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lundimatin

Wed, 19 Sep 2018 16:51:47 +0200

Après l'expulsion de la ZAD du GCO, le maire de Kolbsheim brûle son écharpe tricolore

Depuis avril 2016, une ZAD installée au coeur de la forêt de Kolbsheim, territoire de l’Eurométropole de Strasbourg, résiste au Grand Contournement Ouest (GCO). Ce projet prévoit la construction par Vinci d’une autoroute payante de 24 kilomètres, et ce, malgré les critiques de plus en plus nombreuses. Jeudi 13 septembre 2018, une délégation d’opposants au projet, dont faisait partie le maire de Kolbsheim, Dany Karcher, devait rencontrer le ministre François de Rugy. Or, lundi 10 septembre à 5 heures du matin, les occupants de la ZAD étaient expulsés ; mercredi 12, des arbres centenaires sont abattus. A la suite de ces événements, l’édile brûle son écharpe tricolore en public. Nous avons recueilli son témoignage.

lundimatin

Mon, 17 Sep 2018 09:57:49 +0200

Le revenant - Eric Chauvier - [Bonnes feuilles]

Dans les rues de Paris, en 2018, Charles Baudelaire est de retour parmi les vivants. Monstrueux, effroyable et décati, le zombi erre au milieu d’une foule d’abord indifférente puis amusée et finalement terrorisée. Personne évidemment pour reconnaître le célèbre poète, loqueteux. Comment est-il arrivé là ? De quelle mystérieuse malédiction est-il la victime ? Impossible de le savoir. Son dessein par contre, s’éclaircit au fil des pages et des badauds déchiquetés : il recherche la beauté, une certaine idée de la beauté, en vain.

« Ce qu’il y a d’unique
dans la poésie de Baudelaire,
c’est que les images
de la femme et de la mort
fusionnent en une troisième,
celle de Paris. »

C’est par cet exergue de Walter Benjamin que s’ouvre Le Revenant d’Éric Chauvier, anthropologue que nous n’avions, à tort, jamais lu. Il ne s’agit pas d’une fiction post-moderne et branchée pour lecteurs d’Usbek & Rica ou de Télérama ni de littérature nostalgique et désabusée comme aiment s’en repaître les réactionnaires « cultivés ». Le zombi de Baudelaire n’est pas anachronique, il est messianique : « Son visage est tourné vers le passé. Là où nous apparaît une chaîne d’événements, il ne voit, lui, qu’une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds ». Le Revenant vient de paraître aux éditions Allia, nous vous proposons ici quelques bonnes feuilles.

*

* *

Mais les forces lui manquent à nouveau et il s’affale bientôt, baveux et vaincu, sur l’asphalte gras d’une ruelle évoquant des formes oubliées de Paris. L’artère est à ce point étroite qu’elle pourrait lui permettre de s’endormir sans crainte, si la crainte lui était un sentiment concevable. Mais il ne peut à cet instant que balbutier des sensations primaires héritées de mondes anciens. Sur ce point, un zoologiste constaterait que la constitution de l’être étendu là n’est pas plus avancée que celle d’un macaque. Il se tromperait en partie ; on le voit spumeux et délirant sans savoir qu’il a un jour imploré une entité divine, à la fois Ange-gardien, Muse et Madone, dont il a mis tout le restant de son existence et de son orgueil à chanter les louanges, et qu’autour de lui, toujours, ce fantôme dans l’air dansait comme un flambeau. Alors, quand, dans la ruelle, une pauvre femme se pique de s’arrêter pour sauver son âme – son âme à lui s’entend —, en lui proposant je ne sais quels réconforts de bigotes, dans je ne sais quels cercles vertueux, son regard s’éclaire soudain d’une inquiétante lueur. Elle en fait des tonnes, s’adresse à lui comme à un tout petit enfant ou à un débile. Elle va même jusqu’à caresser sans haut-le-cœur ses cheveux rares et graisseux. Elle dit : quelle époque quand même, qui laisse mourir les gens dans les rues de Paris. Elle s’offusque, lève les yeux au ciel, mais il ne faut pas s’y tromper, la pitié n’empeste pas moins que le mépris. Car c’est bien son propre salut qu’elle recherche en vérité. Tout cela n’est qu’une comédie hypocrite telle qu’en jouent ceux qui ont atrocement peur de la mort. Elle s’intéresse aux pauvres depuis un an. Sera-ce suffisant pour convaincre le Tout-puissant ? Elle a même un jour sauvé toute une famille d’Africains en leur envoyant 500 euros, ce n’est pas rien. La prochaine étape coule de source : une famille de Syriens. Voyez-vous, dit-elle, je fais aussi cela pour moi, c’est donnant-donnant comme on dit. Je fais le bien et je vais bien, sourit-elle. Mais l’abominable angoisse revient tout à coup, c’est injuste, reprend-elle, de disparaître quand on a traversé comme moi une vie à peine vécue. J’ai 72 ans, mon pauvre ami, l’âge d’en finir bientôt. Persuadée que Charles peut accueillir ses confessions sans moufter (comme une sorte d’esclave de sa rédemption), elle se penche vers son oreille puante, convaincue que braver la pestilence la rapprochera de l’Entité omnisciente et bienveillante, puis, dans un tremblement, chuchote : « J’ai peur. » Il ne l’entend pas. Il évolue dans les effluves stagnantes de sa propre mémoire. Obscurément, elles lui évoquent cet esprit divin qui valait tout à la fois pour Ange-gardien, Muse et Madone, et qui dans la nuit et dans la solitude, dans la rue et dans la multitude, lui ordonnait, en son nom propre, de n’aimer que le Beau. Et la désespérée maintenant le supplie : sauvez-moi, sauvez-moi monsieur, en accueillant ma bonté. C’en est pathétique et cette insistance importune Charles, l’obligeant à pressentir que le Beau qu’il traquait jadis avec une dévotion totale ne se trouve pas dans les yeux de cette femme perdue. Comme elle est sans aura ni avenir, pas plus sur une terre maudite que dans les cieux incertains, vouée à n’être rien, le métabolisme de Charles se régénère et se durcit. Il ne le sait pas, mais côtoyer la laideur des âmes décuple ses effroyables pouvoirs mortifères, au point de devenir une menace colossale. D’une main ferme, prolongée de griffes tranchantes comme des rasoirs, il serre contre son cœur déchu le corps inutile de la fausse généreuse, l’étreint, l’étouffe puis le dévore.

lundimatin

Mon, 17 Sep 2018 08:41:24 +0200

Rente ferme

La semaine dernière, nous publiions des « poèmes depuis la plage » ; encore avant, une bande dessinée ; cette semaine, voici une brève nouvelle de science fiction. Nous tenons à ce que la littérature, aussi diverse soit-elle, permette d’aérer le flot des essais et autres articles d’actualité. Il n’y a pas là un exotisme hasardeux et parfaitement insouciant : nous pensons plutôt que les langages poétique ou romanesque ont bien des vertus dont manquent les meilleurs journalistes. En plus de toucher directement à la sensibilité, la prose littéraire évite la critique obsessionelle aussi bien que l’idéologie trop pesante.
Ici, prenant au sérieux le problème de la surpopulation carcérale, un lecteur de lundimatin envisage dans cette courte fiction une solution utopique et amusante dans laquelle police et justice perdent leur rôle et leur crédit, tout en finesse.

Comme le nombre de condamnations allait augmentant, et que la dette empêchait la création de nouvelles infrastructures carcérales, il fut décidé de commuer les peines d’emprisonnement en rentes. Ainsi, l’administration pénitentiaire aurait à gérer un budget moins fluctuant, sans surprises, sinon des bonnes (le décès d’un condamné). La population ayant — enfin — rallié la cause comptable, personne n’y vit d’inconvénient, et le nouveau système fut mis en place en quelques mois.

Les premières années, il y eût, comme il y a toujours, quelques incompréhensions. Certains commirent des meurtres pour s’assurer une rente à vie, tandis que d’autres s’accusèrent sans rien commettre du tout. On comprit vite qu’aucun de ces comportements n’avait de réelle utilité. L’auto- délation était facilement déjouée par l’enquête de police et n’aboutissait, au mieux, qu’à une condamnation pour dénonciation calomnieuse, à savoir une peine de cinq ans de rente maximum quasiment nullifiée par l’amende qui l’accompagnait. L’assassinat avait, quant à lui, plusieurs inconvénients. La mauvaise conscience — mais cela faisait longtemps que l’on s’en était accommodé —, la mauvaise réputation, et le délai d’application de la peine. En effet, la détention provisoire étant devenue une réelle mesure d’exception, l’accusé ne pouvait espérer toucher sa rente qu’à l’issue de son procès. Or la durée de la procédure pour une affaire de meurtre était au minimum de cinq ans. Cinq années durant lesquelles il était difficile de vivre : aucun employeur n’acceptant d’engager un futur rentier qui, de toute évidence, ne s’investirait pas dans son entreprise.

Les véritables conséquences, durables, de cette mesure ne furent perceptibles que lorsqu’on put prendre connaissance des statistiques ; mais comme ces statistiques étant favorables à la classe politique, elles ne tardèrent pas à paraître. On se rendit alors compte que la récidive avait drastiquement diminué. En effet, l’insolvable et affamé voleur, accédait, dès sa condamnation, à un nouveau statut social. Il pouvait se trouver aisément un habitat — il était devenu plus sûr, pour un propriétaire, de louer un appartement à un condamné plutôt qu’à un fonctionnaire —, et un travail symboliquement ou économiquement avantageux — les repris de justice n’ayant plus d’intérêt à accepter un emploi sinon passionnant ou à forte rémunération, les associations de réinsertion s’étaient reconverties dans l’industrie culturelle et dans le luxe. Tous les budgets liés à la justice diminuèrent également : les inculpés optant pour la comparution immédiate et avouant leurs larcins sans qu’aucune enquête, preuve, confrontation, expertise ou contre expertise ne soient nécessaires. Il y avait du reste, et malgré les holà de l’opposition, très peu de fraude à la rente : la peine pouvait être augmentée en temps, en cas de nouveau délit, mais jamais en quantité. La valeur mensuelle de la rente était définie légalement et ne pouvait subir de hausse si ce n’est la hausse annuelle, calculée en fonction de l’inflation et annoncée dans le journal officiel. Au regard de quoi, il était inutile d’user de grande manigances pour s’assurer cette mensualité — un outrage à l’égard d’un agent dépositaire de l’autorité publique suffisait — ou pour essayer d’en obtenir une augmentation.

Seuls avaient à se plaindre les criminels en col blanc à qui la clémence des magistrats épargnait toute peine de rente, comme elle leur épargnait, sous l’ancien système, les peines d’emprisonnement. La fâcheuse conséquence de ceci fut que les amendes qu’ils avaient à payer leur semblèrent être les peines les plus sévères que l’on pût subir ; et ils en ressentirent un profond sentiment d’injustice. On cria à l’ignominie, à la chasse aux riches, au désordre social, et l’on vit des manifestants cossus et virulents aux portes des tribunaux. Pour calmer la révolte, on fit arrêter quelques-uns des meneurs que l’on accusa de terrorisme ; ce qui permit d’organiser un procès grandiloquent durant lequel le procureur de la république requit des peines de rente extrêmement lourdes. Personne ne fut condamné, évidemment, cependant cette longue procédure avait calmé les manifestants cossus, qui s’étaient fait à l’idée de n’être plus énormément plus riches que les autres, mais seulement beaucoup plus.

Quant au genre de criminels indomptables, immoraux et sanguinaires qui défrayaient toujours et aussi régulièrement les chroniques judiciaires, l’habitude fut prise de les condamner à des peines de travaux d’intérêt général, les juges n’arrivant plus à satisfaire, par manque de pauvres gens, leur besoin d’infantilisation.

lundimatin

Mon, 17 Sep 2018 08:24:14 +0200

Etats-Unis : une mystérieuse vague de vandalisme contre les trottinettes en libre-service

Elles sont là. On les a aperçues, notamment dans le 3e arrondissement parisien. Elles, ce sont les trottinettes en libre-service de la startup californienne Bird. Le principe ? Le même que pour les vélos Indigo ou Gobee : l’usager peut déposer sa bécane n’importe où dans la ville, les autres utilisateurs sauront la retouver grace à la géolocalisation et une application dédiée. Le plus de Bird ? Ses trottinettes sont ramassées entre 21h et 5h pour être rechargées, car elles sont électriques . Ces petites machines sont devenues des stars outre-atlantique, où elles bénéficient même d’un grand concours transcontinental de... haine et de destruction.

Les meilleurs ne croient plus à rien,
tandis que les plus vils s’emplissent de passions.
De grandes nouvelles certainement s’annoncent.
W.B. Yeats, The second coming

Your fleet is lost...

Quand les trottinettes en libre-service Bird et Lime sont arrivées sur les trottoirs parisiens on a immédiatement pensé au précédent Gobee.bike. Ces vélos en libre-service avaient été victimes de leur succès et de l’esprit taquin des Français. Certains utilisateurs avaient mis un point d’honneur à tester la résistance des vélos en toutes circonstances. La société hongkongaise avait rapidement remballé ses pimpants biclous et persiflé sur les mauvaises manières françaises. S’étant retiré de Lille, Reims, Lyon et finalement Paris elle avait dénoncé un "effet domino" de dégradations qui se serait "abattu sur [sa] flotte de vélos", entrainant ainsi des "destructions de masse". "En quatre mois, 60 % de notre flotte a été détruite". En chiffre : 3200 vélos dégradés et 1000 "privatisés".

Pour expliquer cet échec retentissant, on évoquait des différences culturelles, tel ce sinologue cité par Numerama : « En Chine, malgré ce que l’on pourrait penser, vous n’avez pas ce milieu social marginalisé qui va volontairement dégrader les choses." On se souvenait aussi des débuts du Velib’, qui avait très rapidement subi vols et dégradations. Un responsable de JCDecaux rappelait le savoir-faire des francophones en la matière : « La France est le plus mauvais élève [...] Nous avons plus souffert à Paris que dans toutes les capitales mondiales [...] Le seul autre marché où le vandalisme est aussi un sujet est Bruxelles mais dans des proportions sans commune mesure »

Pourtant les Etats-Unis semblent en passe de rattraper leur retard en matière de vandalisme-de-deux-roues-en-libre-service. Certes dans une catégorie un peu différente : celle des trottinettes. Si la société Bird peut se vanter d’un développement ultra-rapide (l’entreprise enchaine les levées de fonds de plusieurs centaines de millions de dollars), son déploiement agressif dans une trentaines d’agglos américaines a suscité un certain nombre de réactions... hargneuses.

Ce type de phénomène n’a donc rien de nouveau, on l’a vu avec les cas de Gobee et Velib’ en France, mais on aurait pu citer les déboires de oBike à Zurich ("des vélos jetés dans le lac, des freins coupés ou des codes Q/R masqués pour les rendre inutilisables", selon un responsable de la marque), ou du service municipal de Baltimore (qui a tenu moins d’un an). Mais la vague de dégradations qui touche les Bird a un truc en plus. Ce truc c’est un compte Instagram, le cimetière des Bird : https://www.instagram.com/birdgraveyard/

Burn the Bird

Dans le Spectacle, le Parti Imaginaire n’apparaît pas comme fait d’hommes, mais d’actes étranges, au sens où les entend la tradition sabbatéenne. Ces actes eux-mêmes n’y sont cependant pas liés entre eux, mais systématiquement tenus dans l’énigme de l’exception ; on n’aurait pas idée d’y voir des manifestations d’une seule et même négativité humaine, car on ne sait pas ce que c’est que la négativité ; au reste, on ne sait pas non plus ce que c’est que l’humanité, ni même si cela existe.
Thèses sur le parti imaginaire, Tiqqun

On pourrait considérer que c’est anodin – c’est finalement une manière très américaine, ou contemporaine de se rapporter aux événements : en les instagramant. Mais ce compte a semble-t-il permis trois choses : de transformer le phénomène en mode ; de rendre compte de la diversité d’expression du ressentiment à l’égard des Bird ; et de comprendre, un peu, les raisons de ce ressentiment.

Certaines vidéos du compte Instagram rendent compte de dégradations réalisées en tout discrétion, parfois de nuit, comme ces incendies :

Mais la plupart se font de manière plus banale voire ludique, souvent à visage découvert, et selon des modes opératoires aussi divers que : renverser la trottinette, rouler dessus avec sa voiture, faire déféquer son chien dessus, la jeter du haut d’un immeuble, l’accrocher en haut d’un panneau de signalisation, couper les cables d’alimentation ou les freins, la mettre à la poubelle, en mettre 20 à la poubelle, la jeter à la mer ou se moquer de ses utilisateurs. Florilège :

Les fracasser sur le trottoir :

Bird contre Bird :

Négligemment :

En rire :

Les collectionner :

Concours :

Collectionner (bis) :

Apprendre à voler :

"People who ride them suck"

Dans un article consacré au sujet, le LA Times (Bird est basé à Venice Beach) rapproche cette vague de vandalisme des actions menées il y a quelques années contre les navettes privées transportant les employés de Google. Mais alors que les actions anti-Google avaient finalement eu peu de conséquences, la mode du vandalisme anti-Bird s’est propagée rapidement. Et semble bénéficier d’un certain assentiment de la population, tout du moins californienne. Si dans un premier temps, la police de Los Angeles n’a pas réagi face aux "incivilités" touchant les trottinettes électriques c’est notamment parce qu’elle "ne recevait aucun signalement".

Si le parallèle avec les actions anti-Google n’est pas forcément pertinent, c’est que la vague de vandalisme qui a touché les Bird ne peut se résumer, comme le pense le LA Times, à une hausse du ressentiment vis à vis des entreprises de nouvelles technologies – toujours plus présentes en Californie du Sud. Cest ce que montre le Bird Graveyard : l’animosité vis à vis des trottinettes s’exprime de manière diverse et semble avoir une multitude de raisons. On peut faire toutes sortes d’hypothèses : joie de la destruction, de ne pas participer, d’être un grain de sable, haine de la silicon valley, du capitalisme, de la privatisation de l’espace public, de la monétisation de l’ensemble des activités humaines, de la vitesse, de l’obstruction des trottoirs, etc. On ne saura jamais le détail...

Tout juste peut-on dire que ces trottinettes ont le pouvoir d’excéder. Jusqu’aux abonnés du LA Times. L’un d’eux explique, dans le courrier des lecteurs, comment, en bon citoyen, "quand [il] croise une immondice laissée sur la voie publique, [il] la jette dans la poubelle la plus proche". Il ajoute : "cela inclut les trottinettes". Une lectrice de San Diego, qui semble terrorisée par ces engins roulant à 25 km/h avertit : "je n’en ai pas encore vandalisée, mais l’envie est forte". Dans un autre article, une personne interrogée évoque la défense du surf et du skate contre ces nouveaux modes de "glisse", une autre la lutte contre la gentrification, une autre encore avoue avoir commencé à les détester quand elle a été percutée par un conducteur de Bird. La haine envers ces engins est parfois viscérale. Toujours dans le LA Times : "Quand Hassan Galedary de Culver City voit une trottinette Bird, son estomac se tord et ses machoires se contractent. Le réalisateur de 32 ans décrit ce qu’il ressent comme une « violente amertume ». « Je déteste les Bird plus que quiconque. Elles sont nulles [they sucks]. Les gens qui les utilisent sont nuls."

http://www.latimes.com/local/lanow/la-me-ln-bird-scooter-vandalism-20180809-story.html

Les responsables de Bird (et de son concurrent Lime, lui aussi touché) jouent la carte de la minimisation. Selon Lime, "moins de 1% de [leurs] trottinettes" auraient été vandalisées. Du côté de Bird on condamne du bout des lèvres les destructions – comme pour ne pas mettre d’huile sur le feu :
« Nous ne soutenons ni le vandalisme ni la destruction de toute propriété et nous sommes déçus quand cela se produit [...] Nous ne soutenons pas non plus l’encouragement, la célébration ou la normalisation de ce comportement."
Pendant ce temps l’entreprise s’acharne à imposer sa technologie dans les métropoles américaines. Travis VanderZanden, le PDG de l’entreprise, déclare depuis son siège de 2000m2 à LA qu’il ne sera heureux que quand les trottinettes auront supplanté les voitures...

Mais revenons en France. Si Gobee.bike a disparu, ses concurrents n’ont pas jeté l’éponge et continuent de considérer l’hexagone comme un marché potentiel pour ce genre de service. JCDecaux avait fini par faire payer la ville de Paris pour les incivilités de ses citoyens. Les sociétés qui ne sont pas en contrat avec la municipalité ne peuvent évidemment pas procéder ainsi. La société Indigo Weel a par exemple décidé de faire le dos rond face aux dégradations. Elle espère notamment que l’envie de destruction ne sera que passagère. Que les vandales se lasseront vite du peu de possibilités en réalité offertes par leurs vélos, pour se détourner vers d’autres loisirs. Toujours est-il qu’à Bordeaux, où une flotte de 1000 Indigo a été déployée, Joaquin Aliaga, le responsable local avoue : "On s’est parfois retrouvés avec des vélos repeints en noir, d’autres tagués, certains cadenas ont aussi été sciés et des rayons ont été cassés en forçant sur le cadenas". A Tours : « On avait prévu qu’on allait avoir une période de grâce mais qu’on allait aussi être confronté au vandalisme. Il y a toujours de petits malins qui essaient de contourner le système. » A Toulouse : "Au bout de deux mois, il est vrai que nous avons un effet "découverte", certaines personnes estimant qu’elles peuvent "se servir" mais passé un certain temps, cela devrait se calmer." Indigo s’acharne, et affirme que cet acharnement fonctionne : dans toutes les villes citées, les flottes d’Indigo gonflent.

Avec Bird le défi offert aux vandales franciliens est de taille. Leurs homologues américains ont placé la barre très haut, on l’a vu. Ce qui n’empèche pas le service d’être toujours en fonctionnement dans les 30 villes américaines où il a été déployé. La start-up est récemment devenue une "licorne" (valorisée à près de 2 milliards de dollars). Elle devrait donc être en mesure d’adopter la technique du "dos rond" pendant de nombreux mois. Les franciliens relèveront-ils le gant ? Un homologue français à Bird Graveyard verra-t-il le jour ? A suivre...

NB : si vous avez des photos de trottinettes Bird dans des situations disons... étonnantes, n’hésitez pas à nous les faire parvenir.

lundimatin

Sun, 16 Sep 2018 18:45:28 +0200

Les Fantômes à venir

Lundimatin : Bonjour Ginette Lavigne, tout d’abord pouvez-vous nous expliquer la genèse de ce film ?

Ginette Lavigne : En 68 beaucoup de professionnels du cinéma se sont mis en grève. Le 17 mai, une assemblée générale constitue les États Généraux du Cinéma. On demande l’arrêt du festival de Cannes, on arrête tout, on pose les caméra, Godard, Truffaut, Resnais, etc, décident de ne pas filmer. Par contre certains, dont Jacques Kébadian ont décidé de filmer. Ils avaient fondé un groupe de cinéma engagé nommé l’ARC. Ils ont filmé leurs copains dans les manifestations, ils ont pris les lacrymos... Beaucoup sortaient à peine de l’IDHEC (Institut des Hautes Études Cinématographiques, aujourd’hui appelé la Fémis) et ont monté plusieurs films à partir de ce matériel aujourd’hui édité dans le coffret Le Cinéma de mai 68.

Pour le cinquantenaire de mai 68, Jacques a repris ces rushs et en a fait un nouveau film : L’Île de mai. En faisant ce travail, il a fait des arrêts sur image et pris des photos de ces images qu’il a montré à Jean-Louis Comolli qui outre son activité de cinéaste est un théoricien qui réfléchit, écrit et travaille depuis longtemps sur les images. Jean-Louis Comolli a proposé à Kébadian d’écrire un texte et de faire un livre avec ces photogrammes, Les Fantômes de mai 68. Parallèlement, il m’a proposé d’en faire un film - qui porte le même nom que le livre - Parallèlement, il m’a proposé de faire un film - qui porte le même nom que le livre - et qui est construit sur le même principe : le texte de Jean-Louis Comolli qu’on entend sur des images de 1968. Ces archives (image et sons) proviennent principalement de l’INA et du film de Kébadian Le droit à la parole.

Le fil conducteur du film est la réflexion qui lie l’état actuel des pellicules avec la distance que nous ressentons avec ce moment historique...

Oui, Jean-Louis Comolli file la métaphore entre la disparition de l’image cinématographique sur pellicule et ce qu’il nous reste de 68. On le voit. Même sur la couverture du livre, c’est quasiment illisible. On ne discerne plus qu’une vague silhouette en train de jeter une pierre. Ce flou est dû bien sûr au fait que ce sont des images prises en mouvement et que l’on a soudainement arrêtées mais c’est aussi parce que le support de ces images est usé. On remarque des traces sur la pellicule, des stries, des collures, c’est tout simplement le temps qui est passé. Les pellicules se dégradent, se rayent s’abîment. C’est donc un parallèle avec le souvenir que nous avons de mai 68. Les images d’archives existent, elles sont là. On peut les revoir si cela nous fait plaisir mais il faut quand même en faire quelque chose aujourd’hui. C’était il y a cinquante ans, c’est très loin, c’est plus qu’une génération, c’est presque une vie. L’idée du photogramme est l’inverse de celle du flux des images actuelles que ce soit sur internet ou à la télévision. On prend le temps de s’arrêter. Dans un monde saturé d’images, quand on s’arrête et qu’on repart, on ne voit pas pareil, on voit autrement. Et voir c’est investir l’image. Nous en avons besoin car ce mouvement de 68 court dans le temps, continue à fasciner et pas que pour nous en France. Ça résonne. Ça évoque encore quelque chose aujourd’hui.

Quels sentiments cela provoque de voir ces images d’archive montées différemment aujourd’hui ?

Bien sûr qu’il y a la nostalgie de la jeunesse, du politique, des mouvements de masse. Cela fait quand même longtemps que les luttes politiques n’ont pas gagné. La dernière fois que l’on a gagné, c’est 95. On retrouvait des choses de 68. On avait filmé d’ailleurs à l’époque avec Jean-Louis Comolli, Jour de grève à Paris Nord à la gare du Nord à Paris. C’est le dernier mouvement où il s’est passé quelque chose. Et aussi avec le CPE en 2006. Ça fait longtemps. Il y a peu de victoires. Peu de victoires où les gens sont en grève et sont contents, heureux. J’aime beaucoup ces images de grévistes dans le film sur mai 68. Les gens ne font rien et ils sont bien contents de ne rien faire. Mais ce film sur 68, ce n’est pas du deuil, c’est plutôt une invitation car l’histoire nous apprend des choses. Il va bien falloir que les fantômes soient devant, viennent et reviennent nous hanter, le travail reste encore à faire. Cependant, ce n’est pas du cinéma militant qui est souvent trop inscrit dans l’ici et maintenant et s’adresse aux gens convaincus, se réduit bien souvent à des discours, des envolées idéologiques au détriment de la forme. Quand on fait du cinéma c’est comme quand on écrit, on a besoin de prendre un peu de distance. C’est ce que Sylvie Lindeberg appelle « le passage à l’art », le moment ou l’œuvre d’art permet de transmettre quelque chose qui n’est pas de l’idéologie (et pourtant il y en a aussi) mais de la pensée, du ressenti, du sentiment... Par exemple, un de mes soucis dans le film, c’était de ne pas prendre seulement le point de vue des masses. Évidemment, j’aime beaucoup ce plan extraordinaire, ce carrefour filmé en plongée, absolument envahi de personnes. Mais il y a toujours besoin de s’accrocher à des visages, à des regards. Retrouver cette diversité, ces femmes qui occupaient les Galeries Lafayette, ces ouvriers portugais, ces vieux, ces jeunes, ces étudiants qui n’étaient sûrement jamais sortis de leur université, ces gosses devant Renault qui regardent un spectacle de clown...

Pouvez-vous nous raconter comment vous avez vécu mai 68 et les années suivantes ?

En 68 j’avais 14 ans, j’étais trop jeune pour vraiment y participer et j’étais en province. Je viens d’un milieu populaire, la question ne s’est jamais posée concernant le camp à choisir. Après le bac, j’ai tout de suite voulu faire du cinéma mais j’ai attendu de longues années avant de pouvoir réellement en faire. Il y a eu la queue de comète de 68 : la mobilisation contre la guerre du Vietnam, le Chili en 73 avec beaucoup de militants qui se sont exilés en Europe, en France, et en 1974, c’était la « Révolution des œillets » au Portugal qui a mis fin à 48 ans de fascisme. En 1975 je suis partie au Portugal, j’ai vécu ce qu’on a appelé « l’été rouge ». Quelques mois extraordinaires et puis après ça s’est normalisé. Ce qui s’est passé au Portugal est pour moi un des événements les plus marquants en Europe occidentale dans les années 70. J’y suis retournée 20 ans plus tard pour faire des films sur cette révolution portugaise, pour tenter de comprendre ces événements. Le premier en c’était 1998 Republica, le journal du peuple, sur un journal qui avait été occupé par les typographes. Ce journal appartenait au PS. Les typographes avaient décidé de renvoyer les dirigeants socialistes, d’occuper le journal et d’embaucher de nouveaux journalistes et de pratiquer l’auto-gestion. J’ai ensuite tourné un film avec Otelo de Carvalho qui avait organisé le coup d’État faisant chuter la dictature La nuit du coup d’État puis un troisième film Deux histoires de prison sur deux femmes qui avaient été prisonnières politiques. Le cinéma m’a permis de revenir sur ces histoires, de rencontrer des gens, de voir et d’utiliser les archives afin de mieux comprendre les enjeux du moment.

Il y avait dans ces années 70, un contexte international bien particulier. Les luttes un peu partout dans le monde, des victoires - dont la victoire du Viêt Nam contre les USA-, le plein emploi, un sentiment qu’un changement était possible, qu’on avait les moyens de construire un autre monde. Une illusion sans doute puisque toute l’Amérique latine était sous la botte de dictatures militaires, qu’en Asie et en Afrique les choses n’étaient pas si simple. Mais il y avait ce qui s’appelait le bloc de l’Est, avec des gens qui vivaient autrement, avec d’autres règles économiques, et avec toutes les critiques justifiées que l’on peut faire contre ces pays, c’était un moteur dans le sens où cela permettait de penser que le capitalisme n’était pas la seule solution. Mais ce socialisme réel a failli. Aujourd’hui avec la mondialisation où les crêpes que l’on mange à Séoul ou à Paris sont les mêmes, on a plus ce même espoir. On nous dit qu’il n’y a pas d’autre choix. On a un vrai problème aujourd’hui de perspectives. Qu’est-ce qu’on fait ? À part manger bio et essayer d’échapper aux grosses entreprises commerciales ? On a fait la fête à Macron, et après ?
Alors on attend, on espère que ces fantômes reviennent hanter tout ça.

Bibliographie et Filmographie :

Les Fantômes de mai 68, Ginette Lavigne, Jean-Louis Comolli, INA, 2017.
Les Fantômes de mai 68, Jacques Kébadian, Jean-Louis Comolli, Yellow Now, 2018.
Le Cinéma de mai 68, une histoire (coffret 4 DVD), Editions Montparnasse, 2008.
Jour de Grève à Paris Nord, Ginette Lavigne, Jean-Louis Comolli, Ina, Iskra, 2003
Deux histoires de prison, Ginette Lavigne, LX Filmes, Artline films, 2004.
La Nuit du coup d’état – Lisbonne, avril 74, Ginette Lavigne, L’Harmattan et Zarafa Films, 2008.
Republica, journal du peuple, Ginette Lavigne, Lavigne, Zaradoc / Les films du village, 1998.

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