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CONTRETEMPS

Tue, 25 Sep 2018 10:24:59 +0200

Révolution bolivarienne 2014-2018 : le « grand tournant ». Évolution néolibérale et gouvernement de transition

Le gouvernement vénézuélien a récemment annoncé (août 2018) le « Programme pour la relance, la croissance et la prospérité économique », qui a été qualifié par plusieurs secteurs critiques de « paquet néolibéral ». Le problème est que les « paquets » sont historiquement liés aux recettes orthodoxes du Consensus de Washington (principalement structuré par le FMI), appliquées par le truchement de la « thérapie du choc ». Nous sommes confrontés à une autre facette, différente, du néolibéralisme, hétérodoxe, hybride, stratégique et flexible, faite de réajustements, ajustements et mutations permanents, où coexistent des mécanismes de flexibilisation et de dérégulation, des formes de mercantilisation et de financiarisation, de commercialisation (orientation vers les exportations et le marché mondial), d’organisation sur le modèle de l’entreprise et des affaires, certains discours de gauche et des mécanismes sélectifs de distribution sociale des revenus pétroliers.

De notre point de vue, si l’on veut comprendre ce processus dans sa complexité, il faut une fois pour toutes cesser de s’obstiner à ne considérer le néolibéralisme que sous sa forme « pure », orthodoxe (liée aux années 1990, au FMI, au Consensus de Washington ou seulement aux privatisations). Les temps ont changé. Le coût politique de l’imposition des programmes d’ajustement par le biais de thérapies du choc dans les pays d’Amérique latine et d’autres pays du monde a été très élevé – provoquant de nombreuses révoltes populaires et la chute de gouvernements – aussi les autorités gouvernementales ont-elles également intérêt à mettre en œuvre ce modèle avec des nuances, des adaptations, différents degrés d’intensité et de flexibilité. Le FMI lui-même est allé jusqu’à déclarer publiquement en 2016 qu’il devait « repenser la politique » de l’institution, faisant son autocritique sur certains des piliers de ses recettes orthodoxes.

En Amérique latine, le dernier boom des matières premières a contribué à ce processus d’assouplissement du néolibéralisme post-consensus de Washington, qui a pu également être rendu viable grâce à des politiques de financiarisation des classes populaires, en utilisant de multiples mécanismes de distribution visant à intégrer une bonne partie de la société auparavant exclue de la consommation et des instruments financiers.

Certes les recettes les plus orthodoxes ne disparaissent pas dans cette nouvelle période (sinon, où va le gouvernement actuel de Mauricio Macri en Argentine ?), et le positionnement de la Chine en Amérique latine a aussi signifié l’introduction de ses formes particulières d’accumulation néolibérale – « neoliberalism with chinese characteristics » (Harvey dixit) – marquées, par exemple, par les zones économiques spéciales (encouragées à partir des réformes libéralisantes de Deng Xiaoping après 1979) ; la promotion de l’endettement public massif des États bénéficiaires, principalement en vue de l’expansion du secteur primaire, etc. En ce sens, la variété des modalités et des typologies de l’extractivisme dans la région est également marquée par les politiques du Consensus de Beijing. 

Il est utile de comprendre la dynamique de ce que nous avons appelé le néolibéralisme mutant pour le décortiquer en tant que méthode qui permet :

a) de constituer une forme de gouvernance plus durable dans le temps ;

b) de faciliter une transition socialement plus tolérable, face à l’épuisement et à la fin du cycle progressiste ;

c) de préparer la voie à un éventuel tournant vers l’orthodoxie ou vers une perspective de dépossession massive, visant plus tard à arriver à des politiques néolibérales plus grossières, plus orthodoxes et explicites.

 

Le mûrissement néolibéral : le grand virage 2014-2018 

Plutôt qu’un paquet – du type du « Grand Tournant » de Carlos Andrés Pérez II – nous sommes peut-être confrontés à la phase de maturité d’une transition politico-économique dans le pays, qui a commencé en 2014 et a progressivement démantelé les piliers progressistes de ladite Révolution bolivarienne : nationalisme énergétique, démocratie populaire participative, économie anti-néolibérale en faveur des plus défavorisés et de la souveraineté nationale.

Nous assistons à un processus de restructuration de l’économie extractiviste – ce que nous avons appelé une nouvelle phase d’extractivisme au Venezuela -,qui s’est transformé en un grand tournant, au cours duquel des réformes juridiques, des réglementaires, politiques et des mesures économiques sont mises en œuvre, donnant de plus en plus de place aux formes d’accumulation néolibérale.

Mais on ne doit pas considérer ce processus comme linéaire et inévitable.  Il se produit en fait dans un contexte politique inégal et instable, caractérisé par des conflits intenses, avec la participation, bien sûr, des acteurs géopolitiques. Ce qu’il faut souligner, c’est que, même les groupes de pouvoir en lice partagent les principes de la restructuration économique -en accord avec les grandes puissances étrangères, que ce soit les Etats-Unis, la Chine, la Russie, etc. -, envisageant en premier lieu la solution aux problèmes de liquidité interne de l’Etat, la reprise et la relance de l’économie extractiviste, l’équilibre du marché intérieur, la suppression des obstacles à la croissance, la promotion du capital et des aménagements favorables aux investisseurs étrangers, et évidemment,  le maintien du pouvoir politique et le contrôle des entreprises clés du pays.

Le dénommé « Programme pour la relance, la croissance et la prospérité économique » s’inscrit en fait dans une perspective économique de plusieurs années. Même si dans la période 2009-2013, apparaissaient déjà les symptômes d’un épuisement du modèle d’accumulation -déterminés par son caractère extractiviste, l’accentuation de la dépendance aux secteurs primaires, la crise mondiale 2008-2009 et l' »Effet Chine » que le Venezuela a connu à nouveau comme une maladie hollandaise– et de la stagnation politique du projet bolivarien, c’est à partir de 2014 que des pas plus évidents commencent à être faits dans le sens d’ une restructuration économique.

Un courant pragmatique  commence à prendre les commandes de certains secteurs, comme, par exemple, la gestion d’Eulogio del Pino à la présidence de Petróleos de Venezuela S.A. depuis 2014, entreprenant de mettre en forme ce qu’il a appelé un  » régime spécial d’investissement « , dans lequel des réformes sont initiées dans le domaine commercial, qui visent une flexibilisation progressive en faveur des sociétés multinationales, principalement dans le cadre de la Ceinture pétrolière de l’Orénoque,  ce qui sera ensuite pris comme modèle dans les autres secteurs extractifs. Cette même année apparaissent les « Zones Economiques Spéciales », une structure d’une très grande importance, qui vise à mettre en place d’un régime de libéralisation radicale des territoires promis à un développement accéléré.

Un autre élément remarquable est la recherche d’une extension des frontières des matières premières, afin d’ouvrir de nouveaux pôles extractifs permettant de capter des devises et d’en réactiver d’autres déjà existants (comme Carbozulia par exemple). Dès 2015, l’Arc minier de l’Orénoque émerge à nouveau et prend de l’importance, ce qui sera officialisé en 2016, en même temps que l’« Agenda économique bolivarien » qui a constitué une promotion importante du développement minier, et a donné à l’extraction minière en particulier un rôle inédite dans l’histoire contemporaine du Venezuela.

Des mécanismes sont mis en place pour accroître la participation et le pouvoir des sociétés multinationales dans les entreprises extractives, comme le prévoit la Loi organique pour le développement des activités pétrochimiques (30-12-2015), qui envisage la possibilité d’une participation majoritaire privée ; comme en témoigne l’éloge du projet Cardón IV (Gaz offshore dans le Paraguaná), un investissement 100% privé (Repsol 50% et Eni 50%) ; comme dans le cas de PDVSA, qui, face à son incapacité financière, fait couvrir sa participation par un prêt de son partenaire étranger ; ou dans l’invitation aux entreprises à devenir, non seulement actionnaires mais aussi les financeurs des projets.

Soulignons l’expansion et la sophistication de la marchandisation et de la financiarisation de la nature, qui va du lien déjà ancien de la dette avec une partie de la production pétrolière quotidienne (relation Fonds chinois – Règlement dette contre pétrole),  à l’offre de rétribution des investisseurs directement avec des matières premières (par exemple, le charbon vénézuélien si «attractif»), les progrès dans la certification de toutes les réserves minières du pays – et leur enregistrement consécutif dans la dynamique boursière des principales bourses mondiales des matières premières – l’apparition du Petro comme appellation monétaire numérique, probablement multifonctionnelle – unité de compte, titre et cryptomonnaie – garantie par le pétrole et d’autres « ressources naturelles » à venir.

En outre, l’orientation de l’économie nationale vers les exportations et le marché mondial (principe de commercialisation) se renforce et s’affiche avec plus de clarté, tandis que l’introduction et l’installation des termes économiques de l’orthodoxie néolibérale deviennent évidents, ce qui s’ exprime clairement dans les discours produits autour du Programme de relance, croissance et prospérité économique : discipline fiscale, croissance soutenue, prospérité, équilibre macroéconomique, marché intérieur puissant, entre autres.

Des lois et mesures telles que la « Loi constitutionnelle sur les investissements étrangers productifs » (décembre 2017) et le récent décret (2/08/2018) d’exonération de l’impôt sur le revenu pour les bénéfices de PDVSA et de ses sociétés affiliées et mixtes (qui inclut les sociétés pétrolières étrangères associées) – alors que son recouvrement a été historiquement emblématique de la souveraineté exercée par l’État du Venezuela – sont quelques exemples des mécanismes clés qui ont ouvert la voie, avant cette dernière annonce du plan de redressement économique.

Tout cela s’est déroulé dans le cadre de politiques différenciées et paradoxales de répartition des revenus, qui font coexister, par exemple, l’octroi direct de primes par le biais du Carnet de la Patrie, l’octroi d’augmentations permanentes des salaires nominaux ou des politiques sociales comme le « Plan Chamba Juvenil » (Plan Boulot pour les jeunes, pour intégrer les jeunes au monde du travail), avec de fortes réductions des importations, qui contrastent avec le paiement ponctuel de la dette publique extérieure et de ses intérêts ; l’imposition de sacrifices ou de privations en rapport avec les pénuries dramatiques de produits de première nécessité et de services publics ; le manque absolu de transparence des comptes publics et l’affectation discrétionnaire des excédents sur la base de critères partisans ; et une aggravation de la répression et du contrôle social face à des manifestations toujours plus nombreuses. Le recours, par exemple, à l’émission massive d’argent virtuel-reconnu récemment par le gouvernement national- a permis d’amoindrir des coupes budgétaires qui auraient pu être plus importantes, dans les dépenses publiques.

Non seulement l’ensemble de ces mesures distributives ne parvient pas à atténuer la crise actuelle – en particulier dans le cas des secteurs sociaux les plus défavorisés -, mais ce sont des mesures palliatives qui n’opèrent pas de rupture dans le processus de transformation et de reformatage conservateur de l’ancien régime progressiste.

Vivre avec une hypothèque : vers un régime de rente pervers et hyper-financiarisé ? 

L’orientation de l’ensemble des mesures présentées comme le  » Programme de relance, de croissance et de prospérité économique  » pourrait se résumer à la recherche désespérée de devises en ayant recours principalement, dans un premier temps, aux structures du secteur primaire (extractivisme). Elles s’articulent autour de deux piliers : a) le Petro en tant qu’unité de compte, titre (et potentielle cryptomonnnaie), créant un système d’ancrage à la base matérielle fondamentale de l’économie capitaliste domestique (le pétrole et autres « ressources naturelles ») qui, face à la ruine et à l’effondrement de la production nationale, apparaît principalement sous sa forme la plus brute (pétrole sous la terre, or dans les coffres) et comme une matière première à venir ; b) favoriser l’investissement étranger pour permettre l’augmentation souhaitée de la  » production  » des industries extractives (clairement pour l’exportation), ainsi que la nécessité d’un redressement fiscal, mais qui ne nuise pas aux entreprises étrangères et qui devrait être imposé à la population de manière sélective et supportable (ex. augmentation de la TVA avec des exceptions, augmentation progressive de l’essence et paiement de celle-ci par le biais du Carnet de la Patrie).

Un deuxième volet concerne les formes de répartition de ces excédents, devises et ressources (comme, par exemple, la dévaluation du taux de change et son unification en une modalité unique) dans lesquelles, comme cela a déjà été dit, les allocations palliatives précaires sont encouragées (comme l’augmentation nominale des salaires) et sont à la discrétion des intérêts politiques des partis. Ce que nous voulons surtout souligner, ce sont les dangers de cette tentative d’ancrer et de soutenir l’économie formelle dans une sorte de nouvelle méta-économie, fondamentalement spéculative, dans laquelle la relation causale barils de pétrole/ rente pétrolière est dépassée, pour entrer dans la dynamique perverse d’un système de rente obligataire, qui se présente davantage comme un instrument financier à terme. Cela ouvre la voie à la formation d’une sorte de phase d’hyper-financement du capitalisme rentier, sans pouvoir à l’heure actuelle déterminer quelles dimensions il pourrait acquérir.

Ce qui complique encore plus les choses, c’est que ces obligations sont créées – parce qu’elles devront être garanties par du pétrole, des devises équivalentes ou quelque chose qui confère au Petro sa valeur, sa validité et sa crédibilité sur le marché, et qui puisse être recouvrable – à partir de pétrole brut qui est beaucoup plus cher, économiquement instable et compliqué à extraire, comme l’est le pétrole extra-lourd de la ceinture de l’Orénoque, ce qui implique qu’en réalité la garantie serait l’ensemble des ressources naturelles du pays, la participation à des entreprises économiques et, en général, les biens de la nation, concédant par-là de la souveraineté aux créanciers.

Il ne s’agit donc plus seulement de dépendre du système rentier d’aujourd’hui, mais de celui de demain et des années à venir. Le piège de ce type d’instrument est l’enfermement dans le cercle vicieux de la dépendance à l’extractivisme. L’augmentation de l’extraction pétrolière, et maintenant de l’exploitation minière qu’il entraîne, consolide le fait qu’il n’y a pas d’autre  » force économique  » que l’activité extractive elle-même – comme cela s’est produit dans l’histoire -, nous laissant productivement orphelins, ce qui favorise la dépréciation de la valeur réelle de la monnaie, la pénurie des produits nationaux, la spéculation et l’inflation. L’avenir de la politique en cours consistera à combiner ces formes sélectives de distribution d’émissions et de devises de façon clientéliste tout en renforçant la répression et le contrôle social.

Les plus optimistes demanderont que nous faisions confiance à ces mesures – et comment en sommes-nous arrivés là ? – qui seraient provisoires pour sortir du trou et pouvoir alors, oui, aller vers une économie productive. Mais peu importe le nombre de promesses qui sont faites, il est impossible qu’un programme économique prospère si la structure corrompue de la distribution des revenus n’est pas radicalement remise en question et transformée, cette même structure qui a été installée de manière à institutionnaliser les détournements de fonds et donc l’installation de ces nouveaux rapports de pouvoir, de ces formes d’inégalités sociales, d’hypothèques et de dévastation de la nature.

La solution à cette grave crise est fondamentalement politique.

Il n’y a pas de temps à perdre

La situation au Venezuela est dramatique, à bien des égards, d’une grande gravité et les tensions politiques sont très sensibles. La géopolitique des États-Unis en Amérique latine, en lien avec ses alliés régionaux, est devenue notoirement agressive vis-à-vis de notre pays, des mesures économiques sont prises contre lui et les possibilités de déclenchement de scénarios vraiment dangereux sont ouvertes. Mais nous sommes confrontés à un conflit entre coalitions politiques, déterminé par le contrôle du pouvoir de l’État, les processus de capture de la rente et la gestion des marchés et des ressources naturelles. Et dans ce conflit, les peuples sont tout simplement à l’arrière-plan.

Il est inutile d’insister sur le fait que la neutralisation des secteurs sociaux qui ont pris l’étendard  du changement révolutionnaire et le démantèlement graduel des piliers progressistes du projet bolivarien sous le gouvernement de Nicolas Maduro, étaient une voie inévitable. Il existe déjà une longue liste de critiques et d’avertissements provenant de différents divers secteurs populaires – y compris de larges secteurs du chavisme de base -, concernant des mesures et des politiques qui auraient dû prendre d’autres directions. A ce stade, il est évident que le gouvernement actuel s’acquitte de la tâche de programmer une transition vers un autre régime politique combinant maturation néolibérale et autoritarisme.

La question qui se pose devant ces scénarios complexes est de savoir ce que les peuples peuvent faire pour aller de l’avant. La gauche ne peut pas seulement penser à partir de la « raison d’Etat », de la real politik, ou simplement faire office de conseiller du prince. Encore moins devenir un censeur des secteurs critiques, construire des boucs émissaires, faisant porter le soupçon sur les autres et essayant de se placer dans une position de supériorité morale, alors que précisément le silence complice est l’un des facteurs qui a contribué à l’essor et à la consolidation des tendances restauratrices, conservatrices, autoritaires et corrompues dans le gouvernement bolivarien. La gauche ne peut pas dissoudre son projet éthique – tout simplement, tous les moyens ne sont pas bons- et oublier que son point de départ est de penser depuis en bas, depuis le peuple.

S’il existe des alternatives au néolibéralisme, à la guerre, à la dépossession, à l’autoritarisme et à l’extractivisme, elles doivent émerger et se développer au sein des bases sociales. Pour ce faire, il faudra non seulement dépasser les codes dominants de la politique polarisée, mais aussi en créer de nouveaux.

Les infirmières organisées, les secteurs de base à l’origine de la marche paysanne, les communautés indigènes qui résistent dignement aux dépossessions sur leurs territoires, les membres des communautés et des communes, les enseignants, entre autres, sont des voix dispersées, fragmentées, mais en mouvement, et elles ouvrent par conséquent toujours une perspective de possibilités. Et en ce sens, il est important de souligner quel est, à notre avis, le grand dilemme politico-populaire : quel sera le rôle du chavisme populaire critique dans cette situation ? Cela semble être la clé qui pourrait favoriser un tournant vertueux de la situation.

En tant que peuples, nous n’avons que nos traditions et notre histoire de luttes, les acquis organisationnels de ces dernières années, nos pulsions et nos mécontentements.

Le temps nous est compté….

Traduction de l’espagnol (Venezuela) : Lucile Daumas.

Emiliano Teran Mantovani est chercheur associé au Centre d’Etudes du Développement (CENDES) y membre de l’Observatoire d’Ecologie politique du Venezuela. 

Article publié en espagnol le 05 septembre 2018 sur le site Rebelion.org.

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redaction

Mon, 24 Sep 2018 15:10:14 +0200

Les classes populaires vues des beaux quartiers. Entretien avec B. Cousin et J. Naudet

Alors qu’Emmanuel Macron vient de dévoiler les grandes lignes d’un « plan pauvreté », quelques semaines après avoir affirmé que les aides sociales coûteraient un « pognon de dingue » et seraient inefficaces, il vaut la peine de s’interroger sur la manière dont les classes dominantes se représentent les pauvres et, plus largement, les classes populaires. Car on peut penser que ces représentations ne sont pas sans effets sur les politiques publiques qui ciblent les pauvres en prétendant, en particulier, œuvrer à leur « insertion ».

Dans Ce que les riches pensent des pauvres (Le Seuil, 2017), quatre sociologues, Bruno Cousin, Camila Giorgetti, Jules Naudet et Serge Paugam, ont enquêté sur cette dimension souvent ignorée des rapports de classe. L’analyse comparée dans trois pays – le Brésil, la France et l’Inde – de la manière dont les bourgeoisies construisent une perception des pauvres et un discours sur la pauvreté, permet de comprendre ce que doivent ces perceptions et ces discours aux structures – de classe, de caste, de race, urbaines – propres à chacune de ces sociétés, mais révèlent en retour certains aspects de ces structures (à la fois matérielles et symboliques).

Dans cet entretien, Bruno Cousin et Jules Naudet reviennent sur les principaux résultats de cette enquête et insistent en particulier sur les liens entre, d’un côté, les représentations des pauvres et de la pauvreté parmi les riches, et, de l’autre, les stratégies que ces derniers mettent en œuvre pour assurer la reproduction de leurs privilèges et, en particulier, de leurs espaces.

Est-ce que vous pourriez revenir d’abord sur l’origine du projet de recherche qui a abouti à la publication de l’ouvrage Ce que les riches pensent des pauvres (Seuil, 2017), co-écrit avec Camila Giorgetti et Serge Paugam ?

L’écriture de ce livre a été en grande partie motivée par le fait que, pour comprendre totalement les inégalités et la pauvreté, il faut aussi s’intéresser à la vision qu’en ont celles et ceux qui bénéficient le plus de l’état actuel de la répartition des diverses ressources, à savoir les classes supérieures. Celles-ci jouent un rôle important dans la diffusion des représentations et des divers registres argumentatifs sur lesquels s’appuie la stigmatisation des pauvres ainsi que la discrimination qui en découle. Ce faisant, elles pèsent de façon considérable, directement ou indirectement, sur nombre de décisions individuelles et collectives qui contribuent à la perpétuation ou à l’aggravation des inégalités, au marquage et à la consolidation – ou au contraire au déplacement ou à l’effacement – des frontières sociales, et à la légitimation ou à l’inverse à la délégitimation des politiques de lutte contre la pauvreté.

Ces questions de recherche peuvent bien sûr être explorées par des méthodes diverses, et sur des terrains très différents : par exemple dans des espaces caractérisés par un fort mélange social, ou dans des quartiers gentrifiés dont une partie substantielle des habitants des catégories supérieures mettent en avant leur goût pour la mixité… Mais parce que nous souhaitions pouvoir analyser dans le détail les liens entre représentations des pauvres, justification de la pauvreté, et entre-soi, et nous pencher de manière approfondie sur les espaces urbains les plus sélectifs, nous avons décidé de nous focaliser sur les classes supérieures habitant les quartiers les plus exclusifs de chacune des trois métropoles étudiées.

L’enquête s’est déroulée à Paris, São Paulo et Delhi. Les trois villes choisies – nous avons réalisé 80 entretiens approfondis dans chacune d’entre elles – sont les plus importantes métropoles de trois grandes démocraties. Enquêter par entretiens sur ces questions dans un pays au régime autoritaire aurait sans doute été plus compliqué : on aurait été davantage confrontés à des refus de participer à l’enquête et à de l’autocensure. Mais, au-delà des points communs, il s’agit aussi de trois pays très différents en termes d’État-providence, de niveaux d’inégalités et d’évolution récente de ces dernières ; on peut notamment renvoyer à ce sujet au Rapport sur les inégalités mondiales 2018 (Seuil, 2018). Du coup, les points communs qui pourraient ressortir de la comparaison de ces cas avaient de fortes chances d’être généralisables.

Par ailleurs, il est peut-être utile de préciser ici que, en ce qui nous concerne tous les deux, notre contribution à l’écriture de l’ouvrage se limite principalement aux quatre premiers chapitres, consacrés à la présentation et à l’analyse du matériau empirique. Nous n’avons en revanche eu qu’un rôle très marginal dans la rédaction des deux derniers, qui proposent des synthèses et des montées en généralité plus détachées de ce que l’on observe dans les entretiens. En fait, le chapitre 6 anticipe les thèses et le cadre théorique du livre à venir de Serge Paugam sur les « régimes d’attachement », qu’il pourrait présenter plus aisément que nous. C’est donc sur la base des quatre premiers chapitres, fondés sur un matériau empirique solide et novateur, que nous nous efforcerons pour notre part de répondre à vos questions.

Dans le livre, vous montrez que les riches qui vivent dans des ghettos dorés de São Paulo, New Dehli et Paris ne s’attellent pas seulement à se séparer des pauvres mais également à se démarquer des classes moyennes. On observe cependant des mobilisations de ces catégories supérieures à l’encontre de certains groupes qui semblent représenter une menace pour eux. Comment l’expliquer ? 

Ce qui semble en apparence être une contradiction s’explique en fait simplement par le fait qu’il existe deux dynamiques distinctes dans les processus de regroupement des riches au sein de ce que l’on appelle souvent les « beaux quartiers ». On peut en effet souvent distinguer dans les motivations de l’auto-ségrégation des plus riches, d’une part, ce qui relève de l’agrégation affinitaire et ce que la sociologie appelle « l’homophilie », c’est-à-dire l’attraction pour ses semblables, et d’autre part ce qui relève directement de la répulsion, de la distanciation et de la discrimination à l’égard de groupes considérés comme infréquentables.

Il ressort des entretiens conduits dans le cadre de notre recherche, qu’en termes de stratégie de distinction, la dynamique est essentiellement affinitaire et mue par l’homophilie. La préoccupation principale des classes supérieures des beaux quartiers n’est pas de se démarquer des plus pauvres, mais plutôt d’optimiser leurs stratégies de conservation et de reproduction en les fondant sur un entre-soi pourvoyeur de capital économique, culturel, social, symbolique… Et, lorsqu’il s’agit de se distinguer, la frontière est plutôt marquée à l’égard des classes moyennes-supérieures et moyennes, qui sont plus proches d’elles et vis-à-vis desquelles elles tiennent à rappeler et défendre leur supériorité statutaire. Ainsi, pour des raisons qui sont indissociablement identitaires et stratégiques, elles tiennent par exemple à ce que leurs enfants grandissent dans des quartiers et fréquentent des écoles qui, pour reprendre leurs mots, « leur correspondent ».

Mais cela ne signifie pas pour autant que leurs représentations des pauvres soient neutres ou sans effet. Parallèlement au souci de distinction vis-à-vis des classes moyennes, on observe des pratiques de rejet et de repli, motivées par la crainte et le dégoût des pauvres. Par exemple, la vision que les interviewés indiens ont de leur ville demeure fortement structurée par un ensemble composite d’oppositions symboliques entre des endroits où ils se sentent à l’aise et d’autres à éviter absolument.

Ces oppositions insistent ainsi sur le contraste entre le sens de l’ordre caractérisant leur quartier et le chaos du dehors, entre les « colonies » urbaines fermées et réservées aux élites et les rues ouvertes à tout-va, entre les personnes considérées comme « civilisées » des beaux quartiers et les « rowdies » (mauvais garçons) des quartiers populaires informels… cette dernière opposition renvoyant de fait à celle entre castes supérieures et groupes de basses castes. Leurs pratiques d’évitement et de retrait conduisent donc les résidents des quartiers les plus privilégiés de la capitale indienne à délaisser les espaces véritablement publics, y compris les plus proches de chez eux.

Par contraste, dans la métropole parisienne, où aucun des quartiers les plus huppés n’est directement contigu d’espaces résidentiels populaires, la crainte de voir les pauvres perturber l’ordre local de ces espaces privilégiés est moins forte. Mais elle n’est pas inexistante, et c’est principalement lors des rares occasions où l’ordre moral propre aux beaux quartiers est perçu comme directement « menacé » par la perspective d’une mixité avec des classes populaires que l’on observe les réactions les plus péremptoires et violentes.

Dans les différentes sociétés que vous avez étudiées, les frontières entre les riches et les pauvres recoupent au moins en partie des frontières raciales ou de caste, à la fois dans les représentations des classes supérieures et dans la structuration de l’espace. Quels rôles respectifs jouent justement le racisme et le mépris de classe ? Comment se combinent-ils dans les registres de justification de mise à distance des pauvres ?

Un tiers des interviewés indiens développent une explication de la pauvreté des pauvres par la caste et le karma, en décrivant l’infériorité de naissance des groupes subalternes comme le résultat de leur démérite dans leurs vies antérieures. Si en Inde, les personnes interviewées semblent assez promptes à faire état de leurs préjugés de caste, il n’en va pas de même pour la dimension raciste des préjugés des interviewés brésiliens. On a ainsi pu remarquer qu’ils déploient de grands efforts pour éviter d’expliciter durant les entretiens les catégories raciales sur lesquelles ils s’appuient pourtant pour identifier, désigner et étiqueter les personnes qu’ils rencontrent dans l’espace public ou ailleurs.

Cet acharnement à dissimuler la racisation sur laquelle on s’appuie est en quelque sorte le pendant inverse de ce qu’observent Michèle Lamont et son équipe dans leur ouvrage comparatif Getting Respect (2016), lorsqu’ils remarquent que les Brésilien.ne.s noir.e.s soumis.es à des épisodes de discrimination ou de violence symbolique ont beaucoup de peine à entamer une confrontation car, bien souvent, la dimension raciale de l’atteinte est dissimulée ou fortement euphémisée. Les situations auxquelles ils sont exposés ne laissent ainsi que difficilement prise à la critique.

À Paris, cette euphémisation du racisme passe par des répertoires différents. Si une partie des classes supérieures s’appuie sur des arguments biologiques pour justifier qu’il y ait des « forts » et des « faibles », cela reste très minoritaire. Mais une autre forme de racisme est beaucoup plus répandue, celle consistant à essentialiser la culture de certains groupes et à en dénoncer le caractère irréductiblement arriéré qui les empêcherait systématiquement, du moins à moyen terme, de connaître toute forme de mobilité sociale ascendante.

Il s’agit donc bien de racisme (au sens large du terme), même s’il est fondé sur des préjugés culturalistes et sur ce qu’on pourrait désigner comme un processus d’ethnicisation des pauvres, plutôt que sur un processus de racialisation. C’est un racisme de l’héritage culturel plutôt que de l’hérédité supposée des pauvres, avec évidemment des cas où les interviewés nous expliquent que les deux se cumuleraient. Dans les trois pays, on observe donc une tendance très forte à racialiser (ou castéiser) les positions de classe. À tel point que pour une grande partie des interviewés parisiens, il semble exister une équivalence spontanée entre pauvres et minorités raciales.

Votre ouvrage vise à mieux comprendre les préjugés des classes supérieures envers les classes populaires précarisées. Quels sont les principales dimensions de ces représentations classistes ?

Notre travail adopte une démarche qui combine l’analyse des systèmes de représentations des pauvres par les habitants des beaux quartiers (c’est-à-dire une analyse de la façon dont ils construisent leurs discours en mobilisant certains cadrages, récits récurrents, oppositions structurales, traçages de frontières symboliques, etc.) et un recours à la comparaison internationale. L’un de ses résultats principaux est de montrer que, même si l’on observe des variations d’une ville à une autre, on retrouve dans les trois métropoles une préoccupation pour le maintien d’un ordre moral local et d’un environnement culturel caractéristiques des quartiers bourgeois, ainsi qu’une stigmatisation des pauvres en termes de péril physique et d’atteinte à la propreté. Enfin, nous montrons que dans les trois villes les habitants des beaux quartiers déploient des efforts argumentatifs pour tenter de justifier la pauvreté, c’est-à-dire d’en identifier les causes, et éventuellement les responsables.

Concernant ce dernier point, on s’est intéressé plus particulièrement à deux composantes récurrentes des discours recueillis : d’une part, les affirmations qui naturalisent la pauvreté et, de l’autre, les discours qui culpabilisent les pauvres en s’appuyant sur les idéologies du néolibéralisme et de la méritocratie. Par « naturalisation de la pauvreté », il faut entendre avant tout les discours et les idéologies qui décrètent l’infériorité naturelle et socialement inévitable de certains groupes sociaux et la supériorité, tout aussi naturelle, de certains autres. Le sort des pauvres est ainsi attribué à des déterminants individuels ou structuraux qui relèvent de lois biologiques ou génétiques, voire divines, ou d’un ordre social immuable.

À l’inverse, le néolibéralisme peut être défini, dans la continuité de l’ouvrage Social Resilience in the Neoliberal Era (2013) dirigé par Peter Hall et Michèle Lamont, comme un phénomène associant une théorie économique, une idéologie politique, une philosophie des politiques publiques et, enfin, un imaginaire social fondés sur les vertus du marché et de la compétition interindividuelle. Dans cette perspective, l’idéologie de la méritocratie doit donc être vue comme une composante, importante, du néolibéralisme. En effet, le répertoire de la méritocratie, en ce qu’il repose sur l’idée que les statuts sociaux pourraient être directement fonction des mérites respectifs des uns et des autres, est aujourd’hui l’un des plus massivement mobilisés par les élites et les classes supérieures pour justifier l’ordre social établi.

 

En quoi les formes prises par le séparatisme des classes dominantes renvoient-elles à l’histoire (économique, sociale et politique) de ces sociétés et à leurs structures de classe ? 

L’histoire des niveaux d’inégalité, des formes de domination, des rapports de classe, de la structure de l’élite, et des compromis sociaux a évidemment une forte influence sur la façon dont les catégories sociales supérieures se représentent les inégalités, cherchent à justifier leur position dominante, et perçoivent les positions subalternes. Même si l’on retrouve dans les trois villes une préoccupation commune pour le maintien d’un ordre moral local, pour la mise à distance des pauvres (préalablement stigmatisés) et pour la justification de la pauvreté, ces trois dimensions n’ont pas le même poids et se déclinent différemment dans chacun des cas.

Par exemple, les interviewés parisiens considèrent moins les pauvres comme dangereux et sales que ce n’est le cas à São Paulo, où – il faut bien le reconnaître – les taux et niveaux de violence à l’échelle de la métropole sont particulièrement élevés, la police elle-même n’étant d’ailleurs pas en reste, comme le soulignent sans ambages les derniers rapports d’Amnesty International. De même, la stigmatisation des pauvres comme sales, potentiellement malades, désordonnés et enlaidissant la ville est davantage prononcée et récurrente à Delhi.

Les expériences concrètes sur lesquelles s’appuie la perception des pauvres sont aussi différentes. En effet, comme nous le mentionnions plus tôt, les beaux quartiers parisiens (issus de siècles d’extension progressive des territoires des élites, de régulations urbaines à leur avantage, de politiques haussmanniennes, de gentrification des espaces environnants…) sont tous plus ou moins éloignés des espaces où se concentrent les classes populaires, alors que ces deux types de quartiers peuvent être contigus à São Paulo et Delhi.

Tous ces facteurs ont ainsi des effets sur le rapport général des classes supérieures aux espaces publics de leur ville. À Paris, elles en revendiquent le contrôle et souhaitent que les classes populaires soient éduquées, disciplinées et qu’on les pousse à adopter les normes d’interaction et d’urbanité de la bourgeoisie. À São Paulo, les classes supérieures se plaignent d’avoir été largement dépossédées de l’espace public, et expriment un sentiment obsidional et de repli sur leur habitation et quelques lieux choisis. Tandis que dans la capitale indienne, le fait de vivre exclusivement dans les beaux quartiers et dans quelques autres lieux soigneusement sélectionnés afin de minimiser autant que possible les interactions avec la masse des pauvres est perçu comme un comportement naturel, allant de soi et garant de l’insouciance de classe qui caractérise les plus aisés.

A Delhi et à São Paulo le rapport aux classes populaires est par ailleurs complexifié par la présence dans les résidences des riches de nombreux domestiques. Du coup, le rapport à la pauvreté est aussi structuré par le recours au paternalisme vis-à-vis des employés de maison, par des modes de domination rapprochée visant à s’assurer leur loyauté et par la situation quelque peu paradoxale mais tout à fait banale, surtout au Brésil, d’employer des pauvres pour se protéger de la masse des autres pauvres (qui peuvent être leurs cousins ou voisins dans la favela la plus proche…). Il y aurait évidemment bien d’autres dimensions et différences entre les trois villes à relever, mais on vous invite à aller lire le livre pour plus de détails !

 

Quels types d’arguments sont avancés pour expliquer l’accroissement des inégalités sociales typique de la « modernité néolibérale » ? Dans quelle mesure les personnes que vous avez rencontrées remettent-elles en cause les politiques menées et le rôle des institutions ? Est-ce que vous jugez par ailleurs que les pratiques ségrégatives des classes dominantes et les formes que prend chez elles la stigmatisation des pauvres, ont évolué avec la grande transformation néolibérale ?

Notre enquête a été réalisée à un moment donné (entre 2012 et 2014, durant des périodes où chacun des trois pays où s’est déroulée l’enquête était gouverné par le centre-gauche) et il ne nous est donc pas possible d’en tirer des conclusions en termes d’évolution sur le moyen ou le long terme. On peut néanmoins souligner que les personnes que nous avons rencontrées s’efforcent souvent de faire sens des inégalités et de la pauvreté en mobilisant conjointement la rhétorique dénonçant le caractère hérité et donc largement irrémédiable de la situation des pauvres et celle visant au contraire à les culpabiliser de ne pas être en mesure de remédier eux-mêmes à leur situation de pauvreté.

Cette articulation entre naturalisation de la pauvreté et culpabilisation des pauvres passe notamment par le fait de désigner leur supposé penchant pour la paresse comme une tare certes héréditaire, mais à laquelle ils seraient responsables de se laisser aller. À Paris, où la grande majorité des interviewés évoquent spontanément les déterminants sociaux de la pauvreté et considèrent comme évident que tous les enfants ne disposent pas des mêmes opportunités et des mêmes chances de réussite, ils n’en sont pas moins nombreux à affirmer que les adultes pauvres qui le restent manquent de volonté pour s’extraire de leur condition.

On retrouve par ailleurs dans les entretiens les critiques de l’État-Providence caractéristiques des trois approches de la rhétorique réactionnaire, telle qu’analysée par Albert Hirschman. L’aide aux pauvres serait à la fois ou alternativement : sans effet véritable sur le problème qu’elle cherche à résoudre (rhétorique de l’inanité), perverse car désincitant les individus à faire des efforts (rhétorique de l’effet pervers), et dangereuse et déstabilisatrice pour l’équilibre des finances publiques et donc pour l’État lui-même qu’elle risquerait de pousser vers le défaut de paiement (rhétorique de la mise en péril). En revanche, l’idée qu’une distribution structurellement injuste des richesses produites par les économies contemporaines puisse être l’une des causes de la pauvreté et des moindres opportunités de réussite dont pâtissent les classes populaires n’est absolument jamais évoquée. Tout comme n’est donc jamais abordée la possibilité d’y remédier.

Au final, l’un des résultats peut-être les plus frappants, c’est qu’il ressort de notre enquête que les habitants des beaux quartiers ont très souvent la conviction de savoir précisément ce que vivent les pauvres, alors même qu’ils sont complètement étrangers à la vie quotidienne de ces derniers et ne les côtoient pratiquement pas (surtout à Paris). Les riches qui vivent dans les plus beaux quartiers sont convaincus de savoir ce qui motive les pauvres, ce qu’ils pensent, ce qu’ils ressentent… Ils s’appuient pour ce faire sur des récits et des lieux communs rendant compte des raisons pour lesquelles les pauvres sont et/ou restent pauvres (au premier rang desquels figurent la dénonciation de l’assistanat évoquée plus haut et la dichotomie entre « bons » et « mauvais » pauvres).

La diffusion de tels répertoires est facilitée par la sociabilité en vase clos qui prédomine au sein de ces quartiers. La ségrégation résidentielle va en effet de pair avec une ségrégation scolaire, une ségrégation en termes de sociabilité, de pratiques associatives, etc. Cette existence autocentrée, en partie motivée par la crainte des pauvres, conduit ainsi à son tour, en une sorte de cercle vicieux, à l’autonomisation et à la perpétuation d’une vision déréalisée et stigmatisante des pauvres.

Entretien réalisé par Séverine Chauvel et Ugo Palheta.

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redaction

Fri, 21 Sep 2018 11:06:37 +0200

À lire un extrait de La légitime défense, de V. Codaccioni

Vanessa Codaccioni, La légitime défense. Homicides sécuritaires, crimes racistes et violences policières, Paris, CNRS Éditions, 2018.

Extrait du chapitre 4 : « Un Far West français » (p. 144-154)

La quasi-totalité des affaires de légitime défense implique des hommes. Ce sont les hommes qui tuent ou blessent et invoquent la légitime défense, mais aussi des hommes qui sont victimes de cet usage privé de la violence. Si les femmes tuent peu dans le cadre de la légitime défense – ou ne tentent pas de qualifier leur crime comme un acte d’autodéfense – elles ne sont jamais victimes de « meurtres défensifs ». Cette faible détermination du critère du genre dans le cadre des cas judiciaires évoqués peut s’expliquer par le virilisme propre aux actes d’autodéfense – c’est l’homme qui protège la famille et ses biens – tout comme par la nature du port et de l’utilisation d’armes, essentiellement masculine. Là encore, ce sont les hommes qui achètent des armes, qui pratiquent la chasse ou qui sont membres de clubs de tir, seuls moyens légaux pour en détenir, quand les femmes sont incitées à se protéger par l’achat de bombes lacrymogènes ou de parapluies… De l’autre côté de la séquence violente, ce phénomène s’explique également par la moindre proportion des femmes parmi le groupe des délinquants, ceux qui volent, qui agressent ou qui cambriolent, ce qui joue à la fois sur la perception de leur degré de dangerosité et sur leur exposition aux réactions violentes. Aussi, de tous les cas d’homicide « d’autodéfense » médiatisés entre le milieu des années soixante-dix et le début des années quatre-vingt-dix, un seul implique une femme. Il s’agit de l’affaire de « la boulangère de Reims » : le 12 février 1989, Marie-Joëlle Garnier, boulangère, tue Ali Rafa, 23 ans, fils d’un harki, qui s’était introduit avec d’autres jeunes hommes à 6h du matin dans sa boulangerie. Ces derniers lui ayant, selon ses dires, volé des pains au chocolat, elle se saisit d’une carabine et tue Ali Rafa d’une balle dans la tête, avant d’être inculpée d’homicide volontaire. Défendue par l’avocat Henri-René Garaud, elle invoque, pour expliquer son geste, la légitime défense (elle sera acquittée[1]). Il y a donc bien des femmes qui blessent grièvement et tuent dans le cadre d’un vol ou d’une agression, puis évoquent ce fait justificatif pour éviter la répression. Mais la variable explicative ici n’est pas tant le sexe que la catégorie socio-professionnelle, cette dernière déterminant à la fois la possibilité de faire usage de son arme pour protéger ses biens et celle d’être défendue par les avocats qui vont plaider la légitime défense.

En effet, d’ordinaire, l’homicide est le propre de jeunes adultes inactifs, sans emploi ou précarisés, et déjà engagés dans des activités criminelles ou délinquantes. Ici à l’inverse, les auteurs de meurtre dits « défensifs » sont des travailleurs « d’âge mûr » et étrangers à toute forme de criminalité. En l’occurrence, la catégorie socioprofessionnelle la plus représentée est celle des commerçants et des artisans. Les auteurs d’homicide « défensif » sont propriétaires d’un bar, d’un hôtel, d’un garage, d’une bijouterie, d’un magasin de vente de matériel vidéo ou audio, d’une pâtisserie ou d’une boulangerie. A eux seuls, les commerçants et artisans représentent plus de la moitié des inculpés des grandes affaires de légitime défense de la période concernée[2], cette observation étant confirmée par les cas publicisés plus récents, comme celui du bijoutier de Nice en 2013[3].

Cette surreprésentation des indépendants dans les affaires de légitime défense trouve plusieurs types d’explications, qui tiennent à la fois au type de commerces qu’ils ont en gérance ou dont ils sont propriétaires, et qui peuvent être des lieux propices aux vols ou aux agressions, mais également à leur rapport à l’insécurité et à la délinquance. Ainsi, pour ce qui est des propriétaires ou des gérants de bars ou d’hôtels, la probabilité de passages à l’acte violents est démultipliée par les relations sociales qui s’y nouent, empruntes de camaraderies masculines et virilistes, et de comportements possiblement agressifs liés à la consommation d’alcool. Parmi les cas les plus médiatisés citons celui de Guy Schneider, propriétaire d’un bar à Verdun qui, le 21 août 1977, abat Silas Bastien, un « métis de 22 ans » faisant figure « d’épouvantail » pour l’opinion locale[4] et qui, ivre, était en train d’agresser deux consommateurs et sa femme (il l’aurait saisie par les cheveux). Inculpé d’homicide volontaire, il est écroué à Bar-le-Duc. Moins de trois mois plus tard (1er novembre), Henri Lieutaud, 57 ans, sous-brigadier à la retraite et gérant d’un bar dans la banlieue lyonnaise, tue Charles Morel, 40 ans, ancien légionnaire qui le « rackettait et courtisait sa femme ». L’autre grande affaire politisée par l’association Légitime Défense est celle du cafetier Michel Godard qui, le 5 décembre 1976, tue d’un coup de fusil Jean-Jacques Pinot, 26 ans, qui brisait les vitres de son café. Trois ans plus tard le même type d’homicide se produit lorsque Jean-Claude Tuduson tue d’une balle dans le dos Manuel dos Santo, le 1er janvier 1980, lui aussi en train de briser les vitres de son café. L’avocat Garaud, qui défend ces cafetiers, écrit dans ses mémoires pour justifier la thèse de la légitime défense, qu’il plaide lors de chaque affaire de ce type : « Le métier de cafetier-restaurateur est sans doute le plus exposé. Le bistro c’est le salon populaire, pour pas cher, tout le monde y vient, la difficulté est de contenir les buveurs qui peuvent se révéler dangereux ». Propices aux disputes interpersonnelles, aux bagarres et aux règlements de compte non seulement entre délinquants mais également entre des cafetiers pour la plupart armés et leurs racketteurs, les lieux de consommation d’alcool peuvent dès lors être, au regard de la dangerosité supposée des buveurs et de la nécessaire protection des clients, des lieux d’homicides « défensifs ».

Quant aux autres petits patrons et travailleurs indépendants, qu’ils soient bijoutiers, boulangers, vendeurs de matériel vidéo ou garagistes, ce sont les catégories socio-professionnelles les plus susceptibles d’être touchées par les atteintes aux biens, et plus précisément, par les cambriolages et les vols dans leur magasin. L’indistinction entre leur commerce et leur lieu d’habitation – ils vivent le plus souvent au-dessus de leur bar, de leur garage ou de leur pâtisserie – augmente d’ailleurs la probabilité d’être victime d’un vol mais aussi la crainte de la délinquance mineure. Certains d’entre eux ont déjà été volés, cambriolés ou agressés dans leur commerce, une succession de précédents qui joue tout autant comme facteur de radicalisation dans la gestion des face à face avec des voleurs[5] que comme élément justifiant a posteriori l’usage létal et mortel de la violence. Ils sont d’ailleurs les plus enclins à adhérer aux thèses répressives et sécuritaires diffusées par Légitime Défense, et en particulier à celle du droit de défendre ses biens par les armes.

Enfin, une dernière catégorie d’auteurs d’homicide est particulièrement médiatisée à partir de la fin des années soixante-dix : celles des policiers, des vigiles, des agents de surveillance ou des « videurs » de boîte de nuit. Bien évidemment, ces derniers n’appartiennent pas au même corps de métier et n’ont pas les mêmes missions : les premiers ont une mission de maintien de l’ordre public, les autres doivent assurer la sécurité de lieux ou d’entreprises privées. Néanmoins, ces différents acteurs ont pour point commun d’exercer des « métiers d’ordre » dont les pratiques et les règles sont régies par le droit, la loi et l’État, et qui peuvent être amenés à porter des armes et à faire usage de la force létale. En ce qui concerne les agents des forces de l’ordre, le recours à la légitime défense pour justifier un homicide n’est pas conjoncturel. Ce dernier est en effet intrinsèquement lié aux conditions d’utilisation de leur arme à feu : « L’utilisation d’une arme à feu par un policier est un acte grave, lit-on dans le Mémento du gardien de la paix de 1985 dont les dispositions sont restées inchangées. Dans une action individuelle, vous ne pouvez utiliser votre arme que dans le cas de légitime défense de vous-même ou d’autrui : il faut une agression injustifiée contre une personne, il faut une attaque caractérisée et non une simple crainte d’une éventuelle violence, il faut que cette attaque, cette menace soient actuelles ou imminentes et entraînent la nécessité immédiate de se défendre. Lorsque le danger est passé, il n’y a plus légitime défense (fuyard). Il faut que la défense soit proportionnée à l’attaque : l’usage de l’arme à feu suppose que l’attaque soit portée avec un objet coupable de procurer la mort ou des violences physiques graves ». Autrement dit, les agents des forces de l’ordre ne peuvent faire usage de leur arme que dans le cadre de la légitime défense, une légitime défense relativement encadrée puisque, pour être reconnue, celle-ci doit, comme pour les particuliers, réunir au moins trois conditions : l’immédiateté de la menace, sa gravité, et la proportionnalité. Et précisément, ce que l’on appelle les « bavures policières », euphémisme pour décrire une violence policière meurtrière, sont le plus souvent des cas d’usage des armes à feu en dehors du cadre de la légitime défense, c’est-à-dire des cas où les policiers se sont « trompés » de cibles, ont abattu un fuyard, n’étaient pas directement menacés, tout comme les gens qu’ils déclarent a posteriori avoir voulu protéger.

Hormis les cas des brigadiers Marchaudon et Marquet évoqués précédemment, de nombreuses « bavures policières » sont particulièrement publicisées et suscitent des indignations croisées à partir des années soixante-dix. C’est par exemple le cas de l’affaire Patrick Evra, un gardien de la paix motocycliste qui, le 13 mars 1978 à Paris, vide son chargeur sur une voiture, tuant deux frères qu’il avait pris pour des malfaiteurs : Alain et Bernard Chaussin[6]. Laissé en liberté, placé sous contrôle judiciaire, il est inculpé de « coups et blessures volontaires ayant entraîné la mort sans l’intention de la donner » tandis que le père des frères Chaussin demande la requalification des faits en « homicide volontaire »[7]. Mais le cas le plus connu à l’époque des faits est celui du CRS Gilles Burgos qui, dans la nuit du 4 au 5 juillet 1986, abat Loïc Lefèvre, en train de fuir un contrôle policier[8]. Quelques heures plus tard, la Préfecture de police de Paris publie un communiqué indiquant que Gilles Burgos a agi en « état de légitime défense » tandis que ce dernier, défendu par Henri-René Garaud et placé sous contrôle judiciaire, est laissé en liberté.

Ces « déviances policières » sont historiques et fréquentes, et doivent à un ensemble de facteurs déjà bien analysés par les spécialistes de la police. Il en va ainsi des facteurs individuels de l’agent (son âge, son sexe, son niveau de diplôme, sa couleur de peau), des facteurs liés à la situation et au déroulement de l’intervention comme le niveau d’informations reçu, le degré de crainte d’une menace, la nature du lieu (public ou privé), la cible et la raison de l’intervention, ou encore la perception d’un possible discrédit ou déshonneur causé par le « contradicteur »[9]. Plus généralement, ce que Fabien Jobard nomme « les conditions situationnelles du passage à l’acte », comprenant la perception de l’environnement par le policier mais aussi son équipement et le type d’armes, sont déterminantes[10]. Dans certaines périodes de crise, les injonctions à la brutalité ou à la répression de la hiérarchie policière doivent aussi être prises en compte, comme le montrent les massacres du 11 octobre 1961 ou, le 8 février 1962, de Charonne. Révélateur d’une violence d’État, ces crimes policiers sont dès lors des « événements hors norme » qui visibilisent une violence quotidienne et banale inscrite dans des répertoires policiers règlementés[11].  Néanmoins ce qui change dans la période étudiée est leur publicisation accrue, en partie induite par leur inscription politique et médiatique dans la série plus large des « affaires de légitime défense » mais aussi par une sensibilité croissante à tout type de violences, policières incluses.

Plus conjoncturelle en revanche est la multiplication des homicides dits « défensifs » commis par des vigiles ou des employés de société de gardiennage et de sécurité. Celle-ci doit aux conditions mêmes de la construction de cette nouvelle catégorie socioprofessionnelle naissante et peu réglementée. Une circulaire du 24 février 1967 tente d’encadrer leurs activités, spécifiant par exemple la manière dont ils doivent se distinguer des policiers. D’abord, si les vigiles doivent clairement être identifiables (par un vêtement ou un insigne spécifique), leur uniforme et leur carte professionnelle ne doivent pas ressembler à celle de la police. De la même manière, et pour tenter de dépolitiser ce secteur dans lequel se recrutent d’anciens membres du SAC (Service d’Action Civique), de l’OAS (Organisation Armée Secrète) ou d’officines violentes[12], cette circulaire tente d’influencer le recrutement d’agents « au-dessus de tout soupçon », en conseillant aux sociétés de gardiennage d’employer d’anciens gendarmes ou des militaires en retraite. Or, dans les années soixante-dix, la plupart des agents de société de gardiennage sont recrutés à partir de deux « viviers » principaux. Ce sont soit des étudiants ou des retraités qui trouvent dans ces emplois non qualifiés un débouché professionnel et un moyen d’obtenir rapidement des ressources financières, soit des « nostalgiques » des guerres coloniales ou des candidats ayant échoué aux concours de la fonction publique, et qui voient dans la possibilité de porter une arme l’occasion d’incarner une « autorité » et une source d’honneur.

Cette question de la détention et du port d’armes, l’une des plus problématiques du secteur car elle débouche sur de nombreux incidents mortels. Certaines sociétés de gardiennage et de sécurité forment leurs propres agents, en leur apprenant l’usage des armes et en leur enseignant les conditions d’exercice de la légitime défense et son champ d’application[13]. Mais certaines ne prévoient aucune formation et leur activité ne consiste qu’au recrutement de garde du corps ou de « gros bras » envoyés dans des entreprises en grève, des configurations « à risque » qui peuvent déboucher sur des violences mortelles. C’est ce qu’il se passe au sein des Etablissement Pirault et fils à Epône (Yvelines) : le 10 novembre 1984, alors que les ouvriers, pour la plupart turcs, sont en grève pour protester contre leur licenciement ou réclamer des mois de salaire non payés, l’agent de surveillance Jacques N’Dzana, un camerounais de 28 ans, tire au fusil à pompe sur l’ouvrier communiste Kemal Ozgul qui meurt sur le coup. Immédiatement lu dans le champ politique à travers une grille de lecture politico-syndicale et réinscrit dans la lignée des cas de répression patronale comme le montrent les références constantes à l’affaire Pierre Overney[14], cet homicide devient l’une des grandes affaires de légitime défense de la décennie quatre-vingt. Un ample mouvement de solidarité en faveur de la victime est engagé par la CGT et d’autres syndicats, organisations ou associations (CFDT, FO, LDH) tandis que de nombreuses personnalités politiques, socialistes et communistes mais pas seulement, publicisent leur indignation. Le climax de la politisation de l’affaire est atteint lorsque le Président de la République, François Mitterrand, va s’incliner le 12 novembre 1984 devant la dépouille mortelle de Kemal Ozgul à l’Institut médico-légal de Paris. Après avoir dénoncé la « violence qui gagne du terrain », le chef de l’État poursuit : « Je suis venu m’incliner devant ce corps parce que je suis Président de la République française, et j’entends que la France soit avec moi présente[15] ». Néanmoins, de telles mobilisations sont extrêmement rares, d’une part parce que les victimes et leurs familles ne disposent pas des ressources favorables à l’émergence de mouvements de soutien comme ici des ressources politiques, et d’autre part parce que le propre de ces affaires de légitime défense est d’invisibiliser les victimes d’homicide, notamment lorsqu’il s’agit de jeunes marginaux, précarisés et, souvent, issus de l’immigration maghrébine.

Crédit photo : Vincent Feuray.

Notes

[1] Cf. Chapitre 6.

[2] Dans notre corpus, ils représentent quinze cas sur vingt-huit où la profession du tireur est connue.

[3]

[4] Le Monde, 23 août 1977.

[5] Sébastien Roché, « Expliquer le sentiment d’insécurité : pression, exposition, vulnérabilité et acceptabilité », Revue française de science politique, n°2, 1998, pp. 274-305).

[6] Le Monde, 16 mars 1978.

[7] Le Monde, 17 mars 1978.

[8] Le Monde, 9 juillet 1986.

[9] Fabien Jobard, Jacques de Maillard, Sociologie de la police. Politiques, organisations, réforme, Paris, Armand Colin, 2015, p. 55 et suivantes.

[10] Fabien Jobard, Bavures policières ? La Force publique et ses usages, Paris, Éditions La Découverte, 2002, p. 235.

[11] Comme l’a montré Alain Dewerpe pour le massacre de Charonne : Charonne, 8 février 1962, Paris, Gallimard, 2006, 897 p.

[12] Daniel Warfman, Frédéric Ocqueteau, La sécurité privée en France, Paris, Presses Universitaires de France, 2011, p. 16 et 17.

[13] Le Monde, 9 mai 1979.

[14] Pierre Overney est militant gauchiste abattu le 25 février 1972 par le vigile des usines Renault Billancourt Antoine Tramoni.

[15] Le Monde, 14 novembre 1984.

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redaction

Thu, 20 Sep 2018 11:00:28 +0200

Le communisme de Weimar comme mouvement de masse. Entretien avec Ralf Hoffrogge

Dans cet entretien, l’historien allemand Ralf Hoffrogge propose une synthèse des débats historiographiques autour du mouvement communiste sous la République de Weimar – à partir d’un ouvrage co-dirigé avec Norman LaPorte. Des débats autour de la stratégie du Front Unique aux positions de l’opposition de gauche du KPD, Hoffrogge – dont l’ouvrage sur Richard Müller vient d’être traduit en français, aux éditions Les Nuits rouges – propose un tour d’horizon des grandes tendances historiographiques dans l’approche de l’un des mouvements ouvriers les plus importants de l’Europe de l’entre-deux guerres.

Ralf  Hoffrogge est chercheur associé à l’Institut des mouvements sociaux (Université de la Ruhr à Bochum). Son principal champ de recherche est l’histoire du mouvement ouvrier allemand et en particulier les biographies de militants ouvriers. En 2008, il a publié une biographie de Richard Müller (1880-1943), figure de proue de la Révolution allemande de 1918, récemment traduite sous le titre Richard Müller. L’Homme de la révolution de novembre 1918 (éditions Les Nuits Rouges, 2018). Sa dernière publication est une biographie de Werner Scholem, frère de Gershom Scholem et membre du Reichstag allemand : A Jewish Communist in Weimar Germany – The Life of Werner Scholem (1895-1940) (Brill Publishers Leiden 2017, le livre broché sortira chez Haymarket Press cette année). En ce moment, Hoffrogge travaille sur une étude comparative des syndicats de la métallurgie allemands et anglais.

Le livre que tu as coordonné avec Norman Laporte, Weimar Communism as Mass Movement, 1918-1933 (Lawrence and Wishart, 2017) se penche sur une période historique relativement longue. Comment avez-vous décidé des thèmes traités dans le livre ?

Le livre s’intéresse aux dernières recherches disponibles sur le communisme allemand. Mais en dehors de la chercheuse française Constance Margain, qui a écrit un chapitre sur les syndicats communistes de marins, toutes ces études n’étaient disponibles qu’en allemand – seuls des spécialistes pouvaient y avoir accès, ce qui est dommage. Car il y a encore beaucoup de choses à découvrir : en raison de l’ouverture des archives jusqu’alors fermées, à Moscou et à Berlin-Est en 1989, nous en savons bien davantage à présent sur le mouvement communiste en Allemagne.

Tandis qu’une première vague de recherches s’étaient penchées sur la RDA et son parti au pouvoir après 1949, le SED, les années 2000 ont connu l’essor de recherches sur le communisme pendant la République de Weimar. Ces années ont vu l’exhumation de faits et perspectives inconnus auparavant : les études sur l’aile gauchiste du parti qui s’est opposée à Staline, des études sur le KPD et les agriculteurs, des biographies de dirigeants tels qu’Ernst Meyer ou Ruth Fisher, la première femme à avoir dirigé un parti de masse en Allemagne. Nous voulions rendre ces formidables études accessibles à un public international.

Une question importante soulevée dans ce livre est celle de la politique du front unique du KPD. Pourrais-tu expliquer dans quelle mesure le front unique n’était pas qu’une sorte de Realpolitik mais également un moyen d’affaiblir le SPD en « démasquant » celui-ci ?

Ernst Mayer, l’un des dirigeants du KPD, qui a inventé cette approche, la désignait par le concept de « revolutionäre Realpolitik » – Realpolitik révolutionnaire. Florian Wilde a écrit un chapitre sur ce point dans notre livre. Il ne s’agissait pas tellement de « démasquer » le SPD – le « démasquage » était une adaptation assez vulgaire de ce schéma. Il s’agissait en réalité de formuler des revendications qui puissent être crédibles pour les ouvriers, et non pas utopiques, mais dépassant le syndicalisme contemporain. Cela comprenait des luttes salariales offensives mais également d’autres revendications – par exemple un référendum pour exproprier la noblesse allemande en 1924.

La révolution avait pris le pouvoir politique aux aristocrates, mais pas leur grand nombre de titres fonciers et autres propriétés. Cette campagne était républicaine et non communiste, mais elle s’en prenait à la propriété privée. Celle-ci allait donc au-delà du seul cadre des luttes dans lesquelles les dirigeants sociaux-démocrates étaient prêts à s’engager. Ainsi, l’idée originale d’un front unique ne consistait ni en une union défensive contre le fascisme ni en un effort sectaire pour « démasquer » le SPD par une propagande éclairée. La perspective initiale était d’enclencher des luttes ouvrières par le bas, qui puissent faire bouger l’ensemble de la sphère politique vers la gauche.

Comme Norman Laporte et toi l’écrivez dans l’introduction, le KPD n’était pas un parti prolétarien uniquement d’un point de vue idéologique, mais également d’un point de vue sociologique, alors que la majorité de la population vivait dans les campagnes. Pourrais-tu revenir sur les conséquences politiques de cet aspect du KPD ?

L’urbanisation était forte, même dans la République de Weimar, et les décisions politiques étaient prises dans les villes. Néanmoins, l’électorat était disséminé dans les campagnes et était bien plus conservateur. On peut donner l’exemple de la Révolution allemande – une révolte dans les villes, dominée par des revendications socialistes. Mais les premières élections, en 1919, n’ont pas abouti à une majorité de gauche. Des partis religieux, comme le Zentrum, arrivaient à organiser les ouvriers dans une perspective conservatrice. Ils dominaient le milieu rural, l’Église y faisait toujours figure d’autorité, tout comme le Reichslandbund. Cette organisation était dirigée par de grands propriétaires mais représentait symboliquement les petits agriculteurs et les campagnes dans leur ensemble.

Le KPD, comme le SPD auparavant, n’a jamais réellement eu accès à ces milieux ruraux. À l’Est, où il y avait de grands domaines, beaucoup d’agriculteurs pauvres ont quitté la campagne pour la ville et sont devenus des prolétaires, les nouveaux arrivants étaient des ressortissants étrangers – ils ne pouvaient pas voter et des campagnes racistes, contre les ouvriers polonais, ont réussi à ce que les électeurs allemands restent alignés sur un agenda conservateur. Les petits agriculteurs dominaient à l’Ouest et dans le Sud. Mais ils se percevaient comme des exploitants et certainement pas comme faisant partie de la classe ouvrière.

Cet aspect était renforcé par l’économie de guerre de la Seconde Guerre mondiale : les campagnes devaient nourrir les villes, une économie planifiée était synonyme de bas prix et de pertes de profits pour les agriculteurs. C’est là qu’a pris racine un sentiment anti-urbain que l’Église et les conservateurs étaient prêts à exploiter. Le KPD n’a jamais réellement saisi ces dynamiques, pas plus que le SPD d’ailleurs.

Le chapitre que tu as écris dans le livre porte sur l’opposition d’extrême-gauche à Berlin entre 1921 et 1923. Pourrais-tu expliquer quelle était la position de cette opposition sur le front unique et en quoi celle-ci était liée à une position antinationaliste ?

L’opposition de gauche, telle qu’elle se dénommait elle-même, avait peur que le KPD ne perde son « visage communiste » lorsqu’une première version du front unique a été discutée en 1921-22. Ils avaient à l’esprit des figures comme Paul Levi, un ancien dirigeant du parti qui avait quitté le KPD et rejoint les sociaux-démocrates après une insurrection ratée en 1921. L’aile gauche craignait qu’il ne devienne un modèle à suivre pour l’ensemble du parti, par conséquent, ils se sont opposés à toute perspective de rapprochement avec les sociaux-démocrates. Ils méprisaient le SPD pour sa « politique de coalition » – des coalitions avec les partis chrétiens et libéraux. Au lieu de cela, l’aile gauche du KPD espérait qu’une nouvelle révolution éclate sous peu.

Il s’agissait également d’une scission majeure au sein de l’aile modérée du KPD : leurs partisans d’une « Realpolitik révolutionnaire », tels qu’Ernst Meyer par exemple, avaient pris conscience que la révolution était terminée, ils ont donc inventé la stratégie du front unique comme une stratégie à long terme. Mais l’aile gauche a rejeté celle-ci, espérant bâtir une avant-garde bolchévique, un petit noyau pouvant guider les masses au cours de l’inévitable prochaine crise qui mènerait à une nouvelle révolution. Cet espoir était intimement lié à l’idée d’une révolution mondiale. C’est pourquoi l’aile d’extrême gauche du KPD était très internationaliste et souvent même anti-nationaliste. La gauche communiste détestait le SPD non seulement à cause de leurs compromis, mais également en raison du tournant nationaliste pris en 1914, avec le soutien à la guerre du Kaiser. Selon eux, la guerre et les compromis de classes étaient intimement liés – c’est pourquoi ils ne pouvaient accepter le front unique.

Deux chapitres se penchent notamment sur le rapport du KPD avec les syndicats. Pourquoi avoir choisi de consacrer toute une partie du livre à ce sujet ?

Tout simplement parce que le front unique, qui impliquait un travail au sein des syndicats, n’a jamais pris racine dans le communisme allemand. Le KPD n’a jamais eu de politique cohérente concernant le syndicalisme (trade-union) : en 1919, le KPD était principalement syndicaliste (syndicalist), nombre de ses membres formaient de nouvelles organisations syndicales (unions) contre les fédérations dominées par le SPD. Mais dans le même temps, un autre groupe d’ouvriers communistes est resté au sein des vieilles fédérations – contrairement à la France, les syndicats ne se sont pas scindés sur des questions politiques.

Après quelques années, les communistes allemands ont abandonné cette stratégie duelle infructueuse. En 1924, le KPD a demandé à ses membres de rejoindre les syndicats sociaux-démocrates et de travailler au sein de ceux-ci. Il y a eu quelques succès, mais dès 1928, le KPD a pris un virage à gauche et a, de nouveau, commencé à mettre sur pieds des « syndicats rouges » purement communistes. Pour la majorité des syndicats, il était désormais aisé de les dénoncer, arguant du fait que les communistes divisaient et détruisaient l’unité de la classe ouvrière.

Néanmoins, les « syndicats rouges » jouissaient d’un véritable soutien durant la récession économique des années 1930. Alors que des recherches plus anciennes affirment que ces syndicats étaient des machines-outils de Moscou, les essais de Stefan Heinz et de Constance Margain publiés dans notre livre démontrent qu’il y a eu un moment de radicalisation au sein des syndicats rouges – bien qu’il n’ait jamais eu de soutien de masse ou conquis l’hégémonie.

Un point extrêmement intéressant concerne l’attitude de certaines figures du KPD envers l’« approche Schlageter » ainsi qu’envers le nationalisme et l’antisémitisme. Pourrais-tu revenir sur cette question ?

L’ « approche Schlageter » a été nommée d’après un sympathisant nazi ayant saboté des trains français transportant du charbon en 1923 –  la France avait saisi les mines de charbon dans la région de la Ruhr, le charbon étant pris comme réparation pour la Première Guerre mondiale. L’extrême droite a mis sur pied des groupes paramilitaires pour en saboter le transport et Schlageter a été exécuté par les Français pour y avoir participé.

Inspiré par Karl Radek, un expert allemand du Komintern, le KPD avait lancé une campagne nationaliste qui, d’une part, mettait en garde contre la montée du fascisme, mais de l’autre, saluait la « bravoure » de Schlageter. L’idée était de gagner des sympathisants fascistes à la cause communiste. Mais cela n’a jamais marché – en acceptant le cadre nationaliste, les communistes avaient laissé le débat à la droite. Cette approche a donc été abandonnée après quelques semaines. Mais celle-ci est toujours débattue aujourd’hui, souvent citée comme preuve du nationalisme, voire même de l’antisémitisme, qui serait à la racine du KPD.

C’est absurde, car la ligne Schlageter n’a duré que quelques semaines. Mais j’ai également découvert de nouvelles preuves selon lesquelles la gauche communiste, avec des personnalités telles que Werner Scholem ou Max Hesse, s’est âprement opposée à la ligne Schlageter. Selon eux, tout appel à l’unité nationale était une trahison de la lutte des classes internationale – leur opposition au front unique comprenait une forte opposition au nationalisme allemand. Mais l’essentiel de cette critique n’a jamais été rendue publique. À cause de la discipline du parti, elle a uniquement été discutée dans des débats internes qui ont été enfouis dans les archives.

Si l’on prend ceci en compte, il devient évident que la ligne Schlageter n’était pas partagée par l’ensemble du parti et qu’elle était fortement contestée.

Quelle influence le KPD a-t-il eu sur les artistes durant l’entre-deux guerres ? Le chapitre de Fredrik Petersson[1] sur Willi Münzenberg est fascinant. Dans quelle mesure les questions esthétiques croisaient-elles celles de la propagande au sein du KPD ?

Le chapitre de Petersson montre le vif internationalisme défendu par Münzenberg, qui était le cerveau derrière l’agitation de l’Internationale communiste (IC) contre le colonialisme et le racisme, il a amené des travailleurs et militants d’Afrique, d’Inde, mais également des ouvriers noirs des États-Unis, à écrire pour ses journaux, conquérant ainsi une audience de masse en Europe.

Münzenberg avait compris que son message avait besoin d’une nouvelle esthétique – il travaillait étroitement avec des artistes et des graphistes d’avant-garde, comme John Heartfield. Les couvertures de son journal sont des œuvres d’art intemporelles, qui continuent d’influencer notre perception de l’Allemagne de Weimar. Mais la direction du KPD n’était pas tellement avant-gardiste – si l’on regarde le journal Rote Fahne et qu’on le compare aux journaux de Münzenberg, il était bien plus conventionnel, moins expérimental.

Finalement, c’est ce conservatisme culturel qui dominait. Dans son article sur le communisme et la littérature, Ben Fowkes montre que le « réalisme socialiste » est devenu de plus en plus dominant au début des années 1930, affaiblissant la position d’écrivains plus indépendants au sein du mouvement littéraire du KPD.

Tu as également écrit une biographie politique de Werner Scholem, récemment traduite en anglais. Quel a été le rôle de Scholem dans la « bolchévisation » du KPD ?

Scholem était un personnage paradoxal : représentant la bolchévisation tout en étant un fervent opposant à la stalinisation. Il était l’un des protagonistes de la gauche communiste. En 1924-1925, Scholem faisait partie d’une direction de gauche du parti qui a remplacé l’ancien centre du parti. Bien que la charismatique Ruth Fischer était la dirigeante officielle du parti, Scholem était à la tête de l’appareil de parti – et il a orchestré une campagne de « bolchévisation » qui a déplacé la position de tous les partisans du front unique.

Il prônait une Révolution bolchévique mondiale – pour lui, la gauche ne servait qu’à se débarrasser de l’ancienne direction, mais Staline ne voulait clairement pas de communisme allemand indépendant. Il s’est donc débarrassé de Fischer et de Scholem, et Ernst Thälmann, qui était bien plus obéissant vis-à-vis de Staline, a été mis en place. Scholem et Fischer sont donc entrés dans l’opposition, les gauchistes ayant été les premiers à critiquer le « stalinisme » – un terme encore inconnu à l’époque. Mais le tragique a été qu’en purgeant la droite par la « bolchévisation » du KPD, la gauche communiste a également préparé le terrain à la purge de la gauche par Staline. Ils se sont fait battre par leurs propres méthodes autoritaires.

Quels sont les manques concernant la recherche sur le KPD durant la période de Weimar selon toi ?

Norman LaPorte et moi avons déterminé certains programmes de recherche – nous pensons tous les deux que la division ville-campagne mérite davantage d’attention, tout comme de petites villes qui ont souvent favorisé la droite – bien qu’à certains endroits le communisme ait eu des bastions locaux. Il n’y a pas eu beaucoup de recherches sur ce point. Bien que les études sur le communisme aient pris leurs distances avec l’idée selon laquelle le Comintern était un bloc monolithique, il n’y a que peu d’études localisées sur les dynamiques sociales du communisme allemand. Comment les cellules locales du parti fonctionnaient-elles, de quelle manière le stalinisme a-t-il modifié des choses sur le terrain et de quelles façons ?

En parlant du local, il serait également intéressant d’en savoir plus sur la manière dont des communistes locaux interagissaient avec la politique mondiale – il y a, désormais, davantage de recherches sur Münzenberg et ses activités anticoloniales, mais pas tellement sur la base de ces campagnes, sur l’écho des agendas anticoloniaux et anti-impérialistes dans le milieu communiste.

Entretien mené par Selim Nadi. Traduit de l’anglais par Sophie Coudray et Selim Nadi.

[1] En français, on peut notamment lire cet entretien avec Fredrik Petersson, « Willi Münzenberg, la Ligue contre l’impérialisme et le Comintern », Période, http://revueperiode.net/willi-munzenberg-la-ligue-contre-limperialisme-et-le-comintern-entretien-avec-fredrik-petersson/

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redaction

Wed, 19 Sep 2018 13:17:15 +0200

À lire un extrait de Changer le monde, changer sa vie. Enquête sur les militantes et les militants des années 1968 en France

Olivier Fillieule, Isabelle Sommier, Sophie Béroud, Camille Masclet et le Collectif SOMBRERO[1], Changer le monde, changer sa vie. Enquête sur les militantes et les militants des années 1968 en France, Paris, Actes Sud, 2018.

Cinquante ans après Mai 1968, que sont les militants devenus ? Après avoir jeté toutes leurs forces dans la bataille, cru souvent en l’imminence d’une révolution, suspendu longtemps leurs investissements scolaires, professionnels, voire affectifs pour « faire l’histoire », comment ont-ils vécu l’érosion des espoirs de changement politique ?

La force de ce livre tient à un triple déplacement du regard – de Paris aux régions, des têtes d’affiche aux militants ordinaires, de la crise de mai à la séquence historique 1966-1983 – autant qu’à la richesse du matériau exploité : un dépouillement d’archives le plus souvent inexplorées, comme les documents déclassifiés des Renseignements généraux et des centaines de récits de vie recueillis à Lille, Lyon, Marseille, Nantes et Rennes auprès de militants des syndicats ouvriers, des gauches alternatives et du mouvement féministe.

Cette mosaïque d’histoires constitue la chair de ce livre et permet de brosser un portrait non impressionniste des soixante-huitards, de leur carrière professionnelle, de leur vie affective, de la continuité de leurs engagements, apportant des réponses enfin étayées aux questions suivantes : la vie des soixante-huitards a-t-elle été bouleversée ou simplement infléchie par le militantisme corps et âme des années 1970 ? En ont-ils tiré profit ou le déclassement sociaux fut-il le prix à payer ? Face aux convictions politiques d’antan, les militants font-ils figure d’apostats ou sont-ils toujours ancrés dans un rapport critique au monde social ? Peut-on dire qu’il existe une génération 68 ou n’est-ce qu’un mythe recouvrant d’un voile épais une hétérogénéité de personnes plus grande qu’on le l’imaginait ?

***

Les gauches alternatives

Le devenir des utopies militantes[2]

Ainsi que le souligne Jean Delatour, à la fin des années 1990, “ça a redémarré partout : tu as l’altermondialisme, avec les grandes messes internationales qui ont quand même été importantes, des manifestations considérables dans le monde, Attac. Après, ça s’est complètement affaissé, mais tu as eu dix ans en gros, entre la fin des années 1990 et une bonne partie des années 2000” (LCR, Marseille et Lyon). La charnière du nouveau millénaire est en effet au croisement de deux phénomènes favorisant le réengagement ou accentuant le militantisme de celles et ceux qui ne l’avaient jamais abandonné : le temps biographique de l’individu et le temps social de l’ouverture d’un nouveau cycle de protestation[3].

Quelques-uns que l’on pourrait qualifier de solitaires ne vivent que le premier, une disponibilité biographique accrue, qui lève, comme lors de leur jeunesse, les contraintes et les coûts de l’engagement. Cette liberté nouvelle est alors souvent utilisée pour se mettre au service d’autrui, comme pour l’ex-militante lyonnaise de la LCR Christine Kemener :

“Quand on est à la retraite, on a un peu du temps, donc j’ai des activités associatives. Depuis deux ans je suis devenue écoutante à SOS amitié pour clore le tableau. […] Et c’est drôlement intéressant, comme écoute sociologique de la misère du monde. Cela m’a appris beaucoup de choses.”

Un événement peut être déclencheur du retour à l’engagement. Gilles Lechantre, ancien militant de la GP lilloise, s’était éloigné depuis la fin des ann.es 1970 des organisations politiques et plus largement du milieu militant. Artisan, il s’était alors engagé dans la création de son entreprise o. il tentait d’instaurer un autre rapport avec ses salariés : “L’engagement, il est là, j’applique mes idées en étant différent dans l’entreprise, ce qui n’est pas toujours rationnel économiquement.”  À sa retraite, il reprend progressivement d’autres activités, à commencer par l’équitation, avant de se rapprocher du groupe local de la LDH en 2013. Il trouve rapidement cela trop “ronronnant”, pas assez concret à son goût. Au cours de l’année 2015, il s’investit dans l’Association nationale des visiteurs de prison (ANVP) auprès des détenus condamnés pour de longues peines. Interrogé sur ce nouvel engagement après trente-cinq ans d’arrêt de militantisme, il évoque “les événements de Charlie [Hebdo]” qui lui font dire que “maintenant il faut que je fasse quelque chose”. Les prisons, qu’il connaît pour avoir grandi à Loos, à proximité de Lille, où se situait auparavant la maison d’arrêt du secteur, focalisent son attention :

“Quand j’avais treize ou quatorze ans, le demi-frère de mon copain d’enfance avait fait des conneries et il s’était retrouvé en taule. […] J’étais télégraphiste. Loos pour les PTT. Les taulards étaient libérés sur télégramme du juge, et c’est moi qui allais les apporter. Les mecs hurlaient de joie quand ils me voyaient arriver. ça m’a toujours turlupiné quelque part.”

Lorsque nous le rencontrons dans le cadre de l’enquête, en octobre 2015, il est en train de monter un projet conjuguant équitation et aide aux prisonniers. L’ex-Drapeau rouge (DR) Charles-Antoine Guermeur associe ce qu’il qualifie de repolitisation au choc moral que produit en lui la situation faite aux migrants de Calais :

“Enfin moi et [sa femme], on se repolitise à travers l’humanitaire. Parce que, en fait, quand tu es dans l’humanitaire, en tout cas à Calais, tu découvres, avec la politique de l’État français vis-à-vis des réfugiés, le rejet de l’autre, la violence policière, la préoccupation principale de sécurité au lieu de l’humanité. Tu t’aperçois que l’État ne respecte pas la loi, les agents de l’État mentent en permanence, mais en permanence.”

La plupart des ex-gauchistes se remobilisent en groupes ou en couple en accueillant avec joie, après le coup de massue des années 1980 et la torpeur du début des années 1990, les nouvelles opportunités d’engagement qui se présentent : d’abord, l’émergence de l’altermondialisme, marqué par la naissance d’Attac en juin 1998, puis la protestation contre le sommet de l’OMC (Organisation mondiale du commerce) à Seattle l’année suivante[4].

Au total, vingt et un de nos enquêtés participent à ce mouvement – venus de toutes les villes et toutes les obédiences[5] –, à Attac ou lors de différentes campagnes, la dernière en date au moment de l’enquête étant celle contre le Tafta. Comme le note Antoine Nowak, “à Attac, il y a pas mal de recyclage de gens de cette époque” (PCRml, Lyon) qui, comme lui, sont non seulement enthousiastes mais disponibles pour mettre leurs savoir-faire militants au service de la cause : “Je vais au local d’Attac à Lyon et je dis : « Voilà, vous avez besoin de quelqu’un ? Je viens. » Et ils étaient super surpris, poursuit‑il en riant, parce que c’est plutôt rare. Je me suis pointé en disant : « Je veux militer ! » Même situation pour l’ex-militante marseillaise de la GP Camille Baudouin : “Je fais partie du conseil d’administration, bon parce qu’on m’a un peu poussée aux fesses, il y a besoin de forces militantes, et maintenant que je suis à la retraite…” Avec son mari, elle a rejoint Attac dès sa création, “parce que ce n’était pas un parti” :

“C’était quand même une analyse théorique sur les transactions financières, sur le marché financier, avec des objectifs bien ciblés ; donc c’était un langage nouveau, qui se voulait fédérateur au-delà des éléments strictement partisans […]. Nous, on avait déjà donné, les groupuscules…”

D’autres y vont car leur organisationen est membre fondatrice, comme Christian Pinçon, ex-Révo et militant de SUD à Marseille, qui, au bureau d’Attac depuis le début bien qu’il veuille passer la main, se souvient :

“On était plus de mille sur le département. À ce moment, on a fait des Attac Aix, Attac Gardanne… Aujourd’hui, je ne sais pas combien on est, sur Marseille on était six cents. Maintenant on a du mal, on est beaucoup moins, on doit être cent cinquante.”

Anticapitalistes un jour, anticapitalistes toujours, ces ex-gauchistes trouvent dans l’altermondialisme un mode d’analyse du monde et de ses inégalités qui fait écho à une révolte non éteinte, mais des modalités de fonctionnement et d’action plus satisfaisantes que leurs groupuscules d’hier. Même si quelques uns auraient espéré que le succès du non au référendum sur le TCE débouche sur une initiative politique, tel Yannick Michel :

“Je pense qu’Attac aurait pu être le coeur d’une refondation de la gauche. Il y avait vraiment quelque chose qui pouvait se faire là. Sauf qu’Attac n’a pas voulu jouer ce rôle. Et ne jouant pas ce rôle, il s’est sclérosé parce que, de fait, ça n’a rien à voir avec ce que c’était au départ. C’est dommage parce qu’il y avait une opportunité, il y avait quelque chose à faire. ça aurait pu marcher parce qu’on regroupait des gens militants qui n’étaient pas forcément encartés, et ceux qui étaient encartés venaient à Attac trouver autre chose. Et pouf [geste de chute]” (LCR, Rennes).

Plus récemment, ce sont les ZAD (zones à défendre)[6] qui mobilisent, en particulier la premi.re d’entre elles, Notre-Dame-des-Landes près de Nantes, et dans une moindre mesure Sivens. À l’inverse de l’altermondialisme, la contestation est circonscrite aux ex du Grand Ouest (dix-sept personnes[7]) et attire principalement les ex-maoïstes (sept), loin devant les anciens du PSU (quatre), de Révo (trois), les deux trotskistes et le seul anarchiste – ce qui peut s’expliquer à la fois par le nombre des premiers dans les deux villes et leur sensibilité écologique, mais aussi par le caractère historique de la lutte contre le projet d’aéroport, entamée en 1972. Pour l’ex-PCRml lyonnais Charles Delmas, “il se passe un truc” . Notre-Dame-des-Landes où il “rencontre des gens fabuleux”. Son confrère anarchiste Bernard Dumoulin y a passé une semaine “magique, magnifique” :

“J’avais l’impression d’être dans les dessins de Tardi de la guerre de 14 où il fallait marcher sur le caillebotis, on posait le pied à côté, on laissait la chaussure dans trente centimètres de boue ; il faisait froid, pas de chauffage… Et puis des jeunes… Bon, des punks à chiens qui étaient délirants, sympas, adorables, qui allaient casser la gueule des flics, leur balancer des oeufs pleins de peinture pour Pâques, enfin voilà. C’était magique.”

On voit ici une autre différence avec l’altermondialisme dont l’adhésion est, disons, plutôt cérébrale tandis que le moteur semble ici plus affectif et renvoie à une forme de nostalgie. Catherine Morel, maoïste nantaise, fait par exemple le parallèle avec ses années d’étudiante militante : “La fac, c’était un peu comme la ZAD maintenant [rires] !!! Les gens y vivaient, y bouffaient.” Jean Le Bel, venu du PSU dans la même ville, considère quant à lui que

“les paysans de Notre-Dame-des-Landes, c’est l’héritage du Larzac, avec cette capacité à tenir, tant que faire se peut, la non-violence, et à faire partie d’un combat avec des gens qui ont une autre culture, enfin des désaccords sur la mani.re d’envisager notre société d’avenir mais ça produit pour moi, chez les uns et chez les autres, une capacité future à continuer”.

Enfin, certains enquêtés sont investis dans des universités populaires, des associations d’éducation ou ayant pour objectif de transmettre des expériences et des connaissances – tel le Marseillais Jean Delatour autour de son expérience homosexuelle. Paulette Crépin, ex-PSU lilloise, a fondé en 1994 une association de quartier qui s’emploie à créer du lien entre les générations, attachée qu’elle est au concret et à la pratique. Pour d’autres, c’est par l’écriture que se matérialise la volonté d’expression et de transmission. Ex-PSU nantaise puis membre des Comités communistes autogestionnaires (CCA), Marie-Odile Pesneau rejoint des organisations féministes, notamment en participant à des activités intellectuelles liées à sa profession. Professeure de lettres modernes, elle a siégé dans une commission municipale consacrée à la place des femmes dans les manuels scolaires et participé à un ouvrage édité à l’occasion du bicentenaire du lycée Clemenceau (sa contribution concerne les professeurs et les élèves femmes). Elle publie aussi trois romans qui ont une dimension militante puisqu’elle y aborde des thématiques telles que la marée noire, les réfugiés ou encore l’avortement qui fut la cause principale de son engagement féministe. L’écriture est ainsi pour elle une poursuite du militantisme par d’autres moyens[8]. Des ex-militants des gauches alternatives s’investissent encore dans des associations mémorielles, liées notamment à des conflits locaux spécifiques. À Nantes par exemple, les deux ex-maoïstes Paul Tinquet et Yann Germain sont membres de l’association Une tour, une histoire, fondée en 1993 autour d’un projet de mise en mémoire des expériences de l’usine métallurgique Tréfimétaux où ils furent très actifs.

L’intérêt des anciens militants pour notre travail – que nous avons pu mesurer au fil de l’enquête et de nos rencontres – témoigne de leur attachement à leurs engagements passés, à leurs anciennes organisations, à leurs camarades autant qu’à leurs utopies toujours vivantes. Beaucoup demeurent convaincus et engagés : les ex de 68 se montrent bien loin de l’image des soixante-huitards renégats du Rotary Club évoquée par Guy Hocquenghem.

***

Les féministes

Quand l’amitié donne des “elles”. Une camaraderie militante à la croisée des combats féministes[9]

Pour nombre d’enquêtées, les camarades d’antan demeurent des amies au temps présent. Ces constats rejoignent ceux de Camille Masclet à propos du mouvement des femmes lyonnais et grenoblois dont les anciennes protagonistes restent liées entre elles par d’intenses relations d’amitié[10]. Blanca Dégardin, militante à Révo !, rencontre en 1976, à Lille, Elise Duvernois, engagée dans la GOP lorsque les deux organisations fusionnent pour devenir l’OCT. Depuis, d’après Blanca, elles ne se sont pour ainsi dire jamais quittées :

“Jamais ! Je l’ai encore eue au téléphone hier. C’est quelqu’un que j’aime profondément ! Vous voyez, comme quoi les femmes peuvent s’aimer !”.

Pour Evelyne Robin et Lucia Pacchiano, la pérennité de leur relation affective s’origine, nous l’avons vu, dans la complicité qu’ont nourri les deux femmes au sein du MLAC de Lille. Si les liens se distendent avec les groupes militants traversés dans les années 1970, cette relation privilégiée résiste. Même leur éloignement géographique ne grève pas cette amitié, qu’elles entretiennent par des correspondances électroniques et postales et des séjours dans leur résidence respective. De leur côté, Fannette Bozonnet et Cathy Debroe se rencontrent moins fréquemment depuis la fin de leur engagement. La présente recherche a constitué pour elles une occasion de se retrouver ; les entretiens ont en effet été réalisés chez Fannette en la présence de Cathy. Malgré certaines divergences actuelles de points de vue, les deux femmes conservent une forme de complicité, dont témoigne l’usage du sobriquet “Chouchou” par Cathy quand elle s’adresse amicalement à Fannette. La familiarité de ses interpellations – “[rires] On est complémentaires, ma grande !” –, comme l’interjection prenant à témoin sa comparse – “Hein Fannette ? Sacrée période !” – signalent la connivence issue du vécu passé. En particulier, les moments de vie partagés dans des communautés sont le terreau d’amitiés profondes et durables. Il arrive même que le partage de l’éducation des enfants transforme le statut d’amies en celui de membres de la famille. C’est le cas de Gisèle Monnier et de Flora Desbois, membres du Cercle Flora Tristan à Lyon dans les années 1970, qui ont

“essayé de sortir du cadre de la famille”, se sont épaulées pour élever leurs enfants et demeurent des personnes qui comptent pour les membres de leur famille respective. Aux confins de cette fidélité amicale, se niche un combat pour la préservation de territoires féminins autonomes. La relation privilégiée que ces deux femmes entretiennent répond explicitement à cette visée : “Je garde encore plein de choses que je ne partageais qu’avec mon mari […] Il y a des choses que je ne partage qu’avec ma copine”.

Les amitiés féministes ne se vivent pas uniquement en duo mais composent également des affinités collectives qui tissent un réseau de relations sociales denses, comme celui qui entoure Flora Desbois. Lorsqu’elle célèbre en 2013 ses 70 ans et invite ses “copines du Planning”, elle parvient à réunir pas moins de quarante personnes. À un autre niveau, le projet éditorial Chronique d’une passion. Histoire du mouvement de libération des femmes à Lyon[11], né à la fin des années 1980 d’une volonté de militantes d’écrire leur histoire, est mentionné par Martine Giry comme une aventure fédératrice, une “métabolisation de ce qui s’était passé”. Cette écriture collective, au-delà de sa dimension mémorielle[12], met en mouvement d’anciennes actrices, entretient un réseau d’interconnaissance et conduit au partage de projets intellectuels. Aujourd’hui encore, Martine a ainsi le sentiment de se sentir à la page des débats féministes, alimentés par ses amies, dont l’une, professeure à l’université, enseigne d’ailleurs l’histoire du genre à sa propre fille.

 

Des groupes féministes d’avant aux groupes amicaux d’aujourd’hui

Au-delà de ces amitiés interpersonnelles, l’évolution chronologique des liens affinitaires entre militantes féministes signale une perduration de groupes non mixtes de sociabilité. Les collectifs militants des années 1970-80 se transposent dans des groupes informels qui entretiennent les souvenirs, perpétuent l’appartenance à une communauté et signent la “persistance d’une forme ordinaire de féminisme[13]. Loin d’être des expériences anecdotiques, les rencontres que nous évoquons ci-après matérialisent avec force une dimension centrale du sens politique de ces amitiés, ayant une certaine portée dans le temps : la valeur donnée aux relations exclusivement féminines est un résultat de cette socialisation féministe.

Au départ conçu pour symboliser des retrouvailles lors des journées internationales des droits des femmes du 8 mars, dont les manifestations s’étiolent à Lille, le regroupement de huit amies féministes et syndicalistes des années 1970-80, se transforme progressivement en “un groupe de nanas qui se fendent la gueule”, sans prétention militante, qui s’appelle les “Drôles de dames”. Actif depuis près de quinze ans maintenant, le groupe puise sa durabilité dans la convivialité qu’il a su aménager, via des déjeuners mensuels ou dans le cadre de week-ends au bord de la mer. De surcroît, la dénomination du groupe, reprise du titre d’une série télévisée des années 1970, symbolise, par-delà les références communes à cette génération de militantes, leur ressemblance aux personnages principales du scénario, indépendantes et rebelles. Précisons que la singularité de ce groupe est de transgresser les frontières organisationnelles – en recrutant d’anciennes camarades syndicaliste de la CFDT, une militante de la JCR, une engagée dans le mouvement des parents d’élèves, une salariée du secteur santé-sociaux – et de transcender les lignes générationnelles, en réunissant des marraines septuagénaires et des plus jeunes approchant la soixantaine. Encore inséré dans l’actualité féministe, au courant “des choses qui se passent sur les femmes”, ce groupe est un lieu d’échanges politiques animés. En témoignent les “gros débats, grosses engueulades” survenus lorsque Dalila Ménard, membre du groupe, s’est décidée à 60 ans à porter le voile ; un choix qui a déplu à certaines membres du groupe convaincues que le foulard islamique est un signe inacceptable d’assujettissement des femmes. À Marseille, un groupe d’anciennes militantes du CODIF continuent de se côtoyer sous l’amusante appellation des “Sorcières”. La visée de ces retrouvailles consiste à se remémorer les souvenirs et anecdotes militants à l’occasion de divers rendez-vous. Du côté rennais, le “Dîner des dames”, autrement appelé le “DDD”, réunissant cinq anciennes membres de la commission femmes de la CFDT depuis 1979, est toujours d’actualité. À noter que les liens d’amitié tissés entre les participantes s’entremêlent à leurs histoires conjugales, deux des membres du groupe ayant successivement vécu avec le même compagnon. Débarrassées de sentiments de jalousie, ces “compagnonnes” construisent des relations de bons termes. Par exemple, lors du mariage de la nouvelle compagne, l’ex-épouse a été réclamée comme témoin. Si ces trois groupes ont en commun de réunir d’anciennes co-militantes autour de moments conviviaux, ils partagent aussi une dénomination insolite, symbolisant la distance ironique que ces femmes cultivent à l’égard de leur féminisme passé.

Enfin, le féminisme et la non-mixité imprègnent les passe-temps récréatifs d’anciennes militantes une fois leur retraite entamée. Sous l’impulsion d’une ancienne salariée du Planning Familial rennais, partie à Bordeaux avant de revenir en Bretagne au début des années 2000, les ex-compagnes de route de l’association sont invitées à former ce qu’Angèle Delcourt (Rennes) appelle le “groupe lecture”. Le propos de cette réunion consiste à partager un repas à la suite duquel chacune revient sur le livre “qu’elle a aimé” et qu’elle a lu durant le mois écoulé. Le concept de lecture partagée est déjà familier à Angèle qui, sous l’égide du CIDF, a participé à un concept similaire quelques années auparavant, à la fin de la décennie 1990.

 

Tenir (et s’épuiser) ensemble dans le militantisme

Ces relations amicales durables permettent de maintenir l’engagement et de stabiliser les choix militants[14]. Il en va ainsi du “noyau dur” de la dizaine d’anciennes militantes de Psychépo marseillaises, investies il y a peu de temps encore dans l’organisation de la journée du 8 mars. En partenariat avec la librairie du Musée national de Marseille et de quelques universitaires, ces doyennes du mouvement féministe ont organisé la présentation du Dictionnaire des créatrices publié par les Éditions des femmes, maison d’édition affiliée au collectif Psychépo, en 2014. La continuité des liens amicaux peut par ailleurs déborder sur le terrain professionnel où certaines ex-militantes, restées très proches, partagent une même activité. C’est notamment le cas de l’équipe de chercheuses qui environne Sylvie Boissière (Lyon). Que ce soit dans les objets de recherche comme dans les manières de la pratiquer, les traces d’une continuité avec le mouvement des femmes sont criantes à ses yeux. Dans les années 1980, le “petit groupe des intellos” de Lyon, fondateur du Centre Lyonnaises d’Études Féministes (CLEF), s’engage d’abord dans la rédaction d’un ouvrage collectif ; expérience que trois d’entre elles réitèrent ultérieurement en menant, pendant huit ans, une recherche sur un sujet commun. S’agissant de ces deux travaux scientifiques et du fonctionnement collectif qui les a portées, Sylvie en parle avec émerveillement. La marque qu’a laissée le mouvement des femmes sur ces recherches est visible dans les séances de travail réalisées lors de week-ends à la campagne, dans l’horizontalité des relations entre collègues, mais surtout dans la validation d’une écriture personnalisée. L’indicateur ultime de cette transposition reste pour Sylvie la signature collective, et donc anonyme, d’un des ouvrages : “On a oublié de mettre nos noms sur la couverture du livre. […] C’est fou quand même ! Et ça c’était vraiment un héritage”.

La professionnalisation du militantisme d’anciennes camarades dans des associations féministes contemporaines fournit un autre contexte propice à la perduration de fidélités amicales. Christine Couturier, féministe membre de Révolution ! et de FTL, proche du groupe femmes Nantes-Nord, lance en 1978 le festival “Tout feu tout flammes”, initiative qui devient Ciné-femmes à partir de 1982. Par l’intermédiaire de ce festival dont le succès perdure aujourd’hui, Nadine Lempereur, militante active au sein du Planning Familial, est sollicitée par Christine pour un partenariat inter-associatif autour de l’événement. De même, Odile Baudry, ancienne colocataire de Christine et proche amie de Nadine, toutes les trois ayant été investies au début des années 1980 dans l’émission radiophonique féministe “Les panthères roses”, est conviée, par le biais des postes successifs qu’elle occupe dans les différents établissements sociaux nantais, à soutenir le festival. Même si ces trois femmes déplorent l’épuisement de leurs relations, leur convergence autour d’événements ponctuels attèle leur histoire d’amitié autour du féminisme culturel. Y compris au cours de l’enquête, le partage d’initiatives communes subsiste, puisque les récits de vie menés auprès d’anciennes militantes sont couverts par l’association Ciné-femmes, afin d’en conserver une mémoire audiovisuelle.

S’ils perdurent, ces liens affectifs ne sont pourtant pas inépuisables et sont susceptibles d’être éprouvés par l’invalidation de choix personnels par son propre groupe de paires, provoquant un sentiment de trahison. Pour Francine Mansart, ex-participante d’un groupe de femmes au sein de la Ligue rennaise, la ligne de démarcation entre les “vraies” amies et les moins fidèles se lit dans leur compréhension différenciée de ses choix de vie. Lors de l’entretien, elle ne cache pas sa déception à l’endroit d’anciennes camarades féministes et d’extrême gauche qui auraient perdu leur intégrité en reprenant pour argent comptant les rhétoriques essentialistes de l’instinct maternel et jugent négativement ses prises de distance des schémas familiaux classiques.

Ces amitiés, lorsqu’elles s’intriquent aux enjeux de professionnalisation du militantisme, sont de surcroît soumises à des dégradations de condition de travail qui ricochent inévitablement sur les relations entre collègues. À la faveur de l’élection de François Mitterrand et de la création du Ministère des droits des femmes, Maryse Steiner et ses camarades féministes montent au milieu des années 1980 une association d’aide aux femmes victimes de violence, avec un projet de centre d’hébergement à Lyon. Par les subventions qu’elles parviennent à obtenir, des postes de salariées sont créés, dont l’un est occupé par Maryse. Elle consacre dix années à ce travail, puis le quitte au milieu des années 1990 pour un autre emploi avant d’y revenir, à mi-temps, dans les années 2000. Après ce retour, des conflits éclatent entre les militantes de l’association, éloignent définitivement Maryse d’une partie de son ancien groupe d’amies co-fondatrices et ont finalement raison de son engagement féministe, duquel elle se “[met] en retrait” tout en conservant ses convictions : “Au niveau des valeurs, il n’y a rien de changé”.

Il est également des relations d’amitié fortes qui ne parviennent pas à transcender les différences de classe, lesquelles continuent d’entacher la qualité de l’attachement. Y compris lorsque la camaraderie féministe s’est construite sur des bases communes, – être mères de famille et femmes mariées dans un milieu féministe jeune, célibataire et sans enfant -, cette identité ne procure pas les mêmes ressources aux femmes selon leur milieu social d’origine, notamment en termes de reconversion dans le champ professionnel. Dès lors, le sentiment d’illégitimité de classe, resté indicible, est vécu comme une blessure qui demeure béante. Le récit des échanges entre deux de ces amies, rapporté par la moins dotée, atteste des fractures sociales qui lui paraissent infranchissables :

“Mais parfois c’était douloureux. Parfois j’ai vécu dans la douleur, parce que je sentais le décalage. […] Ça me faisait très, très mal, parce que je sentais la différence. C’était deux mondes. Et je pense qu’elles n’en ont jamais eu conscience, parce que je n’en ai jamais parlé. Et il n’y a pas très longtemps, j’ai parlé de certaines choses à mon amie la dernière fois qu’on s’est vues. Elle m’a dit : « Mais, tu me dis ça maintenant, mais c’est pas possible ». Je lui dis « Ben oui, mais vous ne pouviez pas entendre, vous ne pouviez pas comprendre ». […] C’est toujours pareil, quand on est, malgré tout, du bon côté du bâton, je pense qu’on ne s’imagine pas. On est dans un rapport de supériorité, quoi qu’on dise, parce que c’est quand même quelque chose que j’ai vécu. […] Et la différence elle existe toujours. Toujours, toujours, toujours.”

Enfin, l’amitié parfois s’effrite pour ne devenir plus qu’un sentiment de loyauté envers ses ex-camarades. À ce titre, une interviewée manifeste sa réserve quant aux retrouvailles régulièrement organisées entre anciennes amies d’un groupe de femmes. Elle explique son attachement à ce rendez-vous familier par “amitié, fidélité” et concède néanmoins qu’elle n’y trouve plus nécessairement son compte : “C’est vrai que moi je m’ennuie presque un petit peu”. La lassitude éprouvée par cette routine s’explique par le manque de vitalité et d’optimisme de ces rendez-vous, réunissant des femmes aujourd’hui d’un certain âge, ayant parfois été peu épargnées par la vie : “Ce qui fait que c’est un peu tristounet maintenant, et puis des femmes seules à un certain âge ça peut être dur”.

Au terme de ces récits d’amitié, la création et le resserrement des liens entre femmes apparaissent comme une condition significative autant qu’une conséquence de l’épanouissement d’une parole féministe. Cela vaut aussi sur le long terme, comme le montrent les cas fréquents de sociabilités durables. C’est à la spécificité du féminisme par rapport à d’autres engagements que la démonstration aboutit : il est un mouvement fortement catalysé, alimenté et maintenu par l’amitié. La camaraderie entre femmes devient traductible dans des modes d’organisation politiques privilégiant la non-mixité, lesquels prennent parfois alternativement ou concomitamment un statut formel et informel. Constater la centralité de l’amitié dans l’engagement féministe n’est en définitive pas tellement étonnant : dans la mesure où celui-ci implique une attention toute particulière à la dimension intime et privée du politique, il favorise un fonctionnement affinitaire.

Il a fallu toutefois souligner quelques nuances. Les espaces de parole et de soutien non mixtes créés entre femmes poursuivent ce défi sororal, sans nécessairement y parvenir. Car, bien sûr, les relations d’amitié ne subsument pas toutes les formes de relations sociales ; elles sont travaillées par les tensions qui traversent le militantisme lui-même et le groupe social des femmes. En pratique, l’évolution des stratégies de lutte, de la vie des organisations (en particulier la professionnalisation du militantisme) et de l’espace militant local éprouvent les liens d’amitiés scellés entre militantes. Sur la durée, les parcours de vie accusent les positions sociales différenciées entre femmes et rejouent incessamment les termes de l’entrecroisement vie privée/action politique propre au militantisme féministe.

Notes

[1] Le Collectif SOMBRERO est composé de (par ordre alphabétique) : François Alfandari, Lucie Bargel, Sophie Béroud, Charles Berthonneau, Émilie Biland, Marie Charvet, Annie Collovald, Clémentine Comer, Jean-Gabriel Contamin, Olivier Fillieule, Laure Fleury, Hélène Ha, Tristan Haute, Florence Joshua, Bleuwenn Lechaux, Camille Masclet, Lilian Mathieu, Eve Meuret-Champfort, Séverine Misset, Maëlle Moalic-Minnaert, Davide Morselli, Sophie Orange, Julie Pagis, Mathilde Pette, Alice Picard, Lydie Porée, Vincent Porhel, Pierre Rouxel, Lucile Ruault, Isabelle Sommier, Lucia Valdivia et Karel Yon.

[2] Extraits du chapitre 19 du livre, par Mathilde Pette et Isabelle Sommier.

[3] Isabelle Sommier, Le Renouveau des mouvements contestataires à l’heure de la mondialisation, Flammarion, Paris, 2003.

[4] Sur le sujet, voir Éric Agrikoliansky, Olivier Fillieule et Nonna Mayer (dir.), L’Altermondialisme en France : la longue histoire d’une nouvelle cause, Flammarion, Paris, 2004 ; Isabelle Sommier, Olivier Fillieule et Éric Agrikoliansky (dir.), Généalogie du mouvement antiglobalisation en Europe. Une perspective comparée, Karthala, Paris, 2008.

[5] Si les villes sont équilibrées, les appartenances organisationnelles passées le sont moins au profit des membres du PSU et des maoïstes (sept chacun), cinq de la LCR, contre un seul anarchiste et un seul Révo.

[6] L’acronyme, inventé par les activistes, détourne le sigle officiel de “zone d’aménagement différé” créé en 1974 par les autorités à propos du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, celle-ci devenant ainsi la première “zone à défendre”. On en compte aujourd’hui une dizaine. Entré dans le dictionnaire du Petit Robert en 2015, le terme “zadiste” désigne un “militant qui occupe une ZAD pour s’opposer à un projet d’aménagement qui porterait préjudice à l’environnement”. La contestation du barrage de Sivens dans le Tarn a été entachée de la mort d’un manifestant, Rémi Fraisse, tué par une grenade offensive tirée par un gendarme le 26 octobre 2014.

[7] En dehors d’un Lillois et de deux Lyonnais, on compte trois Rennais et surtout onze Nantais.

[8] Annie Collovald et Érik Neveu, “Le « néo-polar ». Du gauchisme politique au gauchisme littéraire”, Sociétés & Représentations, vol. 11, n°1, 2001, p. 77-93 ; Boris Gobille, Crise politique et incertitude. Régimes de problématisation et logiques de mobilisation des écrivains en Mai 68, thèse de doctorat d’études politiques sous la direction de Bernard Pudal, EHESS, Paris, 2003.

[9] Extraits du chapitre 28 du livre, par Clémentine Comer, Helen Ha et Lucie Ruault.

[10] Camille Masclet, Sociologie des féministes des années 1970. Analyse localisée, incidences biographiques et transmission familiale d’un engagement pour la cause des femmes en France, Thèse de doctorat en science politique et en sociologie, Universités de Lausanne et Paris 8, 2017.

[11] CLEF, Chronique d’une passion. Histoire du mouvement de libération des femmes à Lyon, L’Harmattan, Paris, 1989.

[12] Marion Charpenel, “Le privé est politique !” Sociologie des mémoires féministes en France, Thèse de doctorat en science politique, IEP de Paris, 2014.

[13] Camille Masclet, Thèse citée.

[14] Camille Masclet, Thèse citée.

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