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BALLAST

Tue, 31 Jul 2018 10:43:17 +0200

Cartouches (34)


Un soldat perdu, des rêves de pauvres, un chat disparu, un retour de Cayenne, une troupe de poètes, une Césaire dans l’ombre, l’écologie ou la barbarie, la peur du lendemain, un marteau et une enclume, un monde qui va trop vite et une dérive brute : nos chroniques du mois de juillet.


La Route des Flandres, de Claude Simon

C’est une déroute en pleine débâcle, celle du reste d’un régiment de cavaliers. C’est l’armée française en 1940, ou « la disparition de l’idée de la notion même de régiment de batterie d’escadron d’escouade d’homme, ou plus encore : la disparition de toute idée de tout concept ». Georges, pivot de ce premier grand roman pour Claude Simon, articule des temps et des strates narratives qui se superposent. Soldat peu intéressé par la guerre qui l’entoure, il préfère jongler avec ses souvenirs de famille et son présent pour élucider les trois impasses auxquels il fait alors face : ses parents, la mort de son ancêtre de Reixach, si similaire à celle de son capitaine d’escadron, et ses propres relations amoureuses. À maintes reprises, il arrive de se perdre dans ces pages denses à la narration complexe. Les phrases — le roman ne serait-il pas lui-même qu’une longue et unique phrase ? — enflent au gré des pensées de Georges, de ses observations, des événements. Mais cette asphyxie est peut-être celle-là même que ressentent ces soldats si maigres, si sales, en permanence aux aguets ou au contraire à ce point désintéressés qu’il ne font plus attention aux morts qui les entourent. Qu’ils soient au fond d’un wagon à bestiaux ou sur le dos  e ces « antiques et immémoriales rosses », ils restent cernés par ce « monde arrêté figé s’effritant se dépiautant s’écroulant peu à peu par morceaux comme une bâtisse abandonnée, inutilisable, livrée à l’incohérent, nonchalant, impersonnel et destructeur travail du temps ». Marqué lui-même par une drôle de guerre qu’il a vécue comme cavalier avant de s’échapper de sa geôle pour rejoindre la Résistance, Claude Simon donne à voir dans son rythme halluciné un événement qui ne peut être compris tant il est impensable. Si Georges peine à ce point à mettre en ordre ce qui l’habite, c’est bien pour cette raison : il assiste, impuissant, à l’explosion d’un monde. [R.B.]

Les Éditions de Minuits, 1960

Nos rêves de pauvres, de Nadir Dendoune

Ce que propose Nadir Dendoune ici, c’est d’abord un témoignage. Celui d’un gamin qui a grandi dans un quartier populaire, qui ne rêvait de rien, pour qui « c’était difficile d’avoir des rêves de riches quand [ses] parents avaient une vie de pauvres ». Son amertume, il ne la dirige pas vers les siens — qu’il décrit même comme des héros du quotidien — mais bien plutôt contre un système qui n’a jamais cessé de leur mettre des bâtons dans les roues. L’auteur n’en assume pas moins ses conneries de jeunesse et un début d’itinéraire mouvementé, fait de petits larcins, de voyages, de bagarres, mais surtout d’engagements et de luttes ordinaires pour exister. « Pourquoi vous êtes-vous mis à écrire ?  m’a demandé un jeune détenu de la maison d’arrêt des Baumettes. J’ai hésité : cette question essentielle, on ne me l’avait jamais posée avant. […] Après m’être gratté la tête plusieurs fois, j’ai avancé une première explication. L’écriture a représenté pour moi une bouée de sauvetage, une façon d’exprimer la rage que je ressentais. La cité m’étouffait, la République me méprisait et écrire m’avait d’abord permis d’atténuer cette haine. » Nadir Dendoune est ensuite devenu journaliste : un journaliste indépendant qui se bat aussi contre sa propre condition, qui lutte pour faire entendre, de plain-pied, les voix des quartiers populaires — à rebours des préjugés en vigueur, qu’ils soient d’ailleurs positifs ou négatifs. Un journaliste engagé, donc, qui tient une langue crue plus que dans sa poche : une langue souvent dure et touchant souvent juste. Ses chroniques, parues dans Le Courrier de l’Atlas et réunies dans Nos rêves de pauvres, sont un témoignage autant qu’un hommage émouvant à ses parents et plus largement à sa famille. La voix de Dendoune porte et n’a pas besoin de haut-parleur pour se faire entendre ; il suffit de la laisser venir, volontiers hachée et vive, toujours lucide. Et, pour pousser l’écoute plus avant, pourquoi ne pas aller voir son documentaire sur sa mère, Des figues en avril ? [R.L.]

Éditions Jean-Claude Lattès, 2017

☰ La Main hantée, de Louise Dupré

La main est hantée par le geste du meurtre : la femme qui souffre est aussi celle qui se souvient de ce qu’elle a autorisé, de l’acte qui donne la mort, ou qui ne l’arrête pas. La femme qui parle ne voit partout que « des preuves parfaites que Dieu ne sait pas exister ». Elle a le souffle un peu court d’abord, puis saccadé, puis ce débit lent mais long des êtres qui parlent en rêve. Elle s’en veut d’avoir accepté l’euthanasie d’un chat qu’elle aimait. Elle se demande ce qui demeure en elle de violence atavique, ce qui resurgit dans le noir qui s’engouffre soudain dans la clarté de sa conscience : « Tu es un écheveau aux fils inextricables, la victime et le bourreau, le désespoir de la nuit, la femme au sommeil possédé par des générations qui ont appris la force et la soumission des phrases, tu te souviens dès que tu ressuscites en toi tes morts immémoriaux. » Le poème devient un long cri d’amour sangloté. Louise Dupré nous embarque presque malgré nous dans une longue épopée qui interroge le sens de l’existence, à l’instant où l’on vient de la suspendre. La main n’est pas seulement hantée par le souvenir de la mort donnée mais par toutes les morts possibles et par l’énigme du mal qui habite la vie. Le chat fantôme n’est bientôt plus qu’un prétexte à laisser les souvenirs envahir une mémoire qui les invente autant qu’elle les reconnaît. La cruauté du monde devient le véritable point d’interrogation, le cœur opaque d’un livre habité par des peurs obscures, des angoisses immaîtrisables, les relents du massacre, « l’odeur millénaire du feu et du sang ». Convoquées au tribunal de la survie, des âmes sœurs défilent : Marina Tsvetaïeva ou Huguette Gaulin dont on découvre avec effarement et tendresse le curieux destin ; mais aussi tant d’autres, Alejandra Pizarnik ou Gérard de Nerval, mille ombres pour affronter la détresse et finalement le reconnaître : « tu veux te souvenir / avec assez d’oubli / pour continuer ». [A.B.]

Éditions Bruno Doucey, 2018

Le Ventre de Paris, d’Émile Zola

Quand Florent rentre en 1858 de son exil politique à Cayenne, il découvre un Paris transformé. Toutes les routes qui le conduisent à la capitale semblent aménagées dans un seul but : acheminer des voitures chargées de victuailles vers le cœur éclatant et palpitant de la ville : les Halles centrales nouvellement bâties. Dans ce paysage transfiguré, tout n’est que viandes, poissons, charcuteries, légumes, fromages, volailles, et Zola se plaît à nous livrer des descriptions interminables de ces étals débordant de nourriture, jusqu’à la nausée. Leur opulence semble même avoir déteint sur le reste : les boutiquiers sont « ronds », « roses », « luisants », leurs animaux de compagnie ont « la peau pét[ée] de graisse » et il n’est pas jusqu’au pavé qui ne soit « gras ». Dans cette fin de XIXe siècle, tout Paris n’est plus qu’un ventre, pris d’une « indigestion générale ». Mais avec l’arrivée de cet inconnu, maigre et misérable, au milieu d’hommes qui « suent la santé », c’est une autre histoire, séculaire, que Zola entend nous dépeindre : celle de l’éternelle « bataille des Gras et des Maigres », « deux groupes hostiles dont l’un dévore l’autre, s’arrondit le ventre et jouit ». Car les « boutiquiers engraissés » des Halles sont aussi des « bourgeois empâtés », drapés de ces nobles valeurs morales qui leur assurent une existence paisible : l’amour du travail bien fait et la conscience tranquille de l’argent gagné honnêtement. Quand la rumeur se répand que Florent — dont la maigreur atteste à elle seule de sa duplicité — participe à une conspiration révolutionnaire, il faut peu de temps à la mécanique monstrueuse des Halles pour se mettre en marche et expulser ce corps étranger. La « politique des honnêtes gens » triomphe, soutenue par l’action combinée de tous ceux qui, ivres de leur « gaieté grasse », ne veulent qu’une chose : ne pas « se maigrir de soucis » et « n’avoir rien à se reprocher ». [L.M.]

Éditions Folio, 2002

Sauvez la beauté, de Sandrine-Malika Charlemagne

29 poèmes d’une extrême simplicité : des Indiens Navajos, le désert de Mauritanie, des rigoles de sang, la forêt du Liban, les arbres d’Amazonie, la neige de glaciers aux noms bizarres, le cortège des roses noires, des femmes sortant d’une fabrique, des baleines qui dominent la vague, des maisons bombardées, le visage exsangue d’un Syrien, le port de Béni-Saf et le fantôme de Jean Sénac, Annaba et Notre-Dame-d’Afrique, Haïti et le Vietnam, Cuba et le refuge de Cassiopée, des robots à tire-larigot, la révolution au creux des ventres vides — autant d’images comme des mots de passe ou des vignettes d’albums souvenir déposées au bord de la route du langage. On y promène son angoisse, on y rêve sans trop y croire, mais on recommence toujours à crier, puisque c’est mieux que de prier, dans la « nuit du parti des utopistes / nuit de la troupe des poètes / […] nuit noire jusqu’à l’avènement du beau ». S’ensuit la longue litanie des morts, qui remonte le temps : d’Adama Traoré, 24 ans, « il meurt dans un fourgon à Beaumont-sur-Oise », à Zyed Benna et Bouna Traoré, électrocutés dans un transformateur à Clichy-sous-Bois en 2005 — trois pleines pages de dates et de noms, de balles et de violences, de décharges de taser et de courses-poursuites. Un vieil homme encore qui demande une cigarette, un jeune voleur qui tire une poire à l’étal, portraits de tendresse et de misère mêlées. Le tout se lit comme un long cri de rage tempérée par l’espoir et finit par une objurgation : « foutez donc la paix au petit voleur, bordel de dieu » ! Mais n’oubliez pas, quand même, de vous souvenir : « el pueblo unido s’en va à la conquête / et se joue de toutes les défaites ». [A.B.]

Éditions La courte échelle/Transit, 2018

Le grand camouflage, de Suzanne Césaire

Qui se souvient de l’autre Césaire ? De Suzanne et non d’Aimé ? De la femme qu’aimait Aimé ? En 1941, elle est pourtant là, bientôt mère de six enfants, elle a 26 ans, elle a épousé le poète en juillet 1937 à Paris, elle enseigne comme lui au lycée Schoelcher, elle cofonde la revue Tropiques, elle brave les censeurs de l’amiral Robert, ces collaborateurs du régime vichyste qui leur reprochent d’être « racistes, sectaires, révolutionnaires, ingrats et traîtres à la Patrie, empoisonneurs d’âme ». À quoi elle répond qu’aucune de ces épithètes ne leur répugne, qu’ils sont en effet empoisonneurs d’âmes comme Racine selon Port-Royal, ingrats et traîtres comme Zola selon la presse réactionnaire, révolutionnaires comme le Victor Hugo des Châtiments, sectaires comme Rimbaud et Lautréamont, et du racisme de Toussaint Louverture contre celui de Drumont et d’Hitler ! Suzanne Césaire était flamboyante, passionnée de surréalisme et de poésie, d’Afrique antique et d’Amérique moderne ; elle fumait et chantait, dansait et riait, lisait Frobenius et Nietzsche, débattait avec André Breton qui la disait « belle comme la flamme du punch » et à qui elle trouvait un petit côté Saint-Just, un peu dur et hautain. On aurait aimé lire de Suzanne, qui vivra jusqu’en 1966, bien que séparée d’Aimé à compter de 1963, des poèmes ou des lettres perdues, la pièce de théâtre aujourd’hui disparue, un essai peut-être, car elle avait une écriture lyrique et politique à la fois. Ce qu’il nous reste d’elle cependant, ce sont seulement sept articles rassemblés par Daniel Maximin sous le titre générique d’« écrits de dissidence », parus entre 1941 et 1945 dans la belle revue Tropiques (que les éditions Jean-Michel Place ont par ailleurs intégralement reproduits dans un épais volume paru il y a quelques années). Il est temps de les redécouvrir, et avec eux la vitalité de la pensée martiniquaise, comme la puissance d’une plume trop longtemps camouflée par l’aura d’Aimé Césaire. [A.B.]

Éditions Seuil, 2015

Écologie ou catastrophe — La vie de Murray Bookchin, de Janet Biehl

Voilà, traduite de l’anglais, la première biographie du père du municipalisme libertaire : une somme (plus de 600 pages) et une subjectivité assumée (l’auteure a été sa compagne). Bookchin fut, dit-elle, un « animal politique » ; cet épithète conduit dès lors le texte à s’attacher au parcours idéologique du natif de New York, décédé en 2006. Jeune marxiste-léniniste et tribun du Parti communiste, il tombe un jour sur Hommage à la Catalogne d’Orwell et, tout à sa détestation grandissante du stalinisme, en vient à se dire que les anarchistes ne peuvent « avoir tort ». Exclu du Parti pour « déviationnisme », il rallie les rangs trotskystes. Délégué syndical et ouvrier dans une fonderie dans les années 1940 ; théoricien de l’écologie sociale la décennie suivante : Bookchin a rompu avec le centralisme, l’autoritarisme et l’avant-gardisme chers au leader de l’Armée rouge pour embrasser le drapeau noir. Il publie en 1962 son premier ouvrage, Notre environnement synthétique : un cri écologique perdu dans le désert de la guerre froide. L’auteur met en garde ses contemporains, jurant que si rien n’est entrepris, la Terre ne « sera plus en mesure d’assurer la survie de l’espèce humaine ». S’ensuivront sous sa plume trois vigoureuses volées de bois publiques : une critique du marxisme (sa dictature du prolétariat, sa mythification de la classe ouvrière, sa théorie des stades, son centralisme), une dénonciation de l’écologie dite profonde (son primitivisme, son irrationalité, son hostilité à toute technologie, son malthusianisme et son élitisme) et une condamnation de l’anarchisme individualiste (sa radicalité réduite au « style de vie », son aventurisme, son obsession foucaldienne du pouvoir omnipotent, son spontanéisme, sa mise à l’index de l’organisation, son verbiage). Mais, on le sait, la critique est vaine dès lors qu’elle laisse la nature vide : Bookchin a mis au point un projet de société concret, le municipalisme libertaire — ou communalisme —, à même, selon lui, de pallier les déficits du marxisme comme de l’anarchisme tout en faisant de l’écologie son noyau dur. Une démocratie directe, en somme, décentralisée, anti-étatique et fondée sur le principe majoritaire, élaborée pas à pas, de bas en haut, autour d’assemblées et de communes fédérées entre elles par une Commune des communes. Cet idéal, confia-t-il, fut sa « seule raison de vivre » : il mourut sans le voir accompli, heureux, toutefois, d’apprendre à la fin de sa vie que le leader du PKK entendait s’inspirer de son œuvre pour penser la question kurde. [M.L.]

Éditions L’Amourier, 2018

Ces jours qui disparaissent, de Timothé Le Boucher

Lubin, acrobate dans une troupe de cirque, n’a plus de temps à perdre : trop de jours lui échappent déjà. Sans raison, si ce n’est une chute sur la tête, sa vie se dédouble, ou plutôt se divise. Pour une journée lui appartenant, la suivante est subitement habitée par un autre. Ce corps que Lubin sculpte et travaille pour ses numéros est peu à peu colonisé par une personnalité radicalement opposée à la sienne. Lui, espiègle, rêveur et naïf ; l’autre, calculateur, ordonné et pragmatique. D’une curiosité partagée, les deux personnalités se partageant Lubin cessent vite de communiquer pour mener chacune de leur côté une vie aux trajectoires opposées. À mesure que l’une s’impose à l’autre, cette dernière voit ses jours se réduire et la durée de son existence se précipiter. La peur du lendemain est omniprésente — peur qui est celle de sa perte. Timothé Le Boucher narre la vie duale de Lubin en s’attachant au circassien ; mais lequel des deux personnages est l’authentique ? Son (leur) entourage ne s’y trompe pas, et tous voient en l’un le véritable, en l’autre le parasite. Ou bien est-ce l’inverse — une question de point de vue, en somme. Mais lequel adopter ? Le trait clair de l’auteur, proche de l’esthétique manga, incite à une lecture qui s’accélère à mesure que les jours du premier Lubin — oserait-on dire le vrai ? — se tarissent. S’il présente une interrogation pertinente sur le temps, celui qui passe et disparaît, ce roman graphique se penche également sur la perte de soi. Né d’une hésitation de l’auteur entre la précarité de son métier et la nécessité de s’en extraire pour une situation plus confortable, Ces jours qui disparaissent sont aussi ceux passés à ruminer d’insolubles dilemmes. Un malaise s’est installé au fil de la lecture : un état à dépasser ou une marque à actualiser, pour ne pas s’oublier ? [R.B.]

Éditions Glénat, 2017

Panthère Première, n° 2

Librairie Michèle Firk, à Montreuil. On y entre au printemps avec l’envie de lire on ne sait pas bien quoi : besoin de quelque chose sans mettre le doigt dessus, de combler une émotion pas nette ou d’en nourrir une autre. Ce jour-là, nous sommes tombés sur Panthère Première. Ce n’était pas un livre mais une revue en papier journal, couverture pétante et magnétique. Un article, au hasard du feuilletage : « J’ai souvent l’impression d’être coincée entre le marteau et l’enclume, entre la normalisation violente du racisme et de l’islamophobie et la constitution de fronts antiracistes qui ignorent tout enjeu féministe — ou en tordent le sens. » Cette zone de réflexion-là, tiens, voilà ce qu’on cherchait. Et ce fil, en biais, est tiré d’un bout à l’autre des pages de ce premier numéro. Car cette « revue indépendante de critique sociale », au comité de rédaction intégralement féminin, entend se situer aux intersections de l’intime (famille, corps, habitat) et de ce qui fait système (État, travail, colonialisme, rapports de genre). La revue fait vibrer la langue comme un moteur ; feu Michel Butel le disait d’ailleurs ainsi lorsqu’il parlait de créer un journal : « Bouleverser, c’est pas dégrader, c’est pas avilir » : Panthère Première émancipe sans brandir des drapeaux : place au monde, à ne cesser d’interroger avec de telles lunettes. Le second numéro a paru. En son cœur : le patrimoine et l’héritage — comment se gèrent les disparités économiques parmi les membres d’une communauté qui se crée ? saviez-vous qu’une revue adressée aux femmes sourdes existait il y a un siècle ? quand un ouvrier sicilien presque illettré se met à écrire en italien : comment le traduire sans le trahir ? que signifie le desgosto d’indigènes du Brésil, qui ne saurait être soigné par la chimie de nos « dépressions » ? quel rapport historique aux mauvaises herbes, dans les campagnes ? Une revue qui pose des questions autrement. [M.M]

Autoédition, 2018

Écouter la ville tomber, de Kate Tempest

C’est tout un monde qui s’écroule sous le poids d’une société qui veut aller toujours plus loin, toujours plus vite. À travers les histoires singulières de quelques personnages principaux, Kate Tempest réussit à évoquer la jeunesse londonienne avec réalisme, humour et acidité. Tous les milieux y passent, de la soirée branchée au centre de recherche d’emploi, de l’appartement de classe moyenne au squat militant. Les personnages évoluent, se lient et se délient avec pour fils directeurs l’amour et la survie, l’envie d’exister dans un monde absurde et hostile. Harry, Becky, Pete, Leon, autant de figures aux addictions et aux traits de caractère bien cernés, autant de pièces à assembler pour voir se dessiner sous nos yeux une histoire qui oscille entre le roman policier et la tragédie grecque. À la fin du livre, son auteure remercie longuement tout ceux qui l’ont aidée à s’imprégner des divers univers qu’elle dépeint au fil du roman, consciente de ce qu’elle leur doit sans renier l’imagination nécessaire à pareil ouvrage. « Création corrigée », aurait dit Camus : une histoire qui ne cesse d’effleurer le réel sans pour autant faire disparaître l’architecture de l’écriture. Kate Tempest esquisse avec ce bouquin le portrait d’une jeunesse anglaise passionnée mais perdue, révoltée mais sans repères, qui vit l’instant, voire le consume, mais sans savoir vraiment de quel feu… Laissez venir le bruit de la ville qui s’effondre jusqu’à vos oreilles ! [R.L.]

Éditions Rivages, 2018

Quintes, Marcel Moreau

Peu d’auteurs ont autant persévéré dans la prose poétique — ou la poésie en prose — que Marcel Moreau, écrivain d’origine belge. Quand certains ont renoncé au style, au rythme, Moreau en a fait son absolu, un culte effréné, obsessionnel, qui se mêle d’érotisme vibrant et d’envolées brutales. Ses mots ont du sang sur les mains, quand ils n’ont pas du foutre. Publié en 1963, Quintes est ainsi son premier livre ; fruit de sept longues années de travail, c’est « une aventure physique, sensuelle et charnelle mais surtout très intérieure », selon les mots de l’auteur. Longue dérive d’un personnage du même nom à travers la médiocrité sinistre du monde moderne, rationaliste et calculateur. Quintes ne supporte plus ni la bassesse de ses collègues si conformistes, ni sa propre couardise face à ses aspirations frustrées. Il en développe des pulsions meurtrières et artistiques, les deux allant de pair et entretenant son désir de révolte individuelle. Un périple tout en intériorité dans un monde climatisé, qui l’amène à rencontrer les rares personnages hors du commun avec lesquels il arrive à communiquer (peintre qui n’expose pas, collègue taciturne avec un regard qui dit tout, femme à la fois vierge et assoiffée de sexe, etc). Loin d’être un roman au sens classique du terme, il s’agit surtout d’un long poème parcouru de digressions, à travers lesquelles on voit déjà poindre du nez les futures thématiques de l’auteur : critique du rationalisme, anarchisme individualiste, sentiment prégnant d’aliénation dans un monde médiocre, éloge du corps et des sens, caractère créateur de la violence des pulsions les plus noires de l’homme, abandon de soi dans le sexe, omniprésent… On pourrait y voir comme une jaculation extrêmement longue d’un auteur qui n’a jamais cessé de « philosopher à coups de reins ». Il s’agit aussi d’une des œuvres les plus impressionnantes sur les contradictions d’un être sensible plongé dans un monde oppressant qui a abandonné tout désir de grandeur et de sublime. [G.W.]

Éditions Buchet/Chastel, 1963


Photographie de bannière : Martine Franck


REBONDS

Cartouches 33, juin 2018
Cartouches 32, mai 2018
Cartouches 31, avril 2018
Cartouches 30, mars 2018
Cartouches 29, février 2018

Ballast

Mon, 30 Jul 2018 11:44:01 +0200

« Nous étions des mains invisibles »


Témoignage inédit pour le site de Ballast

Nous l’avions rencontrée une première fois au mois de mars 2018, lors d’une manifestation en soutien aux cheminots, aux côtés des employé.e.s d’une entreprise de nettoyage — H. Reiner Onet  en charge des gares d’Île-de-France. « Nous sommes aussi là pour défendre nos droits : depuis la fin de la grève, Onet n’a pas respecté le protocole », nous avait dit une de ses collègues. Fernande Bagou, la cinquantaine, a justement été l’une des porte-paroles de cette grève menée tambour battant, fin 2017, durant 45 jours : le nouvel employeur entendait déplacer les salarié.e.s d’un chantier à l’autre selon son bon vouloir une « clause de mobilité » refusée par l’ensemble du personnel. Cette grève, appelant en outre au maintien de tous les postes et à l’égalisation des paniers repas, était une première pour la plupart. D’une voix calme, l’agente de nettoyage revient sur son expérience de travail au quotidien et cette bataille remportée : « L’employeur doit savoir que les salariés ne sont pas des robots, pas des esclaves. » Et met en garde la direction, si celle-ci en venait à fouler aux pieds ses engagements.


Je suis née à Abidjan, j’y ai grandi ; l’aventure a fait que je suis venue ici, en France. Mon mari et moi sommes partis de la Côte d’Ivoire à cause de la guerre : il n’y avait plus de travail. Il est arrivé avant moi, puis m’a fait venir 18 mois plus tard, en 2002. On a eu notre dernière fille ici, il y a 15 ans. Je suis mère de six enfants et quatre fois grand-mère. Nous habitons à présent à L’Haÿ-les-Roses. Il fallait que nous travaillions pour aider nos enfants restés en Afrique. Comme de nombreux immigrés, nous avons été hébergés à notre arrivée par une amie que je connaissais. Il me fallait du travail, alors un ami du quartier avec lequel j’avais sympathisé m’a emmenée sur le chantier de nettoyage où il travaillait. Il devait rentrer en Côte d’Ivoire et m’avait demandé de le remplacer. J’y ai travaillé un an, jusqu’à ce qu’il reprenne sa place. Mon ancien employeur m’a embauchée pour deux mois. J’ai travaillé avec La Brenne et la SMP [entreprises de nettoyage et de propreté, ndlr] .

« Moi, je nettoie d’abord l’extérieur pour les usagers : il faut que ce soit propre afin que ceux qui voyagent soient à l’aise. Je nettoie les poubelles, les bouts de papier, les canettes, les alarmes. »

Au début, à cause de ma timidité, je ne me faisais pas voir dans l’entreprise. Pourtant, j’ai été élue déléguée du personnel puis déléguée syndicale. Être l’intermédiaire entre l’entreprise et les salariés, pour arranger ce qui ne va pas : j’ai toujours occupé ces postes dans l’entreprise, depuis la SMP. Chez nous, les entreprises changent souvent. La première boîte a duré dix ans, la deuxième cinq ans ; Onet est arrivé en novembre 2017. Les salariés étant les mêmes, je suis restée déléguée. On aurait pu partir avec l’ancienne entreprise mais on préférait rester sur place, connaissant les chantiers. C’était compliqué car, voyez-vous, quand vous êtes timide, il n’est pas simple de parler devant vos collègues. Mais on m’avait demandé d’assumer cette tâche, alors il fallait que j’y arrive. J’avais une équipe géniale au sein de mon chantier, qui m’épaulait ; ils m’ont conseillée, m’ont donné des idées. Il y avait ce délégué au temps de La Brenne avec qui j’avais travaillé ; il est parti avec l’ancienne boîte mais nous sommes restés en contact : on se téléphonait, parfois on se voyait, je l’appelais quand j’avais des questionnements… C’était un militant et il était à la CFDT. C’est ainsi que je suis rentrée à la CFDT.

Je travaille à L’Isle-Adam. J’ai trois gares à gérer. En semaine, je me lève à 4 heures du matin pour être sur mon lieu de travail à 7. Je m’apprête pour prendre mon bus à 5 heures 30, récupérer mon train à la station Arcueil - Cachan en direction de la gare du Nord, et de là j’en prends un autre pour L’Isle-Adam. Une fois sur mon lieu de travail, je me change, je récupère mon matériel et je commence par les quais. Mon travail, c’est de nettoyer les gares à l’extérieur comme à l’intérieur. Parfois, dans certaines gares, on préfère que tu commences par l’intérieur, parfois c’est l’inverse. Moi, je nettoie d’abord l’extérieur pour les usagers : il faut que ce soit propre afin que ceux qui voyagent soient à l’aise. Je nettoie les poubelles, les bouts de papier, les canettes, les alarmes. À l’intérieur, c’est la saleté et la poussière à enlever. Ensuite je prends un train pour me rendre dans une autre gare. Sur une gare, le temps de travail est varié, ça dépend de son état ; ça peut prendre une heure, parfois deux. Je suis seule pour faire ce travail. On balaie, on récupère les poubelles qui sont lourdes, sans chariot — c’est à nous de les porter. On répète beaucoup les mêmes gestes. La marche fragilise les chevilles et les genoux, les poignets aussi sont touchés. Avec ce travail, on a du mal à marcher normalement car on a mal partout. C’est difficile pour les agents de nettoyage : on doit monter, descendre des escaliers et rester debout toute la journée.

Par Maya Mihindou

J’ai au total sept heures de travail par jour payées par la société. C’est à moi d’organiser mon temps sur les trois gares. Le trajet ne compte pas — s’il comptait, je dépasserais les sept heures. Est-ce que je mange ? Le matin, personnellement, je ne peux pas prendre de petit-déjeuner. Je prends juste un café, parfois dans mon train. Je n’ai pas le temps de manger dans ma journée. Sur ma ligne, il arrive souvent que les trains soient supprimés, ce qui me met en retard et peut faire perdre près de 30 minutes, à attendre dans la gare… Mes journées peuvent ainsi commencer à 7 heures et se terminer vers 16 ou 17 heures. Quand je rentre chez moi, je me débarbouille, je mange, j’ai mon ménage à faire. Je suis maman, je dois prendre soin de mon mari et de ma fille. Je ne dors pas beaucoup. Il arrive que je me couche, quand je suis très fatiguée, à 21 heures. Mais c’est plutôt minuit ou 1 heure du matin. Cela fait des nuits de 4 heures. Tous les jours, du lundi au vendredi.

« Ils ont dû croire, au départ, qu’on s’amusait et qu’on ne tiendrait pas. Le 2 novembre, on s’est réunis à Saint-Denis, notre piquet de grève. »

On a donc appris que notre entreprise allait partir et qu’une autre allait la remplacer : Onet. On s’est renseignés pour comprendre comment ça se passait chez eux ; on s’était dit, entre délégués, qu’il nous fallait être vigilants : on a téléphoné à chaque chantier pour les prévenir de faire attention. Il y a eu une réunion nous informant que nos avenants de contrat allaient changer parce qu’ils avaient une autre manière de travailler. Ils ont parlé d’ajouter une « clause de mobilité »… Nous nous sommes opposés à ce qu’ils touchent à nos avenants comme à la clause. Pour nous, cette clause, c’était un acquis : on s’était déjà battus pour ne pas l’avoir. On leur a fait comprendre que s’ils insistaient, ils allaient nous trouver en chemin. (rires) Ils ont alors convoqué les collègues. Les entreprises précédentes avaient pour habitude de venir avec les avenants pour les distribuer aux chefs de chantier, qui les donnaient eux-mêmes aux délégués. On les lisait alors aux salariés afin de vérifier que tout le monde était d’accord. Chacun devait signer son avenant et se réunir pour les rapporter à l’entreprise. Mais cette fois-ci, ils ont convoqué chaque salarié individuellement pour se rendre dans un lieu pour lire et signer son avenant. Certains délégués du personnel se sont déplacés avec les employés lors de leur convocation. En venant signer, une première vague de salariés a constaté qu’il y avait encore cette fameuse clause de mobilité. Ils nous l’ont signalée, nous ont prévenus qu’ils avaient refusé de signer. On a fait un courrier pour leur demander de la retirer sous peine d’entrer en grève : c’est ainsi que c’est parti, car ils ont refusé.

Il faut ajouter qu’ils n’ont pas invité les délégués syndicaux ni les représentants des organisations pour tenter de trouver un accord. Ils ont refusé. On leur a dit qu’on ne travaillerait pas tant que cette clause ne serait pas retirée et qu’on n’aurait pas signé un nouveau protocole. Ils ont dû croire, au départ, qu’on s’amusait et qu’on ne tiendrait pas. Le 2 novembre [2017], on s’est réunis à Saint-Denis, notre piquet de grève. On a tenu notre première AG et les 107 salariés ont tous voté pour la grève. On a informé l’entreprise. Nous n’avions jamais fait grève, alors nous étions un peu craintifs. Mais les représentants des organisations ont souligné qu’il était réellement anormal de commencer à travailler sans que le protocole ne soit signé. Ils nous ont dit que cela ne s’était jamais fait… Ça nous a rassurés. Nous avons fait grève pendant 15 jours sans aucune réponse des employeurs. Chaque matin, on se réunissait pour la reconduire. Je ne tenais pas spécialement à prendre la parole, mais mes collègues m’y ont encouragée. Oumou [Gueye, figure de la grève, ndlr] avant tout ! Elle m’a dit « Vas-y ! ». Il fallait faire les comptes-rendus aux autres. J’étais obligée de parler dans les AG. Je ne connaissais pas encore Onet mais je ne m’étais pas laissée faire avec la SMP : j’aime quand les choses sont justes. Quand je vois que je suis dans mes raisons, je vais jusqu’au bout. Les employeurs ont une autorité que je respecte mais je ne veux pas qu’on en abuse, qu’on abuse de moi. Je ne me laisse pas influencer.

Par Maya Mihindou

Au début, on gardait nos gares, mais elles étaient trop nombreuses à surveiller, on ne pouvait pas. Par exemple, il m’aurait été impossible de surveiller seule « mes » trois gares… Notre stratégie a été d’occuper les gares les plus importantes, celles qui font venir du monde à cause des correspondances : nous avons donc occupé des gares sur la ligne B, la K, la H… On a pris la gare de Sarcelles, d’Ermont et de Saint-Denis. On a fait des équipes pour le matin, d’autres pour l’après-midi, et aussi pour le piquet de nuit. On était 24 heures sur 24 dans les gares. Une semaine après le début de la grève, Onet a fait venir des intérimaires sur les chantiers pour faire notre travail à notre place et casser notre grève. C’est entre minuit et 1 heure du matin qu’ils les ont envoyés en nous délogeant à l’aide la police. Il y a eu des interventions de toute la police, et quand je dis « toute la police », je veux dire la police ferroviaire, municipale et nationale. Même la gendarmerie est venue, accompagnée d’huissiers pour nous intimider. Tout ça sans avoir initié aucun dialogue. Est-ce que nous avions peur de la police ? Tous les travailleurs Onet ont des papiers en règle. Nous étions sur le piquet pour défendre nos droits, pas pour le plaisir de rester dormir dans une gare en pleine nuit. Il s’agissait de ne pas se laisser faire. C’est réellement l’unité qui nous a donné la force. Quand on se retrouvait au piquet, on prenait toutes les décisions ensemble. Nul ne devait contacter l’entreprise sans le consentement des autres. Les trois délégués syndicaux, dont je faisais partie, écrivaient les courriers, les lisaient. L’unité et la détermination nous ont fait gagner cette grève.

« C’est réellement l’unité qui nous a donné la force. Quand on se retrouvait au piquet, on prenait toutes les décisions ensemble. »

C’est notre respect et notre dignité qui étaient en jeu. Les usagers, la SNCF et Onet ont constaté que sans notre travail, les gares n’étaient pas propres. Avant la grève, nous étions des mains invisibles. On ne nous voyait pas. Notre grève nous a fait sortir du silence. On a fait des tracts pour les usagers. Et puis quand la société a fait venir ces intérimaires pour faire notre travail, Anasse et Laura [syndicalistes SUD-Rail, ndlr] nous ont rejoints. Laura a commencé à faire des tracts. D’autres collègues cheminots de la CGT ont aussi contribué. Onet a voulu nous sortir de nos locaux le soir et les collègues de la CGT sont venus nous soutenir. Des collègues de la CFDT également. On est allés dans les gares ensemble pour faire du bruit et dans les manifestations pour dénoncer la SNCF et Onet. Parmi mes collègues, certains avaient déjà fait grève, mais pas aussi longtemps… Moi, j’ai appris sur place. Les représentants syndicaux étaient présents, ils nous assistaient, nous observaient et nous épaulaient. Mais une fois, à Saint-Denis, on a fait sortir tous les représentants syndicaux pour continuer notre AG : cette grève n’a pas été pour les syndicats mais pour les salariés. Ce qui comptait, c’était l’avis des salariés ! Les représentants n’étaient pas en danger ; c’est nous qui étions en train de perdre notre salaire. Nous prenions les conseils pertinents, mais l’étiquette syndicale n’avait pas d’importance pour nous.

Cette expérience, je ne l’oublierai jamais. Car, voyez-vous, avant, chacun était dans ses gares. Dans les petites gares tu es seul, tu ne croises pas les autres. Je connaissais personnellement ceux de mon secteur, car en qualité de déléguée je devais leur rendre visite, mais il a fallu cette grève pour réaliser que j’avais autant de collègues ! On a tissé des liens, on s’est familiarisés les uns avec les autres pendant un mois et demi : on vivait comme une famille. Le matin on prenait notre petit-déjeuner ensemble et le midi des femmes faisaient à manger chez elles et nous apportaient des repas. Le soir, celles et ceux qui pouvaient rentraient chez eux quand d’autres restaient dormir sur place — parfois à même le sol, ce n’était pas un problème. Notre but était de gagner. On dormait avec nos chaussures aux pieds car cela aurait pris trop de temps de les remettre si ceux qui montaient la garde nous appelaient. « Onet est là ! Onet est là ! » Il fallait se lever vite pour continuer à occuper l’espace ! (rires) Les hommes ont d’abord été au devant de cette grève, mais les femmes étant plus nombreuses : ils nous ont laissées prendre les devants. Ainsi les femmes ont été très présentes.

Par Maya Mihindou

Le personnel d’encadrement gagne 2 000 - 2 500 euros. Moi, je n’ai même pas 1 300 euros. Nous avions différentes revendications. Il y avait, en plus de la clause de mobilité, une demande d’ajustement de la prime de panier. Avant, ceux qui travaillaient sur la ligne B avaient une prime de panier de 4 euros ; d’autres, comme moi, avions 1,90 euros. C’est-à-dire que nous faisions le même travail, avions le même employeur, mais pas la même prime. Aussi, nous avons demandé d’augmenter la prime de vacances — ils n’ont pas accepté, mais ça, on a lâché. Au bout de 15 jours, nous avons reçu un mail pour une première réunion de négociation. Ils nous ont expliqué qu’il n’y aurait pas d’élection de délégués du personnel et que les mandats en cours ne seraient plus effectifs. On a refusé et demandé que les mandats soient reconduits jusqu’à l’élection prévue. Sans délégués, on ne peut pas travailler correctement, on ne peut pas négocier en cas de problème ! Ça aussi, on l’a obtenu : ils ont reconduit nos mandats. Le nouveau gérant de l’entreprise voulait imposer sa façon de travailler ; on lui a rappelé qu’on devait avoir nos mandats syndicaux. On nous avait expliqué, pendant la grève, que les salariés d’autres chantiers, comme ceux de Magenta ou d’Haussmann, n’avaient rien à voir avec nous. Mais grâce à la grève les agents des chantiers de Magenta bénéficient maintenant de nos victoires.

« La grève doit être reconduite chaque jour. C’est ça qui fait vraiment plier un gouvernement ou une entreprise : une grève continue.  »

La SNCF était complice d’Onet : ils nous ont menés jusqu’au tribunal de Montreuil et Pontoise pour occupation illégale. Mais nous avons gagné ! Quand un collègue est venu nous annoncer que nous avions gagné le procès, les gens ont crié de joie ! Moi, je n’en revenais pas ; mes larmes se sont mises à couler. Je ne pouvais pas croire que c’était vrai, que c’était terminé. Vous savez, 45 jours de grève avec le tribunal à gérer, c’était beaucoup trop pour nous ! On avait 12 revendications et une seule n’a pas été satisfaite : la prime de vacances, comme je l’ai dit. On a reçu beaucoup de monde. Assa Traoré, la dessinatrice Emma, l’association Femmes en Lutte et pas mal d’autres associations sont venues ; sans compter les étudiants, les partis… Durant le mouvement des cheminots, on a tenu à les soutenir parce qu’eux ont été là, à nous aider moralement et financièrement. Ils ont monté une caisse de grève de 80 000 € ! C’était énorme ! Ça nous a permis de ne pas trop sentir la difficulté économique de la grève. C’est pour ça qu’on a décidé d’aller marcher avec eux. Les liens sont forts entre nous tous, et face à ces liens, une journée de salaire pour soutenir leur grève, ça n’est rien ! Ils ont été là avec nous, nuit et jour, même lorsqu’on avait des difficultés. Lorsque la police venait nous virer en pleine nuit, on appelait les collègues cheminots et ils venaient ! Au début du mouvement des cheminots, on m’avait demandé mon avis : je leur avais dit que je ne pensais pas qu’une grève perlée — un jour de grève, un jour sans grève — marcherait vraiment. La grève doit être reconduite chaque jour. C’est ça qui fait vraiment plier un gouvernement ou une entreprise : une grève continue. L’autre conseil, c’est de ne pas penser au salaire ni aux factures… Nous, on ne savait même pas ce qu’était une caisse de grève. Sans compter ce que les gens nous donnaient en espèces ! On s’est contentés de peu mais on a assuré notre survie pour plus tard.

Le plus dur a été les affrontements avec la police. On avait laissé les gares vraiment très sales. C’était insalubre. Les policiers sont venus pour nous dégager et pour nettoyer. On l’a vécu comme un deuil, on était abattus, démoralisés… On a pensé arrêter. Heureusement, il y avait des collègues qui nous disaient « Ce n’est rien, ça va se salir à nouveau d’ici ce soir ! ». Ce qui était juste. C’est pour ça que l’unité est importante. Dans un collectif en grève, il y a des gens qui sont plutôt forts, d’autres qui sont plus faibles : les plus forts soutiennent les plus faibles. La police est revenue : elle était brutale. On a dit aux collègues de ne pas rentrer et comme on était nombreux, la police a dû partir. Mais ils sont allés à une autre gare. Alors on a pris nos voitures et on a rejoint les camarades. Les policiers ont été violents. Il y en a un qui m’a poussée, ils ont pris un collègue et lui ont tordu le bras — il n’a plus pu venir sur le piquet de grève pendant trois jours. On a peu parlé de cette brutalité, et pourtant c’était ça le plus dur pour nous.

Par Maya Mihindou

Même après la grève, il reste beaucoup de travail : on a des réunions avec les différents cadres de chantier, on doit énumérer tout ce qui ne va pas sur chaque chantier pour faire avancer les batailles et s’occuper des salariés. Récemment, on a dû aller à l’inspection du travail. C’est un travail en soi, déléguée. Il faut l’aimer, être vaillant, ne pas penser qu’à soi. Parce que oui, les salariés doivent venir travailler, arriver à l’heure, mais l’employeur doit savoir que les salariés ne sont pas des robots, pas des esclaves. Quand on regarde l’effectif, il est bien moindre qu’avant : la charge de travail est portée par les salariés. Et puis, quelque temps après, on a constaté que la direction d’Onet ne respectait pas le protocole qu’on avait signé. Par exemple, des collègues en CDD devaient ensuite être repris : ils ne l’ont jamais été. On a aussi le problème des départs en retraite non remplacés — ces manques d’effectifs sont un problème au travail —, les arrêts maladies qui ne le sont pas non plus. Donc si on tombe malade trois ou quatre jours, on doit rattraper tout le travail manqué… Pourtant, pendant la grève, ils ont bien trouvé les moyens pour embaucher des gens et nous remplacer ! Autre élément du protocole qui n’a pas été respecté : on n’a toujours pas reçu nos avenants, et cela fait sept mois qu’on travaille sans. Quand on leur en parle, ils nous répondent qu’il faudrait effectuer des demandes individuelles. Or, dans l’accord que nous avons signé, il était question que l’on signe nos avenants une semaine après : on n’a pas fait grève pour en arriver là ! Si rien n’est fait, on retournera en grève.


Photographie de bannière : blog Transport Paris
Portrait de Fernande Bagou : Maya Mihindou, pour Ballast


Ballast

Sat, 28 Jul 2018 16:42:46 +0200

Annick Coupé : « Le syndicalisme est un outil irremplaçable »


Entretien inédit pour le site de Ballast

Un café proche de la Bourse du Travail, à Paris. La radio passe « Le Sud » de Nino Ferrer ; Annick Coupé commande du vin. Celle qui fut tour à tour caissière, institutrice et employée de La Poste a également été cofondatrice de SUD-PTT et ancienne porte-parole, de 2001 à 2014, de l’Union syndicale Solidaires (forte, à sa passation de flambeau, de 110 000 adhérent.e.s) : c’est à ces titres que nous tenions à la rencontrer. Le déclin du taux de syndicalisation est un marronnier de la presse française (11 % des travailleurs, en 2013) ; les raisons avancées sont multiples : désindustrialisation, précarisation, discontinuité des parcours professionnels, montée du chômage, individualisation et mise au pas capitaliste des imaginaires. Mais c’est d’institutionnalisation dont nous discuterons tout en revenant sur le parcours personnel de cette militante féministe de longue date : comment maintenir un syndicalisme combattif et soucieux de ne pas parler à la place des salarié.e.s ?


Quand commence votre engagement ?

Je suis d’une famille de petits commerçants de milieu rural, plutôt gaullistes, sans être trop à droite. J’étais la plus jeune de quatre enfants ; mes frères et sœurs ne sont pas du tout engagés. Mon engagement commence en 1968, en seconde. Dans mon lycée de Normandie, un mouvement s’était initié : j’y ai participé sans réellement en avoir conscience. Je me souviens très bien du moment où les élèves de terminale sont passés dans les classes pour nous demander nos revendications ; deux choses étaient sorties : de meilleures conditions — notamment au foyer lycéen — et des cours d’éducation sexuelle. C’est assez représentatif de ce qu’était la société à ce moment-là, avec des jeunes étouffant dans une société conservatrice. Ensuite, j’ai été déléguée de classe, tout en étant confrontée à des problèmes de discipline. Par exemple, ils avaient installé un gros tissu séparant la salle de permanence en deux, avec d’un côté les filles et de l’autre les garçons ; je n’ai rien trouvé de mieux que de faire des trous dedans et de marquer « À bas le mur ! ». J’ai risqué l’exclusion. Il y avait chez moi une certaine révolte par rapport à l’institution. J’ai eu mon bac à 17 ans ; c’était trop tôt pour intégrer une école de journalisme (je voulais être correspondante de guerre), donc je me suis inscrite en lettres modernes avec l’idée que j’intégrerai plus tard ladite école. À l’automne 1970, je suis entrée à la fac de Caen. 15 jours après la rentrée, celle-ci était en grève ! Il y avait toute la palette des groupes d’extrême gauche : des maoïstes, des marxistes-léninistes, des maoïstes spontanéistes, des trotskystes et un groupe qui s’appelait VLR (Vive la révolution). D’emblée, j’ai trouvé ça bien. Je suis entrée en grève, comme tout le monde, et je n’ai jamais repris mes études : j’ai passé mon année à traîner avec ces groupes d’extrême gauche et à faire des actions. Ça a été une année de découverte totale en même temps que de politisation, aussi bien sur les rapports de classe que la situation internationale, notamment le Viêtnam.

« Dans ma cellule, on avait appris qu’un ouvrier frappait sa femme : avec des camarades, on voulait réagir mais on nous a dit de nous taire, de ne pas parler de ça. »

En septembre 1971, je suis revenue à Caen ; j’ai retrouvé des copains dans un groupe maoïste, le Parti communiste marxiste-léniniste de France (PCMLF). Ils m’ont proposé d’adhérer, ce que j’ai fait. L’idée, c’était que je m’engageais pour la révolution. Il fallait remplir un questionnaire dans lequel on nous demandait si on était prêt à mourir pour elle : j’ai répondu « oui » sans aucun problème. C’est assez désuet, aujourd’hui, mais c’était l’ambiance ! J’étais une activiste, avant tout, assez réticente quant aux grands débats sur le marxisme… Puis j’ai cherché un boulot, j’ai pris mon indépendance financière. J’ai tenté de m’établir en usine, mais je diffusais des tracts toutes les semaines devant celle du coin, donc le recrutement était un peu compliqué… Finalement, j’ai réussi à me faire embaucher comme caissière dans l’un des premiers hypermarchés de France. J’y suis restée quatre ans. C’est là que j’ai pris mon premier engagement syndical. Dans les années 1977 et 1978, mon organisation devenait beaucoup moins spontanéiste et beaucoup plus dogmatique : elle était davantage tournée vers la classe ouvrière et délaissait les étudiants. Après la mort de Mao Tse Tung et la prise de conscience de ce qu’il se passait en Chine, j’ai eu le sentiment que ce soutien inconditionnel devenait de plus en plus problématique. J’ai donc quitté cette organisation.

Un autre élément qui a beaucoup joué, ça a été la question du féminisme. Les mouvements des femmes émergeaient alors partout. J’ai participé aux groupes de défense du droit à l’avortement du Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (MLAC) — j’ai d’ailleurs dû aller en Angleterre pour avorter —, sans toutefois m’engager vraiment. Mais je sentais ces enjeux et voyais qu’ils n’étaient pas considérés à leur juste valeur au sein de mon organisation : il y avait cette idée que c’était un mouvement de petites bourgeoises, que l’important était la contradiction principale, c’est-à-dire Capital/Travail. Et ça avait des répercussions concrètes ! Dans ma cellule, on avait appris qu’un ouvrier frappait sa femme : avec des camarades, on voulait réagir, mais on nous a dit de nous taire, de ne pas parler de ça, que ce n’était pas essentiel. Même si je ne le formalisais pas, ça m’avait perturbée. Quand je suis arrivée à Paris en 1976, il y avait des militantes maoïstes qui, elles, étaient engagées dans des groupes féministes. J’ai vu assez vite que c’était très compliqué. Ça a fait partie de ma prise de conscience : petit à petit, entre mon engagement syndical, mes expériences féministes et le PCMLF, l’écart s’est creusé. Depuis mon départ de ce parti, je n’ai plus eu d’autre appartenance dans une organisation politique. J’ai considéré que mon engagement syndical suffisait amplement, d’autant que ce n’est pas seulement un engagement syndical de défense immédiate des salariés mais un syndicalisme très ouvert, de transformation sociale. C’était une période de grande ouverture sur le monde, de découverte d’importantes contradictions. Je suis très contente d’être passée par là — tout en gardant en tête les limites et les défauts de cette période et de ces organisations politiques.

Par Stéphane Burlot

Comment avez-vous, sur la base de cette prise de conscience, noué ensuite ces deux engagements, anticapitaliste et féministe ?

Je suis venue au féminisme avant même d’entrer aux PTT. Dans chaque organisation syndicale que je côtoyais, nous organisions une commission femmes. Cet engagement s’est fondé sur l’idée que les inégalités vécues par les femmes au travail sont liées à celles qu’elles vivent dans l’ensemble de la société, y compris dans la sphère privée. S’il existe encore une tolérance sociale en matière d’inégalité de salaires, c’est bien parce qu’on se situe toujours dans cette vieille idée qu’une femme n’est jamais totalement autonome : ce n’est pas grave si elle n’a pas son autonomie financière. En novembre 1995, il y a eu une importante mobilisation sur le droit à l’avortement. On s’était donc dit, avec des copines syndicalistes, que ce serait bien d’essayer d’organiser un événement : les premières Journées intersyndicales femmes datent de 1997 — une journée réunissant différents syndicats : FSU, SUD-PTT et quelques camarades de la CGT. Nous étions une cinquantaine à la Bourse du Travail de Paris ; cette année [2018], nous étions 450 personnes : c’était blindé ! Quels que soient les syndicats, et malgré leurs différences, nous sommes confrontées à des difficultés similaires en tant que femmes — notamment celle de la prise en compte de la question féministe au sein de nos organisations. À la fin de ces journées, nos copines nous disent à chaque fois qu’elles sont regonflées, que c’est une grande bouffée d’air frais. C’est vrai que ça motive de se rencontrer, de parler de nos obstacles et de nos avancées. Ces journées ont contribué à ce que, dans ces trois organisations syndicales, les choses changent. Alors qu’on présente parfois les questions féministes comme de la diversion, ces journées nous ont rapprochées !

« Comment veux-tu que les femmes se reconnaissent dans le mouvement syndical si elles n’y voient que des hommes ? »

Dans un syndicat, la lutte féministe se fait évidemment à tous les niveaux. Celui des revendications de base (à travail égal, salaire égal), mais au-delà : il faut penser nos revendications avec ce qu’on appelle des « lunettes de genre ». Par exemple, la réorganisation des services dans une entreprise n’aura pas forcément les mêmes conséquences pour les hommes et pour les femmes. La question des horaires de début et de fin — l’amplitude de la journée — n’est pas vécue de la même façon si on doit garder des enfants en rentrant chez soi. Il faut être conscients de ces mécanismes dans nos revendications. Au niveau national, il est important d’avoir des têtes féminines. Qu’on le veuille ou non, les images comptent. Comment veux-tu que les femmes se reconnaissent dans le mouvement syndical si elles n’y voient que des hommes ? Mais il faut faire attention : j’ai longtemps été porte-parole de Solidaires ; j’étais souvent la seule femme dans les premières lignes des manifestations ; j’étais un peu l’arbre qui cachait la forêt… J’ai toujours expliqué que la lutte féministe était bien plus complexe que ça : il ne suffit pas d’une femme à la tête pour tout régler ! Ce travail se fait donc autant au niveau local que national. Je raconte toujours — et c’est un peu méchant — que, dans une réunion, lorsqu’un homme part à 17 heures pour chercher ses enfants, il le dit, et tout le monde le note. Lorsque c’est une femme, elle ne dit rien parce que c’est imprégné dans la société. Le syndicalisme n’est pas en dehors de la société, il est traversé par les mêmes tensions et les mêmes contradictions. Mais je continue de penser qu’on devrait être un petit peu plus exemplaires que la société.

Vous avez vécu en première ligne la création de SUD-PTT puis de l’Union Syndicale Solidaires. Quel était alors le besoin de créer une organisation syndicale supplémentaire ?

J’ai adhéré à la CFDT en 1972, quand j’ai commencé à travailler. Pour bien des gens d’alors, c’était le côté autogestionnaire qui comptait véritablement. Pour moi également. Mon adhésion s’est aussi faite en opposition à une CGT à l’époque très marquée par son lien avec le Parti communiste français. La création de SUD-PTT démarre à l’automne 1988 : j’étais à ce moment-là postière aux services financiers de La Poste, à Paris, et responsable de la CFDT-PTT de l’Île-de-France. Avec certains militants, nous étions dans ce qu’on pourrait appeler l’opposition à la ligne nationale de la Confédération, dirigée par Edmond Maire. Il y avait des débats tendus mais on pensait qu’on pouvait rester dans la CFDT, s’opposer, être minoritaires et continuer à faire le syndicalisme qu’on voulait, bref, qu’on pouvait coexister au sein de la même organisation. À l’automne 1988, deux conflits en région parisienne vont jouer un rôle essentiel. D’abord, celui des hospitaliers et plus précisément des infirmières. C’était un milieu peu syndiqué ; or, là, il y avait un gros mouvement social, avec des grèves, des actions et des manifestations, ainsi qu’une coordination d’infirmières réunissant des syndiqués et des non-syndiqués. Cette forme d’organisation partait de l’idée que ce sont celles et ceux qui sont en grève et qui sont directement concernés qui doivent prendre les décisions dans la lutte. Les coordinations existaient déjà, notamment avec celles des cheminots en 1986, mais celles de la santé ont donné une ampleur importante au mouvement. Ensuite, il y a eu le mouvement des « camions jaunes » à La Poste. C’étaient ces camions jaunes qui transportaient le courrier entre les centres de tri et les bureaux de poste. Là encore, le mouvement a démarré avec une coordination regroupant syndiqués et non-syndiqués décidant eux-mêmes des modalités de la lutte.

Par Stéphane Burlot

Au sein de la CFDT, le secteur de la santé soutenait la coordination des infirmières et le secteur PTT soutenait les camions jaunes. C’est là que nous avons eu une vraie rupture avec la direction nationale. Celle-ci affirmait que les coordinations étaient des outils anti-syndicaux, qu’ils affaiblissaient nos organisations et qu’il ne fallait pas les soutenir. Pendant ce temps, la situation chez les camions jaunes se détériorait : le ministère des PTT refusait d’ouvrir les négociations, espérant que le mouvement s’arrêterait de lui-même. Manque de chance, il s’est étendu et durci, avec des blocages de centres de tri. Au bout de trois semaines, le ministère a ouvert les négociations. En tant que responsable régionale, j’ai participé à ces négociations. Un jeudi soir, on s’était quittés avec le reste de la CFDT en se donnant rendez-vous le lendemain pour finir les négociations ; le lendemain matin, j’entendais à la radio que la CFDT appelait à la reprise du travail, sans même en parler avec les militants, et encore moins avec les grévistes ! Nous avons immédiatement dénoncé cette décision et rappelé que c’était aux salariés de décider de leur lutte. Mine de rien, c’était une décision difficile à prendre… Tout cela s’est cristallisé la même année au moment du Congrès confédéral de Strasbourg. Au cours de son intervention, Edmond Maire a lancé « Il y a des personnes qui n’ont plus leur place à la CFDT, il y a des moutons noirs » ; lorsque je suis intervenue, j’ai été huée et interrompue. Trois jours plus tard, nous étions convoqués, nous les responsables des PTT-Paris, par la Fédération CFDT-PTT, pour nous informer que nous n’étions pas formellement exclus (les statuts ne le permettant pas) mais qu’on nous enlevait nos mandats. Ils ont fait la même chose à la santé. On a perdu tous nos moyens : plus de local ni de moyen d’imprimer des tracts. Ce fut un coup dur. On avait été élus par nos adhérents : on l’a vécu comme un coup de force anti-démocratique.

« On a perdu tous nos moyens : plus de local ni de moyen d’imprimer des tracts. On avait été élus par nos adhérents : on l’a vécu comme un coup de force anti-démocratique. »

Le soir même, on s’est réunis avec nos différents adhérents et on a décidé de créer un nouveau syndicat. Fin décembre 1988, on a déposé les statuts avec l’idée qu’il était peut-être encore possible de revenir à la CFDT : on voulait montrer qu’on avait vraiment franchi le pas mais qu’on était prêts à dissoudre notre syndicat s’ils retiraient leurs sanctions. On a cherché un nom… On a trouvé « SUD » : Solidaire, Unitaire, Démocratique. Je n’étais pas très convaincue mais on devait faire vite. Avec le temps, on s’est dit que c’était un bon coup de communication : ce nom est facile à mémoriser — les sigles syndicaux sont parfois bien compliqués… — et, à cette époque, les gens qui débutaient leur carrière sur Paris venaient souvent du sud de la France (c’est d’ailleurs un camarade toulousain qui a trouvé le nom). En parallèle, on avait une autre échéance importante : les élections professionnelles dans les PTT (La Poste et France Télécom) en mars 1989. Si la CFDT maintenait ses sanctions, on pensait donc présenter notre propre liste. C’est ce qu’on a fait, puisque la CFDT n’a pas bougé d’un fil. Et ça a plutôt bien marché : à Paris, on a fait 15 %, dans mon service, 20 % : c’était énorme !

Et pourquoi n’avoir pas rejoint FO, voire même la CGT ?

FO, ce n’est pas notre type de syndicalisme… Quelques militants de chez nous avaient déjà été à la CGT et avaient été plus ou moins écartés. Comme je le disais, la CGT était alors très stalinienne : on ne se sentait pas d’y aller. On voulait continuer le syndicalisme qu’on faisait à la CFDT et on savait qu’on ne le pouvait pas au sein de la CGT. D’ailleurs, elle a sorti des tracts, à ce moment, pour dire que SUD était une pure création de la CFDT en vue d’affaiblir la CGT. Notre pari était assez audacieux : les PTT représentaient alors 450 000 personnes — un gros secteur de la fonction publique.

Vient ensuite la rencontre avec le Groupe des Dix…

Tout à fait. En 1981, à l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand, un syndicat des organismes agricoles avait contacté d’autres syndicats automnes : ils furent dix à répondre à l’appel puis à se réunir de façon régulière. Au début, il s’agissait d’un club informel. Ces syndicats « autonomes » avaient décidé de se rassembler pour pousser le gouvernement à respecter leurs revendications. Ils ont rapidement pris contact avec la CGT, la CFDT et FO : tous leur ont répondu d’entrer plutôt dans leur syndicat… Dès le mois de janvier 1989, au moment de la création de SUD, l’un des fondateurs de ce Groupe des DixGérard Gourguechon, nous a contactés. Ils avaient lu notre histoire dans la presse, nous avaient trouvé combatifs et voulaient nous voir. Au début, on était assez réservés : venant de la CFDT, les syndicats non affiliés étaient à nos yeux quasiment tous des jaunes ! Les interventions et le travail de Gérard Gourguechon ont été très importants de ce point de vue. Au même moment débutait une grève très radicale aux impôts. Les gens payaient en chèque — il n’y avait pas de prélèvements — et le syndicat de Gérard a décidé de piquer les chèques pour les garder pendant plusieurs mois. Ils ont fait la preuve de leur combativité : ça a beaucoup contribué à changer l’image qu’on avait de ces syndicats autonomes. On voyait qu’ils étaient comme nous, des syndicalistes qui se battaient, se confrontaient même au gouvernement socialiste — alors que, traditionnellement, les salariés aux impôts votaient PS. Ils étaient confrontés à un pouvoir qui ne les écoutait pas : ça les a radicalisés. En parallèle, à la création de SUD-PTT, on avait inscrit dans nos statuts qu’on ne voulait pas rester un syndicat exclusivement réservé aux PTT. On venait d’une Confédération : l’interprofessionnel était très important pour nous. C’est ainsi que SUD-PTT a très vite intégré le Groupe des Dix, en se disant qu’on n’avait rien à perdre à aller avec eux. Notre relation est d’abord restée assez informelle : on se réunissait régulièrement, on s’entraidait, mais sans obligations.

Par Stéphane Burlot

Comment êtes-vous parvenus à composer avec cette hétérogénéité et à construire un seul et même outil accepté et partagé par tous ?

L’histoire de SUD-PTT et de Solidaires s’est construite au fil des mobilisations et des conflits sociaux. Développer un nouvel outil syndical interprofessionnel à partir d’histoires différentes était un vrai pari. On voulait tenter de prendre le meilleur de chaque tradition syndicale. Ça a été un travail long et progressif. La mobilisation de 1995 a été décisive : c’était le plan Juppé, avec une immense mobilisation aux mois de novembre et décembre. Entretemps, on était passés à 17 organisations dans le Groupe des Dix. Tous, sans exception, avec nos histoires différentes, étions du bon côté : contre le gouvernement. Ce mouvement terminé, une partie des cheminots a décidé de quitter la CFDT pour constituer SUD-Rail, en 1996. La même année s’est créé SUD-Éducation. Dans les deux cas, ce sont les militants qui ont décidé de partir de la CFDT, en opposition avec la ligne défendue par Nicole Notat, à savoir le soutien d’un gouvernement de droite ! Ça a créé des discussions voire des tensions avec les membres historiques du Groupe des Dix, mais on a eu collectivement l’intelligence de surmonter cette situation : on devait travailler ensemble. En sont sortis des statuts et des textes fondateurs, puis une période de rodage. Ces statuts font la singularité de Solidaires : un syndicat/une voix, peu importe le nombre d’adhérents. Chaque syndicat a un poids équivalent aux autres. Il y aussi le consensus comme mode de prise de décision et le droit de véto exceptionnel, auquel un syndicat peut recourir afin de s’opposer à une décision qu’il estime contraire aux choix et principes de son syndicat (en 10 ans, je ne l’ai vu appliqué qu’une seule fois).

« On ne peut pas penser ce qui se passe dans le monde du travail (la précarisation, les droits supprimés, les statuts, etc.) sans penser ce qui se passe dans l’ensemble de la société. »

À la CFDT, on était tout le temps minoritaires ; c’est un schéma où la majorité et la minorité sont fixées et où les choses ne bougent pas. On ne voulait plus de ce fonctionnement. Les syndicats autonomes, de leur côté, ne voulaient pas être rattrapés par une confédération qui leur dirait ce qu’ils devaient faire. C’est là-dessus qu’on a fondé le principal consensus de notre organisation. On a déposé les statuts, créant ainsi l’union syndicale interprofessionnelle (elle s’appelait alors « Groupe des Dix », même si on était déjà une vingtaine d’organisations ; trois ans plus tard, on a opté pour le nom « Solidaires »). Là encore, ce travail d’élaboration et de rédaction s’est fait en même temps qu’une mobilisation importante, à savoir les retraites, en 2003. Par nos activités au quotidien, on dessinait peu à peu un syndicalisme résolument tourné vers les mouvements sociaux. On avait participé aux marches des chômeurs avec le mouvement AC !, aux marches européennes contre le chômage en 1998 et à la création d’Attac la même année. On ne peut pas penser ce qui se passe dans le monde du travail (la précarisation, les droits supprimés, les statuts, etc.) sans penser ce qui se passe dans l’ensemble de la société. Le syndicalisme n’a pas la réponse à lui tout seul, ni en termes de rapport de force, ni en termes de projets alternatifs. Aussi, en France, on a une longue histoire de subordination des mouvements sociaux, et en particulier du syndicalisme, vis-à-vis des partis politiques. C’était très important de se sortir de ça. C’est notamment au nom de ça que, durant la décennie mitterrandienne, le syndicalisme s’en était remis aux pouvoirs politiques : le lien avec le mouvement social nous protège de cette mise sous tutelle.

En regardant les chiffres de syndicalisation, en France et de nos jours, on a le sentiment que le déclin est une fatalité. Au premier rang des explications généralement apportées se trouve « l’institutionnalisation » du syndicalisme. Comment le lien avec les institutions est-il devenu un obstacle au travail syndical ?

Si on parle d’institutionnalisation au sens de participation aux élections, il faut savoir que la question de se présenter ou non ne s’est jamais posée chez nous — ce qui ne veut pas dire qu’on n’a pas eu de discussions sur le rôle des institutions. Quand s’est créé SUD-PTT, la première chose qu’on s’est dite est qu’il y avait les élections professionnelles dans trois mois et qu’on devait être capables de s’y présenter. Cela pour deux raisons. La première, c’est que l’une des principales tâches du syndicalisme est la défense immédiate des revendications des salariés. Et si les espaces qui servent à ça ont leurs limites, cela fait partie intégrante du boulot de syndicaliste d’y être. La deuxième raison, c’est que l’élection mesure la représentativité — c’est tout sauf négligeable. En 1989, à nos premières élections, le fait qu’on ait réussi à faire 4,97 % au niveau national, dans une administration de 450 000 personnes à l’époque, et 15 % en région parisienne, a été la confirmation que notre projet syndical avait une assise. Ces voies institutionnelles nous ont donc donné des moyens. Par exemple, tous les locaux de SUD-PTT étaient disponibles grâce à la représentativité qu’on avait acquise — le droit syndical, le téléphone et l’envoi postal gratuit venaient également de là.

Par Stéphane Burlot

Ça nous amène à la question des permanences syndicales et des heures de décharge, en discussion au sein de Solidaires. Il y a des structures qui refusent les temps de permanence complets (SUD-Éducation notamment) et c’est une position qui ne me gène pas du tout. Mais à SUD-PTT, on a vu ça comme un choix d’efficacité : au début, je disais que je ne serai pas permanente mais demi-permanente, puis j’ai vu que ça ne fonctionnait pas : si tu n’es au boulot que la moitié du temps, c’est difficile de faire autre chose à côté et, du reste, ça génère plus de travail pour les collègues. Mais c’est important d’avoir des temps maximums, des limitations. J’ai souvent dit en rigolant que j’étais une affreuse bureaucrate. Il y a des gens qui ne sont pas permanents syndicaux et qui peuvent être d’affreux bureaucrates aux fonctionnements tout sauf démocratiques et, à l’inverse, j’ai connu des permanents qui ont parfaitement fait vivre la démocratie. Il y a un élément de classe dans cette réflexion : un prof d’université n’a pas forcément besoin d’être permanent mais un facteur ou une factrice n’a pas de marge de manœuvre — il a des petits chefs qui sont là pour le contrôler, il doit être irréprochable et ne peut donc quasiment pas faire de syndicalisme durant son temps de travail. Dans ce cas, sans un temps de permanence, ce sera toujours les mêmes qui auront des responsabilités dans le syndicat — c’est-à-dire ceux qui ont un boulot qui leur permet de faire du syndicalisme sur leur temps de travail. Le risque, après, étant de n’avoir que des « supers » militants  ! Or l’un des enjeux du renouvellement est de sortir de ces figures militantes, certes efficaces mais qui ne permettent pas de s’étendre.

« Partis politiques et syndicats ne sont pas la même chose et il n’y a pas de hiérarchie : chacun a sa place ! »

Le patronat français joue sur deux registres. À la fois sur la répression, avec un nombre considérable de licenciements de militants syndicaux, et sur la carotte — en utilisant les acquis en termes de négociation et d’instances syndicales pour imposer ses vues.  Depuis des années, on a vu se mettre en place des espaces dits « de négociation » qui accaparent beaucoup le temps des militants, au détriment du terrain. Le regroupement en une seule instance des CHSCT et des comités d’entreprises, voire des délégués du personnel, va renforcer complètement la professionnalisation. Les personnes ayant des mandats syndicaux seront moins nombreuses mais auront plus d’heures de réunions. Ce n’est pas nouveau, mais il y a là un coup d’accélérateur. Quand on parle d’institutionnalisation, on parle de la professionnalisation du militant. On peut avoir les meilleurs textes et les meilleures garanties politiques, il faut rester vigilant en permanence : le risque de la professionnalisation est un processus lent, quotidien, subtil. Ce constat nous pousse à rechercher des remparts à cette trop forte institutionnalisation. Lorsqu’on se constitue en syndicat, c’est avec l’idée qu’il faut revenir à un syndicalisme radical et de terrain. De là notre volonté de soutenir les coordinations, les assemblées générales dans les luttes, les consultations, toutes ces pratiques qui ont existé dans l’histoire du syndicalisme. Lors de la réforme des PTT, nous avions décidé de distribuer l’intégralité du texte de la réforme avec nos commentaires en marge dans tous les services de la Poste et des télécoms : ça ne s’était jamais fait. Cela signifiait donner aux gens la possibilité de former leur avis : ça a été un atout de poids pour mobiliser dans les bureaux de poste.

Notre projet syndical essaie d’allier une ligne politique radicale et combative en s’appuyant sur les mobilisations avec des valeurs fortes. Lorsqu’il s’agit de services publics, de lutte contre la précarité, contre le racisme et le machisme, pour la Sécurité sociale, ce n’est rien d’autre que de la politique. Nous avons rejeté dès le début cette idée que le parti politique donnait la vision générale et que le syndicat faisait la tambouille des revendications quotidiennes : partis politiques et syndicats ne sont pas la même chose et il n’y a pas de hiérarchie : chacun a sa place ! La décennie mitterrandienne, malgré quelques mesures progressistes avant le tournant austéritaire de 1983, est marquée par un affaiblissement très important du mouvement syndical, toutes tendances confondues. Une forte institutionnalisation a conduit — consciemment ou non — à s’en remettre totalement au gouvernement socialiste, avec l’idée que c’était notre camp qui gouvernait et qu’il ne fallait donc pas le gêner avec des luttes ! Je caricature à peine… C’était une décennie où l’on ne pouvait plus se dire anticapitaliste, où le journal Libération titrait « Vive la crise ! » et où un Bernard Tapie devenait ministre ! Mais il y a bien sûr d’autres raisons à ce recul du syndicalisme, et notamment la perte, avec la désindustrialisation, de gros bastions de l’industrie comme la sidérurgie.

Par Stéphane Burlot

Dans les statuts fondateurs de Solidaires est inscrite l’idée que ce syndicat a pour objet de rassembler mais que « ce rassemblement n’est pas une fin en soi, c’est une étape pour être plus fort.e.s ensembles ». Comment comprendre cette phrase ?

Le syndicat est d’abord un outil, ce n’est pas une fin en soi. La CFDT était un outil qui a perdu, à nos yeux, son utilité lorsqu’ils nous ont viré ; on a fait un autre outil ! Mais si, un jour, ce que j’appelle le syndicalisme de lutte — dans lequel je mets Solidaires, la FSU et la CGT — pouvait se rassembler dans un cadre commun, ce serait plus intéressant en termes de rapports de force. Mais les conditions ne sont à l’heure qu’il est pas du tout remplies. C’est une idée de la CGT, d’ailleurs : ils veulent un « syndicalisme rassemblé ». Il y a différents types de syndicalisme et il faut assumer ces différences ; en tout cas, je continue de penser que le syndicalisme est un outil irremplaçable : il va donc falloir trouver un moyen de faire vivre un syndicalisme qui ne parle pas à la place des salariés, qui est à leur écoute et prend en compte la situation de travail.


Photographies de bannière et de vignette : Stéphane Burlot


REBONDS

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Ballast

Thu, 26 Jul 2018 17:42:18 +0200

Mai Masri : « Sans la caméra, les faits n’existent plus »


Entretien inédit pour le site de Ballast

Nous retrouvons la cinéaste Mai Masri à Aubervilliers — née en Jordanie d’un père palestinien et d’une mère texane, élevée à Beyrouth, elle est, depuis le début des années 1980, l’auteure de onze films. La quatrième édition du festival Ciné-Palestine a récemment consacré une rétrospective à son œuvre documentaire et fictionnelle. Le cinéma, écrivit-elle un jour, « est devenu un moyen de recréer la Palestine et de donner un sens à nos vies déracinées». C’est donc, à l’heure où Gaza n’en finit pas de compter ses morts, de neuvième art et de résistance à l’occupation dont nous parlons : un art visant à « prendre le contrôle de la narration » face aux récits en place ; un combat que les Palestiniennes investissent chaque jour un peu plus.


Vous dites que la moitié des films palestiniens sont réalisés par des femmes : vraiment ?

Ce sont mes statistiques — la proportion de réalisatrices est peut-être bien plus élevée ! Lorsque j’ai commencé à tourner, dans les années 1980, j’étais la seule et unique réalisatrice palestinienne. J’étais aussi la seule chef-opératrice et la seule monteuse. Aujourd’hui, il y a tant de femmes palestiniennes qui réalisent ! Je ne crois pas que ce soit parce que les femmes sont devenues plus libres qu’elles réalisent des films, c’est parce qu’elles s’affirment davantage dans tous les milieux, et spécialement dans le domaine de la culture. Elles se sont affirmées en menant des mouvements populaires qui défendaient leurs propres luttes. Ce n’était pas facile, et ça ne l’est toujours pas. Le cinéma, en tant qu’outil d’expression puissant, est un moyen pour les femmes de s’exprimer. Pourquoi la proportion de femmes réalisatrices en Occident est-elle si faible ? Il devrait y en avoir beaucoup plus. Pourquoi, en France et aux États-Unis, les réalisatrices sont-elles moins visibles ? À Hollywood, elles représentent moins de 10 % des réalisations: pouvez-vous le croire ? En Palestine, les femmes deviennent de plus en plus fortes grâce à leurs luttes politiques et sociales. Aussi, elles jouent un rôle primordial pour la société puisque les hommes sont souvent en prison. Depuis les premiers moments de la Révolution palestinienne, dans les années 1970, les femmes se sont engagées dans la lutte. Ça les a poussées à créer leurs propres luttes.

En 1980, à Naplouse, vous avez fait une rencontre qui allait donner naissance, en 2017, à votre premier long métrage de fiction, 3000 Nuits : pourquoi tant de temps après ?

« Cette histoire de femme qui donne naissance tout en étant enchaînée est un symbole de toute la Palestine et de l’occupation. L’occupation et la prison, c’est la même chose. »

Quand j’ai filmé la première intifada à Naplouse, c’était la première fois que je revenais en Palestine caméra à l’épaule. Ça a été pour moi une expérience très forte ; je pouvais enfin mettre un visage sur la Palestine. Auparavant, elle avait toujours été une sorte de rêve. Là, elle devenait réalité à travers la terre, à travers les gens. Je découvrais des liens réels entre ma ville, Naplouse, et moi. J’ai rencontré beaucoup d’activistes durant la première intifada. L’un d’entre eux était une femme qui avait été prisonnière en Israël. Elle m’a raconté son histoire, celle d’une mère qui a donné naissance à son enfant dans l’enceinte de la prison. Je l’ai trouvé fascinante, très émouvante. Particulièrement lorsqu’elle m’a décrit ses conditions de détention. J’ai été très choquée d’entendre que, pendant l’accouchement, elle avait été menottée à son lit, entourée de soldats armés. Elle m’a ensuite raconté comment elle avait élevé son enfant derrière les barreaux, avec ses camarades de cellule : toutes sont devenues les mères de l’enfant. Cette histoire a occupé mon esprit durant des années et des années. J’ai rencontré d’autres prisonnières et me suis dit : si un jour je fais un film de fiction, je dois raconter cette histoire car elle est tellement puissante, tellement humaine ! Cette histoire de femme qui donne naissance tout en étant enchaînée est un symbole de toute la Palestine et de l’occupation. L’occupation et la prison, c’est la même chose. Mais cette histoire est aussi une lueur d’espoir ! C’est pour ça que j’ai voulu que le personnage s’appelle Nour : « lumière », en arabe. D’ailleurs, le véritable nom de l’enfant de cette jeune femme, c’est « Palestine ». Incroyable, non ? Parfois, la réalité est si forte ! Parfois, les coïncidences sont bien trop frappantes pour ne pas en faire un film.

Le jour de son deuxième anniversaire, Nour, dans votre film, est repris à sa mère par les soldats israéliens. Est-ce un phénomène courant dans les prisons ?

C’est très commun. 3000 Nuits laisse cela en suspens : on ne sait pas vraiment où va aller Nour. J’ai voulu garder ce suspens intact parce que la mère ne sait bel et bien pas où va aller l’enfant : dans les bras de son père ? des Israéliens ? La question reste sans réponse. D’ailleurs, les soldats font pression sur la mère pour qu’elle collabore afin que l’enfant ne soit pas abandonné, qu’elle puisse le garder plus longtemps. Mais elle prend la décision de ne pas collaborer et décide d’en payer le prix.

Comment ont évolué les prisons israéliennes pour femmes, depuis cette rencontre ?

Il y a eu quelques changements dans les prisons, c’est vrai. Mais pas de changements majeurs. Les conditions sont même pires par certains aspects. Dans les années 1960, les prisonnières n’avaient rien : ni papier, ni livre, ni de quoi écrire, rien. Elles devaient se battre pour tout à chaque instant. Ça a changé car il y a eu beaucoup de mouvements de contestation. À l’époque, les prisonniers criminels et les prisonniers politiques partageaient la même cellule. Ça aussi, ça a changé. Cela crée beaucoup de conflits quand un drogué, un pédophile ou un tueur côtoie dans la même cellule un prisonnier politique palestinien. Mais, selon moi, ils ont été séparés pour une autre raison : en 1980, durant le massacre de Chatila au Liban, j’ai compris à travers des recherches et des témoignages que bien des prisonniers israéliens étaient devenus solidaires de la cause palestinienne. Ils respectaient les Palestiniens malgré leurs divergences politiques. L’emprisonnement conduit au respect ; personne n’a parlé de ça. Voilà pourquoi j’ai trouvé intéressant de me concentrer sur ces détails auxquels personne ne porte d’intérêt.

Extrait du film 3000 Nuits, sorti en 2015 (2017 en France)

Les femmes et la jeunesse sont très présentes dans vote œuvre : que vous inspire la lutte d’Ahed Tamimi, arrêtée fin 2017 pour avoir giflé un soldat de l’occupation après que l’un de ses cousins a été gravement blessé à la tête ?

Elle est un symbole de la jeunesse et de cette nouvelle génération qui n’a pas oublié la Palestine, qui veut continuer la lutte même s’il faut en payer le prix fort. Elle représente ces jeunes femmes qui symbolisent la force et le courage. Car il en faut du courage pour frapper un soldat israélien… D’ailleurs, il l’avait bien mérité, cette claque ! (rires) C’est surréaliste de voir qu’une simple claque a mené cette jeune femme en prison. Elle a vu des gens de sa famille être arrêtés, tués. Ahed Tamimi incarne la résistance civile non-armée et cela inquiète l’armée israélienne et le gouvernement : cette résistance rappelle la première intifada, qui, en tant que mouvement non-armé, avait grandement changé le regard porté par l’opinion publique sur les Palestiniens. Des gens du monde entier se sont enthousiasmés à la vue de ces femmes et de ces enfants qui se battaient contre des hommes armés alors qu’eux-mêmes ne l’étaient pas. En tant que réalisatrice, j’ai pu observer ces changements. Quand j’ai commencé à faire des films dans les années 1980, les Palestiniens ne savaient pas quoi faire des images, ils avaient peur qu’elles soient utilisées contre eux, particulièrement dans les camps de réfugiés. Ceux qui filmaient sur place étaient des journalistes. Mon mari, Jean Chamoun, et moi étions les premiers réalisateurs sur le terrain. À chaque fois que les Palestiniens voyaient une caméra, et donc un journaliste, le camp était ensuite bombardé par les Israéliens. Ils faisaient donc un lien entre la caméra et le fait d’actualité qui allait être couvert — alors que, lors de la première intifida, avoir une caméra était à la portée de tout le monde. Les Palestiniens ont commencé à filmer pour raconter leur histoire et prendre le contrôle de la narration. C’est un très grand changement. C’est l’une des raisons pour lesquelles il y a de plus en plus de réalisateurs palestiniens.

3000 Nuits a été tourné dans une véritable prison, en Jordanie. Pourquoi ce choix ?

« Les Palestiniens ont commencé à filmer pour raconter leur histoire et prendre le contrôle de la narration. C’est un très grand changement. »

J’ai été très chanceuse de pouvoir filmer dans une véritable prison. J’ai fait beaucoup de recherches, j’ai visité beaucoup de prisons, surtout à l’ouest. C’était très compliqué car les Israéliens ont détruit nombre des prisons qu’ils ont utilisées. Les Américains eux-mêmes ont insisté pour qu’elles soient détruites afin qu’il n’y ait plus de traces, donc pas de mémoire. Détruire la mémoire est une pratique commune chez eux. J’ai eu la chance de trouver cette prison vide, hors d’usage. Mais j’avais besoin d’autorisations car il s’agissait d’une prison militaire : j’ai obtenu un permis de la part de l’armée jordanienne. C’était très important de tourner dans une vraie prison car ça donne aux images une énorme force visuelle : de vrais murs, de vrais barreaux, une lumière authentique, des ombres, etc. Mais, au-delà de ça, tourner dans une vraie prison est important pour le jeu d’acteur : les actrices et l’équipe — majoritairement des femmes — oubliaient qu’il s’agissait d’un film et pouvaient ressentir l’oppression qu’incarnait le lieu. Toutes avaient, dans leur vie personnelle, une expérience de la prison : soit parce qu’elles avaient déjà été emprisonnées, soit parce qu’elles avaient de la famille derrière les murs. Souvent, je demandais aux actrices d’improviser ; elles ont dès lors amené leur expérience personnelle sur le tournage. Avec Gilles Porte, le chef opérateur, on se questionnait beaucoup sur les couleurs : lesquelles choisir ? quelle lumière ? quelles ombres ? Je voulais qu’il y ait une approche poétique dans ce film, même s’il est difficile de le faire dans pareilles conditions… Mais Gilles est un artiste et nous avons pu rendre ce film poétique. Il y a peu de dialogues mais beaucoup de paroles visuelles. Quand l’oiseau fictif apparaît de plus en plus réel à côté de Nour endormi sur le sol, c’est un moment magique ! Le son aussi était important. Je voulais garder les sons de la prison : les chaînes, les serrures, les marches, les portes qui se ferment…

Travailler avec un enfant de 2 ans sur un tel tournage a dû être particulièrement délicat. Que lui avez-vous expliqué ?

Il ne savait même pas ce qu’était une caméra ! Pour lui, c’était une découverte permanente. Nous devions être patients avec lui — les documentaires que j’avais déjà réalisés sur et avec les enfants m’ont beaucoup préparée. Dans la fiction, on a une grande équipe, beaucoup d’acteurs ; on doit être prêts quand l’enfant est prêt. Pour la scène d’anniversaire, nous devions faire une seule prise mais tantôt il n’était pas de bonne humeur, tantôt il fallait attendre qu’il dorme pour filmer les scènes de sommeil. Les sons de la prison étaient assez perturbants pour lui. Mais il a beaucoup aimé cette expérience. Tout le monde prenait soin de lui : il dit souvent à son père qu’il veut y retourner aujourd’hui ! Ici, c’est très compliqué de tourner avec un enfant de 2 ans. Personne ne le fait. Dans d’autres pays, ou à Hollywood, on conseille d’avoir des jumeaux : quand l’un des deux dort, l’autre peut être sur le tournage ! C’était très fatigant de trouver des astuces pour retenir son attention durant deux semaines.

Par Stéphane Burlot

Vous invitez même les enfants à prendre la caméra, comme on le voit dans Les Enfants de Chatila. Ils apparaissent pleinement conscients de la situation et portent un regard très mûr.…

J’ai réalisé une trilogie documentaire sur les enfants. Le premier film était Les Enfants du feu, tourné à Naplouse avec un garçon de 12 ans et une fille de 11 ans. Tous deux très mûrs pour leur âge. Le fait de vivre sous occupation et d’entendre ses parents ne parler que de ça, le fait que la télévision soit toujours branchée sur les chaînes d’information, que leurs parents soient allés en prison, qu’ils soient allés leur rendre visite, que leur maison ait été détruite… tout cela fait qu’on grandit tous les jours, et très vite. J’ai fait beaucoup de recherches sur l’enfance, j’ai rencontré beaucoup d’enfants et j’ai choisi ceux que je voulais finalement suivre : les plus bavards, les moins timides. Dans mon second film, Les Enfants de Chatila, je voulais voir à travers leurs yeux, leur imagination, leurs rêves : c’est pour ça que je leur ai tendu la caméra — c’était alors une idée neuve. J’avais visité le camp de Chatila, étudiante : les réfugiés se représentaient la Palestine comme un rêve. Quand les Israéliens ont tout détruit en 1982, Chatila est devenu un symbole de l’exil, un symbole très triste, de massacre, de déplacement. J’ai voulu filmer les enfants avec leur passé. Le garçon que j’ai choisi, Issa, m’a beaucoup émue ; j’avais rêvé de lui avant même notre rencontre, c’est très étrange. Un garçon remarquable. Il a été victime d’un accident de voiture et a perdu la mémoire. Il parle très lentement, il me raconte souvent ses rêves ; il est spécial. Il représente les enfants du camp, certes, mais il est différent et c’est ce que j’ai aimé. Il essai de se rappeler, de retrouver la mémoire du passé. C’est très symbolique…

« Ces rêves créent leur propre identité. C’est pour cela que la cause palestinienne peut être préservée, peut rester vivante, spécialement dans les camps de réfugiés. »

Dans le troisième film, Rêves d’exil, j’ai creusé cette idée, mais en suivant deux filles d’un autre camp, celui de Dheisheh, à Bethléem. Je suis allée filmer la libération du Sud-Liban car j’avais entendu dire que les Palestiniens se rendaient à la frontière. C’était très difficile d’inscrire l’histoire de ces filles dans une narration sans aborder le contexte historique. Quelques jours après notre passage, la frontière est devenue une zone militaire très surveillée ; s’y rendre était difficile pour les Palestiniens, qui risquaient de se faire tuer. Nos images sont devenues des témoins importants : sans la caméra, les faits n’existent plus —  elles incarnent une forme d’espoir pour les Palestiniens. Tous mes films ont été réalisés pendant des guerres ou à des moments clés, et les séquences que j’ai filmées à la frontière font désormais partie de l’Histoire : c’est donc un sentiment extraordinaire qui me traverse à chaque fois que je tourne. À ce moment-là, j’ai d’ailleurs beaucoup pleuré, et mon équipe aussi. Dans le film, il y a cette jeune fille à Chatila, la poétesse ; sa manière de choisir ses mots et de s’exprimer est en contraste considérable avec la réalité. Nombre de mes films sont construits sur ce contraste puissant entre imagination et réalité. L’imagination des jeunes Palestiniens et leurs rêves d’une Palestine vivante tranchent avec la dureté de la réalité. Ces rêves créent leur propre identité. C’est pour cela que la cause palestinienne peut être préservée, peut rester vivante, spécialement dans les camps de réfugiés.

En quittant Beyrouth, assiégée par l’armée israélienne en 1982, l’OLP a perdu l’ensemble de ses images d’archives, confisquées à la frontière. Avez-vous connu semblable mésaventure ?

Non, car nous avons amené nos images en France. J’ai fait un film avec Jean Chamoun, Sous les décombres, réalisé avec le CNRS et un laboratoire français. Les nôtres ont donc été sauvées mais beaucoup d’archives ont été confisquées, oui. Mon mari a souvent travaillé sur la Révolution palestinienne avec l’Institut palestinien ; nombre de ses images ont été perdues — mais l’un de ses films a été sauvé, un film très important qu’il a réalisé avec Mustafa Abu Ali, Tel al-Za‘atar. J’ai le pressentiment que les choses vont changer, que les images vont ressurgir. Quantité de pays à travers le monde s’intéressent aux archives de l’histoire palestinienne et, même, les restaurent. Ce n’est pas aussi tragique que ce que l’on croit, finalement.

Extrait du film 3000 Nuits, sorti en 2015 (2017 en France)

Votre mari a également réalisé un film sur les prisons pour femmes palestiniennes, Terres des femmes.

C’est l’histoire de Kiffah Afifi, une Palestinienne qui vient du camp de Chatila, emprisonnée dans le Sud-Liban. C’est un très beau film et c’est un document historique. Car cette prison, celle de Khiam, a été détruite par l’armée israélienne en 2006. C’est donc l’un des nombreux films qui peuvent nourrir l’Histoire, et c’est le seul sur Khiam. Voilà le pouvoir du documentaire. C’est ce que j’ai appris : les films, qu’il s’agisse de documentaires ou de fictions, proviennent du réel.

Quelle différence faites-vous entre le documentaire et le reportage de type journalistique ?

Une très grande différence. Les reportages se focalisent souvent sur la violence et les massacres, et ce dans un laps de temps très court. Les documentaires apportent de l’humanité en se concentrant sur les personnages et la narration. Ce que j’aime particulièrement avec le documentaire, c’est de pouvoir faire autre chose qu’un simple entretien avec l’autre : raconter une histoire, l’histoire des gens, c’est entrer en relation avec eux, mettre une histoire vraie sur un visage. Les informations télévisuelles restent importantes car elles permettent de savoir ce qu’il se passe dans le monde, mais les gens oublient les informations brutes puisqu’elles défilent en continu. Il y a trop d’images à intégrer. Nous devons apporter quelque chose de sensible pour contrer l’oubli. Le documentaire de cinéma, on le vit, on le ressent, on a l’impression de connaître les personnages, on se soucie d’eux. Pour conserver l’Histoire, il y a aussi les livres, mais les livres ne transmettent pas l’histoire intime des personnages : dans le documentaire, leur histoire est écrite avec leur propre voix et leur propre pensée. De plus en plus de jeunes, qui n’aiment pas lire, s’intéressent aux documentaires, se questionnent et veulent comprendre. Il faut un lieu pour qu’ils puissent s’interroger, et c’est le cinéma.

Quelle a été votre réaction en apprenant que 3000 Nuits avait été censuré par la mairie d’Argenteuil, lors de l’édition 2016 du festival Ciné-Palestine ?

« C’est également arrivé en Italie : le film avait été programmé à l’université Roma Tre et on m’a annoncé, alors que j’étais dans l’avion, que la projection avait été annulée à la demande de l’ambassade d’Israël. Incroyable ! »

J’ai d’abord été très surprise, parce que c’est la première fois que l’un de mes films est censuré en France depuis les années 1960 ! Mais, à Argenteuil, ils avaient aussi censuré Le Sociologue et l’Ourson sur le mariage gay, en même temps que le mien : c’était drôle, au final. Tout cela a créé une sorte de lien entre ces deux films. On a pu voir fleurir des articles sur cette censure dans les médias et des pétitions ont été signées. Une marche a même été organisée dans un parc, avec des mégaphones ! Nous avons marché avec l’équipe, les producteurs, le distributeur, toutes les associations. Nous avons finalement projeté le film à la MJC d’Argenteuil avec le festival Ciné-Palestine. La première a eu lieu en présence de Ken Loach à l’Institut du monde arabe, c’était incroyable ! La censure organisée par la mairie aura été une belle opportunité pour promouvoir le film ! C’est également arrivé en Italie : le film avait été programmé à l’université Roma Tre et on m’a annoncé, alors que j’étais dans l’avion, que la projection avait été annulée à la demande de l’ambassade d’Israël. Incroyable ! J’étais choquée. Dans la même nuit, en guise de protestation, on a montré le film dans trois lieux différents de Rome. Les journaux en ont beaucoup parlé : la censure réveille les gens. Le cinéma n’est pas seulement un art, c’est un art qui prend part aux luttes.

Depuis fin mars 2018, une centaine de Palestiniens ont été tués lors des manifestations à Gaza pour le droit au retour sur leurs terres. La thématique du festival Ciné-Palestine a cette année rendu hommage à la Nakba de 1948. Que vous évoquent ces récents évènements ?

Beaucoup de choses. La Marche du retour a lieu aujourd’hui à Gaza mais elle a commencé au Liban dans les camps de réfugiés. Mon neveu a été touché au cours de cette marche, en 2009, par un sniper israélien — dans le dos, alors qu’il n’était pas armé : il est désormais paralysé, en fauteuil roulant, et beaucoup ont été tués alors. Cette génération qui se bat et prend des risques est animée par la même force qui animait celle de 1948. Les jeunes Palestiniens n’ont pas oublié leurs droits, ce droit au retour — un droit très symbolique. La célèbre citation de David Ben Gourion, « Les vieux mourront et les jeunes oublieront», est totalement erronée : cette marche nous prouve le contraire ! Et spécialement à Gaza, cette prison dans laquelle les gens ne peuvent ni sortir ni entrer, vivant dans des conditions misérables où tout est dévasté : pas d’espoir, pas de nourriture, pas d’eau, rien. Ce ne sont pas juste 150 personnes tuées ; ce sont 20 000 blessés et vivants qui souffrent plus que ceux qui sont morts. Les soldats utilisent des balles explosives — qui causent le plus de dégâts possibles — qui n’existent pas ailleurs. Si on vous tire dans la jambe, il faut la couper ; les soldats israéliens tirent de manière stratégique à ces fins. Par exemple, le joueur de football de Gaza, Mohammed Rabo a perdu ses deux jambes. Ils ont même tiré dans la poitrine d’une infirmière qui portait encore sa blouse ! Ils tirent sur des enfants. Ils tirent dans le dos des gens. Ceux qui se dirigent vers la frontière savent qu’ils vont mourir ou être handicapés à vie. Je me dois, en tant que réalisatrice, de raconter tout ça.


Photographies de Mai Masri : Stéphane Burlot, pour Ballast
Photographie de bannière : blog Échos de Palestine

Traduit de l’anglais par Mélanie Simon-Franza


REBONDS

☰ Lire notre entretien avec Saleh Bakri : « Toute résistance meurt si elle n’est pas aussi culturelle », mai 2018
☰ Lire notre entretien avec Ken Loach, janvier 2018
☰ Lire notre article « Cisjordanie : la résistance, une affaire de femmes », Paul Lorgerie, novembre 2017
☰ Lire notre entretien avec Raoul Peck : « Une bonne partie du monde n’a plus le luxe d’attendre », octobre 2017
☰ Lire notre entretien avec Mohammad Bakri : « Le droit en lui-même est un cri », juin 2017
☰ Lire notre traduction « Pourquoi nous sommes en grève de la faim dans les prisons d’Israël », Marwan Barghouti, avril 2017
☰ Lire notre entretien avec Michel Warschawski : « Il y a une civilisation judéo-musulmane », mars 2017
☰ Lire notre entretien avec Costa-Gavras : « Tous les films sont politiques », mai 2016
☰ Lire notre série « Palestine-Israël, voix de femmes », Shimrit Lee, janvier 2015

Ballast

Mon, 23 Jul 2018 17:30:59 +0200

Récit de grève : une victoire à l’hôpital du Rouvray


Texte inédit pour le site de Ballast

Sotteville-lès-Rouen, en Seine-Maritime. 30 000 habitants et un centre hospitalier psychiatrique au bord de l’explosion : manque de moyens, capacités d’accueil en réduction, patients entassés, diminution du nombre de lits, soignants à bout… Un mouvement, les Blouses noires, s’est formé au début de l’année 2018 pour mettre au jour cette situation intenable. Noires comme le deuil. Mi-mars, les agents hospitaliers déclenchèrent une grève illimitée en intersyndicale ; deux mois plus tard, une partie d’entre eux se mirent en grève de la faim face au silence de la direction et de l’Agence régionale de santé. Leur revendication ? « faire correctement leur travail ». Forte de la solidarité des travailleurs — cheminots, dockers — et en dépit d’une faible couverture médiatique, la bataille fut en grande partie remportée au début du mois de juin. L’Association des usager·e.s et du personnel de la Santé a rencontré ces Blouses noires : récit d’une grève victorieuse.


L’hôpital du Rouvray, c’est principalement 20 unités d’hospitalisation. Dans chacune de ces unités traditionnelles, on est en général deux infirmiers et parfois un aide-soignant. Il n’y a pas toujours de médecin — ceci pour 25 à 30 patients par unité, en moyenne, toutes pathologies psychiatriques confondues. Cela signifie qu’il peut y avoir un schizophrène, un toxicomane, un dépressif, un alcoolique, une personne âgée ou un adolescent dans la même unité… Le patient va dans celle qui est rattachée à son secteur géographique d’habitation (il y en a dix, et deux unités pour chacun). À cela s’ajoute l’Unacor, les urgences psychiatriques, ainsi qu’une unité spécifique « enfants », nommée Rimbaud. Celle-ci comporte environ 15 lits, normalement destinés aux enfants de 3 à 16 ans. Mais il y a des adolescents très difficiles qui ne peuvent pas se retrouver avec des plus jeunes. Ils vont, du coup, dans des services pour adultes, mais leur prise en charge est plus difficile : confrontés à des adultes malades, ils peuvent connaître des expériences qu’ils ne devraient pas vivre… Il y a déjà eu des viols et de la drogue dans l’hôpital. On ne peut pas être partout. C’est vraiment dur, quand on n’est que deux pour 30 patients, d’être toujours vigilant… Enfin, il y a Badinter, l’unité carcérale. La différence avec la nouvelle unité pour détenus, c’est que Badinter est réservée aux séjours courts ou aux petits passages (une crise suicidaire ou un état délirant, par exemple). On a aussi une spécificité « addictologie », pour les addictions en tout genre.

« Installer des patients de 80 ans atteints de la maladie d’Alzheimer dans des lits de camp, dans des bureaux où il n’y a pas de toilettes ni rien, c’est juste inadmissible ! »

Depuis quelques années, l’hôpital s’est dégradé. On a déjà fait une grève, il y a deux ans, où on demandait plus de postes. La direction a proposé de créer un pool de remplacement, mais à partir d’embauches déjà existantes : c’est-à-dire qu’ils ont pioché des soignants dans divers services au lieu de faire de nouvelles embauches… En 2017, il y a eu pas mal de départs en retraite ou de mises en disponibilité qui n’ont pas été remplacés. On a vu les effectifs baisser, les conditions de travail se détériorer : de moins en moins de moyens, de plus en plus de boulot administratif. Ceci au détriment des prises en charge humaines. D’où ça vient ? Ils informatisent tout et ils essaient de tout tracer. On est donc forcés de tout « checker » : quand on donne un médicament on le check, quand on fait des soins on les check. On travaille en quart (du matin, d’après-midi, ou de nuit) et, à chaque fin de quart, il faut qu’on fasse une transmission informatique sur tous les patients puis une transmission orale aux collègues du quart d’après.
 
On en a eu assez. Les majorations de traitement sédatif, parce qu’on va pas pouvoir passer souvent ; l’impossibilité récurrente de rassurer le patient angoissé, parce qu’on n’a pas le temps ou qu’on est que deux pour 30 et qu’on a trois entrées qui arrivent… « On va vous donner 100 gouttes de Loxapac [un anxiolytique, ndlr] en plus, et on verra plus tard. » L’autre problème, c’est la sur-occupation — ça, c’est dans tous les hôpitaux. Installer des patients de 80 ans atteints de la maladie d’Alzheimer dans des lits de camp, dans des bureaux où il n’y a pas de toilettes ni rien, c’est juste inadmissible ! Ce qui devrait changer à l’hôpital, c’est que ceux qui ont le portefeuille se rendent compte du boulot qu’on fait. Qu’on arrête d’être gérés comme une entreprise, mais comme un vrai hôpital avec de vrais gens.

La formation des Blouses noires remonte à janvier 2018. On s’est dit : « L’hôpital va mal, il n’y a pas assez de personnel, on ne travaille pas dans de bonnes conditions. » Un soir, on a décidé qu’il faudrait faire quelque chose. Plus personne n’écoute les syndicats : ils utilisent de trop anciennes méthodes. On a commencé à quatre puis on en a parlé autour de nous. À la base on voulait rester anonymes, faire des actions un peu secrètes pour montrer notre mécontentement ; finalement, on s’est vite rendus publics et le groupe, surtout constitué de personnel paramédical (aide-soignants et infirmiers), a grandi petit à petit.
 Puis on s’est retrouvés confrontés à nos collègues. Quand on a voulu expliquer notre mouvement, on a eu droit à des « Ah ouais, mais non, de toute façon vous le faites pour vous ». Ou encore « Ben non, moi je suis plutôt contente : comme j’ai un boulot, ça me va… » D’accord, mais la conscience professionnelle elle est où, alors ? On ne peut pas dire qu’on fait un boulot correct dans des conditions pareilles, c’est impossible. C’est vrai que parmi les premiers membres des Blouses noires, on était tous plus ou moins militants. Mais on a expliqué notre point de vue : on n’est pas un syndicat, on est ouverts à tous. Tout le monde peut se revendiquer « Blouse noire » s’il le souhaite : soignants, soignés, famille, derrière une même bannière. Les Blouses noires, ce sont des blouses blanches en deuil. Voilà ce que ça signifie.

©AS/Normandie-Actu

On a fait de petites assemblées générales locales, beaucoup de communication, beaucoup de banderoles qu’on disséminait un peu partout pour rallier les gens. À partir du 22 mars [2018], on s’est mis en grève illimitée. Il y avait alors trois groupes qui entraient en lutte au Rouvray : les quatre syndicats (la CGT, la CFDT, SUD et la CFTC), le comité de grève (qui regroupait les personnels ne voulant rejoindre ni les syndicats, ni les Blouses noires) et nous.
 
Dans notre hôpital, l’initiative Blouses noires n’a pas été très bien accueillie par les syndicats — ce n’était pourtant pas incompatible ; au contraire : dans notre groupe, il y a des syndiqués. Les organisations ne se retrouvaient pas vraiment dans les modes d’action proposés. Au début du mouvement, elles nous ont fait mauvaise presse : on s’est fait cataloguer comme « anarchistes » ou assimiler aux tuniques noires de Mussolini… C’est allé loin ! Il a fallu défendre notre image jour après jour. L’aide des syndicats est venue plus tard, quand ils ont vraiment compris qu’on n’était pas là pour marcher sur leurs plates-bandes. Qu’on était là en plus et non pas contre. Aujourd’hui, notre relation est assez mitigée, mais ils semblent dans l’ensemble reconnaissants de ce qu’on a apporté au mouvement — même si quelques-uns pensent encore qu’on n’est que des « gugusses anarchistes » ! On a été très étonnés de voir le nombre de personnes qui sont venues à notre rencontre pour nous remercier et nous dire que, sans nous, ils n’auraient jamais pris part à ce mouvement. Nous avons réussi à fédérer beaucoup de monde durant cette grève ! Notre toute première action a été d’écrire une lettre ouverte, la « Lettre à ma nièce » : une tante répond à sa nièce qui lui dit qu’elle veut devenir infirmière en psychiatrie et lui explique les conditions de travail. On ne voulait pas faire un tract avec une succession de chiffres ; on voulait quelque chose qui soit plus digeste et vivant, qui parle aux gens. On l’a envoyée par courrier dans toutes les unités de notre hôpital, dans toutes les boites mails des secrétariats des syndicats. Dans le même temps, on a créé une page Facebook : on y a invité un grand nombre de personnes, d’abord de l’hôpital, ensuite des hôpitaux des environs, puis on a diffusé la lettre. C’était assez impressionnant : les gens se sont mis à écrire des témoignages, des lettres dans les commentaires ; ils se sont vraiment pris au jeu. Un infirmier en psychiatrie a écrit une lettre très touchante montrant l’évolution de la psychiatrie tout au long de sa carrière.

« Cette grève de la faim a été commencée par sept — puis huit — de nos collègues. Elle a été décisive pour la lutte. »

Le mode de communication du tract, avec plein de phrases bateaux et de chiffres illisibles, c’est pas du tout notre truc. Notre mode de communication est plutôt visuel. Pour nos premières actions, on a choisi des banderoles, des draps noirs avec des écritures blanches. On ne voit que nous comme ça ! Dans les premières manifs filmées, les gens ont tiqué : « Tiens, pourquoi ils font des banderoles noires ? » Ensuite, on a tenté quelques actions coup-de-poing, comme bloquer les urgences psychiatriques pour éviter la facturation et donc toucher au portefeuille de l’hôpital, mais ça n’a pas été un succès : les patients n’ont pas bien vécu le fait de ne pas pouvoir passer par les urgences et ça a généré de l’angoisse chez eux. On a donc rapidement arrêté. On a pensé à ne bloquer que le bureau des entrées, mais nos collègues qui y travaillent sont contractuels et le risque était trop grand pour eux… Il y a eu ensuite une rencontre avec des habitants sur la place du marché, le 29 mars, et un die-in [manifestation consistant à s’allonger sur la voie publique en simulant la mort, ndlr] au palais de Justice. C’est la première action à avoir été vraiment médiatisée localement. Le 5 avril, lors de la venue de monsieur Macron au CHU, on était là et on a pu, avec l’intersyndicale, rencontrer le directeur d’agence de la ministre de la Santé. Mais rien de concluant n’en est sorti ; il nous a invités à prendre contact avec l’Agence régionale de santé, l’ARS. Le 17 avril, on a été reçus en délégation par la directrice de l’ARS Normandie, qui nous a expliqué qu’elle ne pouvait rien faire et nous a conseillés de nous tourner vers le ministère… Une blague ! On a donc décidé d’investir les locaux de l’ARS, jusqu’à être délogés sans violence par la police. Il est vrai que cette succession de portes fermées a été difficile… Le 1er mai, on était de nouveau dans les rues de Rouen. Le 15, on est allés à Paris pour la « Marée blanche » organisée par Sud Santé-sociaux. On a rencontré beaucoup de personnes qui nous ont demandé qui nous étions, ce qu’était le collectif. Ensuite, il y a eu la grève de la faim le 22 mai. Le 29, on a accueilli monsieur Hamon, qui allait ensuite relayer ce qu’il se passait dans notre hôpital sur les radios nationales. Au dixième jour de la grève de la faim, le jeudi 31, on a décidé avec l’intersyndicale d’investir les locaux de l’administration pour interpeller et marquer le coup. L’impact médiatique n’a pas vraiment été au rendez-vous, malheureusement. On a quitté les lieux dimanche…

Cette grève de la faim a été commencée par sept — puis huit — de nos collègues. Elle a été décisive pour la lutte. Il n’y avait pas de Blouses noires dans les grévistes de la faim : aucun de nous ne se sentait vraiment de le faire… Tandis qu’ils prenaient possession du hall d’accueil de l’administration, y installant leur tente et le nécessaire vital, nous et tous les autres gravitions autour des grévistes pour les soutenir. On a tous pris conscience, peu à peu, qu’il fallait les protéger et ne rien lâcher pour écourter cette grève : des médecins, des tours de garde, des référents logistiques… Tout le monde avait son rôle à jouer. Nous, Blouses noires, notre truc c’est la communication ; alors on a communiqué. On est allé à la « Marée populaire » le 26 mai, à Rouen, pour sensibiliser la population et inviter un maximum de monde au Café solidaire organisé le lendemain, sur le parvis de l’administration. Sans cette grève, sans cette cohésion, on ne serait pas allés aussi loin. Mais il aura tout de même fallu attendre dix jours avant d’attirer l’attention sur la situation, et encore huit de plus pour aboutir à quelque chose de concret. C’est un peu notre slogan, mais c’est vrai : « Notre force, c’est notre nombre. » Les syndicats avaient la logistique ; nous, le nombre !

© 76actu

Il y a également eu des actions de convergence avec les cheminots de Rouen. Le délégué CGT des cheminots est venu rencontrer la CGT du Rouvray, puis des liens se sont créés avec nous car on était présents à leurs assemblées générales et leurs actions pour les soutenir. Avec eux, on a bloqué des boulevards, des péages. Et c’était pour leurs luttes ! En retour, ils sont venus au Rouvray. Par exemple, le jour des négociations, on a accueilli l’ARS avec une haie d’honneur qui alternait un soignant, un cheminot, un soignant, un cheminot… On a aussi été en lien avec les dockers. Ils nous ont donné pas mal de tuyaux pour les négociations. Ils nous ont beaucoup aidés. Maintenant que la grève est terminée au Rouvray, on continue de soutenir activement les cheminots. C’est important. La bataille du Rouvray l’a prouvé : la convergence des luttes est une force. Médiatiquement parlant, les cheminots sont beaucoup moins censurés que nous ; au Rouvray, quand on voit le nombre de caméras qui sont venues nous voir, et le nombre de reportages qui en est ressorti… C’est insignifiant ! Une équipe de M6 est venue nous trouver le 8 juin, lorsqu’on a signé l’accord, en nous disant qu’elle ne savait pas si leur direction accepterait de diffuser le reportage : « On cherche du conflit social, là, vous avez gagné, ce n’est pas terrible ! » Finalement, on a été diffusés, mais c’est quand même dur d’entendre ce genre de discours !

« Les dockers nous ont beaucoup aidés. Maintenant que la grève est terminée au Rouvray, on continue de soutenir activement les cheminots. La bataille du Rouvray l’a prouvé : la convergence des luttes est une force. »

On a beaucoup été en contact avec les RG. Ils sont venus nous voir directement, dès qu’on a installé le piquet de grève à l’entrée de l’hôpital. Le premier, celui avec qui on a beaucoup échangé, s’est présenté comme tel directement : « Voilà ma carte, je suis des Renseignements généraux : qu’est-ce qui se passe ? » Il a joué franc-jeu. Les autres, ceux qui sont venus après — il y en a eu plusieurs — étaient moins sympas… Ils nous aiguillaient un peu. Ils nous ont mis la pression, en disant : « Faites attention à ce que vous allez faire, si vous prévoyez telle ou telle action. » C’était à croire qu’ils nous écoutaient : ils étaient toujours un peu dans le vrai. Et c’est eux qui nous ont informés qu’on avait un rendez-vous avec la préfète le 7 juin ; on n’était au courant de rien ! Le mouvement les intriguait car, rapidement, on a eu pas mal d’amis sur Facebook. Il faut être franc : les rares fois où on a été confrontés aux forces de l’ordre, elles n’ont vraiment pas été désagréables. Elles nous ont rapidement dit qu’elles trouvaient nos revendications justes. Aussi, voir un représentant de l’ordre violenter une blouse blanche, ce ne serait pas très bien accueilli par l’opinion publique…

Nous avons eu un premier rendez-vous avec l’ARS avec l’aide de nos médecins, qui ont envoyé une demande de rendez-vous pour nous en signe de soutien. Nous leur avions demandé d’être présents physiquement si nous obtenions cette rencontre. Ça a été très dur d’être à la table des négociations avec l’ARS car on n’a pas le même discours, on ne parle pas le même langage. Vraiment pas. On est allés à la première réunion, mardi 5 juin au soir, avec l’idée d’écouter ce que la directrice voulait nous proposer. Les Blouses noires n’étaient pas représentées : on y est allés en tant que comité de grève. Nous avons été reçus à 18 heures, accompagnés d’un médecin, président de la Commission médicale d’établissement. La directrice nous a accueillis en nous disant : « J’ai de très bonnes nouvelles pour vous, c’est génial, vous allez voir… » Nous l’avons informée que tout ce qu’elle nous proposerait devra être voté en assemblée générale, le lendemain à 14 heures, avec l’ensemble du personnel de l’hôpital. Elle a acquiescé et nous a proposé deux projets, en mettant des formes politiciennes… Il s’agissait de créer deux unités : l’unité ado et l’unité des détenus, avec le personnel nécessaire. Ces projets étaient déjà prévus pour l’hôpital depuis deux ans. Donc, en clair, elle nous offrait dix postes de pédopsychiatrie et dix autres pour les détenus — ce qui correspondait à l’effectif nécessaire aux deux unités —, soit un effectif déjà acté avant les négociations… Ensuite, elle nous a expliqué vouloir transférer les patients de l’unité d’addictologie au Centre hospitalier universitaire de Rouen pour récupérer une unité vide, et le personnel qui allait avec. Donc aucune création de postes pour renforcer les équipes existantes ! On a soumis cette proposition à l’AG du lendemain : elle a voté contre à l’unanimité. Elle a aussi voté l’absence du président de la CME à la prochaine négociation — du fait de divergences de points de vue, nous trouvions que ces négociations devaient se faire sans présence médicale : il a été informé, il était d’accord.

© Jean-Pierre Levaray

On y est retournés le mercredi 6 juin au soir ; là, ce n’était plus du tout la même ambiance ! La directrice de l’ARS était très fermée, campée sur ses positions, ne voulant plus nous entendre. Et le président de la CME était présent, sur demande de la directrice de l’ARS. Elle a refusé qu’il sorte ! On a pris la décision de quitter la salle après 20 minutes. Le blocage des grands axes de Rouen était programmé au lendemain, avec l’aide des cheminots et des dockers censés nous rejoindre si le mutisme de l’ARS continuait. Face à ça, il n’a pas fallu longtemps pour obtenir un rendez-vous avec la préfète de région et la direction générale de l’ARS ! Les négociations ont repris le jeudi : 7 heures non-stop ! Et encore le lendemain matin, de 10 à 14 heures. C’était très éprouvant. Finalement, 30 postes ont été obtenus ainsi que la finalisation des deux projets d’unités prévus au départ. Si on se base sur les audits qu’on avait eus en 2016 et 2017, il nous manquait 56 postes ; on en a demandé 52. Mais on savait que 52 postes, c’était « utopique ». C’est tout de même historique d’avoir 30 postes en quelques jours de négociations, en une seule bataille. Nous sommes très fiers d’en être arrivés là ! La directrice de l’ARS a fait son annonce à 15 heures sur le piquet de grève : les grévistes ont arrêté leur grève de la faim et nous, on a arrêté notre grève. Ça a été le soulagement, après 2 mois et demi de bataille, 2 mois et demi d’appels sans réponse. On ne pouvait pas imaginer devoir en arriver jusque-là pour être entendus !

« C’est tout de même historique d’avoir 30 postes en quelques jours de négociations, en une seule bataille. Nous sommes très fiers d’en être arrivés là ! »

Mais la bataille n’était pas terminée. Lundi 11 juin, on est allés à Tours pour l’assemblée générale des hôpitaux en lutte et le lendemain au Havre, pour l’assemblée générale publique des grévistes. On continuait, on ne lâchait rien. Si les erreurs qu’on avait faites et les choses qui nous avaient été bénéfiques pouvaient servir à d’autres, on y allait à fond. Épuisés, mais à bloc.
 
Il y avait des Blouses noires qui commençaient à émerger dans plusieurs hôpitaux : à celui, psychiatrique, de Saint-Étienne, les soignants ont teint leurs blouses en noir, c’était génial ! Au Havre, à l’hôpital psychiatrique Pierre Janet, la grève venait d’être déclenchée. Le vendredi 15 juin, ils ont investi le CHSCT [Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail] : c’était parti, l’intersyndicale était lancée ! Eux aussi, ils ont fait leurs Blouses noires ; ils n’avaient plus vraiment besoin de nous. 
On a eu l’impression de nous revoir à nos débuts ! Leur directeur a dit qu’il ne comprenait pas pourquoi ils faisaient une grève car il avait visité les urgences et avait trouvé que ce n’était pas si dramatique que ça. Nous, on a vu les photos des urgences : c’était inadmissible. Des matelas par terre, dans des coins de portes, devant des sorties de secours… Ils installaient des matelas comme ça, ils faisaient des lits de fortune dans des salles d’attente. Une honte. Le directeur, apparemment, ne l’a pas vu… Il a dit que si les conditions d’accueil étaient ainsi, c’était « parce qu’il y a de la sur-occupation, qu’il n’y a pas assez de lits, mais qu’il y a assez de soignants ».

Sa solution : rediriger les patients qui se présentaient aux urgences psychiatriques vers les structures extra-hospitalières du type des Centre médico-psychologique ou hôpital de jour… Le 11 juin, ils ont fait une action : ils ont envahi un gros centre commercial du Havre avec les cheminots, quelques-uns du Rouvray et d’autres hôpitaux de la région. Le train était en marche ! Plus tard, on a essayé d’aller à Guingamp pour lutter contre la fermeture de la maternité… On verra où le vent nous porte. De toute façon, on a toujours cette épée de Damoclès au-dessus de notre hôpital : il faut qu’on soit vigilants quant au devenir de ces fameux postes. Le groupe de négociateurs a signé le protocole de fin de crise mais ça va être un boulot à part entière car notre direction reprend déjà tous ses anciens ordres du jour. C’est un peu comme si les 2 mois et demi de conflit n’avaient jamais existé. Il va falloir rester sur nos exigences. Mais ça, c’est maintenant le travail des syndicats, qui peuvent participer aux instances. Nous, Blouses noires, on se tient prêts. S’il faut continuer de se battre, on sera là !


REBONDS

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☰ Lire notre entretien avec Jean-Claude Poirson : « Des ouvriers en lutte qui relèvent la tête », novembre 2016
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