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Tue, 16 Oct 2018 19:20:26 +0000

Entretien avec Eloi Laurent, à propos de « L'impasse collaborative »

Et si la transition numérique détruisait la coopération, au profit de la collaboration, et nous empêchait d'avancer dans la transition écologique ?

Eloi Laurent publie ces jours-ci L'impasse collaborative, critique radicale de la transition numérique comme destructice de la coopération. Un livre important parmi tous ceux qui tentent ces derniers temps de saisir les déterminants d'une situation économique et sociale dont la raison nous échappe. Il a aimablement accepté de répondre à quelques questions pour présenter cet ouvrage.

Nonfiction : Vous venez de publier un livre qui est un plaidoyer en faveur de la coopération sociale. Comment s’inscrit-il dans le cadre de vos travaux ? 

Eloi Laurent : Si l’on voulait donner un sens cohérent à mon agenda de recherche et d’enseignement en France et aux Etats-Unis, ce serait de développer une économie radicale, au sens étymologique du terme : délaisser les dimensions superficielles de l’économie (croissance, compétitivité, discipline budgétaire) pour s’intéresser à ses causes profondes et à ses véritables finalités. J’ai consacré en début d’année un ouvrage aux indicateurs de bien-être, de résilience et de soutenablité qui vise à dépasser la croissance comme projet social. Je m’intéresse ici, en amont, aux ressorts profonds de l’activité économique, et donc à la coopération. 

On voit bien, à la lumière du bricolage idéologique du « Prix Nobel » d’économie cette année  qui revient à affirmer l’idée que la croissance est la solution à la crise climatique, l’intérêt de revenir aux racines de la pensée économique : la coopération pour le bien-être. 

Que recouvre selon vous cette notion de coopération et pourquoi est-elle si importante à vos yeux ?

La distinction centrale que j’opère dans le livre et qui est, je crois, assez nouvelle, consiste à opposer coopération et collaboration. On pourrait penser que collaboration et coopération sont simplement synonymes. Je pense au contraire que trois dimensions au moins les séparent : la collaboration s’exerce au moyen du seul travail, tandis que la coopération sollicite l’ensemble des capacités et finalités humaines ; la collaboration est à durée déterminée, tandis que la coopération n’a pas d’horizon fini ; la collaboration est une association à objet déterminé, tandis que la coopération est un processus libre de découverte mutuelle. Je soutiens dans le livre que c’est la coopération, et non la collaboration, qui est la source de la prospérité humaine. Car si l’on collabore pour faire, on coopère pour savoir. Et j’identifie un dangereux paradoxe : nous assistons, simultanément, au règne de la collaboration et au recul, peut-être même au déclin, de la coopération. La coopération est aujourd’hui dévorée par la collaboration.

Précisément, vous expliquez que nous vivons actuellement une crise de la coopération. A quoi reconnaît-on une telle crise ? Comment survient-elle ? 

Je ne saurais dire comment elle survient mais je tente de cerner à quoi on peut la reconnaître. Je vois trois symptômes de la crise de la coopération que nous vivons et que je détaille dans le livre : l’épidémie de solitude, qui, plus que la montée tant décriée de l’individualisme, isole les personnes et les empêche de faire société ; les nouveaux passagers clandestins – multinationales, 1 % les plus fortunés… –, qui, à force de contourner, ridiculiser et saboter règles fiscales et droit social, finissent par décourager la coopération ; enfin, la guerre contre le temps, induite par une transition numérique hypertrophiée et une transition écologique négligée, qui rend incertain l’avenir de la coopération sous la pression conjuguée d’une accélération du présent et d’un obscurcissement du futur.

Vous attachez en effet une grande importante au rapport au temps, tel qu’il est reconfiguré par la révolution numérique, d’une part, et par les crises écologiques et le dérèglement climatique, d’autre part. Pourriez-vous nous en dire un mot ? 

Il me semble que le début du 21ème siècle se caractérise par une double crise temporelle. La première tient à l’accélération du présent sous l’effet de ce qu’il est convenu d’appeler la « transition numérique ». Cette accélération du présent n’est pas sans rappeler le début du 20ème siècle, où la conjonction de l’industrialisation, de la mondialisation et de l’urbanisation agitait et bouleversait les sociétés occidentales. À cette époque aussi, les structures mentales et sociales ont été secouées par le rythme technologique. La seconde crise temporelle rappelle plutôt la fin des années 1960 : l’avenir est comme obstrué par les crises écologiques, à commencer par le dérèglement climatique, de la même manière que, au plus fort de la guerre froide, la crainte de l’apocalypse nucléaire bouchait les horizons. La difficulté propre à notre époque tient au fait que ces deux crises se produisent conjointement : alors qu’elles devraient s’atténuer réciproquement, elles s’aggravent mutuellement. C’est dans ce télescopage entre un temps court omniprésent et un temps long perdu de vue que se noue la guerre contre le temps dans laquelle nous sommes embrigadés. L’explication que je propose à ce malaise temporel est que la transition numérique constitue un obstacle croissant pour la transition écologique, de sorte que les horizons de la coopération sont doublement brouillés par la crise du présent et par celle de l’avenir. La guerre contre le temps, en particulier le temps libre, que nous avons déclarée à travers la transition numérique est aussi une guerre contre le temps long, celui de l’écologie. 

Vous consacrez la conclusion aux moyens de sortir de cette situation, qui passeraient à la fois par une reconquête des imaginaires et une réforme des institutions dans le cadre de la mise en œuvre de quelques chantiers prioritaires à vos yeux. Pourriez-vous encore éclairer ce point ?

Les imaginaires servent à donner du sens au passé, les institutions servent à se projeter vers l’avenir. Les imaginaires façonnent les valeurs, les institutions orientent les comportements. Il faut donc travailler sur ces deux plans de concert. Le premier chantier, déjà amorcé, est celui de la déconstruction de l’économisme ambiant et de la sortie de la croissance. Il faut sans relâche démystifier un discours économique aujourd’hui réduit, dans sa version dominante, à un ensemble de mythologies de plus en plus irréelles et destructrices, réformer son enseignement et inscrire les nouvelles façons de penser l’économie au cœur des politiques publiques. Deuxième chantier : restaurer la puissance coopérative du système fiscal et social. La grande réforme institutionnelle à conduire sur ce terrain est non seulement la lutte résolue contre les paradis fiscaux mais aussi et surtout la lutte contre la concurrence fiscale et sociale en Europe. Enfin, troisième et dernier chantier : il faut décélérer la transition numérique afin d’accélérer la transition écologique. L’imaginaire clé ici est que la transition numérique simplifie la vie et fluidifie les échanges, tandis que la transition écologique entrave l’économie et punit les individus. Ces deux idées devraient presque être inversées pour refléter la réalité. La réforme institutionnelle à envisager ici consiste à mettre le numérique à distance, dans l’espace et dans le temps. Le droit à la déconnexion des salariés est l’exemple même d’une réforme juridique intelligente qui doit être approfondie et prolongée dans les univers du loisir et de l’éducation.

Tue, 16 Oct 2018 19:20:26 +0000

Actuel Moyen Âge - Diriger Amazon au XIIIe siècle

Actuel Moyen Âge - Diriger Amazon au XIIIe siècle

[mercredi 10 octobre 2018]

Pratiques commerciales douteuses, exploitation de salariés précaires... Les grandes multinatinales défraient la chronique en ce moment. Mais déjà au XIIIe siècle, ces grands patrons profiteurs étaient

Jeff Bezos, le patron d’Amazon, vient de devenir l’homme le plus riche au monde. C’est l’une des meilleures success-story du XXIe siècle : l’entreprise, fondée en 1994, pressent l’importance de la vente de livres sur internet et s’y lance avec réussite (on attend le biopic). Pourtant, une ombre au tableau demeure : Jeff Bezos a largement bâti sa fortune sur une masse de salariés mal payés et aux conditions de travail difficiles.

Des pratiques qui n’ont rien de spécifiquement contemporain : certains « patrons » médiévaux profitent eux aussi de la vulnérabilité de certains.

Jehan Boinebroke, premier de cordée

En 1243, sire Jehan Boinebroke est un riche marchand drapier de la ville de Douai, dans le nord actuel de la France. Sire Jehan est richissime, au point où le comte de Flandre lui-même lui demande des prêts d’argent. Jusqu’à sa mort en 1286, le marchand a construit sa fortune sur l’exploitation des petits travailleurs douaisiens du textile.

Au Moyen Âge, les marchands sont des personnages importants, et plus encore lorsqu’ils sont riches. Quand leur commerce fonctionne, ils accumulent de l’argent, achètent des terres, prêtent aux princes… Et Jehan fut particulièrement efficace en la matière. Il s’est lancé dans le commerce de draps : les laines sont importées d’Angleterre (mais aussi d’Espagne), transformées en draps dans le comté de Flandre, puis exportées dans toute l’Europe par l’intermédiaire des foires de Champagne. La draperie de Flandre est célèbre et reconnue au XIIIe siècle : les marchands italiens n’hésitent pas à faire les cinq semaines de voyage qui les séparent des foires de Champagne pour s’en procurer.

L’affaire de Jehan nous est connue grâce aux nombreux contrats de vente qu’il a laissés. La laine anglaise est achetée par Boinebroke pour 17 livres le sac, puis il la revend 23 livres aux tisserands qui pouvaient payer immédiatement, ou à crédit pour 30 livres au total. Il n’hésite pas à tromper également sur la qualité de la marchandise qu’il vend. Boinebroke remplit ses sacs de laine de mauvaise qualité qu’il recouvre de laine de qualité supérieure pour faire illusion. Si le tisserand s’en rendait compte après l’achat, Jehan menaçait de porter plainte auprès des officiers de justice car la vente était déjà faite. Comme Amazon, Jehan profite de son assise globale pour imposer ses décisions.

Comment peut-il dominer ainsi les travailleurs du textile ? Car politiquement, Boinebroke a une place de choix à Douai : il est échevin. C’est-à-dire qu’il appartient à un conseil municipal d’une douzaine de membres, élu pour l’année, et qui décide de la politique de la ville. Là où la plupart des gens se limitent à un ou deux mandats, Jehan occupe au moins neuf fois la fonction d’échevin. Et il ne se prive pas d’utiliser cette dernière pour exploiter ses partenaires en affaires. De plus, Jehan domine économiquement ses partenaires : il distribue à un grand nombre d’artisans sans capital leur matière première (c'est ce qu'on appelle le Verlagssystem). Ces derniers dépendent donc totalement du marchand.

 « Travailler plus pour gagner plus »

De fait, Jehan Boinebroke n’a aucun scrupule à appauvrir ses partenaires commerciaux. Il vend ainsi très cher de la laine de mauvaise qualité à certaines fileuses et achète à des prix très bas le produit fini des teinturières et des pareurs. A une femme qui se plaint des prix qu’il pratique, il répond : « Commère, allez travailler à l’esbourage, puisque vous êtes dans le besoin : vous voir ainsi me pèse ! ». Travailler plus pour gagner plus, en somme. Un conseil appelé à une certaine postérité.

Pourtant, au crépuscule de sa vie, Jehan Boinebroke agit comme les autres hommes médiévaux : il s’inquiète pour son salut dans l’au-delà. Le commerce, lorsqu’on pratique la vente à intérêt à un taux exorbitant comme Boinebroke, qui s’est enrichi de façon excessive, n’est pas bien vu par l’Eglise.  Si l’Eglise s’ouvre au XIIIe siècle et reconnait au marchand un travail réel, elle réprouve toujours les profits excessifs liés à l’exploitation d’autrui.

Et en matière d’exploitation excessive, Jehan en connait un rayon. Les travailleurs du textile qu’il a exploités sont autant de bons chrétiens lésés par son action. Il choisit donc de charger ses héritiers de redresser ses torts en réparant les erreurs qu’il aurait commises. Une enquête au sujet de ces abus a fait émerger 45 plaignants qui demandent et obtiennent réparation auprès des héritiers Boinebroke.

Agnès des Lices, une tendeuse de drap a travaillé durant douze ans avec sa sœur Sare des Lices pour Jehan. Lorsque ce dernier venait acheter les draps tendus, il payait les deux sœurs en sacs de laine, dont elles n’avaient pas l’utilité, n’étant pas tisseuses. Cette laine de mauvaise qualité, Jehan la survalorisait : Sare et Agnès perdaient 60 sous par an (20 sous faisant 1 livre) en la revendant. Malgré tout, elles acceptaient ce paiement car elles craignaient de perdre leur riche client. Jehan Boinebroke dicte ses conditions à ses partenaires, comme Amazon dicte les siennes à ses employés. Agnès et la fille de Sare, Marois des Lices, obtinrent 12 livres  (soit 240 sous !) comme réparation des mauvais traitements qu’elles ont subis.

On peut s’estimer soulagé que Jeff Bezos n’attende pas sa mort pour réinvestir une partie de sa fortune, entre plan communication et véritable philanthropie. Si Jehan Boinebroke voulait s’assurer une bonne place dans l’au-delà, Jeff Bezos nous en promet une dans l’espace.

Pour en savoir plus :

- Georges Espinas, Les origines du capitalisme : t1 : Sire Jean Boinebroke, t2 : Sire Jean de France et Sire Jacques le Blond, Lille, 1933

- Jacques Heers, La naissance du capitalisme au Moyen Âge : changeurs, usuriers et grands financiers, Paris, 2012

- Jacques Le Goff, Marchands et banquiers du Moyen Âge, Paris, 1956

À lire aussi sur Nonfiction :

- David Graeber, Bullshit Jobs et Bullshit Jobs. A Theory, compte-rendu croisé de Benjamin Caraco

- Marie-Paule Virard et Patrick Artus, Et si les salariés se révoltaient ?, compte-rendu de Jean Bastien

- Patrick Pharo, Le capitalisme addictif, entretien réalisé par Jean Bastien

Retrouvez tous les articles de cette série sur le site Actuel Moyen Âge.

Tue, 16 Oct 2018 19:20:26 +0000

Actuel Moyen Âge - Entretien avec Faustine Harang

Entre réalités et fantasmes, la torture permet d'entrer dans la pratique judiciaire médiévale, ses ressorts politiques et ses implications culturelles.

À l'occasion de la sortie de son livre La torture au Moyen Âge, Faustine Harang nous a fait l'honneur de répondre à nos questions. Entre réalités et fantasmes, la torture permet d'entrer dans la pratique judiciaire médiévale, ses ressorts politiques et ses implications culturelles.

Nonfiction : Vous êtes médiéviste et vous venez de publier un livre, issu de votre thèse, portant sur la torture au Moyen Âge. Pouvez-vous nous dire un rapide mot des sources sur lesquelles vous avez travaillé ?

Mon principal fond est constitué des archives criminelles du Parlement de Paris (sous-série X2A), conservées aux Archives Nationales. Les XIVe-XVe siècles sont couverts par plus de soixante registres, composés pour la plupart de lettres, arrêts et plaidoiries en latin et en français. La torture y figure de façon épisodique, au hasard des affaires traitées par la Cour. J’ai aussi dû m’intéresser aux archives du Parlement civil (sous-série X1A), notamment du fait que certaines causes criminelles y ont été insérées, mais aussi parce que les premiers registres, ou Olim, (X1A 1 à 4) sont mixtes, l’organisation de la mémoire parlementaire étant encore balbutiante au début du XIVe siècle. La richesse de ces sources est extraordinaire, du fait de leur dimension à la fois juridique, politique, et socio-culturelle. Elles permettent d’appréhender la torture sous divers angles, y compris législatif puisque le Parlement de Paris, en tant que sommet de la pyramide judiciaire du royaume, reçoit de nombreux appels et son rôle est, entre autres choses, de rappeler la loi, voire de l’édicter. Mais elles présentent aussi des difficultés, par exemple parce que les causes courent parfois sur plusieurs années, ou que certaines ne sont pas intégralement enregistrées, ou encore parce que la torture est souvent évoquée de manière allusive.

Aussi, j’ai dû compléter ce corpus pour le confronter aux textes législatifs, coutumiers ou jurisprudentiels, afin de déceler d’éventuelles constantes ou évolutions. Il a fallu aussi revenir au droit savant et à la doctrine romano-canonique, l’héritage du Code et du Digeste étant très prégnant en matière de torture. Au-delà des références normatives, et du fait que le Parlement est une cour d’appel, il était aussi nécessaire d’évaluer les pratiques dans les tribunaux inférieurs, dans une perspective comparative, ce qui a révélé d’une part une très grande diversité à l’échelle du royaume, mais aussi les efforts répétés d’harmonisation de la part de la Cour. La littérature médiévale enfin a pu ponctuellement enrichir ma réflexion. Autant dire que le sujet de la torture m’a imposé le dépouillement de sources nombreuses et d’une grande diversité. Et ce, alors que j’ai limité mon champ de recherche à la justice laïque. Quand bien même les sources afférentes à l’Inquisition ont attiré mon attention, notamment en raison d’interpénétrations très fortes quant au déroulement de la procédure, il faut donc bien considérer que mon étude a porté sur la torture judiciaire dans le cadre des tribunaux laïques, sous l’angle principal du parlement de Paris et de son ressort, ce que le titre de l’ouvrage, très abrégé, tend sans doute à éluder quelque peu, alors que ma thèse s’intitulait à l’origine « Savoir la vérité par sa bouche ». La torture judiciaire au Parlement de Paris, XIVe-XVe siècles.

Autrement dit, mon travail a porté sur la torture destinée à extorquer des aveux aux prévenus au cours d’une procédure pénale, et non pas sur les châtiments ou sur la torture inquisitoriale…

Nonfiction : Le sujet, vous le signalez dans votre introduction, est particulièrement chargé en clichés : on imagine tout de suite des inquisiteurs sadiques torturant des sorcières dans des caves... Un grand nombre de sites, généralement très mal informés, proposent d'ailleurs des florilèges des « méthodes de torture médiévales les plus sanglantes » (attention, NSFW...). Comment aborder en historien·ne ce genre de sujets si chargés en fantasmes ? Au cours de vos recherches, quels éléments nouveaux avez-vous pu mettre en évidence ?

Il est vrai que les sites internet, ainsi que de nombreux vecteurs culturels, romans, bandes dessinées, musées de la torture…, soulignent la prospérité de ces fantasmes morbides. Ils ont d’ailleurs souvent tendance à amalgamer la torture judiciaire proprement dite, pratiquée pour obtenir un aveu, et les tourments de la peine. Ou encore à mélanger ce que fixe le droit moderne à partir du XVIe siècle, c’est à dire d’un côté la question préparatoire destinée à obtenir un aveu et de l’autre la question préalable administrée au condamné dans le cadre du châtiment afin de lui faire révéler le nom de ses comparses… Ces confusions tiennent pour une grande part au fait que notre perception de la torture est biaisée, par exemple par la légende noire de l’Inquisition ou par la postérité de certaines affaires politiques retentissantes, comme le procès des Templiers au début du XIVe siècle. En raison du caractère troublant de la souffrance physique infligée dans un rapport de domination, l’histoire s’est trop souvent cantonnée à l’étude de sources accrocheuses et spectaculaires, délaissant l’analyse de la justice criminelle courante.

Ma démarche en tant qu’historienne a nécessairement consisté à me défaire des clichés afin d’aborder les sources sans préjugé et de m’en tenir aux textes. Afin de démêler les malentendus, il a d’abord fallu retracer la genèse sémantique de la torture judiciaire. Le terme « torture » n’apparaît d’ailleurs que tardivement, au cours du XVe siècle, les juges médiévaux préférant se référer au vocabulaire issu du droit romain (la fameuse quæstio). En fait, la torture légale se situe à la jonction de deux notions différentes, l’une relevant du domaine du droit pénal et l’autre appartenant au champ lexical de la douleur. Il s’agit d’une part de ce que les sources médiévales désignent par l’expression « procédure extraordinaire », qui correspond à une étape dans le déroulement du procès, et d’autre part des « tourments » infligés au corps.

Il s’avère en définitive que, bien que la torture ne soit pas inexistante, son usage est moindre que ce que l’on aurait pu croire. Le parlement de Paris fait preuve de modération et incite les tribunaux du royaume à faire de même. Les procès criminels sont résolus la plupart du temps sans recours à la torture, même lorsque celle-ci est envisageable. Les juges fautifs, ayant torturé à l’excès, ou pour de mauvaises raisons, sont poursuivis et condamnés par les magistrats. En outre, la décision d’une « procédure extraordinaire » n’aboutit pas toujours à torturer effectivement les suspects. En fait, la pratique de la torture légale est strictement encadrée. Elle se limite aux crimes les plus graves, vols, meurtres, trahison…, et uniquement dans les cas où un aveu est indispensable à défaut d’autre preuve, lorsqu’un interrogatoire serré n’a pas pu aboutir. Elle n’est donc pas d’un usage systématique mais se présente aux juges comme un recours ultime pour condamner – ou acquitter – un suspect. C’est aussi un outil dont on sait nuancer l’utilisation : il est parfois décidé de simplement menacer le prévenu, ou bien de le confronter aux instruments de torture sans aller au-delà. 

Nonfiction : L'un des points forts de votre livre est de souligner à quel point le recours à la torture est normé, à la fois par les pratiques, par la morale et par le droit. On ne torture pas n'importe qui, ni n'importe comment. Qui décide de torturer un accusé ? Comment se passe ce recours à la torture ?

Du point de vue de la justice pénale en effet, la torture est régulée, à plusieurs niveaux. Tout d’abord, on ne torture que dans les cas extrêmes, les crimes dits « énormes » passibles de peine corporelle ou capitale. Les individus socialement bien intégrés, non suspects de récidive ou de mauvaises fréquentations, sont moins exposés et certaines personnalités, nobles, bourgeois de certaines villes, sont théoriquement exemptées. Les personnes fragiles, jeunes enfants, vieillards, femmes enceintes, sont aussi épargnés en principe. Quant aux clercs, ils échappent à la torture dans les tribunaux laïques, car ils relèvent du for ecclésiastique – ce qui n’empêche pas certains juges d’Église de recourir à la torture, mais ils ont la réputation d’être moins sévères.

Lorsque les présomptions sont sérieuses à l’encontre d’un suspect, la décision de torturer ne se prend pas à la légère. Un juge ne décide jamais seul, tous les éléments à charge sont étudiés par un conseil d’experts en droit, et ce n’est qu’à l’issue d’un débat que la sentence de procédure extraordinaire est prononcée. Ensuite, la mécanique de la torture se met en place, suivant un processus réglé. Le prévenu est informé de la sentence – il peut d’ailleurs à ce moment-là faire appel – puis est conduit aux instruments de torture. Il est alors déshabillé puis attaché, allongé dans une position inconfortable. À chacune de ces étapes, il a la possibilité d’avouer, ce qui interrompt automatiquement la procédure. Sinon, il est alors torturé – étiré ou bien abreuvé – une gradation de la douleur pouvant être envisagée. Qu’il avoue ou non, la séance se termine toujours par le réconfort du suspect, nourri et réchauffé auprès d’un feu, avant d’être reconduit dans sa geôle. Selon les sources, un suspect ne peut être soumis à plus de trois ou quatre séances de torture. Mais la procédure n’est pas encore terminée, car l’aveu extirpé par la souffrance n’a pas de valeur juridique, il faut qu’il soit répété devant le juge un peu plus tard pour être valide.

Nonfiction : Les Registres criminels du châtelet de Paris, une source importante concernant la justice à la fin du XIVe siècle, sont édités au XIXe siècle et dotés d'une préface très lyrique, qui dit notamment « Dieu merci, nous le répétons, la torture n’existe plus, sur aucun point de la grande République chrétienne ». Or le Moyen Âge occidental est une civilisation chrétienne : comment dès lors concilier l'usage judiciaire de la torture avec les valeurs chrétiennes de pardon et de charité ? Ce problème s'est-il posé aux médiévaux ?

L’Église a longtemps été mal à l’aise avec la torture – sans parler des persécutions subies par les chrétiens sous l’empire romain. Il faut attendre l’expansion hérétique du XIIIe siècle pour la persuader que la question peut avoir son utilité, en particulier avec la création de l’Inquisition. La société chrétienne a toutefois su gérer l’héritage romain en pensant la douleur physique de manière transcendante. La dialectique du rapport corps/âme permet en effet de résoudre le dilemme, en conférant à la douleur physique une valeur positive. Suivant le modèle du Christ, la souffrance peut être une voie vers le salut, et la torture se fait ainsi rédemptrice. Dans les sources, on voit certains torturés demander miséricorde à l’issue des séances de question. Cette façon d’extirper une vérité judiciaire du corps du prévenu n’est pas sans rappeler les ordalies qui avaient cours au haut Moyen Âge, et qui n’ont pas totalement disparu au XIVe siècle. Certes, alors que l’épreuve ordalique était comprise, en cas de culpabilité, comme un châtiment divin, la torture judiciaire n’est pas une peine mais une preuve conduisant à la condamnation. Toutefois, cette preuve est aussi considérée comme une confession, qui sauve l’âme du prévenu. Le juge, pour un temps confesseur, pourra ensuite, le cas échéant, condamner à mort en toute conscience, sachant qu’il œuvre toujours en ayant « Dieu devant ses yeux  ».

Nonfiction : Si nous condamnons aujourd'hui la torture, c'est non seulement parce que nous considérons qu'elle est immorale, mais aussi inefficace : des aveux extorqués sous la douleur seraient, à nos yeux, sans valeur, puisque le torturé préfèrerait avouer n'importe quoi pour ne pas subir la douleur. Les juristes médiévaux avaient-ils déjà conscience de cette dimension ? Comment y palliaient-ils ?

La société médiévale a parfaitement conscience des travers de la torture. C’est d’ailleurs l’une des raisons de son strict encadrement : décision prise en conseil, nombre limité de séances, réconfort du prévenu dont l’aveu n’est valide que lorsqu’il est répété en dehors de la torture… Dans la lignée des juristes de Rome, les médiévaux voient la torture comme une « chose fragile et dangereuse ». Des prévenus avouent parfois n’importe quoi juste pour y échapper. D’autres s’enfuient car ils savent qu’ils diront tout ce qu’on veut rien que pour faire cesser les tourments.

Cependant, malheureusement, la torture donne parfois des résultats. Depuis le Ve siècle, elle est considérée comme un « mal nécessaire ». Avec la consolidation du système des preuves légales à la fin du Moyen Âge, faisant de l’aveu la « reine des preuves », on n’a pas trouvé d’autre méthode que celle de la torture lorsque tous les autres moyens d’investigation ont été épuisés. Mais c’est aussi pourquoi la justice médiévale a mis en place une procédure « extraordinaire ». La torture n’est reconnue qu’en certains cas, les transgressions sont sévèrement sanctionnées, le Parlement préconise la prudence avant d’y recourir. En cas d’appel, les magistrats ont accès aux dossiers des procès, et les juges ont le devoir de faire retranscrire par greffier la totalité de la procédure. Des témoins sont présents lors des séances de torture, garants de la manière dont elles sont menées. Donc, si la torture n’est pas condamnée dans ses fondements avant le XVIe siècle, elle reste un objet de défiance utilisé avec précaution.

D’un point de vue politique en revanche, la torture se présente comme un outil au service du pouvoir. Ses enjeux sont alors différents. Au nom de la raison d’Etat, elle peut être instrumentalisée lors de procès politiques, afin de résoudre de manière expéditive des cas de lèse-majesté. Lorsque les intérêts de la monarchie sont menacés, tout expédient favorisant le rétablissement de l’ordre politique et social peut être employé. Mais on sort ici du cadre de la justice criminelle habituelle, et d’ailleurs ce sont la plupart du temps des commissions extraordinaires qui sont en charge de ces affaires. Dans la même veine, la torture commence à être utilisée à des fins de renseignement (démanteler des réseaux de brigands, affaires d’espionnage…), selon un usage bien éloigné de la théorie qui réserve l’application de la torture à l’aveu d’un crime précis. Suivant cette approche politique de la torture, l’Etat moderne en construction se montre pragmatique (obtenir des résultats) tout en s’arrogeant la possibilité d’afficher sa clémence ou sa rigueur afin d’asseoir sa puissance, émanation de Dieu. La justice du roi reflète ainsi la justice divine.

Nonfiction : On termine traditionnellement ces entretiens par une question sur l'engagement de l'historien·ne dans l'actualité et dans la vie publique. L'étude de la torture médiévale peut-elle nous fournir des pistes de réflexion pour penser notre propre rapport à la justice ? 

La plongée dans les sources médiévales, malgré la distance chronologique et l’évolution des mentalités, fait ressortir d’une manière générale des aspects étonnamment similaires à ce que connaît la justice contemporaine. Par exemple, les tribunaux royaux les plus importants, et en particulier les parlements, se plaignent déjà d’être surchargés de travail, tandis que leurs archives révèlent des mentalités procédurières qui ne datent donc pas d’aujourd’hui. S’interroger sur les échos que la torture médiévale peut avoir dans la justice contemporaine est donc tout à fait justifié.

Sa double nature – juridique et politique – présente un intérêt majeur. Rien qu’en France, alors qu’elle a été officiellement abolie à la fin du XVIIIe siècle, l’histoire récente est émaillée d’irrégularités de plus ou moins grande ampleur. Aujourd’hui, la condamnation morale dans nos sociétés démocratiques a jeté un voile sur des pratiques policières ou politiques qui ont pourtant pu se répéter mais que l’on préfère ignorer ou étouffer, parce qu’il est difficile de concevoir et accepter que démocratie et torture ne sont malheureusement pas totalement incompatibles. Ponctuellement, des affaires portées à la Cour européenne des droits de l’homme montrent que la torture dans le cadre pénal n’a pas totalement disparu. Ceci étant dit, il semble malgré tout régner un consensus quant à la condamnation de ces pratiques excessives, tenant non à un droit défaillant, mais à des déviances individuelles.

En revanche, d’un point de vue politique, la question reste un objet de débat loin d’être résolu, il n’y a qu’à se reporter à l’épisode de la guerre d’Algérie ainsi qu’aux controverses qui ont suivi à propos de l’utilisation de la torture par l’armée française. Quant à l’actualité internationale, elle souligne à quel point la légitimation du recours à la torture dans le cadre de la lutte contre le terrorisme est problématique . Il reste étonnant que, si la torture choque à juste titre dans le domaine de la justice pénale courante, elle soit moins contestée dès lors que l’on entre dans des considérations politiques utilitaristes. Quoiqu’il en soit, au Moyen Âge, le fait que la torture soit légalement assumée permettait d’en contrôler l’usage en toute transparence, d’une manière en tout cas bien moins opaque que dans des Etats pour lesquels concilier valeurs démocratiques et recours à la torture se présente comme une véritable gageure.

Pour en savoir plus :

- Faustine Harang, La torture au Moyen Âge, Paris, PUF, 2017.

- Stéphane Pillet, « Les ordonnances de plaidoyer de bouche et par escript des frères Maucreux (BN, ms. fr. 19832) », RHDFE, 2006, p. 219.

- Michel Terestchenko, Du bon usage de la torture. Ou comment les démocraties justifient l'injustifiable, Paris, La Découverte, 2008.

À lire aussi sur Nonfiction :

- Pauline Guéna, Actuel Moyen Âge - Grâce royale, grâce à qui ?

- Florian Besson, Actuel Moyen Âge - Comment juger un pape criminel ?

- Pascal Mbongo, Chroniques américaines - la fin des « châtiments inhabituels » ?

Retrouvez tous les articles de cette série sur le site Actuel Moyen Âge.

Tue, 16 Oct 2018 19:20:26 +0000

Développer des « pédagogies radicales » ?

Les pédagogies radicales prolongent l’œuvre du philosophe et pédagogue brésilien Paulo Freire. Leur objectif est de lutter contre les inégalités sociales et les discriminations.

L’expression « pédagogies radicales » est parfois utilisée en anglais pour désigner un ensemble de pédagogies qui se donnent pour objectif de lutter contre les inégalités sociales et les discriminations. Le plus souvent, elles se situent dans la continuité du pédagogue et philosophe brésilien Paulo Freire.

Pour Paulo Freire, la pédagogie n’est pas une méthode : elle ne désigne pas un ensemble de techniques, qu’elles soient artisanales ou issues d’une application de théories scientifiques. Elle est avant tout une praxis, c’est-à-dire, dans le sens qu’il donne à cette notion, une articulation entre la pratique et la théorie. La notion de théorie doit être prise ici au sens de théorie sociale, qui constitue une articulation entre l’étude empirique issue des sciences sociales et la réflexion normative provenant de la philosophie. Parmi les théories sociales les plus mobilisées actuellement dans les pédagogies critiques figurent des théories intersectionnelles comme celle de la « matrice des dominations » de Patricia Hill Collins, la « théorie décoloniale » latino-américaine, les théories « queer of color » ou encore des théories inspirées de l’Ecole de Francfort.

Dans le sens de Paulo Freire, la praxis pédagogique vise ainsi la « conscientisation », entendue comme prise de conscience du caractère systémique et structurel – plutôt qu’interpersonnel – des inégalités sociales et des discriminations. Cette praxis se concentre par conséquent sur la lutte contre la reproduction des inégalités sociales et des discriminations dans les pratiques pédagogiques. On parle alors de pédagogie anti-discrimination ou, lorsqu’il s’agit d’apprendre à éviter les discriminations dans les espaces militants ou associatifs, de pratiques anti-oppression.

Enfin, les pédagogies radicales peuvent également se donner pour objectif de développer l’enseignement de la justice sociale. Dans le détail, elles abordent des thématiques telles que, la lutte contre le racisme ou l’héritage de la pensée coloniale, la lutte contre le sexisme, l’homophobie et autre « LGBTQIphobies », la lutte contre les inégalités sociales, l’analyse du curriculum caché industriel, la formation de l’esprit critique, ou encore l’éco-pédagogie.

La fondation de l’Institut bell hooks : Paulo Freire à Paris

La promotion de ces enseignements auprès du public français a été relayée juin 2018 par un colloque international organisé à Paris et dédié aux Pédagogies émancipatrices. Réunissant des communications dans quatre langues de travail – portugais, espagnol, anglais et français –, il marquait également l’inauguration de l’institut bell hooks/Paulo Freire, en présence d’une des filles du pédagogue, Cristina Freire-Heiniger.

Cet institut se donne plus précisément pour objectif de développer en France les pédagogies féministes et critiques, développées par Paulo Freire et entre autres par l’écrivaine états-unienne bell hooks (tout en minuscules) qui se revendique de l’influence de. Son activité consiste à diffuser les informations concernant ces sujets via une lettre d’information, à organiser un séminaire mensuel à Paris, et à développer un fonds de documentation qui sera disponible à l’ESPE de Paris. Il soutient par ailleurs des publications telles que le récent ouvrage paru aux éditions Cambourakis, Rencontre Radicales, dans lequel on trouve notamment des traductions de textes pédagogiques de bell hooks.

En lien avec le Centre numérique de documentation francophone Paulo Freire, cet institut représente enfin le chaînon français du réseau international UNIFREIRE (Universitas Paulo Freire), qui organise un forum international biannuel((La XIe session à eu lieu en 2018 en Colombie à l’Université Atlantico) et la prochaine aura lieu en 2020 à Paris) et qui réunit des Instituts Paulo Freire de différents pays tels que le Brésil, les Etats-Unis, le Canada, le Mexique, le Portugal, l’Italie, l’Espagne, l’Allemagne ou le Royaume-Uni.

Le réseau de pédagogies radicales fraîchement émoulu (il a été créé durant l’été 2018) se donne pour objet de mettre en relation des collectifs qui cherchent à développer et promouvoir de telles pédagogies, mais aussi de favoriser l’émergence de collectifs de pédagogies radicales aussi bien dans l’éducation populaire que dans l’institution scolaire, la formation associative ou syndical ou dans tout autre contexte.

Dans un pays comme la France, qui est l’un de ceux de l’OCDE qui reproduit le plus les inégalités sociales, marqué par une forte ségrégation sociale et ethnique dans les établissements scolaires, les continuateurs de Freire (et de bell hooks) se donnent en somme pour objectif de sensibiliser les différents acteurs de l’éducation à l’importance des questions d’inégalités sociales et de discriminations dans leurs métiers et dans leurs pratiques.

Tue, 16 Oct 2018 19:20:26 +0000

Thiaroye : autopsie d’un massacre

Le 1er décembre 1944, à Thiaroye dans la périphérie de Dakar, une manifestation de tirailleurs sénégalais dégénère en massacre.

Le sujet abordé par Patrice Perna et Nicolas Otéro est annoncé dès la couverture où l’on peut voir en gros plan sur fond bleu un soldat africain au regard fixe, tout en couleur. La date ne laisse pas de doute sur la période, 1944. On est en pleine guerre mondiale. Morts par la France est avant tout le récit d’un combat, celui d’Armelle Mabon, historienne et maître de conférences à l’Université de Bretagne sud qui s’est attachée tout au long de sa carrière à rechercher la vérité sur les évènements qui se sont déroulés le 1er décembre 1944 dans le camp militaire de Thiaroye au Sénégal. Pour la réalisation de cette bande dessinée, Pat Perna s’est appuyé sur les travaux de recherche de l’historienne et sur l’article publié dans la revue XXI . Mais comme le précise l’Avertissement, certains éléments sont également fictifs, ont été modifiés ou imaginés pour les besoins du scénario. Le trait réaliste de Nicolas Otéro est ici assez perceptible pour ceux qui ont découvert le dessinateur dans la série Amérikkka . Par un tracé net et sans concessions, il a réussi à reconstituer toute la violence de cet évènement et à réhabiliter la mémoire de ces soldats disparus.

À la recherche de la vérité

L’histoire s’ouvre sur une confrontation : d’un côté des tirailleurs sénégalais désarmés et de l’autre, des troupes africaines accompagnées de militaires français pointant leurs armes vers ces soldats dont l’un d’eux semble se détacher du reste du groupe, Mbap Senghor. Puis l’ordre est donné, le sang jaillit de toutes parts de ces corps qui s’effondrent un à un sur le sol, les mains tendues des militaires tirant sur des soldats désarmés. Telle est la scène qui apparaît en gros plan sur une pleine page mettant en lumière toute la violence de cet acte. Viennent ensuite sur une double page en couleur, les larmes et le désarroi d’un gendarme et des rescapés ayant échappé aux balles.

Pat Perna a choisi un ton poétique pour raconter cette journée du 1er décembre 1944. Chaque chapitre s’ouvre sur une citation de poètes disparus : A. Césaire, S. Senghor, V. Hugo et F. Foch. C’est également le ton choisi par la narratrice pour décrire le regard qu’elle porte sur son travail. Un long chemin semé d’embûches pour obtenir la vérité historique, une obstination qui n’a pas été sans conséquences sur sa vie personnelle et professionnelle. Cette détermination est illustrée tout au long du récit par des plans serrés sur le regard de l’historienne que ce soit pour faire face aux obstacles administratifs ou aux personnes mettant en doute l’objet de ses recherches. Dans le cadre de sa thèse, elle se rend au Sénégal et y fait une rencontre qui va tout faire basculer. Biram Senghor dont le père Mbap Senghor était un tirailleur sénégalais prisonnier de guerre pendant la Seconde Guerre mondiale, faisait partie des soldats tués à Thiaroye. Il confie à Armelle Mabon que des militaires français ont volontairement abattu son père et d’autres soldats désarmés qui réclamaient le paiement de leur solde de captivité ainsi que leur prime de démobilisation. En aucun cas, il n’y aurait eu de rébellion armée de la part de ces soldats, c’est une version mensongère racontée par les officiers en poste à cette époque et qui s’est perpétuée dans le temps.

De retour en France, l’étudiante souhaite partager sa découverte avec sa directrice de thèse qui la met aussitôt en garde contre l’absence de preuves, élément indispensable à toute recherche historique. Cet échange un peu vif est illustré par une mise en scène intéressante. D’un côté une étudiante au regard clair et déterminé, blessée par le manque d’enthousiasme de sa directrice de thèse et de l’autre, une femme habillée assez strictement en noir et blanc dont la sévérité est appuyée par des lunettes lui donnant un regard tranchant et le rouge à lèvres vif vient achever le portrait autoritaire du personnage.

Armelle Mabon est hantée par cette histoire, les images lointaines de ces soldats lui apparaissent en mémoire. Elle poursuit ses recherches jusqu’à ce qu’elle rencontre Damien Laforge, un historien au Service historique des archives de Vincennes. Ce dernier lui fait comprendre qu’il n’y a pas de scandale d’État et qu’il s’agissait bien d’une rébellion armée. Tout le reste ne serait que propagande allemande. Il faut tourner la page et soutenir la thèse.

Laisser tomber ? C’est impossible, elle s’est appropriée cette histoire. On a donc un personnage en proie aux doutes, tiraillé entre le passé et le présent, projeté tout à coup dans la première scène de la bande dessinée, la confrontation. Elle se retrouve au milieu de cette fusillade, les pieds dans le sang, jusqu’à cette interrogation d’un ami, étudiant sénégalais : « Tu abandonnes ? ». Non, les recherches doivent se poursuivre, il faut aller à la rencontre des témoins et fouiller les archives.

Un bilan tronqué ?

C’est sur une double page que l’on découvre le cimetière de Thiaroye. Cette mise en perspective semble indiquer, par son étendue, que le nombre de sépultures va poser quelques interrogations à la chercheuse. Des rangées de tombes sans nom ni dates s’étendent à perte de vue entre baobabs et palmiers, sans aucune explication. 210 sépultures : 35 d’un côté et 175 de l’autre. Le malaise est palpable lorsque Armelle Mabon interroge le gardien du cimetière sur l’écart entre les chiffres officiels qui font état de 35 morts et le nombre de tombes effectivement présentes sur place.

Dans l’échange avec le directeur du musée de Thiaroye, un ancien militaire, d’autres éléments mettent en lumière les incohérences de la version officielle, notamment sur le nombre de prisonniers de guerre ayant embarqué pour Dakar à bord du navire britannique, le Circassia. 1 300 soldats selon le rapport officiel, mais les documents trouvés par l’historienne provenant des archives de Londres et du livre de bord font état de 2000 soldats à bord du navire britannique. 315 d’entre eux auraient débarqué à Morlaix mécontents de ne pas avoir reçu leur solde. Ce sont donc un peu moins de 1 700 soldats qui seraient arrivés à Dakar et qui auraient été placés dans différents camps militaires. En sa qualité d’ancien militaire, le directeur du musée de Thiaroye souligne que la puissance des armes utilisées n’a pu qu’aboutir à une boucherie et que seuls des corps déchiquetés pouvaient être tombés au sol. La seule solution étant une fosse pour faire disparaître rapidement les restes. Le militaire lui confiant que 500 hommes auraient été rassemblés dans ce camp ce jour-là.

Quant aux éléments d’information que l’on découvre à l’entrée du cimetière de Thiaroye, contestés par Armelle Mabon, ils font l’objet d’une nouvelle dispute. D’un côté, Damien Laforge rencontré quelques années plus tôt, attaché à l’ambassade de France à Dakar s’appuyant sur les rapports officiels et les archives historiques, à l’origine de ces panneaux, de l’autre, une historienne qui tente de démonter un par un les éléments officiels, sur la base des documents tout aussi officiels qu’elle a pu retrouver en France et à l’étranger : nombre de passagers à bord du Circassia, nombre de victimes, motivation des soldats, procès à charge des mutins… Pour appuyer son argumentation, Armelle Mabon réveille les morts, les ombres de ces soldats surgissent derrière elle pour appuyer son plaidoyer.

Réhabiliter la mémoire de ces soldats

Morts par la France est un récit historique mettant en avant une page dissimulée de l’Histoire de France et les difficultés rencontrées par un chercheur pour établir la vérité sur ce qui au départ, ne constituait qu’une simple rumeur. Armelle Mabon aura passé vingt ans de sa vie à poursuivre ses recherches. C’est une enquête palpitante racontée avec poésie et habileté. La lecture de l’article rédigé par Pat Perna dans la revue XXI, présenté à la fin du récit, montre que le journaliste s’est attaché à rester au plus près des éléments de preuve historiques et des témoignages recueillis sur place. Et chacun des détails clé étayant les propos de l’historienne a été intégré dans le scénario. Nicolas Otéro montre une fois de plus son intérêt pour les sujets historiques. L’objectif est clair avec cette bande dessinée, aborder un thème sérieux et grave avec une écriture graphique permettant l’accès au plus grand nombre. Il s’agit également à travers ces planches de mettre à l’honneur l’engagement de ces soldats qui ont combattu pour la France et qui, parce que toute la lumière n’a pas encore été faite sur cette journée du 1er décembre 1944, sont considérés comme des renégats et n’ont donc pas droit à la mention « Mort pour la France ».