entre le privé et le public au cœur d’une chaine financée par les téléspectateurs, avec la redevance annuelle, a besoin de relais. Julian Bugier l’animateur-journaliste de cette émission est l’un d’eux, complètement à l’aise avec cet entremêlement du public et du privé dont la « modernité » est soutenue de manière assumée par Emmanuel Macron à l’Élysée.

Ce jeune animateur de 36 ans a commencé à exercer pour la télévision privée anglo-saxonne Bloomberg TV, puis pour iTélé. Il était au rendez-vous de la création, en 2005, de BFMTV avant de rejoindre la chaîne publique de France 2 sur laquelle il présente, en position numéro 2 de joker, le journal de 20 heures. « Je n’ai jamais caché mes ambitions de devenir numéro 1 » a-t-il déclaré à l’occasion du départ de David Pujadas en 2017.

Forte de ces précisions importantes pour exercer ma vigilance sociologique, je passe un test pour vérifier que je suis bien en phase avec les attentes de l’émission. Je réponds par téléphone avec une franchise sans concession aux questions qui concernent le refus systématique de la solidarité des plus riches envers les plus démunis, qu’il s’agisse de la fraude fiscale, ou des recours contre des logements sociaux ou des places d’hébergement pour sans-abri dans les beaux quartiers. Je parle bien évidemment de tous les cadeaux accordés aux plus riches par Emmanuel Macron dès son arrivée à l’Élysée. J’insiste sur leur statut d’assistés, ce sont eux les véritables assistés, et de privilégiés auxquels leurs camarades de classe de la sphère politique offrent de l’argent public par milliards d’euros sans aucun contrôle de leur usage !

Ma franchise a pour objectif de m’éviter un déplacement et une perte de temps inutiles. Il vaut mieux un refus, une censure nette plutôt qu’une manipulation malhonnête. À ma grande surprise, je suis recontactée par mail le 7 avril avec la composition des plateaux que j’avais demandée afin de pouvoir essayer de maîtriser au mieux les conditions de ma participation à cette émission. Ma présence est annoncée sur le plateau construit autour de ces deux questions : « Les riches sont-ils égoïstes ? Sont-ils de mauvais Français ? » Les thèmes sur lesquels je serai particulièrement invitée à m’exprimer sont ainsi formulés : « L’oligarchie, la guerre des classes des plus riches contre les plus pauvres, la non mixité sociale, les ghettos, les riches sont de plus en plus riches, les pauvres de plus en plus pauvres dans notre pays ; alors que le gouvernement insiste sur la fraude sociale, à défaut de la fraude fiscale, faut-il durcir les mesures et l’imposition des plus riches, le sens de la solidarité nationale aujourd’hui et de notre système de redistribution de nos richesses etc. Tout votre champ d’action… »

Comme toujours pour ce genre d’émission, un taxi vient me chercher à la maison, je profite ensuite d’une séance de maquillage, bonheur toujours renouvelé d’être transformée par les mains douces et magiques d’une maquilleuse professionnelle. L’entrée dans le grand studio où s’affairent les techniciens et tous ceux et celles chargés d’assurer la réussite de l’émission est toujours un peu éprouvante surtout lorsqu’on aperçoit les invités placés en face à face, annonçant un débat frontal entre conservateurs et progressistes, contrairement à ce que m’écrivait le 1er mars le journaliste qui m’a contactée pour participer à ce débat, Julian Bugier occupant bien sûr la position d’arbitre… engagé.

Premier plateau : « Les riches sont-ils égoïstes ? Sont-ils de mauvais Français ? »

Le ton de ce plateau est donné par Julian Bugier en accordant en premier et sans hésitation la parole à Éric Brunet. Cet essayiste très à droite est assuré de sa personne et de son infaillibilité. Présentons-le, car il fait partie de ces experts à la langue néolibérale régulièrement invités sur les plateaux dont il tutoie les responsables.

Après un DEA de sociologie de l’information, Éric Brunet soutient une maîtrise de sciences politiques à Assas puis enchaîne des emplois de journaliste, avant de rendre, en 2003, sa carte de presse en raison du supposé pouvoir des journalistes de gauche dans les rédactions, qu’il juge inadmissible. En 2013, il publie Sauve-qui-peut. dans lequel il enjoint aux riches de quitter une France passée en 2012, avec François Hollande, sous le règne d’une « gauche » pourtant en phase avec le libéralisme. Éric Brunet bat campagne dès 2011 pour la réélection de Nicolas Sarkozy avec la publication d’un livre intitulé Pourquoi Sarko va gagner. S’il avait lu notre ouvrage, Le président des riches, il ne se serait pas fourvoyé dans une telle impasse ! Éric Brunet est chroniqueur régulier à l’hebdomadaire d’extrême droite Valeurs Actuelles. En février 2014 l’association Acrimed montre qu’il ne s’embarrasse pas de déontologie journalistique : cet essayiste défend en effet à l’antenne de RMC ou de BFMTV le point de vue des cliniques privées sans jamais préciser son statut d’ancien directeur de la communication de Vitalia, le deuxième groupe d’hospitalisation privée en France.

Éric Brunet se fera, durant toute l’émission, le porte-parole des riches, des dominants et de la droite la plus conservatrice en dénonçant, avec une vivacité étonnante, des impôts jugés confiscatoires pour les riches et des dépenses sociales bien inutiles pour les salariés. Il donne avec emphase la « preuve » que le système redistributif français est largement contesté par le fait que les migrants de Calais ne veulent pas rester en France en cherchant à rejoindre l’Angleterre à leurs risques et périls… Pour Éric Brunet les riches, les seuls créateurs de richesses et d’emplois, sont les victimes d’un État-Providence encore trop au service des travailleurs qui, eux ne sont que des coûts et des charges.

Olivier Besancenot, souriant et calme, rétorque à Julian Bugier que la richesse n’est pas une question d’égoïsme ou de méchanceté mais une question de naissance et/ou de place dans les rapports sociaux d’exploitation et de domination. Julian Bugier n’a cure des analyses du dirigeant du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) et il repose une fois encore la même question (« les riches sont-ils égoïstes ? »), cette fois-ci à Jean-Philippe Delsol, avocat fiscaliste avec lequel je m’étais déjà retrouvée sur un plateau à Europe 1 à l’invitation de Frédéric Taddeï. Il codirige avec son frère Xavier le cabinet Delsol Avocats implanté à Lyon, Marseille et Paris. Sa notice du Who’s Who 2018 indique sa fonction, depuis 2016, de président de l’Institut de recherches économiques et fiscales (IREF). Il s’agit d’un organisme privé, réunissant des fiscalistes et des avocats d’affaires spécialistes dans l’optimisation fiscale et le subventionnement des entreprises par des deniers publics. Il a publié un livre en 2013, Pourquoi je vais quitter la France, et un autre, en collaboration, en 2015, Anti-Piketty, vive le capital au XXIe siècle ! Inutile de développer ses propos attendus sur la nécessité pour la France de gâter les riches et les familles d’entrepreneurs qu’il affectionne tout particulièrement.

Je bouillonne, l’animateur de service se sent obligé de me donner la parole. Je confirme que la psychologisation du social est une manipulation idéologique pour masquer l’arbitraire des rapports de classe et de domination. Les riches ne sont donc ni égoïstes ni méchants, ils sont mobilisés pour défendre leurs intérêts de classe qui sont arrimés au fait qu’ils concentrent en quelques mains les titres de propriété des moyens de production : usines, valeurs mobilières (actions, obligations et autres produits dérivés...), médias, écoles privées, sociétés de vente aux enchères, œuvres d’art, cliniques et hôpitaux privés, terres agricoles…

Mais dévoiler l’arbitraire de l’origine des fortunes n’a pas l’air de plaire à Robin Rivaton qui siège sur le banc des pro-riches, aux côtés d’Éric Brunet. Avant de lui donner la parole, Julian Bugier le présente comme un jeune « économiste ». Mais il omet de préciser qu’il a travaillé au service d’industriels de premier plan, puis auprès d’élus de droite, comme nous l’a indiqué un militant d’Acrimed, Michel Ducrot : Franck Margain, élu régional sur la liste de Valérie Pécresse, puis Bruno Le Maire, dont il fut le conseiller économique lors de sa campagne à la primaire de la droite en septembre 2016. Robin Rivaton collabore par ailleurs à des think tanks comme la très libérale Fondation pour l’innovation politique, dont il est membre du conseil scientifique, sous la direction de Laurence Parisot, ou encore l’Institut de l’entreprise. Il tient également des chroniques dans Le Figaro et dans le quotidien libéral L’Opinion et intervient régulièrement à la radio (France Culture, France Info) comme à la télévision (iTélé, BFMTV). Bien évidemment, le pedigree de ce monsieur sera soigneusement passé sous silence. Dans le cadre de ses réflexions sur la télévision comme instrument de domination idéologique, Pierre Bourdieu disait que « l’apparence de l’objectivité est assurée par le fait que les positions partisanes de certains participants sont déguisées. » [2]

Robin Rivaton déclare avec arrogance et assurance que, selon l’indice de Gini, les inégalités n’ont pas bougé depuis l’an 2000. Ce constat, d’allure scientifique mais sans consistance sociologique, constitue « la réalité » et donc « La Vérité » de ce brillant économiste : « Au-delà des théories marxistes, il y a des réalités économiques qui ne se discutent pas  ». Les déclarations d’Olivier Besancenot et les miennes ne sont que des « fantasmes » de « prédation » et de « vol » des riches vis-à-vis des travailleurs ; le départ des riches de la France n’apporterait que misère et chaos.

La colère monte en moi, je suis furieuse d’être tombée dans ce que je vis comme un piège. Les dizaines d’années de recherches socio-anthropologiques menées avec Michel, comme chercheurs au CNRS, auprès des dynasties fortunées de la bourgeoisie et de la noblesse, sont ramenées par ce « jeune » militant du néolibéralisme à des fantasmes sans valeur scientifique. Vu le nombre d’invités, je dis tout doucement à Olivier Besancenot que je n’en peux plus et que je vais quitter le plateau. « Si tu te casses, je me casse avec toi ! » me répond-il, ce qui me donne l’énergie de contester les fondements idéologiques de l’émission, masqués par son dispositif : « Je ne suis pas d’accord avec la façon dont j’ai été invitée sur ce plateau et dont les choses se déroulent. Ce qu’on m’avait présenté, c’était une discussion sur le fait que les riches vivaient à part, dans des ghettos, dans des quartiers spécifiques, dans les conseils d’administration, dans un entre-soi complet et je ne pensais pas du tout me retrouver dans ces batailles d’experts-comptables, de chiffres, bref de tout ce qu’on voit sur tous les plateaux. Je pensais que c’était une émission… » Je suis interrompue par le faussement prévenant Julian Bugier : « Restez un peu, nous allons avoir le temps de parler de tout ça. » Bien évidemment, il ne sera pas question par la suite de « parler de tout ça », mais nous avons compris que notre possibilité de départ en direct avait été entendue grâce à des oreillettes invisibles !

Après les « experts », la ronde des « témoins »

Les témoignages des deux témoins assis aux côtes d’Olivier Besancenot permettent de rebondir sur la pensée libérale, le registre de l’émotion et la responsabilité individuelle dans les succès comme dans les échecs. Isabelle Maurer est une chômeuse de longue durée qui a l’habitude des plateaux depuis qu’elle a interpellé Jean-François Copé, lors d’une émission politique sur France 2, en tant que membre du Mouvement national des chômeurs et précaires. Elle est en colère « contre le jeune homme d’en face (il s’agit de Robin Rivaton), car les inégalités se creusent, je ne vis qu’avec 480 € de RSA par mois et 260 € d’APL, et puis dans tous vos chiffres, il n’y a pas le bonheur ! » Elle est effectivement rayonnante et sa présence comme son discours peuvent donner à croire que… l’argent n’est finalement qu’une question secondaire ! D’ailleurs, ne recommande-t-elle pas « d’être gentil avec les patrons et tout s’arrangera » ? On aura connu des victimes de la précarité tirant des conclusions plus subversives de leur situation…

L’autre témoin est un ancien boxeur d’origine antillaise, Jean-Marc Mormeck, aujourd’hui délégué interministériel à l’égalité des chances des Français d’outre-mer dans le gouvernement d’Emmanuel Macron. Ce boxeur a grandi dans une cité défavorisée de Bobigny en Seine-Saint-Denis. Il a parfaitement intégré les slogans de La République en Marche : « Il faut se prendre en main, et ne pas attendre qu’on vous donne. Moi j’ai travaillé, j’ai entrepris et j’ai fait du sport ».

Ces deux témoins, bien que d’origine très modeste, ne contestent en rien l’arbitraire de l’ordre social, et se vivent comme des individus qui essayent de s’en sortir. En cela ils donnent de l’espoir face aux analyses politiques et sociologiques particulièrement désenchanteresses sur la politique d’Emmanuel Macron depuis son arrivée aux commandes du pouvoir suprême. Des témoignages qui empêchent de surcroît l’analyse des origines et des causes des inégalités.

Le seul témoin du banc des pro-riches, Francis Richard, est présenté par Julian Bugier comme « un riche exilé fiscal ». Je perçois immédiatement chez lui un certain malaise que j’attribue au manque d’habitude de la pratique des médias. En réalité, comme il l’explique sur son blog quelques jours plus tard, il est tombé dans un traquenard : « Je dois cette invitation à un article publié sur ce blog le 11 septembre 2014, sous le titre Confession d’un riche appauvri  ». Une journaliste de Maximal Production le contacte pour susciter son témoignage pour cette émission, mais il ne donne pas suite car il est alors surchargé de travail. Son ami Jean-Philippe Delsol le convainc de participer à cette émission avec lui. La journaliste lui présente le thème suivant : « Les limites de l’État-Providence et des aides sociales ». Ce n’est que sur place qu’il a appris que le sujet était « Inégalités : qui sont vraiment les privilégiés ? » Il se défend d’avoir quitté la France pour la Suisse pour des raisons fiscales, mais plutôt parce que les charges qui pesaient sur son entreprise l’avaient rendue non rentable : « Le principe de redistribution n’est pas seulement injuste, mais immoral. On prend à certains qui se sont fatigués à avoir de l’argent pour le donner à d’autres, à des assistés… Faut-il se faire tuer ? En France on n’aime pas les riches, comme je ne suis pas un héros je suis parti. » Après la vente de son entreprise et le licenciement de ses salariés, il est retourné en Suisse où il avait acquis, dans ses jeunes années, le diplôme de l’Ecole Polytechnique de Lausanne.

Après une nouvelle intervention d’Éric Brunet sur les dizaines de milliers d’exilés fiscaux qui quittent la France chaque année pour cause d’impôts confiscatoires, (« Quelle tragédie que ce pays qui fait fuir les riches et les cerveaux !  »), Olivier Besancenot lui rappelle que les chiffres de Bercy indiquent une grande stabilité à moins de 1 000 exilés fiscaux chaque année depuis plus de 10 ans. Olivier Besancenot déclare solennellement que les riches peuvent bien s’en aller : « Je suis pour la libre circulation des personnes, nous pourrions faire fonctionner l’économie avec des systèmes coopératifs comme les Scop par exemple. Je suis guichetier à la poste dans le 18e, je gagne 1500 € par mois, je ne me plains pas car je vois chaque jour des gens vraiment très pauvres qui, eux, ne peuvent pas partir ; mon vécu n’a rien à voir avec le vôtre ! » Et il rappelle les 150 milliards d’euros de cadeaux faits aux directions d’entreprises et à leurs actionnaires, sans condition d’investissement ni de contrôle de leur utilisation.

Éric Brunet, toujours prompt à s’imposer sans être coupé par l’animateur, se lamente que la CAF consacre 70 milliards à des aides innombrables, alors même qu’il s’agit le plus souvent d’allocations, et non pas d’aides. De la même façon, l’avocat Jean-Philippe Delsol qui, selon le décryptage d’Yves Faucoup sur Mediapart, « combat l’impôt et « plein de gens qui sont pris en charge », lâche que « 33 % du PIB sont consacrés aux aides sociales », ce qui démontre sans coup férir l’ignorance crasse de ce fiscaliste qui menace dans ses livres de quitter le pays : il ignore que les 33 % sont des dépenses sanitaires et sociales (retraites, santé, action sociale) et non pas globalement des aides sociales (les aides sociales ne sont qu’une infime partie de cette dépense : retraite 300 mds, santé 200 mds, RSA 10 mds). » [3]

Les relais de la pensée dominante doivent se démultiplier dans leur diversité, y compris au sein de la même émission. Le pilonnage idéologique doit empêcher toute possibilité de réflexion chez les téléspectateurs et toute continuité d’expression chez les rarissimes invités ayant une analyse critique de l’ordre social.

Brice Teinturier, un des sondologues chargés d’influencer l’opinion publique, de prescrire l’idéologie dominante c’est-à-dire l’impossibilité de contester l’accaparement des richesses et des pouvoirs par une petite oligarchie, a été directeur du département Opinion à l’IFOP (Institut Français d’Opinion Publique) de 1987 à 1989. Puis il passe par la SOFRES avant de devenir le directeur général d’IPSOS en 2010. Le fait que l’IFOP soit lié à l’ancienne présidente du Medef, Laurence Parisot, et au frère de Florian Philippot (les deux frères étant militants d’extrême droite), et qu’à l’inverse IPSOS soit lié à deux personnalités de la « gauche » « socialiste » libérale, Didier Truchot et Jean-Marc Lech, montre que l’on peut naviguer, quand on s’appelle Brice Teinturier, d’un institut de sondages à un autre car il n’y a qu’une seule façon de manipuler l’opinion publique, transversale à la droite et la gauche libérale, les deux facettes de la même pièce de monnaie. Il n’est donc pas étonnant que Brice Teinturier ait obtenu en 2017 le « Prix du livre politique » pour son ouvrage Plus rien à faire, plus rien à foutre, la vraie crise de la démocratie.

Il clôt ce premier plateau sur le ton sussureux d’un cardinal avec les sondages réalisés pour cette émission : 70 % des Français sont choqués par les exilés fiscaux, 75 % considèrent que les riches ne participent pas à la solidarité nationale, 84 % pensent que les inégalités sont excessives. Les Français jugent la politique fiscale à l’avantage des plus riches qui s’exemptent volontiers de leurs devoirs. Brice Teinturier rappellera que l’impôt est un acte de solidarité nationale et pas une transaction financière « donnant-donnant ».

Ces chiffres qui contredisent la doxa ne relanceront pas la discussion avec les invités du premier plateau qui doivent, dans un jeu de chaises musicales d’une chorégraphie étourdissante, se déplacer d’un banc à l’autre, apparaître ou disparaître, avant l’ouverture du deuxième plateau sur lequel je n’étais pas prévue. Olivier Besancenot ayant décidé de partir pour assurer son travail du lendemain matin, j’ai été littéralement suppliée de bien vouloir rester, afin de préserver, contre mon gré, l’apparence de l’objectivité de cette seconde partie de soirée qui, en l’absence d’Olivier Besancenot et de moi-même, aurait été déséquilibrée et aurait manqué de la saveur piquante de deux contestataires engagés. De surcroît, compte tenu du thème de ce deuxième plateau, je ne voulais pas renoncer à défendre les travailleurs qui allaient être stigmatisés comme les assistés et les fraudeurs de la France macronnienne.

Deuxième plateau : « La France est-elle un pays d’assistés ? »

Michel Deschamps ouvre ce plateau avec son témoignage de fils d’ouvrier devenu restructurateur d’hypermarchés avec 350 licenciements à son actif, avant de sombrer dans la misère et la rue du fait de difficultés personnelles et familiales. Il vit aujourd’hui du RSA avec 480 € par mois et refuse d’être traité d’assisté. Suit un petit montage d’actualités ayant pour titre « La chasse aux chômeurs dans la bouche des politiques » avec Emmanuel Macron, Nicolas Sarkozy, Christophe Castaner, Martine Aubry, Éric Woerth et Laurent Wauquiez.

Le ton de ce plateau est donné : les assistés sont les chômeurs et pas les actionnaires qui sont à l’origine de leur malheur. Les délocalisations d’entreprises dans les pays pauvres où les travailleurs sont payés au tarif local, celui de la misère, ne seront jamais évoquées. La course au profit à court terme est totalement absente de ce plateau de la télévision publique. Je serai la seule à rappeler que les plus gros fraudeurs appartiennent à la haute société. Le sociologue Serge Paugam, spécialiste de la pauvreté, précisera à bon escient que la stigmatisation des plus démunis comme responsables des déficits publics en vient à ce qu’ils renoncent à faire valoir leurs droits. Ce qui représente 5 milliards d’euros de bonus par an pour les caisses de l’État !

L’analyse des causes des problèmes sociaux sera encore absente avec le témoignage poignant de Karine Taupin, une agricultrice de 45 ans dont l’exploitation agricole familiale a été mise en redressement judiciaire et qui vit aujourd’hui avec le RSA après avoir travaillé sans répit et n’avoir pu constituer un patrimoine lui permettant de vivre dignement.

L’émission en restera au niveau de l’émotion et ignorera l’analyse des causes et des mécanismes de la déshumanisation, voire de l’esclavagisation des agriculteurs qui doivent faire face à la chute du cours de la viande, à la crise du lait, au poids des intermédiaires dans la grande distribution, au réchauffement et aux dérèglements climatiques. Toutes causes qui ne sont pas naturelles mais sociales et provoquées par des êtres humains affamés d’argent. Les victimes de ces manipulations sont renvoyées à leurs « lacunes » et à leurs « insuffisances » et leur témoignage donne à penser que leurs difficultés ne relèvent que de leurs propres responsabilités. L’origine des inégalités est systématiquement censurée avec des manipulations et des tours de passe-passe dont les relais des puissances néolibérales ont fait leur métier. Lorsqu’un témoin n’est pas dans ce registre, comme ce jeune retraité de la Poste, Jean-Louis Fiori, qui dénoncera le fait que ce service public après avoir touché 500 millions d’euros au titre du CICE initié par Emmanuel Macron, alors secrétaire général adjoint à l’Élysée, chargé de l’économie, pour favoriser la création d’emplois, a licencié 5000 salariés. Jean-Louis Fiori ayant revendiqué une origine modeste, Robin Rivaton lui a fait remarquer qu’il n’en avait pas le monopole, lui ayant vécu à La Ricamarie, et qu’il n’était pas d’accord avec le « discours de classe » qu’il venait de tenir.

Le fractionnement des temps de parole et les divers reportages et témoignages empêchent à la fois le développement de toute analyse et assure la pseudo-objectivité de l’émission. « La télévision, disait Pierre Bourdieu, instrument de communication, est un instrument de censure (elle cache en montrant) soumis à une très forte censure. » [4]

Pourquoi un tel nombre d’invités ?

Que ce soit sur France 2, LCI ou CNews, l’illusion du pluralisme passe par la multiplication des invités aux points de vue opposés – du moins en apparence – pour attester du caractère démocratique de l’émission. En réalité, par l’excès d’invités, il s’agit d’arriver à faire passer l’analyse scientifique pour une opinion comme une autre. Ce qui lui fait perdre sa charge critique. Il n’y a plus de propos plus scientifiquement fondé que les autres, tout est équivalent. Les effets des injustices sociales et économiques sont commentés mais sans jamais pouvoir mettre en évidence leurs causes. La confusion qui s’en dégage est délibérée afin de créer un brouillard idéologique et linguistique, afin de rendre impossible de distinguer le blanc du noir, le vrai du faux. La sidération emprisonne le téléspectateur en lui-même, plus rien n’ayant de sens.

La souffrance psychique que j’ai ressentie d’une manière particulièrement violente avec cette émission est due à ce sentiment étrange de me sentir privée de ma pensée dans une situation où la « démocratie » et le « pluralisme » sont invoqués avec des intentions explicites de manipuler et de configurer les opinions des téléspectateurs. L’appauvrissement de la pensée qui en résulte contribue à salir, à amoindrir le téléspectateur et à aggraver son asservissement à un monde où tout est ramené aux chiffres et dans lequel ce qui est humain n’a plus comme critère les valeurs de la solidarité et de l’égalité.

« Questions Directes » est une émission parmi tant d’autres dont l’objectif est de rendre impossible l’espoir d’un monde plus juste, plus joyeux et plus solidaire. La corruption de la pensée fait partie de la corruption généralisée d’une classe sociale aux visées hautement prédatrices pour marchandiser la planète et ses habitants à son seul profit.

Monique Pinçon-Charlot

Monique Pinçon-Charlot