Presse & blogs Lecteur de flux musclé avec (souvent) des articles complets dedans!

❯ Flux Isérois
Le Monde diplomatique

Tue, 14 Aug 2018 19:38:34 +0200

Marchandage territorial au Swaziland

LE petit royaume du Swaziland, situé entre l’Afrique du Sud et le Mozambique, est devenu une sorte de test dans le conflit entre Pretoria et ses voisins septentrionaux. Il y a quelques mois, Pretoria lui aurait offert de rattacher au Swaziland le nord du bantoustan du Zoulouland. Des documents publiés plus récemment révèlent que des projets analogues sont en cours de discussion à propos du Kangwane, « foyer national » de la population swazi d’Afrique du Sud.

Cette nouvelle affaire a été dévoilée par le premier ministre (chief-minister) du Kangwane, M.E.J. Mabuza, qui craint de voir son poste disparaître dans le cas d’une fusion entre son territoire et l’État africain indépendant. Pretoria n’a pas encore accordé au Kangwane le statut d’autonomie qui précède habituellement l’octroi d’une pseudo-indépendance aux bantoustans. Etant donnée l’impatience des autorités sud-africaines, généralement, à se décharger de leurs responsabilités envers les citoyens noirs en les déclarant sujets des États « souverains » des bantoustans, le retard dans le cas du Kangwane est manifestement lié aux projets de fusion. Le Kangwane est limitrophe du nord du Swaziland ; son acquisition ne présenterait qu’un intérêt marginal pour ce pays. En revanche, le nord du Zoulouland lui donnerait un accès direct à l’océan Indien. Cette région, déjà revendiquée par le Swaziland avant son indépendance en 1968, est en grande partie peuplée de Swazis du clan Dlamini, dont le chef suprême est, précisément, le roi du Swaziland, Sobhuza II.

Les entretiens qui ont eu lieu en juillet entre le ministre des affaires étrangères du Swaziland, M.R.V. Dlamini, et son homologue sud-africain, M. R. Botha, à propos de ces projets de rattachement - qualifiés de « réajustements frontaliers » - ont suscité une vive émotion parmi les chefs des bantoustans. Le plus influent d’entre eux, le chef Buthelezi, du Zoulouland, a fait valoir que, si ces transactions territoriales avaient lieu sous le prétexte que la région en question est peuplée de Swazis, Pretoria pourrait difficilement rejeter les revendications du Lesotho sur une vaste étendue de l’Afrique du Sud habitée par des Lesothos. La conclusion d’un tel marché déclencherait des conflits territoriaux non seulement avec les voisins noirs indépendants, mais avec les bantoustans eux-mêmes. La plupart de ces « foyers » ont réclamé, comme condition essentielle à leur survie, selon les critères sud-africains eux-mêmes, le rattachement de zones « blanches » à leurs territoires morcelés. Le fait même que Pretoria soit disposé à aborder la question avec Mbabane, capitale du Swaziland, révèle donc combien les problèmes de sécurité frontaliers sont préoccupants.

Des intérêts contradictoires

EN guise d’" échange de bons procédés « , le Swaziland devrait sévir contre le Congrès national africain (African National Congress, A.N.C.) dont les maquisards venus du Mozambique pénétreraient en Afrique du Sud en passant par le Swaziland. Certes, le gouvernement du Swaziland n’autorise pas les maquisards à établir des bases sur son territoire, mais il a fait preuve de tolérance envers les réfugiés et ne peut ignorer la sympathie générale pour l’A.N.C. qui règne parmi sa propre population. La situation est critique : en décembre, le représentant de l’A.N.C. à Mbabane a été convoqué à Lusaka pour consultation avec son parti. L’A.N.C. affirme qu’une organisation secrète soutenue par Pretoria enlève des réfugiés noirs au Swaziland pour les traduire en justice en Afrique du Sud. La police sud-africaine n’a jamais respecté les frontières swazis ; en décembre dernier, deux hommes de l’A.N.C. ont été retrouvés morts dans une voiture calcinée, quelques centaines de mètres à l’intérieur du Swaziland - ils auraient été pourchassés par un véhicule immatriculé au Transvaal. En 1980, plusieurs personnes ont été blessées et quarante bâtiments endommagés à Manzini, deuxième ville du Swaziland, par des explosions dans des locaux de l’A.N.C.

Le régime autoritaire de Sobhuza II déplore le nouvel esprit radical qui règne dans le pays depuis le succès des luttes de libération au Zimbabwe, en Angola et, surtout, au Mozambique. De sa part, une attitude plus sévère à l’égard de l’A.N.C. n’étonnerait pas. Mais cela présente des difficultés : les déplacements des maquisards ne sont pas faciles à contrôler en raison de l’aide secrète que leur offrent de nombreuses personnes au Swaziland. Ils trouvent même des partisans haut placés dans la hiérarchie ; la fille aînée de M. Nelson Mandela, le dirigeant de l’A.N.C. actuellement emprisonné en Afrique du Sud, est l’épouse d’un des fils du roi Sobhuza. En outre, le Swaziland appartient à la Conférence pour la coordination du développement en Afrique australe (C.C.D.A.A.), organisation créée spécialement il y a deux ans dans le but de réduire la dépendance de ses membres à l’égard de Pretoria (1).

Les relations avec le régime radical du Mozambique se sont améliorées au point de voir le président Machel rendre visite à Sobhuza en 1981. Les exportations du Swaziland doivent en majeure partie emprunter la ligne ferroviaire menant à Maputo. L’un des projets de la C.C.D.A.A. prévoit d’aménager cette voie de façon à permettre l’acheminement des exportations de charbon swazi, qui pourraient atteindre 2 millions de tonnes par an au milieu de la décennie 80. Désireux de maintenir son emprise économique et politique sur Mbabane, Pretoria a construit un autre débouché pour le nouveau dépôt de charbon de Richards-Bay, dans le Natal. L’Afrique du Sud propose ainsi une autre liaison ferroviaire entre l’actuelle ligne swazi et le Transvaal, au Nord, en passant par le Kangwane.

Hésitant à accepter un financement sud-africain pour ce projet ferroviaire, le gouvernement du Swaziland cherche d’autres capitaux, du moins pour la section swazi de la ligne. Conformément aux directives retenues au sein de la C.C.D.A.A., le Swaziland s’efforce de réduire sa dépendance à l’égard de l’Afrique du Sud dans le domaine de l’électricité. Un projet hydro-électrique de 20 mégawatts est en cours de construction, avec l’aide de la Banque mondiale, sur la rivière du Petit-Usutu, malgré le coût plus élevé de l’énergie produite localement. A l’heure actuelle, l’Afrique du Sud fournit encore les deux tiers de l’énergie consommée au Swaziland.

Mais, de son côté, Pretoria est sur le point de construire un barrage qui détournera des eaux qui alimentent normalement la rivière Usutu. L’utilisation croissante par l’industrie sud-africaine des réserves d’eaux traditionnelles du Swaziland provoque un mécontentement considérable dans ce pays. Les pertes ainsi occasionnées ont été évaluées à un volume suffisant pour irriguer 7 000 acres de terres arables swazis et pourraient porter un coup sérieux à l’industrie sucrière, qui assure 37 % des rentrées de devises du royaume. En 1980, le Swaziland a fourni pour la première fois des mélasses à l’Afrique du Sud, marché qui pourrait se développer à long terme. Les touristes sud-africains contribuent également de façon généreuse aux recettes : casinos et projections de films pornographiques y sont autorisés, alors qu’en Afrique du Sud s’exerce l’influence puritaine de l’Église réformée hollandaise.

Le jeu, à lui seul, représente 5 % des revenus, même si le souverain manifeste son attachement à la sauvegarde des valeurs traditionnelles africaines face à ce qu’il considère comme les turpitudes de la civilisation occidentale, y compris le système parlementaire de type britannique, aboli peu après l’indépendance. Tout le pouvoir effectif repose maintenant entre ses mains : aucune décision importante, aucune nomination à une haute fonction publique, ne peut échapper à son accord. Le gouvernement de la Banque centrale vient d’être remplacé, apparemment, en raison d’une divergence d’opinion avec son adjoint - membre de la famille royale. Les travaux d’une commission d’enquête contre la corruption, créée en 1981 afin de satisfaire l’opinion publique, ont été arrêtés par le roi, qui a refusé de permettre l’investigation des forces de défense et des propriétés qu’il détient pour le compte de la nation.

La polémique soulevée par les récentes propositions de rattachement de certains bantoustans servira de pierre de touche de la bonne volonté que met le Swaziland à souscrire aux principes internationaux. Lorsque la suggestion en a été faite pour la première fois, la presse swazie a souligné que l’initiative venait de Pretoria, et non du gouvernement Sobhuza. On craignait en effet que l’offre ne soit condamnée par l’O.N.U. et l’O.U.A. comme  » collaboration flagrante avec le régime d’apartheid ". Aussi conservateurs que puissent être le roi et ses conseillers, ils ne peuvent se permettre de porter une telle étiquette. Mais la décision finale à ce sujet ne pourrait appartenir à un autre : âgé de quatre-vingt-deux ans, Sobhuza est en effet le monarque qui a le plus long règne derrière lui - le soixantième anniversaire de son accession au trône a été célébré en septembre dernier. L’identité de l’héritier du trône ne sera dévoilée qu’après la mort du roi, mais on estime généralement que le nouveau chef de l’Etat devrait inaugurer un système politique plus moderne, à la faveur duquel le Swaziland pourrait se rapprocher de ses voisins plus radicaux.

Suzanne Cronje

Tue, 14 Aug 2018 17:38:24 +0200

Comment les fortes fluctuations du prix du sucre pénalisent les pays sous-développés exportateurs

Rien ne révèle mieux l’ampleur des fluctuations des prix des produits de base que le sort récent du café et du sucre, qui représentent une part importante du commerce international. Au niveau du marketing et de la distribution, les entreprises transnationales contrôlent directement ou indirectement environ 70 % du café mis sur le marché mondial et environ 55 % du sucre (ce pourcentage moins élevé s’expliquant par la nouvelle stratégie de vente de Cuba). Les exemples du café et du sucre révèlent aussi les limites des accords sur les produits de base conclus jusqu’à présent. Un accord international sur le sucre est en cours de négociation à Genève, mais il reste à voir si les propositions économiques qu’on va y introduire seront jamais un facteur de stabilisation des cours mondiaux.

Les fluctuations des prix du sucre ont eu un effet catastrophique sur certains pays producteurs de cette denrée, y compris Cuba, où la chute brutale des cours du marché mondial n’a été palliée que par une augmentation des prix pratiqués pour le sucre cubain par les pays socialistes.

Les objectifs de l’accord international sur le sucre en cours de négociation sont : la stabilité du commerce international, afin, notamment, d’éviter des fluctuations de prix excessives ; la définition de niveaux de prix rémunérateurs pour les producteurs, équitables pour les consommateurs mais non susceptibles d’induire une nouvelle expansion de la production dans les pays développés ; la reconnaissance de l’impact de l’inflation mondiale et des crises endémiques du système monétaire international — système qui, en réalité, a pratiquement cessé d’exister ; l’amélioration de l’accès au marché et de son approvisionnement, comme de la compétitivité du sucre par rapport à d’autres édulcorants naturels ou artificiels ; une harmonisation de la production d’édulcorants naturels ou artificiels dans les pays développés et des fournitures de sucre produit dans les pays en voie de développement ; l’amélioration des systèmes de marketing, de distribution et de transport pour les exportations de sucre des pays en voie de développement, y compris un accroissement de leur participation afin d’accroître leurs revenus ; la promotion de la recherche de nouveaux usages du sucre ainsi que des produits et sous-produits à base de sucre en vue de faciliter l’expansion du secteur sucrier.

Que de tels objectifs puissent être atteints dans la conjoncture actuelle demeure évidemment problématique, étant données, dans les économies de marché développées, la réticence à envisager ces problèmes dans le cadre plus large de la stabilisation des prix des produits de base, résumée dans le programme intégré de la CNUCED et leur peur quasi pathologique du fonds commun. C’est pourtant ce cadre qui fournirait les meilleures conditions pour obtenir, à long terme, la stabilisation des prix.

Depuis la conférence des Nations unies sur le sucre, en 1973, l’économie mondiale du sucre a connu un développement rapide et inégal dont témoignent non seulement les violents mouvements des cours (ce qui est vrai, au demeurant, de tous les produits de base), mais aussi le déséquilibre chronique entre l’offre et la demande, les bouleversements importants intervenus dans les inventaires et les remarquables progrès de la technologie dans le domaine des substituts du sucre. Des changements se sont aussi produits dans les politiques sucrières nationales, ainsi que dans la structure du commerce mondial du sucre et dans le pouvoir d’achat des exportateurs de sucre. L’expérience a confirmé que l’ampleur excessive des fluctuations des cours ne correspond ni aux intérêts des producteurs ni à ceux des consommateurs les seuls bénéficiaires en sont les spéculateurs.

Côté offre, la période depuis 1973 a été marquée par une croissance de la production mondiale de 2,9 %, pratiquement la même que celle de la décennie précédente. Les mauvaises conditions climatiques ont toujours joué un rôle dans l’état de l’offre, comme on l’a vu l’an dernier dans la majeure partie de l’Afrique — ou dans les économies socialistes ces dernières années. A cela on pourrait ajouter la propagation du virus jaune, qui, en 1974, a ramené la production européenne de betteraves bien au-dessous des niveaux moyens des cinq années précédentes.

L’accroissement des surfaces consacrées au sucre, ainsi que l’usage accru de techniques de bonification (combiné à une plus grande utilisation d’engrais et d’insecticides) ont contribué à stimuler la production ces trois dernières années. En raison de la rareté du sucre et des prix plus intéressants au début des années 70, de nouveaux programmes ont été adoptés et mis en pratique dans plusieurs pays, en particulier dans les pays développés qui, par des subsides à grande échelle et diverses formes de protectionnisme, ont encouragé la production des betteraviers. Il faut ici comparer les variations des parts respectives du sucre de canne et du sucre de betterave dans la production mondiale au cours des trois dernières années en prenant séparément pays développés et pays en voie de développement. La production dans ces derniers, après une augmentation substantielle en 1974, a pratiquement stagné, en 1975 et en 1976, à un niveau légèrement inférieur à 46 millions de tonnes. En revanche, l’accroissement de la production mondiale de sucre entre 1974 et 1976 est entièrement dû à la production de sucre de betterave dans les pays développés. La part de l’ensemble des pays en voie de développement a décliné de 57 % de la production mondiale en 1974, à environ 53 % en 1976.

Côté demande, le trait le plus saillant depuis 1973 est la chute de la consommation mondiale de sucre en 1975 : c’est la première fois qu’une telle chute se produisait depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Cela tient essentiellement au niveau élevé sans précédent des prix mondiaux du sucre en 1974, à la vente au détail par les chaînes de supermarchés, à la spéculation effrénée sur les prix par les distributeurs et à la poursuite de la dépression économique dans les principaux pays capitalistes ainsi qu’à la percée des substituts du sucre engendrés par la technologie chimique. L’idée que les prix du sucre sont « inélastiques » dans les circonstances « normales » s’est effondrée lamentablement, illustrant une nouvelle fois le fait que la majeure partie de la théorie économique traditionnelle et de son appareil conceptuel est inapplicable. (Voir tableau I.)

L ’aggravation des déséquilibres à partir de 1974

La consommation de sucre dans les pays en voie de développement, pris en groupe s’est ressentie des effets de la dépression économique. Alors que la consommation dans les pays développés connaissait une augmentation considérable en 1976, celle des pays en voie de développement tombait substantiellement au-dessous du niveau de 1975 et même de 1974 : leur part dans la consommation mondiale de sucre, qui avait augmenté dans la première moitié des années 1970 et représentait presque 46 % du total en 1975, serait tombée, en 1976, à 40 %. Le tableau II fournit quelques données fondamentales à cet égard.

Le déséquilibre à court terme entre la production et la consommation mondiales s’est traduit par de fortes fluctuations dans les niveaux des stocks en 1974-1976. Au début de 1974, après trois années consécutives au cours desquelles la croissance de la production n’était pas parvenue à satisfaire à l’augmentation de la consommation, les stocks d’ouverture, avec 29,8 millions de tonnes (valeur brute), représentaient seulement 38 % de la consommation de l’année précédente, comparé à une moyenne de 48 % dans la période 1964-1968 et de 43,5 % dans la période 1969-1973. Les bouleversements successifs du rapport entre l’offre et la demande et divers autres facteurs tels que la spéculation ont poussé les cours, en 1974, à leur plus haut niveau depuis la guerre. En pratique, cela signifiait que, faute de règles économiques efficaces, l’accord international sur le sucre de 1973 était incapable de freiner ces violents écarts.

Du fait de l’écart croissant entre la production et la consommation, ainsi que de la diminution des stocks (déjà bas par rapport au volume de la consommation), les prix mondiaux du sucre se sont élevés graduellement avant 1974. Toutefois, ce n’est que cette année-là que la tendance de la demande à excéder l’offre a été exacerbée par la perspective d’une raréfaction accrue de sucre. La spirale de l’inflation dans la plupart des pays, la crise monétaire internationale et la fièvre spéculative qu’elle a engendrée, ainsi que le quadruplement des prix du pétrole et, par contrecoup, l’accroissement des prix des engrais et d’autres apports agricoles tout a concouru à la hausse des prix en 1974.

La chute de la demande, jointe aux prévisions de récoltes de sucre beaucoup plus substantielles à la saison suivante, s’est traduite par un vaste mouvement de baisse des prix durant la première moitié de 1975, suivi par une période de relative stabilité. Ainsi, à la fin de 1975, le prix quotidien de l’ISA (1) était tombé à un niveau qui était seulement environ le tiers de celui qui avait prévalu au début de l’année, le prix quotidien moyen de l’ISA pour 1975 étant de 20,4 cents. En 1976, après une certaine stabilisation au cours du premier semestre, les prix tombèrent encore et, en décembre, atteignirent leur plus bas niveau mensuel depuis 1972. Le prix quotidien moyen de l’ISA pour 1976 se montait seulement à juste un peu plus de la moitié de celui de 1975 ou à peine plus du tiers de celui de 1974.

De tels mouvements dévastateurs des cours, joints à de forts taux d’inflation dans les principaux pays capitalistes, conduisirent à une chute catastrophique des revenus tirés par les pays en voie de développement de l’exportation du sucre : le prix moyen annuel du sucre en 1974, 30 cents, ne représentait plus que 14 cents de 1954. En 1975, le prix réel (= 1954) tombait à 8,5 cents et, dans le troisième trimestre de 1976, descendait à 4 cents. n n’est pas difficile d’imaginer ce que cela signifie pour les programmes de développement des pays producteurs.

Pour l’économie mondiale du sucre, la période 1974-1976 a été marquée non seulement par une instabilité accrue et par d’énormes pertes financières pour les pays exportateurs en voie de développement, mais aussi par quelques modifications structurelles significatives, dont la plus importante fut peut-être l’arrivée à échéance du Sugar Act américain en décembre 1974. Avant qu’il n’expire, cet accord spécial avait garanti un marché à des quantités considérables de sucre à des cours en général supérieurs à ceux du marché libre. La fin du Sugar Act signifiait donc que le commerce sucrier des Etats-Unis (le plus grand consommateur et importateur du monde) était désormais incorporé dans le marché capitaliste mondial.

Autre trait important de l’économie mondiale du sucre : en 1975, le Commonwealth Sugar Agreement arriva lui aussi à expiration, bien qu’il ait été remplacé par un arrangement spécial au titre de la convention de Lomé qui contient des dispositions permettant à un certain nombre de pays en voie de développement de vendre des quantités déterminées de sucre à la Communauté économique européenne à des prix garantis. Mais, l’Australie n’étant pas incluse dans la convention de Lomé, le sucre que ce pays avait exporté auparavant au Royaume-Uni, au titre du Commonwealth Sugar Agreement, s’est ajouté depuis au marché du monde « libre » (2), de même que les échanges entre le Portugal et ses colonies, qui avaient fait partie du « commerce interne » de l’empire portugais.

Si tous ces développements ont conduit à un marché mondial du sucre qu’on dit plus intégré, il reste à chercher certaines formes d’action internationale, dont un accord sur les produits de base n’est guère qu’un premier pas modeste, et qui doit nécessairement comprendre en corollaire le Programme intégré pour les produits de base et le Fonds commun.

Edmond de Clairmont

Tue, 14 Aug 2018 15:38:13 +0200

Deux visions opposées de l'avenir du socialisme

On a parlé pendant des années, dans les milieux de journalistes spécialisés, du conflit idéologique entre les partis communistes d’U.R.S.S. et de Chine. Il nous a fallu à plusieurs reprises réagir contre cette conception unilatérale du conflit, et insister sur son caractère global. Certains commentateurs commettent maintenant l’erreur contraire, et, depuis les fréquents incidents de frontière, n’aperçoivent que les aspects nationaux du conflit. Or les différents aspects du problème sont complémentaires. Il est impossible, si l’on veut appréhender la réalité totale, d’en ignorer aucun ou de négliger leur interdépendance. C’est pourquoi il parait nécessaire de se pencher davantage sur les motivations idéologiques mises en avant par chacun des deux grands partis communistes au pouvoir.

Bien entendu les différences idéologiques et politiques ne sont pas le fruit d’un choix politique arbitraire. Elles découlent, conformément à l’analyse marxiste, de la situation particulière de chacun de ces pays et des difficultés auxquelles les partis qui les dirigent doivent faire face. Avant d’aborder le fond du problème, avant d’examiner les principaux points d’affrontement, il importe de rechercher le pourquoi du conflit. Ce pourquoi ne peut, en aucun cas, être trouvé dans on ne sait quelle différence raciale, religieuse ou culturelle ; il s’explique par les objectifs réels que se fixent les milieux dirigeants de ces deux sociétés, objectifs qui correspondent à leur stade actuel d’évolution et qui, sur certains points, sont contradictoires.

Ainsi, l’Union soviétique, cinquante-deux ans après la conquête du pouvoir par les bolcheviks, si elle a sécrété une structure étatique originale, n’a pas construit une cité socialiste de type égalitaire, n’a pas empêché un nouveau clivage social, n’a pas réalisé l’abondance des biens, n’a pas réussi à rattraper et à dépasser les Etats-Unis, n’a pas instauré les libertés politiques. C’est pourquoi, malgré la puissance militaire et économique à laquelle elle est parvenue, elle a perdu une part du pouvoir d’attraction qu’elle exerçait alors que, forteresse assiégée, entourée par un monde capitaliste hostile, elle était considérée par des millions de travailleurs comme leur patrie spirituelle.

On est loin des promesses prodiguées, en 1961, par M. Khrouchtchev pendant le 22e congrès du parti communiste de l’U.R.S.S., quand le passage de la société socialiste à la société communiste était prévu pour 1980, quand la compétition avec les Etats-Unis devait aboutir, dans les mêmes délais, à la victoire soviétique. Dans la perspective de cette avance victorieuse, la vertu de l’exemple, la contagion du succès, devenaient suffisantes pour que, convaincus et séduits, les travailleurs des autres pays s’inspirent du modèle soviétique pour mettre fin, chez eux, aux abus et injustices de l’ordre capitaliste.

Le maintien de la paix était indispensable à la réalisation de tels projets, car la guerre nucléaire risquait d’anéantir en premier lieu les grands centres industriels et de déboucher non sur le socialisme mais sur une nouvelle barbarie. D’où l’accent mis sur la lutte pour la sauvegarde de la paix mondiale, sur le désarmement général, et, à son défaut, sur la limitation des armements nucléaires, sur la recherche d’une coexistence à long terme avec les Etats-Unis, et, plus généralement, d’une coexistence pacifique entre les pays à régimes sociaux différents.

Cette attitude impliquait, pour certains cas, le freinage des mouvements révolutionnaires dans les pays faisant partie de la zone d’influence américaine. Il valait mieux se limiter à empêcher, dans la mesure du possible, l’exportation de la contre-révolution en renonçant, du côté soviétique, à exporter la révolution. Ainsi, grâce aux succès du régime soviétique, à la puissance de la communauté des pays socialistes, on pouvait envisager, en faisant l’économie de la révolution, le passage pacifique du capitalisme au socialisme. Cette éventualité n’excluait pas la voie révolutionnaire, mais tant qu’elle était admise, la stratégie de coexistence pacifique restait valable et avec elle les différentes formes de coopération entre les deux régimes.

Ce schéma a été pour l’essentiel adopté par la récente conférence des partis communistes, réunie à Moscou, bien que les prévisions fixées par le vingt-deuxième congrès du P.C.U.S. ne se soient pas concrétisées. D’où décalage grandissant entre la perspective optimiste, ouvrant la voie à un passage pacifique au socialisme, et la réalité qui, en repoussant vers un avenir imprévisible la victoire soviétique dans la compétition avec les Etats-Unis, aboutissait à une coexistence prolongée entre les deux régimes, coexistence pouvant couvrir toute une période historique et repoussant aux calendes grecques l’avènement du socialisme.

Les dirigeants soviétiques, sans le dire explicitement, admettent une telle éventualité et s’efforcent, sans baisser la garde, de diminuer les dépenses militaires, en se mettant d’accord avec les Etats-Unis, afin de pouvoir élever le niveau de vie de leur population et rendre de ce fait plus attrayant le modèle soviétique.

Grande puissance industrielle, ayant dépassé le stade de décollage au prix d’énormes sacrifices, ayant subi d’effrayantes pertes matérielles et humaines pendant la guerre contre Hitler, l’U.R.S.S. — et là-dessus dirigeants et dirigés semblent s’accorder — ne veut prendre aucun risque qui pourrait l’amener à un conflit nucléaire avec les Etats-Unis. Son optimisme apparent dissimule un pessimisme profond quant aux possibilités de réaliser le socialisme par la voie révolutionnaire. Il vaut mieux attendre arme au pied l’éclatement d’une crise générale du régime capitaliste qui permettrait soit d’éviter la guerre par l’accession au pouvoir du parti communiste dans les pays industriels avancés, soit d’affronter la guerre dans les conditions de faiblesse de ces pays.

A l’arrière-plan de cette attitude de prudente réserve, qui tend à préserver le statu quo territorial et social issu de la guerre, s’affirme la tendance à respecter le partage du monde en zones d’influence entre les Deux Super-Grands. chacun d’eux renonçant à intervenir dans la chasse gardée de l’autre. Ce qui explique l’abstention des Etats-Unis, lors de l’intervention soviétique en Hongrie et en Tchécoslovaquie, et la discrétion soviétique lors de l’intervention des Etats-Unis à Saint-Domingue. Le Vietnam d’une part, la Yougoslavie de l’autre, étant considérés comme placés hors des blocs militaires.

Pékin en faveur de la guerre populaire

L’accession au pouvoir des communistes en Chine ne date que de vingt ans. Ils y sont parvenus en menant dans la même foulée la guerre pour l’indépendance nationale et la lutte pour la révolution sociale. Si les paysans russes ont, en se rangeant en majorité du côté des bolcheviks, décidé de l’issue de la guerre civile, la conquête du pouvoir a eu lieu dans les grandes villes et centres industriels. C’est le prolétariat qui a été la force motrice de la grande révolution russe. Tout autre a été le cas de la Chine Le prolétariat a été saigné à blanc en 1927 par Tchiang Kaï-chek ; les villes étaient occupées par les Japonais et le Kouomintang. Force était aux communistes de se replier sur les campagnes ; leurs armées étaient formées en écrasante majorité par les paysans pauvres, ruinés par les usuriers et les propriétaires fonciers, et encadrés par les ouvriers et intellectuels déclassés.

Le schéma léniniste classique a été renversé. Au lieu de rallier la paysannerie au régime instauré par le prolétariat industriel, le parti communiste chinois a d’abord conquis les campagnes et seulement ensuite s’est lancé à l’assaut des villes. Transposant sur le plan international cette expérience particulière, Mao a conclu que la lutte contre le capitalisme doit être menée en partant de l’immense périphérie paysanne que constituent les pays du « tiers monde », afin de priver de ses privilèges le prolétariat des pays industriels et l’entraîner à participer à la lutte. II a conclu en outre que la guérilla et la guerre populaire offrent les moyens prioritaires, sinon uniques, de lutte victorieuse contre le capitalisme.

Les Chinois ne répudient pas officiellement la coexistence pacifique, à laquelle ils se sont ralliés en 1956-1958 au lendemain du vingtième congrès du P.C.U.S. Mais ils lui donnent un contenu différent. Cette coexistence n’est qu’une trêve passagère dans une guerre entre le capitalisme et le socialisme, guerre qui ne peut se terminer que par la victoire de la révolution prolétarienne. A cette guerre aucune solution pacifique n’est possible. Ceux qui le disent trompent les travailleurs et affaiblissent leur volonté de lutte.

Il faut éviter la guerre nucléaire tant que le rapport des forces n’est pas favorable aux travailleurs. Mais il faut s’efforcer de le modifier en renforçant l’armement des pays socialistes, en généralisant la guerre populaire, en soutenant les mouvements de libération nationale. Certes, chaque peuple doit se libérer par ses propres moyens, les autres ne pouvant que soutenir son effort. Mais cette guerre de libération doit être menée jusqu’au bout. Un compromis ne peut que retarder l’heure de la victoire finale.

Ces principes rapidement énoncés permettent de comprendre le refus chinois de participer à l’unité d’action pour aider le Vietnam, puisque cette aide, essentiellement soviétique, a pour but une solution de compromis que condamnent les Chinois. Ceux-ci préconisent la guerre populaire partout où elle est possible et ne redoutent pas, en paroles du moins, son extension. Pour eux, s’il faut redouter le tigre américain sur le plan tactique, c’est-à-dire à court terme, ce même tigre doit être méprisé sur le plan stratégique ; il n’est qu’un tigre en papier, voué à une défaite inévitable.

Prudence à court terme, intransigeance à longue échéance

De plus, le recours aux armes nucléaires ne peut changer le résultat de la lutte, car c’est l’homme qui décide et non le matériel, quel que soit son perfectionnement. Si « le pouvoir est au bout du fusil », « l’homme est derrière le fusil ». Les Soviétiques cherchent à tout prix à éviter la guerre, car ils n’ont pas confiance dans le potentiel révolutionnaire des travailleurs, affirme Pékin. En revanche, les Chinois, dont le nombre assure la survie même en cas de catastrophe nucléaire, sont convaincus de la puissance invincible de la révolution. D’où leur comportement prudent à court terme, résolument optimiste et intransigeant à longue échéance.

Si la solution de l’antagonisme entre le capitalisme et le socialisme ne peut être que révolutionnaire, il importe de veiller à ce que les partis et les pays communistes ne subissent l’influence débilitante de l’ennemi de classe. Pendant toute la période de transition du capitalisme au socialisme, qui peut s’étendre sur des dizaines d’années et davantage, même après la transformation du régime de propriété, les classes subsistent ainsi que la lutte des classes ; celle-ci continue sous des formes nouvelles après la conquête du pouvoir par le prolétariat. La restauration du capitalisme n’est donc pas exclue. Il n’y a pas de point de non-retour, tant que la révolution n’a pas triomphé à l’échelle mondiale. Si on l’oubliait, « il se passerait peu de temps avant que n’ait lieu, selon Mao Tse-toung, la restauration contre-révolutionnaire, avant que le parti marxiste-léniniste ne devienne un parti révisionniste, un parti fasciste, et que toute la Chine ne change de couleur (1).

Pour conjurer ce danger permanent, la dictature du prolétariat doit, conformément aux prévisions de Marx et de Lénine, se maintenir pendant toute la période de transition au socialisme. Il ne peut pas être question d’un « Etat de tout un peuple », proclamé par Khrouchtchev, inspiré de Lassalle et condamné en son temps par Marx. Tant que subsiste l’Etat, il est un appareil d’oppression d’une classe par une autre ; quand il n’y aura plus de classes, il n’y aura plus d’Etat.

En attendant cette société communautaire libre, dont les contours s’estompent encore dans un futur lointain, il faut distinguer entre les contradictions antagonistes, qui opposent le peuple à la bourgeoisie impérialiste et à ses alliés, contradictions qui ne peuvent être résolues que par la révolution ou la guerre, et les contradictions non antagonistes, qui opposent au sein du peuple différentes classes et couches sociales, et qui peuvent être surmontées de manière pacifique, grâce à une politique juste.

Américains et Soviétiques dans le même sac

Distinction féconde, à condition d’être respectée ! Quand on met sur le même plan les « révisionnistes » soviétiques et les « impérialistes » américains, quand on met dans le même sac Liu Shao-chi et Tchiang Kaï-chek, quand on traite de fascistes et d’agents de l’impérialisme les communistes en désaccord avec la « pensée maoïste », on supprime cette distinction et on confond les ennemis de classe avec les adversaires au sein du peuple. Les maoïstes n’ont pas évité cette confusion en dénonçant le « quartier général de la bourgeoisie, ayant a sa tête Liu Shao-chi... (qui) s’est livré avec sa clique à des complots de sabotage contre-révolutionnaires » (2).

Ce faisant, ils ont utilisé les mêmes moyens de lutte. Ce qui va à l’encontre des enseignements de Mao. Car il faut convaincre patiemment les travailleurs qui ne suivent pas la juste voie, alors qu’il faut écraser les ennemis de classe. Peut-on prétendre, comme l’a proclamé le neuvième congrès du P.C. chinois, que Liu Shao-chi et ses partisans sont les agents à la fois du révisionnisme soviétique et de l’impérialisme américain ? Peut-on prétendre que la frontière de classe passe à l’intérieur du parti communiste ?

Si oui, Mao a eu raison de réorganiser de l’extérieur le parti communiste en s’appuyant sur l’armée populaire, épurée auparavant, et sur les gardes rouges. Sinon, s’il s’agissait des contradictions non antagonistes, elles auraient dû être réglées par la discussion et non par les pressions et sanctions de toutes sortes. Quoi qu’il en soit, de telles mesures ont été prises et elles ont assuré le triomphe de la pensée de Mao. « Le but de la grande révolution culturelle prolétarienne, explique le maréchal Lin Piao, est d’écraser le révisionnisme, de reprendre à la bourgeoisie la partie du pouvoir qu’elle a usurpé, et d’exercer une dictature du prolétariat intégrale dans le domaine de la superstructure, y compris tous les secteurs de la culture » (3).

Cette pensée, outre son tranchant révolutionnaire, outre son recours à la dictature, fait appel à l’initiative populaire pour briser la bureaucratie, pour rétablir l’égalitarisme des premières années du régime, pour tenir le peuple en état d’alerte et de préparation à l’inévitable affrontement avec l’impérialisme. Ainsi qu’avec le « social-impérialisme » et le « social-fascisme », sommes-nous tenté d’ajouter, puisque le « révisionnisme » soviétique est pris pour cible principale. « Les renégats révisionnistes soviétiques, déclare Lin Piao, ont fait du premier Etat de dictature du prolétariat... un ténébreux Etat fasciste de dictature bourgeoise » (4).

Les contradictions qui l’opposent au maoïsme, érigé en Chine en marxisme-léninisme de notre époque, se sont-elles muées de non-antagonistes en antagonistes ? Grave problème, car, si la réponse est positive, la perspective d’une guerre sino-soviétique ne pourrait plus être entièrement rejetée. Comment expliquer autrement que les dirigeants soviétiques soient traités de « nouveaux tsars » qui... « à l’image du nouvel ordre européen de Hitler (...) se permettent d’occuper à leur guise le territoire d’autres pays » (5).

En partant des mêmes prémisses, on envisagerait à Moscou, dans certains cercles dirigeants, une destruction préventive des installations nucléaires chinoises, tant que l’U.R.S.S. détient dans ce domaine une supériorité écrasante. Des sondages auraient été faits dans ce sens auprès des partis communistes étrangers et auraient été très mal accueillis. Une telle intervention paraît peu probable, mais elle n’est pas impossible si l’on songe à la manière dont a été tranché le problème tchécoslovaque.

La controverse autour de Staline

A la lumière de cette rapide analyse des désaccords théoriques qui séparent Soviétiques et Chinois, on peut comprendre les réticences de Pékin à l’égard des résolutions des vingtième et vingt-deuxième congrès du P.C.U.S. et de la condamnation du culte de Staline. Les Chinois, à l’instar de Tito, n’ont jamais appliqué à la lettre les consignes de Staline, sans quoi ils n’auraient jamais conquis le pouvoir. Sans s’y opposer ouvertement, ils ont élaboré une stratégie propre, à laquelle ils restent toujours fidèles.

Ils ont admis volontiers la critique de certaines fautes de Staline, mais ils ont prétendu que le bilan de l’action de Staline était finalement positif, les mérites dépassant de loin les défauts. Staline reste pour eux l’un des continuateurs du marxisme dont ils saluent respectueusement la mémoire.

Cependant, celui dont la pensée domine notre époque et trace le chemin de la révolution victorieuse, c’est Mao Tse-toung. Son culte, ou plutôt le culte de sa pensée, dépasse à l’heure actuelle en Chine les formes les plus exaltées du culte de Staline.

Situation paradoxale ! Le conflit s’aggrave entre l’U.R.S.S. et la Chine bien que le néo-stalinisme l’emporte à Moscou sur le « krouchtchévisme sans Khrouchtchev ». C’est que le pro-stalinisme des maoïstes et celui des brejnévistes est d’une essence différente. Chacun prend chez Staline ce qui lui convient : Mao, sa tradition dictatoriale et révolutionnaire, réelle pour la première, illusoire pour la seconde. Brejnev, la tradition stalinienne du nationalisme russe et du rôle dirigeant de l’U.R.S.S. au sein des pays et des partis communistes.

Voie pacifique ou voie révolutionnaire ?

Les deux conceptions, les deux traditions, sont exclusives l’une de l’autre. Sauf renversement de tendance, aucune conciliation ne parait possible. Même la mort de Mao, même la victoire des « libéraux » en U.R.S.S., si elles permettraient d’atténuer le conflit, pourraient difficilement y mettre fin. Car, avec les exagérations qu’explique l’acharnement de la controverse, le conflit engage l’avenir de chacune des grandes puissances communistes. Aucune direction, sans se renier et perdre ses assises nationales, ne pourrait y renoncer.

Pays pauvre et sous-développé, mais pays à aspiration hégémonique et grande puissance potentielle, la Chine a la politique de ses contradictions, l’idéologie de ses possibilités et de ses virtualités. Isolée sur l’arène mondiale, comme l’ont prouvé ses échecs diplomatiques récents et le recul de son influence dans le mouvement communiste, la Chine de Mao s’accommode de cette situation inconfortable, admet sa position minoritaire et ne renonce pour autant ni à ses ambitions nationales ni à la conquête du leadership du mouvement révolutionnaire mondial.

Par-dessus les accrochages et les contestations de frontières, par-dessus la diversité des analyses, le conflit idéologique sublime et universalise l’opposition des intérêts historiques particuliers. Dans le monde communiste, tout conflit, quel qu’il soit, doit trouver une justification idéologique. C’est à ce niveau qu’il acquiert sa légitimité : Russes et Chinois ont une vision différente et de l’avenir du socialisme et de leur rôle dans l’accomplissement de cet avenir. Les uns et les autres croient le socialisme inévitable. Mais, pour les Russes, on pourrait y accéder par la voie pacifique, faisant l’économie des guerres et des révolutions : pour les Chinois, par contre, la seule voie qui mène au socialisme passe par toute une période de guerres et de révolutions.

Les Russes veulent avant tout préserver le statu quo : les Chinois pensent que ce statu quo doit être bouleversé le plus tôt possible. Les premiers redoutent les effets destructeurs d’une guerre nucléaire : les seconds sont convaincus de leur supériorité stratégique sur l’impérialisme et sont prêts à l’affronter, en cas de besoin. Ils accusent l’U.R.S.S. de complicité avec les Etats-Unis et cherchent à détruire son influence, qu’ils jugent néfaste. La prépondérance économique et militaire de l’U.R.S.S. est hors de doute. Sa prépondérance idéologique, malgré les succès tactiques enregistrés à la conférence de Moscou, est battue en brèche par la virulente contestation chinoise.

Il est difficile de prévoir l’issue de cette compétition. Elle affaiblit les deux adversaires et divise le mouvement communiste tout entier. Il n’est pas certain qu’elle aboutisse au triomphe du pan-révolutionnarisme maoïste. qui parait difficile à implanter dans les pays industriels. Il est probable qu’elle diminue le rayonnement du modèle soviétique, dont les aspects autoritaires, conservateurs et nationalistes, déçoivent et découragent une partie importante du prolétariat occidental. La « grande controverse idéologique » risque de se solder, de part et d’autre, par un échec et par la scission définitive — et peut-être par la mutation à plus long terme — du mouvement communiste international.

Victor Fay

Mon, 13 Aug 2018 17:35:56 +0200

Tentation et peur de l'histoire

Qui oserait nier qu’en France la tentation et la peur de l’histoire existent simultanément ? De la tentation témoignent la multiplication des revues et bandes dessinées, le triomphe renouvelé de toutes les formes du roman historique, de Dumas à Zévaco, d’ Angélique aux Rois maudits. De cette peur témoigne d’abord la nature de ces écrits : l’histoire y est un cadre, pas un thème ; voire un thème, pas un problème.

La preuve, on l’a dès qu’une oeuvre historique puissante fait irruption : alors, c’est la tornade ; qu’Abel Gance produise J’accuse ou qu’apparaisse le Chagrin et la Pitié, le choc est tel que la guerre civile cogne à la porte ; avec la Bataille d’Alger, des bombes explosent. On comprend que la télévision préfère l’adaptation de romans historiques ; « il ne faut pas laisser renaître les passions », expliquait le ministre de la censure à propos de Madame Jeanne (1). Elle se risque pourtant quelquefois à produire des oeuvres audacieuses, mais le cinéma, supposé plus indépendant (mais de qui ?), n’est guère plus téméraire. Analysant les films réalisés en France depuis que la télévision joue un rôle national, depuis 1958 environ, Jean-Pierre Jeancolas observe que « le cinéma n’a opéré qu’une timide prise en charge de l’histoire » ; de fait, s’il y a bien Lacombe Lucien ou Stavisky, s’il y a également Allio ou Tavernier, quelle est leur audience ? L’histoire-problème, en France, a moins de succès que l’histoire-rêve, que l’histoire-évasion, que l’histoire-cadre d’une histoire.

Est-ce seulement la faute au gouvernement ? Ou bien est-ce la faute à la société ? En tout les cas, c’est une vieille histoire...

Dans La Grande Guerre, en 1969, j’écrivais : « La France, constaterait un historien morose, n’a pas tant le génie des armes que celui de la guerre civile. Que l’on jette un regard sur son histoire proche ou lointaine, et il apparaît que chacun des conflits livrés par la nation la plus fière de sa gloire militaire a été peu ou prou mâtiné de guerre civile. Ce qui est clair pour 1939-1944 l’a été également pour la Révolution et l’Empire, ou encore pour l’époque de Jeanne d’Arc et des Bourguignons, la Ligue et les temps de Richelieu. Même en 1870, il s’est trouvé un parti qui, secrètement ou ouvertement, désirait la défaite de ceux qui dirigeaient le pays. Pas en 1914-1918 : la France n’a pas eu de “parti de l’étranger” » (2).

Ce que j’écrivais de l’histoire de France, je pourrais le dire de l’histoire en France. Elle est un des lieux privilégiés de la guerre civile.

Ses composantes forment plusieurs stratifications. L’exemple de Jeanne d’Arc, de la façon dont on raconte son histoire, permet d’en repérer quelques-unes. Dès le XVe siècle, les historiens omettent d’utiliser des archives à portée de main, celles du Procès de Jeanne ; ils parlent à peine de la Pucelle, il n’est pas question de « miracles »... Car ils sont au service du roi, et son triomphe ne saurait s’accompagner de l’aide d’une sorcière ou d’une sainte. Le service du roi exige la laïcisation de l’héroïne, une diminution de son rôle. On parle alors d’un « miracle apposté, machiné par des hommes de guerre avisés qui surent user de la superstition populaire ». La version « pieuse » naquit ultérieurement. Très informé, l’historien Mezeray explique au XVIIe siècle que « Dieu fit intervenir Jeanne parce qu’il voulait sauver le Dauphin. Ultérieurement, quand Jeanne continua à guerroyer alors que sa mission était accomplie, Charles VII couronné, et qu’elle eût dû retourner à la maison, Dieu ne continua plus les miracles en sa faveur » (3). Au XIXe siècle, quand renaît la vision chrétienne de l’histoire, les catholiques sont embarrassés par l’action que les évêques jouèrent au procès. Amalvi a noté que, dans les illustrations, on escamote l’évêque Cauchon (4). On réduit le rôle de l’Eglise, la mort de Jeanne est la faute aux Anglais. Pour sa part, la version « laïque » est gênée par « les voix » que Jeanne entendit à Domrémy. Aussi évoque-t-elle les voix « qu’elle a cru entendre », ou encore « les hallucinations qu’elle a eues ». A l’époque de l’Entente cordiale, en 1904, Ernest Lavisse, qui veut jouer les rassembleurs, met au point la solution de synthèse : « Jeanne entendit quelqu’un qui lui disait d’être bonne et sage (...) elle crut entendre des voix venues du Ciel. » Pour ménager les Anglais, le « méchant évêque Cauchon » retrouve sa place, et, pour épargner les catholiques, un moine fait son apparition, il tend la croix à Jeanne lorsqu’elle monte au bûcher. Il n’y a pas de témoignage sur la mort de Jeanne ; néanmoins Lavisse assure qu’elle a dit « Jésus ! » au moment de mourir.

La guerre civile française, toutefois, interdit de confronter ces différentes versions. Thalamas en sait quelque chose : ce professeur agrégé au lycée Condorcet avait nié les « miracles », parlé des « hallucinations » de Jeanne. Il fut blâmé par son proviseur, pour « manque de tact ». On était en 1904 et la dénonciation était partie des milieux cléricaux ; la gauche le condamna également « pour avoir diminué une héroïne nationale que la droite voulait s’approprier, commettant un sacrilège : les cléricaux oubliaient-ils que Jeanne était morte à cause de leurs évêques ? » (5).

Cet exemple montre bien quelles variations subit l’histoire de Jeanne selon que l’on est au service du roi, du Christ ou de la République ; qu’en fut-il, en outre, lorsque les Ligues s’emparèrent de Jeanne, vers 1930, puis Pétain, enfin la Résistance ? Or s’il en est ainsi des héros du Panthéon national, qu’en peut-il être de ceux qui appartiennent à des panthéons particuliers : chrétien ou socialiste, libéral ou communiste... Jusque-là, tel Bayard ou Jean le Bon, l’historien ferraillait à gauche, ferraillait à droite pour instituer ce qu’il jugeait être la vérité historique, conforme aux « faits » : mais le choix de ces faits n’était-il pas idéologique, lui aussi ? N’était-elle pas idéologique également, jacobine à sa façon, cette identification du Progrès, perçu comme sens de l’histoire, à l’accroissement des pouvoirs de l’Etat ?

Dans ces conditions, vu cette idéologisation tous azimuts de l’histoire, on comprend que ce soit la France qui ait sécrété l’Ecole des Annales, qui vise, on le sait, à une analyse clinique et expérimentale du passé des sociétés. On comprend aussi qu’à l’exemple de Thalamas « aucun maître ait peur de ne plus se sentir à l’abri, à la merci d’une dénonciation par le premier délateur, imbécile ou diabolique ». Qu’il ait peur que le pouvoir, l’inspecteur, les parents d’élèves ne l’accusent de « faire de la politique ».

En outre, avec l’expérience de l’histoire en train de se faire, l’histoire traditionnelle devenait de plus en plus vulnérable, anachronique. Aux Africains, elle avait enseigné « nos ancêtres les Gaulois » ; aux jeunes Français de 1958, évoquant la deuxième guerre mondiale, elle s’abstenait de parler de la « collaboration », de Vichy, de Pétain... La peur de l’histoire était surtout la peur de l’époque contemporaine. La faillite du système devint éclatante lorsque, avec la confrontation des histoires, aux siècles des médias, il apparut que le vieux précepte « vérité au-delà des Pyrénées, mensonge en deçà » était valable aussi bien pour les causes de la guerre de 14 que pour l’histoire de la colonisation, ou pour les Croisades. Pour ne rien dire des différentes visions marxistes de l’histoire, en vogue à Moscou ou à Pékin. Bref, il était clair qu’il n’y avait plus de « vérité historique ».

« Les historiens sont des gens dangereux, disait Khrouchtchev ; ils sont capables de tout chambouler. Ils doivent être dirigés. » Pour sûr, à Moscou, ils le sont ; mais en France, plutôt que de mettre l’histoire sous surveillance, on préfère la diminuer, la rogner. Le pouvoir d’Etat n’aime pas ses mises en cause.

Arguant du « discrédit de l’histoire », des progrès des sciences humaines, le ministère a commencé par ajouter aux programmes d’enseignement une forme d’histoire nouvelle, l’étude des civilisations. Ce qui, pour les historiens, était un complément et un progrès par rapport à l’ancienne histoire, événementielle, devint vite, entre les mains du ministère, un premier pas vers le démantèlement de l’édifice. Sous prétexte que l’histoire formait des têtes plutôt pleines que bien faites (les dates...), il substitua plus ou moins, dans le premier cycle, l’étude des thèmes à celle des grandes périodes (sans aller toutefois jusqu’à l’intégration complète comme en Belgique) : là encore, l’alibi du progrès des sciences sociales permettait de désidéologiser l’histoire, de l’instituer comme « science » ; mais, là encore, cette mutation apparente s’accomplissait aux dépens du savoir acquis, c’est-à-dire de la mémoire de la nation, de sa conscience.

Or cette conscience est objet d’histoire, elle aussi, même si elle repose sur des faits contestés, non vérifiables, comme l’a montré l’exemple de Jeanne d’Arc. L’imaginaire fait partie de l’histoire, comme l’histoire. L’histoire qui n’a pas eu lieu est autant l’histoire que l’histoire.

Au reste, quand il s’agit de sacrifier l’histoire, ou la France du Midi, ou les lignes de chemins de fer « secondaires », pris d’un coup de sang, le ministre n’y va pas de main morte : dans le primaire, il supprima carrément l’enseignement de l’histoire, lui substituant des activités dites d’éveil, où l’histoire n’était plus qu’une matière facultative.

Parallèlement, l’enseignement de l’histoire recevait le défi des moyens de communication de masse. L’intérêt se portait sur le petit écran qui, sauf notables exceptions, proposait de l’histoire une vision sans problèmes ; loin d’analyser les origines de notre temps, d’être opératoire, cette histoire-là porte au rêve ; elle est une sorte d’objet exotique nécessaire, le soir, à la détente des citoyens fatigués. Elle n’en commença pas moins à exercer ses effets comme savoir parallèle, car elle disposait de moyens de charmer propres à l’art cinématographique et que peut mal concurrencer le cours du professeur. Au début, le corps enseignant ne prit pas garde ; il eut, à l’endroit de la télévision, l’attitude condescendante que ses aînés avaient tenue, jadis, à l’endroit du cinéma. Il n’en devenait pas moins, malgré lui, du bretteur qu’il avait été, seul maître à bord, un médiateur, bientôt contraint d’ajouter ou de substituer à sa propre leçon un commentaire sur la leçon des autres, celle que les chers petits élèves avaient entendue, la veille, à la télévision. Ainsi, de maître, il devenait une sorte de maître-auxiliaire.

Aux coups portés par les moyens de communication de masse s’ajoutaient les coups portés par l’édition. Celle-ci, sensible à la crise de l’enseignement, qu’illustra mai 1968, avait mis en chantier des ouvrages d’un type nouveau où le document et la statistique prenaient peu à peu la relève du récit historique, supposé démodé, discrédité, et qui, à chaque édition nouvelle, devenait plus exsangue, plus schématique, autant dire illisible pour des enfants. Surtout, au lieu de prendre la mesure de l’« effet médias », l’édition procéda comme si elle voulait le concurrencer : elle emplit les manuels scolaires d’images, de belles images en couleur, transforma le livre en « spectacle » ; chaque chapitre étant avant tout une mise en pages, une mise en scène, comprenant obligatoirement le même nombre de graphiques, de documents, de citations, de photos. Des ouvrages étouffe-chrétien d’autrefois, on passait à une histoire en miettes, où il était impossible de trouver une analyse descriptive et fouillée, comme jadis.

La maquette avait pris le dessus sur le texte ; le livre était devenu un objet, comme l’histoire.

Avec de tels livres entre les mains, concurrencés par la télévision, surveillés par les Instructions, par les parents d’élèves, les professeurs d’histoire pouvaient avoir le sentiment que, cette fois, on avait bien assassiné l’histoire, Ubu avait institué le chaos.

Tandis que, par un phénomène de compensation, l’histoire du temps de papa refaisait surface sous forme de bandes dessinées ou de revues multiples, un puissant mouvement d’insurrection jaillit des profondeurs. Ce fut le mérite de l’Association des professeurs d’histoire et de géographie d’en être l’animatrice, tout corporatisme banni, pour prôner à la fois l’insertion des acquis de la recherche récente, l’utilisation du cinéma et du journal dans l’enseignement, l’association de l’étude de l’histoire par périodes avec l’analyse de thèmes particuliers, etc. Surtout, elle demanda le rétablissement de l’histoire dans le primaire  les enfants, disait-on, ne savaient plus rien ») et une formation plus poussée des maîtres. Elle gagna ainsi un certain nombre de batailles. Il est vrai qu’entre-temps l’histoire avait beaucoup appris. Ces conflits avaient suscité une réflexion sur l’histoire, ses méthodes, sur sa fonction aussi ; et la discipline avait accompli de grands progrès : que ce soit grâce à Fernand Braudel et à l’école des Annales, à Michel Foucault ou Paul Veyne, ou encore à la défense et à la mise en cause de l’histoire dite marxiste. Et puis, l’ouragan qui avait déferlé sur l’enseignement de l’histoire n’avait pas laissé que des décombres. Les activités d’éveil, notamment, avaient appris aux jeunes enfants à juger par eux-mêmes, et s’ils ne « savaient » pas nécessairement « l’histoire », le nom des maîtresses de Louis XIV, ils avaient appris à comprendre une autre histoire, celle de leur ville ou de leur campagne, ma foi une vraie nécessité.

Quel bilan établir, quelles perspectives envisager ? A travers les temps et les cultures, il apparaît que l’histoire naît de plusieurs foyers qui diffusent chacun un discours différent par ses formes, par ses normes, par sa fonction.

D’abord, il y a l’histoire institutionnelle, qui règne parce qu’elle exprime ou légitime une politique, une idéologie, un régime. Au service du Christ ou de la République, d’une Église ou d’un parti, elle se veut unique, alors qu’elle est multiple et capricieuse, changeant son système de références, comme un combattant change d’arme quand la précédente est dépassée. Comme l’histoire, cette histoire évolue, par conséquent, et varie le bouquet de ses variétés. Confronter ces différentes visions de l’histoire est une première nécessité, car elles sont les éléments de la mémoire d’une nation. Connaître la vision du passé d’un Allemand, d’un Arabe ou d’un Soviétique est une nécessité. Sinon, faute d’avoir fait cet effort de compréhension, nous resterons toujours étrangers aux autres, continuant à rabâcher notre histoire à nous avec des apitoiements orgueilleux sur les « crimes » et les hauts faits qu’aux colonies ou ailleurs nous avons pû commettre ; comme si nous en avions le monopole.

Pourtant, une contre-histoire peut exister, qu’il faut connaître aussi, qui est parallèle à l’histoire des vainqueurs, Eglise, nation, parti ou Etat. Ne bénéficiant pas des mêmes supports, elle ne peut survivre, quelquefois, que sous une forme orale, ou autrement. Cette histoire ensevelie, cette histoire des vaincus, les peuples coloniaux ont été les premiers à la formuler avec force, mais elle apparaît ou réapparaît partout où le groupe social, jadis autonome, se sent dominé, exploité, interdit d’histoire : alors, il ressuscite ses travaux et ses jours : ainsi agissent les Chicanos et les Bretons, les Québécois ou les coptes, tout comme ceux qui prennent conscience de leur identité, les exclus, les femmes, etc. A cette histoire, à ce foyer, il faudrait ajouter celui qui sourd localement, sans s’institutionnaliser, et qui est à la fois mémoire ou volonté d’histoire : les fêtes d’artisans, Moros y Cristianos en Espagne, les traditions populaires. Il y en a d’autres.

Mêlant certitudes et illusions, ces foyers dominent notre représentation de l’histoire ; mais pas une seule fois ils n’instituent une vérité historique, à qui chacun pût se fier, tant sont différentes les versions du passé qu’ils imposent et reproduisent.

Dans ces conditions, mouliner une histoire « universelle » à partir de ces foyers, d’un d’entre eux a fortiori, à partir d’une seule version de l’histoire qualifiée de « scientifique », ressortit à l’imposture.

Ignorer cette histoire-là cependant serait jouer les Don Quichotte : ce serait illusoire et absurde parce qu’elle a une réalité, comme les croyances, ou le pouvoir. Faire l’histoire seulement avec ces histoires-là n’en serait pas moins aberrant toutefois, si on se limitait à cela. Voilà ce qu’ont bien compris les fondateurs des Annales, Fernand Braudel surtout, qui a posé la double nécessité de connaître cette histoire et de la reconstituer sur de nouvelles bases, expérimentales cette fois, grâce à l’aide des sciences humaines. Il existe en France et ailleurs des praticiens de cette confrontation, aussi bien au stade de l’éveil, dans le primaire, qu’au stade plus classique de l’analyse historique, dans le secondaire et le supérieur.

Ils portent en eux l’avenir d’une histoire nouvelle.

Marc Ferro

Mon, 13 Aug 2018 15:35:43 +0200

Innovation technologique et fonction sociale

L’innovation technologique est-elle en mesure de fournir un nouveau souffle au véhicule automobile ? La question n’est pas neuve. La prise de conscience par la population des problèmes d’environnement a largement contribué à poser les problèmes de l’avenir technique de l’automobile. Celle-ci apparaît en effet créatrice de maux nombreux qui, dans certaines agglomérations, atteignent des seuils d’inacceptabilité. Les accidents de la circulation, la pollution, les nuisances esthétiques, la destruction d’un cadre géographique de vie, le bruit, voire l’urbanisation elle-même constituent autant d’agressions, considérées de plus en plus comme intolérables.

Et pourtant, malgré tout, l’automobile restait demandée, puisqu’elle constituait le seul moyen de transport réellement adapté au mode de vie. Ce n’est évidemment pas un hasard. L’objet a, en l’espace d’un demi-siècle, forgé un nouveau type d’organisation du travail, un nouveau mode de vie, induit de mille et une manières la croissance économique dans les pays occidentaux développés.

Cependant, la question de l’avenir technologique du véhicule automobile a pris depuis deux ans une acuité nouvelle. Les augmentations importantes des prix d’achat et d’utilisation de l’automobile depuis la fin de l’année 1973, la baisse générale du pouvoir d’achat consécutive à l’inflation et à la crise, ont atteint durement le secteur automobile en créant un fléchissement de la demande. La question reste posée de savoir si c’est par l’innovation technologique que le secteur parviendra à résoudre ses difficultés.

Or, une des caractéristiques du secteur automobile est que l’innovation y a été très faible depuis 1910. Comme l’écrivait M. Tessier du Cros, on constate que « l’automobile n’a pas fait de progrès significatifs depuis 1910, date à laquelle la voiture moderne était déjà inventée ». L’innovation a consisté essentiellement à adapter de mieux en mieux l’objet au mode de production, à en généraliser l’usage, à forger autour de lui une idéologie.

Cette adaptation de l’objet à un mode de vie apparaît de manière significative quand on compare l’évolution du véhicule selon les pays et les situations économiques. Ainsi, jusqu’en 1920 environ, il n’y a pas de différences majeures entre l’automobile américaine et l’automobile européenne. Ce n’est qu’à partir de cette date que les divergences apparaissent. Nul doute que cela tient à des différences dans l’évolution du système économique et social. Comme l’a très justement montré A. Nicolon (1), les variables expliquant ce phénomène résident dans « les différences de dimension et d’organisation de l’espace (distances, types d’urbanisation, réseau routier, etc.) ; les différences de niveau et de structure de revenus et en définitive les différences de structures sociales ; les différences de fiscalité sur l’automobile et sur les carburants ; les différences dans la structure de l’industrie automobile elle-même ; un ensemble de différences, enfin, qui relèvent de l’idéologie et de la culture ».

Bien sûr, l’innovation technologique a pénétré le secteur automobile. Des perfectionnements importants ont pu être apportés sur le plan des freins, des pneumatiques, de la sécurité, etc., mais le système technologique est resté le même. Ce qui n’est pas le cas pour l’aéronautique par exemple.

L’invention de l’O.S.

En fait, c’est aux exigences commerciales que se soumettra avant tout le secteur automobile en poursuivant, comme objectif fondamental, la consommation de masse, donc standardisée. L’innovation porte sur l’adaptation de la gamme à des demandes particulières, tout en s’efforçant de manière permanente de réduire les différences pour des raisons de rentabilité. Autrement dit : offrir le plus avec le moins. Elle porte aussi sur l’aspect « design », manière d’adapter les véhicules à la psychologie du consommateur. Elle porte enfin et surtout sur les techniques de production. C’est dans ce domaine que l’innovation sera la plus marquante : l’invention du travail à la chaîne, la subordination totale de la forme du travail à la réduction des coûts de production, bref « l’invention de l’O.S. », constitue certainement une des principales innovations du secteur.

Cette absence d’innovations technologiques tient à plusieurs éléments qui se ramènent finalement tous à la notion de risques économiques. En effet, l’industrie automobile est fortement capitalistique. La mise en place de nouvelles techniques exige des investissements coûteux et un renouvellement en capital, relativement risqué dans un secteur où la concurrence est très forte. Or cette concurrence oligopolistique se porte essentiellement sur les prix. Cette concurrence par les prix entre un petit nombre de producteurs limite l’innovation. En effet, l’usager est assez peu sensible à l’innovation technique, sauf pour un public pour lequel l’achat d’un véhicule ne constitue pas en soi une dépense importante et pour lequel existe une forte sensibilité à l’image de marque de la technique de pointe. Compte tenu des coûts d’investissement, le risque technologique est immédiatement un risque économique. Les exemples de Citroën et de Maserati sont à cet égard significatifs. Dès lors, comme le note André Nicolon, « le principal moyen (sinon le seul) de diminuer de tels risques est de choisir une évolution technologique qui procède par touches successives dans la direction principale des habitudes de consommation, et en demeurant dans le champ de filières technologiques bien maîtrisées ». On constate ainsi la lenteur de la diffusion technologique et le choix porté sur l’amélioration plutôt que sur le bouleversement des techniques.

L’évolution de la technologie aux Etats-Unis est à cet égard particulièrement révélatrice. En 1970, les Etats-Unis ont adopté le Clean Air Act qui vise à réduire de manière très forte les pollutions émises par les automobiles. Cette décision est l’aboutissement d’une campagne menée depuis 1950, lorsque le California Institute of Technology avait réussi à montrer la responsabilité des gaz de dégagement dans les brouillards de Los Angeles. Dès 1954, les constructeurs, inquiets de l’impact que de telles révélations avaient sur la population et les responsables, passèrent entre eux un accord qui stipulait que tout brevet pour un système d’épuration, construit par l’un d’entre eux, serait livré à tous les autres, sans contreparties. C’était là une manière de freiner la lutte anti-pollution en empêchant l’exercice de la concurrence dans ce domaine. Ce n’est en fait que dans les années 1968-1970, à la suite des campagnes de Ralph Nader, que la prise de conscience de l’opinion publique obligea le gouvernement fédéral à prendre des mesures. Elles visaient à réduire de 90 % les émissions nocives de monoxydes de carbone, d’hydrocarbures, d’oxyde d’azote par le recyclage d’une partie de l’échappement dans le carburateur, la mise en place de systèmes antipolluants sur le pot d’échappement. Or de telles mesures non seulement ne se révèlent pas d’une très grande efficacité, mais surtout engendrent des coûts très élevés à la production et à la consommation (fragilité des véhicules, besoin énergétique, etc.).

La solution qui consisterait à rechercher une innovation radicale a été mise de côté par les constructeurs au nom d’une impossibilité de mener en même temps des études sur l’amélioration du véhicule actuel et sur un nouveau véhicule. En fait, on s’aperçoit que le système technologique de l’automobile est peu modifiable : l’amélioration d’un élément se traduit par des pertes sur d’autres.

Par exemple : la lutte anti-pollution a pour effet l’augmentation de la consommation d’énergie. Il ne fait pas de doute que, dans la logique actuelle, la solution pour les constructeurs conduit à rompre l’inertie propre au secteur et à envisager une innovation radicale.

Les conditions actuelles de la production et de la consommation du véhicule automobile conduisent donc à envisager des bouleversements dans la technologie du véhicule individuel. Ceux-ci viendront probablement de l’utilisation du véhicule électrique dont les recherches sur l’hydrogène comme vecteur d’énergie accélèrent la mise au point possible.

Mais si les avantages que conférerait l’utilisation de la traction électrique sont nombreux sur le plan de la nuisance, il faut noter que les exigences que réclame le processus sont nombreuses. Elles supposent que les constructeurs limitent au maximum le risque économique, et par conséquent qu’ils s’appuient sur un mouvement de consommation. Autrement dit, il est nécessaire de faire naître un besoin.

Le jour où le constructeur automobile va critiquer la production traditionnelle du secteur est proche. Et ce n’est pas un hasard si Fiat, dès aujourd’hui, propose des modèles « qui durent dix ans » alors que jusqu’à présent les constructeurs s’efforçaient de réduire la durée de vie.

Limiter le risque économique conduit aussi à rechercher de nouvelles conditions d’organisation du secteur. Elles se traduiront inévitablement par de nouvelles concentrations horizontales, certes, par l’élimination des entreprises plus faibles, verticales surtout peut-être, par l’intégration d’entreprises d’autres secteurs (électriques par exemple). Ces perspectives de restructuration sont, en système capitaliste, un facteur important d’émergence d’une nouvelle période d’innovations.

Cela étant, si l’innovation de la traction électrique peut être un nouveau procédé pour perpétuer l’utilisation du véhicule individuel et les fonctions actuelles de l’automobile, mais aussi pour réactiver un secteur en difficulté, il n’en reste pas moins qu’elle ne modifie en rien les données fondamentales qui renvoient non pas à la technologie propre du véhicule, mais à la fonction économique et sociale que joue le véhicule individuel, objet de consommation de masse de nos sociétés.

Bernard Morel