Presse & blogs

Lecteur de flux musclé avec des articles complets dedans.

❯ Flux Isérois
Les blogs du Diplo

Tue, 16 Oct 2018 19:45:48 +0000

L'affaire Kashoggi met Riyad sous pression

Le président américain Donald Trump et le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman à la Maison Blanche le 20 mars 2018

Il est difficile de prévoir quelles seront les conséquences finales de ce qu’il convient désormais d’appeler l’affaire Kashoggi. Pour mémoire, il s’agit de ce journaliste saoudien, exilé aux États-Unis depuis 2017 et disparu depuis le 2 octobre dernier après être entré au consulat saoudien à Istanbul afin d’y retirer un document administratif pour son mariage. Toutes les hypothèses sont possibles et un coup de théâtre n’est pas à exclure. Pour autant, à en croire les médias turcs mais aussi américains, il y a de fortes probabilités pour que Jamal Kashoggi ait été assassiné à l’intérieur même du bâtiment consulaire. Selon les versions qui circulent, il aurait été démembré et ses restes emmenés en Arabie par un commando de quinze Saoudiens dont les noms et les visages ont été publiés par la presse turque. Les autorités d’Ankara disposeraient même des preuves attestant de son assassinat, notamment des enregistrements transmis par sa montre connectée alors même qu’il subissait des violences.

Le drame du Yémen au cœur de l’affaire

Bien entendu, tous les soupçons convergent vers le prince héritier Mohammed Ben Salman (MBS) dont l’image de « prince réformateur » s’est considérablement dégradée au cours des derniers jours. Une image, rappelons-le, forgée par moult agences de communication occidentales et renforcée par le seul fait que le prince a autorisé les Saoudiennes à enfin pouvoir prendre le volant avant de jeter en prison plusieurs femmes activistes jugées trop critiques à l’égard de la monarchie (1).

Lire aussi Florence Beaugé, « Une libération très calculée pour les Saoudiennes », Le Monde diplomatique, juin 2018.

Il faut dire que Kashoggi ne ménageait guère le prince héritier. Il suffit de relire ses chroniques publiées dans le Washington Post pour prendre la mesure de cette défiance. Après avoir comparé ses méthodes à celles de Vladimir Poutine (5 novembre 2017) et l’avoir accusé de créer le désordre au Liban (13 novembre 2017), il concentrait récemment ses critiques sur l’intervention militaire saoudienne au Yémen, un conflit déclenché par MBS au printemps 2015. « Mohammed Ben Salman doit accepter que les militants houthistes, les sunnites et les séparatistes du Sud jouent un rôle dans l’avenir du Yémen », écrivait-il le 11 septembre dernier dans les colonnes du Post. « Plus cette guerre s’éternisera, plus il sera difficile de panser les plaies. Le peuple yéménite va devoir lutter contre la pauvreté, le choléra et les pénuries d’eau tout en reconstruisant le pays. Le prince doit mettre un terme aux violences et rendre sa dignité au berceau de l’islam. » On ne peut être plus clair à l’égard d’un conflit qui constitue d’ores et déjà un grave drame humanitaire et dans lequel les pays occidentaux qui livrent des armes à l’Arabie saoudite ont, eux aussi, leur part de responsabilité.

Les critiques de Jamal Kashoggi lancées dans un grand média américain ont vraisemblablement été vécues par MBS comme une trahison et une déclaration de guerre. Dans un contexte de conditionnement chauvin et de propos martiaux récurrents, le journaliste était l’un des rares ressortissants saoudiens à s’exprimer publiquement contre la guerre au Yémen. Pour de nombreux observateurs, il se faisait ainsi le porte-voix d’une partie de la famille royale saoudienne révulsée par les méthodes de MBS depuis que son père, le roi Salman, a succédé au défunt roi Abdallah en janvier 2015. Rappelons, à ce sujet, l’arrestation, il y a près d’un an, de près de 300 personnalités, notamment des membres de la famille royale, dont le prince Al-Walid Ben Talal, toutes sommées de restituer des sommes d’argent au Trésor saoudien en échange de leur libération de l’hôtel de luxe de Riyad où elles étaient détenues. C’est peu dire que la récupération de ces fonds, une extorsion pure et simple disent certains observateurs, a laissé des traces au sein de la famille royale. Depuis mars dernier, des rumeurs récurrentes circulent ainsi quant à des tentatives de coup d’État contre le prince héritier.

Trump promet un châtiment sévère

L’un des aspects parmi les plus intéressants de cette sombre affaire est la réaction des États-Unis. Après une première réaction prudente, le président Donald Trump a promis un « châtiment sévère » au cas où il serait prouvé que les autorités saoudiennes sont bel et bien responsables de la disparition du journaliste. Certes, le locataire de la Maison Blanche a exclu tout gel des ventes d’armes — les affaires restant les affaires — mais sa sortie a provoqué la chute de la Bourse de Riyad et une réaction ferme des dirigeants saoudiens qui ont promis des représailles en cas de sanctions décidées par Washington. Jusqu’à ces dernières semaines, Mohammed Ben Salman apparaissait comme l’un des principaux alliés et partenaires de l’administration Trump dans la région (2).

Lire aussi Nabil Mouline, « Petits arrangements avec le wahhabisme », Le Monde diplomatique, janvier 2018.

Pour sa position vis-à-vis de la question iranienne, et pour son rôle à venir dans l’encore inconnu plan de règlement du conflit israélo-palestinien concocté par Jared Kushner, le gendre et conseiller du président américain, le prince MBS a toujours les faveurs de Washington. Mais, début octobre, Donald Trump, tout en déclarant « adorer » le roi Salman, a rapporté lors d’un meeting avoir déclaré ceci au souverain wahhabite : « Roi, nous vous protégeons — et vous ne seriez peut-être pas là plus de deux semaines sans nous —, vous avez à payer pour votre armée. » Payer en passant plus de commandes à l’industrie de la défense américaine, mais aussi en ouvrant les vannes pour que les cours du brut se replient. Depuis le mois de juin dernier, M. Trump ne cesse de fustiger l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) et il estime que son partenaire saoudien n’en fait pas assez pour imposer au cartel une hausse de la production afin de faire baisser le prix du baril.

Donald Trump s’est souvent vanté d’avoir adoubé Mohammed Ben Salman. L’affaire Jamal Kashoggi sera-t-elle le prétexte pour qu’il « encourage » la maison Saoud à vite lui trouver un remplaçant plus présentable ? Sur Twitter, le très mystérieux @mujtahidd, dont il se dit qu’il fait partie de la famille royale en raison de l’exactitude des informations qu’il a déjà publiées, en est convaincu. Pour lui, cette affaire conduira, tôt ou tard, à la chute prince héritier.

Akram Belkaïd

Tue, 16 Oct 2018 19:45:48 +0000

Appels sans suite (1)

« Birds chatting. On a power line. » (« Conversation d’oiseaux. Sur une ligne électrique. »)

Que faire quand les choses vont mal ? Des appels bien sûr. Pour demander qu’elles aillent mieux, naturellement. C’est important que les choses aillent mieux. En tout cas c’est important de bien dire qu’on en est préoccupé. Le climat, par exemple, ça va vraiment mal. Les migrants, n’en parlons pas. En même temps, ça permet de faire des appels.

Lire aussi , « Comment éviter le chaos climatique ? », Le Monde diplomatique, novembre 2015.

On peut sans doute tenir pour un signe d’époque que les appels à grand spectacle se multiplient ainsi, signe dans lequel il entre que tous ces appels reçoivent la bénédiction des grands médias, portage direct ou bien relais empressé de Libération ou du Monde, onction des revues de presse audiovisuelles, etc. Signe, ou plutôt symptôme quand on sait en général que l’endos de ces titres est davantage une attestation d’innocuité qu’autre chose. Se peut-il en effet que ces médias se mettent à donner accès à quelque message qui menacerait si peu que ce soit l’ordre des choses ? Il faudrait que le monde ait changé de base. Or, aux dernières nouvelles, il n’a pas. Ce qui en dit peut-être moins sur les lieux qui publient les appels que sur la nature des appels qui y sont publiés. Et la consistance réelle de ceux qui les écrivent.

Dès novembre 2017, Le Monde, conformément à l’idée qu’il se fait de son éminence, avait pris la tête du mouvement en sortant ce qu’il avait de plus gros caractères pour nous avertir à la une que « Bientôt il sera(it) trop tard » (1). Quinze mille scientifiques alignés derrière le tocsin à la fin du monde annoncée dans Le Monde — l’autorité se joignant à l’autorité. Mais, à l’automne 2017, Le Monde contemple avec une légitime satisfaction le fruit de ses efforts à faire élire Macron, aime à croire que la promesse de « make the planet great again » le confirme dans la justesse de son soutien — accessoirement explique au même moment tout le bien qu’il faut penser de la démolition par ordonnances du Code du travail, les entreprises ne créent-elles pas l’emploi et n’ont-elles pas besoin d’agilité pour le créer encore mieux ? Et Le Monde ne voit pas le problème. Le climat c’est important, mais l’agilité c’est nécessaire. Du reste, ne sont-ce pas deux questions tout à fait distinctes et Le Monde n’est-il capable de penser deux choses différentes en même temps ?

Libération aussi en est très capable, et entend bien le faire savoir également. Si c’est ça, nous aurons nos scientifiques nous aussi, évidemment moins nombreux — 700… — mais, attention, servis par une titraille à aussi gros caractères, et un même sens de l’urgence citoyenne (2). Pour Libération également, il fallait faire ce que nous voulions mais voter Macron, un candidat anti-fasciste, anti-autoritaire, pro-migrant (il l’a dit), pro-planète (il l’a dit aussi), et surtout indépendant du capital (il ne l’a pas tout à fait dit, mais, pour peu qu’on soit un peu honnête, on a tout lieu de le penser). Le barrage efficace et Macron élu, on peut retourner au magasin des accessoires, en ressortir sa conscience de citoyen du monde, la rafraîchir d’un coup de polish, ré-enfiler la parure rutilante — et se donner la joie de gagner sur les deux tableaux, la vie n’est pas toujours chienne.

On se demande combien de temps encore il faudra pour que ces appels à sauver la planète deviennent capables d’autre chose que de paroles sans suite

On se demande combien de temps encore il faudra pour que ces appels à sauver la planète deviennent capables d’autre chose que de paroles sans suite, de propos en l’air et de mots qui n’engagent à rien — pas même à articuler le nom de la cause : capitalisme. Il est vrai que, de l’instant même où ils l’articuleraient, ni Laurent Joffrin, ni Le Monde, ni L’Obs, ni aucun de ces lieux qui se sont fait une spécialité de se refaire le plumage à coups d’appels du moment que ce soit pour de rire n’hébergerait quoi que ce soit qui menacerait de dire quoi que ce soit — car depuis maintenant des décennies, tous ces gens et tous ces titres se sont tenus avec la dernière fermeté à une ligne dont aucune force au monde ne pourra les faire dévier : dire rien. Et surtout pas « capitalisme » — sinon pour dire qu’on est tout à fait capable de le dire, et bien sûr de n’en tirer jamais aucune conséquence. À cet égard la catégorie d’« anthropocène » s’est montrée d’une fameuse utilité (3). Car voilà : le changement climatique, c’est la faute de l’« homme ». L’« homme en général », qui ferait bien d’ailleurs de trier ses déchets et de fermer ses robinets. Il faudra encore un peu de temps pour que, selon le vœu d’Andreas Malme (4), on en finisse avec cette ineptie de l’anthropocène et qu’on nomme vraiment les choses : capitalocène. Ce qui détruit la planète, ça n’est pas l’« homme » : c’est le capitalisme.

Lire aussi John Bellamy Foster, « Karl Marx et l’exploitation de la nature », Le Monde diplomatique, juin 2018.

On comprend que de partout, entre niaiserie humaniste des uns et refus catégorique des autres, on peine à se rendre à cette idée qui, si elle était prise au sérieux, serait, en effet, de quelque conséquence. Aussi tout est-il fait pour persévérer dans l’évitement, et faire perdurer quelques trafics mutuellement avantageux, les uns encaissant les profits de « grandes consciences » et les autres les profits de donner la parole à des « grandes consciences », le tout avec la certitude que rien de sensible ne sera modifié.

Avec ce supplément de naïveté qui fait parfois leur charme, les scientifiques des sciences dures, qui ont le plus souvent une conscience politique d’huître (il suffisait d’entendre Cédric Villani parler de politique pour être convaincu d’abandonner l’hypothèse folle d’une sorte de convertibilité automatique des formes d’intelligence entre elles), les scientifiques « durs », donc, se jettent dans la bataille avec pour tout viatique la pensée politique spontanée des savants, c’est-à-dire une sorte de maïzena à base de grands enjeux et d’humanité réconciliée. Au moment précis où les termes du conflit fondamental devraient être aiguisés comme jamais.

Aussi tout est-il fait pour persévérer dans quelques trafics mutuellement avantageux, les uns encaissant les profits de « grandes consciences » et les autres les profits de donner la parole à des « grandes consciences », le tout avec la certitude que rien de sensible ne sera modifié

Ainsi, Aurélien Barrau, astrophysicien et vedette de la cause climatique, d’abord préempté par Le Monde pour une tribune à célébrités suscitée par la démission de Nicolas Hulot — misère sans fond… —, puis rattrapé par Libération qui lui fait livrer sa pensée politique, enfin justement non : tragiquement dénuée de politique, Aurélien Barrau explique qu’il ne faut surtout pas poser le problème dans les termes du capitalisme : trop conflictuel, trop d’inutiles divisions quand est d’abord requise la bonne volonté, la bonne volonté des hommes de bonne volonté, celle qui a le souci de réunir l’« homme », qui « transcende les divergences d’analyse économique » (5) (en effet, c’est tellement au-delà), et aspire à « un partage apaisé des richesses ». Mais bien sûr, apaisons le partage des richesses. D’ailleurs Bernard Arnault nous le disait pas plus tard qu’hier : il faudrait que s’apaise le partage des richesses. Et Jeff Bezos, si on lui posait la question, serait certainement d’accord lui aussi. Ou pas ? C’est qu’un travail de recherche récent prévoit que les industries de la communication pourraient consommer à elles seules 20 % de la production d’électricité mondiale d’ici 2025 et s’attribuer 3,5 % des émissions de carbone (6). Mais le magnat du cloud est un « homme », qui plus est de « bonne volonté », il devrait donc de lui-même, confronté à l’évidence, réorienter aussitôt Amazon dans une stratégie de décroissance responsable.

C’est d’ailleurs là le mot magique : pour ne pas avoir à dire « capitalisme », il suffit de dire « décroissance » ou, si la chose sent encore un peu trop le macramé, « post-croissance ». Avec « post-croissance » en tout cas, on fait aussi des appels dans Libération (7). On peut même tenir des conférences à Bruxelles — car l’appel est le fait d’un groupe d’universitaires « de toute l’Europe », certificat de la qualité de ses intentions. Et comme on est sur place, et même dans la place, à savoir le Parlement européen, lieu de toutes les insurrections mais avec drapeau étoilé, on va pouvoir faire des propositions à tout casser, comme celle de créer « une commission spéciale sur les avenirs post-croissance au niveau du Parlement européen », une riche idée, porteuse de bien des raisons d’espérer, comme d’ailleurs celle de « transformer le pacte de stabilité et de croissance en un pacte de stabilité et de bien-être » — au moins les historiens du futur qui retrouveront ça, s’il en reste d’ailleurs après la carbonisation générale, auront de quoi se tenir les côtes.

C’est qu’il y a de quoi rire longtemps en effet à l’idée que l’Union européenne, franchise régionale de la mondialisation néolibérale, c’est-à-dire, nous pouvons maintenant l’affirmer, de la formation sociale la plus toxique à l’échelle de l’humanité, pourrait d’elle-même se faire l’exact contraire de ce qu’elle est, pourrait déchirer ses traités, renoncer à sa dogmatique de la déréglementation, à sa vocation réelle qui est de pousser tous les feux du capitalisme, comme d’ailleurs, accordons-le lui, tous les dirigeants nationaux de ses États-membres, Macron en tête, fondé de pouvoir du capital, à qui l’idée de décroissance doit faire l’effet d’une énorme blague de fin de banquet arrosé, dont la réalité des intentions en matière de « faire la planète grande again  » est maintenant assez bien documentée, au point que même le vendeur de gel douche qui lui a servi de ministre de l’écologie, normalement réputé parfaitement inoffensif, en a jeté l’éponge de dégoût. Heureusement, après un Hulot, il y a toujours un de Rugy — confirmation en personne de ce que « Vert », comme « Durable », sont les noms mêmes de l’escroquerie en matière d’écologie, la bouffonnerie de l’écologie ralliée au capitalisme, soit à peu près l’équivalent d’un presbytérien s’associant aux plans d’un hôtel-casino à Las Vegas sous couleur d’y aménager une chapelle au quatrième sous-sol (et qui ne dit pas non à l’idée d’occuper la suite king size à l’année).

Et plus le déchaînement du capitalisme explose, plus l’inanité appelliste prospère, plus il s’agit de parler haut pour ne rien dire, de titrer gros pour ne rien voir, d’avertir à la fin des temps pour exiger la fin des touillettes. Ou bien d’échapper au réel en se laissant plonger dans le monde enchanté, le monde des songes où l’on est dispensé de poser la question des causes, comme celles des conditions de possibilité de ce qu’on veut : le monde est bien près de finir, mais nous croyons à la fée Marjolaine. Convenablement disposée, il n’y a pas de raison qu’elle ne nous sauve pas. Même si l’accumulation sauvage est la raison d’être du capitalisme, on demandera au capitalisme de se faire apaisé et décroissant. Même si l’Union européenne est la forme continentale de l’hégémonie du capital, on comptera sur l’« Europe » pour arraisonner la dynamique du capital. Même si toutes les élites politiques nationales sont des hommes du capital en transit au sommet de l’État pour le service du capital, on les enjoindra d’enjoindre — les autres hommes du capital.

La réalité c’est que pour agir avec l’urgence qui éviterait de tous griller, il va plutôt falloir passer sur le corps de certains gars
Lire aussi Renaud Lambert & Sylvain Leder, « Face aux marchés, le scénario d’un bras de fer », Le Monde diplomatique, octobre 2018.

Et pendant ce temps, l’hypocrisie médiatique fait son beurre — son beurre symbolique, s’entend, parce que question tirages… Quand les médias soutiennent toutes les insurrections climatologiques en même temps qu’ils font élire un banquier d’affaire, interdisent de questionner le néolibéralisme essentiel de l’Union européenne, disent l’archaïsme des résistances sociales et la modernité des dérégulations, ou bien ils ne savent pas ce qu’ils font ou bien ils savent ce qu’ils font, et aucun des deux cas n’est à leur avantage. Gageons d’ailleurs que, dans les rédactions, les hypothèses concurrentes de la bêtise ou du cynisme doivent se départager différemment selon les étages, si bien qu’aucune ne devrait être écartée a priori. En tout cas le fait est là : il s’agit de travailler à laisser délié ce qui devrait impérativement être relié. Car, non, on ne peut pas éditorialiser simultanément sur le changement climatique et pour faire avaler les déréglementations de Macron ; on ne peut pas expliquer que la planète est en danger et que les magasins doivent ouvrir le dimanche ; alarmer maintenant tous les quinze jours sur le bord du gouffre et célébrer l’efficacité de la privatisation générale, c’est-à-dire la remise aux logiques de l’accumulation du capital de pans entiers d’activité qui lui échappaient. Et l’on ne peut pas non plus laisser benoîtement penser que la question climatique se règlera sitôt que « tous les gars du monde… ». La réalité c’est que pour agir avec l’urgence qui éviterait de tous griller, il va plutôt falloir passer sur le corps de certains gars. Eux ont voué leur argent, leur pouvoir et finalement le sens de leur existence entière à ce jeu même qui détruit la planète. Et comme ils ne lâcheront pas tout seuls l’affaire de leur vie, il va bien falloir la leur faire lâcher.

Pour l’heure, ils s’y entendent à gagner du temps : croissance verte, voiture électrique, idées variées pour donner le change en polluant non pas moins mais autrement, aucune des solutions pour faire avaler qu’un cercle peut très bien avoir des coins n’est négligée. Ils peuvent compter avec le soutien de fait de tous les appels qui se refusent à les nommer et à les désigner. Il est vrai qu’à ce jeu-là on ne sait pas trop combien des « 200 personnalités » (8) du gotha culturel international demeureraient partantes pour signer ce qui en réalité s’apparenterait à la mise en cause directe d’un mode de production et d’un mode de vie, et dans cette mesure même à une déclaration de guerre à « certains ». En tout cas, nous serons avertis du début d’une possibilité d’échapper au désastre le jour où Le Monde, ou le Guardian, ou le New York Times publieront un appel qui dira que le problème du changement climatique, c’est le capitalisme, en l’accompagnant d’éditoriaux décidés à répéter que le problème du changement climatique, c’est le capitalisme. Scénario qui nous fait mesurer plus exactement nos chances. En tout cas « à froid » — si l’on peut dire…

Le deuxième volet de ces « Appels sans suite » sera publié le mardi 16 octobre.

Frédéric Lordon

Tue, 16 Oct 2018 19:45:48 +0000

Vous reprendrez bien un peu de guerre froide ?

En Occident, le libéralisme passe pour une doctrine indépassable. Pur produit du génie européen, il serait à l’origine des merveilleuses prouesses dont se vantent les sociétés développées. Mais l’idéologie dominante ne se contente pas de lui attribuer toutes les vertus à domicile. Elle lui prête aussi un rayonnement sans frontières. A croire ses adeptes les plus enthousiastes, les recettes libérales sauvent le monde ! Un éditorialiste français, par exemple, peut affirmer lors d’un débat télévisé - sans être contredit - que « le libéralisme a éradiqué la pauvreté en Chine ». Devant une telle assurance, la raison défaille. Comment convaincre des croyants aussi fanatisés qu’une doctrine prônant la libre concurrence et prohibant l’intervention de l’État dans l’économie, en Chine, est une denrée introuvable ? On y voit en revanche un Etat souverain dirigé par le parti communiste et chargé de planifier le développement à long terme du pays. Un Etat fort qui s’appuie sur un secteur privé florissant, certes, mais aussi sur un puissant secteur public détenant 80% des actifs dans les industries-clé. Pour ceux qui ne l’auraient pas encore remarqué, en Chine, l’État maîtrise la monnaie nationale, le système bancaire est contrôlé par l’Etat et les marchés financiers sont sous haute surveillance.

Il est clair que l’ouverture internationale engagée par le pouvoir communiste à partir des années 80 a permis de capter de précieuses ressources et d’obtenir des transferts de technologie. Mais on ne discerne aucun rapport entre cette politique commerciale audacieuse et les dogmes libéraux, que ce soit l’auto-régulation du marché ou la concurrence pure et parfaite. Le libéralisme n’a pas inventé le commerce, qui existait bien avant que la moindre idée libérale ait germé dans le cerveau d’Adam Smith. « Etat fort », « planification à long terme », « puissant secteur public » sont des formules qui ne fleurent guère le libéralisme ordinaire, et imputer à cette doctrine les progrès spectaculaires de l’économie chinoise n’a aucun sens. La pauvreté aurait été vaincue grâce aux recettes libérales ? Dans l’imagination des libéraux, certainement. Dans les faits, la réussite économique de la Chine doit davantage à la main de fer de l’État qu’à la main invisible du marché. Cette économie mixte pilotée par le parti communiste chinois a porté ses fruits. En trente ans, le PIB a été multiplié par 17 et 700 millions de personnes ont été extraites de la pauvreté. Comme la réduction de la pauvreté dans le monde dans la même période est essentiellement due à la politique économique chinoise, on peut difficilement attribuer au libéralisme les progrès récemment enregistrés par l’humanité.

Du point de vue des rapports entre libéralisme et développement, la comparaison entre les deux géants asiatiques est également instructive. En 1950, l’Inde et la Chine se trouvaient dans un état de délabrement et de misère extrêmes. La Chine connaissait d’ailleurs une situation pire que celle de son voisin, avec un PIB par habitant inférieur à celui de l’Afrique sub-saharienne et une espérance de vie moyenne de 42 ans. Aujourd’hui, la Chine est la première puissance économique mondiale et son PIB représente 4,5 fois celui de l’Inde. Non que cette dernière n’ait accompli aucun progrès. Bien au contraire. Après avoir jeté les bases d’une industrie moderne au lendemain de l’indépendance (1947), elle a connu depuis vingt ans un développement accéléré, et elle occupe une position de premier plan dans l’informatique et la pharmacie. Mais elle a beau afficher des taux de croissance annuels insolents, elle charrie une pauvreté de masse dont la Chine, elle, a enfin réussi à se débarrasser. Auteurs du livre Splendeur de l’Inde ? Développement, démocratie et inégalités (2014), Jean Drèze et Amartya Sen résument la situation paradoxale du pays : « L’Inde a gravi l’échelle du revenu par habitant en même temps qu’elle a glissé au bas de la pente des indicateurs sociaux ».

En dépit de taux de croissance record, la situation sociale du pays, en effet, n’est pas brillante. Il vaut mieux naître en Chine qu’en Inde, où le taux de mortalité infantile est quatre fois plus élevé. L’espérance de vie des Indiens (67 ans) est nettement inférieure à celle des Chinois (76 ans). Un tiers des Indiens n’ont ni électricité ni installations sanitaires, et la malnutrition touche 30% de la population. Comment expliquer un tel décalage ? Pour Jean Drèze et Amartya Sen, « l’Inde est le seul pays des BRICS à n’avoir pas connu de phase d’expansion majeure de l’aide publique ou de la redistribution économique. La Chine a fait très tôt d’énormes progrès en matière d’accès universel à l’enseignement primaire, aux soins médicaux et à la protection sociale, et ce bien avant de se lancer dans des réformes économiques orientées vers le marché, en 1979 ». Pour qu’un économiste indien (Prix Nobel d’économie 1998) dise que l’Inde aurait dû faire comme la Chine - sur le plan économique, s’entend - il faut qu’il ait de bonnes raisons de le penser. Et ce qu’il dit est extrêmement clair : l’Inde, contrairement à la Chine, a manqué d’un investissement massif de la puissance publique dans l’éducation et la santé. L’Inde n’a pas souffert d’un surplus, mais d’un déficit d’État.

Mais pourquoi ? L’explication fournie par les deux économistes à propos de la politique éducative est particulièrement intéressante : « Les planificateurs indiens étaient à l’opposé de leurs homologues des pays communistes, à Moscou, Pékin et La Havane. Ces derniers faisaient grand cas de l’éducation scolaire universelle, considérée comme une exigence socialiste fondamentale, et aucun d’entre eux n’aurait permis que de fortes proportions d’enfants ne soient pas scolarisés ». En Inde, en revanche, « la prévention des classes et des castes supérieures à l’encontre de l’éducation des masses » a freiné la généralisation de l’enseignement primaire, entraînant un retard considérable dans l’accès à l’éducation. C’est l’orientation idéologique, et non une obscure fatalité, qui explique la différence des niveaux de développement éducatif entre les deux pays. Les élites dirigeantes de l’Inde nouvelle avaient beau se réclamer d’idéaux progressistes, elles n’ont pas misé sur l’élévation du niveau scolaire des masses indiennes, les « Intouchables » se trouvant relégués aux marges d’une société hiérarchisée, bien loin de l’égalitarisme - y compris entre les hommes et les femmes - prôné par l’idéologie maoïste de la Chine populaire.

Pour souligner un tel contraste, Amartya Sen cite un commentaire de l’écrivain indien Rabindranath Tagore formulé lors de son voyage en Union soviétique (1930) : « En posant le pied sur le sol de la Russie, la première chose qui attira mon attention fut que, en matière d’éducation en tout cas, la paysannerie et la classe ouvrière avaient fait de tels progrès en ces quelques années que rien de comparable n’était advenu même à nos classes supérieures en un siècle et demi ». On peut dire ce qu’on veut des régimes communistes, mais il est indéniable qu’ils ont misé sur l’éducation universelle, la santé pour tous et l’émancipation féminine. Les continuités historiques étant parfois saisissantes, on peut d’ailleurs rapprocher ce commentaire méconnu de Tagore sur l’URSS des années 30 avec un autre document : le résultat de l’étude sur la lecture (« PIRLS ») conduite par l’Association internationale pour l’évaluation de la réussite éducative. Menée en 2016 sur 319 000 élèves de CM1 dans cinquante pays, cette étude compare les performances des élèves en matière de lecture et de compréhension d’un texte écrit. La Russie est arrivée en tête (à égalité avec Singapour). Mais c’est sans doute le hasard.

En tout cas, une chose est sûre : en Chine populaire comme en URSS, l’enseignement public - et notamment l’enseignement primaire : la lecture, l’écriture et le calcul - était prioritaire. Si la Chine a su résoudre des problèmes dans lesquels l’Inde se débat toujours (illettrisme, insalubrité, mortalité infantile), ce n’est certainement pas parce qu’elle est plus « libérale ». En fait, c’est exactement le contraire. En dotant le pays de solides infrastructures publiques, le socialisme chinois - en dépit de ses erreurs - a créé les conditions d’un développement du pays à long terme. Les dirigeants du parti communiste ont beau faire l’éloge du libre-échange, ils savent bien que la cohésion de la société chinoise ne repose pas sur le commerce international. Avant d’ouvrir son économie, la Chine s’est dotée d’un système éducatif et sanitaire lui permettant d’affronter la compétition économique mondiale. Manifestement, elle cueille aujourd’hui le fruit de ses efforts.

Bien entendu, ce n’est pas davantage par libéralisme que Deng Xiao Ping a imposé la politique de l’enfant unique. En procédant à cette intrusion dans la sphère privée, Pékin a réussi le pari d’un contrôle des naissances indispensable au développement. Tout le monde est d’accord aujourd’hui pour admettre que le jeu en valait la chandelle. Mais il est difficile d’imputer au libéralisme le succès d’une régulation drastique des naissances imposée par le parti communiste ! Sous un régime pluraliste, une telle politique ne serait même pas concevable. Ni pluraliste ni libéral, le régime chinois pouvait planifier le développement du pays en sacrifiant les intérêts privés sur l’autel de l’intérêt général. En attendant, les résultats parlent d’eux-mêmes. Et il est probable que les Chinois en comprennent d’autant mieux la nécessité que cette politique a été assouplie. En Inde, les tentatives d’Indira Gandhi n’ont pas eu le même succès, et l’hypothèque démographique continue de peser sur le développement du pays.

Mais l’exemple de la démographie, précisément, montre que la question du développement se pose sous un autre jour si l’on réexamine plus finement la situation indienne. « Les Etats indiens qui s’en sortent bien, affirment Jean Drèze et Amartya Sen, sont ceux qui avaient posé auparavant les solides bases d’un développement participatif et d’une aide sociale, et promu activement l’extension des capacités humaines, particulièrement dans les domaines de l’éducation et de la santé ». Avec un indice de développement humain qui est de loin le plus élevé du pays, le Kérala (sud-ouest de l’Inde) fait figure de vitrine sociale du sous-continent. Il est aussi l’État de l’Inde où la transition démographique est la plus achevée, ce qui contribue à l’évolution positive de la condition féminine. Or la baisse du taux de natalité est directement corrélée à l’élévation du niveau d’éducation. Très pauvre au moment de l’indépendance (1947), le Kérala a engagé un programme ambitieux de développement éducatif et sanitaire, créant les conditions d’un développement économique dont il perçoit aujourd’hui le bénéfice. Avec un revenu par tête qui est le plus élevé de l’Union (70% de plus que la moyenne indienne), un taux de scolarisation de 98%, un taux de mortalité infantile cinq fois moins élevé que la moyenne des Etats indiens, cet Etat de 34 millions d’habitants dont la presse occidentale ne parle jamais a aussi pour caractéristique de favoriser le rôle politique et social des femmes.

Mais ces succès ne datent pas d’hier, ils sont le fruit d’une politique de longue haleine. Comme en Chine, le développement du pays va de pair avec le souci du long terme. « Le Kérala continue de progresser rapidement sur divers fronts et son avance par rapport aux autres Etats ne semble nullement se réduire avec le temps, indiquent Jean Drèze et Amartya Sen. Depuis les années 80, le développement du Kérala a régulièrement été dénoncé par des commentateurs méfiants envers l’intervention de l’État, qui le jugeaient insoutenable ou trompeur, voire susceptible de conduire à la débâcle. Il est cependant apparu que l’amélioration des conditions de vie dans cet Etat s’est non seulement poursuivie mais accélérée, avec l’aide d’une croissance économique rapide, favorisée à son tour par l’attention accordée à l’instruction primaire et aux capacités humaines ». Cette avance du Kérala par rapport aux autres Etats indiens n’est pas un héritage de la période antérieure à l’indépendance : en 1947, le Kérala était extrêmement pauvre. Ce progrès est le fruit d’un combat politique dont le moment-clé se situe en 1957, lorsque le Kérala est le premier Etat à élire une coalition dirigée par les communistes. Depuis cette date, ils exercent le pouvoir local en alternance avec une coalition de centre gauche dirigée par le parti du Congrès. En tout cas, il ne semble pas que les communistes du Communist Party of India -Marxist (CPI-M) et leurs alliés - qui exercent à nouveau le pouvoir depuis 2016 après avoir fait du Kérala l’État le plus développé de l’Inde -, aient puisé leur inspiration dans les doctrines libérales.

Bref, pour continuer à sauver le monde, le libéralisme va devoir faire la preuve qu’il a quelque chose de neuf à apporter aux deux Etats les plus peuplés de la planète. Que la Chine communiste soit responsable de l’essentiel de l’effort accompli pour éradiquer la pauvreté dans le monde, et que cet événement passe inaperçu de l’opinion occidentale, en dit long sur l’aveuglement idéologique ambiant. On pourrait poursuivre l’analyse en montrant qu’un petit Etat des Caraïbes soumis à un blocus illégal a tout de même réussi à bâtir un système éducatif et sanitaire sans équivalent parmi les pays en développement. Avec un taux de scolarisation de 100% et un système de santé récompensé par l’Organisation mondiale de la santé, Cuba a récemment accompli la prouesse d’offrir à sa population une espérance de vie supérieure à celle des USA et un taux de mortalité infantile équivalent à celui des pays développés. Les méthodes pour y parvenir n’ont rien de libéral, mais chacun a sa conception des droits de l’homme : en ramenant le taux de mortalité infantile de 79 p. 1000 (1959) à 4,3 p. 1000 (2016), le socialisme cubain sauve des milliers d’enfants par an. Pour contempler les effets mirifiques du libéralisme, il suffit de regarder ce qui se passe dans la région. Du côté d’Haïti, par exemple, ce protectorat américain où l’espérance de vie est de 63 ans (contre 80 pour Cuba), ou du côté de la République dominicaine - un peu mieux lotie - où l’espérance de vie est de 73 ans et la mortalité infantile est cinq fois celle de Cuba.

Mais ces broutilles n’intéressent guère les adeptes du libéralisme. Ils voient cette doctrine comme un chevalier blanc - c’est le cas de le dire - répandant ses bienfaits depuis cet Occident qui a tout compris et veut en communiquer le bénéfice à des populations confites d’émotion devant tant de bonté et prêtes à embrasser sa foi dans l’homo œconomicus, la loi du marché et la libre concurrence. Prenant le fruit de leur imagination pour le monde réel, ils confondent l’initiative privée - qui existe à des degrés divers dans tous les systèmes sociaux - et le libéralisme - une idéologie « hors sol » qui n’existe que dans l’esprit des libéraux pour justifier leurs pratiques. Si la société était ce que les libéraux en disent, elle serait réglée comme le mouvement des planètes. Les lois du marché seraient aussi inflexibles que les lois de la nature. Tel un chef d’orchestre, le marché harmoniserait les intérêts divergents et distribuerait équitablement les ressources. Toute intervention publique serait nocive, puisque le marché génère spontanément la paix et la concorde. La force du libéralisme, c’est que cette croyance légitime la loi du plus fort et sacralise l’appropriation du bien commun. C’est pourquoi il est l’idéologie spontanée des oligarchies assoiffées d’argent, des bourgeoisies cupides. Le drame du libéralisme, en revanche, c’est qu’il est rangé au magasin des accessoires chaque fois qu’une société privilégie le bien-être de tous et fait passer l’intérêt commun avant les intérêts particuliers.

Philippe Leymarie

Tue, 16 Oct 2018 19:45:48 +0000

Souveraineté technologique : le grand réveil

Coupe de France de robotique, 2013

Au milieu des lamentations que suscite l’inévitable progression du nationalisme et du populisme, on pourrait aisément passer à côté des changements surprenants et salutaires qui se sont opérés dans l’opinion publique au cours des deux dernières années. Bien malgré lui, même Donald Trump peut avoir des effets positifs.

Ce changement d’attitude transparaît notamment dans la manière dont nous appréhendons les dilemmes que soulèvent les mesures prises en matière de nouvelles technologies. L’idée même du « numérique », conçu comme un royaume magique et intouchable capable d’apporter à tous la prospérité grâce à une succession de « disruptions », est dépassée. Les questions épineuses posées par la technologie ne sont plus la prérogative des bobos du magazine Wired ou des conférences TED ; elles sont revenues sur leurs terrains d’origine : le commerce international, le développement économique et la sécurité nationale.

Que nous enseignent les prophètes du numérique sur le monde réel ? Pas grand-chose, si l’on en croit le consensus actuel. Enfin ! Et voici que l’État, longtemps jugé trop maladroit pour agir sur le « numérique », est de retour, plus interventionniste que jamais et bien décidé à récupérer sa souveraineté technologique.

La Chine, avec sa nouvelle loi sur la cybersécurité et ses efforts pour atteindre la suprématie mondiale en matière d’intelligence artificielle, monopolise l’attention sur le plan international. Elle est pourtant loin d’être la seule à promouvoir son propre programme technologique.

La Russie a récemment annoncé son intention de contraindre les fonctionnaires à utiliser des téléphones portables produits localement et fonctionnant avec des systèmes d’exploitation locaux. Afin de faciliter cette mission, Rostelecom, le géant des télécommunications contrôlé par Moscou, a fait l’acquisition des deux entreprises à l’origine de Sailfish, un système d’exploitation conçu par Nokia.

Lire aussi Kevin Limonier, « Internet russe, l’exception qui vient de loin », Le Monde diplomatique, août 2017.

L’Inde, au grand dam des entreprises américaines, exige que les grands groupes étrangers spécialisés dans les nouvelles technologies et les moyens de paiement stockent leurs données sur place, en invoquant principalement des raisons de sécurité nationale, mais aussi la nécessité de garder une certaine souveraineté technologique. Certains poids lourds indiens des technologies, déjà étroitement associés à leurs homologues chinois, ont salué cette mesure, dans l’espoir qu’elle apporte plus d’équité entre eux et les plateformes américaines.

Le gouvernement italien, où la coalition au pouvoir entre le Mouvement 5 étoiles et la Ligue de Matteo Salvini est coutumière des controverses et/ou des mauvaises décisions politiques, s’engage dans la même direction, promettant d’empêcher la vente de Sparkle, un grand opérateur de fibre optique. En outre, le magazine en ligne Politico a récemment publié une note de synthèse qui circulait en interne au sein de la Commission européenne, et qui soulignait les risques de la dépendance de l’Europe à la marque chinoise Huawei (espérons que la Commission finisse par trouver des solutions concernant sa dépendance bien plus grande vis-à-vis des logiciels et services de cloud américains…).

Notons aussi que la souveraineté technologique intéresse beaucoup les pays qui veulent se présenter, officiellement du moins, comme des alternatives cosmopolites et internationalistes au projet nationaliste de Donald Trump : la France et l’Allemagne.

Ainsi, Mme Florence Parly, ministre française des armées, a annoncé le mois derniersa volonté de « réduire [la] dépendance vis-à-vis des composants américains », tandis que ses services de renseignement s’efforcent de trouver des alternatives aux services de Palantir, entreprise fondée par Peter Thiel, étroitement liée à Washington. Fin juillet, Laëtitia Romeiro Dias, députée La République en Marche de l’Essonne, a demandé au gouvernement de créer un commissariat sur la souveraineté numérique qui aurait pour objectif de « rendre les autorités françaises autonomes vis-à-vis de la toute-puissance » des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft).

L’Allemagne, dont la chancelière décrivait Internet comme « un territoire vierge » il y a seulement cinq ans, a changé elle aussi. Après avoir vu les inventeurs chinois s’emparer des joyaux de son industrie robotique et technologique, Berlin ose enfin utiliser son droit de veto pour bloquer les acquisitions et envisagerait même la possibilité de créer un fonds national capable d’acheter des parts dans les grandes entreprises technologiques allemandes.

Niant ce projet, une porte-parole du ministère de l’économie a néanmoins reconnu que le gouvernement s’intéressait « à la création d’un mécanisme visant à garantir la souveraineté technologique allemande ». Le ministère de l’intérieur et la fédération patronale allemande (Bundesverband der deutschen Industrie, BDI) ont récemment signé une déclaration commune d’intention favorable au développement de produits et services qui permettraient de « réduire la dépendance allemande vis-à-vis des technologies étrangères ».

Mais que souhaitent ceux qui ne recherchent pas la souveraineté technologique ? La mondialisation et le libre-échange, répondait-on auparavant. Aujourd’hui cependant, aucun gouvernement ne peut rester crédible en prônant une plus grande libéralisation des échanges de données, de logiciels ou d’appareils informatiques. Tous les responsables politiques doivent donc choisir entre deux approches : réaffirmer leur souveraineté technologique, ou ne rien faire, faute d’idées ou de marge de pouvoir suffisante — pensons aux querelles politiques au Royaume-Uni par exemple.

Lire aussi Martine Bulard, « Chine - États-Unis, où s’arrêtera l’escalade ? », Le Monde diplomatique, octobre 2018.

Le ton est monté d’un cran dans les débats actuels sur la technologie, car le « numérique » n’est plus la panacée qu’il représentait autrefois. S’ils semblent moins polis, ces débats ont au moins gagné en réalisme, au sens où les enjeux apparaissent désormais très clairement : il ne s’agit plus d’échanger sur les bienfaits abstraits de la « numérisation », mais d’aborder les risques qu’on encourt si on laisse des puissances étrangères prendre le contrôle de secteurs stratégiques.

Maintenant que la Maison blanche a entériné une cyber-stratégie autorisant son armée à entreprendre des cyber-attaques sans trop de restrictions, la résilience de l’infrastructure nationale numérique ne peut pas être tenue pour acquise. Si Barack Obama n’a pas eu de scrupules apparents à placer le téléphone d’Angela Merkel sur écoute, qui pourrait croire Donald Trump capable de résister à cette tentation ?

Evgeny Morozov

Tue, 16 Oct 2018 19:45:48 +0000

Âmes réprouvées, âmes en peine, âmes à naître

« Points de non-retour » (Thiaroye)

Amar a quitté Dakar à onze ans. Jeté par sa mère vers l’Europe pour qu’il ait une vie meilleure dans une famille d’accueil en France. De son père, il ne sait rien. Sauf que sa mère l’a cherché jusqu’à l’épuisement, en allant dans toutes les administrations, flétrissant sa jeunesse d’angoisse et de chagrin. Une angoisse qu’elle lui a transmise et qui zèbre ses cauchemars. « Le pays d’un autre, n’est pas ton pays. Tout homme doit chercher sa terre ». C’est la seule phrase que connaît Amar en bambara et qu’il répète comme un mantra, l’adressant à Nina, sa compagne, exilée roumaine. Elle, est née en février 1943 et a été élevée par un Juif roumain rescapé de la guerre qui a pardonné l’adultère de sa femme avec un soldat allemand juste avant le renversement d’alliance de la Roumanie avec l’Allemagne. Vingt ans plus tard, devenue dissidente malgré elle, elle change d’identité et se réfugie en France. Elle a autant renoncé à chercher son père qu’Amar s’entête à retrouver le sien. Un raccourci existentiel de leur impossibilité à vivre leur amour. « On ne peut pas aimer dans un sens divergent à notre existence. On aime comme on pense le monde ». Et duquel va cependant naître Biram, qui se construit dans cet empêchement à se réaliser, étouffé par tous ses secrets de famille.

« Points de non-retour » (Thiaroye)

Il y a encore Nora et Régis. Nora est journaliste pour la radio. Après la disparition d’un ami très cher, elle hérite de l’enquête qu’il voulait réaliser sur le massacre méconnu de Thiaroye.

Thiaroye, dans les faubourgs de Dakar, un nom maudit, une béance de l’histoire. C’est là que des centaines de tirailleurs « sénégalais » (en réalité venus de toutes les colonies françaises d’Afrique), démobilisés après avoir été faits prisonniers dans la guerre contre l’Allemagne nazie, rentrent en conflit avec l’administration coloniale pour réclamer la solde de captivité qui leur avait été promise par l’État français. Le 1er décembre 1944, pour faire taire leur revendication, ordre est donné à l’armée de tirer. Le récit officiel fait état de 35 morts et 35 blessés. Un chiffre macabre, selon les historiens très en dessous de la réalité. Exterminés par surprise, dépouillés de leurs maigres biens, leurs corps ont été jetés dans des fosses communes et n’ont pas été rendus à leurs familles. Jusqu’à aujourd’hui, ils n’ont pas été identifiés et aucune sépulture ne porte leur nom.

À la mort de son grand-père dont il était très proche, Régis récupère les lettres terribles qu’il lui a adressées. Il faisait partie de ceux qui avaient tiré à Thiaroye. Il avait lui-même identifié le corps du père d’Amar, qu’il connaissait. N’en avait jamais parlé, ne l’avait jamais dénoncé.

« Points de non-retour » (Thiaroye)

Depuis longtemps, Alexandra Badea travaille sur la manière dont l’histoire politique imprègne les individus dans leur intimité et détermine leur existence. Auteure franco-roumaine prolifique de pièces traduites et montées dans le monde entier (1), elle s’est intéressée au mode de production capitaliste, aux rapports Nord-Sud, à la concentration du pouvoir de l’argent. Dans une écriture d’investigation stimulante qui préfère l’enquête à la construction psychologique des personnages ou à l’étalement des sentiments, elle signe un nouvel opus percutant, Points de non-retour (Thiaroye), totalement à l’écoute des changements de société. Une œuvre qui interroge toujours plus ouvertement les rapports de domination de la colonisation — et sa perpétuation —, lesquels se transmettent ici sur trois générations. C’est aussi elle qui la met en scène au Théâtre national de la Colline, dans la belle scénographie de Velica Panduru, avec un travail remarquable de création sonore de Nihil Bordures et vidéo de Sorin Dorian Dragoi (RSC), qui font naître les espaces-temps comme les trajectoires géographiques et donnent son souffle au récit. Ses acteurs sont « pour la plupart binationaux, venus de différents pays à l’image de la France d’aujourd’hui » : Madalina Constantin est roumaine, Sophie Verbeeck franco-belge, Amine Adjina franco-algérien, Kader Lassina Touré ivoirien, Thierry Raynaud français. Ils prêtent leur voix et leur jeu au tissage de cette narration qui court sur plusieurs fils, éclairant chaque situation et conflit.

Tous se sont nourris des travaux d’Elsa Dorlin, Armelle Mabon, Ibrahima Malik Niang et Françoise Vergès (2), pour atteindre la densité de cette histoire. Ils se sont entourés de chercheurs, d’historiens, d’enseignants et de lycéens pour « se demander ensemble quelles sont les parties de notre histoire qu’on ne connaît pas, qu’on ne comprend pas et qu’on n’a pas le courage de nommer ».

« Révélation » (« Red in blue Trilogy »)

« Révélation » (« Red in blue Trilogy »)

Dans une toute autre veine et toute autre forme, en totale résonance, le metteur en scène japonais Satoshi Miyagi, dans Révélation, s’empare du premier acte de Red in blue trilogie, œuvre épique et poétique de la franco-camerounaise Léonora Miano (3) sur la traite transatlantique en Afrique subsaharienne et sa décimation de populations entières vendues par des « rois nègres » qui avaient participé au commerce triangulaire. Pour ce grand maître des arts de la scène, « la vision de la mort — ou ce qu’on pourrait appeler “le monde après la mort” — dans cette pièce est extrêmement proche de l’image que se font en général les Japonais de l’au-delà, ou plutôt de ce que devient l’âme après la mort. Pour eux, qui en ont toujours fait le sujet de leurs récits, les âmes des victimes de mort violente ou injuste ne peuvent rejoindre le paradis et restent bloquées dans notre monde où elles “flottent” jusqu’à ce qu’elles soient soulagées de leur rancœur, de leur ressentiment ou de leur peine. » Une approche philosophique qui éclaire l’enjeu de cette tragédie métaphorique, où les « âmes réprouvées » de ceux qui commirent ce crime contre l’humanité se voient demander des comptes par leurs victimes, les « âmes en peine » et en appellent aux « âmes à naître », qui vont se mettre en grève et refuser de s’incarner. Un récit allégorique dans lequel Myagi cherche des correspondances pour faire face au passé, que ce soit en Afrique, en Europe ou au Japon.

« Révélation » (« Red in blue Trilogy »)

Toutes ces figures mythologiques aux noms fictifs sont convoquées devant Inyi, divinité créatrice de l’univers, le seul personnage à être doublé, jeu et voix, dans la plus pure tradition japonaise, par deux actrices exceptionnelles. Les autres, humaines, divines, végétales ou animales, sont interprétées par seize acteurs, danseurs et musiciens de la compagnie, le Shizuoka Performing Arts Center, qui tous, savent tout faire. On voit ainsi des musiciens s’échapper de la fosse d’orchestre, lâcher percussions et clochettes, pour réciter et s’adresser à l’âme des morts. Ils sont conduits avec virtuosité par Hiroko Tanakawa, chef d’orchestre exceptionnelle et fascinante. Un dispositif magnifiquement chorégraphié et ritualisé, dans un théâtre d’art où la beauté de la scénographie (Sallahdyn Khatir), des costumes (Yumiko Komai) et des lumières (Yukiko Yoshimoto) déplace le regard sur le récit de la traite et de l’esclavage pour mieux rendre compte de sa complexité.

Points de non retour. (Thiaroye)

 Jusqu’au 14 octobre au Théâtre national de la Colline
 Les 18 et 19 octobre à La Filature, Scène nationale — Mulhouse
 Les 29 et 30 novembre au Next Festival — Comédie de Béthune

Révélation — Red in Blue trilogie 

 Jusqu’au 20 octobre au Théâtre national de la Colline (en japonais surtitré)

15, rue Malte-Brun, Paris XX
Tél. : 01.44.62.52.52

Marina Da Silva