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lundimatin

Mon, 24 Sep 2018 17:30:02 +0200

MAD MARX - La Websérie

« Isolée de longues années dans une prison expérimentale, Romane découvre à sa sortie que le monde n’est plus qu’un vaste et dangereux champ de ruines. A la recherche de sa sœur, elle fait la connaissance d’un vieil excentrique surnommé Marx le Fou qui veut faire d’elle la glorieuse instigatrice d’une révolution fantasque. »
Voilà pour le synopsis de cette websérie pour le moins atypique et disponible sur youtube depuis le 15 septembre. On y découvre un monde post-apocalyptique dans lequel errent des mercenaires à la solde d’un pouvoir obscur, des zombies-gueux qui mangent des canettes de nourriture avariées et des espèces de survivants qui chiquent des restes de ceintures en cuir. Mad Marx n’est pas un film amateur potache et kitch tourné au caméscope par une bande de copains, la réalisation est soignée et le scénario inspiré. Les dialogues et le jeu des acteurs sont eux aussi très réussis, précis et drôles. Si cette websérie nous a beaucoup plu, c’est aussi qu’elle revêt un caractère expérimental dans sa forme, dans son processus de réalisation et dans la manière d’appréhender l’imaginaire et la question politique. Nous nous sommes entretenus avec son réalisateur Mathias Averty et Henry (Marx dans la série). Les quatre épisodes sont accessibles au fil de l’article.

Lundimatin : Comment vous est venue l’idée de réaliser cette websérie ? Pouvez-vous nous expliquer dans quelles conditions s’est passé le tournage et la réalisation ?
Mathias Averty :Mad Marx a été imaginé par une bande de potes de longue date. Une bande d’amis assez particulière qui regroupait à la fois des personnes de sensibilité libertaire, des fans de films de genre et des Metalleux. On a commencé à faire des courts-métrages amateurs un peu punk et provoc tous ensemble. Puis, constatant que le monde du travail et les responsabilités commençaient de plus en plus à grignoter notre temps libre, on a lancé le projet Mad Marx : un post-apo libertaire sur fond de Black Metal et de Punk Hardcore. Un film qui nous ressemblait, un idéal, un dernier soubresaut de révolte adolescente avant de se faire happer par la vie adulte qu’on voyait venir comme un linceul morose.

A la base, Mad Marx devait être un petit court-métrage de propagande de vingt minutes, muet et filmé avec une caméra old school avec des cartons anticapitalistes toutes les dix-secondes et des symboles kryptos marxistes dans chaque plan. Mais on s’est "un peu" emballés et Mad Marx est devenu une série parlante d’une heure et demie avec une vraie histoire.
Complètement auto-produite grâce à nos économies donc libéré de tout actionnaire Mad Marx était l’occasion ou jamais d’expérimenter des pratiques autogestionnaires sur le plateau et dans l’écriture.
Ce processus à été très long, c’était passionnant et épuisant : il a fallu harmoniser les styles d’écritures de chaque personne et regrouper les différents thèmes qui nous tenaient à coeur.
On s’est très vite rendu compte que si on voulait à la fois parler d’Anarchisme, de Féminisme, de Véganisme, d’écologie, de Lumpen prolétariat et de société de contrôle, il nous faudrait trois ou quatre saisons de Mad Marx.
On a donc décidé de se concentrer sur les 4 premiers épisodes pour planter le décors.
L’autre défi a été de diluer toutes ces notions très fortes dans une histoire intéressante, transformer le pamphlet libertaire que nous avions entre les mains en vrai objet de cinéma qui raconte la transformation d’un personnage.
Certains militants ont d’ailleurs quitté le projet parce qu’ils avaient l’impression qu’on édulcorait le message et le côté rentre-dedans du projet, j’étais aussi de leur avis, mais avec le recul, je trouve que le message est plus subtil mais bien plus fort ainsi, Mad Marx n’est plus un film de propagande, mais un film sur Romane, une femme qui se reconstruit, retrouve goût à la vie et s’ouvre aux autres grâce à des idéaux communistes (au sens large) dans un monde où tout est possible, puisque tout est à reconstruire.

Sur le plateau, on a également voulu tester des pratiques autogestionnaires dans un gigantesque jeu de rôle. L’idée était d’apprendre à faire du cinéma sur le terrain donc chacun avait la possibilité de changer de poste et de trouver son espace d’expression, de créer un personnage, un costume ou de proposer un plan. Considéré tacitement comme le showrunner puisque j’avais eu quelques cours de cinéma à la fac et que j’avais conçus toute la trame de Mad Marx, j’ai insisté pour qu’on soit plusieurs à s’essayer au rôle de réalisateur afin qu’il y ait plusieurs regards derrière la caméra. Là encore, ça a été difficile puisqu’il n’y a pas plus hiérarchique qu’un tournage de film. Le simple fait de dire Moteur est un ordre et tout doit s’accorder autour d’un chef d’orchestre avec une vision artistique forte et unique. Il nous a fallu beaucoup de temps pour accepter ça et trouver nos propres méthodes de travail en recherchant toujours des compromis entre l’horizontalité et l’efficacité sur le plateau. En effet, on s’est rendu compte qu’on ne pouvait pas faire une AG suivie d’un vote à main levée pour valider chaque plan ou chaque réplique (rires). Petit à petit, Mad Marx s’est transformé en un plateau de tournage un peu plus traditionnel puisque chaque personne a adopté le poste de travail qui lui plaisait le plus, de mon côté, j’ai du assumer pleinement le rôle de réalisateur et je ne le regrette pas, ça a été une expérience terrifiante et passionnante. Mais ça n’a rien enlevé à l’aspect complètement punk et fauché de notre plateau de tournage, heureusement (rires).

Mad Marx - Episode 0 - Damoclès

La websérie s’intitule Mad Marx, pourquoi pas Mad Bakounine ? Y a-t-il eu des débats au sein de l’équipe ?
Mathias Averty : Ahah il y à eu des débats enflammés, des disputes et des scissions trotskistes (rires) tout au long du projet sauf pour le titre qui nous a tout de suite plu parce qu’il fait référence à Mad Max. Et puis même si on se sent peut etre plus proches des idées de Bakounine, Marx est une personnalité plus pop et un symbole très fédérateur de la critique du capitalisme ! Toute l’idée de notre projet de film était dans le mélange de Karl Marx et Mad Max : partir à l’assaut du Grand Capital avec des vieux blousons en cuir, des riffs acérés et beaucoup de second degré. Pour nous Mad Marx est le manifeste radical et personnel d’une extrême gauche énervée, sombre et rock n roll qui cherche à se réconcilier avec l’underground cinématographique et musical, trop longtemps laissé aux mains de l’extrême droite ou d’un apolitisme confortable.
Justement, d’un point de vue cinématographique, qu’elles ont été vos influences ou sources d’inspiration ?
Mathias Averty : Vaste question ! Personnellement je suis un grand fan de cinéma sud-coréen parce qu’ils arrivent parfaitement à mélanger les genres et à passer du comique au tragique. Donc Old Boy et J’ai Rencontré le Diable ont été une immense influence par exemple. En lançant Mad Marx j’étais aussi dans ma grosse période Tarkovski (Stalker, Andreï Roublev), dont chacun des plans est un tableau émouvant, du coup c’est de sa faute s’il y a des scènes contemplatives un peu longues dans Mad Marx (rires). La scène du rêve de Romane est même directement inspirée de celle de Staker.

Mais on a aussi été très inspirés par le visiteur du futur (pour le format Amateur/Websérie évidemment), Kaamelott, C’est Arrivé près de chez vous et le Seigneur des Anneaux, ça fait partie de notre culture ciné. D’ailleurs si vous prêtez bien attention aux dialogues, vous verrez que Marx le Fou parle comme Gandalf et le roi de l’Episode 3 parle comme Hubert de Montmirail dans les Visiteurs. Tout ça pour dire qu’on ne se reconnait pas du tout dans le cinéma de gauche traditionnel : les films militants de la Nouvelle Vague nous semblent ennuyeux, hermétique, nombrilistes et intello, on n’a jamais réussi à comprendre où ils voulaient en venir, pauvres geeks que nous sommes (rires). Avec Mad Marx, on voulait quelque chose de très radical mais aussi d’accessible et d’humoristique.

L’autre grosse inspiration de Mad Marx est musicale, j’ai écrit ma partie du scénario de Mad Marx en écoutant des groupes comme Year of No Light ou Blut Aus nord qui sont des groupes de Metal la fois sombres, atmosphériques et apocalyptiques. Mad Marx tire beaucoup de ses racines dans l’esthétique du Black Metal en fait, qui est un style musical avec un très fort potentiel anarchiste à mes yeux. Et même s’il est gangréné par la droite ces temps ci, une scène RABM émerge (Red and Anarchist Black Metal) en force et propose pléthores de groupes passionnants comme Iskra, Dawn’ Ray’d ou encore the Austrasian Goat, que nous avons la chance d’avoir dans la BO.

HENRY : Evidemment il y a aussi des films comme Mad Max mais aussi des livres comme la Zone du Dehors d’Alain Damasio, C’est un exemple de dystopie, une société qui n’est plus humaine, rappelons que la terre est condamnée et que c’est une colonie qui c’est implantée dans l’espace. Société qui n’est pas humaine car on nous rappelle constamment l’échec sur terre de la société humaine, du vieux monde. La zone du dehors nous montre l’échec de l’humain et sa mise au pas qui garanti la survie de l’espèce par son inhibition permanente.

Mad Marx - Episode 1 - Le Malheur des mondes

Lorsqu’elle sort de prison après 9 années de détention et de sédation, Romane l’héroïne principale, découvre un monde post-apocalyptique dans lequel errent des mercenaires à la solde d’un pouvoir obscur, des zombies-gueux qui mangent des canettes de nourriture avariées et des espèces de survivants qui chiquent des restes de ceintures en cuir. Dans l’épisode 1, « Marx le fou » raconte cet apocalypse que la jeune femme a « loupé » et évoque le « triomphe cruel du grand capital : les guerres chimiques et bactériologiques entre multinationales, la révolte des ventre creux… ». Pensez-vous qu’une autre fin du monde soit possible ?
HENRY : L’univers est vaste et recel des potentialités infinies d’apocalypses. Ces agents de la fatalité que sont les météorites et autres catastrophes stellaires ou bien plus simplement un soleil fatigué sont des scénarios potentiels d’apocalypses. (il suffit de voir la flopée de films catastrophes de films élaborés sur le sujet) Nous aurions pu aussi imaginer une invasion extraterrestre à la Indépendance Day. Mais toutes ces possibles apocalypses ont ceci en commun qu’elles ne sont pas provoquées par la main humaine mais par une fatalité du destin ou bien une imagination débridée. Or, pour Mad Marx, il était important, vital même, que l’apocalypse ait une origine humaine. pour nous, notre modèle sociétal, économique, politique et écologique va droit dans le murs et conduit inéluctablement à la ruine, nous commençons à croire que les nombreux livres de sciences fictions que nous avons lu (les troupeaux aveugles de Brunner par exemple) ne sont plus des oeuvres de fictions pures mais un reflet incroyablement réaliste du futur. Cependant, en parallèle, il était important pour nous de montrer aussi que malgré l’apocalypse, malgré une destruction totale de notre monde il était toujours possible de reconstruire et d’espérer mieux qu’une simple survie au jour le jour. Mad Marx c’est l’échec du vieux monde mais aussi (peut être) la naissance d’un nouveau plus chouette

Alors pour répondre plus simplement à votre question, oui une autre fin du monde est possible mais pour Mad Marx celle que nous avons choisie est idéale.

MATHIAS : Je partage la vision un peu sombre d’Henry. Il n’y a rien qui est vraiment rassurant autour de moi, j’ai l’impression d’être entouré de gens qui vont très mal dès lors qu’ils remettent en question leur place dans ce système. Le monde du travail est de plus en plus inhumain, les gens ne se font plus confiance, les militants font des concours de bibliothèque et se tirent dans les pattes, les artistes indépendants sont étouffés par la précarité et même les médias bénévoles sont menacés par les droit d’auteurs au moindre faux-pas. Nous n’avons plus de temps pour nos rêves, nos amis et nos familles. J’ai même l’impression que nous avons perdu internet qui n’est plus un lieu d’expression neutre libre et neutre mais un espace marketé où il faut tout monétiser pour exister. En fait, tout ce qu’on aime autour de nous est menacé quotidiennement par un système froid et par les gens qui le soutiennent par peur ou par conviction. En effet, la fin du monde imaginée dans Mad Marx nous a semblé plausible : des humains écrasés par les entreprises et des révolutions avortées.

Mad Marx - Episode 2 - Regarde le Capital Tomber

À la fin de ces quatre épisodes, de nombreuses éléments de l’intrigue restent en suspens. Romane retrouvera-t-elle sa soeur ? A quoi ressemble Monopolis, la ville dont Mad Marx a été chassé ? Le prolétariat et les gueux viendront-ils à bout du capital ? Préparez-vous une seconde saison ?
On a écrit beaucoup de choses utilisables pour la saison 2 mais on a encore un très long travail de scénarisation à effectuer pour la rendre palpitante. Et c’est seulement l’engouement des spectateurs qui nous donnera la force de continuer en oubliant les rides et les cheveux blancs accumulés sur le tournage de la première (rires). S’il y a une saison 2, elle sera sûrement plus mélancolique et violente, mais aussi très introspective. Je pense aussi qu’on fera apparaître des erzats de Bakounine, Nestor Mackno ou Louise Michèle. J’aimerais bien qu’on passe aussi quelques épisodes à présenter une micro-société anarchiste pour voir à quel point elle est envisageable, disséquer son fonctionnement, ses possibilités et ses écueils. Quant à Monopolis et la soeur de Romane, on ne les retrouvera qu’à partir de la saison 3 ahah. Il y a beaucoup de choses à raconter avant. L’aventure libertaire de Romane et Marx ne fait que commencer !

Mad Marx - Episode 3 - AKAB

lundimatin

Mon, 24 Sep 2018 13:44:17 +0200

D'Anonymous au G20 de Hambourg - Appel à soutenir Loïc Citation

Mardi 25 septembre, Loïc Citation comparaîtra devant la cour d’appel de Paris pour sa participation au mouvement Anonymous en 2014. Ses proches nous ont transmis un appel à le soutenir. Nous en avons profité pour revenir sur le parcours judiciaire incroyable du jeune militant antinucléaire actuellement incarcéré dans l’attente d’une extradition vers l’Allemagne pour sa supposée participation aux manifestations contre le G20 en juillet 2017.

Tout le monde se souvient du sommet du G20 qui se tint à Hambourg début juillet 2017. Pas moins de 20 000 policiers, 3000 véhicules, 11 hélicoptères, 185 chiens, 70 chevaux et une dizaine de canons à eau étaient censés assurer la tranquillité de cette réunion des représentants des 20 pays les plus riches. Pourtant, la manifestation tourna au vinaigre et après deux jours d’émeutes les forces de police durent reconnaître leur échec, tant stratégique que politique. Le ministre fédéral de la justice allemande concluait alors qu’« Il n’y aura plus de G20 dans une grande ville allemande ». Cela aurait pu en rester là mais c’était sans compter sur l’amertume et la rancœur de la police allemande qui a depuis lors déclenché des opérations répressives inédites tant par les moyens mis en œuvre que par leur étalement dans le temps.

En juillet, le site d’information Dijoncter.info publiait une longue interview avec un membre de l’équipe légale des manifestations anti G20 qui donnait la mesure et l’étendue des opérations. Quelques jours après le sommet, le principal site d’informations alternatives, Indymedialinksunten, était fermé sur décision administrative, au mois de décembre la police lance une traque publique en publiant dans la presse plus d’une centaine de photographies de manifestants en appelant la population à la délation. Comme l’explique Orel de la legal team hambourgeoise :

Cette traque est une grande première en Allemagne. Dans les années 70, la police allemande traquait des groupes armés, et on parlait de 20 ou 30 personnes recherchées publiquement pour des actions politiques armées, avec des attentats politiques à la bombe. Là on parle de gens qui auraient peut-être, à un moment, jeté un caillou ou une bouteille.

Un an après les évènements, plus d’une soixantaine de perquisitions avaient eu lieu en Allemagne. Sans surprise la justice prolonge l’acharnement policier et les peines sont elles aussi inédites : 2 à 3 ans de prison ferme pour des jets de canettes n’ayant blessé personne. La police évoque plus de 3500 procédures en cours dont certaines pour "éloge du crime" à l’encontre de personnes ayant soutenu publiquement les débordements. Au mois de mai, le « SoKo Black Block », la commission spéciale de la police de Hambourg en charge de la traque des manifestants publie une centaine de nouveaux clichés et annonce qu’elle va désormais se pencher sur les militants internationaux. Le 29 mai ce sont 9 perquisitions qui ont lieu simultanément en France, Espagne, Italie et Suisse.

Cette offensive s’est accompagnée de la diffusion d’une émission d’investigation sur la première chaîne allemande, qui s’intitule "la violence noire" et qui enquête sur l’activité du méchant black bloc qui aurait brûlé la moitié de la ville de Hambourg. Dans ce documentaire, on voit la police du "SoKo black block" qui retrace les activités des manifestant·es le matin du 7 juillet, dans le quartier d’Altona où plusieurs voitures ont brûlé et où des magasins ont été attaqués. La police y met en scène cette coordination internationale policière ainsi que ses innovations techniques en matière de biométrie. Le reportage évoque des programmes informatiques capables de reconnaissance faciale à partir de certains points des visages. Cette propagande est évidemment psychologique et a pour but de susciter la peur. Leur message : "On vous retrouvera tous".

En France, Loïc Citation, un jeune militant « connu des services de police » est ciblé. Le domicile de ses parents est pris d’assaut mais les policiers français et allemands qui ont fait le déplacement font chou blanc. La commission rogatoire allemande voit large : « Dégradations par incendie – participation à un attroupement armé – port d’arme de catégorie A par assimilation : engin explosif – violences sans ITT sur agents dépositaires de la force publique » mais le jeune homme est absent et se fend quelques jours plus tard d’un communiqué dans lequel il explique ne pas avoir particulièrement envie de se rendre aux autorités et justifie sa décision de partir en « cavale » par le harcèlement policier qu’il subirait et l’inanité de condamnations antérieures. En effet, ce n’est pas la première fois que le jeune homme de 23 ans se retrouve dans le viseur des services de renseignement. En 2014, après la mort de Rémi Fraisse et au cœur de la mobilisation contre la construction du barrage de Sivens et de la déchetterie nucléaire de Bure, il participe à l’opération Grands Projets Inutiles et Imposés du collectif Anonymous. Les sites internet du Conseil Régional de Lorraine, du Conseil Général de la Meuse, et de l’ANDRA sont temporairement paralysés. Quelques mois plus tard, il est interpelé à 6h du matin par 8 agents de la Direction Générale du Renseignement Intérieur. Il écopera de 4 mois de prison avec sursis. A l’issue du délibéré, l’avocat de l’un de ses co-prévenus précise :

« Il y a une disproportion entre le risque pénal encouru et les faits [...] Les prévenus n’ont fait que recourir à une nouvelle manière de manifester [...] Lorsque les routiers bloquent une autoroute, ils ne sont pas poursuivis. »

Un deuxième procès aura lieu pour cette même série d’attaques informatiques mais il sera relaxé grâce au principe de « Non Bis in Idem », à savoir que l’on ne peut pas être jugé deux fois pour les mêmes faits. Le parquet fait alors appel, nous y reviendrons.

L’année suivante, il sera poursuivi pour « outrage et rébellion » et « incitation directe à la rébellion » suite à une manifestation contre la loi travail. Une vidéo de son arrestation violente par la police permettra néanmoins de faire tomber les chefs d’outrage et d’incitation à la rébellion.

Malgré la démonstration des mensonges policiers, il écopera tout de même d’un mois de prison avec sursis pour « rébellion ».

Le 18 février 2017, il participe à une manifestation à Bure contre le projet d’enfouissement de déchets nucléaires. Un cortège de 400 personnes renverse les grilles de l’Andra. Loic Citation est de nouveau arrêté et inculpé de « participation masquée à un attroupement, dégradation ou destruction des grilles et rébellion ». Les juges le condamnent à 4 mois de prison avec sursis mais le parquet fait appel.

Après l’audience, il publie sur Mediapart la déclaration qu’il a faite devant les juges et explique avoir été étranglé lors de son interpellation ce jour-là. Attentif, le commandant de Gendarmerie DUBOIS porte plainte pour diffamation et précise que s’il a entouré la tête du manifestant avec son bras ce jour-là, c’était pour le protéger d’une chute au sol et absolument pas un étranglement. 5e procès et une condamnation à 1400 € pour « atteinte à l’honneur » et « diffamation », les frais de justice du commandant sont aussi à sa charge.

Le 18 août dernier, alors qu’il ne s’était toujours pas rendu aux autorités dans le cadre de sa demande d’extradition vers l’Allemagne et qu’il rend visite à ses parents, Loïc Citation est finalement interpelé par la police et mis en détention. Le 23 août, lors d’une audience mouvementée, la cour d’appel de Nancy autorise son extradition vers l’Allemagne afin qu’il soit jugé pour sa participation supposée aux manifestations de Hambourg. S’étant pourvue en cassation, il reste détenu dans l’attente de cet énième jugement.

Outre l’acharnement évident que subit le jeune militant, c’est aussi la nature et les modalités de la collaboration des différentes polices européennes qui pose de nombreuses questions. Quelle incroyable préscience amène des policiers hambourgeois à reconnaître, identifier, localiser et accuser un activiste de la Meuse parmi des dizaines de milliers d’autres ?

En attendant d’en savoir d’avantage, Loïc Citation sera extrait de sa prison de Nancy le 25 septembre afin de comparaître devant la cour d’appel de Paris. Il sera de nouveau jugé pour la cyber-attaque d’Anonymous dont il avait été relaxé. Ses amis invitent à venir le soutenir à 13h, devant le Palais de Justice, métro Cité, pôle 4, chambre 10.

Ils nous ont aussi transmis l’appel qui suit.

Hambourg – Bure, ou quand l’idée de justice s’embourbe Solidarité avec Loic Citation // par Groupe de Soutien antinational

Notre camarade et ami, maraîcher et poète, frère et compagnon Loic, a été arrêté par des unités d‘intervention de la police le 18 août à Nancy. Ces derniers ont exécuté un mandat d‘arrêt européen qui avait été émis à son encontre en raison de sa participation présumée aux émeutes durant le sommet du G20 à Hambourg. Après trois mois de clandestinité, l`Etat a mis fin à la liberté de notre ami alors qu‘il essayait de rendre visite à ses proches.

Depuis, Loic se trouve à la prison de Nancy-Maxéville. Il est actuellement menacé d‘extradition vers l‘Allemagne pour répondre de "graves infractions" commises durant les contestations contre les plus puissant.e.s criminel.le.s, despotes, chef.fe.s de guerre et truqueur.e.s d‘élection de ce monde.

Mais qui sont les terroristes ?

L‘État allemand veut se venger. Loic, les autres amis qui se trouvent en prison - Christian, Tamaş et Mohammad -, et peut-être encore d‘autre indociles, doivent payer pour les émeutes qui se sont déroulées dans les rues de la ville hanséatique (Hambourg) l‘année dernière, lors de ces jours de juillet enflammés.

La vengeance n‘est pourtant pas le but de la justice. L‘administration hambourgeoise semble cependant démontrer le contraire, notamment au vu de ses jugements sévères et les incroyables moyens d‘investigation mis en oeuvre. La justice française suit la même tendance et a trouvé en Loic un parfait bouc émissaire dont le sort doit servir d‘exemple.

Loic est poursuivi pour diverses infractions en France, qui n‘ont rien à voir avec Hambourg. Qu‘il s‘agisse de supposées participations à une cyberattaque, à des manifestations ou à la dégradation d‘une clôture du soit-disant "labo de recherche" de la poubelle nucléaire CIGEO, c‘est avant tout son activisme qui est criminalisé. "In dubio pro reo" (le doute profite à l‘accusé) n‘est plus un principe en vogue dans une justice qui devient toujours plus politique.

Ce mardi, 25 septembre, Loic devra passer en appel devant le palais de justice à Paris (Pole 4 Chambre 10) pour répondre des accusations d‘attaques informatiques. Il y a plusieurs années, le jeune activiste a été condamné pour avoir participé à un piratage d‘infrastructure informatique de grands projets inutiles.

L‘un des nôtres

Loic est depuis toujours un insoumis qui a été politisé dans une époque où les gouvernements et les lobbies ont largement étendu leurs ambitions néoliberales destructrices des systèmes sociaux et écologiques. Une période durant laquelle les frontières sont de plus en plus fermées et où les flics, de plus en plus militarisés, maltraitent et tuent les insubordonné.e.s, dans les forêts, dans les rues, dans les cités et dans les prisons.

Mais Loic aussi été politisé à une époque, dans laquelle la résistance concrète devient de plus en plus palpable : à Sivens, dans le Val-de-Suse, à Notre-Dame-des-Landes ou à Bure – où la France entend construire le plus gros chiotte nucléaire d‘Europe. Il a été politisé dans un temps, durant lequel nous nous sommes défendu.e.s contre les grands projets inutiles et où en 2016, des centaines de milliers de personnes, des douzaines de barricades, des pluies de pavés et des cocktails explosifs ont tenté de freiner des mois durant, la machine de casse sociale et la libéralisation du marché du travail.

La "cellule de Bure"

Depuis l‘instauration du tandem zélé - le procureur Glady et le juge Le Fur - au tribunal provincial de Bar-le-Duc, la répression contre ceux qu‘ils appellent "les gens de Bure", est de plus en plus dure. Des douzaines de camarades ont écopé d‘interdictions de territoire en raison de leur engagement contre CIGEO. Après plusieurs mois de scandaleuses écoutes téléphoniques et autres odieux moyens de surveillance, diverses personnes engagées depuis des années contre le projet CIGEO se voient mises en examen pour association de malfaiteurs, et se retrouvent interdits de territoire et interdits de se contacter.

En plus de l‘occupation militaire du territoire par les gendarmes, se sont accumulées ces deux dernières années des dizaines de perquisitions, des saisies, de plusieurs blessés graves et l‘expulsion du bois qui avait été libéré pendant 18 mois. Les ministères publics et les flics des deux côtés de la frontière semblent soudain considérer la Meuse, ce calme département de Lorraine, comme le "quartier général" des Black Blocks.

Bien que ce soient leurs projets délirants qui constituent une menace contre l‘humanité et la nature, c‘est notre humble résistance qui est présentée comme terroriste et qu‘ils tentent de saper par tous les moyens. Que ce soit à Notre-Dame-des-Landes, à Bure, à Hambacher Forst ou à Kolbsheim, la terreur est et reste le moyen des puissants. Ils exercent leur pouvoir par la violence, la propagande et la peur. Leur système repose sur l‘exclusion, la stigmatisation, la censure et la prison.

La génération de la résistance

Nous sommes la génération à laquelle il a été inculqué que les frontières ouvertes, les relations internationales et la solidarité, indépendamment de l‘origine ou de la classe sociale, sont des valeurs positives. En revanche, dans les sociétés capitalistes, la solidarité ne constitue qu‘un prétexte à l‘extension du marché. "Liberté pour les marchandises, mais pas pour les humains", c‘est le credo indéniable que ces gouvernements ambigus diffusent.

Si notre idée de progrès est celle d‘une société ouverte, la vision court-termiste du capital, elle, ne mène qu‘à la destruction des ressources vitales et à l‘anéantissement des opportunités des générations futures. À présent ils nous reprochent d‘être des criminels internationaux. Ce sont pourtant eux qui s‘abritent derrière le soi-disant Etat de droit, pour le tordre et réprimer férocement les dissidents jusqu‘au-delà de leurs frontières.

Liberté pour Loic !

L‘instance suprême de Paris décidera dans quelques jours de son extradition ou non vers l‘Allemagne. Si le mandat d‘arrêt européen est exécute, il sera probablement placé en détention provisoire pendant plusieurs mois.

Au vu du déroulement des premiers procès à Hambourg, caractérisés par des jugements disproportionnés, une lenteur inhabituelle des procédures et une propagande active de l‘Etat, il est à craindre que le cas de notre ami ne soit utilisé par les autorités essuyer l‘affront de leur fiasco politique au G20 et pour satisfaire leur besoin de revanche.

Bien que l‘Etat français ait tenté depuis des années maintenant de briser l‘insubordination de Loic, ce dernier n‘a jamais abandonné ses idéaux pour un monde plus libre et plus juste. Nous sommes convaincus qu‘en Allemagne non plus, ni les tribunaux, ni les flics, ni le système carcéral ne seront assez forts pour rompre ses convictions. Loic fait partie de ceux et celles qui font de la résistance au capitalisme une fête internationale. C‘est maintenant à nous tou.te.s de lui apporter un soutien retentissant.

Ces dernières années, il a lutté à nos côtés contre cette société délirante avec génie et folie. Nous allons donc tout faire pour que ses pensées, son art et sa résistance soient d‘autant plus visibles à l‘heure où les Etats le privent de liberté.

Nous appelons à une large solidarité avec Loic et tou.te.s les prisonnier.e.s. Nous allons montrer notre colére aux autorités répressives responsables de son incarcération. Nous ne ferons pas de compromis nous ne leur laisserons pas l‘ombre d‘un espoir de nous atomiser.

Seul.e.s quelques un.e.s sont enfermé.e.s, mais nous somme tou.te.s visé.e.s !

Brisons tous les murs !

Liberté pour Loic !

A bas le monde des puissants !

Notre solidarité est une arme !

Rendez-vous le 25 septembre à Paris pour manifester notre soutien et amitié à Loïc !

Les textes de Loïc

[Le compte-rendu de la 1re audience du procès "Anonymous 2"→https://www.facebook.com/LoicCitations/posts/1739794756034442]
Délibéré du procès « Anonymous 2 »-* Juin 2018, Je choisis la cavale
Quelques nouvelles suite à l’arrestation de Loïc le 19 août chez ses parents->703]
La brochure Sachez que je n’attends rien de votre institution, qui retranscrit le procès de Loïc suite à son arrestation lors de la manifestation du 18 février 2017 à Bure
La page facebook Loïc Citation

lundimatin

Mon, 24 Sep 2018 08:18:57 +0200

Trouble #12 : Le quartier s'en va

Dans les villes du monde entier, le capital aménage et transforme les zones urbaines selon ses propres préceptes. La gentrification détruit le tissu social des quartiers populaires et « racialisés ». Il s’agit de se débarrasser des anciens résidents pour faire de la place à une nouvelle population beaucoup plus aisée, souvent blanche, pour qui l’histoire locale du quartier sera perçue comme une marque d’authenticité un peu kitch. Une embrouille entre les clients d’une rôtisserie locale et ceux d’un nouveau pub de bière artisanale, des frictions entre les nouveaux occupants de logements de luxe et ceux qui bénéficient des aides sociales, les chocs culturels qui adviennent lorsque se rencontrent les membres établis d’une communauté et ces nouveaux arrivants sont souvent considérés comme la ligne de front des luttes autour de la gentrification.

Mais si ces tensions sont bien réelles, elles ne sont que la partie émergée de l’iceberg. La gentrification est un processus systématique poussé par des politiques nationales, régionales et locales ; et commandités par des institutions financières massives dotées de portefeuilles de plusieurs milliards de dollars. C’est une guerre de classes qui se joue à travers l’organisation de la vie et de la ville, avec toutes les complexités et les contradictions que cela comporte.

Dans cet épisode de Trouble, le premier d’une série en deux parties, sub.media s’est intéressé à la gentrification en tant que processus de développement urbain capitaliste. Pour mieux comprendre ce phénomène, cette enquête nous emmène dans trois mégalopoles : Toronto, La Nouvelle-Orléans et Istanbul.


[Si les sous-titres français ne s’affichent pas, cliquez sur le bouton CC]

Chaque mois, Trouble propose un nouveau documentaire sur le web. Vous pouvez visionner les épisodes précédents.

— Tuer le serpent noir - À propos des luttes indigènes de Standing Rock,

— Combattre le fascisme - Sur la montée de la réaction et les manières de s’y opposer

— Accueillir les réfugiés - Construire la solidarité à travers les frontières

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lundimatin

Mon, 24 Sep 2018 08:18:52 +0200

« Macron aime Versailles »

« Macron aime Versailles. Il y discourt devant le Parlement en Congrès, il y reçoit en grande pompe Vladimir Poutine et même les patrons des plus grandes multinationales […] Il aime tellement Versailles qu’il en fait un refuge de… la République. Car Versailles, pour Emmanuel Macron, c’est “un lieu où la République […] s’était retranchée quand elle était menacée”. »

Ben voyons. Il n’a dit pas dit ça en off, non, mais dans un doc diffusé sur France 3 paraît-il (c’est Libération [1], d’où j’ai tiré la ci-devant citation, qui le dit) : c’est bien parce qu’il voulait que ça se sache !


En effet comme nous le savions déjà, la République s’était effectivement retranchée à Versailles au printemps 1871, alors que le peuple parisien venait de s’opposer à une ultime provocation des dirigeants républicains, lesquels avaient tenté de le désarmer, sous les yeux des Prussiens stationnés l’arme au pied au nord et à l’est de la capitale, en récupérant les pièces d’artillerie positionnées sur la butte Montmartre et surveillées (jusqu’alors en principe plus qu’en pratique) par la Garde nationale. Mais laissons la parole à Henri Lefevbre, puisqu’aussi bien cette note n’a d’autre prétention que d’inciter à lire son livre, La Proclamation de la Commune, lequel vient d’être fort opportunément réédité par les éditions de La fabrique [2] :

« Le dispositif d’attaque contre Montmartre […] n’était qu’une partie d’un plan beaucoup plus vaste, visant à occuper tous les quartiers ouvriers, ainsi que les points stratégiques (forts, arsenaux, boulevards, édifices publics) et à désarmer complètement la population des quartiers périphériques. [C’était] un plan d’occupation militaire de Paris tout entier [3]. »


La précision est importante, me semble-t-il, car elle infirme la thèse d’une déplorable initiative de militaires mal organisés contre un quartier en particulier. Non. Comme le dit justement celui qui nous sert de Président, la République se retrancha à Versailles, non point seulement parce qu’elle aurait craint tel ou tel quartier « susceptible », comme on dit aujourd’hui. Il s’agissait bel et bien – au moins dans l’esprit de son stratège, Adolphe Thiers – de mener la guerre contre Paris, ce « bivouac des révolutions [4] », Paris qui grondait contre la politique de capitulation des « républicains [5] ». Mais reprenons le fil du récit tel que le déroule Lefebvre. Il est entre 5 heures et six heures du matin en ce 18 mars 1871 :

« La brigade Lecomte occupe les hauteurs de Montmartre et la brigade Paturel le bas de la colline jusqu’au Moulin de la Galette. Le commandant Vassal a envoyé au général Lecomte un message lui apprenant qu’il tient les canons, mais qu’il a besoin d’hommes. Lecomte envoie aussitôt vers la tour Solférino le 2e bataillon du 88e de ligne.

« La position est enlevée, les canons pris. Le général Lecomte se voit vainqueur. Si les gardes nationaux arrivent, sortent des maisons, cherchent à se rassembler, on tire sur eux. C’est l’ordre de Vinoy : que ceux qui résistent à la troupe soient passés par les armes. » La République en marche, en somme (contre la « populace », les « factieux », les « terroristes », rayez la mention inutile).

« Tout à coup, premier incident. Le garde Turpin, blessé à mort [il était de faction auprès des canons et a été abattu par les soldats dès leur arrivée], étendu sur le sol, agonise. Auprès de lui, une femme, Louise Michel. Le général Lecomte considère froidement le mourant, lorsque quelqu’un l’interpelle : c’est le maire, Clemenceau, médecin. Il proteste contre l’agression […] Il garantit la tranquillité du quartier puis demande que l’on transporte le blessé à l’hôpital. En attendant il veut lui donner les premiers soins. Le général s’y oppose mais n’ose pas faire arrêter le maire. Il passe. Clemenceau s’éloigne, accompagné de plusieurs hommes qui saisissent l’occasion de traverser les cordons de soldats et vont semer l’alarme. Lorsque Clemenceau parvient au-dessus de la place Saint-Pierre, une foule l’entoure, l’accable de reproches. Qui a prévenu ces gens ? De maison en maison, de voisin en voisin, on s’est appelé. On accuse Clemenceau d’avoir vendu les canons de Montmartre à Vinoy et à Thiers. On l’appelle “traître”. La foule l’écharperait si quelqu’un ne criait : “Reprenons les canons !” […]

« À cet instant même, le général Faron n’a pu obtenir de ses soldats qu’il mettent les mitrailleuses en batterie autour de la mairie de Belleville. Dès le premier contact avec les gardes nationaux, ils ont refusé d’obéir. Le général Faron donne l’ordre de repli, parvenant à éviter la débandade générale de ses régiments. Non seulement il n’a pas pu atteindre le parc des Buttes-Chaumont mais, dans sa retraite, il abandonne sa propre artillerie.

« [De 6 heures à 7 heures du matin] L’alerte est donnée, ou plutôt elle se répand avec une certaine lenteur d’abord, puis subitement. […]

« [À Montmartre.] D’abord, les femmes sont sorties ; elles ont l’habitude de se lever tôt pour aller chercher le lait, dont la distribution régulière a repris. Elles ont prévenu les hommes. Cheveux ébouriffés, en négligé matinal, et d’abord stupéfaites, elles sortent. Les enfants suivent. Et tout à coup, c’est une marée humaine, parmi laquelle dominent les femmes. […]

« [De 7 heures à 8 heures] L’immense foule entoure les soldats et paralyse le transport des canons. Des groupes se forment. On se cotise pour offrir à ces hommes affamés et assoiffés (ils n’ont pas emporté leurs sacs) du pain et du vin. On bavarde. On crie : “Vive l’armée !” On ouvre les cafés et les cabarets. Les ménagères remontent chez elles quérir leurs humbles provisions et les étalent sur les tables pour les soldats. La foule les fête et les festoie. Quelques soldats vont jusqu’à échanger leur fusil contre un verre de vin. La masse en effervescence devient communauté, devient communion.

« Les femmes ouvertement critiquent les officiers ; elles les apostrophent sans souci de la hiérarchie et sans trace de respect militaire : “Où les emmenez-vous, ces canons ? À Berlin ?” Les rangs se défont, se refont, se défont encore, sous les cris et les menaces des gradés.

« Le général Lecomte comprend, trop tard, le danger pour ses troupes de cette foule qui les submerge, de cette vie sociale et quotidienne qui les reprend. Il a oublié, s’il l’a jamais connu, l’un des principes tactiques de la guerre civile : ne pas laisser les militaires et les civils prendre contact. Il donnera seulement vers 8 h 30 l’ordre de tirer si la foule approche à moins de trente pas et ne sera pas obéi. »


On sait que l’erreur du général lui coûtera la vie quelques heures plus tard. Il sera exécuté en même temps qu’un autre général, Clément Thomas – pas sur ordre d’une quelconque instance communarde, mais par des… lignards (des soldats de l’armée régulière) qui agirent au nom d’une foule exaspérée contre ces galonnés dont on se souvenait – au moins pour Thomas –, comme de massacreurs des journées de juin 1848.

Lefebvre nous fait remarquer qu’il ne faut pas se laisser entièrement prendre par l’impression de spontanéité que donnent ces prémices de l’événement :

« Si le Comité central [de la Garde nationale] n’est pour rien dans la résistance de Montmartre, de Belleville et d’ailleurs, l’organisation (la structure) mise en place par lui, sous sa couverture, y est pour beaucoup. » Ce qui est assez surprenant, c’est qu’aux alentours de midi, alors que « l’insurrection est déjà maîtresse de Paris tout entier […], personne ne le sait : ni au gouvernement [désinformé par des dépêches militaires trop optimistes], ni au Comité central [complètement dépassé par la situation], ni dans les quartiers [à défaut de canaux horizontaux d’échanges d’informations] ».

Thiers cependant ne perd pas le nord. Il réfléchit, selon Lefebvre : « Imitera-t-il Cavaignac en 1848 ? » Rappelons que l’armée, alors, n’avait rien cédé aux émeutiers, menant directement la guerre en réduisant un quartier après l’autre au prix de dizaines de milliers de morts. Mais le contexte était différent. À présent, les Prussiens sont aux portes de Paris et la République représentée par son Assemblée « réfugiée à Versailles », oui, monsieur Macron) passe, à juste titre, pour capitularde. La « défense de la société » ne jouit plus, momentanément au moins, de la même légitimité. La preuve, entre autres, par les nombreuses défections de la ligne. Et même si l’on parvenait à réduire l’insurrection là, tout de suite, par un affrontement militaire en bonne et due forme (ce qui, encore une fois, est loin d’être acquis, vu l’état des forces en présence ce jour-là), est-on bien sûr que l’on ne s’attirerait pas la réprobation d’une partie de la petite bourgeoisie, peut-être même d’une partie des campagnes – après tout, on ne ferait que massacrer des gens qui n’avaient commis d’autre crime que de vouloir défendre le sol sacré de la patrie contre l’envahisseur prussien… Lequel, d’ailleurs, tient encore à l’heure qu’il est en son pouvoir de nombreux soldats et matériels français qui seraient bien utiles pour engager l’épreuve de force. Par ailleurs, cette option risquerait de favoriser le regain royaliste déjà enregistré aux dernières élections, ce dont Thiers ne veut pas non plus. En attendant, mieux vaut se retirer à Versailles, embrouiller le Comité central ou ce qui lui succédera en terme de pouvoir parisien au moyen de pseudo-négociations soutenues par les maires et autres élus et pendant ce temps, préparer la contre-offensive. Il faut reconnaître à Thiers son intelligence stratégique et tactique. Il voulait une République « modérée » (avec un peuple bâillonné), il l’a eue. Mais pour l’heure, il faut se replier. Dans le gouvernement (qui est encore à Paris, ne l’oublions pas, en ce 18 mars vers midi), tout le monde n’était pas d’accord, certains accusèrent même ce pauvre Adolphe de trahison… mais ils n’insistèrent pas lorsqu’ils se virent sur le point d’être encerclés par les gardes nationaux. Ce fut alors la déroute, une retraite en un désordre incroyable, semble-t-il, des partisans de l’ordre, justement, vers la Versailles tant prisée aujourd’hui de Macron.

Malheureusement, Thiers avait vu juste. En misant sur des soi-disant tentatives de conciliation entre Versailles et les insurgés menées principalement par les maires d’arrondissement de Paris, il appuya à distance les tendances du Comité central, puis de la Commune qui, au lieu de poursuivre la guerre que leur avait pourtant déclarée la République parlementaire versaillaise, commencèrent par organiser… des élections ! « La résistance des maires donna dix journées au gouvernement, dix journées qui valaient des siècles, car elles lui permirent d’organiser sa défense et d’opposer la force à la force », écrit très lucidement Jules Clarétie, historien bourgeois de la « révolution de 1870-1871 ». Déjà le 18 mars, personne au Comité central ne s’est préoccupé d’empêcher les soldats de partir à Versailles, alors que cela aurait très probablement été possible, vu le grand nombre de fraternisations avec la garde nationale. Ç’auraient été autant de forces en moins pour le gouvernement. Nombreux sont ceux, à commencer par Marx, qui disent qu’une offensive menée dès le 18 ou le 19 sur Versailles aurait dispersé sans problème la République légale et ses troupes, tant ces dernières étaient démoralisées. Mais la force de la Commune fut aussi sa faiblesse – elle manqua d’une volonté politique… commune et d’une direction militaire résolue à l’appliquer vite et fort. Seuls quelques blanquistes, reconnaît Lefebvre, se montrèrent à la hauteur des événements et auraient peut-être pu infléchir autrement le cours des choses si… mais comme dit l’autre, avec des « si », on mettrait Paris en bouteille.

Mais je me laisse emporter… Revenons au texte de Lefebvre. En dépit des querelles de paternité que nous avons évoquées en note de bas de page, nous avons affaire ici à un grand livre. D’abord, Lefebvre ne fait pas semblant de « découvrir » petit à petit une « vérité historique » grâce aux archives qu’il aurait patiemment dépouillées (ce qu’il a d’ailleurs fait aussi). Il dit tout net qu’il est de parti pris, et duquel… Ensuite, il cite beaucoup, ce qui rend son récit très vivant – même si, en tant que philosophe, il n’hésite pas à en tirer des conclusions théoriques. Et puis, il a appris, me semble-t-il, du style et de la méthode d’exposition des essais historiques de Marx : il est tout aussi pénétrant et incisif. Il faut aussi tenir compte de cet avertissement placé à la fin de l’introduction :

« Cette étude, avec ses particularités méthodologiques et théoriques, ne s’adresse pas à un lecteur complètement ignorant des faits. » Effectivement. Pour en connaître le détail, des faits, on se reportera par exemple à l’étude déjà citée de Robert Tombs.

J’avais lu le maître-livre de Lefebvre voici déjà longtemps, dans l’édition Gallimard. Certains passages m’avaient marqué, et je les ai retrouvés avec autant de bonheur que la première fois – ce qui n’est pas toujours le cas lorsque l’on relit. Voyez plutôt :

« Une révolution rend possibles un certain nombre d’événements, au cours d’un vaste processus dont elle fut l’origine, élément ou moment décisif. Chaque fois qu’une de ces virtualités se dessine ou se réalise, elle projette rétroactivement une clarté sur le processus. » Cela qui me fait penser à l’Ange de l’Histoire de Benjamin [6], parce que lui aussi regarde en arrière tout en avançant à reculons… L’une des raisons de la défaite de la Commune est que les Communards regardaient un peu trop en arrière, comme ce fut souvent le cas des révolutionnaires, mais pas à la clarté du présent, encore moins de l’avenir – c’était plutôt l’inverse, ils demandaient au passé de les éclairer. Ainsi, souligne Lefebvre, l’écrasement militaire final fut possible aussi parce que la défense s’était organisée quartier par quartier, comme en 1848, alors que l’ennemi, lui, disposait d’une force suivant une tactique déterminée par un commandement centralisé.

Autre citation :

« Le passé devient ou redevient présent en fonction de la réalisation des possibles enveloppés objectivement dans le passé. Il se dévoile et s’actualise avec eux. » Le passé, en l’occurrence la Commune, n’est peut-être pas très présent ici et maintenant, mais il ressurgit chaque fois qu’une expérience révolutionnaire est tentée, chaque fois qu’éclate une insurrection, et même chaque fois qu’une émeute libère provisoirement quelques arpents de pavés. Il me semble que c’est quelque chose de cet ordre qu’Agamben nomme le « contemporain [7] ».

Et puis :

« Toutes les révolutions ont quelque chose de prophétique et ne s’expliquent pas seulement par les conditions, le passé et l’accompli. » Ici, je pense à Deleuze et Guattari disant dans « Mai 68 n’a pas eu lieu [8] » que « dans des phénomènes historiques comme la Révolution de 1789, la Commune, la Révolution de 1917, il y a toujours une part d’événement, irréductible aux déterminismes sociaux, aux séries causales. » Comme dit encore Lefebvre : « L’analyse risque toujours de reléguer dans l’ombre un caractère essentiel de l’événement : le fait qu’il constitue une totalité indivisible, originale, singulière, et cela bien qu’il ne surgisse pas d’une façon irrationnelle, bien qu’il puisse se comparer à d’autres événements et qu’enfin il ait une portée et des significations générales. »

Je terminerai par une dernière citation de Lefebvre, en espérant vous avoir donné envie de le lire – même s’il est difficile de rendre compte d’un livre aussi foisonnant qui mêle récit historique, théorie sociologique (il est vrai que je n’ai pas abordé ce point) et philosophie de l’histoire. (NB : souvenons-nous que ce qui suit est tiré d’un livre publié au milieu des années 1960.)

« Certains de ceux qui se prétendent héritiers politiques et théoriques de la Commune ne possèdent en propre que l’héritage d’un échec, dont ils ont égaré le sens précisément parce qu’ils croient ou disent avoir réussi. N’y a-t-il pas un mouvement dialectique de la victoire et de la défaite, de l’échec et de la réussite ? Les succès du mouvement révolutionnaire ont masqué ses échecs ; par contre, les échecs – celui de la Commune, entre autres – sont aussi des victoires, ouvertes sur l’avenir, à condition d’en ressaisir et d’en maintenir la vérité. Ce qui fut impossible pour les Communards reste jusqu’à ce jour impossible et par conséquent désigne encore pour nous le possible à réaliser. »

lundimatin

Wed, 19 Sep 2018 16:51:47 +0200

Après l'expulsion de la ZAD du GCO, le maire de Kolbsheim brûle son écharpe tricolore

Depuis avril 2016, une ZAD installée au coeur de la forêt de Kolbsheim, territoire de l’Eurométropole de Strasbourg, résiste au Grand Contournement Ouest (GCO). Ce projet prévoit la construction par Vinci d’une autoroute payante de 24 kilomètres, et ce, malgré les critiques de plus en plus nombreuses. Jeudi 13 septembre 2018, une délégation d’opposants au projet, dont faisait partie le maire de Kolbsheim, Dany Karcher, devait rencontrer le ministre François de Rugy. Or, lundi 10 septembre à 5 heures du matin, les occupants de la ZAD étaient expulsés ; mercredi 12, des arbres centenaires sont abattus. A la suite de ces événements, l’édile brûle son écharpe tricolore en public. Nous avons recueilli son témoignage.

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