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Lecteur de flux musclé avec souvent des articles complets dedans.

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Journal Fakir

Mon, 17 Sep 2018 14:47:51 +0200

« L'essentiel est invisible pour les yeux »

Elle en était émue, Julie, au self de l’Assemblée.
La veille, avec toute l’équipe, on s’était rendus à l’hôpital Pierre Janet, au Havre. C’était un peu notre classe verte de fin d’année, dans un genre particulier. J’ai assuré la visite aux médias…

« Ce service d’urgence, il est prévu pour cinq personnes, et là, en ce moment, il y a quinze patients. Du coup, là, vous êtes dans le hall, vous voyez, dans le couloir qui mène aux chambres d’isolement, et pourtant un lit est installé ici, enfin bon, c’est même pas un lit, ce sont des fauteuils avec un matelas posé dessus... Dans la pièce à côté, on ne peut pas y aller parce que les patients sont énervés, mais en théorie c’est la salle télé, sauf qu’ils ont posé un lit aussi. Et vous voyez la petite table, là, eh bien, ils doivent manger à huit autour ! Sinon, les malades posent leur assiette sur les genoux... La salle de soins, on va y jeter un coup d’œil, en fait, c’est devenu un débarras pour les habits des patients. Vous voyez, les sacs s’entassent, ça veut dire que les infirmiers peinent à accéder aux ordinateurs, mais surtout, ça veut dire quoi ? Ça veut dire qu’un malade qui veut un caleçon, eh bien, il doit demander, se faire ouvrir la porte, ça mobilise un soignant, mais surtout bonjour l’autonomie ! »

Pour les caméras, micros et stylos, je fais un numéro de camelot : « Venez les voir, mes murs jaunis ! Et mon lino décollé ! Et mes chambres surpeuplées ! Allez-y, servez-vous, c’est gratuit ! »
C’est le rôle à jouer pour la journée.
Ça se prend, vous savez, l’habitude de faire ouvrir, par la force d’une écharpe (et surtout d’une grève), les portes d’un lieu d’habitude fermé. D’en offrir l’accès aux journalistes, et donc un peu à l’opinion. Toutes les institutions ont besoin de ça, je crois, d’yeux extérieurs, qui les interrogent, qui les remettent en cause.
Mais mes yeux à moi se sont habitués : voient-ils encore ? Je récite mon couplet, presque à l’aveugle, sur la « psychiatrie de la misère, misère de la psychiatrie ».
On passe dans un nouveau pavillon, Caravelle, je crois.
Les infirmiers veulent encore me montrer.
Et à mon tour je montre aux reporters.
Qui vont, on l’espère, montrer au public.
Mais en moi, lentement, discrètement, monte un malaise. Vous savez, c’est pareil pour les prisons, c’est pareil pour les banlieues, à chaque reportage, on montre les fenêtres cassées, ou les trous dans les cloisons, ou les rats qui pullulent, et certes, certes, c’est important, ces bâtiments, la dignité bafouée par l’habitat, mais est-ce qu’on ne passe pas à côté de l’essentiel ? Est-ce que je ne participe pas à une erreur commune, ici, aujourd’hui, en montrant, en montrant toujours, ces murs, ces lits, ces chambres ? Est-ce que je ne dois pas, moi, accéder, faire accéder, à un au-delà, un au-delà de l’image, un au-delà de la matière ? Merde, on est en psychiatrie à la fin, en « psy », c’est-à-dire dans l’esprit, en plein dans le mystère de l’homme, et on va en rester à des murs, à des lits, à des chambres ?

C’est le renard qui le dit au Petit prince : « On ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel est invisible pour les yeux. »
Et ça devrait valoir, aussi, je trouve, pour les journalistes.
Et même pour les politiques.
Rendre son cœur disponible.
Alors, allez, je tâtonne, je m’aventure vers les âmes, et on verra bien si la presse suit, derrière :

« Il y a tout ça, qu’on voit, mais je voudrais insister sur l’essentiel, qu’on ne voit pas. C’est une des ‘‘perchés’’ sur le toit de l’établissement, Jennyfer, qui, tout à l’heure, me raconte qu’un gamin a subi des sévices sexuels. Il arrive ici, traumatisé, et l’infirmière qui l’accueille ne peut pas lui offrir une chambre seule. Le gosse panique, il ne peut pas passer la nuit à côté d’un homme. L’infirmière va voir sa direction, c’est comme ça et pas autrement. Et du coup, le gamin n’a pas fermé l’œil de la nuit, angoissé, alors que l’hôpital devrait l’apaiser. Et la soignante a pleuré en retournant chez elle, parce qu’elle n’avait pas apporté le réconfort, la sécurité à cet enfant.
Un autre jeune, c’est Lionel qui me racontait ça, ils avaient un tournoi de foot dans un autre HP, à Amiens justement. Et cet ado-là, il ne vit que pour le ballon, c’est sa passion, c’est le seul moment où il existe, où il se sent bien. Eh bien, à cause d’une histoire d’hébergement, encore, ils n’ont pas pu l’emmener.
Plus largement, j’en causais avec un infirmier : il n’y a plus d’activités, ici, quasiment, dans les pavillons, plus de pâte à crêpes, plus de céramique, plus de basket-ball. Il n’y a plus de temps pour ça, c’est-à-dire plus de temps pour l’essentiel. Pourquoi ? Parce que c’est en faisant des choses ensemble, côte à côte, qu’on tisse du lien. Ça marche mieux, souvent, que de se retrouver face à face : ‘‘Alors, parlez-moi de votre enfance ?’’
Les patients sont laissés à l’abandon, ils sont gardiennés, lavés, alimentés, médicamentés, mais guère plus, et pour beaucoup ils subissent une régression. Mais c’est toute la psychiatrie, en fait, qui subit une régression. Lionel, toujours, me racontait comment, quand il est arrivé, l’hôpital Pierre-Janet était à l’avant-garde, on avait installé l’HP dans la ville, ils devaient éviter les serrures, ne pas enfermer, alors que les infirmiers, comme les matons, ont toujours un trousseau de clés sur eux. On les invitait même à ne pas revêtir la blouse, pour ne pas se séparer des malades. Et quand l’un d’eux piquait une crise, on l’emmenait à la mer... C’est sans doute une description idyllique, nostalgique, mais voilà quel était le sens. Le sens de leur travail. Le sens de l’histoire en psychiatrie.
Aujourd’hui, on parle de moyens, mais il faut également parler des fins. Quelle est la finalité poursuivie ? C’est le néant. Juste mettre les malades mentaux dans un coin. Et je vais vous dire, à mon avis, au-delà des lits, des murs, des chambres, c’est ce vide de sens, qu’ils ne savent pas dire, que je ne sais pas dire non plus, mais c’est ce vide de sens qui est le plus cruellement ressenti par les soignants. Et même, ça vaut peut-être pour toute la société, ce vide de sens engendre une souffrance, souterraine, latente. »

Bon.
Je n’ai pas retrouvé grand-chose de mon envolée dans la presse du lendemain...
Le lendemain, en revanche, Julie se confiait au self de l’Assemblée : « Ce que j’ai surtout ressenti, moi, hier, c’est la solitude. Han ! C’est terrifiant, cette solitude... »
Punaise, c’était le truc le plus juste à dire.
Voilà.
En une phrase.
Cette solitude, oui, déchirante.
Cette solitude qui transpire.
Les malades, comme enfermés dans des cages de verre, chacun la sienne.
Les soignants aussi, si ça se trouve, à force de courir courir courir.
Et nous et nous et nous ? Notre humaine condition ? Naître seul, vivre seul, mourir seul ?
Quel est le bien le plus précieux, alors, dans la vie, dans la société ? C’est le lien. Le lien à l’autre, ces fissures, ces ouvertures dans la cage de verre, oh mes semblables ! Oh vous frères humains ! Mais ce lien qui ne se compte pas dans le PIB, qui ne se voit pas à la télé...

François Ruffin

Thu, 12 Jul 2018 12:10:42 +0200

Guerre des classes sur terrain vert

C’est l’Howard Zinn de la balle au pied. Mickaël Correia vient de publier Une histoire populaire du football (La Découverte) : « Depuis les origines de ce sport, les « riches » et les « pauvres », les « élites » et le « peuple », les « dominants » et les « dominés » se disputent le ballon rond ». Et pas que le ballon : ils se bagarrent aussi pour l’espace, pour les terres, pour une place...
Comme si ce sport cristallisait la lutte des classes entre le peuple et les aristos.

La soule : le coup d’envoi

Au commencement était la soule.
Autrement appelée, dans les campagnes anglaises du Moyen-Âge,le folk football.

« Deux troupes rivales, et parfois plusieurs, doivent par n’importe quel moyen amener le ballon dans le camp opposé. La balle de jeu, de la taille d’une tête, peut être un ballon de cuir rempli de foin, (…) une boule de bois. L’endroit où déposer le ballon pour remporte la partie est marqué par un simple mur, la limite d’un champ, la porte d’une église, (…) ou encore une mare dans laquelle il faut plonger la balle. »

Mariés contre célibataires, paroisse contre paroisse, métier contre métier, la compo des équipes variait, fortes de dizaines, de centaines de villageois parfois. La rencontre durait « quelques heures voire plusieurs jours », « véritable combat à travers les landes et les chemins, les coteaux et les vallons, les torrents et les rivières ».

Mais il n’est jamais très bien vu par les puissants que les gens s’unissent et se regroupent autour d’une passion : les idées circulent, le danger guette. D’autant que le bas clergé, ou la petite bourgeoisie, ne dédaigne pas, de temps à autre, prendre part aux parties.
Aussi, les autorités, royales ou religieuses, « lassées de ces agitations intempestives et de l’effervescence populaire que ce jeu occasionne », en répriment la pratique. Les interdictions pleuvent, les tribunaux se remplissent. Dans le compté de Middlesex, en 1576, quatorze jeunes gens sont jugés pour « avoir joué à un certain jeu interdit appelé football, à cause duquel il y a eu parmi eux un grand tumulte, qui pouvaient provoquer des homicides et de sérieux accidents. »
Les mêmes condamnations se retrouvent en France. Comme, ici, chez l’évêque de Tréguier, en Bretagne, en 1440 :

« Dans quelques paroisses et autres lieux soumis à notre juridiction on se livre (…) à un certain jeu très pernicieux et dangereux, avec un ballon rond, gros et puissant. (…) C’est pourquoi nous interdisons ce jeu dangereux et scandaleux, et déclarons passible de la peine de l’excommunication et d’une amende de cent sols ceux de nos diocésains, à quelque rang ou condition qu’ils appartiennent, qui auraient l’audace ou la prétention de pratiquer le jeu susdit. »

Il n’empêche Mais rien n’y fait : l’ancêtre du foot a pris racine. Les sociologues l’assurent :

« Bien que les autorités aient considéré cette activité comme étant un comportement asocial, s’amuser avec une balle – même si l’on se brisait des os et saignait du nez – demeura pendant des siècles le passe-temps favori du peuple dans la majeure partie du pays. »

Les enclosures : la ligne blanche est franchie

Contre le folk football, un autre ennemi viendrait. Plus pervers, plus pernicieux que les francs oukases royaux : les enclosures. A partir du XVIIème siècle, en Angleterre, émergent de gros propriétaires terriens, qui étendent leur domination. Jusqu’alors, les paysans disposaient de terres communes, sans réelles limites, qu’ils utilisaient à volonté pour cultiver ou faire paître leurs bêtes. Ou jouer à la soule, donc.
Mais l’aristocratie foncière s’approprie la terre. « De grands champs céréaliers collectifs sont transformées en surfaces individualisées ensuite converties en pâturages à moutons et cultures fourragères beaucoup plus rentables. » La nouvelle bourgeoisie imprime sa marque sur la campagne. Le territoire se couvre de clôtures, impossible et interdit d’y pénétrer.
Pour les paysans footeux, c’est la fin d’un monde, d’un espace ouvert. Le nouveau terrain de jeu se limitera donc à un champ, avec une partie à trente contre trente, vingt contre vingt… Ca crée une frustration populaire, cette surface rikiki. Et la soule va parfois prendre des airs de manif, à faire pâlir les black blocs :

« Les foules rassemblées à l’occasion des parties de football pouvaient également être détournées à des fins insurrectionnelles, notamment dans l’Angleterre des XVIIe et XVIIIe siècles, en pleine période de privatisation des terres du foncier agricole et de fin du droit d’usage des terres. Dans le comté d’Ely, situé dans l’Est-Anglie, une partie de football fut organisée en 1638 dans le but de saccager délibérément des digues mises en place pour assécher et transformer en terres arables des marais communaux (…). Dans le Northamptonshire, il est fait mention en 1740 d’une partie de football réunissant cinq cents hommes à Kettering qui détruisirent un moulin privatisé pour le compte de Lady Betey Jesmaine. Idem en 1765, à West Haddon, où des paysans (…) organisèrent sur le terrain une rencontre de football qui ne fut qu’un prétexte pour arracher puis brûler collectivement les clôtures. »

Mais c’est l’économie, et l’exil, qui aura raison des joutes endiablées :

« De nombreux petits paysans (…) connaissent une rapide paupérisation et sont contraints à l’exode rural. Progressivement, les communautés paysannes se désintègrent et se voient dépossédées tout autant de leurs terres que de leur jeu de ballon, vidé de sa fonction sociale originelle. »

Le cœur n’y est plus. D’autant que les réfractaires sont marqués à la culotte :

« Les parties de football sauvages et émeutières sont quant à elles férocement réprimées par les Royal Dragoons, la troupe montée de l’Armée britannique créée en 1674, appelés en renfort par la gentry locale. »

Bientôt, les paysans, appauvris, fuient vers les villes, vers l’industrie. Mais ils emportent avec eux, dans un coin de leur coeur, cette passion populaire.

Public schools : les centres de formation au capitalisme

A la même époque, c’est à l’autre bout de l’échelle sociale, qu’on va « récupérer » le football. Et le réinventer.
Dans les grandes villes, les public schools britanniques – ces établissements privés, réservés à une adolescente élite – abritent d’étranges scènes de violence. Des émeutes sont, presque chaque année, dirigées contre… les profs :

« A Harrow, en 1771, quand la candidature du Dr Parr au poste de directeur échoua, les élèves, qui l’avaient soutenu, attaquèrent le bâtiment où les administrateurs se réunissaient et détruisirent la voiture de l’un deux. L’ordre ne fut pas restauré avant trois semaines. »

C’est que l’enseignement y est brutal. A coup de flagellations, on inculque à la future élite du Royaume des valeurs séculaires : « la bravoure, la loyauté, la tolérance à la douleur ». Quand ils ne séquestrent pas leurs professeurs, quand ils ne les tabassent pas, quand ils n’humilient pas les plus jeunes, les élèves s’adonnent à une forme de football plus féroce, encore, que celle des campagnes. Comme dans le cloître de l’école de Charterhouse :

« L’espace limité contraignait les joueurs à pratiquer le dribbling game, mais le jeu n’échappait pas à de furieuses bagarres mêlant jusqu’à une soixantaine d’élèves. (…) Le football de Winchester était quant à lui réputé pour être particulièrement violent, les jeunes gentlemen étant régulièrement et gravement blessés. (…) Dépités par la violence de ces parties de football, miroir de la rude hiérarchie sociale entre seniors et fags et défouloir de toute cette jeunesse dorée, les autorités s’efforcèrent, souvent sans succès, d’interdire les jeux organisés par les élèves. »

Pas plus que dans les villages, l’interdiction ne fonctionne.
Les directeurs d’établissement changent alors, habilement, de tactique : soumettre, encadrer, canaliser les parties et les ardeurs. Fixer des règles au jeu, discipliner les corps et les âmes. Et cela correspond, en fait, à un changement de société : à l’ère industrielle, plus besoin de la « bravoure » médiévale, ces élans trop désordonnés, trop individuels. L’élite doit modifier, sinon bouleverser, ses habitus. Le sport en sera le vecteur.

Il faut « former des gentlemen prompts à prendre en mains l’essor du capitalisme industriel et colonial britannique. L’indiscipline qui régnait dans les établissements scolaires, le mode de vie quotidien empreint de violence des élèves et leurs révoltes récurrentes devenaient incompatibles avec les nécessités sociales et économiques qu’exigeait l’émergente société victorienne. »

Les Muscular Christians voient dans le foot « un ensemble de pratiques indispensables pour former la future classe dominante à la compétition économique ». Aussi, le révérend Thomas Arnold, directeur du collège de Rugby (la ville) en 1828, le clame :

« Je préfère que mes élèves jouent vigoureusement au football plutôt qu’ils emploient leurs moments de loisir à boire, se soûler ou se battre dans les tavernes de la ville. Le sport est un antidote de l’immoralité et une cure contre l’indiscipline. »

De même, à Eton :

« Tout collégien dans cette maison qui ne joue pas au football une fois par jour et deux fois durant les demi-journées de vacances aura une amende d’une demi-couronne et sera frappé à coups de pieds. »

Et ça marche : finies, les insurrections. Bienvenue aux gentlemen, fer de lance du capitalisme industrialisé.

La finale : les tactiques de classes

Nous voilà maintenant au milieu du XIXe siècle.
Les paysans d’hier, ouvriers d’aujourd’hui, jouent toujours au foot, dans des associations souvent financées par la bourgeoisie industrielle ou l’Eglise, soucieuses du bien-être, et de la tranquillité, de ces « classes laborieuses, classes dangereuses ».
Le jeu s’est codifié, sous la houlette des étudiants des publics schools.
Aristos et bourgeoisie industrielle d’un côté, nouveaux prolos de l’autre : deux mondes du foot vont se développer en parallèle, pendant quelque temps, avant de se croiser.
Deux mondes, et deux manières de concevoir le jeu, aussi. Chez les classes supérieures, c’est le dribbling game :

« Le dribbling game qui prévalait sur les terrains de football était pétri d’individualisme et faisait fi de toute subtilité : l’unique objectif durant les 90 minutes de jeu était de tirer de longs ballons au loin pour qu’on attaquant puisse tenter, seul, de marquer un but (…), le fait même de passer le ballon à un coéquipier étant perçu comme un aveu de faiblesse ».

Chez les ouvriers qui sortent de l’usine, souvent venus du Nord ou d’Ecosse, c’est le passing game, jeu de passes :

« Reflétant la culture ouvrière, marquée autant par l’entraide que par la division du travail, le passing game consacre le football en tant que sport collectif, où le geste fondateur n’est plus de dribbler égoïstement pour tenter de marquer mais de donner le ballon à un coéquipier et de construire collectivement le jeu. En opposition au dribble, qui valorise la prouesse individuelle, la passe incarne l’acte altruiste au service de toute l’équipe. »

En 1883, le 31 mars exactement, une finale oppose sportivement ces deux mondes. D’un côté, les Old Etonians, et leur capitaine, Lord Kinnaird, directeur de banque. De l’autre le Blackburn Olympic, où se côtoient tisserands et bouchers, mené par Albert Warburton, plombier de son état.

« Face au dribbling et à l’individualisme des Old Etonians (…), le Blackburn Olympic, sous les yeux ébahis des supporters et des commentateurs sportifs, déploie un jeu de passe collectif mettant en scène l’entraide propre à sa condition ouvrière. »

Et à la fin de la prolongation, c’est les ouvriers qu’ont gagné, 2-1.
Pour la première fois, une équipe issue de la classe populaire remporte la Coupe d’Angleterre...


Une histoire populaire du football,
Mickaël Correia, La Découverte, 21 €

Cyril Pocréaux

Wed, 04 Jul 2018 14:22:26 +0200

Merci merci Patron !

C’est quand même pas mal, non, qu’on reconnaisse qu’on peut pas être viré comme un malpropre ? » Il savoure, Gireg (c’est breton, comme prénom), engoncé dans son canapé, dix pages d’attendus du jugement à la main, un grand sourire à la bouche. Mais il n’est pas du genre à sauter de joie, notre ingénieur. Tout en calme et retenue, comme quand avait démarré « l’affaire »…
On vous replante le décor : c’était en mars 2016, en plein Merci Patron !, avec l’effervescence qui va avec, le souffle, l’enthousiasme, les manifs et débats.

« Un soir, de ma boîte perso, j’envoie un message aux syndicats de l’entreprise, de la CGT à la CGC, rembobine Gireg. Je bossais pour Renault, via un prestataire. Bref, je leur dis que ce serait bien d’organiser un truc autour du film, et de venir à la première de Nuit debout. J’étais même pas syndiqué, pas militant, rien ! »
Le lendemain, sur son site de Guyancourt, près de Paris, il reçoit à la première heure un coup de fil de son patron, le directeur de l’entreprise soustraitante.
Il le sent emmerdé, le patron. Comme s’il cédait à la pression de Renault : « J’ai un mail sous les yeux, là, ça va pas… Venez me voir. » Gireg déglutit, se rend à l’entretien en pensant récolter un gros avertissement. Mais il a aussi un sacré réflexe : il enregistre la conversation avec son téléphone. Et son patron va méchamment partir à la faute…

Son PDG lui annonce d’abord qu’il va le convoquer à un entretien préalable. « La responsable des prestataires l’avait contacté : ‘‘Merci de lui faire quitter le site immédiatement’’ », commente Gireg. Mais le patron, presque patelin, ne s’arrête pas là et crache le morceau : « Ils [Renault] surveillent les mails, et à ton avis les mails de qui ils surveillent en priorité ?
Bah les mails des syndicalistes bien évidemment ! ».

Ça ne tombe pas dans le téléphone d’un sourd…

Quand Gireg nous avait raconté son histoire dans un troquet, après une manif, Sylvain avait filmé son témoignage. Petite vidéo, grand tsunami : Médiapart, Le Monde, Libé, Le Figaro s’emparent de l’histoire. « Ça a braqué Renault, c’est clair. Là, je suis convoqué à un second entretien où on m’annonce que je suis viré pour ‘‘manque de loyauté’’, ou un truc comme ça. »
Il l’avoue, Gireg : à ce moment-là, il n’en mène pas large. «  T’as plein de sons de cloches, et des gens, des proches, qui te disent qu’il faut la fermer, la jouer discret. » Mais ça y est : Gireg (enfin, « Henri », dans la vidéo), est une célébrité. « Les gars des syndicats venaient me voir pendant les manifs, ‘‘Ah c’est toi ?’’, c’était assez irréaliste… Un jour, un délégué appelle, devant moi, le DRH France de Renault.
Le DRH, il y met les formes, mais en gros il me traite de connard. J’étais livide. Et là, le gars du syndicat lui rentre dedans, vraiment. Là, tu te dis que c’est quand même pas mal d’avoir des gens qui te défendent. Alors, j’ai attaqué. »

Devant les Prud’hommes, en août 2016, Gireg est débouté par un juge qui ne veut même pas voir la vidéo. « Direct, j’ai dit qu’on ferait appel, quitte à tout perdre cinq ans après. Par principe. »
Avec avocats et syndicats, l’ingénieur breton repart donc à l’assaut. Et le 27 février dernier, les juges de la cour d’appel de Versailles, « qui avaient vraiment bossé le sujet », décident d’annuler le licenciement, au nom de la liberté d’expression. Cadeau bonux : on reconnaît à Gireg le statut de lanceur d’alerte, au bout d’un argumentaire de dix pages. Ben oui : on n’a pas le droit d’espionner les syndicalistes, messieurs de chez Renault… À la clé, dommages et intérêts, et tout ce qu’il faut. Gireg, lui, s’est reconverti dans l’éolien, a filé vivre à Montpellier. Mais est désormais convaincu d’une chose : « Faut pas se laisser faire. Mais tout seul, je me serais couché. » Il est maintenant debout...

Cyril Pocréaux

Wed, 27 Jun 2018 15:39:26 +0200

Thomas en Françafrique

Je suis tombé amoureux.
Je ne devrais pas le crier, comme ça, tout haut dans ces colonnes, mais bon, entre nous...
C’était un midi, au self de l’Assemblée nationale.
On recevait Thomas Dietrich, l’ancien secrétaire général de la Conférence nationale de santé, démissionnaire (voir Fakir n°82). C’est un jeune gars, de 27 ans, à la pâleur de linge, et déjà, pour moi, c’est fascinant qu’un jeune gars comme ça soit à la tête d’un truc officiel, et qu’il tienne tête à une ministre, et qu’il claque la porte sans crainte et sans remords.
« Sur les vaccins, a demandé Johanna, comment tu as lancé la consultation ?
— Ah non !
j’ai protesté. On n’en cause pas maintenant ! »
Juste après le déjeuner, on devait tourner, ensemble, une petite vidéo pour ma chaîne YouTube. Et c’est un truc que j’ai, ou un tic : juste avant un entretien, surtout, ne jamais au grand jamais discuter du sujet avec l’invité. Sinon, après, c’est de la resucée, du tout mou, « comme je vous l’ai dit tout à l’heure ». Je prends une comparaison : c’est comme un dentifrice, tu vides le tube, eh bien, ensuite, essaie toujours de faire rentrer la pâte dedans ! La parole, c’est pareil.
Donc, il allait falloir tenir entrée‑plat‑dessert.
À ne surtout pas causer des vaccins, ni de la santé.
Il s’agissait de meubler.

« Au fait, comment tu t’es retrouvé prisonnier en Afrique ? » j’ai lancé comme ça. J’avais lu cet épisode sur sa fiche Wikipédia, et aussi, une fois, par SMS, il m’avait écrit « Je ne peux pas te répondre. Je suis en Égypte », et pour moi qui franchis avec peine les frontières de la Picardie, ça le plaçait d’emblée au sommet du globe‑trottisme.
Et là, à la cantine du 101, rue de l’Université, le temps s’est suspendu, vous savez, un de ces instants magiques où vous restez accroché aux lèvres du conteur, où comme des enfants vous avez envie de répéter « Et après ? Et après ? ». Car entre le poulet et l’île flottante, Thomas nous baladait entre le Tchad et la Centrafrique, entre le désert du Sinaï et les prisons de Bangui. Il me fascinait, moi, ce boy‑scout qui narre ses aventures et tortures mais, vous savez, platement, modestement, comme si ça allait de soi, un mélange étrange de naïveté et de combativité, l’idéalisme à l’épreuve de la brousse, il m’amusait, aussi, un genre de Don Quichotte au Congo, ou un Tintin de gauche en Françafrique.
Alors, on s’est dit, tiens, pour une fois...
D’habitude, on laisse ça au Monde diplo, mais si, pour une fois, on jouait les grands reporters ? Si on vous emmenait, vous lecteurs, au‑delà des frontières et des mers ? Avec Thomas pour guide, c’était tentant comme excursion éditoriale... en direct du self !

Un Alsacien en Centrafrique

Fakir : Au fait, comment tu t’es retrouvé prisonnier en Afrique ?

Thomas Dietrich : D’abord, j’ai beaucoup de mal avec le terme générique « l’Afrique ». Dans ce terme, on voit les femmes qui pilent le manioc, le chapeau colonial… Je préfère dire « les Afriques ».

Fakir : Nous, c’est pareil, quand on dit « la Picardie », ça nous vexe. Alors qu’il y a la Thiérache, le Santerre, le Vimeu... Faudrait dire « les Picardies ». Sans déc, comment toi, Alsacien, tu t’es retrouvé là‑bas ?

T.D. : Bon, déjà, mon père était médecin, l’humanitaire était toute sa vie, et du coup, il s’occupait de deux dispensaires au Togo. Il faisait des allers‑retours. Il y consacrait des congés sabbatiques. Et moi, enfant, même pas adolescent, j’ai passé du temps là‑bas...
Et puis, en 2007, j’ai intégré Science‑Po.
Les cours, les amphis, je m’y ennuyais.
Du coup, j’ai fréquenté les assos d’étudiants africains. Et à l’occasion d’une conférence, j’écoute Ibni Oumar Mahamat Saleh. C’était le chef de l’opposition au Tchad, un type bien. Un mathématicien, un gars très carré, tu vois ? Je suis ensuite devenu ami avec ses enfants, qui étudiaient en France.

Fakir : Comment tu les rencontres, eux ?

T.D. : Bah, en fait, le 3 février 2008, survient une attaque rebelle au Tchad. Les rebelles sont à 300 mètres du palais présidentiel, mais les hélicoptères français les arrêtent. Ce jour‑là, Sarkozy et Kouchner sauvent le pouvoir, et sans doute la peau, du président Déby. La garde présidentielle du pays en profite pour boucler les leaders de l’opposition démocratique, des pacifistes, pas du tout engagés dans la lutte armée. Ibni se fait arrêter, il disparaît et est éliminé, même si on n’a jamais retrouvé son corps. On pense qu’il est mort le 5 février au soir, juste après son arrestation. C’est un médecin militaire français qui aurait constaté son décès. Sarkozy et Kouchner étaient au courant de sa mort.
Ça m’a choqué.
C’est après sa disparition que j’ai rencontré ses enfants, ils sont devenus des amis. J’ai lié des amitiés très fortes avec le milieu des opposants tchadiens en exil.

Fakir : C’est le déclencheur de tes voyages en Afrique ?

T.D. : Sciences Po, ça ne me disait rien, en fait. Alors, j’ai juste validé la première année, puis j’ai fait des années de césure, et je suis parti au Tchad. Les Tchadiens sont très durs, très courageux, aussi. Je les ai vus comme des chevaliers du désert. J’ai aimé ce pays, ces gens, par idéal romantique, parce que j’ai vu chez eux de la dignité, de l’honneur. Comme Lawrence d’Arabie, si tu veux. Voilà. Et en même temps, partout, la peur. Quand tu vas à N’Djamena, tu lis la peur dans les yeux des gens. Ils ont peur du régime, de la police politique. Une fois, je suis allé dans un restaurant où l’on mange de la viande de mouton, on parlait de l’opposition avec des amis, et moi, je me suis mis à causer un peu fort, ça m’arrive souvent. Les gens sont sortis les uns après les autres. On s’est retrouvés seuls.

Fakir  : Tu te bagarrais toujours à propos de l’opposant, Ibni Saleh ?

T.D. : Oui, mais ça n’a jamais bougé, l’enquête n’a jamais avancé. Côté politique, Ibni était membre de l’Internationale socialiste. À l’Assemblée, en 2010, le groupe PS reçoit ses enfants, fait des grandes déclarations du genre :
« Quand on sera revenus au pouvoir, ça va changer, on va faire toute la lumière sur l’affaire… » Ils ont juré qu’ils les aideraient, mais dès qu’ils sont revenus au pouvoir, ils ont tout oublié. Le Drian est même devenu un grand ami de Déby. Dans quelques mois, ça fera le dixième anniversaire de sa disparition.
Mais c’est en Centrafrique que mes ennuis ont vraiment démarré...

Balkany et les mallettes

Fakir : Ah. Alors, comment tu t’es retrouvé là‑bas ?

T.D. : À Paris, j’avais rencontré un colonel centrafricain, le commandant de la garde présidentielle. Il fut comme un père, pour moi, j’ai d’ailleurs vécu chez lui, à Bangui.

Fakir : C’était un opposant ?

T.D. : Pas du tout. C’était un militaire dans toute l’acceptation du terme : il essayait de ne pas se mêler de politique. Et d’ailleurs, moi, je me suis installé sur place pour servir cet État. J’ai bossé dans l’administration, au ministère du Commerce puis de la Défense.

Fakir : Ah ouais ! Carrément aux armées !

T.D. : Et c’était extraordinaire, vraiment intéressant. Il fallait tout recommencer de zéro. Tout était à refaire. La Centrafrique souffrait depuis la colonisation. Bokassa s’y était fait couronner empereur comme Napoléon. Au ministère du Commerce, on trouvait, encore en vigueur, des accords passés avec la Yougoslavie de Tito !
J’ai alors découvert, pas seulement la Françafrique, mais son délitement.
En 2003, c’est le Tchad, avec la bienveillance de la France, qui a placé Bozizé au pouvoir. Mais, quelques années plus tard, arrive le problème de l’uranium, avec Areva. Bozizé estime que la Centrafrique doit toucher plus de royalties, autant que les autres pays, pour que la compagnie puisse exploiter l’uranium sur son sol. Il ne veut pas signer l’accord. Et idem pour le pétrole, il négocie avec les Chinois. Alors, Sarkozy l’appelle, l’insulte au téléphone : « C’est nous qui t’avons mis là ! On te dégage si tu ne signes pas ! » Et il envoie Balkany ! Balkany qui arrive avec les mallettes, distribue de l’argent, arrose tout le monde, et pense que ça va suffire pour faire plier Bozizé.
Mais ça ne suffit pas. Tout ça avec l’appui du Tchad. Déby a toujours considéré Bangui comme sa sous‑préfecture, parce qu’il n’y a pas d’armée solide en Centrafrique, parce qu’il y a du pétrole, des diamants, que le sous‑sol est riche.

Fakir : C’est ce que révèle le documentaire danois, là, The Ambassador ?

T.D. : Oui. On voit cet ancien légionnaire, un barbouze, Guy‑Jean le Foll, qui travaillait pour Bozizé comme conseiller. Il vivait là‑bas, était marié à une Centrafricaine. Mais il en savait trop. Le consul de France l’avait dit, à l’époque : « Il est allé trop loin. » En 2011, on l’a appelé pour un rendez‑vous derrière le stade, il y est allé, et il s’est fait tirer dessus. On soupçonne même que ce soient des Français qui l’aient assassiné.
À la fin de cette année‑là, d’ailleurs, la crise s’ouvre. À Bangui, où chrétiens et musulmans avaient toujours vécu en harmonie, vraiment, sept musulmans se font tuer. Certains étaient d’origine tchadienne. Là, Déby envoie son fils sur place, qui humilie le président centrafricain, le fait attendre deux heures dans la pièce voisine… Déby, il faut comprendre ça, c’est l’homme fort de l’Afrique. Il remplace Kadhafi.
À cette époque‑là, il veut étendre son aire d’influence sur le Cameroun, la Centrafrique…

La tête dans un baquet d’eau

Fakir : Mais toi, pendant ce temps‑là, qu’est‑ce que tu fais dans les ministères ?

T.D. : J’écris des rapports sur tout, pour construire une ligne de chemin de fer avec le Soudan, pour mettre en valeur les zones touristiques… Mais, à ce moment‑là, ma plus grande crainte, c’est qu’on dépèce ce pays. La Centrafrique, c’est un sous‑sol béni des dieux, avec sept cents indices miniers, mais c’est une éponge : elle absorbe les problèmes de tous les pays voisins. Je sentais que Déby voulait reprendre le rôle du pompier pyromane laissé libre par Kadhafi, faire exploser une zone pour ensuite y faire main basse.
Alors, je l’ai dit au président, et à son fils : « Attention, le Tchad et la France vont découper le pays. » Le souci, c’est que, au même moment, je suis accusé sur un blog d’être l’adjoint d’un chef rebelle.

Fakir  : Mais Bozizé, il ne l’a pas cru ?

T.D. : Je ne sais pas. Bref, j’embêtais des gens, je gênais des intérêts…
Un jour, je suis dans mon bureau, et discrètement tout le monde s’en va. Je me retrouve tout seul, plus personne. J’ai songé : « Ouh là… ». Bon.
J’attends qu’on vienne m’arrêter. Mais quand même, j’appelle ma mère. Elle me dit d’aller à l’ambassade de France. Je ne voulais pas y aller au départ, je n’avais pas confiance dans ces diplomates français que je critiquais tout le temps. Finalement, j’y vais, mais c’est une erreur, le consul me met dehors, en me racontant n’importe quoi, que je ne dois pas m’inquiéter, qu’il n’y a aucun danger. Il rassure aussi mes parents en disant qu’il a fait Sciences Po comme moi. J’ai vérifié, il n’a jamais fait Sciences Po ! Je l’ai supplié de rester dans l’ambassade, de me protéger. Ils ont juste répondu « non », m’ont jeté dehors. Et aussitôt, je me fais coffrer. Et secouer.

Fakir : Ça veut dire quoi, « secouer », pour toi ?

T.D. : ...

Fakir (d’un signe de tête) : ... ?

T.D. : Je me fais taper dessus. Ils me mettent la tête dans un baquet d’eau, la totale, quoi.
Je peux te montrer, c’est plus parlant.
(Il remonte son pantalon, montre les brûlures de cigarette sur ses pieds, encore visibles sept ans après.)

Fakir : Tu parles plus facilement de géopolitique que de la torture...

T.D. (Silence) : Parce que ce ne sont pas des moments agréables.

Fakir  : Tu en ressens de la honte ?

T.D. : Je me suis vu, parfois, me dire que j’allais y passer, là, seul, et ce qui m’embêtait, alors, c’était de me dire : « Qui va savoir ? Qui va raconter ? Qui va me comprendre, finalement ? »
Mais j’ai eu de la chance. Un officier m’a sauvé la vie. Il m’a aidé à fuir via le Cameroun.

Fakir : À quel âge, tout ça, rappelle‑moi ?

T.D. : 21 ans.
Ça enseigne l’humilité. Parce qu’un jour tout le monde te connaît, te respecte peut‑être, et le lendemain tu n’es plus rien. C’est humiliant, dur, violent, au bout de trois ans passés dans le pays.
C’était très douloureux, plus que la torture. Parce que, ces gens, je les connaissais. Je répétais sans cesse : « Regardez, on a fait tout ça ensemble, je me suis battu pour ce pays, vous savez très bien qui je suis. » J’ai été obligé de fuir. C’était fin août 2011.
La Centrafrique, c’était fini. Je n’y suis jamais retourné depuis lors. Une vraie leçon de vie.

Fakir : Donc, tu rentres en France ?

T.D. : Oui. Sciences‑Po aurait pu décider de me foutre dehors, avec mes absences, mais non. Je suis retourné en Master.

Fakir : Tu as connu l’arrestation, et tu reviens t’asseoir sur les bancs des amphis ? Tu ne te sentais pas en décalage ?

T.D. : C’était étrange, oui : j’avais l’impression d’avoir vécu toute une vie, déjà, là‑bas. Mais ce déphasage, ça ne me changeait pas. J’étais un enfant hyperactif. À dix ans, j’ai été diagnostiqué grand surdoué. Donc, ici, j’étais en déphasage, oui, à la fois « trop » et aussi complètement « en‑dessous ». Du coup, autant s’échapper vers l’ailleurs, en Afrique, au moins, là‑bas, c’est peut‑être plus normal d’être en décalage.
À Paris, durant ma reprise d’études, je décide d’écrire un bouquin, Là où la terre est rouge. Pour expurger, une sorte de catharsis.
L’écriture, ça peut être très important, elle te sauve, d’une certaine manière.

Monsieur Frantic et les barbouzes

Fakir  : Du coup, tous les événements de cette année‑là, en Centrafrique, au Tchad, au Mali, tu les vis devant ton téléviseur…

T.D. : Devant la télé, oui. On est en 2012, et c’est le moment où, contre Al Qaïda au Maghreb islamique, contre Ansar Dine, Hollande a besoin d’hommes au Sahel, pour l’opération Barkhane.
Des hélicos, des blindés, des drones, il veut bien mobiliser ça, mais pas des soldats au sol.

Fakir : Parce qu’il risque des pertes ?
Parce que l’opinion accepte des guerres, mais sans morts chez nous...

T.D. : Voilà. En un sens, on sous‑traite à une main‑d’oeuvre moins coûteuse, économiquement et politiquement. Donc, pour avoir des troupes, Hollande appelle Déby, qui est un vrai guerrier, dont l’armée est réputée. « D’accord », négocie Déby, mais en échange, il va rentrer en Centrafrique. Il veut le pétrole, les diamants et construire son empire. L’Élysée donne son feu vert.
Du coup, Déby crée la Seleka, une horde de mercenaires qu’il envoie sur Bangui. François Bozizé appelle les Sud‑Africains à la rescousse.
Le président Zuma envoie 400 hommes, et la Seleka est repoussée. Alors, les hélicos tchadiens attaquent : quinze morts chez les militaires sud‑africains. On se retrouve avec une guerre entre deux armées étrangères sur le territoire d’un pays tiers ! Là, Zuma prend peur, des pertes humaines sur un sol étranger, ça ne sera pas toléré par son opinion. Il retire ses troupes.
La Seleka entre à Bangui. Elle commence des massacres, notamment sur les chrétiens. Et là, en réaction, les milices anti‑Balaka, à majorité chrétienne, se lancent. Mais ils ne tuent pas seulement les combattants de la Seleka, mais aussi les musulmans qui avaient toujours vécu à leurs côtés, en paix. La Centrafrique est détruite, notamment par l’influence des pays voisins.

Fakir : Et toi, tu fais quoi ?

T.D. : Je me fais convoquer par la DGSI. « Que se passe‑t‑il en Centrafrique ? » ils me demandent ! Les mecs sont nuls, ils ont complètement décroché, à côté de la plaque. C’est pour cette raison que je parlais du « délitement de la Françafrique ». Ils ont loupé le coche, et à la limite, les meilleurs, ce sont encore les barbouzes, les anciens de l’époque Foccart, qui connaissent le mieux l’Afrique.
Bref, j’arrive dans les locaux de la DGSI, à Levallois. Un des gars me dit s’appeler « monsieur Frantic », des noms complètement bidons pour m’impressionner. J’avais connu pire ! Moi, je leur avais amené le manuscrit de mon premier livre. Cinq ans après, j’attends encore leur retour critique !

Fakir : Finalement, malgré les périls, tu es retourné au Tchad.

T.D. : Je n’ai jamais cessé, en fait, d’y faire des allers‑retours, notamment quand j’étais en Centrafrique.

Sa plaie béante

Fakir : Tu as vécu une histoire d’amour, aussi, là‑bas ?

T.D. : Ah… (Silence.) c’est ça que tu veux savoir ?

Fakir : On ne s’engage pas, je crois, pour des concepts, la « liberté », « l’anticolonialisme », mais pour des gens, pour un peuple.
Et si en plus, il y a de l’amour en toile de fond...
(Silence. C’est évidemment sa grande douleur. Sa plaie à jamais béante.)

T.D. : C’était une princesse, une vraie princesse, une fille de sultan. Elle, elle a toujours porté son pays dans les yeux. (Silence.)
C’est peut‑être pourquoi je l’ai tant aimée.

Fakir : ...

T.D. : Tu as raison, on lutte pour des gens toujours, pour des visages... L’« injustice », tout ça, ce ne sont que des mots quand on ne les vit pas. Au Tchad, j’ai connu des hommes qui sont morts dans des geôles. Quelqu’un comme
Adouma Hassaballah, un chef rebelle, on l’a enlevé, lui aussi, sans nouvelles. J’ai connu des hommes torturés, des leaders étudiants,
Nadjo Kaina, Bertrand Sollo Ngandjei, à qui on faisait boire de l’eau jusqu’à ce que, désolé, elle leur ressorte par l’anus. J’ai vu la misère, des familles qui courent après un bout de pain, et à côté, des fêtes où les fils du président jetaient aux musiciens des billets de 200 euros.

Fakir  : Et avec ta compagne, comment ça s’est fini ?

T.D. : Avec ma compagne ? Ma femme ? (Silence.) On s’est mariés en secret, on a joué à Roméo et Juliette.

Fakir  : Ça ne se termine pas très bien, Roméo et Juliette…

T.D.  : Il y avait beaucoup de pression de sa famille, les choses se sont détruites…
Et puis, le régime s’en est mêlé.

Fakir : C’est cette histoire que tu racontes dans ton second roman, Les Enfants de Toumaï ?

T.D. : Plus ou moins, oui. C’est largement inspiré de faits réels. Au Tchad, malheureusement, il y a une fracture. Pas religieuse mais en fonction de l’origine, du fait qu’on vienne du Nord ou du Sud. Et ça empêche même les gens de s’aimer.

Fakir  : Dans tes deux livres, il y a un côté « eau de rose », romantisme, l’amour à la vie à la mort...

T.D. : C’est mon côté Cyrano : je peux combattre cent hommes devant la Tour de Nesle, mais je redeviens un enfant devant Roxane. Enfin bon, ce roman à l’eau de rose, comme tu dis, il me vaut quand même une interdiction du sol tchadien.

Fakir  : Et pourtant, tu n’as pas pu t’empêcher d’y retourner ?

T.D. : Oui, j’en avais besoin. Je me sentais utile aux côtés des gens, je me sentais : Et pourtant, tu n’as pas pu t’empêcher d’y retourner ?

T.D. : Oui, j’en avais besoin. Je me sentais utile aux côtés des gens, je me sentais capable de changer les choses, bien que je ne sois pas Tchadien de base. Je voulais soutenir la société civile, ses quatre leaders avaient été emprisonnés juste au moment des élections, bien évidemment truquées...

Fakir : Ils t’ont accordé un visa ?

T.D. : On s’est rendu au Cameroun, avec un ami tchadien, et là, à l’ambassade, on a pipeauté le conseiller aux affaires économiques, comme quoi on se rendait au Tchad pour un mariage…
Il ne me connaissait pas, il m’a mis le tampon. Le gars a perdu son poste, après, même si on a bien expliqué qu’on lui avait menti. Une fois arrivé au Tchad, des hommes de la police politique viennent chez mes amis, et m’arrêtent. Ils m’emmènent au commissariat central.
Jusqu’à 18 heures, ça se passe pas trop mal. Et puis l’un d’entre d’eux dit : « On va tous aller à la mosquée. » Bon, ça me semblait un peu bizarre, ça ne collait pas, mais pourquoi pas. On monte en voiture, mais on ne prend pas vraiment la bonne direction. On s’approche d’un bâtiment entouré de grands murs, je réalise que je suis tout seul, mon ami n’est pas dans la même voiture que moi. Bref, on m’amène aux « RJ ».

« Si on ne te tue pas ce soir… »

Fakir : Ça veut dire quoi, « RJ » ?

T.D. : « Renseignements généraux ». Ben, oui, c’est bizarre, j’ai jamais compris pourquoi, mais tout le monde prononce « Erji ». Bref, on m’amène aux RJ,derrière la présidence, un endroit avec des grands barbelés, et quinze mecs de la garde présidentielle avec des Kalash m’attendent. Là, je me suis dit « Ouh là, il va falloir serrer les dents ». Le chef de la police, Tahir Erda, un analphabète complet, se met à me crier dessus, en français ! C’était incompréhensible.
Moi, je lui réponds en arabe tchadien. Là, arrive le ministre de la sécurité publique, un fou du nom d’Ahmat Bachir. Je le connaissais d’avant, quand il venait en Centrafrique. Et, truc surréaliste, on commence par prier ensemble.

Fakir : Tu es musulman ?

T.D. : Oui, je me suis converti en 2012. Une pratique très libérale, hein. Je me sens obligé de le préciser… J’ai étudié tous les textes possibles, de la Torah au Coran en passant par la Bible… La foi m’aide à être plus ouvert aux autres, à les comprendre au lieu de les juger.

Fakir  : Donc, vous priez…

T.D. : Oui, mais quand on a fini, ça change. On m’attache, on me met un pistolet sur la tête. « Espèce de colon ! », on me crie. Ça, je l’ai souvent entendu. Qu’on me traite de colon, alors que je critique justement la présence militaire de la France au Tchad. Mais ce jour‑là, c’était avec le canon sur la tempe. Je me dis : « C’est fini. »

Fakir : Et pourtant, t’es là, avec nous.
Alors, qu’est‑ce qui s’est passé ?

T.D. : Ils appellent Déby. Je les entends, dans une pièce, juste à côté, ils parlent à « Dougouli », ça signifie le lion. C’est le surnom de Déby. J’entends un truc : « Est‑ce que son père est au courant ? »
Quand ils reviennent, je leur demande ce que c’est, cette histoire avec mon père. Mais je me prends une baffe. Puis ils appellent l’ambassade de France. « Madame l’ambassadeur, celui qu’on tient là, c’est ce délinquant qui a démissionné avec fracas de la fonction publique ! » (Rires.)

Fakir : Mais tu ne voulais pas en profiter, justement, pour parler avec l’ambassade ?

T.D.  : Après avoir crié, partout, que la France était complice de cette dictature ? Non. À un moment, faut assumer.

Fakir : Bon. Et alors ?

T.D. : Là, l’aide de camp du ministre me regarde et me dit : « Toi, si on ne te tue pas ce soir, tu vas pouvoir écrire un bouquin dessus. » J’ai répondu : « Ah ben, c’est la chose la plus intelligente que j’aie entendue depuis que je suis arrivé ici ! »

Fakir : Ils te font sortir ?

T.D. : Non, ils m’emmènent dans une geôle.
Il y a juste un rai de lumière qui passe sous la porte. Il y a d’autres détenus, des rebelles, qui n’ont pas vu le jour depuis un an. Seule la Croix‑Rouge passe une fois par mois. Finalement, ils reviennent me chercher et m’annoncent :
« On t’expulse tout de suite vers le Cameroun. » Je ne suis resté que vingt‑quatre heures en détention. Ils avaient peur d’un scandale médiatique.

Fakir : Et cette histoire avec ton père ?

T.D. : Je rentre à Paris via le Cameroun, et, quand j’arrive, j’apprends que mon papa est décédé. D’une crise cardiaque dans la nuit, au moment où j’étais arrêté.

Fakir : C’est pas un hasard, non ?

T.D.  : C’est probablement le ministre qui a appelé mon père pendant que j’étais en prison. Qui a dû lui dire qu’il allait me faire souffrir, me tuer. Et il en est mort.
C’était terrible pour moi.
J’avais failli y passer. J’étais plutôt content d’être en vie… et la foudre tombe. Avec la culpabilité, aussi : c’est de ma faute, je me dis, même s’il était habitué à mes frasques, mon père. Quand je dis que j’ai sacrifié beaucoup de choses pour le Tchad, il y a ça aussi, papa.

Atteinte à la sûreté de l’État

Fakir  : Bon, c’est fini quand même ?
Tu ne comptes plus y retourner ?

T.D. : Si. J’irai. Encore. Même si je dois en mourir. Je ne me suis pas seulement battu pour une femme, il y avait encore plus que cela, je me suis battu pour un pays que j’aime, que j’aime plus que tout. Je veux voir les gens de ce pays libres. Je veux les voir vivre ensemble, quelles que soient leurs origines et ne plus se haïr. Alors je retournerai aider si je peux à la révolution. Même si c’est compliqué. Maintenant, la France m’empêche de circuler librement...

Fakir : Comment ça ?

T.D. : Ils ne veulent pas renouveler mon passeport. Tu vois, celui‑là, il est plein, toutes les pages sont tamponnées. Niger, Tchad, Centrafrique, Congo, je ne sais plus trop, bref, il date de 2012 seulement, mais il est plein à ras bord. Or, certains pays demandent à tamponner des pages vierges pour que tu puisses y entrer.
Du coup, j’ai demandé un nouveau passeport à la mairie de Mulhouse, comme tout bon citoyen.

Fakir : Et alors ?

T.D. : Normalement, il faut deux à trois semaines pour en obtenir un. Au bout de deux mois, je n’avais pas de nouvelles. Je les appelle après l’été, et j’apprends que « des investigations complémentaires sont en cours ».
Peu après, un ami élu m’apprend que je suis fiché S pour « atteinte à la sûreté de l’Etat ».

Fakir  : Quand même…

T.D. : Qu’est‑ce que ça veut dire ? Je ne comprends pas. Je ne fréquente pas de salafistes.
Si mon dernier bouquin tombe entre les mains de Boko Haram, ils ne vont pas me louper. Mais j’ai compris un truc : chaque fois que je passais à la douane, ces derniers temps, le douanier ouvrait mon passeport, et avait un mouvement de recul. Chaque fois, je me retrouvais dans le petit poste, juste à côté, tu sais. On m’asseyait là, j’y restais pendant trente minutes, on ne me posait aucune question, puis on me laissait repartir. Je me doutais bien que c’était lié à mes engagements en Afrique. C’est pas Marisol Touraine qui allait demander mon arrestation…

Fakir  : Un dangereux terroriste, donc...
Mais qu’est‑ce qui te pousse là‑bas ?

T.D. : La révolution ne se fait pas que sur Internet ou sur les réseaux sociaux… Il y a l’écriture, bien sûr. Mais si je peux apporter sur place ma contribution, même si elle est modeste, c’est quand même mieux.

Fakir  : Et finalement, donc, tu reviens tout de même en Afrique, fin 2016…

T.D. : Oui, mais pour un festival international de mode, le FIMA, qui se tient au Niger tous les trois ans, à Agadez. Cela faisait longtemps que j’avais envie de le voir, et j’avais été invité, ainsi qu’à la fête nationale, qui avait lieu le lendemain. Mais là, je suis arrêté sur l’ordre du Tchad. Maintenant, ils ont si peur de moi qu’ils viennent me chercher à l’étranger ! Ils ont même demandé aux autorités nigériennes, leurs alliées, de m’extrader en douce vers le Tchad mais heureusement ça ne s’est pas fait. J’ai juste été expulsé du Niger, c’est le quatrième pays dont je suis renvoyé !

Le vrai – faux prisonnier cubain

Fakir : Comment ça s’est passé ?

T.D. : J’ai été arrêté à Agadez, dans le nord du Niger, donc. On était dans une maison avec des amis tchadiens et touaregs, et on voit les militaires l’encercler. Je leur dis que je suis là pour un festival de mode, ils me répondent que je pars rejoindre la rébellion tchadienne.
Ils m’emmènent au poste. Là‑bas, le chef des policiers discute avec moi. Il est sympa, il semble comprendre mon combat. Il me prévient même que Déby a demandé qu’on me livre au Tchad. Il me dit : « Bon, ton téléphone est là. Je vais sortir de la maison, et à mon retour je n’aurai rien vu de ce que tu auras fait pendant ce temps‑là.
Tu as cinq minutes. »
En gros, il me laisse juste le temps de prévenir mes amis, les médias…
Le lendemain, on m’emmène par avion vers la capitale, Niamey. J’avais l’impression d’être Ben Laden… Une fois là‑bas, on me conduit en prison, ils me disent : « Bon, on va te mettre dans une cellule anti‑terroriste. » Ça ne sentait pas bon.
Et là, un mec passe. Il n’était pas en tenue militaire, pas en tenue de prisonnier, et il leur dit : « Attendez, je le connais, lui, c’est un gars bien. »
Les gars se mettent à chercher sur Internet avec leurs portables, voient des trucs écrits sur moi, et disent : « Ah mais c’est vrai, c’est bien, ce que tu fais, tu te bats pour les Africains. » J’y comprenais rien.
Le mec qui m’avait défendu continue à parler, et j’entends qu’il discute au téléphone en espagnol.
Je m’approche, je lui parle, et il me raconte son histoire. « Je suis Cubain, en fait. J’étais en Norvège, et comme on ne pouvait pas m’expulser vers Cuba, on s’est arrangé pour me renvoyer, dans un pays que je connais même pas. Maintenant, je suis bloqué ici, je n’ai pas d’argent pour repartir à Cuba. »
Bon. Je lui pose des questions anodines, pour vérifier s’il disait vrai. Il m’assure qu’il connaît aussi la France, qu’il peut m’aider, que je n’ai qu’à lui donner des contacts, il les appellera, il préviendra les gens pour moi. Je lui donne des numéros de journalistes. Il les appelle, leur explique la situation. De temps en temps, discrètement, il me prête son téléphone. Je finis par faire une interview avec un journaliste de RFI. Une interview depuis la prison ! Déby n’a pas aimé, à ce qu’il paraît. Pendant deux, trois jours, comme ça, il m’a aidé. Finalement, après discussions, le Niger décide de m’expulser directement en France. Juste avant Noël. Ça me faisait plaisir de pouvoir le passer en famille.
Au final, c’était assez cool, la prison au Niger.
Ce fut plus dur lors d’autres détentions.

Fakir : Et le Cubain, alors ?

T.D.  : Juste avant de partir, je lui propose de lui payer son billet, pour qu’il puisse enfin rentrer chez lui à Cuba. Il me dit : « Non, c’est bon, merci, je vais rester encore un peu ici. » Je lui ai laissé mes coordonnées, mais je suis resté sans nouvelles.
Je n’ai jamais compris ce qu’il faisait là, quel rôle il jouait dans l’affaire. Sans doute devait‑il m’espionner, mais en même temps, il m’a aidé.

Fakir : Je t’avoue que je ne comprends pas très bien. Pour moi, c’est aux Français d’écrire l’histoire de France, et aux Tchadiens d’écrire l’histoire du Tchad...

T.D. : Je ne le dirais pas pour la Centrafrique, ou pour aucune autre nation, mais je considère le Tchad comme mon pays, à égalité avec la France. On peut aimer et se battre pour un pays dans lequel on n’est pas né, non ? D’ailleurs, j’ai été élu président d’honneur de l’association des écrivains tchadiens. J’ai monté un prix littéraire au Tchad, on a publié les meilleures nouvelles du concours, on en a fait un recueil qu’on est en train de distribuer dans les lycées…
On me parle d’Icare, qui est allé voler trop près du soleil, mais c’est un peu ça. Comme tout bon romancier, j’ai un intérêt pour l’abîme. Je ne peux pas le nier. J’ai beaucoup lu Don Quichotte, et j’ai toujours eu un peu ce côté-là, aussi. Don Quichotte, c’était pas un fou, juste un mec qui ne vit pas à la bonne époque. Un temps où les gens ne veulent plus se battre pour de grandes causes, servir les dames, ça ne les intéresse plus, ils veulent juste de l’argent, du pognon. Enfin, faut avouer que j’ai toujours voulu ressembler à Lawrence d’Arabie. Mon père m’avait fait voir le film. Lawrence d’Arabie disait qu’il avait eu la plus belle des vies parce qu’il avait préféré rêver de jour plutôt que de nuit. Peut-être que finalement, je suis un peu comme lui.

Le petit breton à la caméra rouge

Quand j’écoute le jeune Thomas Dietrich, je revois le vieux René Vautier. Ce fut, je crois, ma dernière émission pour Là-bas si j’y suis, en janvier 2014. Un an avant sa disparition.

Quand, au self de l’Assemblée, j’écoute Thomas Dietrich et ses vingt-sept ans, ça me rappelle un autre grand homme, que j’avais croisé au crépuscule de sa vie : René Vautier. Lui aussi m’avait donné cette impression, d’être vraiment Tintin. Un Tintin qui ne serait pas belge mais breton. Un Tintin de gauche, anticolonialiste, antimilitairiste, qui se mettrait souvent en colère. Je m’étais rendu chez lui pour Là-bas si j’y suis, en baie de Cancale, et il m’avait raconté sa plongée dans l’Afrique coloniale, en 1949, à 21 ans, caméra au poing.

François Ruffin : Dans le documentaire Afrique 50, vous avec quoi, vingt ans, vingt‑et‑un ans, et vous vous bagarrez, vous vous déguisez, vous vous cachez… Y a un côté Indiana Jones, ou Belmondo, dans vos aventures.

René Vautier : J’étais parti là-bas avec les Éclaireurs de France, qui avaient envoyé une équipe pour enquêter sur les rapports entre la France et ses colonies. Il y avait des photographes, des peintres, des historiens, des tas de gens. Mais j’ai découvert des choses que je n’imaginais pas : ce qui se cachait sous l’étiquette de la mission civilisatrice de la France.
C’est à partir de là que mes ennuis ont commencé. Le gouverneur m’a dit : « Il est impensable que vous fassiez des choses contre la France. » Mais moi, je lui ai répondu : « Je filme ce que je vois, ce qui est vrai, ce que je sais.  » Le gouverneur a aussi affirmé que je l’avais giflé, mais je ne pense pas que ma main était allée jusqu’à sa figure… Les policiers sont arrivés et l’un d’eux, un Africain, m’a dit : « Si j’ai un conseil à vous donner, et si vous voulez vraiment voir ce qui se passe, quittez Bamako et descendez vers la Côte d’Ivoire. C’est là que la révolte prend naissance. »
J’ai accepté son conseil. Et j’ai suivi la trace de la colonne Folie-Desjardins.
Des militaires, qui étaient chargés de punir les villages mauvais payeurs, qui refusaient de payer l’impôt à la France.

Extrait de Afrique 50 :
Ici se trouvait le village de Plaka, dans le nord de la Côte d’Ivoire. Le chef du village n’a pu payer un reliquat d’impôt, 3700 francs. Le 27 février 1949, à 5h00 du matin, les troupes sont venues, elles ont cerné le village, elles ont tiré, elles ont brûlé, elles ont tué. Ici le chef du village, Silaki Ouattara, a été enfumé et abattu d’une balle dans la nuque, d’une balle française. Ici un enfant de sept mois a été tué, une balle française lui a fait sauter le crâne. Ici, du sang sur le mur, une femme enceinte est venue mourir, deux balles françaises dans le ventre. Ici, sous cette terre d’Afrique, quatre cadavres, trois hommes et une femme, assassinés en notre nom à nous, gens de France.

F.R.  : A ce moment-là, vous êtes un jeune Français qui sort tout juste de la Résistance…

R.V. : Et je suis révolté par l’attitude de la France envers les Africains, une attitude de domination par les armes, et je filme, et je veux montrer ça après, et je le dis sur mon trajet, là-bas, aux Africains : montrez-moi des choses, que je puisse montrer ça aux Français, parce que ce ne sont pas les Français qui veulent ça, c’est une administration qui ne rend même plus compte de ce qu’elle fait.
(…) Pendant la guerre, je m’étais aussi battu contre le pouvoir de Pétain, de Laval. Il y avait une dichotomie complète entre ma France et celle-là. Et c’est comme si je retrouvais ici une répression semblable à celle que les Allemands avaient mené contre les résistants français.
Cette colonne Folie-Desjardins, elle ne pouvait pas avoir reçu l’ordre d’agir comme ça. C’était un gars qui était devenu fou. Je suis allé le dire au gouverneur de Côte d’Ivoire, je lui ai dit « il est fou ». Et je rentre chez moi, et je tombe sur un gars en train de fouiller mes bagages. Il me dit, ouvertement : « J’ai l’ordre de saisir tout votre matériel. » On se bagarre, je le jette par la fenêtre, il tire des coups de feu en l’air en tombant. C’était un policier ! Il paraît qu’il a eu un bras cassé.

F.R. : Vous avez vingt ans, vous rentrez chez vous, vous voyez un policier qui fouille vos affaires, et vous le jetez par la fenêtre, comme ça…
R.V. : J’étais comme ça. J’étais persuadé d’être le représentant de la France. C’était moi, le monsieur qui allait dire comment ça se passait pour les Africains.

Extrait d’Afrique 50 :
Il paraît qu’il existe de l’autre côté des mers des rouleaux-compresseurs, machines qui sont fort utiles pour construire les routes. Mais en Afrique, pas besoin de rouleau-compresseur : les Noirs reviennent moins cher. Les revenus d’Unilever et de Lesieur montent en flèche. Perfectionner l’équipement, à quoi bon ? Une machine ferait le travail de vingt Noirs ? Bien sûr ! Mais vingt Noirs à cinquante francs par jour reviennent moins chers qu’une machine. Alors, usons le Noir. D’ailleurs, il y a un forgeron sur place pour réparer les instruments. Ses fils peuvent l’aider.
Une école ? Pas besoin de savoir lire pour faire marcher ce soufflet seize heures par jour. (…) Quand les Noirs peinent sous le soleil d’Afrique, c’est toujours pour garnir le coffre-fort des grosses compagnies coloniales.
La colonisation, ici comme partout, est le règne des vautours. Et les vautours qui se partagent l’Afrique ont des noms. C’est la Société Commerciale de l’Ouest Africain, 650 millions de bénéfices en 1949. Compagnie française de l’Afrique occidentale, 365 millions de bénéfices en 1949. L’Africaine française, le Niger français, la Compagnie française de Côte d’Ivoire, c’est le trust anglo-saxon Unilever, 11 milliards 500 millions de bénéfices en une année, 40 millions par jour volés aux Africains.

R.V. : Mais le reportage touche à sa fin. Il faut penser à rentrer, malgré les difficultés, et surtout réussir à faire passer la douane aux bobines.
Je suis tombé très malade, et on m’a collé entre les pattes deux soeurs infirmières. Un copain policier noir a dit « Faut l’évacuer, car ils vont venir pour des arrestations ». Les filles ont dit que j’étais malade, qu’il était impossible de me déplacer.
Alors, elles ont dit : « On va l’enterrer. Un mort, on peut le trimballer, il est recouvert. » On passait parfois devant des policiers au garde‑à‑vous, elles me disaient « Ne bouge pas ! ». Elles m’ont enterré deux fois, comme ça. Mais ce sont elles qui m’ont aidé à faire passer les cinquante bobines de mon film en France, par vingt‑deux voies différentes. Elles les ont confiées à des étudiants, plein de gens, qui les ont mises dans leurs slips, leurs chaussettes. Elles sont toutes arrivées en France, il n’en manquait pas une.

En France, les bobines seront pourtant saisies par la police. Par un énième tour de passe-passe, en mobilisant, aussi, tout son quartier, René Vautier réussira à en récupérer dix-sept. Dix-sept sur cinquante. De quoi monter son film, Afrique 50, qui tournera un peu partout en France, sur douze copies.
On estime qu’un million de personnes l’ont vu à l’époque. « J’avais des gens contre moi, oui, mais j’avais aussi avec moi les gens qui se battent pour qu’une certaine vérité soit dite, une vérité qui n’est pas une vérité officielle. »
Cinquante ans plus tard, les autorités françaises ont envoyé un courrier à René Vautier. Pour le remercier d’avoir commis un film prouvant que, à l’époque déjà, de jeunes Français étaient anticolonialistes…

Une émission à réécouter sur www.la-bas.org
Les Mutins de Pangée ont réédité Afrique 50. Et ils doivent republier Caméra citoyenne : www.lesmutins.org

Cyril Pocréaux, François Ruffin

Mon, 18 Jun 2018 16:50:10 +0200

Instants de campagne

Notre adversaire, l’indifférence Lundi 5 décembre, salle Dewailly, Amiens

Ça y est, on sort du bois, publiquement. Faut qu’on se compte, qu’on sache qui est prêt à y aller.
Dans le lot, ce soir-là, pour notre premier meeting, on trouve quelques curieux, des spectateurs de Merci Patron ! mais surtout un paquet de militants aguerris. De ceux qu’on côtoie d’habitude. On a causé programme, méthode, expliqué nos intentions. Dans la bataille qui s’annonce, François cible les adversaires, et particulièrement le plus coriace, celui qui nous causera le plus de tort : “C’est un adversaire, la Finance. Mais notre plus terrible adversaire, c’est l’indifférence.
Constamment, nous avons dans nos entourages à nous heurter à cette résignation chez nos proches, à une espèce de géant « à quoi bon... ».
Hier, j’ai eu une discussion au bistrot avec Malik.
Il me disait : « C’est bien de te présenter, mais tu sais les élections, les gens maintenant ils y croient plus. » Et c’est pas comme si je ne le mesurais pas. Je le sais.

C’est pas un obstacle que nous avons devant nous, c’est un marécage.
Notre principale bagarre, c’est contre ça.
C’est rallumer l’espérance en nous pour pouvoir mieux la porter ailleurs.

Contre ça va falloir avoir de la méthode parce que c’est quand même une élection, et ajouter là-dessus pas mal de fantaisie, voir ce qui peut fonctionner pour réveiller l’envie.

C’est pour ça que je vous propose de balader un camion‑frites, d’organiser des tournois de foot, de faire des projections de Merci Patron ! dans votre salon.
Il faut réussir à percer la carapace d’indifférence que les gens se sont construite. Ils ont dû se persuader qu’ils n’y croyaient plus, parce qu’ils auraient l’air naïfs s’ils essayaient encore.
Il s’agit de trouver chez les gens, chez nos voisins, nos cousins, ce sur quoi on peut encore s’appuyer.
Derrière cette indifférence, derrière ce sentiment que tout le monde est réduit à du consumérisme, de l’individualisme. En fait, il y a probablement, en-dessous, un désir d’autre chose, de justice, de communion, d’avoir un destin commun.”

La théorie des cercles Vendredi 9 décembre, chez Étienne à Cocquerel

Y a des soirs pathétiques, comme ça, faut l’avouer.
On se demande ce qu’on fout là.
On arrive avec le matos, faut installer le projecteur, l’écran, la sono, et pour quoi ? Huit ou neuf personnes à l’arrivée. Et après le film, pendant la discussion, la moitié sortent fumer, et les restants organisent, on dirait, le concours des blasés : « De toute façon, ça changera rien... » dixit José, « La politique je n’y crois plus » pour Aude. Nicolas, finalement, me demande : « Mais à quoi ça te sert, ce soir ? Tu prêches des déjà convaincus… »
Bon, franchement, oui, je me demande à quoi
ça sert ce soir...
Je m’anime pourtant :
« Je me doute, bien sûr, qu’il n’y a pas trop d’électeurs de Fillon ou de Marine Le Pen dans ce salon, mais moi je crois aux cercles concentriques.
Je ne vais pas aller, tout seul, frapper aux portes des 60 000 foyers de la circonscription, et surtout, ça n’est pas le plus efficace. Le plus efficace, pour toucher les gens, ce sont des gens qu’ils connaissent : vous.
Et puis, ce n’est pas le tout d’être convaincu, comme ça, dans le flou, dans l’absolu, il faut surtout être mu par une envie, par un désir, parce qu’il va falloir monter au front, partir au combat, dans nos entourages, contre l’indifférence, contre la résignation, contre l’à‑quoi‑bon. Alors, moi, je ne suis pas là pour vous délivrer des idées, bon, quelques‑unes, peut‑être, au passage, non, je suis là pour vous apporter une ardeur, pour raviver des braises en vous, et que à votre tour vous alliez rallumer des braises ailleurs, avec volonté, avec espérance.
C’est ça que j’appelle les cercles concentriques, et donc vous êtes mon premier, ou mon deuxième cercle, et je compte sur vous pour faire bouger le troisième, le quatrième. »

Il est 1 heure du matin.
On rentre dans le noir avec Vincent, fatigués, découragés, que d’énergie et de temps perdus !
Je regarde les petits papiers sur lesquels on leur demandait comment ils avaient vécu la soirée, comment ils envisageaient la suite.
Dessus, Nicolas a coché la case « passionnément ».
Et de fait : après cette soirée gâchée, lui va se muer en « colleur fou », des centaines d’affiches à travers la circo, des nuits à tourner avec pot et pinceaux, lui qui, de toute sa vie, n’en avait jamais collé aucune.
Mais José aussi va devenir « cadre », tenant le camion‑frites (qui ne fait pas des frites).
Et Étienne également, qui sera, jusqu’à la présidentielle, notre « organisateur » sur Abbeville.
C’est bizarre comment, des fois, dans la vie, des trucs ratés donnent de beaux fruits...

Sur le papier Vendredi 6 janvier, meeting « On s’organise ! », salle Bizet, Amiens

Pour réchauffer les militants, leur redonner espoir, au retour des fêtes, le crâne bourré des engueulades de famille sur les primaires et le renoncement de Hollande (ils ont évité de peu celle sur les costards de Fillon, qui commencera dans quelques jours), pour leur redonner foi en la politique, donc, rien de tel qu’une bonne blague d’un candidat plein d’espoir :

“Au lendemain de Noël, je vidais mes poubelles. Je jette les cartons, les papiers, tout ça... Et là, y a un génie qui sort d’une poubelle. Il me dit : «  Merci, tu m’as libéré. Qu’est ce que je peux faire pour toi ? » Alors moi je lui dis :
« Est-ce que tu pourrais ressusciter mon grand-père ?
— Ah ça non, je ne peux pas, seul le Tout-puissant le peut. Mais demande-moi autre chose.
— Bon alors, est-ce que je peux être élu ?
— Bon, je vais voir ce que je peux faire pour ton grand-père... »

Plus sérieusement, vous savez, le nombre de personnes qui vous disent « c’est pas possible »… Faire l’unité, « c’est pas possible », gagner « c’est pas possible ». Mais à quoi sert la gauche sinon à tenter l’impossible ?
On s’applique ici à faire quelque chose qui, sur le papier, n’est pas possible. Après, il y a eu des fois où c’est pas le papier qui a eu raison. Sur le papier, y a pas, aujourd’hui, 100 personnes pour se préoccuper des législatives dans six mois. On est le seul endroit où ça se passe en France.
Y a la possibilité de créer un microclimat politique.”
Ce soir on le sent, il se passe quelque chose. Reste plus qu’à s’organiser. Qui pour le camion‑frites ?
Qui pour le foot ? Et le porte-à-porte, t’es partant ?

Défaite honorable Dimanche 29 janvier, stade de Picquigny

Premier match officiel de l’équipe Picardie debout ! contre l’AS Picquigny, dans la boue hivernale, et à l’arrivée une défaite honorable, dont on taira néanmoins le score. « Le terrain était en pente », oseront certains. Mais la vraie raison est plus prosaïque : si on veut qu’ils votent pour nous, il ne faut pas les vexer.

120 jours mardi 7 février, Quesnoy-le-Montant

J’étais ce lundi-là en réunion tupperware à Quesnoy-le-Montant.
Christine habite sa gare désaffectée.
Elle avait fait le plein de son salon, une vingtaine de présents facilement, Lyla, Nathalie, Jacques, Xavier, Angélique, ex-éducatrice devenue céramiste, démissionnaire, parce que « l’humain est devenu un prix de journée ». Pour l’essentiel des enseignants, ou des professions intellectuelles,graphiste, musicien, dans l’édition, mais habités par « un sentiment de prolétarisation ».
Ça a donné des échanges animés sur le revenu universel.
Ahmed, « ultra-diplômé au chômage », a adressé un « plaidoyer pour la sixième République, avec ses quatre piliers : la Sécurité sociale, l’instruction, le travail, les impôts. »
C’était pertinent, vraiment.
Mais je leur ai répondu :
« Moi, je vis avec un compte à rebours : 120 jours.
120 jours pour inverser une lame de fond, puissante, un vaste dégoût, qui conduit les gens à la résignation, ou au vote pour le pire, sans espérance. Et on ne parviendra pas à les regagner, je ne crois pas, pas en si peu de temps, avec de grands projets, avec de vastes promesses. »

J’ai vu qu’Ahmed approuvait, j’ai poursuivi :
« Excusez-moi, mais je vis dans cette urgence. Je n’ai pas le temps de mener une campagne pédagogique, démontant les idées reçues sur la réduction du temps de travail, sur la croissance, etc. Mon but, pour l’instant, est plus modeste : trouver ce qui, dans notre discours, fait déjà écho chez les gens. Et il y a matière.
Je suis convaincu que, dans notre coin, au fond, plein de gens ont encore une fibre rouge. Mais c’est au fond. Y a un tas de brun qui s’est mis au-dessus. Eh bien, cette fibre rouge, à nous de la faire ressortir. »

Le message est passé, je crois bien.

L’aventure samedi 11 février, Flixecourt

« Mais tu ne trouves pas, quand même, qu’il y a du mystère en l’homme ? »
Non, Mathieu ne trouve pas.
Il se fout juste de ma tronche.
Ça me paraît mystérieux, à moi, que nous soyons une bonne trentaine, ce matin, à Flixecourt, à arpenter les rues porte après porte, à colporter la bonne nouvelle.
Ça me paraît mystérieux que Brigitte, Hubert, Véronique, Patrick, Isabelle et les autres nous soyons là, sous la neige, les orteils un peu congelés, plutôt qu’au lit ou devant la télé.
Pourquoi ?

Je vous livre mes petites pensées, en vrac, et vous trierez dans mes conneries.
Je songe à une chanson mélancolique de Jacques Brel, Pourquoi faut‑il que les hommes s’ennuient ?, eh bien, peut‑être venons-nous chercher cela ici, l’aventure, une aventure étrange, une aventure de proximité, une aventure d’autant plus belle qu’elle a les dehors du prosaïsme. J’ai besoin de ça, moi, je le sais : d’aventure, d’en vivre, d’en créer.
Je songe à un entretien avec Jean Birnbaum, paru dans notre dernier numéro de Fakir. Nous avons tous, ou presque, un confus désir « d’autre chose », eh bien cet « autre chose » nous venons bizarrement le chercher, le porter, dans le Val de Nièvre.
Je songe enfin aux premiers chrétiens, aux premiers communistes, aux porteurs d’espoir, car consciemment ou non, je suis, nous sommes, portés par ces mythes, par cette histoire. À notre tour de nous réchauffer le coeur et le corps au feu de bois de notre camion pizza.

Oui, je suis athée, fermement (malheureusement ! quelle tranquillité ce serait que de savoir le ciel habité, la vie poursuivie dans un au-delà…), mais je crois que, si nous faisons tout cela, si nous allons le faire durant quatre mois, c’est que nous sommes habités d’une autre quête que d’un relèvement du Smic, d’une autre aspiration qu’une taxe sur les dividendes : pour ranimer les âmes nous visons plus haut.
Rue après rue, maison après maison, sans surprise, nous avons tâté du doigt l’ampleur de la résignation, la lame de fond « bleu Marine », le triomphe du fatalisme. Mais nous avons essayé, et nous avons réussi parfois, un début, à secouer tout ça, que les hommes redressent la tête et redeviennent nos frères en espérance, avec au loin l’inaccessible étoile (du Brel, toujours).
Bon, j’arrête là.

Plus statistiquement : sur le millier de maisons visitées, dialogues entamés, on peut estimer qu’un tiers fut fructueux.
C’est énorme. Nous avons quatre mois pour faire basculer quatre mille voix.
Un grand merci à tous les pèlerins de ce samedi matin !

Le nom de nos maîtres Lundi 13 février, parking des Whirlpool

C’est un de nos premiers tractages, sur le parking de Whirlpool. Un de nos premiers échanges avec eux.
On s’est pas encore organisés ensemble, battus côte‑à‑côte. Devant eux, on n’a pas encore fait nos preuves. Et quand un gars, un intérimaire, pas intégré au « plan social », cause politique, c’est pour lâcher : « Moi je vote FN pour les faire chier.
— Mais vote pour moi, je les ferai encore plus chier. »

Et pour leur faire comprendre que les plus grands emmerdeurs, c’est nous. Pour qu’ils ne se détournent pas sur des boucs émissaires, surtout. Qu’ils ne cèdent pas aux appels des seuls qui à part nous viennent les voir, parlent d’eux. Pour vérifier que la ligne politique qu’on avait aperçue lors des réunions dans les salons est la bonne, on leur a concocté ce tract :

“Ça vous plaît, comme chaumière ? Terrain de tennis, piscine intérieure, accès direct à la plage, plus de quatre‑vingt chambres, une « dépendance » pour Madame… À qui appartient cette modeste demeure ?
À JEFF FETTIG.
Vous savez qui est Jeff Fettig ?
C’est votre PDG, le grand patron de Whirlpool.
Ouvrier, lui, Denis raconte : « Notre prime, cette année, c’était 120 €. Mais comme j’ai accompagné ma fille pendant cinquante minutes chez le dentiste, je ne l’ai pas touchée. »
Denis sait maintenant où est partie sa prime : son PDG avait sans doute une tuile de son château à changer…
Voilà votre adversaire : ce Jeff Fettig.
Mais vous le verriez sortir de son château, sans doute à bord d’une grosse voiture, et il vous annoncerait franco que vous êtes virés parce que vous gagnez trop, à coup sûr ça vous mettrait dans une fureur noire.
Le souci, c’est que ce Jeff Fettig vous ne le voyez pas. Son palais se trouve dans le Michigan, aux USA. Et pour faire le sale travail, pour fermer les usines, il sous-traite à des intermédiaires : directeur de site, DRH, communication, etc.
Le risque, c’est que votre colère, légitime, se trouve détournée vers des cibles visibles, qu’on vous montre : les « assistés », l’« étranger », avec chacun une petite injustice sous vos yeux.
Mais il n’y a pas de pire assisté que cet étranger de PDG…”
On mesure comme ça, au fil d’un tractage, les arguments qui portent et ceux qui ne passent pas.
Dur de s’attaquer aux actionnaires, invisibles, trop invisibles.
Le député smicard, en revanche, et l’Assemblée nationale délocalisée à Varsovie, ça fait son petit effet…

Saint-Valentin Mardi 14 février, local de campagne

En ce jour de fête de l’amour, on célèbre l’unité de toute la gauche du PS autour de notre candidature. Après quelques semaines de tractations, les vieux communistes et les nouveaux Insoumis, les Verts et Ensemble !, nous laissent la voie libre sur la circo.
Comme on la désire à tout prix, cette unité, comme la gauche est traversée par les rancoeurs et les rancunes, comme on veut absolument éviter ça dans notre campagne, on a instauré une taxe. Avec, dans notre local, pour ceux qui y passent, notre boîte spéciale :

Une lumière dans le tunnel Vendredi 17 février, salle du Chiffon rouge, Flixecourt

C’était l’événement de ce vendredi soir : plus de six cents personnes rassemblées, à Flixecourt ! Pour une élection législative ! Qui se tiendra dans quatre mois ! Sans ténor national !
C’est un événement inédit, inattendu, en plein Val de Nièvre. La télévision néerlandaise et la télévision japonaise ne s’y sont pas trompées, offrant à notre Picardie un rayonnement international !
C’est désormais certain : quelque chose se passe chez nous.
Mais quoi ?
C’est un point de départ, cette réussite, et non un point d’arrivée. On est conscients d’une chose, devant toutes ces bonnes volontés rassemblées, attendant la suite : va falloir bosser.
Et le candidat est là pour le leur rappeler :

Je crois qu’il y a une souffrance à ne pas être représenté. C’est quelque chose que j’ai éprouvé pendant mon adolescence. J’avais l’impression d’avoir des idées, d’avoir une révolte en moi, et qu’il y avait personne qui portait cette révolte, y avait personne qui parlait pour moi. Et quand j’ai vu Serge Halimi, le directeur du Monde diplomatique, qui passait dans Arrêt sur images, et dire tout le mal que je pensais des médias, eh ben ça m’a fait un bien fou.

Il y a dans la fonction du député, et c’est pour ça que je brigue ce mandat, quelque chose qui s’appelle la fonction tribunitienne. C’est‑à‑dire qu’on vient porter la parole du peuple, dans l’Assemblée nationale, et en dehors.
Mon objectif, si vous me donnez l’écharpe, c’est de continuer à faire ce que je fais, mais en les faisant chier à la puissance 100 avec l’écharpe.
En ayant vos voix, qui renforcent ma voix.

Là vous allez vous battre pour un sur 577. Moi je crois à la force du non. Si jamais les 11 et 18 juin, vous votez pour moi, ce sera un non qui aura du retentissement. C’est ce que disait André Malraux :
« Le mot “non” fermement opposé à la force possède une puissance mystérieuse qui vient du fond des siècles. L’esclave dit toujours oui. » Voilà l’objectif : qu’un « non » retentisse dans la première circonscription de la Somme.

Dans cette salle, y en a qui ont déjà fourni beaucoup d’efforts pour qu’on soit aussi nombreux.
Dans les semaines à venir, on va encore avoir à labourer le terrain dans tous les sens. Quartier après quartier, rue après rue, maison après maison. Tout ça pour une seule circonscription sur 577. Mais y a une valeur de l’exemple.
Dans Merci Patron !, quand les Klur sont sauvés, ça se passe à Forest‑en‑Cambrésis, mais je sais que les gens qui vont voir le film, ils vont pas se dire : « c’est quelque chose qui vaut que pour Forest-en-Cambrésis. »
Je sais que les gens qui vont voir ce film, ils vont en tirer une leçon universelle. Dans le film, la leçon elle est simple : « Nous sommes parfois plus forts qu’on ne le pense, et ils sont parfois plus fragiles qu’on ne le croit. »
Et de la même manière, je pense que si jamais dans cette circonscription populaire, où y a aujourd’hui un vote Front national qui est énorme, si jamais on arrive à montrer qu’on n’est pas voués à aller vers ce glissement vers le pire, si on réussit ici, c’est une lumière qui s’allume dans un tunnel. Quand il fait noir et qu’une lumière s’allume, on regarde la lumière. Si on réussit ici c’est un fondement, pas pour la gauche de demain, mais pour celle d’après-demain. On pose les bases d’une force volontaire, enthousiaste, populaire et combative.
Mais va vraiment falloir bosser, parce que c’est pas gagné. C’est vraiment maison après maison, rue après rue, les copains après les copains, la famille, les cousins, les collègues de boulot et tout ça, si on veut réussir à accrocher le deuxième tour et à être vainqueurs au deuxième tour.”

Buzz Vendredi 24 février, salle Pleyel, Paris

On voudrait bien faire un manuel de la parfaite campagne, qui puisse servir à n’importe qui, n’importe où. Mais y a des trucs qu’on ne maîtrise pas, comme recevoir le César du meilleur documentaire, même si on l’espérait secrètement.
Quand vous avez des fenêtres de tir comme ça, faut surtout pas les louper…

“Mon film parle d’une usine qui part en Pologne et qui laisse derrière un paquet de misère et un paquet de détresse. Au moment où je vous parle, c’est une
usine d’Amiens qui s’appelle l’usine Whirlpool qui fabrique des sèche‑linge qui subit la même histoire puisque maintenant ça part là aussi en Pologne.
Il y a 15 ans c’était déjà à Amiens et c’était le lave‑linge qui partait en Slovaquie.
Pourquoi ça dure comme ça depuis 30 ans ? Ça dure comme ça depuis 30 ans parce que ce sont des ouvriers qui sont touchés, et donc on n’en a rien à foutre. Si c’était des acteurs qui étaient mis en concurrence de la même manière avec des acteurs roumains, ça poserait problème immédiatement.
Si c’était des journalistes... Quand on touche à l’avantage fiscal de la profession de journaliste ça fait des débats aussitôt, il y a des tribunes dans les journaux. Mais imaginons que ce soit les députés dont on dise « les députés ne sont pas assez compétitifs ».
Un député français coûte 7 100 euros par mois, un député polonais revient à 2 000 euros par mois. Et encore je suis modéré parce qu’au Bangladesh un député c’est 164 euros.
Mais imaginons qu’on dise demain « Il faut délocaliser l’Hémicycle à Varsovie ».
Et bien immédiatement il y aurait des débats à l’Assemblée nationale et il y aurait un projet de loi. Eh bien il n’y a pas de débat à l’Assemblée nationale et il n’y a pas de projet de loi.
Donc dans ce pays il y a peut-être des « sans dents » mais surtout il y a des dirigeants sans cran ! Donc maintenant François Hollande par exemple, il a l’occasion de montrer sur le dernier fil que son adversaire c’est la finance, qu’il peut faire des réquisitions, qu’il peut interdire les produits Whirlpool sur le territoire français, qu’il peut sortir de l’impuissance et se bouger le cul. ”

La vraie cérémonie Vendredi 3 mars, salle Daniel Féry, Longueau

« Pas dégueu... », a estimé Johanna. On s’attendait à un peu plus d’enthousiasme à son retour du Fouquet’s. Apparemment sa soirée avec Georges Clooney la laissait de marbre.
Notre cérémonie à nous l’a bien plus émue. Tous les copains rassemblés dans la salle municipale de Longueau, qui n’a rien à envier à la salle Pleyel. On a aménagé un petit coin pour que tous ceux qui le veulent puissent prendre un selfie avec notre nouveau presse-livres. Les Whirlpool, les Simply, des AVS en colère ont pris la parole.
Et après ça il s’est baladé, trimballé avec le camion-frites dans tous les villages. Ça doit être le César qui est le plus passé de mains en mains. Et toutes ces mains, tous ces gens, vous, eux, fallait leur dire, que ce César, au final, c’est à eux qu’on le devait :

D’où je pars ? Quand j’étais jeune, je souffrais d’un manque absolu de confiance en moi.
Je nourrissais une grande révolte intérieure, solitaire, mais avec une telle timidité que, franchement, je n’osais pas aller acheter le pain, c’était une épreuve.
Je pars de là. Alors, comment j’en arrive à interpeller tout seul le président de la République en direct sur Canal+ ? Pourquoi il y a ce « courage » ?
D’abord, justement, je ne me suis jamais senti tout seul. Je vous ai sentis avec moi. Je vous sens avec moi depuis un bail, pas seulement vous ici, mais des milliers de personnes, de lecteurs, de spectateurs, à travers le pays. Je me sens porté par vous, et protégé par vous, par mon équipe. Ce qui me donne une audace, un « courage » – si vous voulez.

Pour Merci patron !, ça fait un an que je reçois des milliers de remerciements. Dans les manifs à Paris, des fois, j’ai l’impression d’être le général de Gaulle à la Libération, avec des accolades, des selfies… ça change le regard que l’on porte sur soi‑même. La semaine avant les César, on met plus de six cents personnes à Flixecourt, comment voulez-vous que je me sente tout seul ? Comment voulez-vous que je ne me sente pas poussé, quand il y a plus de six cents personnes à Flixecourt ?
Si je trouve ces mots-là, à ce moment‑là, c’est aussi que je suis une oreille depuis dix-huit ans, qu’avant Whirlpool j’ai rencontré les salariés d’Abélia, de Parisot Sièges de France, de Flodor, de Goodyear, les auxiliaires de vie sociale. À force de rencontres, ça infuse en moi, les mots des gens, les sentiments des gens, les aspirations des gens, leurs espoirs, leurs colères, comme une éponge, tout ça devient un peu mien. Même si moi, je ne suis pas un fils du peuple, et je ne veux pas jouer à ce que je ne suis pas. Mais ces rencontres, cette proximité, m’ont évidemment transformé. Et quand je parle, c’est avec en moi des centaines de noms, de visages, de familles Klur. Je suis nourri par ça.

Voilà tout ce qui a renforcé ma confiance.
Et c’est un mot-clé, la confiance.
Mon souci, ça n’était pas la « prise de conscience », je l’avais cette conscience que le monde va pas bien. Ce qui me manquait, c’est la prise de confiance que, ce monde, je pouvais un peu le changer. Alors pas tout seul, mais avec vous.
Et c’est à ça que je voudrais que ce César serve, ça qu’il symbolise : une reprise de confiance collective. On peut gagner. On peut gagner contre les Bernard Arnault. On peut sortir les gens de l’indifférence. On peut leur redonner confiance, en eux, en nous, pour changer le monde, un peu, pour reprendre en main notre destin commun.
Et pour ça la forme est aussi importante que le fond. C’est au coeur de mon film : comment faire militant sans être chiant ? Et comment ne pas, chez les dirigeants, s’amputer d’un « sentiment du populaire », comment ne pas cérébraliser toute l’activité militante, comment ne pas rater un film comme ça, qui s’appuie sur les affects, le rire, les larmes, la colère, la joie, tandis que les pisse-froid des appareils vont se demander : « Est-ce que c’est vraiment un film syndical ? Où est la force collective ? ».
Comment remettre des affects dans leur pratique ?
Je citerai Gramsci, encore une fois, qui dit :
« L’erreur de l’intellectuel consiste à croire que l’on peut connaître sans comprendre et surtout sans ressentir et être passionné ». Les passions, les affects, ça fait aussi partie de la politique, et il faut vivre avec, en jouer, les remuer, ça n’est pas un truc sale.”

Bonheur minimum Samedi 4 mars, quartier de l’Espérance, Abbeville

Dans sa Twingo, Haydée m’a remis un tas de papiers comme on transmet un héritage : un extrait du Journal d’Abbeville, « quelques pensées choisies par Chantal », sa mère, députée communiste, la première à être entrée en pantalon à l’Assemblée nationale, décédée il y a deux ans, et puis des citations de poètes encore, Neruda, Hugo, Aragon.
Elle continue sa lecture :
« À tous les pauvres gens qui n’ont pas de quoi vivre, de l’espérance, je donnerais sans rien leur faire payer. »

L’espérance, autant le dire tout de suite qu’elle ne court pas les rues, dans ce quartier, où elle me sert de sherpa. Elle ne se lit pas sur les visages de Valérie, Yohann, Maryvonne. Elle ne résonne pas trop dans les récits d’Estelle, Corinne ou Angélique…
« À Pôle emploi, ils arrêtaient pas d’être menaçants.
Moi, j’appelais T2A, l’agence d’intérim, toutes les semaines j’appelais, j’avais fait le tour des magasins, mais le boulot, on ne peut pas l’inventer. Alors, comme la tante d’Estelle travaille là-bas, je suis allée chez Pierre et Vacances, au culot…
— À Fort‑Mahon ?
— Oui. Ils m’ont prise, c’est des contrats à la saison, mais on est payés au lance-pierres là-bas.
— C’est combien de l’heure ?
— C’est pas à l’heure, c’est à la maison. Il faut nettoyer six ou sept maisons à la journée. Mais le souci, c’est que si les gens sont à l’intérieur, eh bien tu dois attendre devant, qu’ils libèrent. À la fin de la journée, ça fait 50 €. Moins l’essence, j’ai pas de voiture mais je partage avec la copine. »

Mais Angélique, dans notre petite assemblée, c’est presque un sommet d’intégration professionnelle : Catherine, en formation d’AVS, doit se rendre à Saint-Valéry pour un stage. Estelle « bénéficie » (les guillemets s’imposent) de la garantie jeunes, à 460 € par mois.
Lucette, en CUI (Contrat Unique d’Insertion), oeuvre vingt heures par semaine dans les espaces verts.
Marion, 19 ans, enchaîne les stages de mise en rayon, non rémunérés, chez Hyper U et Carrefour...
Et tous, toutes, compensent par une riche activité associative : la danse aux Homogènes, les Jardins de Marianne, La petite Rustine (pour la réparation de vélos), etc.

J’avais déjà publié, il faudrait que je le retrouve, un papier sur le quartier de l’Espérance, il y a une dizaine d’années. Je me souviens de ma conclusion : qu’en gros, c’était l’avenir. Que les classes populaires, massivement, renonçaient à un emploi normal, à des revenus normaux, qu’on les réduisait à une existence minimale, mais que ça ne susciterait bientôt plus de colère ni de révolte. Qu’elles s’y habitueraient. Qu’elles aménageraient leur malheur. Qu’elles tenteraient d’y recréer, courageusement, un bonheur minimal à elles, un bonheur recroquevillé, un bonheur rétracté, avec des associations, des majorettes, de l’entraide, mais comme on se replie, on se rétracte, parce que le monde ne veut plus d’eux, plus d’elles.
Et moi, je ne suis pas là pour leur dire « c’est formidable, votre association ! Que de générosité ! On va vous trouver une subvention ! Vous pourrez acheter des nouveaux costumes ! », je veux bien le dire, que c’est formidable, que c’est généreux, parce que je le pense.
Mais ça ne suffit pas.
Ça ne me convient pas. Si je viens là, aujourd’hui, parmi eux, parmi elles, c’est pour réveiller la colère et la révolte, et l’espoir qui va avec, qui est au fond de leur coeur, tout ça, mais assoupi, endormi, qu’elles veillent à bien garder assoupi, endormi, trop de déceptions, trop de souffrances.
Je viens pour qu’elles veuillent encore y rentrer, dans le monde, et même lui rentrer dans la gueule, pour qu’elles ne se résignent pas à ce bonheur minimum, avec beaucoup de douleurs autour.

Viralité Mardi 7 mars, local de campagne, Amiens

La campagne s’est aussi faite sur les réseaux.
C’est bien beau le terrain, mais pour soulever les foules, interpeller le Président, recruter des hussards aveyronnais, rien ne vaut le web.
Dès le début on s’y met. Grâce à Florent notamment.
Parti pour un tour de France des initiatives politiques, dans son petit fourgon aménagé, bien propret, il débarque un jour au local, veut savoir si on n’a pas besoin d’un coup de main. Juste avant de partir, il nous cause d’un logiciel : « Obama, Sanders, Mélenchon, s’en sont servis dans leur campagne. Paraît que c’est bien pour le porte-à-porte, ça permet d’avoir une bonne base de données. » On n’y pige pas grand chose, mais avec de telles références, on peut pas laisser passer.
Mathieu, depuis Stockholm, nous bidouille un beau site, où on rentre tous les contacts de ceux qui veulent bien nous les laisser. Après y a plus qu’à cliquer pour retrouver « cette dame qu’on a croisée lors d’une déambulation à Berteaucourt‑les‑Dames... tu sais... elle avait un gilet vert ».
Quand Florent repasse nous voir deux mois plus tard, y a 50 000 contacts dedans. Ça l’a tellement scié qu’il a posé son camion sur la place, il n’est jamais reparti. Trimballe son bahut dans toute la circo, allant là où y a besoin de renfort pour structurer l’équipe jusqu’à la fin de la campagne
Bref, on n’a plus qu’à infiltrer le virus sur les réseaux.

Sylvain s’attelle à la tâche, les yeux rivés sur le nombre de vues, de likes, de pouces et de tout ce qui peut faire office de score. Ça pète dans tous les sens, on se retrouve dans le top 5 des youtubeurs (sic) politiques, bien à l’étroit entre Macron et la nièce Le Pen. Nous qui n’avons rien à envier au mulot de Chirac ! Pour le fond, pas besoin de chercher bien loin, on a les belles histoires du père Ruffin. Et quand l’envie lui prend de nous les re-raconter, on le met devant sa caméra à dégoiser, tour à tour sur la photographie, Sanofi, les jacqueries médiévales, les dividendes (forcément), et, dans le tout premier bulletin, des hirondelles :

« Quand j’étais môme, y avait plein d’hirondelles. À la campagne dès que j’allais chez ma grand-mère, le printemps, l’été, tu voyais des hirondelles faire leur nid à l’intérieur des hangars, sous les préaux. Et puis tu les voyais voler, tu savais que, quand elles volaient bas, il y allait avoir de l’orage.
Et maintenant, les hirondelles ont quasiment disparu.
Moi déjà j’en vois plus, c’est un constat personnel qui vaut ce qu’il vaut, mais je suis allé regarder des statistiques et ça se vérifie. Les hirondelles ont été dévastées.
Elles bouffent des saloperies et elles en crèvent.
Est-ce que le monde qu’on a envie de laisser à nos gamins, qu’on soit précaire ou pas précaire, qu’on ait du pognon ou pas de pognon, c’est un monde où y a plus d’hirondelles ? Moi ça me fait chier pour mes mômes…
Avec le social, il peut y avoir des moments de recul, et puis on peut repartir de l’avant. Avec l’écologie, je crains que ce qui est détruit ne puisse pas être reconstruit. »

Ça s’arrête pas là évidemment, vous le connaissez, une fois lancé, faut qu’il referme toutes les parenthèses qu’il a ouvertes.
La croissance, l’égalité meilleure pour la santé, l’alliance du rouge et du vert.... tout ça, on vous en fait grâce. Les vidéos sont toujours en ligne.

Comment les riches détruisent la planète Jeudi 9 mars, salle municipale, Abbeville

On craint de se retrouver à dix. Mais non, les forces abbevilloises se levent, et on est cinquante sous le crachin à toquer dans les quartiers.
À l’arrivée, trois cents personnes dans la salle, quelques-unes rencontrées dans l’après-midi.
Pour causer écologie, ça avait du sens de le faire de ce côté-ci de la circo, à quelques kilomètres de Drucat et sa ferme des mille vaches.
En invité, on a fait venir Hervé Kempf, théoricien de l’alliance rouge-verte dans son livre Comment les riches détruisent la planète :

“L’humanité est confrontée à quelque chose d’unique dans son histoire : on a la possibilité de partir non pas vers la disparition de l’espèce humaine, ou la disparition de la planète, mais vers des conditions de vie tellement terribles que la possibilité d’une existence digne, pacifique, harmonieuse ne serait plus possible.
Je vous apprends pas grand-chose, là. Tout le monde le sait. Même monsieur Ramery, le directeur de la ferme des mille vaches, même monsieur Peillon, votre euro‑député. Même monsieur Arnault à dû lire ça dans les Echos ou le Financial Times. Et pourtant rien ne se fait. Pourquoi ? Parce que c’est une question de société, de modèle de société, celui dans lequel on est entré à partir des années 1980 avec l’arrivée de Reagan et Thatcher. Avant, il y avait des inégalités, mais les rapports sociaux étaient équilibrés. Depuis les années 1980, elles décollent véritablement, avec les dérégulations, les délocalisations permises par le dumping fiscal et social. Tout ça vous connaissez.
On est vraiment rentrés dans un système qu’on peut qualifier d’oligarchique, où une petite classe de personnes extrêmement riches, même pas 1 % de la population, a un pouvoir énorme sur l’ensemble de la société.
Quel est le rapport entre ces inégalités et la situation dont on a parlé au début ?
Là je vais vous citer les travaux de Thorstein Veblen, économiste américain de la fin du XIXe siècle. Pour lui, parmi toutes les caractéristiques inhérentes à la nature humaine, il y a la tendance à rivaliser. On la retrouve dans toutes les sociétés. Pas forcément à se battre, mais à marquer par un petit signe extérieur qu’on est un peu mieux que son voisin. Donc chacun à son niveau, on va imiter ceux qui sont dans la catégorie sociale juste au-dessus de la nôtre.
Et ceux qui sont au-dessus, ils font pareil. Ils sont eux aussi en proie à cette « rivalité ostentatoire », comme l’appelle Veblen.

Tout le monde se retrouve donc à imiter de bas en haut. Et ceux qui sont tout en haut, ils sont pareils.
Bernard Arnault, et je parle sous le contrôle de notre Arnaultlogue, quand il fait un mariage pour sa fille, il faut que ce soit dans un château énorme dans le bordelais, il faut que sa fille ait une robe de dentelle de cinq mètres de long. Il faut qu’il montre à son copain François Pinault qu’il est plus fort que lui.
Et ce système de la rivalité ostentatoire se joue désormais à l’échelle mondiale. Ces gens qui sont très très riches, qui manifestent une surconsommation, un gaspillage, poussent tout le monde à la surconsommation.

Partant de ce constat, comment va-t-on résoudre la question écologique qui, je le rappelle, est le problème politique premier de notre époque ?
Eh bien ça passe par la réduction des inégalités.
Il faut changer ce modèle de surconsommation énorme qui est propagé par ceux qui sont au sommet.
Si on veut résoudre cette crise écologique, il faut réduire la consommation matérielle et énergétique.
Et d’abord dans les pays riches.
Comment ? Déjà, on va pas demander aux plus pauvres, et puis on va pas demander seulement à Bernard Arnault et ses copains. Malheureusement, ils ne sont pas assez nombreux pour que leur empreinte écologique soit globalement très forte. Donc on va demander aux classes moyennes, 60 % de la population de nos pays, dont beaucoup de gens dans cette salle.
Mais on ne pourra aller collectivement vers un changement des modes de consommation que si on a le sentiment que c’est un effort partagé par l’ensemble de la société. Donc il faut réduire les inégalités.
Et puis l’inégalité, c’est de l’argent partagé qui a été capté. Entre 5 à 10 % des revenus du travail se sont déplacés vers les revenus du capital durant les trente dernières années. En France, avec la mesure la plus basse, ça représente 100 milliards d’euros.

Avec ça vous pouvez commencer à faire changer les choses. Déjà, on commence par sortir les 15 % les plus pauvres de la mouise. Et puis on change de système économique. On arrête de subventionner l’agriculture intensive, et on repasse à une agriculture biologique, où y a beaucoup de savoir-faire, qui va créer beaucoup d’emplois. On lance une rénovation énergétique importante. Ça aide les plus pauvres, qui ont souvent les maisons qui fuient le plus. ça va créer de l’emploi local, et puis on économiserait l’argent commun. On nous parle sans cesse de la dette. On paye environ 100 milliards d’euros de dette publique française chaque année. Vous savez combien on importe de pétrole chaque année pour l’énergie ? En gros 80 milliards d’euros.
Je pourrais prendre d’autres exemples, mais voilà comment, en prenant l’écologie par le prisme des inégalités, on peut résoudre beaucoup de choses.”

Trempés de sueur La Longalloise, Longueau.

Profiter de chaque instant, de chaque manifestation, pour exister, rappeler notre présence, comme lors de la traditionnelle course sur route à travers Longueau.
Sauf que pour prendre part à une course, même pas très vite, il faut l’assentiment d’un toubib.
Alors le père de Jeanne, médecin, vient faire les certificats médicaux au local, transformé pour une aprèm en centre de consultation. Avec l’électrocardiogramme sur la banquette du camion…

Whirlpool : le premier palier Vendredi 17 mars, salle de Grâce, Amiens

Cette projection de Merci Patron ! pour les Whirlpool, c’est un signe qu’on est acceptés, malgré la candidature, et l’étiquette politique, maintenant.
C’était pas gagné.
Y avait un peu de méfiance, au départ. Comme quoi (on devine) on viendrait pour « récupérer » leur histoire.
Mais on a fait du chemin, depuis un mois, on a causé, on a appris un peu à se connaître, du magasin But aux grilles de leur usine. Et c’est une joie de se sentir, comme ça, un peu des leurs, pas complètement mais un peu, pas un élément étranger. Y a cinquante, soixante Whirlpool, des intérimaires. C’est la première fois où ils discutent ensemble ! Là, ça dure longtemps quand même.
On essaye de les convaincre que tout n’est pas perdu. On fait venir une ancienne de Magneti Marelli qui explique un peu comment ils ont occupé leurs usines et tout ça... Et malgré tout, ça s’engueule :
« C’est impossible de faire grève, même trois heures on peut pas faire grève. » La veille ou l’avant-veille, ils avaient fait une manif où ils étaient trente... et les voilà qui disent : « Enfin tu vois, même quand on fait ça, ça ne marche pas ! »
Donc on leur propose une autre méthode : « Faut y aller par paliers. »
Le premier palier, c’est de réunir les gens pendant deux heures sur un parking, deuxième palier les faire monter une journée à Paris. Et ensuite on verra. Et ça débouche, quelques semaines plus tard, sur le blocage de l’usine pendant deux semaines.
Ça a été un beau moment passé ensemble ce vendredi : pas pour le film (on l’a déjà vu), mais pour la discussion que ça a suscitée derrière : comment agir ? Que faire ? Comment soutenir ?

Pour cent mille milliards de dollars Vendredi 31 mars, quartier Saint-Acheul

Ce vendredi soir, on accueille Denis Robert pour un débat.
C’est une fierté pour nous de le compter parmi nos soutiens.
C’est un de nos modèles. Pour tous ceux qui veulent devenir journaliste, avec un parcours atypique, c’est toujours bien quand quelqu’un ouvre le chemin buissonnier loin des autoroutes de l’information.
C’est un héros, un héros modeste, qui a fait face à soixante procès partout dans le monde contre une multinationale de la finance. En plus des procès d’intention de ses « confrères » du Monde ou de Charlie hebdo. Il a tenu bon, sa famille avec lui. Et à la fin, il a tout gagné.

De son enquête on ne retient souvent que la deuxième partie, celle sur les magouilles entre de Villepin, Sarkozy, et un fameux corbeau.

Mais Clearstream, c’est avant tout LA solution pour reprendre la main sur la finance : “Les banques sont comme les prostituées du quartier rouge d’Amsterdam. Ce sont des vitrines. Ce qui est marrant c’est que les prostituées ont des chambres en commun, au-dessus, qui sont gérées par des grossistes. Et les banques, c’est un peu pareil, que vous alliez au Crédit agricole, à la Société générale, ou chez BNP, vous avez des guichetiers souriants qui vous disent : «  Prenez mon emprunt pour acheter une bagnole, pour partir en vacances, pour financer les études de vos enfants... » Et ces banques ont des grossistes communs qui leur vendent du crédit.
Et vous, à la seconde où vous mettez vos économies, votre salaire sur votre compte en banque, cet argent file dans cette espèce de grand maelström qu’on peut appeler la spéculation. Mais y a ces chambres communes, qui sont les chambres de compensation, comme Clearstream.
Ce sont des centres névralgiques, des sortes de notaires où sont enregistrées toutes les transactions financières de la planète, des outils financiers qui transforment l’argent, et qui le font voyager, notamment jusqu’aux paradis fiscaux.

S’attaquer à la finance, c’est la nommer, c’est contrôler ces outils-là.
Dans son discours du Bourget, Hollande avait promis qu’il différencierait les banques de dépôt des banques d’affaires. C’était super important. Ça voulait dire que vos économies, nos salaires, tout ce qu’on gagne ne servirait plus la spéculation.
Pourtant, il ne l’a pas fait. Puisque s’il le fait le système s’écroule.
On a vécu une crise terrible en 2008. Souvenez‑vous, on a prêté de l’argent aux banques, sans les nationaliser. Et c’était une terrible erreur. Aujourd’hui ces grosses banques, elles sont trente‑et-une. On les appelle des banques systémiques parce qu’elles sont interconnectées entre elles. En France y en a quatre, aux États-Unis y en a neuf, en Chine trois, y en a des anglaises, des italiennes, etc.
Si l’une tombe, les trente-et-une tombent.
Et la crise qui sera générée par ce chaos financier sera sans commune mesure avec celle de 2008. C’est pas pour être alarmiste, ce n’est pas moi qui le dit, ce sont des économistes, notamment les Atterrés, ou encore des penseurs de l’économie dont François Morin.
Contre les délocalisations, y a des luttes locales à mener, pour que les ouvriers se mettent à résister. Mais aujourd’hui, ça veut souvent dire négocier le meilleur plan social. On est face à ce sentiment d’impuissance, où on assiste à un appauvrissement qui nous enfonce de plus en plus dans une crise.
La crise est devenue un mode de gouvernement.

Quand je regarde mes trente années de journalisme, je n’ai cessé de répondre à une seule et même question : « Comment un pays aussi riche que le nôtre peut-il produire autant de pauvreté ? » Mes livres et mes films sont des réponses à cette question.
Et dans ces élections, le FN, avec ses slogans faciles, joue sur les perversités de ce système. Les solutions qu’on a peuvent parfois être nationales, mais elles sont avant tout supranationales.
Déjà il a y a vingt ans, lorsque je lançais avec sept juges européens, l’Appel de Genève, on se rendait compte de la nécessité d’un espace judiciaire commun.
Les juges avaient tous le même problème.
Dès qu’ils remontaient les circuits financiers, ils tombaient sur des paradis fiscaux, déjà en 1996. Et le paradis fiscal c’est la mort de toute enquête. On ne peut pas remonter un circuit financier dès qu’on tombe dessus.
L’affaire Clearstream était pour moi un formidable révélateur de tout ça, parce qu’on pourrait enrayer, en tout cas ralentir, ou réguler ce capitalisme devenu complètement dingue, ce casino géant, en contrôlant les chambres de compensation internationales. Ce qui n’est pas très compliqué. Sauf que maintenant, ce sont des mastodontes... On en est à cent trillions, cent mille milliards, qui passent chaque année dans les comptes des chambres de compensation.
La crise argentine de 2001, par exemple, aurait pu être évitée avec un poste d’observation chez Clearstream.
On aurait pu voir les capitaux qui sortaient du pays.
Mais si ces juges ne peuvent pas partager d’information entre eux, ils ne peuvent pas lutter contre le crime financier, mais aussi contre l’évasion fiscale. À l’époque, c’était déjà les prémices de la merde dans laquelle on est aujourd’hui.
Et là on rentre dans le débat sur l’Europe... mais je voudrais pas trop vous plomber, j’ai l’impression que c’est déjà le cas.”

Le plus rentable des investissements Mercredi 15 mars, salle de la Pépinière, Amiens

C’est le premier tract « corpo » qu’on sort, issu de rencontres avec des profs, des animateurs périscolaires, réunis dans notre local de campagne pour nous parler de leur boulot. Pour que nos grandes phrases partent toujours du terrain.
Lors de cette soirée, une centaine de profs embarquent 10 000 tracts à diffuser dans les salles des profs, à l’entrée des écoles, aux collègues, aux parents d’élèves, etc. avec pour mission de défendre « le plus rentable des investissements » :

L’éducation et le social sont regardés, et souvent dénoncés, comme des « coûts »… parfois par les ministres de tutelle eux‑mêmes !
Or, c’est tout l’inverse : l’éducation et le social sont des investissements. Et sans doute les plus rentables des investissements. J’en veux pour preuve, parmi mille autres études, le Perry School Project :

Au milieu des années 1960, un échantillon d’environ 130 enfants entre 4 et 5 ans issus de familles pauvres noires américaines est divisé en deux groupes de taille à peu près identique, un groupe expérimental (qui bénéficiera du projet) et un groupe de contrôle (qui n’en bénéficiera pas).
Le groupe expérimental se voit proposer pendant deux ans un programme d’éveil et de préparation assez intense, avec deux heures et demie de classe par jour (quatre maîtres pour des classes d’environ vingt élèves) ainsi qu’une visite hebdomadaire dans la famille pour informer et former les parents. Les comparaisons disponibles quant à leur destin scolaire et social sont éloquentes. Devenus jeunes adultes dans les années 1990, très rares sont les enfants du groupe de contrôle à gagner plus de 2 000 dollars par mois alors que c’est le cas de la majorité des bénéficiaires du soutien préscolaire. L’expérience démontre ainsi un impact de long terme considérable. Les moyens mis en oeuvre par enfant dans le cadre de ce projet sont très importants (à peu près 15 000 dollars par an et par enfant), mais les évaluations aujourd’hui disponibles révèlent que les bénéfices sociaux (ne serait-ce qu’en termes d’aides sociales économisées et d’incarcérations évitées) sont près de huit fois plus importantes.”

Chèque en blanc Jeudi 6 avril, plateau de France 2

Ça nous fait bien marrer, au début, quand Pujadas nous propose de tenir le rôle de contradicteur face à Macron, dans son Émission politique. Lui qui en son temps avait fui un débat avec nous, face à une classe de lycéens…
Mais bon, le César aidant, on devient fréquentable. Et ça ne se refuse pas, un futur président servi sur un plateau, fût-il de télévision.
Bien élevés comme nous sommes, on n’est pas venus les mains vides.
Une carte d’Amiens d’abord, pour que Macron se souvienne où se trouve l’usine Whirlpool. Et puis des chèques, plein de chèques : “À qui profite le candidat Macron ? J’ai des chèques, là. Ça c’est les aides publiques touchées par Whirlpool : 63 millions d’euros, on ne sait pas exactement ce qu’ils touchent mais vraisemblablement c’est ça et on ne les récupérera pas.
Ça c’est le CICE : 22 milliards d’euros par an. Il faut savoir que ça bénéficie pour 50 % aux très grandes entreprises, que c’est très peu créateur d’emplois, d’après un rapport France Stratégie qui a été remis au premier ministre, et qu’il avait lui-même commandé. Ça a permis, au mieux, de sauver ou de créer 100 000 postes. C’est‑à‑dire qu’on est à 200 000 euros par an et par poste, 20 000 euros par mois pour un poste. Si on avait donné cet argent‑là pour les hôpitaux, pour l’éducation, pour les associations, on aurait pu créer 600 000 à 1 million de postes.
Moi j’aimerais que vous remplissiez le troisième chèque, et que vous disiez, avec votre programme aujourd’hui (j’ai été sympa, je vous ai mis l’adresse de l’Élysée), et que vous disiez donc combien vous allez faire de cadeaux au CAC 40 avec votre programme ?” On attend toujours la réponse...

Premier tour de la présidentielle Dimanche 23 avril, local de campagne, Amiens

On se réunit ce soir-là, tous au local de campagne. Pour se tenir chaud, conjurer le sort, crier de joie ou pleurer ensemble.
Y a ceux qui ont eu la faiblesse d’y croire au dernier moment quand les sondages remontaient, et d’autres qui cachent leur dépit sous des « je vous l’avais bien dit » qui ne trompent personne.
Bien sûr on a les boules. Bien sûr on s’y attendait. Mais passées les premières émotions, perché sur un banc, François ne laisse pas la morosité s’insinuer chez les militants : “19,5 %, c’est excellent. Hourra au candidat. Bravo à son équipe.
Maintenant, il ne faut pas s’arrêter là.
Jean-Luc Mélenchon n’a cessé de le répéter : « Je fais ma part du travail, faites la vôtre ! »
Alors, dès demain matin, sur le métier il faut remettre notre ouvrage.
Au boulot !, nous devons entretenir l’élan. Ce résultat doit nous servir de tremplin.
Il suffit que nous donnions aux nôtres envie de voter, il suffit que nous les mettions en appétit avec un avant-goût d’espérance, et mathématiquement, abstention aidant, nos scores grimperont aux législatives. Nous pouvons, dès juin, remporter un paquet de victoires. Et peut-être même peser, pour de bon, dans la future assemblée…

Mais pour ça, il faut que, dès maintenant, dès ce soir, on en soit convaincus : 19,5 %, c’est vraiment excellent. Des sourires, et pas de larmes !
Évidemment, on aurait préféré qu’apparaissent sur l’écran d’autres tronches que Macron et Le Pen, avec l’ex-banquier d’affaires comme probable président. Mais 19,5 %, ça reste excellent.
C’est un tremplin, à nous de sauter. Sauter de joie, d’abord. Faut qu’on rie, faut qu’on danse, parce qu’on n’entraînera pas le peuple derrière nous avec des
mines sinistres d’éternels vaincus, avec la liste de toutes les calamités à venir.”

Visite surprise Mercredi 26 avril, parking de Whirlpool, Amiens

On espère se mettre au calme, pendant l’entre-deux-tours. Au programme : reprendre des forces, et lever le nez du guidon pour mieux préparer la suite.
De toute façon, on serait inaudibles.
C’est sans compter sur les Whirlpool qui bloquent leur usine depuis deux jours… Sur Marine Le Pen qui déboule sur le parking, et qu’on loupe de peu. Et sur Emmanuel Macron qui ne peut pas laisser son adversaire faire le coup de com’. Pas de chance : à peine arrivé, il tombe sur Ruffin, au milieu des grévistes…

“Vous savez, là, vous êtes au milieu des vaincus de la mondialisation. Parce que vous dites : « La France ne se porte pas bien, il faut la redresser », je suis désolé, il y a une France qui se porte très bien, cette année.
Le CAC 40 a délivré des dividendes records pour les actionnaires, 56 milliards d’euros !
Et grâce à vous en partie, puisque vous avez augmenté les marges avec le Crédit impôt compétitivité emploi. Donc il y a cette France‑là, la vôtre, qui se porte très bien, et là vous êtes devant une France qui souffre.”

À l’intérieur des grilles, on a Florian, qui, s’y sentant bien, ne décolle plus du piquet de grève. Découchant un soir sur deux pour rester avec ses nouveaux copains. Leur payant un coup, au coin du feu de pneus, et les écoutant se raconter, comme Christophe, vingt ans de boîte, et trois plans sociaux au compteur : “On nous a demandé :
— Est-ce que vous êtes prêts à faire des sacrifices pour garder votre boulot ?
— Euh, ouais.
— Est-ce que vous êtes prêts à plus de flexibilité pour garder votre boulot ?
— Bon, allez, ok…
— Est-ce que vous êtes prêts à faire plus d’heures avec moins de monde ?
— Bon, allez, ok…
— Est-ce que vous êtes prêts à geler votre salaire pendant cinq ans ?
— Bon, allez, ok…
— Est-ce que vous êtes prêts à ne pas avoir de primes ?
— Bon, allez, ok…
— Est-ce que vous êtes prêts à ne plus avoir de RTT ?
Et tout ça, ça nous a rapporté quoi ? La fermeture du site d’Amiens ! L’humanité là-dedans, elle est où ?
En vingt ans à l’usine, j’ai pas pu partir en vacances plus loin que Fort‑Mahon [à 85 km d’Amiens].
Je travaille et je fais faire du profit à Whirlpool qui augmente de 10 % ses dividendes. Qu’est-ce qu’on doit faire de plus pour mériter mieux ?
Je pensais, concernant les politiques : ils vont se servir de nous comme on va se servir d’eux. On n’est pas les oubliés de la campagne, comme le dit Envoyé Spécial, on est les outils de la campagne. On sera les oubliés le 7 mai. On est médiatisés, mais ça n’a pas été pris comme ça aurait dû être pris. On a été entendus, on n’a pas été écoutés.
Nous, ce qu’on est ? On est une image.

Émanciper les assos Jeudi 27 avril, local de campagne

C’est des problèmes qu’on connaît bien à Fakir, ceux des assos. Les contrats aidés qui se terminent, les dossiers de subventions tellement compliqués qu’on préfère pas les demander.
Mais bon, fallait qu’on vérifie auprès d’autres. Romain a sorti son carnet d’adresses,
Haydée a fait de même à Abbeville.
Y avait de tout : de la petite asso de quartier, à la grosse structure de prévention. Tous dressent le même constat, la mainmise de plus en plus forte du politique sur leurs projets. Avec la précarité comme outil de contrôle : “Avant, on avait des financements pluriannuels, qui couraient sur trois ou cinq ans. Maintenant, c’est annuel, tous les ans on doit remplir les dossiers, répondre à des appels d’offres ou des appels à projets… »
D’urgence, il faut sortir de cette précarité. Pour les salariés, évidemment : « À la fin de l’année, pendant deux mois, on ne peut pas payer les salaires. Comment vous voulez travailler avec sérénité ? On est d’abord préoccupés par notre survie. » Des salariés qui enchaînent service civique, CAE, CUI, emplois solidaires, adultes relais, etc., dans des « carrières » qui peuvent durer vingt années.
Pour les gens, également : « Une année, j’ai calculé, j’ai eu quatre-vingt-six dossiers à remplir ! » remarque le directeur d’une Maison pour Tous. C’est autant de temps, d’énergie, qui ne sont pas consacrés au public, aux bénévoles de l’asso. « On passe plus de la moitié de notre temps sur l’ordinateur, à rentrer les fiches pour l’auto-évaluation. Ça se technifie, donc on doit faire appel à des spécialistes du dossier… On va recruter un profil “expert” plutôt qu’un véritable animateur. »
Mais aussi, plus largement, pour la démocratie.
Au-delà des objets variés (sportifs, culturels, sociaux, etc.), les associations me paraissent avoir, dans la société, une fonction commune : faire entendre une autre voix. Celle des gens. Celle de la « société civile ». Servir d’alerte. Faire remonter des doléances, des attentes, vers les politiques, vers les mairies, les départements, les régions, les ministères.
Comment le faire alors qu’elles sont prises à la gorge ? Alors que l’avenir est suspendu à un financement de ces mêmes politiques, maires, départements, régions, ministères ?
« On a plutôt intérêt à prendre la photo avec le maire, à mettre le maillot, à signer leur papier…
Et moi, en privé, je ne peux pas manifester, contre la loi Travail par exemple : je suis représentant d’une structure, il ne faudrait pas que je sois repéré ! »

Voilà quel doit être, en la matière, notre impératif : émanciper les assos. Pour qu’elles émancipent à leur tour les jeunes, les vieux, les gens…”

Préparer la déferlante Mercredi 26 avril, salle des Provinces, quartier Étouvie, Amiens

C’est pas assez dans la journée de se fader Macron, Le Pen, Envoyé spécial, et la moitié des médias du pays. Non, derrière, faut en plus qu’on débriefe les résultats du premier tour. Commune par commune, bureau par bureau, les chiffres sont passés à la moulinette. Qu’on sache sur quelles zones se concentrer. Les formules excel font passer quelques nuits blanches à Vincent pour repérer dans ce fatras les endroits qui ont le plus voté Mélenchon, et qui s’abstiennent habituellement plus que la moyenne entre les présidentielles et les législatives.
Puis comme le moral volait un peu bas depuis la présidentielle, on a fait venir notre sommité politique à nous, notre guide spirituel : Serge Halimi.
On l’a d’abord traîné sous le barnum des Whirlpool.
Après la poignée de main de Frédéric, on a cru qu’il pourrait plus jamais écrire. Ça l’a pas empêché de nous rappeler qu’il y avait toujours des raisons d’y croire :

“Le débat des dix prochains jours tournera autour de Marine Le Pen. On connaît la ritournelle. Les dirigeants du Parti socialiste dans les années 1980, puis ceux de droite et désormais
Emmanuel Macron savent que, pour se maintenir au pouvoir, il faut que leur opposition principale soit jugée encore plus épouvantable qu’eux. Ils n’ont jamais vraiment combattu le Front national. Le Front national les sert. Le Front national est le verrou de l’ordre social.
D’où notre responsabilité. Les politiques actuelles sont extrêmement impopulaires, mais une course de vitesse est engagée entre un côté, le nôtre, celui des réponses progressistes, des utopies joyeuses, portées par des mobilisations populaires victorieuses, et de l’autre : l’autoritarisme, la xénophobie, le racisme.
C’est pour cela qu’il nous faut préparer l’alternative, la vraie. Réhabiliter l’utopie. Imaginer la société dans laquelle nous aimerions vivre, sans trop nous demander si aujourd’hui cette perspective est « réaliste », si le Médef sera d’accord, si la Commission européenne laissera faire, si les critères de convergence seront respectés. Il faut parfois se dire : « On veut, après on voit. »
L’utopie révolutionnaire n’a pas accouché de la Terre promise, mais de la réduction du temps de travail, les congés payés, le tandem qui cherche la mer au temps du Front populaire, la Sécurité sociale, tout ça ce fut de l’utopie réalisée. Et toutes ces conquêtes existent encore, elles sont là, faute de quoi, nos adversaires ne rêveraient pas méthodiquement de les détruire.

L’Histoire c’est aussi, depuis toujours, le surgissement, la construction de ce moment de bascule où l’impossible arrive.
Combien la France comptait-elle de républicains avant la prise de la Bastille, quand la monarchie était absolue, et le clergé – les médias d’aujourd’hui – acquis à la monarchie ?
Pourquoi, fin 2010, lorsqu’un marchand ambulant s’est aspergé d’essence en Tunisie, l’histoire s’est-elle accélérée alors qu’il y avait eu déjà neuf suicides de ce genre ?
Des pouvoirs apparemment robustes s’écroulent, tout à coup, le jour où on découvre que plus personne ne les soutient.
Au fond, une seule chose serait susceptible de nous décourager : la conscience que le type de société que nous combattons rencontre le consentement, la ferveur, même, d’une partie importante de la population.
Je suis certain que ce n’est pas le cas. Par conséquent, il nous faudra être là quand le retournement se produira et se dire qu’on a, à sa place et avec ses moyens, contribué à le faire advenir un peu plus vite. C’est le sens de notre présence ici, ce soir.”

Notre responsabilité Dimanche 14 mai, parc de la Hotoie, Amiens

On veut marquer le coup, pour l’ouverture de la campagne, la vraie. Plus de présidentielles pour phagocyter le débat public, des adversaires qui se réveillent. On leur laisse pas le temps de prendre leurs marques.
Pour ça, rien de tel que du joyeux, du festif : un bon gros concert qui rameute les foules. Ça tombe bien, Tryo avait proposé un peu avant de venir pousser la chansonnette pour nous.
Les copains iront poser un panneau tous les kilomètres, entre Amiens et Abbeville, pour annoncer ce grand soir. Un sacré paquet de temps à découper les palettes, les coller, les sécher. Le garage à Krysto qui se transforme en atelier, lui qui fait déjà maison d’hôtes et cantine pour les militants.
Cette journée, c’est aussi l’occasion de mettre en lumière les Automotive, sous‑traitant de l’automobile au bord de la liquidation. Dernières miettes du mastodonte Magnetti Marelli : il n’y reste que cinquante-sept emplois à défendre, la plupart occupés par des femmes de plus de quarante ans.
Elles nous accompagnent, en ce grand jour.
Au final ? Nous partîmes deux cents du parking Whirlpool, nous nous vîmes plus de deux mille au parc de la Hotoie. Rassemblés sous la pluie, un dimanche, pour un meeting politique. Ça tient du miracle. En tout cas, on a réussi notre pari.

Malgré cette foule, au vu des résultats de la semaine précédente, de l’abstention, de la déception, certains susurrent, défaitistes, qu’on n’est plus vraiment en démocratie.
Alors, François se charge de remettre les points sur les
« i ». Parce que ça l’énerve…

“Vous savez, j’entends des gens qui me disent : « On n’est pas en démocratie. »
Hier encore, j’ai fait un retour en train, en car, qui m’a pris cinq heures, donc j’ai eu le temps de discuter et de faire une AG sur le parking de la gare de Creil, et il y a un mec qui me dit : « Oui, de toute façon, on n’est pas en démocratie ! »
Moi c’est une phrase, je vous dis, que je ne supporte pas.
La preuve c’est qu’on est là aujourd’hui.
Si on est là aujourd’hui c’est qu’on est en démocratie.
Moi je dis simplement que nous avons une responsabilité, j’ai une responsabilité, vous avez une responsabilité : c’est, cette démocratie, de la faire exister.
Mais c’est vous qui décidez de ça.
C’est vous ensemble.
C’est pareil, les Whirlpool, ils ont démontré qu’ils étaient capables d’étendre leur liberté.
D’étendre leur liberté intérieure et d’étendre leur liberté extérieure.
Dans un premier temps quand on allait à la porte de l’usine, ils étaient repliés sur eux-mêmes, ils ne croyaient plus en rien, ils avaient peur.
Et puis à la fin, ils rentraient dans l’usine, ils sortaient le directeur de son bureau.
Eh bien voilà comment se mène la démocratie.
C’est un bulletin de vote, mais c’est pas qu’un bulletin de vote, c’est être ici aujourd’hui, c’est faire des manifs, c’est distribuer des tracts, c’est parler autour de vous, c’est comme ça qu’elle se fait vivre, la démocratie.
Chaque fois que vous ne faites pas ça, en effet c’est la démocratie qui recule, ce sont les libertés qui reculent, qui s’érodent comme une falaise, mais ça sera de votre faute.
Ça sera de notre faute.”

La déferlante Week-end de l’Ascension, 1ère circonscription de la Somme

C’est le moment de dynamiter la campagne. De l’écraser par notre présence. D’éparpiller nos adversaires façon puzzle.
Pour ça, on a une technique éprouvée par une génération de papivores : noyer la circo sous des tonnes de paperasses.
En tout, on aura imprimé des dizaines de milliers de tracts, des milliers d’affiches. Ciblés ou généralistes, en fonction des moments, de l’actu, du public visé. Bref, on fait ce qu’on sait faire : des journaux.
Pour ce long week-end de quatre jours, on rassemble tout dans un seize pages de campagne, bien charnu, avec notre programme, nos envies, nos soutiens. De quoi montrer qu’on est sérieux.
On se retrouve avec six palettes dans la cour du local (pour les collectionneurs, genre fétichistes du doc électoral, il nous en reste un peu). Dans l’heure, ça commence à partir.

On bat le rappel, pour être sûrs d’avoir assez de bras, de jambes, de têtes pour porter la bonne parole jusqu’à Fieffes-Montrelet :
« Les Picards debout ! sont déjà au taquet. Mais les Nordistes debout !, les Parisiens debout !, les Bretons debout !, les Provençaux debout !, les Gascons debout !, etc. sont les bienvenus. Seuls les Normands sont exemptés, qui doivent soutenir Isabelle Attard. Venez vivre cette aventure. Posez des congés, vos RTT. Profitez des ponts du printemps, ou de la fin des examens. On vous offre le rêve : une semaine picarde all inclusive ! »
Il y avait eu le Larzac. Il y avait eu la place de la République.
Il y aura Flixecourt ! Longueau ! Camon !
On leur a prévu un beau programme à cette légion étrangère.
Avec une journée type :
14 h : boîtage, collage.
17 h : porte-à-porte.
20 h : meeting dans les quartiers.
Et le matin, saisie du porte-à-porte de la veille.
Le lendemain ? Rebelote. Et avec le sourire, s’il-vous-plaît.

Y a eu Renz, débarqué avec son clébard de Toulouse, et Geofrey de Cambrai, Sarah de Reims, qui se prend une pause dans ses révisions pour devenir avocate, Amélie, d’Alsace, qu’on n’arrive plus à faire repartir, Henri-Claude de Senlis qui restera finalement jusqu’au bout, Florence de Saint-Affrique et Pierre de Strasbourg… Il nous faudrait le journal pour tous vous les dire, vous raconter leurs hauts faits d’armes.

Et comme les braves de Napoléon, ils peuvent dire, maintenant : j’en étais !

La santé n’est pas un coût Jeudi 1er juin, salle des fêtes, Abbeville

Les soignants ont été très présents dans la campagne, entre rencontres à notre local et tractages devant les hôpitaux. Pour finir ce travail, on fait un meeting à Abbeville, sur la santé.
L’hôpital vient d’ y être « réorganisé », c’est-à-dire que les soignants passent à la journée de douze heures, rien que ça.
Comme d’hab, on file la parole à ceux qui normalement ne l’ont pas : Mickaël père d’un enfant autiste, Maryvonne victime des déserts médicaux, Déborah infirmière depuis dix ans...

En guest star, Patrick Pelloux, médecin urgentiste et ancienne plume de Charlie hebdo, est venu causer coopération, proximité et amour du service public. “Pour l’hôpital, il y a le carnage des années Sarkozy, avec la naissance d’un concept à l’antithèse de l’humanisme : l’hôpital‑entreprise, la concurrence, et la tarification à l’activité. La tarification à l’activité, c’est carrément un suicide collectif pour les hôpitaux.
Mais, évidemment, comme ils ont mis ça avec une réforme de réorganisation, on a fait croire aux professeurs de médecine, notamment, qui ont un pouvoir important, qu’ils allaient devenir des petits Bernard Tapie, en leur disant : « Travaillez plus, gagnez plus ! », etc. Et tout ça, ça s’est emmêlé.
Il était impossible, en 2007, de leur faire entendre raison.
Tout ce qu’on avait prévu, fermeture des hôpitaux, regroupement d’activités, burn-out, fermetures de lits, concurrence entre les services, s’est produit.

Ce système de santé, il faut le protéger, parce qu’on n’en a aucun autre.
Les dogmes financiers, le monde libéral veulent absolument mettre fin à la Sécurité sociale. Et c’est très inquiétant, parce que cette Sécurité sociale c’est le premier garant, c’est le premier socle social. C’est très intelligent, ce système de roue : vous cotisez, on cotise tous, cet argent retourne dans le système, puis vous revient, puis repasse par les cotisations…
Et c’est quelque chose qu’il faut conserver.
Les fonctionnaires de l’hôpital sont vaillants, courageux, ils ont un honneur : l’honneur du service public qui est de servir les malades. C’est quelque chose qu’on mesure tous les jours. Vous voulez un exemple ? L’attentat du 13 novembre 2015, en plein Paris. Quand les terroristes islamistes frappent, nous sommes dans une période de pont. Alors évidemment, ceux qui critiquent les fonctionnaires disent « Les fonctionnaires sont tous partis, c’est un pont ! » Et c’est vrai que les hôpitaux marchaient un peu au ralenti, c’était les services de garde, il était 21 heures... Il n’a fallu que deux heures pour ouvrir quatre-vingts blocs opératoires avec des équipes complètes. On n’a jamais eu besoin de rappeler qui que ce soit comme personnel parce que tout le monde s’est levé, et tout le monde est venu. Et on a sauvé tous ceux qu’on pouvait sauver. C’est ça, l’image du service public !
Ce qu’il faut absolument, c’est changer les règles de financement de la Sécurité sociale. Ce n’est pas que le travail qui doit payer la Sécurité sociale. C’est aussi le grand capital, c’est aussi les transactions financières, c’est les transactions boursières, c’est les dividendes pour les actionnaires. Parce que finalement, leur richesse vient de notre pays qui est éminemment social, et qui tient là-dessus.”

« On peut les niquer ! » Jeudi 8 juin, meeting final, Longueau

Trois jours avant le premier tour. Ça tire la langue, un peu. Les tractages, le porte-à-porte, les soirées qui s’enchainent commencent à user les corps.
Surtout, l’incertitude ronge les esprits. Aucune visibilité sur les résultats, pas un sondage IFOP pour nous rassurer. On navigue à vue, en donnant tout ce qu’on a, espérant que ça suffise.
Il nous faut un petit remontant. On le trouve en la personne de Corinne Masiero. Elle nous avait bien fait bicher dans sa série Capitaine Marleau, sur France 3. Elle y joue une flic gouailleuse de Ch’Nord, qui vous balance : « Un jeune sans portable, c’est comme un actionnaire sans licenciement, ça peut pas survivre ! ». À une heure de grande écoute, forcément ça pouvait que nous plaire.

On lui propose de venir en même temps que les Pinçon-Charlot. C’est un peu le clou du spectacle pour nous. Elle accepte de dire un mot, dans son langage de charretier aux accents chtimi : “Je vais pas vous faire du blabla. C’est pas mon truc. J’ai pas été à l’école des curés comme certains… J’ai été à l’école communale, moi. Mais il faut se servir de ceux qu’ont fait l’école des curés pour faire cheval de Troie.
Avec cette bonne vieille tactique, on peut les niquer.
Par exemple, nous, avec le Collectif bourrin InterLuttants 59-62, méfie-te, on voulait occuper l’opéra de Lille. Alors on envoie un copain, qu’est mignon comme lui, belle gueule, beau sourire. Il va sonner à la porte de derrière – parce que les artistes c’est toujours par derrière qu’il faut rentrer, c’est là où c’est le plus dur. Il sonne, le gardien lui fait
« Ouh, il est gentil, il est mignon… », il ouvre, et là clac, on met le pied dans la porte et on rentre tous.

En votant pour François, c’est ça qu’on veut faire.
Mettre le pied dans la porte de l’Assemblée nationale.
C’est bien la première fois que je viens défendre un patron. Mais comme dit le grand Didier Super, « des patrons, y en a des bien ». Alors, avis à tous les Bernard Arnault, maillot jaune de la casse sociale : la guillotine électorale elle doit et elle va fonctionner.
Vous avez des dents, mais nous on est les gens !
Rendez-vous à l’Assemblée.”
Dans la foulée, et dans un style légèrement différent,
Monique et Michel Pinçon-Charlot embrayent : “On a profité de notre fonction de chercheurs au CNRS pour intégrer l’oligarchie – les bâtards, comme a dit le capitaine Marleau.
Bon, nous, on parle pas comme ça. On parle plutôt des criminels en cols-blancs, des gangsters, des voleurs de votre argent, car c’est nous, les travailleurs, les salariés, les intellectuels, qui sommes la richesse de ce pays. Ici, à Amiens, dans cette circonscription, vous n’avez pas idée de ce qu’ils pensent de vous, les riches.
Comment ils vous regardent. On a ce privilège‑là, avec Michel, d’avoir été pendant trente ans dans les beaux quartiers, dans l’entre-soi des conseils d’administration. Du coup, on peut parler en toute franchise : on est devant une classe sociale mobilisée, une classe au sens marxiste du terme, pour défendre ses intérêts. C’est une guerre avec des armes idéologique, linguistique, financière, économique.
Un exemple : c’est parce que les riches refusent de payer leur impôt qu’il y a du déficit public en France. Le déficit public, c’est 80 milliards d’euros par an. Cela correspond exactement, à un euro près, à ce que les riches ne payent pas comme impôt chaque année, à ce qui manque dans les recettes fiscales de l’État. Est-ce que je suis claire ?
Le déficit public et la dette sont des constructions sociales par les plus riches. Et si des hommes, des « bâtards » (je cite toujours le capitaine Marleau), des criminels, sont capables de construire ça, d’autres hommes et femmes, ici ce soir rassemblées, seront capables de le démolir. Nous avons l’avenir pour nous.”

Le FN dans les cordes Dimanche 11 juin, 1er tour, salle Bizet.

L’ambiance est lourde. Toute l’après‑midi à tourner en rond, ruminant sur l’abstention, se perdant en conjectures. Plus ça va, moins ça va. C’est sans espoir qu’on débarque au rendez-vous donné aux militants, réunis autour de l’ordinateur, on attend les résultats envoyés par nos assesseurs, bureau par bureau.
Petit à petit, une tendance se dessine :
« Tu fais 40 % à Flixecourt
— et le FN ?
— 17 %
— 17 ? Alors que Marine Le Pen faisait 40 % ! »
Ça commence à sentir bon : souvent deuxième, le FN se ratatine. Le PS ? On n’en parle même pas.

Mais on est au deuxième tour. On a renvoyé le FN dans les cordes. Déjà une victoire. François le proclame devant BFM, RTL, l’AFP, et le noyau dur des militants : “C’est à vous que je voudrais dire bravo, d’abord. Je suis peut être le chef d’orchestre, mais derrière c’est vous les musiciens.
Si on a pu aller taper à plus de 20 000 portes, en ouvrir 5 000, si on a pu distribuer des lettres dans toute la circonscription, c’est grâce à vous. On a encore une chance de gagner, même si faut pas se la raconter pour l’instant. Mais pour ça faut mettre toutes les forces dans la bataille.
Je citerai, pour terminer une phrase de Zorba le Grec :
« La vie c’est quoi ? C’est défaire sa ceinture et se battre ».
On a encore une semaine pour se battre.”
On rentre au local, rapidement, pour préparer les tracts qui partiront au petit matin chez l’imprimeur.

Dernière ligne droite Lundi 12 juin - samedi 17 juin, 1ère circonscription de la Somme

Notre stratégie de l’entre-deux-tours ?
Elle est simple : « oui » ou « non » à Macron ?
Ce scrutin, c’est un référendum sur son programme : la nouvelle loi Travail, la fin de l’ISF pour les actionnaires, la suppression de 120 000 fonctionnaires.
On a une semaine pour marteler notre mot d’ordre : s’abstenir, c’est voter Macron. On distribue, encore, un nouveau tract. On porte-à-porte tous azimuts. On est devant les hypermarchés, à l’entrée des écoles. Tous les soirs, ça finit en cortège. C’est joyeux, populaire. Combatif.

Dit comme ça, on dirait une promenade de santé.
Mais ça requiert une énergie folle. Pour que vous compreniez, Cyril nous décrit une scène typique de tractage vécue mille fois tout au long de ces six mois. Ça se passe dans le quartier du Val-d’Avre, au petit matin : “Non non non non non !! Je ne vote plus, plus question. C’est fini ! J’ai toujours voté, jusqu’à la présidentielle, et vous avez vu le résultat ? C’est fini. Et je vous préviens, n’insistez pas, ou je risque de m’énerver ! »
On la sentait effectivement en colère, ce matin‑là, Catherine (c’est pas son vrai prénom), la bonne quarantaine, alors qu’elle emmenait
son grand à l’école élémentaire.

Quand elle m’est repassée devant après avoir déposé son gamin, on a retenté le coup, quand même, « et votez Ruffin, et tout et tout, au moins quelqu’un ira gueuler à l’Assemblée ». Je ne sais plus trop pourquoi, mais le contact s’est créé autour des chaussures.
De son gosse qui ne pouvait pas avoir les mêmes fringues que les autres, mal habillé parce que pas de sous, et pas de Nike ou d’Adidas, c’est pas qu’elle avait envie de lui acheter de la marque, mais les autres se foutaient de sa gueule, à son fils.
« Et les autres familles, comment elles font ? », me demandait-elle comme si j’avais la réponse. « Comment elles font pour payer des chaussures à ce prix-là ? C’est les allocations, et voilà, ils ne font rien, ils sont plein dans la famille, et ils peuvent s’acheter des trucs qu’on n’aura jamais. »

On a discuté, essayé de démontrer que l’immigré, c’est pas lui l’ennemi, qu’il faut plutôt regarder du côté des actionnaires.
Alors, elle l’a avoué du bout des lèvres, Catherine, qu’elle avait voté Marine au premier tour de la présidentielle. À demi-mot, comme si ça mettait une claque à ses convictions de toujours.
« Nous, on vient de la campagne. On s’était dit qu’à la ville, à Amiens, ce serait bien, qu’on aurait tout sur place, que les gens devaient s’aider entre voisins, et tout. Mais rien du tout. Avant-hier encore, ça a été le bordel toute la nuit, la police passait pour attraper les gamins qui vendent. Mes gosses sont réveillés souvent. Alors, on va repartir à la campagne
— Mais ça va pas vous faire trop loin, pour le boulot ?
— Un peu plus, mais à peine, et puis, je préfère. Et de toute façon, je travaille aussi de chez moi, maintenant. J’ai mon activité. Je fais des montres, vous voyez, comme celle-là. Je les vends sur les réderies, à trois ou quatre euros. C’est pas mal quand même, quatre euros, hein, je m’en sors bien ?
— Ah donc, c’est pas votre principal boulot, les montres. Vous faites quoi ?
— Je bosse à l’usine, mais c’est compliqué.
On fait les 2x8, je me lève à quatre heures du matin pour ça, payée 1 200 euros.
Et encore, 1 200 si j’ajoute les primes.
Surtout, dans la boîte, y a plus aucune solidarité comme avant. La direction nous met une pression incroyable. Moi, j’ai été convoquée pour faire virer une collègue, juste parce qu’elle avait raconté une blague sur la chef. Mais même pas méchante, la blague, hein ! Eh ben j’ai pas voulu parler, j’ai rien dit. Mais ils m’ont mis une de ces pressions… »

On a parlé comme ça, pendant une demi-heure, peut-être plus, devant l’école, des heures sup’, de l’entraide, de Merci Patron ! que son mari avait vu mais pas elle, d’autres choses encore. Quand elle a dû partir, elle a fait quelques mètres vers l’arrêt du bus, puis demi-tour, et est revenue sur ses pas.
« Et, je voulais vous dire… Enfin, merci, quoi. Ça fait du bien de parler, ça faisait longtemps que je voulais, mais personne ne vous écoute. Alors, merci. Et puis, dimanche, je peux pas voter, je pars à 6 h pour travailler et je reviens à 19h, mais je vais parler à mon mari, et il va aller voter, oui, vous pouvez me faire confiance. »

Victoire ! Dimanche 18 juin, 2e tour, Flixecourt

On arrivait perdants, comme au premier tour. Quatre mille voix d’écart, c’est trop.
Comme au premier tour, les résultats tombent au goutte‑à‑goutte, dans un suspens malsain.
« Oh, oh, 75 % à Flixecourt, joli. T’as rien à envier à l’URSS, toi. »
Et puis, la surprise : « Putain, on est devant à Abbeville.
On gagne Abbeville ! »
Abbeville, la mairie de notre adversaire… À partir de là tout est possible.
On finit à 56 %.
Dix mille voix de plus en une semaine.
Incroyable, impossible, et pourtant... Pour l’à‑peine‑élu, cette victoire on la doit à deux choses, une ligne et une méthode :

“On est partis sur une ligne politique qui est claire : y a les petits contre les gros, les salariés contre les actionnaires, le capital contre le travail. C’est la ligne qu’on a défendue depuis six mois et sur laquelle on a marqué des points. C’est cette ligne qu’il faut pas lâcher.
Ensuite on a fait un autre choix : celui du travail. On a fait le choix de se dire que partir tôt, ça pouvait payer, qu’on allait les faire les maisons, village après village, quartier après quartier, rue après rue, et on les a faits. Hier soir, à 19 h 45 on était encore à Domart-en-Ponthieu...
— Et à Saint-Ouen !
— Et à Abbeville !
— Et à Ailly-sur-Somme !
— On était là pour convaincre les gens, et on n’a pas arrêté. Sur le papier on perdait. Mais sur le papier y a jamais rien qui se passe. Sur le papier, les gagnants gagnent toujours. Et on a montré que l’inverse peut se passer. ”

Ça crie, ça pleure, ça s’embrasse devant la mairie de Flixecourt, qu’on a rejointe au fil d’un long cortège, encore plus festif que d’habitude, forcément. Ça se fait des câlins, plein de câlins, trop de câlins, vu cette chaleur. Vincent nous raconte une de ses étreintes :

“Il se tient à l’écart, de l’autre côté de la route. Il est grand, robuste, le regard droit. Je vais le voir, pour une poignée de main, un merci.
Ça sera une accolade.
Virile. Pleine de sueur.
« Merci les gars. Merci. Sans vous, je serais mort. Merci. »

Il s’était pointé dans une des premières réunions,
Ludo, comme on vient se raccrocher à une bouée.
Quelques boîtages plus tard, il s’était ouvert.
« Et toi, Ludo, t’es un pote de Lynda, c’est ça ? C’est elle qui t’a embarqué dans l’aventure ? »
Ludo est assis à l’arrière de la bagnole, il ne dit rien ou presque.
« Non non. Enfin si, je connais Lynda, mais je suis là grâce à ma psy.
— Ta psy ?
— Je ne t’ai jamais raconté ?
Il y a un an, ça n’allait pas, mais alors pas du tout. J’avais des idées noires. Beaucoup de mal à canaliser mes colères. Alors ma psy m’a conseillé d’aller au ciné, d’aller voir un film.
— Merci Patron ?
— Exact. Je ne vais jamais au ciné Saint‑Leu, mais là j’ai écouté la psy.
— Et alors ?
— Bah je suis ressorti avec une rage saine. J’ai laissé mon contact à la fin de la séance, et me voilà. »

Ludo bosse à la Ville. Il fait du terrassement, je crois bien. Le genre de truc bien physique.
Durant la campagne, il aura été des fidèles, toujours au poste. Du porte à porte sous la neige au boîtage sous le cagnard. Des opérations à 5 h du mat’, prévenu à 23 h 30, jusqu’aux travaux du local. La première fois qu’on l’a vu,
personne ne le connaissait. C’était une réunion de pré‑pré‑campagne.
Ça se prenait le chou entre thésards, intellos et militants sur la ligne à adopter.
Il a pris la parole, du fond de la salle : « On s’en fout du programme.
Les gens, ce qu’ils veulent, c’est de l’espoir. Moi je suis là car j’y crois et que j’ai envie de partager ça. Donc voilà notre programme : de l’espoir. »

L’accolade s’éternise, j’étouffe presque.
Mes bras sont engourdis, la sueur parcourt mon dos.
Pourtant je suis bien dans les bras de ce grand monsieur.
Je ne le connais pas plus que ça, mais nous sommes camarades.
Et putain, c’est beau, ça.

Ce n’est qu’un début Assemblée nationale, Paris

Victorieux, on pensait se la couler douce, au moins relâcher un moment, le temps de réaliser.
Tu parles ! Y a le local à rendre, les attachés parlementaires à trouver, les copains qui demandent « et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? », les convertis de la dernière heure qui veulent bien nous rencontrer, maintenant, tout de suite, et les médias qui s’interrogent sur la couleur de notre cravate.
Et puis Macron. Macron, surtout, qui veut profiter de son état de grâce, de sa majorité toute puissante, de la fatigue des quelques opposants pour faire passer sa réforme du code du travail.
Dans l’Hémicycle, on se relaie avec les copains du groupe France Insoumise, qu’il y ait toujours quelqu’un, quelle que soit l’heure. On se saisit de chaque minute de temps de parole qu’on veut bien nous laisser.
Ces interventions sont souvent semi‑improvisées.
Jean-Luc Mélenchon me demande dans la demi-heure qui précède :
« Tu veux intervenir sur l’article 2 ?
— Bah oui, pourquoi pas… »

Parfois, faut réagir à un propos du rapporteur, de la ministre…
Mais c’est productif : on en profite pour faire découvrir aux députés En Marche !, pendant nos interventions, la richesse des informations publiées dans Fakir sur le CICE, les petits patrons, l’histoire des luttes sociales, etc. Avec l’espoir affiché d’éveiller en eux quelques scrupules :

“Je voudrais revenir un instant sur l’esprit de la loi, qui est en fait le retrait de la loi. On nous dit que ce serait mieux de discuter à l’intérieur de l’entreprise, sans contrainte légale.
Je cite donc le député de Beaumont, en 1841, à la création de l’Inspection du Travail : « C’est le premier pas vers une voie qui n’est pas exempte de périls. C’est le premier acte de réglementation de l’industrie qui pour se mouvoir à besoin de libertés. L’inspection du Travail serait encore plus dangereuse que les grèves. Soyez en sûrs, bientôt ils règlementeront le travail des enfants. »
Chers parlementaires, il ne faudrait pas que vous soyez, malgré vous, les de Beaumont d’aujourd’hui.”

Sur le plafonnement des indemnités prud’hommales : “Avec la réforme des tribunaux des prud’hommes, on est au coeur de l’obsession macronnienne.
Je voudrais ici être positif et vous proposer une autre réforme. Non pas les prud’hommes qu’on a déjà réformés, réformés, réformés mais la réforme des tribunaux de commerce qui est « un lieu de trafic d’influence, de prise illégale d’intérêt, d’actes quotidiens de la corruption ordinaire ».
Ces lignes-là qu’on croirait d’un pamphlétaire sont celles d’un rapport parlementaire, paru en 1998. Sauf que sur cette question des tribunaux de commerce, rien n’a été fait depuis cette date.
Je vous propose donc de déchirer votre projet de loi et vos ordonnances et de passer à une autre priorité : la réforme des tribunaux de commerce. Et je vous remercie (par avance) pour votre enthousiasme !”

Sur la suppression des Comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT ) :

“Il y a quatre ans je visitais l’entreprise Valéo, sur le poste où les salariés désossent des embrayages. Il y respire à jet continu du zinc, du plomb et un produit chimique qui s’appelle Osiris.
Dans les semaines qui ont suivi, un des salariés est décédé, laissant deux enfants. Je me bagarre encore aujourd’hui aux côtés de son épouse pour faire reconnaître ça comme une maladie professionnelle.
Ce cas n’est pas une exception. Selon une enquête d’un organisme rattaché à votre ministère, madame la ministre, 2,5 à 3,5 millions de salariés seraient en contact avec des produits cancérigènes. Ce sont des données qui ne baissent pas dans le temps, notamment dans le BTP, la maintenance, les déchets, le nettoyage. Les salariés les plus touchés sont les plus précaires, en commençant par les stagiaires.

Ce combat auprès de la famille de ce salarié, je le mène au côté d’une sociologue, chercheuse au CNRS, Annie Thébaud-Mony. Et qu’est-ce qu’elle me dit : « Il faut absolument un comité qui ne travaille que là-dessus, qui ne songe qu’à ça : qu’à la sécurité, qu’à la santé, sans y mêler l’économie et l’emploi. Ce CHSCT est redouté, dans le viseur du Médef depuis des années, parce qu’il mène au tribunal, et il peut y mener pour homicides. »
Aujourd’hui Madame Pénicaud, vous modifiez un texte, ce sont juste des mots : « fusion », « simplification ». Derrière ces mots, il y a des salariés qui seront moins protégés et à l’arrivée, éventuellement, des décès. Voilà quelle est votre responsabilité aujourd’hui, chers collègues.”

Mon public-cible “Ces interventions, on les poste sur notre site, régulièrement. « Pouvez-vous laisser la réponse du ministre concerné sur vos vidéos, merci », me demande Hervé. Et Ze Grand Stef : « C’est dommage qu’il n’y ait pas la réponse de Pénicaud dans la vidéo. »
Et plein d’autres internautes, pareil.
Le souci, c’est que Muriel Pénicaud me répond rarement, souvent d’un « Nous suivons l’avis de la Commission » des Affaires sociales).
Elle s’attarde davantage sur les questions juridiquement plus pointues, mais il faut l’admettre : ce n’est pas mon fort, pas mon style.
Il faut admettre ça, aussi : comme public-cible, je ne vise pas forcément Muriel Pénicaud, qui est missionnée par l’Élysée pour ce boulot. Je vise, en revanche, un peu, les députés En Marche !, en me disant que dans cet agrégat, une poignée finira par s’interroger. Que le doute naîtra en eux. Je vous vise vous, surtout, usant de l’Assemblée comme d’une caisse de résonance, pour maintenir dans nos esprits une autre pensée, une espérance, qui saura s’épanouir demain.”
Mais tout ça, on a cinq ans pour vous le raconter.

L'équipe de Fakir