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CONTRETEMPS

Fri, 21 Sep 2018 11:06:37 +0200

À lire un extrait de La légitime défense, de V. Codaccioni

Vanessa Codaccioni, La légitime défense. Homicides sécuritaires, crimes racistes et violences policières, Paris, CNRS Éditions, 2018.

Extrait du chapitre 4 : « Un Far West français » (p. 144-154)

La quasi-totalité des affaires de légitime défense implique des hommes. Ce sont les hommes qui tuent ou blessent et invoquent la légitime défense, mais aussi des hommes qui sont victimes de cet usage privé de la violence. Si les femmes tuent peu dans le cadre de la légitime défense – ou ne tentent pas de qualifier leur crime comme un acte d’autodéfense – elles ne sont jamais victimes de « meurtres défensifs ». Cette faible détermination du critère du genre dans le cadre des cas judiciaires évoqués peut s’expliquer par le virilisme propre aux actes d’autodéfense – c’est l’homme qui protège la famille et ses biens – tout comme par la nature du port et de l’utilisation d’armes, essentiellement masculine. Là encore, ce sont les hommes qui achètent des armes, qui pratiquent la chasse ou qui sont membres de clubs de tir, seuls moyens légaux pour en détenir, quand les femmes sont incitées à se protéger par l’achat de bombes lacrymogènes ou de parapluies… De l’autre côté de la séquence violente, ce phénomène s’explique également par la moindre proportion des femmes parmi le groupe des délinquants, ceux qui volent, qui agressent ou qui cambriolent, ce qui joue à la fois sur la perception de leur degré de dangerosité et sur leur exposition aux réactions violentes. Aussi, de tous les cas d’homicide « d’autodéfense » médiatisés entre le milieu des années soixante-dix et le début des années quatre-vingt-dix, un seul implique une femme. Il s’agit de l’affaire de « la boulangère de Reims » : le 12 février 1989, Marie-Joëlle Garnier, boulangère, tue Ali Rafa, 23 ans, fils d’un harki, qui s’était introduit avec d’autres jeunes hommes à 6h du matin dans sa boulangerie. Ces derniers lui ayant, selon ses dires, volé des pains au chocolat, elle se saisit d’une carabine et tue Ali Rafa d’une balle dans la tête, avant d’être inculpée d’homicide volontaire. Défendue par l’avocat Henri-René Garaud, elle invoque, pour expliquer son geste, la légitime défense (elle sera acquittée[1]). Il y a donc bien des femmes qui blessent grièvement et tuent dans le cadre d’un vol ou d’une agression, puis évoquent ce fait justificatif pour éviter la répression. Mais la variable explicative ici n’est pas tant le sexe que la catégorie socio-professionnelle, cette dernière déterminant à la fois la possibilité de faire usage de son arme pour protéger ses biens et celle d’être défendue par les avocats qui vont plaider la légitime défense.

En effet, d’ordinaire, l’homicide est le propre de jeunes adultes inactifs, sans emploi ou précarisés, et déjà engagés dans des activités criminelles ou délinquantes. Ici à l’inverse, les auteurs de meurtre dits « défensifs » sont des travailleurs « d’âge mûr » et étrangers à toute forme de criminalité. En l’occurrence, la catégorie socioprofessionnelle la plus représentée est celle des commerçants et des artisans. Les auteurs d’homicide « défensif » sont propriétaires d’un bar, d’un hôtel, d’un garage, d’une bijouterie, d’un magasin de vente de matériel vidéo ou audio, d’une pâtisserie ou d’une boulangerie. A eux seuls, les commerçants et artisans représentent plus de la moitié des inculpés des grandes affaires de légitime défense de la période concernée[2], cette observation étant confirmée par les cas publicisés plus récents, comme celui du bijoutier de Nice en 2013[3].

Cette surreprésentation des indépendants dans les affaires de légitime défense trouve plusieurs types d’explications, qui tiennent à la fois au type de commerces qu’ils ont en gérance ou dont ils sont propriétaires, et qui peuvent être des lieux propices aux vols ou aux agressions, mais également à leur rapport à l’insécurité et à la délinquance. Ainsi, pour ce qui est des propriétaires ou des gérants de bars ou d’hôtels, la probabilité de passages à l’acte violents est démultipliée par les relations sociales qui s’y nouent, empruntes de camaraderies masculines et virilistes, et de comportements possiblement agressifs liés à la consommation d’alcool. Parmi les cas les plus médiatisés citons celui de Guy Schneider, propriétaire d’un bar à Verdun qui, le 21 août 1977, abat Silas Bastien, un « métis de 22 ans » faisant figure « d’épouvantail » pour l’opinion locale[4] et qui, ivre, était en train d’agresser deux consommateurs et sa femme (il l’aurait saisie par les cheveux). Inculpé d’homicide volontaire, il est écroué à Bar-le-Duc. Moins de trois mois plus tard (1er novembre), Henri Lieutaud, 57 ans, sous-brigadier à la retraite et gérant d’un bar dans la banlieue lyonnaise, tue Charles Morel, 40 ans, ancien légionnaire qui le « rackettait et courtisait sa femme ». L’autre grande affaire politisée par l’association Légitime Défense est celle du cafetier Michel Godard qui, le 5 décembre 1976, tue d’un coup de fusil Jean-Jacques Pinot, 26 ans, qui brisait les vitres de son café. Trois ans plus tard le même type d’homicide se produit lorsque Jean-Claude Tuduson tue d’une balle dans le dos Manuel dos Santo, le 1er janvier 1980, lui aussi en train de briser les vitres de son café. L’avocat Garaud, qui défend ces cafetiers, écrit dans ses mémoires pour justifier la thèse de la légitime défense, qu’il plaide lors de chaque affaire de ce type : « Le métier de cafetier-restaurateur est sans doute le plus exposé. Le bistro c’est le salon populaire, pour pas cher, tout le monde y vient, la difficulté est de contenir les buveurs qui peuvent se révéler dangereux ». Propices aux disputes interpersonnelles, aux bagarres et aux règlements de compte non seulement entre délinquants mais également entre des cafetiers pour la plupart armés et leurs racketteurs, les lieux de consommation d’alcool peuvent dès lors être, au regard de la dangerosité supposée des buveurs et de la nécessaire protection des clients, des lieux d’homicides « défensifs ».

Quant aux autres petits patrons et travailleurs indépendants, qu’ils soient bijoutiers, boulangers, vendeurs de matériel vidéo ou garagistes, ce sont les catégories socio-professionnelles les plus susceptibles d’être touchées par les atteintes aux biens, et plus précisément, par les cambriolages et les vols dans leur magasin. L’indistinction entre leur commerce et leur lieu d’habitation – ils vivent le plus souvent au-dessus de leur bar, de leur garage ou de leur pâtisserie – augmente d’ailleurs la probabilité d’être victime d’un vol mais aussi la crainte de la délinquance mineure. Certains d’entre eux ont déjà été volés, cambriolés ou agressés dans leur commerce, une succession de précédents qui joue tout autant comme facteur de radicalisation dans la gestion des face à face avec des voleurs[5] que comme élément justifiant a posteriori l’usage létal et mortel de la violence. Ils sont d’ailleurs les plus enclins à adhérer aux thèses répressives et sécuritaires diffusées par Légitime Défense, et en particulier à celle du droit de défendre ses biens par les armes.

Enfin, une dernière catégorie d’auteurs d’homicide est particulièrement médiatisée à partir de la fin des années soixante-dix : celles des policiers, des vigiles, des agents de surveillance ou des « videurs » de boîte de nuit. Bien évidemment, ces derniers n’appartiennent pas au même corps de métier et n’ont pas les mêmes missions : les premiers ont une mission de maintien de l’ordre public, les autres doivent assurer la sécurité de lieux ou d’entreprises privées. Néanmoins, ces différents acteurs ont pour point commun d’exercer des « métiers d’ordre » dont les pratiques et les règles sont régies par le droit, la loi et l’État, et qui peuvent être amenés à porter des armes et à faire usage de la force létale. En ce qui concerne les agents des forces de l’ordre, le recours à la légitime défense pour justifier un homicide n’est pas conjoncturel. Ce dernier est en effet intrinsèquement lié aux conditions d’utilisation de leur arme à feu : « L’utilisation d’une arme à feu par un policier est un acte grave, lit-on dans le Mémento du gardien de la paix de 1985 dont les dispositions sont restées inchangées. Dans une action individuelle, vous ne pouvez utiliser votre arme que dans le cas de légitime défense de vous-même ou d’autrui : il faut une agression injustifiée contre une personne, il faut une attaque caractérisée et non une simple crainte d’une éventuelle violence, il faut que cette attaque, cette menace soient actuelles ou imminentes et entraînent la nécessité immédiate de se défendre. Lorsque le danger est passé, il n’y a plus légitime défense (fuyard). Il faut que la défense soit proportionnée à l’attaque : l’usage de l’arme à feu suppose que l’attaque soit portée avec un objet coupable de procurer la mort ou des violences physiques graves ». Autrement dit, les agents des forces de l’ordre ne peuvent faire usage de leur arme que dans le cadre de la légitime défense, une légitime défense relativement encadrée puisque, pour être reconnue, celle-ci doit, comme pour les particuliers, réunir au moins trois conditions : l’immédiateté de la menace, sa gravité, et la proportionnalité. Et précisément, ce que l’on appelle les « bavures policières », euphémisme pour décrire une violence policière meurtrière, sont le plus souvent des cas d’usage des armes à feu en dehors du cadre de la légitime défense, c’est-à-dire des cas où les policiers se sont « trompés » de cibles, ont abattu un fuyard, n’étaient pas directement menacés, tout comme les gens qu’ils déclarent a posteriori avoir voulu protéger.

Hormis les cas des brigadiers Marchaudon et Marquet évoqués précédemment, de nombreuses « bavures policières » sont particulièrement publicisées et suscitent des indignations croisées à partir des années soixante-dix. C’est par exemple le cas de l’affaire Patrick Evra, un gardien de la paix motocycliste qui, le 13 mars 1978 à Paris, vide son chargeur sur une voiture, tuant deux frères qu’il avait pris pour des malfaiteurs : Alain et Bernard Chaussin[6]. Laissé en liberté, placé sous contrôle judiciaire, il est inculpé de « coups et blessures volontaires ayant entraîné la mort sans l’intention de la donner » tandis que le père des frères Chaussin demande la requalification des faits en « homicide volontaire »[7]. Mais le cas le plus connu à l’époque des faits est celui du CRS Gilles Burgos qui, dans la nuit du 4 au 5 juillet 1986, abat Loïc Lefèvre, en train de fuir un contrôle policier[8]. Quelques heures plus tard, la Préfecture de police de Paris publie un communiqué indiquant que Gilles Burgos a agi en « état de légitime défense » tandis que ce dernier, défendu par Henri-René Garaud et placé sous contrôle judiciaire, est laissé en liberté.

Ces « déviances policières » sont historiques et fréquentes, et doivent à un ensemble de facteurs déjà bien analysés par les spécialistes de la police. Il en va ainsi des facteurs individuels de l’agent (son âge, son sexe, son niveau de diplôme, sa couleur de peau), des facteurs liés à la situation et au déroulement de l’intervention comme le niveau d’informations reçu, le degré de crainte d’une menace, la nature du lieu (public ou privé), la cible et la raison de l’intervention, ou encore la perception d’un possible discrédit ou déshonneur causé par le « contradicteur »[9]. Plus généralement, ce que Fabien Jobard nomme « les conditions situationnelles du passage à l’acte », comprenant la perception de l’environnement par le policier mais aussi son équipement et le type d’armes, sont déterminantes[10]. Dans certaines périodes de crise, les injonctions à la brutalité ou à la répression de la hiérarchie policière doivent aussi être prises en compte, comme le montrent les massacres du 11 octobre 1961 ou, le 8 février 1962, de Charonne. Révélateur d’une violence d’État, ces crimes policiers sont dès lors des « événements hors norme » qui visibilisent une violence quotidienne et banale inscrite dans des répertoires policiers règlementés[11].  Néanmoins ce qui change dans la période étudiée est leur publicisation accrue, en partie induite par leur inscription politique et médiatique dans la série plus large des « affaires de légitime défense » mais aussi par une sensibilité croissante à tout type de violences, policières incluses.

Plus conjoncturelle en revanche est la multiplication des homicides dits « défensifs » commis par des vigiles ou des employés de société de gardiennage et de sécurité. Celle-ci doit aux conditions mêmes de la construction de cette nouvelle catégorie socioprofessionnelle naissante et peu réglementée. Une circulaire du 24 février 1967 tente d’encadrer leurs activités, spécifiant par exemple la manière dont ils doivent se distinguer des policiers. D’abord, si les vigiles doivent clairement être identifiables (par un vêtement ou un insigne spécifique), leur uniforme et leur carte professionnelle ne doivent pas ressembler à celle de la police. De la même manière, et pour tenter de dépolitiser ce secteur dans lequel se recrutent d’anciens membres du SAC (Service d’Action Civique), de l’OAS (Organisation Armée Secrète) ou d’officines violentes[12], cette circulaire tente d’influencer le recrutement d’agents « au-dessus de tout soupçon », en conseillant aux sociétés de gardiennage d’employer d’anciens gendarmes ou des militaires en retraite. Or, dans les années soixante-dix, la plupart des agents de société de gardiennage sont recrutés à partir de deux « viviers » principaux. Ce sont soit des étudiants ou des retraités qui trouvent dans ces emplois non qualifiés un débouché professionnel et un moyen d’obtenir rapidement des ressources financières, soit des « nostalgiques » des guerres coloniales ou des candidats ayant échoué aux concours de la fonction publique, et qui voient dans la possibilité de porter une arme l’occasion d’incarner une « autorité » et une source d’honneur.

Cette question de la détention et du port d’armes, l’une des plus problématiques du secteur car elle débouche sur de nombreux incidents mortels. Certaines sociétés de gardiennage et de sécurité forment leurs propres agents, en leur apprenant l’usage des armes et en leur enseignant les conditions d’exercice de la légitime défense et son champ d’application[13]. Mais certaines ne prévoient aucune formation et leur activité ne consiste qu’au recrutement de garde du corps ou de « gros bras » envoyés dans des entreprises en grève, des configurations « à risque » qui peuvent déboucher sur des violences mortelles. C’est ce qu’il se passe au sein des Etablissement Pirault et fils à Epône (Yvelines) : le 10 novembre 1984, alors que les ouvriers, pour la plupart turcs, sont en grève pour protester contre leur licenciement ou réclamer des mois de salaire non payés, l’agent de surveillance Jacques N’Dzana, un camerounais de 28 ans, tire au fusil à pompe sur l’ouvrier communiste Kemal Ozgul qui meurt sur le coup. Immédiatement lu dans le champ politique à travers une grille de lecture politico-syndicale et réinscrit dans la lignée des cas de répression patronale comme le montrent les références constantes à l’affaire Pierre Overney[14], cet homicide devient l’une des grandes affaires de légitime défense de la décennie quatre-vingt. Un ample mouvement de solidarité en faveur de la victime est engagé par la CGT et d’autres syndicats, organisations ou associations (CFDT, FO, LDH) tandis que de nombreuses personnalités politiques, socialistes et communistes mais pas seulement, publicisent leur indignation. Le climax de la politisation de l’affaire est atteint lorsque le Président de la République, François Mitterrand, va s’incliner le 12 novembre 1984 devant la dépouille mortelle de Kemal Ozgul à l’Institut médico-légal de Paris. Après avoir dénoncé la « violence qui gagne du terrain », le chef de l’État poursuit : « Je suis venu m’incliner devant ce corps parce que je suis Président de la République française, et j’entends que la France soit avec moi présente[15] ». Néanmoins, de telles mobilisations sont extrêmement rares, d’une part parce que les victimes et leurs familles ne disposent pas des ressources favorables à l’émergence de mouvements de soutien comme ici des ressources politiques, et d’autre part parce que le propre de ces affaires de légitime défense est d’invisibiliser les victimes d’homicide, notamment lorsqu’il s’agit de jeunes marginaux, précarisés et, souvent, issus de l’immigration maghrébine.

Crédit photo : Vincent Feuray.

Notes

[1] Cf. Chapitre 6.

[2] Dans notre corpus, ils représentent quinze cas sur vingt-huit où la profession du tireur est connue.

[3]

[4] Le Monde, 23 août 1977.

[5] Sébastien Roché, « Expliquer le sentiment d’insécurité : pression, exposition, vulnérabilité et acceptabilité », Revue française de science politique, n°2, 1998, pp. 274-305).

[6] Le Monde, 16 mars 1978.

[7] Le Monde, 17 mars 1978.

[8] Le Monde, 9 juillet 1986.

[9] Fabien Jobard, Jacques de Maillard, Sociologie de la police. Politiques, organisations, réforme, Paris, Armand Colin, 2015, p. 55 et suivantes.

[10] Fabien Jobard, Bavures policières ? La Force publique et ses usages, Paris, Éditions La Découverte, 2002, p. 235.

[11] Comme l’a montré Alain Dewerpe pour le massacre de Charonne : Charonne, 8 février 1962, Paris, Gallimard, 2006, 897 p.

[12] Daniel Warfman, Frédéric Ocqueteau, La sécurité privée en France, Paris, Presses Universitaires de France, 2011, p. 16 et 17.

[13] Le Monde, 9 mai 1979.

[14] Pierre Overney est militant gauchiste abattu le 25 février 1972 par le vigile des usines Renault Billancourt Antoine Tramoni.

[15] Le Monde, 14 novembre 1984.

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redaction

Thu, 20 Sep 2018 11:00:28 +0200

Le communisme de Weimar comme mouvement de masse. Entretien avec Ralf Hoffrogge

Dans cet entretien, l’historien allemand Ralf Hoffrogge propose une synthèse des débats historiographiques autour du mouvement communiste sous la République de Weimar – à partir d’un ouvrage co-dirigé avec Norman LaPorte. Des débats autour de la stratégie du Front Unique aux positions de l’opposition de gauche du KPD, Hoffrogge – dont l’ouvrage sur Richard Müller vient d’être traduit en français, aux éditions Les Nuits rouges – propose un tour d’horizon des grandes tendances historiographiques dans l’approche de l’un des mouvements ouvriers les plus importants de l’Europe de l’entre-deux guerres.

Ralf  Hoffrogge est chercheur associé à l’Institut des mouvements sociaux (Université de la Ruhr à Bochum). Son principal champ de recherche est l’histoire du mouvement ouvrier allemand et en particulier les biographies de militants ouvriers. En 2008, il a publié une biographie de Richard Müller (1880-1943), figure de proue de la Révolution allemande de 1918, récemment traduite sous le titre Richard Müller. L’Homme de la révolution de novembre 1918 (éditions Les Nuits Rouges, 2018). Sa dernière publication est une biographie de Werner Scholem, frère de Gershom Scholem et membre du Reichstag allemand : A Jewish Communist in Weimar Germany – The Life of Werner Scholem (1895-1940) (Brill Publishers Leiden 2017, le livre broché sortira chez Haymarket Press cette année). En ce moment, Hoffrogge travaille sur une étude comparative des syndicats de la métallurgie allemands et anglais.

Le livre que tu as coordonné avec Norman Laporte, Weimar Communism as Mass Movement, 1918-1933 (Lawrence and Wishart, 2017) se penche sur une période historique relativement longue. Comment avez-vous décidé des thèmes traités dans le livre ?

Le livre s’intéresse aux dernières recherches disponibles sur le communisme allemand. Mais en dehors de la chercheuse française Constance Margain, qui a écrit un chapitre sur les syndicats communistes de marins, toutes ces études n’étaient disponibles qu’en allemand – seuls des spécialistes pouvaient y avoir accès, ce qui est dommage. Car il y a encore beaucoup de choses à découvrir : en raison de l’ouverture des archives jusqu’alors fermées, à Moscou et à Berlin-Est en 1989, nous en savons bien davantage à présent sur le mouvement communiste en Allemagne.

Tandis qu’une première vague de recherches s’étaient penchées sur la RDA et son parti au pouvoir après 1949, le SED, les années 2000 ont connu l’essor de recherches sur le communisme pendant la République de Weimar. Ces années ont vu l’exhumation de faits et perspectives inconnus auparavant : les études sur l’aile gauchiste du parti qui s’est opposée à Staline, des études sur le KPD et les agriculteurs, des biographies de dirigeants tels qu’Ernst Meyer ou Ruth Fisher, la première femme à avoir dirigé un parti de masse en Allemagne. Nous voulions rendre ces formidables études accessibles à un public international.

Une question importante soulevée dans ce livre est celle de la politique du front unique du KPD. Pourrais-tu expliquer dans quelle mesure le front unique n’était pas qu’une sorte de Realpolitik mais également un moyen d’affaiblir le SPD en « démasquant » celui-ci ?

Ernst Mayer, l’un des dirigeants du KPD, qui a inventé cette approche, la désignait par le concept de « revolutionäre Realpolitik » – Realpolitik révolutionnaire. Florian Wilde a écrit un chapitre sur ce point dans notre livre. Il ne s’agissait pas tellement de « démasquer » le SPD – le « démasquage » était une adaptation assez vulgaire de ce schéma. Il s’agissait en réalité de formuler des revendications qui puissent être crédibles pour les ouvriers, et non pas utopiques, mais dépassant le syndicalisme contemporain. Cela comprenait des luttes salariales offensives mais également d’autres revendications – par exemple un référendum pour exproprier la noblesse allemande en 1924.

La révolution avait pris le pouvoir politique aux aristocrates, mais pas leur grand nombre de titres fonciers et autres propriétés. Cette campagne était républicaine et non communiste, mais elle s’en prenait à la propriété privée. Celle-ci allait donc au-delà du seul cadre des luttes dans lesquelles les dirigeants sociaux-démocrates étaient prêts à s’engager. Ainsi, l’idée originale d’un front unique ne consistait ni en une union défensive contre le fascisme ni en un effort sectaire pour « démasquer » le SPD par une propagande éclairée. La perspective initiale était d’enclencher des luttes ouvrières par le bas, qui puissent faire bouger l’ensemble de la sphère politique vers la gauche.

Comme Norman Laporte et toi l’écrivez dans l’introduction, le KPD n’était pas un parti prolétarien uniquement d’un point de vue idéologique, mais également d’un point de vue sociologique, alors que la majorité de la population vivait dans les campagnes. Pourrais-tu revenir sur les conséquences politiques de cet aspect du KPD ?

L’urbanisation était forte, même dans la République de Weimar, et les décisions politiques étaient prises dans les villes. Néanmoins, l’électorat était disséminé dans les campagnes et était bien plus conservateur. On peut donner l’exemple de la Révolution allemande – une révolte dans les villes, dominée par des revendications socialistes. Mais les premières élections, en 1919, n’ont pas abouti à une majorité de gauche. Des partis religieux, comme le Zentrum, arrivaient à organiser les ouvriers dans une perspective conservatrice. Ils dominaient le milieu rural, l’Église y faisait toujours figure d’autorité, tout comme le Reichslandbund. Cette organisation était dirigée par de grands propriétaires mais représentait symboliquement les petits agriculteurs et les campagnes dans leur ensemble.

Le KPD, comme le SPD auparavant, n’a jamais réellement eu accès à ces milieux ruraux. À l’Est, où il y avait de grands domaines, beaucoup d’agriculteurs pauvres ont quitté la campagne pour la ville et sont devenus des prolétaires, les nouveaux arrivants étaient des ressortissants étrangers – ils ne pouvaient pas voter et des campagnes racistes, contre les ouvriers polonais, ont réussi à ce que les électeurs allemands restent alignés sur un agenda conservateur. Les petits agriculteurs dominaient à l’Ouest et dans le Sud. Mais ils se percevaient comme des exploitants et certainement pas comme faisant partie de la classe ouvrière.

Cet aspect était renforcé par l’économie de guerre de la Seconde Guerre mondiale : les campagnes devaient nourrir les villes, une économie planifiée était synonyme de bas prix et de pertes de profits pour les agriculteurs. C’est là qu’a pris racine un sentiment anti-urbain que l’Église et les conservateurs étaient prêts à exploiter. Le KPD n’a jamais réellement saisi ces dynamiques, pas plus que le SPD d’ailleurs.

Le chapitre que tu as écris dans le livre porte sur l’opposition d’extrême-gauche à Berlin entre 1921 et 1923. Pourrais-tu expliquer quelle était la position de cette opposition sur le front unique et en quoi celle-ci était liée à une position antinationaliste ?

L’opposition de gauche, telle qu’elle se dénommait elle-même, avait peur que le KPD ne perde son « visage communiste » lorsqu’une première version du front unique a été discutée en 1921-22. Ils avaient à l’esprit des figures comme Paul Levi, un ancien dirigeant du parti qui avait quitté le KPD et rejoint les sociaux-démocrates après une insurrection ratée en 1921. L’aile gauche craignait qu’il ne devienne un modèle à suivre pour l’ensemble du parti, par conséquent, ils se sont opposés à toute perspective de rapprochement avec les sociaux-démocrates. Ils méprisaient le SPD pour sa « politique de coalition » – des coalitions avec les partis chrétiens et libéraux. Au lieu de cela, l’aile gauche du KPD espérait qu’une nouvelle révolution éclate sous peu.

Il s’agissait également d’une scission majeure au sein de l’aile modérée du KPD : leurs partisans d’une « Realpolitik révolutionnaire », tels qu’Ernst Meyer par exemple, avaient pris conscience que la révolution était terminée, ils ont donc inventé la stratégie du front unique comme une stratégie à long terme. Mais l’aile gauche a rejeté celle-ci, espérant bâtir une avant-garde bolchévique, un petit noyau pouvant guider les masses au cours de l’inévitable prochaine crise qui mènerait à une nouvelle révolution. Cet espoir était intimement lié à l’idée d’une révolution mondiale. C’est pourquoi l’aile d’extrême gauche du KPD était très internationaliste et souvent même anti-nationaliste. La gauche communiste détestait le SPD non seulement à cause de leurs compromis, mais également en raison du tournant nationaliste pris en 1914, avec le soutien à la guerre du Kaiser. Selon eux, la guerre et les compromis de classes étaient intimement liés – c’est pourquoi ils ne pouvaient accepter le front unique.

Deux chapitres se penchent notamment sur le rapport du KPD avec les syndicats. Pourquoi avoir choisi de consacrer toute une partie du livre à ce sujet ?

Tout simplement parce que le front unique, qui impliquait un travail au sein des syndicats, n’a jamais pris racine dans le communisme allemand. Le KPD n’a jamais eu de politique cohérente concernant le syndicalisme (trade-union) : en 1919, le KPD était principalement syndicaliste (syndicalist), nombre de ses membres formaient de nouvelles organisations syndicales (unions) contre les fédérations dominées par le SPD. Mais dans le même temps, un autre groupe d’ouvriers communistes est resté au sein des vieilles fédérations – contrairement à la France, les syndicats ne se sont pas scindés sur des questions politiques.

Après quelques années, les communistes allemands ont abandonné cette stratégie duelle infructueuse. En 1924, le KPD a demandé à ses membres de rejoindre les syndicats sociaux-démocrates et de travailler au sein de ceux-ci. Il y a eu quelques succès, mais dès 1928, le KPD a pris un virage à gauche et a, de nouveau, commencé à mettre sur pieds des « syndicats rouges » purement communistes. Pour la majorité des syndicats, il était désormais aisé de les dénoncer, arguant du fait que les communistes divisaient et détruisaient l’unité de la classe ouvrière.

Néanmoins, les « syndicats rouges » jouissaient d’un véritable soutien durant la récession économique des années 1930. Alors que des recherches plus anciennes affirment que ces syndicats étaient des machines-outils de Moscou, les essais de Stefan Heinz et de Constance Margain publiés dans notre livre démontrent qu’il y a eu un moment de radicalisation au sein des syndicats rouges – bien qu’il n’ait jamais eu de soutien de masse ou conquis l’hégémonie.

Un point extrêmement intéressant concerne l’attitude de certaines figures du KPD envers l’« approche Schlageter » ainsi qu’envers le nationalisme et l’antisémitisme. Pourrais-tu revenir sur cette question ?

L’ « approche Schlageter » a été nommée d’après un sympathisant nazi ayant saboté des trains français transportant du charbon en 1923 –  la France avait saisi les mines de charbon dans la région de la Ruhr, le charbon étant pris comme réparation pour la Première Guerre mondiale. L’extrême droite a mis sur pied des groupes paramilitaires pour en saboter le transport et Schlageter a été exécuté par les Français pour y avoir participé.

Inspiré par Karl Radek, un expert allemand du Komintern, le KPD avait lancé une campagne nationaliste qui, d’une part, mettait en garde contre la montée du fascisme, mais de l’autre, saluait la « bravoure » de Schlageter. L’idée était de gagner des sympathisants fascistes à la cause communiste. Mais cela n’a jamais marché – en acceptant le cadre nationaliste, les communistes avaient laissé le débat à la droite. Cette approche a donc été abandonnée après quelques semaines. Mais celle-ci est toujours débattue aujourd’hui, souvent citée comme preuve du nationalisme, voire même de l’antisémitisme, qui serait à la racine du KPD.

C’est absurde, car la ligne Schlageter n’a duré que quelques semaines. Mais j’ai également découvert de nouvelles preuves selon lesquelles la gauche communiste, avec des personnalités telles que Werner Scholem ou Max Hesse, s’est âprement opposée à la ligne Schlageter. Selon eux, tout appel à l’unité nationale était une trahison de la lutte des classes internationale – leur opposition au front unique comprenait une forte opposition au nationalisme allemand. Mais l’essentiel de cette critique n’a jamais été rendue publique. À cause de la discipline du parti, elle a uniquement été discutée dans des débats internes qui ont été enfouis dans les archives.

Si l’on prend ceci en compte, il devient évident que la ligne Schlageter n’était pas partagée par l’ensemble du parti et qu’elle était fortement contestée.

Quelle influence le KPD a-t-il eu sur les artistes durant l’entre-deux guerres ? Le chapitre de Fredrik Petersson[1] sur Willi Münzenberg est fascinant. Dans quelle mesure les questions esthétiques croisaient-elles celles de la propagande au sein du KPD ?

Le chapitre de Petersson montre le vif internationalisme défendu par Münzenberg, qui était le cerveau derrière l’agitation de l’Internationale communiste (IC) contre le colonialisme et le racisme, il a amené des travailleurs et militants d’Afrique, d’Inde, mais également des ouvriers noirs des États-Unis, à écrire pour ses journaux, conquérant ainsi une audience de masse en Europe.

Münzenberg avait compris que son message avait besoin d’une nouvelle esthétique – il travaillait étroitement avec des artistes et des graphistes d’avant-garde, comme John Heartfield. Les couvertures de son journal sont des œuvres d’art intemporelles, qui continuent d’influencer notre perception de l’Allemagne de Weimar. Mais la direction du KPD n’était pas tellement avant-gardiste – si l’on regarde le journal Rote Fahne et qu’on le compare aux journaux de Münzenberg, il était bien plus conventionnel, moins expérimental.

Finalement, c’est ce conservatisme culturel qui dominait. Dans son article sur le communisme et la littérature, Ben Fowkes montre que le « réalisme socialiste » est devenu de plus en plus dominant au début des années 1930, affaiblissant la position d’écrivains plus indépendants au sein du mouvement littéraire du KPD.

Tu as également écrit une biographie politique de Werner Scholem, récemment traduite en anglais. Quel a été le rôle de Scholem dans la « bolchévisation » du KPD ?

Scholem était un personnage paradoxal : représentant la bolchévisation tout en étant un fervent opposant à la stalinisation. Il était l’un des protagonistes de la gauche communiste. En 1924-1925, Scholem faisait partie d’une direction de gauche du parti qui a remplacé l’ancien centre du parti. Bien que la charismatique Ruth Fischer était la dirigeante officielle du parti, Scholem était à la tête de l’appareil de parti – et il a orchestré une campagne de « bolchévisation » qui a déplacé la position de tous les partisans du front unique.

Il prônait une Révolution bolchévique mondiale – pour lui, la gauche ne servait qu’à se débarrasser de l’ancienne direction, mais Staline ne voulait clairement pas de communisme allemand indépendant. Il s’est donc débarrassé de Fischer et de Scholem, et Ernst Thälmann, qui était bien plus obéissant vis-à-vis de Staline, a été mis en place. Scholem et Fischer sont donc entrés dans l’opposition, les gauchistes ayant été les premiers à critiquer le « stalinisme » – un terme encore inconnu à l’époque. Mais le tragique a été qu’en purgeant la droite par la « bolchévisation » du KPD, la gauche communiste a également préparé le terrain à la purge de la gauche par Staline. Ils se sont fait battre par leurs propres méthodes autoritaires.

Quels sont les manques concernant la recherche sur le KPD durant la période de Weimar selon toi ?

Norman LaPorte et moi avons déterminé certains programmes de recherche – nous pensons tous les deux que la division ville-campagne mérite davantage d’attention, tout comme de petites villes qui ont souvent favorisé la droite – bien qu’à certains endroits le communisme ait eu des bastions locaux. Il n’y a pas eu beaucoup de recherches sur ce point. Bien que les études sur le communisme aient pris leurs distances avec l’idée selon laquelle le Comintern était un bloc monolithique, il n’y a que peu d’études localisées sur les dynamiques sociales du communisme allemand. Comment les cellules locales du parti fonctionnaient-elles, de quelle manière le stalinisme a-t-il modifié des choses sur le terrain et de quelles façons ?

En parlant du local, il serait également intéressant d’en savoir plus sur la manière dont des communistes locaux interagissaient avec la politique mondiale – il y a, désormais, davantage de recherches sur Münzenberg et ses activités anticoloniales, mais pas tellement sur la base de ces campagnes, sur l’écho des agendas anticoloniaux et anti-impérialistes dans le milieu communiste.

Entretien mené par Selim Nadi. Traduit de l’anglais par Sophie Coudray et Selim Nadi.

[1] En français, on peut notamment lire cet entretien avec Fredrik Petersson, « Willi Münzenberg, la Ligue contre l’impérialisme et le Comintern », Période, http://revueperiode.net/willi-munzenberg-la-ligue-contre-limperialisme-et-le-comintern-entretien-avec-fredrik-petersson/

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redaction

Wed, 19 Sep 2018 13:17:15 +0200

À lire un extrait de Changer le monde, changer sa vie. Enquête sur les militantes et les militants des années 1968 en France

Olivier Fillieule, Isabelle Sommier, Sophie Béroud, Camille Masclet et le Collectif SOMBRERO[1], Changer le monde, changer sa vie. Enquête sur les militantes et les militants des années 1968 en France, Paris, Actes Sud, 2018.

Cinquante ans après Mai 1968, que sont les militants devenus ? Après avoir jeté toutes leurs forces dans la bataille, cru souvent en l’imminence d’une révolution, suspendu longtemps leurs investissements scolaires, professionnels, voire affectifs pour « faire l’histoire », comment ont-ils vécu l’érosion des espoirs de changement politique ?

La force de ce livre tient à un triple déplacement du regard – de Paris aux régions, des têtes d’affiche aux militants ordinaires, de la crise de mai à la séquence historique 1966-1983 – autant qu’à la richesse du matériau exploité : un dépouillement d’archives le plus souvent inexplorées, comme les documents déclassifiés des Renseignements généraux et des centaines de récits de vie recueillis à Lille, Lyon, Marseille, Nantes et Rennes auprès de militants des syndicats ouvriers, des gauches alternatives et du mouvement féministe.

Cette mosaïque d’histoires constitue la chair de ce livre et permet de brosser un portrait non impressionniste des soixante-huitards, de leur carrière professionnelle, de leur vie affective, de la continuité de leurs engagements, apportant des réponses enfin étayées aux questions suivantes : la vie des soixante-huitards a-t-elle été bouleversée ou simplement infléchie par le militantisme corps et âme des années 1970 ? En ont-ils tiré profit ou le déclassement sociaux fut-il le prix à payer ? Face aux convictions politiques d’antan, les militants font-ils figure d’apostats ou sont-ils toujours ancrés dans un rapport critique au monde social ? Peut-on dire qu’il existe une génération 68 ou n’est-ce qu’un mythe recouvrant d’un voile épais une hétérogénéité de personnes plus grande qu’on le l’imaginait ?

***

Les gauches alternatives

Le devenir des utopies militantes[2]

Ainsi que le souligne Jean Delatour, à la fin des années 1990, “ça a redémarré partout : tu as l’altermondialisme, avec les grandes messes internationales qui ont quand même été importantes, des manifestations considérables dans le monde, Attac. Après, ça s’est complètement affaissé, mais tu as eu dix ans en gros, entre la fin des années 1990 et une bonne partie des années 2000” (LCR, Marseille et Lyon). La charnière du nouveau millénaire est en effet au croisement de deux phénomènes favorisant le réengagement ou accentuant le militantisme de celles et ceux qui ne l’avaient jamais abandonné : le temps biographique de l’individu et le temps social de l’ouverture d’un nouveau cycle de protestation[3].

Quelques-uns que l’on pourrait qualifier de solitaires ne vivent que le premier, une disponibilité biographique accrue, qui lève, comme lors de leur jeunesse, les contraintes et les coûts de l’engagement. Cette liberté nouvelle est alors souvent utilisée pour se mettre au service d’autrui, comme pour l’ex-militante lyonnaise de la LCR Christine Kemener :

“Quand on est à la retraite, on a un peu du temps, donc j’ai des activités associatives. Depuis deux ans je suis devenue écoutante à SOS amitié pour clore le tableau. […] Et c’est drôlement intéressant, comme écoute sociologique de la misère du monde. Cela m’a appris beaucoup de choses.”

Un événement peut être déclencheur du retour à l’engagement. Gilles Lechantre, ancien militant de la GP lilloise, s’était éloigné depuis la fin des ann.es 1970 des organisations politiques et plus largement du milieu militant. Artisan, il s’était alors engagé dans la création de son entreprise o. il tentait d’instaurer un autre rapport avec ses salariés : “L’engagement, il est là, j’applique mes idées en étant différent dans l’entreprise, ce qui n’est pas toujours rationnel économiquement.”  À sa retraite, il reprend progressivement d’autres activités, à commencer par l’équitation, avant de se rapprocher du groupe local de la LDH en 2013. Il trouve rapidement cela trop “ronronnant”, pas assez concret à son goût. Au cours de l’année 2015, il s’investit dans l’Association nationale des visiteurs de prison (ANVP) auprès des détenus condamnés pour de longues peines. Interrogé sur ce nouvel engagement après trente-cinq ans d’arrêt de militantisme, il évoque “les événements de Charlie [Hebdo]” qui lui font dire que “maintenant il faut que je fasse quelque chose”. Les prisons, qu’il connaît pour avoir grandi à Loos, à proximité de Lille, où se situait auparavant la maison d’arrêt du secteur, focalisent son attention :

“Quand j’avais treize ou quatorze ans, le demi-frère de mon copain d’enfance avait fait des conneries et il s’était retrouvé en taule. […] J’étais télégraphiste. Loos pour les PTT. Les taulards étaient libérés sur télégramme du juge, et c’est moi qui allais les apporter. Les mecs hurlaient de joie quand ils me voyaient arriver. ça m’a toujours turlupiné quelque part.”

Lorsque nous le rencontrons dans le cadre de l’enquête, en octobre 2015, il est en train de monter un projet conjuguant équitation et aide aux prisonniers. L’ex-Drapeau rouge (DR) Charles-Antoine Guermeur associe ce qu’il qualifie de repolitisation au choc moral que produit en lui la situation faite aux migrants de Calais :

“Enfin moi et [sa femme], on se repolitise à travers l’humanitaire. Parce que, en fait, quand tu es dans l’humanitaire, en tout cas à Calais, tu découvres, avec la politique de l’État français vis-à-vis des réfugiés, le rejet de l’autre, la violence policière, la préoccupation principale de sécurité au lieu de l’humanité. Tu t’aperçois que l’État ne respecte pas la loi, les agents de l’État mentent en permanence, mais en permanence.”

La plupart des ex-gauchistes se remobilisent en groupes ou en couple en accueillant avec joie, après le coup de massue des années 1980 et la torpeur du début des années 1990, les nouvelles opportunités d’engagement qui se présentent : d’abord, l’émergence de l’altermondialisme, marqué par la naissance d’Attac en juin 1998, puis la protestation contre le sommet de l’OMC (Organisation mondiale du commerce) à Seattle l’année suivante[4].

Au total, vingt et un de nos enquêtés participent à ce mouvement – venus de toutes les villes et toutes les obédiences[5] –, à Attac ou lors de différentes campagnes, la dernière en date au moment de l’enquête étant celle contre le Tafta. Comme le note Antoine Nowak, “à Attac, il y a pas mal de recyclage de gens de cette époque” (PCRml, Lyon) qui, comme lui, sont non seulement enthousiastes mais disponibles pour mettre leurs savoir-faire militants au service de la cause : “Je vais au local d’Attac à Lyon et je dis : « Voilà, vous avez besoin de quelqu’un ? Je viens. » Et ils étaient super surpris, poursuit‑il en riant, parce que c’est plutôt rare. Je me suis pointé en disant : « Je veux militer ! » Même situation pour l’ex-militante marseillaise de la GP Camille Baudouin : “Je fais partie du conseil d’administration, bon parce qu’on m’a un peu poussée aux fesses, il y a besoin de forces militantes, et maintenant que je suis à la retraite…” Avec son mari, elle a rejoint Attac dès sa création, “parce que ce n’était pas un parti” :

“C’était quand même une analyse théorique sur les transactions financières, sur le marché financier, avec des objectifs bien ciblés ; donc c’était un langage nouveau, qui se voulait fédérateur au-delà des éléments strictement partisans […]. Nous, on avait déjà donné, les groupuscules…”

D’autres y vont car leur organisationen est membre fondatrice, comme Christian Pinçon, ex-Révo et militant de SUD à Marseille, qui, au bureau d’Attac depuis le début bien qu’il veuille passer la main, se souvient :

“On était plus de mille sur le département. À ce moment, on a fait des Attac Aix, Attac Gardanne… Aujourd’hui, je ne sais pas combien on est, sur Marseille on était six cents. Maintenant on a du mal, on est beaucoup moins, on doit être cent cinquante.”

Anticapitalistes un jour, anticapitalistes toujours, ces ex-gauchistes trouvent dans l’altermondialisme un mode d’analyse du monde et de ses inégalités qui fait écho à une révolte non éteinte, mais des modalités de fonctionnement et d’action plus satisfaisantes que leurs groupuscules d’hier. Même si quelques uns auraient espéré que le succès du non au référendum sur le TCE débouche sur une initiative politique, tel Yannick Michel :

“Je pense qu’Attac aurait pu être le coeur d’une refondation de la gauche. Il y avait vraiment quelque chose qui pouvait se faire là. Sauf qu’Attac n’a pas voulu jouer ce rôle. Et ne jouant pas ce rôle, il s’est sclérosé parce que, de fait, ça n’a rien à voir avec ce que c’était au départ. C’est dommage parce qu’il y avait une opportunité, il y avait quelque chose à faire. ça aurait pu marcher parce qu’on regroupait des gens militants qui n’étaient pas forcément encartés, et ceux qui étaient encartés venaient à Attac trouver autre chose. Et pouf [geste de chute]” (LCR, Rennes).

Plus récemment, ce sont les ZAD (zones à défendre)[6] qui mobilisent, en particulier la premi.re d’entre elles, Notre-Dame-des-Landes près de Nantes, et dans une moindre mesure Sivens. À l’inverse de l’altermondialisme, la contestation est circonscrite aux ex du Grand Ouest (dix-sept personnes[7]) et attire principalement les ex-maoïstes (sept), loin devant les anciens du PSU (quatre), de Révo (trois), les deux trotskistes et le seul anarchiste – ce qui peut s’expliquer à la fois par le nombre des premiers dans les deux villes et leur sensibilité écologique, mais aussi par le caractère historique de la lutte contre le projet d’aéroport, entamée en 1972. Pour l’ex-PCRml lyonnais Charles Delmas, “il se passe un truc” . Notre-Dame-des-Landes où il “rencontre des gens fabuleux”. Son confrère anarchiste Bernard Dumoulin y a passé une semaine “magique, magnifique” :

“J’avais l’impression d’être dans les dessins de Tardi de la guerre de 14 où il fallait marcher sur le caillebotis, on posait le pied à côté, on laissait la chaussure dans trente centimètres de boue ; il faisait froid, pas de chauffage… Et puis des jeunes… Bon, des punks à chiens qui étaient délirants, sympas, adorables, qui allaient casser la gueule des flics, leur balancer des oeufs pleins de peinture pour Pâques, enfin voilà. C’était magique.”

On voit ici une autre différence avec l’altermondialisme dont l’adhésion est, disons, plutôt cérébrale tandis que le moteur semble ici plus affectif et renvoie à une forme de nostalgie. Catherine Morel, maoïste nantaise, fait par exemple le parallèle avec ses années d’étudiante militante : “La fac, c’était un peu comme la ZAD maintenant [rires] !!! Les gens y vivaient, y bouffaient.” Jean Le Bel, venu du PSU dans la même ville, considère quant à lui que

“les paysans de Notre-Dame-des-Landes, c’est l’héritage du Larzac, avec cette capacité à tenir, tant que faire se peut, la non-violence, et à faire partie d’un combat avec des gens qui ont une autre culture, enfin des désaccords sur la mani.re d’envisager notre société d’avenir mais ça produit pour moi, chez les uns et chez les autres, une capacité future à continuer”.

Enfin, certains enquêtés sont investis dans des universités populaires, des associations d’éducation ou ayant pour objectif de transmettre des expériences et des connaissances – tel le Marseillais Jean Delatour autour de son expérience homosexuelle. Paulette Crépin, ex-PSU lilloise, a fondé en 1994 une association de quartier qui s’emploie à créer du lien entre les générations, attachée qu’elle est au concret et à la pratique. Pour d’autres, c’est par l’écriture que se matérialise la volonté d’expression et de transmission. Ex-PSU nantaise puis membre des Comités communistes autogestionnaires (CCA), Marie-Odile Pesneau rejoint des organisations féministes, notamment en participant à des activités intellectuelles liées à sa profession. Professeure de lettres modernes, elle a siégé dans une commission municipale consacrée à la place des femmes dans les manuels scolaires et participé à un ouvrage édité à l’occasion du bicentenaire du lycée Clemenceau (sa contribution concerne les professeurs et les élèves femmes). Elle publie aussi trois romans qui ont une dimension militante puisqu’elle y aborde des thématiques telles que la marée noire, les réfugiés ou encore l’avortement qui fut la cause principale de son engagement féministe. L’écriture est ainsi pour elle une poursuite du militantisme par d’autres moyens[8]. Des ex-militants des gauches alternatives s’investissent encore dans des associations mémorielles, liées notamment à des conflits locaux spécifiques. À Nantes par exemple, les deux ex-maoïstes Paul Tinquet et Yann Germain sont membres de l’association Une tour, une histoire, fondée en 1993 autour d’un projet de mise en mémoire des expériences de l’usine métallurgique Tréfimétaux où ils furent très actifs.

L’intérêt des anciens militants pour notre travail – que nous avons pu mesurer au fil de l’enquête et de nos rencontres – témoigne de leur attachement à leurs engagements passés, à leurs anciennes organisations, à leurs camarades autant qu’à leurs utopies toujours vivantes. Beaucoup demeurent convaincus et engagés : les ex de 68 se montrent bien loin de l’image des soixante-huitards renégats du Rotary Club évoquée par Guy Hocquenghem.

***

Les féministes

Quand l’amitié donne des “elles”. Une camaraderie militante à la croisée des combats féministes[9]

Pour nombre d’enquêtées, les camarades d’antan demeurent des amies au temps présent. Ces constats rejoignent ceux de Camille Masclet à propos du mouvement des femmes lyonnais et grenoblois dont les anciennes protagonistes restent liées entre elles par d’intenses relations d’amitié[10]. Blanca Dégardin, militante à Révo !, rencontre en 1976, à Lille, Elise Duvernois, engagée dans la GOP lorsque les deux organisations fusionnent pour devenir l’OCT. Depuis, d’après Blanca, elles ne se sont pour ainsi dire jamais quittées :

“Jamais ! Je l’ai encore eue au téléphone hier. C’est quelqu’un que j’aime profondément ! Vous voyez, comme quoi les femmes peuvent s’aimer !”.

Pour Evelyne Robin et Lucia Pacchiano, la pérennité de leur relation affective s’origine, nous l’avons vu, dans la complicité qu’ont nourri les deux femmes au sein du MLAC de Lille. Si les liens se distendent avec les groupes militants traversés dans les années 1970, cette relation privilégiée résiste. Même leur éloignement géographique ne grève pas cette amitié, qu’elles entretiennent par des correspondances électroniques et postales et des séjours dans leur résidence respective. De leur côté, Fannette Bozonnet et Cathy Debroe se rencontrent moins fréquemment depuis la fin de leur engagement. La présente recherche a constitué pour elles une occasion de se retrouver ; les entretiens ont en effet été réalisés chez Fannette en la présence de Cathy. Malgré certaines divergences actuelles de points de vue, les deux femmes conservent une forme de complicité, dont témoigne l’usage du sobriquet “Chouchou” par Cathy quand elle s’adresse amicalement à Fannette. La familiarité de ses interpellations – “[rires] On est complémentaires, ma grande !” –, comme l’interjection prenant à témoin sa comparse – “Hein Fannette ? Sacrée période !” – signalent la connivence issue du vécu passé. En particulier, les moments de vie partagés dans des communautés sont le terreau d’amitiés profondes et durables. Il arrive même que le partage de l’éducation des enfants transforme le statut d’amies en celui de membres de la famille. C’est le cas de Gisèle Monnier et de Flora Desbois, membres du Cercle Flora Tristan à Lyon dans les années 1970, qui ont

“essayé de sortir du cadre de la famille”, se sont épaulées pour élever leurs enfants et demeurent des personnes qui comptent pour les membres de leur famille respective. Aux confins de cette fidélité amicale, se niche un combat pour la préservation de territoires féminins autonomes. La relation privilégiée que ces deux femmes entretiennent répond explicitement à cette visée : “Je garde encore plein de choses que je ne partageais qu’avec mon mari […] Il y a des choses que je ne partage qu’avec ma copine”.

Les amitiés féministes ne se vivent pas uniquement en duo mais composent également des affinités collectives qui tissent un réseau de relations sociales denses, comme celui qui entoure Flora Desbois. Lorsqu’elle célèbre en 2013 ses 70 ans et invite ses “copines du Planning”, elle parvient à réunir pas moins de quarante personnes. À un autre niveau, le projet éditorial Chronique d’une passion. Histoire du mouvement de libération des femmes à Lyon[11], né à la fin des années 1980 d’une volonté de militantes d’écrire leur histoire, est mentionné par Martine Giry comme une aventure fédératrice, une “métabolisation de ce qui s’était passé”. Cette écriture collective, au-delà de sa dimension mémorielle[12], met en mouvement d’anciennes actrices, entretient un réseau d’interconnaissance et conduit au partage de projets intellectuels. Aujourd’hui encore, Martine a ainsi le sentiment de se sentir à la page des débats féministes, alimentés par ses amies, dont l’une, professeure à l’université, enseigne d’ailleurs l’histoire du genre à sa propre fille.

 

Des groupes féministes d’avant aux groupes amicaux d’aujourd’hui

Au-delà de ces amitiés interpersonnelles, l’évolution chronologique des liens affinitaires entre militantes féministes signale une perduration de groupes non mixtes de sociabilité. Les collectifs militants des années 1970-80 se transposent dans des groupes informels qui entretiennent les souvenirs, perpétuent l’appartenance à une communauté et signent la “persistance d’une forme ordinaire de féminisme[13]. Loin d’être des expériences anecdotiques, les rencontres que nous évoquons ci-après matérialisent avec force une dimension centrale du sens politique de ces amitiés, ayant une certaine portée dans le temps : la valeur donnée aux relations exclusivement féminines est un résultat de cette socialisation féministe.

Au départ conçu pour symboliser des retrouvailles lors des journées internationales des droits des femmes du 8 mars, dont les manifestations s’étiolent à Lille, le regroupement de huit amies féministes et syndicalistes des années 1970-80, se transforme progressivement en “un groupe de nanas qui se fendent la gueule”, sans prétention militante, qui s’appelle les “Drôles de dames”. Actif depuis près de quinze ans maintenant, le groupe puise sa durabilité dans la convivialité qu’il a su aménager, via des déjeuners mensuels ou dans le cadre de week-ends au bord de la mer. De surcroît, la dénomination du groupe, reprise du titre d’une série télévisée des années 1970, symbolise, par-delà les références communes à cette génération de militantes, leur ressemblance aux personnages principales du scénario, indépendantes et rebelles. Précisons que la singularité de ce groupe est de transgresser les frontières organisationnelles – en recrutant d’anciennes camarades syndicaliste de la CFDT, une militante de la JCR, une engagée dans le mouvement des parents d’élèves, une salariée du secteur santé-sociaux – et de transcender les lignes générationnelles, en réunissant des marraines septuagénaires et des plus jeunes approchant la soixantaine. Encore inséré dans l’actualité féministe, au courant “des choses qui se passent sur les femmes”, ce groupe est un lieu d’échanges politiques animés. En témoignent les “gros débats, grosses engueulades” survenus lorsque Dalila Ménard, membre du groupe, s’est décidée à 60 ans à porter le voile ; un choix qui a déplu à certaines membres du groupe convaincues que le foulard islamique est un signe inacceptable d’assujettissement des femmes. À Marseille, un groupe d’anciennes militantes du CODIF continuent de se côtoyer sous l’amusante appellation des “Sorcières”. La visée de ces retrouvailles consiste à se remémorer les souvenirs et anecdotes militants à l’occasion de divers rendez-vous. Du côté rennais, le “Dîner des dames”, autrement appelé le “DDD”, réunissant cinq anciennes membres de la commission femmes de la CFDT depuis 1979, est toujours d’actualité. À noter que les liens d’amitié tissés entre les participantes s’entremêlent à leurs histoires conjugales, deux des membres du groupe ayant successivement vécu avec le même compagnon. Débarrassées de sentiments de jalousie, ces “compagnonnes” construisent des relations de bons termes. Par exemple, lors du mariage de la nouvelle compagne, l’ex-épouse a été réclamée comme témoin. Si ces trois groupes ont en commun de réunir d’anciennes co-militantes autour de moments conviviaux, ils partagent aussi une dénomination insolite, symbolisant la distance ironique que ces femmes cultivent à l’égard de leur féminisme passé.

Enfin, le féminisme et la non-mixité imprègnent les passe-temps récréatifs d’anciennes militantes une fois leur retraite entamée. Sous l’impulsion d’une ancienne salariée du Planning Familial rennais, partie à Bordeaux avant de revenir en Bretagne au début des années 2000, les ex-compagnes de route de l’association sont invitées à former ce qu’Angèle Delcourt (Rennes) appelle le “groupe lecture”. Le propos de cette réunion consiste à partager un repas à la suite duquel chacune revient sur le livre “qu’elle a aimé” et qu’elle a lu durant le mois écoulé. Le concept de lecture partagée est déjà familier à Angèle qui, sous l’égide du CIDF, a participé à un concept similaire quelques années auparavant, à la fin de la décennie 1990.

 

Tenir (et s’épuiser) ensemble dans le militantisme

Ces relations amicales durables permettent de maintenir l’engagement et de stabiliser les choix militants[14]. Il en va ainsi du “noyau dur” de la dizaine d’anciennes militantes de Psychépo marseillaises, investies il y a peu de temps encore dans l’organisation de la journée du 8 mars. En partenariat avec la librairie du Musée national de Marseille et de quelques universitaires, ces doyennes du mouvement féministe ont organisé la présentation du Dictionnaire des créatrices publié par les Éditions des femmes, maison d’édition affiliée au collectif Psychépo, en 2014. La continuité des liens amicaux peut par ailleurs déborder sur le terrain professionnel où certaines ex-militantes, restées très proches, partagent une même activité. C’est notamment le cas de l’équipe de chercheuses qui environne Sylvie Boissière (Lyon). Que ce soit dans les objets de recherche comme dans les manières de la pratiquer, les traces d’une continuité avec le mouvement des femmes sont criantes à ses yeux. Dans les années 1980, le “petit groupe des intellos” de Lyon, fondateur du Centre Lyonnaises d’Études Féministes (CLEF), s’engage d’abord dans la rédaction d’un ouvrage collectif ; expérience que trois d’entre elles réitèrent ultérieurement en menant, pendant huit ans, une recherche sur un sujet commun. S’agissant de ces deux travaux scientifiques et du fonctionnement collectif qui les a portées, Sylvie en parle avec émerveillement. La marque qu’a laissée le mouvement des femmes sur ces recherches est visible dans les séances de travail réalisées lors de week-ends à la campagne, dans l’horizontalité des relations entre collègues, mais surtout dans la validation d’une écriture personnalisée. L’indicateur ultime de cette transposition reste pour Sylvie la signature collective, et donc anonyme, d’un des ouvrages : “On a oublié de mettre nos noms sur la couverture du livre. […] C’est fou quand même ! Et ça c’était vraiment un héritage”.

La professionnalisation du militantisme d’anciennes camarades dans des associations féministes contemporaines fournit un autre contexte propice à la perduration de fidélités amicales. Christine Couturier, féministe membre de Révolution ! et de FTL, proche du groupe femmes Nantes-Nord, lance en 1978 le festival “Tout feu tout flammes”, initiative qui devient Ciné-femmes à partir de 1982. Par l’intermédiaire de ce festival dont le succès perdure aujourd’hui, Nadine Lempereur, militante active au sein du Planning Familial, est sollicitée par Christine pour un partenariat inter-associatif autour de l’événement. De même, Odile Baudry, ancienne colocataire de Christine et proche amie de Nadine, toutes les trois ayant été investies au début des années 1980 dans l’émission radiophonique féministe “Les panthères roses”, est conviée, par le biais des postes successifs qu’elle occupe dans les différents établissements sociaux nantais, à soutenir le festival. Même si ces trois femmes déplorent l’épuisement de leurs relations, leur convergence autour d’événements ponctuels attèle leur histoire d’amitié autour du féminisme culturel. Y compris au cours de l’enquête, le partage d’initiatives communes subsiste, puisque les récits de vie menés auprès d’anciennes militantes sont couverts par l’association Ciné-femmes, afin d’en conserver une mémoire audiovisuelle.

S’ils perdurent, ces liens affectifs ne sont pourtant pas inépuisables et sont susceptibles d’être éprouvés par l’invalidation de choix personnels par son propre groupe de paires, provoquant un sentiment de trahison. Pour Francine Mansart, ex-participante d’un groupe de femmes au sein de la Ligue rennaise, la ligne de démarcation entre les “vraies” amies et les moins fidèles se lit dans leur compréhension différenciée de ses choix de vie. Lors de l’entretien, elle ne cache pas sa déception à l’endroit d’anciennes camarades féministes et d’extrême gauche qui auraient perdu leur intégrité en reprenant pour argent comptant les rhétoriques essentialistes de l’instinct maternel et jugent négativement ses prises de distance des schémas familiaux classiques.

Ces amitiés, lorsqu’elles s’intriquent aux enjeux de professionnalisation du militantisme, sont de surcroît soumises à des dégradations de condition de travail qui ricochent inévitablement sur les relations entre collègues. À la faveur de l’élection de François Mitterrand et de la création du Ministère des droits des femmes, Maryse Steiner et ses camarades féministes montent au milieu des années 1980 une association d’aide aux femmes victimes de violence, avec un projet de centre d’hébergement à Lyon. Par les subventions qu’elles parviennent à obtenir, des postes de salariées sont créés, dont l’un est occupé par Maryse. Elle consacre dix années à ce travail, puis le quitte au milieu des années 1990 pour un autre emploi avant d’y revenir, à mi-temps, dans les années 2000. Après ce retour, des conflits éclatent entre les militantes de l’association, éloignent définitivement Maryse d’une partie de son ancien groupe d’amies co-fondatrices et ont finalement raison de son engagement féministe, duquel elle se “[met] en retrait” tout en conservant ses convictions : “Au niveau des valeurs, il n’y a rien de changé”.

Il est également des relations d’amitié fortes qui ne parviennent pas à transcender les différences de classe, lesquelles continuent d’entacher la qualité de l’attachement. Y compris lorsque la camaraderie féministe s’est construite sur des bases communes, – être mères de famille et femmes mariées dans un milieu féministe jeune, célibataire et sans enfant -, cette identité ne procure pas les mêmes ressources aux femmes selon leur milieu social d’origine, notamment en termes de reconversion dans le champ professionnel. Dès lors, le sentiment d’illégitimité de classe, resté indicible, est vécu comme une blessure qui demeure béante. Le récit des échanges entre deux de ces amies, rapporté par la moins dotée, atteste des fractures sociales qui lui paraissent infranchissables :

“Mais parfois c’était douloureux. Parfois j’ai vécu dans la douleur, parce que je sentais le décalage. […] Ça me faisait très, très mal, parce que je sentais la différence. C’était deux mondes. Et je pense qu’elles n’en ont jamais eu conscience, parce que je n’en ai jamais parlé. Et il n’y a pas très longtemps, j’ai parlé de certaines choses à mon amie la dernière fois qu’on s’est vues. Elle m’a dit : « Mais, tu me dis ça maintenant, mais c’est pas possible ». Je lui dis « Ben oui, mais vous ne pouviez pas entendre, vous ne pouviez pas comprendre ». […] C’est toujours pareil, quand on est, malgré tout, du bon côté du bâton, je pense qu’on ne s’imagine pas. On est dans un rapport de supériorité, quoi qu’on dise, parce que c’est quand même quelque chose que j’ai vécu. […] Et la différence elle existe toujours. Toujours, toujours, toujours.”

Enfin, l’amitié parfois s’effrite pour ne devenir plus qu’un sentiment de loyauté envers ses ex-camarades. À ce titre, une interviewée manifeste sa réserve quant aux retrouvailles régulièrement organisées entre anciennes amies d’un groupe de femmes. Elle explique son attachement à ce rendez-vous familier par “amitié, fidélité” et concède néanmoins qu’elle n’y trouve plus nécessairement son compte : “C’est vrai que moi je m’ennuie presque un petit peu”. La lassitude éprouvée par cette routine s’explique par le manque de vitalité et d’optimisme de ces rendez-vous, réunissant des femmes aujourd’hui d’un certain âge, ayant parfois été peu épargnées par la vie : “Ce qui fait que c’est un peu tristounet maintenant, et puis des femmes seules à un certain âge ça peut être dur”.

Au terme de ces récits d’amitié, la création et le resserrement des liens entre femmes apparaissent comme une condition significative autant qu’une conséquence de l’épanouissement d’une parole féministe. Cela vaut aussi sur le long terme, comme le montrent les cas fréquents de sociabilités durables. C’est à la spécificité du féminisme par rapport à d’autres engagements que la démonstration aboutit : il est un mouvement fortement catalysé, alimenté et maintenu par l’amitié. La camaraderie entre femmes devient traductible dans des modes d’organisation politiques privilégiant la non-mixité, lesquels prennent parfois alternativement ou concomitamment un statut formel et informel. Constater la centralité de l’amitié dans l’engagement féministe n’est en définitive pas tellement étonnant : dans la mesure où celui-ci implique une attention toute particulière à la dimension intime et privée du politique, il favorise un fonctionnement affinitaire.

Il a fallu toutefois souligner quelques nuances. Les espaces de parole et de soutien non mixtes créés entre femmes poursuivent ce défi sororal, sans nécessairement y parvenir. Car, bien sûr, les relations d’amitié ne subsument pas toutes les formes de relations sociales ; elles sont travaillées par les tensions qui traversent le militantisme lui-même et le groupe social des femmes. En pratique, l’évolution des stratégies de lutte, de la vie des organisations (en particulier la professionnalisation du militantisme) et de l’espace militant local éprouvent les liens d’amitiés scellés entre militantes. Sur la durée, les parcours de vie accusent les positions sociales différenciées entre femmes et rejouent incessamment les termes de l’entrecroisement vie privée/action politique propre au militantisme féministe.

Notes

[1] Le Collectif SOMBRERO est composé de (par ordre alphabétique) : François Alfandari, Lucie Bargel, Sophie Béroud, Charles Berthonneau, Émilie Biland, Marie Charvet, Annie Collovald, Clémentine Comer, Jean-Gabriel Contamin, Olivier Fillieule, Laure Fleury, Hélène Ha, Tristan Haute, Florence Joshua, Bleuwenn Lechaux, Camille Masclet, Lilian Mathieu, Eve Meuret-Champfort, Séverine Misset, Maëlle Moalic-Minnaert, Davide Morselli, Sophie Orange, Julie Pagis, Mathilde Pette, Alice Picard, Lydie Porée, Vincent Porhel, Pierre Rouxel, Lucile Ruault, Isabelle Sommier, Lucia Valdivia et Karel Yon.

[2] Extraits du chapitre 19 du livre, par Mathilde Pette et Isabelle Sommier.

[3] Isabelle Sommier, Le Renouveau des mouvements contestataires à l’heure de la mondialisation, Flammarion, Paris, 2003.

[4] Sur le sujet, voir Éric Agrikoliansky, Olivier Fillieule et Nonna Mayer (dir.), L’Altermondialisme en France : la longue histoire d’une nouvelle cause, Flammarion, Paris, 2004 ; Isabelle Sommier, Olivier Fillieule et Éric Agrikoliansky (dir.), Généalogie du mouvement antiglobalisation en Europe. Une perspective comparée, Karthala, Paris, 2008.

[5] Si les villes sont équilibrées, les appartenances organisationnelles passées le sont moins au profit des membres du PSU et des maoïstes (sept chacun), cinq de la LCR, contre un seul anarchiste et un seul Révo.

[6] L’acronyme, inventé par les activistes, détourne le sigle officiel de “zone d’aménagement différé” créé en 1974 par les autorités à propos du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, celle-ci devenant ainsi la première “zone à défendre”. On en compte aujourd’hui une dizaine. Entré dans le dictionnaire du Petit Robert en 2015, le terme “zadiste” désigne un “militant qui occupe une ZAD pour s’opposer à un projet d’aménagement qui porterait préjudice à l’environnement”. La contestation du barrage de Sivens dans le Tarn a été entachée de la mort d’un manifestant, Rémi Fraisse, tué par une grenade offensive tirée par un gendarme le 26 octobre 2014.

[7] En dehors d’un Lillois et de deux Lyonnais, on compte trois Rennais et surtout onze Nantais.

[8] Annie Collovald et Érik Neveu, “Le « néo-polar ». Du gauchisme politique au gauchisme littéraire”, Sociétés & Représentations, vol. 11, n°1, 2001, p. 77-93 ; Boris Gobille, Crise politique et incertitude. Régimes de problématisation et logiques de mobilisation des écrivains en Mai 68, thèse de doctorat d’études politiques sous la direction de Bernard Pudal, EHESS, Paris, 2003.

[9] Extraits du chapitre 28 du livre, par Clémentine Comer, Helen Ha et Lucie Ruault.

[10] Camille Masclet, Sociologie des féministes des années 1970. Analyse localisée, incidences biographiques et transmission familiale d’un engagement pour la cause des femmes en France, Thèse de doctorat en science politique et en sociologie, Universités de Lausanne et Paris 8, 2017.

[11] CLEF, Chronique d’une passion. Histoire du mouvement de libération des femmes à Lyon, L’Harmattan, Paris, 1989.

[12] Marion Charpenel, “Le privé est politique !” Sociologie des mémoires féministes en France, Thèse de doctorat en science politique, IEP de Paris, 2014.

[13] Camille Masclet, Thèse citée.

[14] Camille Masclet, Thèse citée.

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redaction

Wed, 19 Sep 2018 11:04:17 +0200

Cultures et élevage en monoculture : impasses productives et impacts climatiques majeurs (II)

Nous publions ici le second volet d’une analyse de l’économiste François Chesnais sur les rapports entre capitalisme et changement climatique, qui fait suite à un premier article sur les origines des changements climatiques. Cette deuxième partie porte sur la monoculture, modèle dominant de production agricole sur le plan mondial.

On est sur un terrain où l’impact climatique relève de facteurs plus facilement identifiables que ce n’est le cas pour d’autres dimensions de la relation capital-climat. Les pays d’Amérique latine et d’Asie du Sud-Est où la monoculture domine connaissent des degrés d’intensité différents de domination économique et politique des pays capitalistes centraux, ces facteurs sont dans la continuité de l’économie de plantation. Les forts taux d’émission de COainsi que les conditions d’existence des paysans et des travailleurs ruraux, avec des effets d’expulsion massive de population vers les bidonvilles, résultent de la concentration élevée de la propriété du sol et de l’exploitation effrénée des travailleurs.

Les intérêts des grands propriétaires engagés dans la monoculture coïncident en tous points avec ceux des groupes industriels à dominante industrielle très puissants situés en amont (agrochimie) comme en aval (agrobusiness) des activités de culture du sol et d’élevage. L’économie de la monoculture (son business model) est marquée par une fuite en avant qui prend la forme de baisses des rendements et de réponses à ces baisses dont l’efficacité s’avère limitée et passagère. Et cela alors qu’une agriculture alternative a fait ses preuves.

« Transformer du pétrole en nourriture » 

S’agissant de leur impact climatique les activités de culture du sol et d’élevage sont rangées par la commission spécialisée du GIEC sous le titre AFOLU[1]. Si on additionne les émissions directes et émissions indirectes de l’agriculture, l’élevage, l’exploitation forestière, la déforestation/reforestation, la part de l’AFOLU atteint 25 % soit la deuxième en importance.

• AFOLU : Agriculture, forestry and other land use. Inclut l’agriculture, l’élevage, l’exploitation forestière, la déforestation/reforestation. La contribution de l’élevage à AFOLU est difficile à estimer car elle n’est pas spécifiée dans le rapport. On peut toutefois y lire que les émissions directes de l’élevage (fermentation entérique et gestion des déjections) contribuent pour moitié aux émissions agricoles.
• L’industrie : industrie lourde (métallurgie, sidérurgie, pétrochimie…) et industrie manufacturière.
• Les transports : aérien, maritime et terrestre (route et rail).
• Le bâtiment : inclut la construction, l’entretien et le chauffage.
• L’énergie hors chauffage et électricité : ce secteur inclut les émissions liées à l’extraction des combustibles fossiles (comme les fuites de méthane ou le brûlage des gaz à la torchère au-dessus des puits de pétrole), le raffinage du pétrole, la production de charbon ou autres combustibles solides (biomasse).

La première raison de la part importante des activités rangées sous AFOLU tient à ce que l’agriculture de grandes exploitations en monoculture à forts intrants mécaniques et surtout chimiques consiste, pour reprendre l’expression imagée d’une étude de la CNUCED, en une « utilisation de surfaces pour transformer du pétrole en nourriture »[2]. Pour s’en tenir aux dernières années, on a assisté à un vertigineux processus de fusions et acquisitions dans l’industrie agrochimique. Monsanto, Syngenta, DuPont, Dow, Bayer, Basf réunis contrôlent 100% du marché des semences transgéniques. Suite aux fusions en cours il restera aux mains de trois entreprises seulement. Il existe pourtant, montre la même étude de la CNUCED, une « agronomie de soutenabilité » et des pratiques alternatives déjà utilisées par de petits exploitants agricoles progressistes qui permettraient de contenir les impacts climatiques et changer des situations environnementales et sociales désastreuses. Leur mise en œuvre exige de vraies réformes agraires ainsi que des moyens financiers qui permettent à des équipes d’agronomes d’aider les paysans et des investissements collectifs d’être faits. Autant de mesures qui heurtent les très importants intérêts des sociétés qui dominent le marché des intrants et qui entendent que se poursuivent des méthodes de production qui mettent les agriculteurs dans leur dépendance[3].

L’autre cause majeure du rôle important des activités rangées sous la rubrique AFOLU dans l’émission de gaz à effet de serre est la déforestation à très grande échelle. Dans d’importants pays d’Amérique du Sud et d’Asie du Sud-Est elle est indissociable de la monoculture à très grande échelle et répond principalement à la très forte demande de l’industrie des biocarburants et de la filière de viande bovine.

Marx: le métabolisme homme-nature, sa rupture et son rétablissement comme horizon

Dans ce second volet de l’article on en vient à l’approche « métabolique »de Marx théorisée en particulier par John Bellamy Foster[4], celle qui fait de Marx en quelque sorte un « écologiste avant l’heure »[5]. Il emploie le terme métabolisme pour désigner le procès de travail comme procès d’échange organique entre l’homme et la nature :

« Le travail est d ‘abord un procès qui se passe entre l’homme et la nature, un procès dans lequel l’homme règle et contrôle son métabolisme avec la nature par la médiation de sa propre action. Il se présente face à la matière naturelle comme une puissance naturelle lui-même. Il met en mouvement les forces naturelles de sa personne physique, ses bras et ses jambes, sa tête et ses mains pour s’approprier la matière naturelle sous une forme utile à sa propre vie. Mais en agissant sur la nature extérieure et en la modifiant par ce mouvement, il modifie aussi sa propre nature. Il développe les potentialités qui y sont en sommeil, et soumet à sa propre gouverne le jeu des forces qu’elle recèle. »[6] 

Et plus loin :

« Le procès de travail, tel que nous l’avons exposé dans ses moments simples et abstraits, est une activité qui a pour fin la fabrication de valeurs d’usage, il est l’appropriation de l’élément naturel en fonction des besoins humains, il est la condition générale du métabolisme entre l’homme et la nature, la condition naturelle éternelle de la vie des hommes ; il est donc indépendant de telle ou telle forme qu’elle revêt, mais au contraire également commun à toutes ses formes sociales. Nous n’avions donc pas besoin de présenter ici le travailleur dans son rapport aux autres travailleurs. Il suffisait de l’homme et de son travail d’un côté, de la nature et de ses matières de l’autre. »[7]

Ce degré de généralité doit être abandonné et les conditions sociales dans lesquelles le travail s’est déroulé introduites,

« si c’était sous le fouet brutal du surveillant d’esclaves ou sous l’œil inquiet du capitaliste ? si c’est Cincinnatus qui le fait en cultivant ses deux arpents ou le sauvage qui abat une bête, armé d’un seul caillou. »

L’analyse se centre alors sur les conséquences de la pénétration du capitalisme dans l’agriculture. La conclusion du chapitre XV du livre I du Capital est maintenant souvent citée après avoir été longtemps à peu près complètement ignorée, à savoir que :

 « la production capitaliste ne développe donc la technique et la combinaison du procès de production sociale qu’en épuisant les deux sources d’où jaillit toute richesse, la terre et le travailleur. »[9]

Cette conclusion repose sur les données que Marx a réunies sur l’Angleterre et les États-Unis alors que la mécanisation agricole commençait tout juste et que le recours aux fertilisants se limitait à l’emploi du guano[10], ainsi que sur sa lecture du chimiste allemand Justus von Liebig qu’il cite souvent[11]. Celui-ci dénonce la perte de fertilité du fait d’une dégradation des sols et d’une déforestation sous l’effet d’une demande de rendement insatiable. Marx écrit ainsi que :

« Dans les comtés de Suffolk et de Cambridge, par exemple, la superficie des terres cultivées s’est considérablement augmentée pendant les derniers vingt ans, tandis que la population rurale a subi une diminution non seulement relative, mais absolue. Dans les États-Unis du Nord de l’Amérique, les machines agricoles remplacent l’homme virtuellement, en mettant un nombre égal de travailleurs à même de cultiver une plus grande superficie, mais elles ne le chassent pas encore actuellement. En Angleterre, elles dépeuplent les campagnes. C’est se tromper étrangement que de croire que le nouveau travail agricole à la machine fait compensation. En 1861, il n’y avait que mille deux cent cinq ouvriers ruraux occupés aux machines agricoles, engins à vapeur et machines-outils, dont la fabrication employait un nombre d’ouvriers industriels à peu près égal.

[….]

L’exploitation la plus routinière et la plus irrationnelle [celle de la production paysanne] est remplacée par l’application technologique de la science. Le mode de production capitaliste rompt définitivement entre l’agriculture et la manufacture le lien qui les unissait dans leur enfance; mais il crée en même temps les conditions matérielles d’une synthèse nouvelle et supérieure, c’est-à-dire l’union de l’agriculture et de l’industrie sur la base du développement que chacune d’elles acquiert pendant la période de leur séparation complète. Avec la prépondérance toujours croissante de la population des villes qu’elle agglomère dans de grands centres, la production capitaliste d’une part accumule la force motrice historique de la société; d’autre part elle détruit non seulement la santé physique des ouvriers urbains et la vie intellectuelle des travailleurs rustiques, mais trouble encore la circulation matérielle entre l’homme et la terre, en rendant de plus en plus difficile la restitution de ses éléments de fertilité, des ingrédients chimiques qui lui sont enlevés et usés sous forme d’aliments, de vêtements, etc. » Mais en bouleversant les conditions dans lesquelles une société arriérée accomplit presque spontanément cette circulation, elle force de la rétablir d’une manière systématique, sous une forme appropriée au développement humain intégral et comme loi régulatrice de la production sociale.

[…]

Dans l’agriculture comme dans la manufacture, la transformation capitaliste de la production semble n’être que le martyrologe du producteur, le moyen de travail que le moyen de dompter, d’exploiter et d’appauvrir le travailleur. (….) Dans l’agriculture moderne, de même que dans l’industrie des villes, l’accroissement de productivité et le rendement supérieur du travail s’achètent au prix de la destruction et du tarissement de la force de travail. En outre, chaque progrès de l’agriculture capitaliste est un progrès non seulement dans l’art d’exploiter le travailleur, mais encore dans l’art de dépouiller le sol; chaque progrès dans l’art d’accroître sa fertilité pour un temps, un progrès dans la ruine de ses sources durables de fertilité. Plus un pays, les Etats-Unis du nord de l’Amérique, par exemple, se développe sur la base de la grande industrie, plus ce procès de destruction s’accomplit rapidement. »

En toute fin des chapitres du livre III du Capital sur la rente foncière, Marx reprend le même thème :

« la grande propriété mine la force de travail dans le dernier refuge (la campagne) de son énergie native, dans le domaine où elle s’accumule comme réserve pour le renouvellement de la vie des nations. La grande industrie et la grande agriculture exploitée industriellement agissent en commun. Si elles se différencient au début en ce que l’une gaspille et ruine davantage la force naturelle de l’homme et l’autre la force naturelle de la terre, elles se tendent la main plus tard, le système industriel appliqué à la terre venant à son tour exténuer la force de travail, et l’industrie et le commerce intervenant pour procurer à l’agriculture les moyens d’épuiser la terre. »[12]

Ce que pourrait être la configuration des « producteurs associés » dans l’agriculture

Le métabolisme rompu ne peut pas être rétabli par un quelconque « retour en arrière ». Dans le chapitre 32 du livre I du Capital Marx est absolument clair :

« Le régime de petits producteurs indépendants, travaillant à leur compte, présuppose le morcellement du sol et l’éparpillement des autres moyens de production. Comme il en exclut la concentration, il exclut aussi la coopération sur une grande échelle, la subdivision de la besogne dans l’atelier et aux champs, le machinisme, la domination savante de l’homme sur la nature, le libre développement des puissances sociales du travail, le concert et l’unité dans les fins, les moyens et les efforts de l’activité collective. Il n’est compatible qu’avec un état de la production et de la société étroitement borné. L’éterniser, ce serait, comme le dit pertinemment Pecqueur, ʺdécréter la médiocrité en toutʺ. »[13]

Le capitalisme possède sa manière d’organiser une « domination savante sur la nature ». Il a perpétué avec des moyens technologiques sans cesse renouvelés l’épuisement de la terre et des travailleurs et l’a même fortement aggravé comme nous allons le voir. Les configurations dont l’émancipation serait porteuse exigent « l’expropriation des expropriateurs ». Elles pourront seulement être l’œuvre des « producteurs associés ».

« Les producteurs associés règlent rationnellement leur métabolisme avec la nature, le placent sous leur contrôle communautaire au lieu d’être dominés par une puissance aveugle (…) ils l’accomplissent avec la plus petite dépense de force et dans les conditions les plus dignes et les plus adéquates à leur nature humaine. »[14]

Les conditions technologiques au sens large (recherche, formation, moyens techniques) d’un rétablissement du métabolisme entre les êtres humains libérés du capitalisme et « la nature » existent. Dans le cas de la France les recherches agronomiques menées dans les années 1970 par des chercheurs soucieux de combattre le modèle « productiviste » en voie de devenir ultra-dominant, ont établi, pour citer quelques pratiques, qu’en enfouissant les graines dans la terre, le labour du sol en profondeur retarde la pousse des herbes indésirables. De même la rotation des cultures, notamment de légumineuses (luzerne, triticale, pois, véroles) semées en alternance avec des céréales, réduit fortement le recours aux engrais et aux traitements phytosanitaires sans nuire à la productivité. Enfin les espèces semées devaient résulter de processus de sélection naturelle et génétique, dont on verra les enjeux plus loin. Un grand agronome français, René Dumont, qui avait travaillé pas seulement en France mais aussi en Asie du Sud-Est et en Afrique, a esquissé ce que les « producteurs associés » ayant emporté la bataille contre le capital feraient pas seulement dans le domaine agricole pour assurer les conditions de la reproduction sociale à tous et à toutes à l’échelle de la planète. Il vante « l’austérité de la nouvelle civilisation » (celle « délivrée des faux besoins créés par la société de consommation »). Pour citer un article récent sur l’action et la pensée de Dumont :

« L’austérité de cette nouvelle civilisation se traduirait d’abord par des mesures communément proposées par les écologistes depuis le début des années soixante-dix. Un recyclage généralisé serait ainsi mis en œuvre, de même que le recours systématique aux énergies renouvelables et plus généralement aux technologies intermédiaires. Par ailleurs, les pratiques culturales seraient orientées vers la valorisation des déchets et privilégieraient la production de céréales au détriment de la viande, que René Dumont considère comme un luxe dispensable. Enfin, la production de biens de consommation serait orientée vers la satisfaction des besoins essentiels, ce qui impliquerait une moindre diversité des produits disponibles à la vente. Sur un plan plus politique, l’une des caractéristiques de cette société socialiste serait la lutte contre les hiérarchies et les inégalités sociales, considérant que l’austérité généralisée ne serait acceptable par tous qu’à ce prix. […] Pensée et pratiquée à la base, cette austérité devrait être également accompagnée à l’échelle mondiale par une administration, peut-être liée à l’ONU, chargée de la gestion des ressources rares non renouvelables, voire de la mise en œuvre de politiques de lutte contre l’explosion démographique, dont René Dumont reste persuadé qu’il s’agit du plus grand péril qui menace l’humanité. Une telle proposition montre combien il reste attaché à l’idée de planification, appelée à être discutée démocratiquement à de multiples échelles géographiques, depuis la coopérative (ou la fédération d’entreprise) jusqu’au niveau national, voire mondial. Néanmoins, la nécessaire remise en cause du pillage du tiers-monde passerait par une réduction des échanges commerciaux à l’échelle globale, pour revenir à des productions locales dans la mesure du possible. »[15]

Impasse productive et réponses aggravantes: la production céréalière française

C’est la monoculture des surfaces agricoles qui a gagné la bataille dans les années 1970 tant en Europe que dans les grands pays dits « émergents ». Elle a des impacts écologiques directs très importants, tandis que l’emploi massif d’intrants chimiques conduit à de très graves situations de santé publique. Le cycle de reproduction-extension du capital empruntée par la monoculture fournit un exemple délimité, reposant sur des données sûres, donc assez aisément saisissables, sur la manière dont la production capitaliste cherche à repousser les limites qu’elle rencontre par un recours encore plus accentué aux méthodes mêmes qui en sont la cause. On est en présence d’exemples précis de boucles dites de rétroaction positive (positif feedback loops)[16] qui sont un trait caractéristique des mécanismes de réchauffement et de changement climatique.

La boucle de rétroaction positive et l’impasse à laquelle conduit la monoculture a été étudiée dans le cas français pour la monoculture céréalière française. Elle a été développée sur les recommandations d’une génération d’agronomes productivistes et a bénéficié d’un important soutien financier public. Elle s’est faite sur la base de la concentration des terres, le déboisement, la mécanisation, l’abandon de la rotation des cultures et l’utilisation massive d’intrants chimiques. Les pesticides sont au cœur du modèle à un degré plus fort que les engrais, car elles permettent directement d’accroître la production et de réduire la main-d’œuvre.

Les études montrent que leur usage a enclenché une boucle de rétroaction « vicieuse ». La hausse des rendements obtenue pendant trois décennies a atteint un plateau dans les années 2000[17]. Les causes en sont la baisse de fertilité d’un écosystème qui a été privé de la diversité apportée par la rotation des cultures ainsi que l’apparition dans les plants de résistances de plus en plus nombreuses et précoces aux pesticides. Au lieu d’en réduire l’usage, le recours aux pesticides on l’a accru. On est ainsi passé, selon une étude de la Confédération paysanne, « de l’usage occasionnel à l’usage permanent, du curatif au préventif »[18]. Les conséquences environnementales et sanitaires du recours généralisé aux pesticides, « dont l’usage s’est complètement banalisé » : destruction de la biodiversité, celle de la flore et de la faune (dont celle des abeilles avec de très graves conséquences pour la pollinisation), pollution des sols et de l’eau, mutation des cibles des pesticides (insectes, mauvaises herbes…), maladies professionnelles chez les agriculteurs, maladies chroniques chez les riverains. Lancé en 2008, le plan Ecophyto devait mener à une réduction de 50% de l’usage des pesticides à l’horizon 2018. Mais l’inverse s’est produit : les ventes ont augmenté en volume de plus de 6% entre 2009 et 2016[19].

La puissance économique et politique des grandes firmes semencières et la domination d’une agronomie productiviste ont conduit à une forte uniformisation des variétés de graines. Entre 1930 à 1965, on est passé de 400 variétés de blés à 65. La « révolution verte » a eu des conséquences analogues pour le riz. Aujourd’hui, selon la FAO, 75 % des aliments de la planète proviennent d’à peine 12 espèces végétales et cinq animales. La réglementation nationale et internationale d’inscription à un cahier officiel des espèces autorisées (dans le cas de la France il s’agit du Groupement national interprofessionnel des semences dit GNIS) a permis, la concentration aidant, à trois grands groupes (Monsanto, DuPont-Dow et Syngenta-ChemChina) de posséder plus de 53 % du marché mondial de la semence. Elle a été élaborée de façon à donner un avantage écrasant à la sélection en laboratoire et au clonage par rapport à la sélection dans le champ. Les semences produites sont des clones des plus performantes qui ont été produites en laboratoire. Les graines OGM en ont été l’aboutissement. A l’inverse dans le cas des variétés paysannes chaque graine est différente, une « hétérogénéité » qui ne leur donnait pas jusqu’à une date très récente droit d’être inscrite au catalogue officiel.[20]

« À l’inverse des graines paysannes, dont la diversité génétique permet une adaptation naturelle au terroir et une plus forte résilience aux maladies, les semences sélectionnées en laboratoire ont besoin d’être traitées aux engrais et aux pesticides. »[21]

Ainsi les céréales cultivées avec les semences OGM de Monsanto exigent l’épandage du glyphosate commercialisé par le même Monsanto [suite à sa fusion avec Bayer, le nom Monsanto a été effacé sous l’impulsion du PDG de Bayer, Werner Baumann] sous le nom Roundup. Même chose pour les autres semenciers géants.

A l’instar des grands agriculteurs organisés en France dans la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA)[22], les grands exploitants dont la dépendance à l’égard des groupes industriels semenciers et des producteurs d’intrants chimiques est devenue totale défendent bec et ongles le recours au glyphosate quels que soient les effets de santé publique. S’agissant de plantes OGM, il faut parler des effets du régime de propriété des semences depuis l’extension mondiale du brevetage du vivant décidée par la Cour suprême des Etats-Unis[23]. Dans le cas des pays du « Sud », il fait peser un poids financier particulièrement lourd sur les agriculteurs pauvres. Pour les paysans récupérer les semences d’une récolte à l’autre est un des moyens qui leur permettent de survivre. Lorsqu’ils sont incités à acheter des semences OGM le brevetage les oblige à acheter de nouvelles semences à chaque nouvelle saison. Il est interdit aux producteurs de conserver les semences des récoltes précédentes. Si cela est entré dans les habitudes des céréaliers de la Beauce, en Inde où Monsanto a réussi à contourner la législation indienne[24] et vendre aux paysans son coton génétiquement modifié (Bt coton) breveté, les petits producteurs ont été exposés à de grandes difficultés financières dès que les récoltes sont mauvaises et obligés de s’endetter à des taux usuraires[25].

L’application à l’agriculture des règles commerciales de l’OMC

L’étude de la CNUCED citée plus haut considère, sur la base d’un ensemble de travaux de recherche, qu’en raison de leur dépendance énergétique du fait de la mécanisation et des intrants chimique, la supériorité des grandes exploitations sur la petite agriculture se limite à la productivité du travail. Dès qu’on calcule les rendements et la rentabilité non pas production par production mais pris ensemble, la petite et moyenne agriculture polyvalente combinant cultures et élevage peut produire de 3 à 14 par acre (0.4 ha) de plus que les grandes exploitations en monoculture industrielle[26]. Ce type d’agriculture est tournée vers le marché national, voire le marché local. Or avec la fin des négociations du Cycle d’Uruguay, ce sont les intérêts de l’agriculture tournée exclusivement vers l’exportation qui l’ont emporté. Elle est devenue absolument pleinement pour le capital un secteur d’accumulation comme tout autre et pour les investisseurs financiers l’objet de placements. L’ALENA (Accord de libre-échange nord-américain) avait servi de banc d’essai achevant dans le cas du Mexique d’effacer les traces de la réforme agraire de 1917 (Zapata) et 1934 (Cardenas), ruinant les paysans et les envoyant ainsi que leurs familles servir de main-d’œuvre surexploitée dans les maquiladoras[27].

Dans une note à destination d’un public large, l’OMC explique que l’inclusion de l’agriculture vise à « stimuler l’investissement, la production et le commerce dans le secteur agricole » : premièrement, en rendant plus transparentes, plus prévisibles et plus concurrentielles les conditions d’accès aux marchés agricoles ; deuxièmement, en établissant un lien entre les marchés agricoles nationaux et le marché international, ou en le renforçant ; et par conséquent, troisièmement, en faisant fond beaucoup plus sur les mécanismes du marché pour affecter des ressources limitées à leurs emplois les plus productifs tant dans le secteur agricole qu’au niveau de l’économie[28].

Ce régime commercial a permis la très forte croissance de cultures liées à la production de biocarburants et d’aliments pour l’élevage intensif, des bovins en premier. La figure ci-jointe montre leur très forte croissance en termes d’occupation des terres (rape seed est le mot anglais pour le colza). De très, très grandes exploitations privées et de très grands groupes de transformation et de négoce en sont les bénéficiaires[29]. Le soja et le maïs sont produits pour l’exportation et arrivent dans les ports d’Asie du Sud-Est et d’Europe. A l’exception partielle de l’éthanol, où dans le cas des Etats-Unis et du Brésil elle est tournée en partie vers le marché intérieur, les cultures de biocarburants sont destinées à l’exportation. La production et le commerce international n’ont pu atteindre l’ampleur qu’ils ont à partir de la fin des années 1990 qu’en raison de l’application à l’agriculture du régime de libéralisation commerciale supervisé par l’OMC, la mondialisation de l’armée industrielle de réserve résultant du Traité de Marrakech garantissant le très bas niveau des salaires payé dans les grandes exploitations.

La déforestation à très grande échelle (1): les biocarburants

On en vient maintenant à la déforestation à très grande échelle. Le GIEC estime qu’en raison en d’un ensemble d’effets directs et indirects17% des émissions de CO2 résultent de la déforestation et des changements apportés à l’occupation des sols: c’est le troisième poste émetteur après l’énergie et l’industrie. L’effet direct provient du processus suivant. Les forêts sont des réservoirs de carbone: elles retiennent le carbone dans la biomasse vivante et morte, les matières organiques en décomposition et les sols. En raison de leur biomasse très importante, les forêts tropicales dites primaires ou humides (rain forests) absorbent 50% de carbone de plus que les autres surfaces boisées[30].

La destruction de ces forêts met fin à ce processus de rétention et d’emmagasinement, et libère en même temps le carbone stocké sous forme de gaz à effet de serre, notamment en cas de défrichement par le feu comme cela se pratique pour la culture du soja en particulier. La disparition de la forêt tropicale humide au profit des prairies et des cultures diminue ce qu’on nomme l’évapotranspiration (évaporation + transpiration des végétaux) qui résultent des processus de photosynthèse, de respiration, de transpiration, de décomposition et de combustion qui entretiennent la circulation naturelle du carbone entre la forêt et l’atmosphère. Ce mode de fonctionnement dynamique des écosystèmes forestiers leur permet de recycler le carbone. Ils jouent donc un rôle important dans le cycle mondial du carbone: lorsque le stock de carbone augmente, le flux net de l’atmosphère vers l’écosystème forestier est positif et on parle alors de puits de carbone; dans l’autre sens, on parle de source de carbone. Du fait de l’évapotranspiration, la forêt rafraîchit l’air, et absorbe la lumière, là où le sol nu renvoie l’énergie du soleil vers l’atmosphère. La température moyenne peut localement augmenter de plus de 10 °C après une déforestation en zone tropicale. Ce réchauffement local modifie la pression atmosphérique, qui elle-même influe sur le déplacement des masses d’air et des cellules de tempêtes. Les cycles pluviométriques sont modifiés provoquant sécheresse et inondations anormales.

Commençons par les biocarburants. Ce sont soit du bioéthanol (pour les véhicules essence), soit du biodiesel (pour les véhicules diesel). Le bioéthanol résulte de la fermentation de produits agricoles alimentaires comme la canne à sucre, la betterave, ou le maïs. Ils ont été produits à échelle industrielle, bien qu’en quantité limitée du fait de leur concurrence avec les cultures à destination alimentaire. Le biodiesel est produit à partir d’huiles végétales, surtout de colza et de tournesol dans les régions tempérées et de soja et de palme dans les régions tropicales.

Une étude de la Commission européenne (laquelle autorise le biodiesel) estime que selon les plantes il émet jusqu’à trois fois plus de gaz à effet de serre que son équivalent fossile, cas de l’huile de palme[31]. Les estimations reposent sur la prise en compte d’un facteur crucial, à savoir le changement d’affectation des sols, de terres naturelles qui stockaient du carbone (prairies, forêts…) à des terres cultivées. L’effet peut être direct, lorsque les cultures pour agrocarburants sont introduites sur des espaces naturels, ou indirect, lorsque des terres agricoles déjà existantes sont converties aux cultures pour agrocarburants. Dans ce cas, la demande alimentaire étant constante, voire en hausse, les cultures alimentaires seront déplacées sur d’autres terres, au détriment une fois encore d’espaces naturels. A cela s’ajoutent les émissions de CO2dont il a été déjà question (tracteurs, transport, engrais…). L’étude de la Commission européenne estime que si la politique européenne en matière de biocarburants se poursuit jusqu’en 2020, cela entraînerait un changement d’affectation des sols de 8,8 millions d’hectares – dont 2,9 millions en Europe (où il s’agirait d’un ralentissement de l’abandon des terres agricoles), et 2,1 millions en Asie du Sud-Est avec une accélération de la déforestation au bénéfice des plantations de palmiers à huile.

L’huile de palme est l’huile végétale la plus produite de la planète. Un prix très bas sur le marché mondial et des propriétés particulièrement propices à la production alimentaire industrielle font que l’huile de palme raffinée est présente aujourd’hui dans un produit sur deux dans les supermarchés: pizzas surgelées, biscuits, margarine, crème pour le corps, savon, maquillage, bougies, lessive, etc. Pourtant, depuis l’alerte de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) en 2016 on sait que l’huile de palme industrielle est forte en contaminants génotoxiques et cancérigènes[32]. Aujourd’hui, les plantations d’huile de palme s’étendent sur 27 millions d’hectares à travers le monde, soit un territoire grand comme la Nouvelle-Zélande. 61% des importations d’huile de palme dans l’UE servent de biocarburants. Dans le cas français une loi de 2009 rend obligatoire l’incorporation d’agrocarburants dans l’essence et le diesel. La France se targue de ne pas contribuer fortement à déforestation tropicale puisque 7 % seulement de l’incorporation provient d’importations d’huile de palme[33].

Les palmiers à huile trouvent leurs conditions optimales de croissance dans les régions chaudes et humides équatoriales. En Asie du Sud-Est, en Amérique du Sud et en Afrique, d’immenses zones de forêts tropicales sont défrichées et brûlées, jour après jour, pour faire de la place aux plantations. Ce faisant, de grandes quantités de gaz à effet de serre sont émises dans l’atmosphère. L’Indonésie, premier producteur d’huile de palme de la planète, a ainsi émis en 2015 plus de gaz à effet de serre que les États-Unis. Paysans et populations autochtones, qui depuis des générations vivent dans la forêt et la préservent, sont souvent brutalement expulsés de leurs terres. A ce jour, 700 conflits fonciers en rapport avec l’industrie de l’huile de palme ont été recensés en Indonésie. Avec les arbres disparaissent des espèces rares comme l’orang-outan de Bornéo.

La déforestation à très grande échelle (2): la production de viande bovine en région tropicale ou semi-tropicale. Le Brésil comme exemple

Le secteur de l’élevage produit 7,1 milliards de tonnes d’équivalent CO2, soit environ 1/7 des émissions de gaz à effet de serre. 45 % sont attribuables à la production et au transport des aliments (dont 9 % imputables à la déforestation liée à l’extension des cultures et des pâturages). 39 % proviennent de la fermentation gastrique des ruminants. 10 % résultent du stockage et de l’utilisation du lisier. 6 % sont causés par le transport, l’abattage des animaux et au stockage des produits animaux. L’élevage bovin est en première ligne. Produire 1 kg de protéines sous forme de viande de bœuf émet en moyenne 290 kg d’équivalent C02, contre moins de 50 sous forme de viande de porc, de poulet ou d’œufs.

Le Brésil satisfait la demande extérieure de deux manières. Comme d’autres pays, notamment l’Argentine[34], il est un très important producteur de soja, premier aliment mondial du bétail en élevage intensif, avec une prédominance des exportations vers la Chine et l’Asie du Sud-Est. Il pratique aussi à grande échelle un élevage extensif dont la production est exportée aux Etats-Unis. Les deux méthodes ont entraîné une forte déforestation dont les effets climatiques qui se font sentir dans l’espace continental même du Brésil. L’Amazonie, qui s’étend sur 5,5 millions de km2 dont 60% au Brésil, a perdu 17% en 40 ans de sa surface originelle.

La monoculture du soja s’est étendue à la fois moyennant la déforestation de la forêt primaire de l’immense bassin fluvial de l’Amazone que de la savane boisée des plateaux du cerrado. La technique est extrêmement primitive, c’est-à-dire l’abattage et le brûlage de la forêt sur des espaces immenses, de milliers, voire de centaines de milliers d’hectares. Le feu libère des substances nutritives contenues dans la végétation brûlée et produit une couche de terre fertile au-dessus d’une terre autrement très pauvre. La culture du soja peut commencer. Elle donne de bons rendements pendant quelques années avant de commencer à exiger des quantités croissantes d’engrais chimiques dont les effets productifs diminuent d’année en année. Engrais chimique en moins, c’est la technique déjà employée par les planteurs européens aux Caraïbes pour l’exploitation de la canne à sucre (voir la première contribution publiée sur ce site). Engels en a parlé pour en montrer l’impasse :

« Les planteurs espagnols à Cuba qui incendièrent les forêts sur les pentes et trouvèrent dans la cendre assez d’engrais pour une génération d’arbres à café extrêmement rentables, que leur importait que, par la suite, les averses tropicales emportent la couche de terre superficielle désormais sans protection, ne laissant derrière elle que les rochers nus ? »[35]

L’érosion contemporaine des terres fertiles est provoquée également par la mécanisation du labourage et l’épandage d’herbicides, à commencer par le glyphosate. L’introduction de plants génétiquement modifiés peut réduire le recours à la mécanisation, ce qui peut stabiliser l’érosion[36] et augmenter les rendements de la terre de nouveau un temps[37]. Il en résulte une pollution des cours d’eau qui affecte d’autres écosystèmes, notamment celui extrêmement important en termes de variétés florales et animales du Pantanal[38]. Dans le cas du cerradola déforestation sauvage et l’absence de toute gestion des grandes exploitations ont conduit à de larges surfaces de pâturages dégradés. Sous l’effet du changement du régime des pluies dans la forêt primaire du bassin amazonien, les différences avec la savane s’estompent.

La déforestation de l’Amazonie est un exemple de boucle de rétroaction positive (positif feedback loop). L’hypothèse d’une telle boucle entre déforestation et forte diminution des pluies a d’abord été présentée en 2011 dans un rapport conjoint de scientifiques brésiliens et britanniques[39]. Les données ont été actualisées en 2015 par la commission brésilienne sur le changement climatique (Brazilian Panel on Climate Change, ou PBMC) et discutées lors d’une conférence préparatoire à la COP21. Si les émissions de gaz à effet de serre poursuivent leur rythme actuel, les températures au Brésil seront entre 3º et 6ºC plus élevées en 2100 qu’elles ne l’étaient à la fin du 20e siècle[40]. Le régime des pluies en serait radicalement changé. La culture du soja nécessite beaucoup de pluie. Or la déforestation de l’Amazonie sous l’effet de la poussée vers le Nord de la région continentale de la culture du soja réduit les flux de vapeur humide porteurs de pluie provoquant une sécheresse sévère qui a touché certaines grandes régions de production de soja. Elle a été encore amplifiée en 2015-2016 par le phénomène météorologique majeur connu sous le nom de Niño[41]. Celui-ci élève la température des eaux océaniques superficielles de l’ordre de 1°C ou plus dans la zone équatoriale pendant plusieurs mois. En raison de l’étendue de la zone concernée (au niveau de l’équateur, le bassin pacifique tropical s’étend sur une zone large de plus de 10 000 km), El Niño affecte le climat de beaucoup de pays simultanément  : 1° déficit pluviométrique pouvant provoquer ou accentuer les sécheresses en Australie orientale, Indonésie, Inde, Afrique australe, Caraïbes, nord-est du Brésil; 2° tempêtes tropicales plus à l’Est plus forte qu’à l’habitude et venant affecter la Polynésie française; 3° excédent pluviométrique sur la côte ouest de l’Amérique du Sud, dans le nord de l’Argentine et en Uruguay, en Afrique de l’Est équatoriale, dans les îles Pacifique tropical et dans le sud des États-Unis pouvant entraîner inondations et glissements de terrain. Même s’il El Niño ne se produit pas tous les ans, il est suffisamment fréquent[42] pour faire des années d’extrême sécheresse quelque chose qui ne sera pas exceptionnel et toujours plus sérieux dans ses conséquences.

Pour conclure cette seconde partie, revenons à la citation d’Engels qui se termine ainsi:

« Vis-à-vis de la nature comme de la société, on ne considère principalement, dans le mode de production actuel, que le résultat le plus proche, le plus tangible ; et ensuite on s’étonne encore que les conséquences lointaines des actions visant à ce résultat immédiat soient tout autres, le plus souvent tout à fait opposées. »

La différence entre la culture de la canne à sucre au 16°-17° siècles et la production actuelle de produits agricoles à grande échelle est double. C’est d’abord, en pleine connaissance de l’épuisement des sols qu’on permet aux entreprises de l’agribusiness de poursuivre leur mode de culture destructeur. Ensuite la connaissance des conséquences du mode de culture s’étend à son caractère d’activité à très forte émission de gaz à effet de serre et de très puissant impact sur le rythme du changement climatique. Le quotidien britannique The Guardian a proposé une représentation graphique des processus d’interaction rétroactifs susceptibles de conduire au basculement de la température vers une situation incontrôlable tels qu’ils ressortent des dernières études scientifiques. La déforestation qui est l’un des piliers du mode de culture qui a été analysé ici, fait partie des points nodaux dessinés dans la figure ci-dessous. C’est par elle que se termine cet article mais on y reviendra dans une prochaine contribution.

Notes

[1] https://www.ipcc.ch/pdf/assessment-report/ar5/wg3/ipcc_wg3_ar5_chapter11.pdf

[2] Ulrich Hoffmann, Some Reflections on Climate Change, Green Growth Illusions and Development Space, UNCTAD Discussion Paper n°205, December 2011, Geneva (citation d’Albert Bartlettfaite à la page 7).

[3] Hoffmann, p.8.

[4] John Bellamy Foster, Marx’s Ecology. Materialism and Nature, New York, Monthly Review Press, 2000. Daniel Bensaïd a fait en 2002 une lecture éclairante de ce livre (traduit en français aux Editions Amsterdam en 2012) pour l’université d’été de la LCR. Non publié, de même que celui de 1992 cité dans le premier article, ce texte est disponible dans ses archives. http://danielbensaid.org/L-Ecologie-de-Marx. On peut lire une réflexion plus évoluée et une réponse à des critiques qui lui ont été adressés dans l’ouvrage Marx and the Earth, coécrit avec Paul Burkett, publié chez Haymarket Books en 2017.

[5] Michel Husson, Marx a-t-il inventé l’écosocialisme, https://alencontre.org/ecologie/marx-a-t-il-invente-lecosocialisme.html

[6] Marx,Le Capital, Livre premier, que je cite dans l’édition disponible à http://www.palim-psao.fr/2016/03/karl-marx-le-capital-tome-i-en-pdf.html. Personne, à ma connaissance, n’a relevé que dans l’édition des Editions Sociales le terme métabolisme est introuvable. Voir Le Capital, Editions Sociales, livre I, tome 1, p. 180.

[7] Ibid., livre I, tome 1, p. 186.

[8] Ibid.

[9] Marx, Le Capital, Editions Sociales, livre I, tome 2, pp. 181-182.

[10] Le guano, provenant du quechua wanu, est un fertilisant composé d’excréments d’oiseaux marins. Il est un engrais très efficace en raison de sa haute teneur en composés azotés. Pendant plusieurs décennies au 19° siècle il a été la principale exportation du Pérou vers les Etats-Unis, l’Angleterre, la France et l’Allemagne. La conquête militaire d’une des principales îles productrices par l’Espagne a été l’une des dernières manifestations de la présence hispanique en Amérique centrale et du Pacifique.

[11] Voir la note page 182, op.cit. « C’est un des mérites immortels de Lie­big d’avoir fait ressortir amplement le côté négatif de l’agriculture moderne au point de vue scientifique. Ses aperçus historiques sur le développement de l’agriculture, quoique entachés d’erreurs grossières, éclairent plus d’une question. » Le baron von Liebig était célèbre pour sa Die Chemie in ihrer Anwendung auf Agricultur und Physiologie qui connaitra huit éditions de 1840 à 1865. Marx cite l’édition de 1862. Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Justus_von_Liebig

[12] Marx, Le Capital, Editions Sociales, livre III, tome 8, p.192.

[13] Marx, Le Capital, Editions Sociales, livre I, tome 3, 202-203.

[14] Karl Marx, Le Capital, Editions Sociales, livre III, tome 8, p.199.

[15] Alexis Vrignon, « René Dumont ou le socialisme ‘de l’arbre et du jardin’ », Ecosocialisme et histoire, Cahiers de l’histoire, n°130, 2016.

[16] La rétroaction (on utilise aussi couramment le terme anglais feedback), est, au sens large, l’action en retour d’un effet sur le dispositif qui lui a donné naissance, et donc, ainsi, sur elle-même. Une boucle de rétroaction est un dispositif qui lie l’effet à sa propre cause, avec ou sans délai. La répétition de la réaction (réaction itérative) entraîne : son amplification continuelle (cercle vertueux ou vicieux, selon que cette amplification est jugée favorable ou non), dans le cas de rétroaction positive, son extinction progressive ou non (avec pompage ou non) en cas de rétroaction négative. http://www.matierevolution.fr/spip.php?article570

[17] Les productions montrant une évolution ralentie, voire une stagnation : blé tendre, passé d’une évolution tendancielle de + 1,7 % par an à partir des années 1970 à + 0,2 % dans les années 2000, de l’orge d’hiver (de + 0,8 % à + 0,4 %) et du maïs grain (de + 1,6 % à + 0,7 %) ; colza de + 1,6 % à + 0,6 %, avec une forte variabilité interannuelle. Le cas de la betterave est opposé : la production de sucre/ha qui progressait de 1,1 % par an montre depuis les années 2000 une accélération à + 1,9 % par an.

[18] https://www.agriculturepaysanne.org/files/Actes-Pesticides-def.pdf

[19] https://www.mediacites.fr/enquete/2017/11/09/carte-de-la-france-toxique/

[20] La législation européenne adoptée tout récemment à la suite d’un intense travail associatif a enfin reconnu la capacité des variétés paysannes d’adaptation aux changements climatiques. Voir la « Résolution législative du Parlement européen du 19 avril 2018 sur la proposition de règlement du Parlement européen et du Conseil relatif à la production biologique et à l’étiquetage des produits biologique ». 

[21] Guy Kastler de la Confédération paysanne dans Les Echos 23 février 2018, /www.lesechos.fr/23/02/2018/LesEchosWeekEnd/00111-011-ECWE_graines-de-discorde.htm

[22] https://www.combat-monsanto.org/spip.php?article77

[23] Arrêt Chakrabarty. Pour une synthèse très claire, voir https://www.infogm.org/-OGM-et-brevet-sur-le-vivant-

[24] https://www.bloomberg.com/news/articles/2018-04-11/monsanto-can-t-have-patent-on-bt-cotton-in-india-court-says

[25] Voir https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC5427059/pour une indienne présentation « neutre » et https://classe-internationale.com/2016/11/26/crise-agricole-en-inde-un-agriculteur-se-suicide-toutes-les-trente-minutes/pour une présentation plus engagée. La Cour Suprême de l’Inde a rendu en avril 2018 une décision qui rend le brevetage et le paiement de droits de propriété intellectuelle à Monsanto illégale.

[26] Hoffmann, op.cit., page 8.

[27] http://www.agter.org/bdf/fr/corpus_chemin/fiche-chemin-17.html

[28] https://www.wto.org/french/thewto_f/whatis_f/tif_f/agrm3_f.htm

[29] Ainsi le groupe brésilien JBS-Friboi est devenu sur la base de ses seules activités dans les filières viandes et l’acquisition du géant étasunien Swift le second groupe agroalimentaire mondial derrière Nestlé.

[30] On trouve dans l’entrée anglaise de Wikipedia une présentation très claire des strates de feuillage créatrices de biomasse. https://en.wikipedia.org/wiki/Rainforest#Effect_on_global_climate

[31] https://www.lemonde.fr/energies/article/2016/04/28/les-biocarburants-emettent-plus-de-co2-que-l-essence-et-le-diesel_4910371_1653054.html. Ce chiffre est confirmé par une autre étude : https://www.sauvonslaforet.org/themes/l-huile-de-palme

[32] https://www.efsa.europa.eu/fr/press/news/160503-0

[33] https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/biocarburants

[34]  https://www.courrierinternational.com/article/2004/11/04/un-immense-ocean-de-soja-qui-detruit-la-pampa

[35] Friedrich Engels, Le rôle du travail dans la transition du singe à l’homme,1876. Cité par Michel Husson.

[36] FAO, Rapport sur les ressources en sol du mondehttp://www.fao.org/soils-2015/news/news-detail/fr/c/345008/A l’instar de la méthode suivie par le GIEC pour le climat, le rapport compile les travaux de plus de 200 scientifiques spécialisés de 60 pays. Le constat est le suivant : entre 25 et 40 milliards de tonnes de l’épiderme de la planète sont emportés chaque année à cause de l’érosion, du tassement, de la perte de nutriments et de biodiversité, de l’acidification, des pollutions, de l’engorgement ou encore de la salinisation.

[37] http://agriculture.gouv.fr/la-competitivite-agricole-du-bresil-le-cas-des-filieres-delevage

[38] Il a reçu la protection de l’UNESCO. https://whc.unesco.org/fr/list/999/

[39] Brazil-UK analysis of Climate Change and Deforestation impacts in the Amazon http://www.ccst.inpe.br/wp-content/uploads/relatorio/Climate_Change_in_Brazil_relatorio_ingl.pdf

[40] Jan Rocha, Climate News Network http://www.climatecentral.org/news/with-climate-change-brazil-faces-drop-in-crops-16439

[41] El Niño, et son pendant La Niña sont des phénomènes océaniques à grande échelle du Pacifique équatorial, affectant le régime des vents, la température de la mer et les précipitations. Ils correspondent aux deux phases opposées du phénomène couplé océan/atmosphère appelé ENSO (El Niño / Southern Oscillation). Le nom El Niño a été donné par les pêcheurs péruviens à l’invasion d’eau chaude qui se produit chaque année le long des côtes du Pérou et de l’Équateur aux environs de Noël. Par extension il désigne le phénomène climatique correspondant au réchauffement accentué des eaux de surface près des côtes de l’Amérique du Sud. Il est lié à un cycle de variations de la pression atmosphérique entre l’est et l’ouest du Pacifique, couplé à un cycle du courant océanique le long de l’équateur. http://www.meteofrance.fr/climat-passe-et-futur/comprendre-le-climat-mondial/el-ninola-nina#

[42] Les événements El Niño apparaissent d’une manière irrégulière, tous les 2 à 7 ans. Ces épisodes débutent en général en milieu d’année et durent de 6 à 18 mois. Ils atteignent leur intensité maximale vers Noël. En 1997, un épisode El Niño très intense avait été observé, avec à la clef des impacts climatiques et sociétaux importants. Depuis, d’autres épisodes, d’importance moindre, se sont produits en 2002-2003, 2004-2005, 2006-2007 et 2009-2010. En 2015-2016 l’intensité a dépassée celle de 1997 et un nouveau record établi. Le lien possible avec le réchauffement climatique fait l’objet ce nombreux travaux.

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redaction

Mon, 17 Sep 2018 12:48:16 +0200

Deleuze, Guattari et le marxisme

Incipit

Un marxiste ouvre l’Anti-Œdipe à la première page. Il est immédiatement plongé dans un univers exotique, et qui lui est totalement étranger. Certes, ça fonctionne, mais ça mange, ça chie, ça baise, etc. Ces activités ne sont pas étrangères au marxiste, mais il n’a pas l’habitude de les théoriser. Pourtant, pour peu qu’il persiste dans sa lecture, il trouvera à cet univers des aspects familiers. Ce « ça » qui chie et qui baise, mais qui produit aussi, c’est une machine, un ensemble de machines. Et notre marxiste est passé par au moins deux seuils, le titre de la première partie, « Production désirante », et le titre d’ensemble de l’œuvre, dont l’Anti-Œdipe est le premier volume, « Capitalisme et schizophrénie. » Là gît en effet le problème pour le marxiste qui lit Deleuze et Guattari : une forme de schizophrénie le menace, inscrite dans le « et » du titre. Ce sont des machines (concept qui ne laisse pas le marxiste indifférent), oui, mais désirantes ; une analyse du capitalisme est bien annoncée, mais dans ses rapports avec la schizophrénie. La surprise passée, le marxiste constatera avec intérêt que la pratique est cohérente. Quel que soit le concept, si pittoresque soit son nom (nomadisme, agencement, machine de guerre), et quelle que soit la distance prise par rapport aux concepts familiers, et elle est souvent grande, on a toujours l’impression qu’il y a, dans l’élaboration conceptuelle de Deleuze et Guattari, un rapport au marxisme. Ainsi la célèbre analyse du nomadisme avec sa machine de guerre (qui s’oppose à l’appareil d’État), avec son espace lisse ou strié, a un quelconque rapport, même lointain, avec le concept marxiste de mode de production asiatique. Toute la question est celle de la pertinence de ce rapport, de la longueur du déplacement qu’il implique. Les concepts marxistes sont bien là (pas tous, naturellement), mais le prophète barbu n’y reconnaîtrait pas ses petits.

Proximité

Il y a à cette proximité des raisons historiques, et des raisons biographiques contingentes. Il est difficile pour un philosophe français formé dans l’immédiat après-guerre de ne pas avoir, ou avoir eu, un rapport au marxisme, même si c’est sous forme de critique. On se souviendra que Michel Foucault éclata en sanglots en apprenant la mort de Staline, ce qui ne l’empêcha pas de déclarer que le marxisme était une tempête dans un verre d’eau. Et si Pierre Bourdieu refusait si vigoureusement de se déclarer marxiste, c’est sans doute pour des raisons de proximité. Le spectre de Marx hante les philosophes français, jusqu’aux plus grands.

Guattari, donc, fut marxiste. Il fut un temps membre du PCF, plus longtemps lié à des groupes oppositionnels de gauche : il n’a jamais renié cet héritage. Deleuze, lui, ne l’était pas, même s’il lui arriva de le laisser entendre : il était dans sa jeunesse trop occupé pour adhérer au Parti, préférant le travail philosophique aux réunions enfumées. Dans son âge mûr, il acquitta toutes les tâches de ce qu’il appelait le « gauchisme ordinaire », du Groupe d’Information sur les Prisons (GIP) à la candidature Coluche, lieux où, comme il est notoire, il se lia d’amitié avec Foucault. Ce n’est cependant pas là l’essentiel : ce qui nous intéresse, c’est la proximité des concepts, et non les opinions politiques de leurs auteurs.

Mais pour évaluer cette proximité, ou cette distance, il me faut un étalon, ou des critères. Il me faut dire ce que le marxiste à la recherche de l’âme sœur attend d’un texte, dans une conjoncture où les anciennes certitudes du Diamat (« matérialisme dialectique » dans le jargon de l’orthodoxie soviétique) sont définitivement enterrées, mais où le discours sur la fin des grands récits n’est pas acceptable non plus, du moins pour qui se dit marxiste. Je vais donc prendre des risques, et proposer quatre thèses, ou thèmes, marxistes dans un sens aussi étroit que possible.

D’un texte ou d’une position marxiste, j’attends :

1°) une analyse du capitalisme, dans des termes, si remis au goût du jour soient-ils, inspirés des concepts du Capital ;

2°) un programme politique déduit de cette analyse du capitalisme (il ne suffit pas d’attendre l’avènement de l’événement révolutionnaire comme une divine surprise, il faut s’y préparer) ;

3°) une conception globale de l’histoire, qui me dise en quoi les germes du futur sont contenus dans le présent et le passé : en tant que marxiste, je me méfie des analyses sectorielles, même si elles sont indispensables, et j’aspire à adopter le point de vue de la totalité, historique autant que sociale, pour parler le langage de Lukacs ; le danger de cette conception de l’histoire est bien sûr la téléologie : les marxistes en ont longtemps souffert, mais pas par la faute de Marx[1] ;

4°) Une conception de la temporalité, centrée sur les concepts de conjoncture et de moment de la conjoncture, et guidant l’action politique, en distinguant la stratégie de la tactique, l’urgent du plus long terme, l’aspect principal de la contradiction de ses aspects secondaires : c’est là l’apport de Lénine à la théorie marxiste. Ces quatre thèses ou thèmes concernent immédiatement les militants politiques, les économistes, les historiens. On peut cependant être marxiste sans appartenir à ces catégories. On peut s’intéresser, ce qui est mon cas, à la littérature, à la linguistique, à la philosophie du langage. Il me faut donc des thèses plus larges, pour le marxiste qui ne passe pas sa vie professionnelle à analyser directement la situation actuelle du capital. J’en propose donc six, sous la forme de six dichotomies qui forment corrélation, technique philosophique que j’emprunte à Gilles Deleuze, qui en était friand.

Première dichotomie : le point de vue du collectif plutôt que l’individualisme méthodologique. On sait que ce dernier point de vue refuse de considérer la société autrement que comme agrégat d’individus opérant des choix rationnels dont la résultante explique les mouvements de la société ; le marxisme, lui, opère volontiers avec des entités collectives, classe ou parti, qui sont des sujets, des agents, sociaux.

Seconde dichotomie : la subjectivation comme processus de production du sujet, plutôt que le sujet/personne/centre de conscience. Cette dichotomie fait corrélation avec la précédente : si le « sujet » est un collectif, on ne donnera pas la prééminence au sujet individuel (produit historiquement daté), auteur, locuteur ou agent moral.

Troisième dichotomie : l’idéologie comme cadre nécessaire plutôt que l’idéologie comme mystification. Cette dichotomie se situe à l’intérieur du marxisme, l’ambivalence du concept ayant douloureusement affecté la théorie marxiste de l’idéologie (on considérera par exemple l’histoire du concept dans l’œuvre d’Althusser). Une conception spinoziste de la positivité de l’erreur (dont l’intérêt gît dans son inévitabilité, et dans l’explication qu’elle suscite), ou une conception, empruntée à l’œuvre de Judith Butler[2], des « enabling constraints » (contraintes qui ne se contentent pas d’opprimer, mais permettent et guident l’action) permettra de comprendre le cadre dans lequel les sujets sont produits. Quatrième dichotomie : le matérialisme plutôt que l’idéalisme. Bien sûr. On considérera ce choix comme une thèse de démarcation philosophique (choisissons notre camp – auquel cas le concept de « matière » restera vague), mais encore plus comme une série de positions qui font système. Dans le domaine des sciences du langage, par exemple, on insistera sur la matérialité du corps du locuteur (exclu par l’idéalisme du « système de la langue » et d’un concept de communication qui fait de ses locuteurs des anges), mais aussi sur la matérialité des institutions et des rituels et pratiques qu’elles encadrent (interpellation, contre-interpellation).

Cinquième dichotomie : l’historicisme contre le naturalisme. Ou pourquoi la philosophie du langage de Chomsky (quelle que soit la sympathie que suscitent ses positions politiques) est inacceptable : en ancrant le langage dans le temps arrêté de l’évolution, elle rejette toute possibilité de changement  historique affectant le langage, ce qui a le double désavantage d’exclure du champ de la science la plus grande partie des phénomènes, et d’interdire, sous le terme de « synchronie », de comprendre la complexité de ce qu’un marxiste sera tenté d’appeler une « conjoncture linguistique ». C’est pourquoi on a pu qualifier Chomsky, sans ironie, de « linguiste pour les créationnistes » : ce refus de l’histoire est bien une attitude religieuse.

Dernière dichotomie : le point de vue de l’agôn contre celui de l’eirene – le point de vue de la lutte (des classes) contre celui de la coopération paisible (idéal utopique – dans un sens positif – plutôt que réalité actuelle). Si la lutte des classes est le moteur de l’histoire, alors la pratique du langage n’est pas étrangère aux conflits, établissements de rapports de forces, hiérarchisation et attribution de « places » aux locuteurs. Le principe de coopération de Grice, ou la compétence communicative de Habermas prennent nos désirs pour des réalités. Le premier dialogue dans l’histoire de l’humanité réunit Caïn et Abel : on sait comment il tourna.

J’ai conscience du fait que ces dix thèses, ou positions, ou thèmes, sont contes- tables, qu’ils en disent plus sur ce marxiste-ci que sur le marxisme en général. Mais je pense que si aucune de mes six dichotomies n’est l’apanage du marxisme, leur conjonction détermine une position globalement marxiste, dont je me sers pour élaborer une « autre » philosophie du langage – ses éléments, nous le verrons, se trouvent déjà chez Deleuze et Guattari. Et puisque c’est d’eux qu’il s’agit, et non de moi, où se situent-ils par rapport à ces thèses ? La réponse est : dans une relation de distance ou de proximité, mais toujours dans une relation.

Prenons les thèses dites étroites. Il est clair que Capitalisme et schizophrénie cherche à donner une analyse, si surprenante soit-elle, du fonctionnement du capital, et pas seulement, comme chez Derrida, d’un « nouvel ordre du monde », qui reste nécessairement vague. Et relation au marxisme il y a bien : une relation de translation, ou d’addition, qui inclut et focalise ce que le marxisme ignorait, les questions que posent la folie, l’orientation sexuelle, etc., questions qui sont traitées comme des questions sociales et non simplement individuelles (pour Deleuze et Guattari, le délirant ne se fait pas un cinéma personnel, il délire l’histoire). En un sens, Deleuze et Guattari sont dans une tradition d’extension du marxisme : ils poursuivent L’Origine de la famille par d’autres moyens. Cette analyse du capital engage, sinon un programme susceptible de guider une organisation, du moins une ou des lignes (comme chacun sait, les concepts de plan d’immanence, de ligne de fuite, de rhizome sont essentiels chez Deleuze et Guattari[3]). Ces lignes multiples (il y a là une différence avec le marxisme : la ligne de l’organisation, léninisme oblige, est une) fondent une politique du désir, souvent qualifié d’anarcho-désirante. Et de fait, le marxiste a du mal à s’y retrouver (comme il eut, dans le passé, du mal à approuver les choix politiques concrets de Deleuze et Guattari, par exemple le soutien à la candidature de Coluche), mais il reconnaîtra qu’elle est bien dérivée d’une analyse du capitalisme.

Selon leur tactique habituelle (on connaît leur hostilité affichée à l’égard des métaphores), Deleuze et Guattari prennent la métaphore du corps politique littéralement. Et tout lecteur d’Empire, de Negri et Hardt[4], sait que cette politique, loin d’être une curiosité de l’immédiat après-68, a des prolongements dans la conjoncture actuelle. On trouve également chez Deleuze et Guattari une conception globale de l’histoire, sous la forme typiquement marxiste d’une périodisation. Non certes en termes de modes de production, mais de régimes de signes, concept qui leur est propre (et qui est lié à leurs concepts de flux et de code). Ici le déplacement, qui n’est pas un décalque, est évident : la tâche du philosophe de l’histoire est de périodiser, le contenu de la périodisation varie. Enfin, j’aurai plus de mal à montrer que leur conception de la temporalité est proche de celle du marxiste : au lieu de concepts de conjoncture et de moment, on trouve chez Deleuze des synthèses du temps qui doivent plus à Bergson qu’à Marx.

La récolte est encore plus riche si l’on passe aux six thèses larges. Bien que préoccupés par ce qui du politique est personnel, Deleuze et Guattari, qui ont un mépris affirmé pour la philosophie anglo-saxonne (dans un moment d’épanchement, c’est-à-dire dans l’Abécédaire, Deleuze traite même Wittgenstein d’assassin de la philosophie[5]), ne sombrent pas dans l’individualisme méthodologique. Pour eux, l’origine des énoncés, ce n’est pas le locuteur individuel, mais l’agencement collectif d’énonciation. Ce terme, qui déplace l’étude du langage du résultat, l’énoncé (fétichisé en objet d’étude scientifique) vers le processus d’énonciation (attitude qu’ils partagent avec les linguistes de l’énonciation, Benveniste et Culioli), opère également un déplacement de l’individuel vers le collectif : le locuteur individuel se trouve délogé de son habituelle position centrale. En réalité, Deleuze est un des philosophes qui poussent le plus loin la relégation du concept de sujet : le sujet chez lui n’est pas écartelé aux quatre coins d’un schéma en forme de Z, il n’est pas le résultat d’un processus d’interpellation, il est absent. Certains concepts font, à sa place, le même travail philosophique : l’agencement collectif d’énonciation, l’heccéité, singularité impersonnelle, non-individuelle, non-subjective (un haiku et une averse en sont des exemples), le corps sans organe. Nous ne sommes plus dans le domaine du sujet personnel, centre de conscience et source d’action, nous sommes dans l’agencement machinique et dans ce que Deleuze et Guattari appellent le socius. Et si nous n’avons plus besoin de sujet interpellé, nous n’avons plus besoin non plus d’idéologie interpellante. Le concept, dans sa version althussérienne, est explicitement rejeté ; mais il est remplacé : l’agencement collectif, avec son mélange ontologique de corps, de discours et d’institutions, remplit le même rôle. Reléguant le sujet, Deleuze et Guattari refusent toute forme de transcendance : ils sont fort loin de l’idéalisme, et singulièrement proches du pan-somatisme des Stoïciens, qui informe la Logique du sens de Deleuze. Plus proches donc du matérialisme étroit de la tradition pré-marxiste que du matérialisme élargi de la philosophie de la praxis : pas de matérialisme des institutions chez eux, mais un matérialisme d’agencements corporels, de combinaisons, sans métaphores, de machines désirantes. On ne peut guère les accuser de naturalisme : la nature humaine n’apparaît chez eux sous aucune de ses formes, mais l’histoire est partout. Enfin, ils choisissent explicitement le point de vue de l’agôn (qu’ils qualifient d’« athlétisme philosophique » dans Qu’est-ce que la philosophie ?[6]) contre celui de l’eirene. Chez eux, l’énoncé de base n’est pas la proposition/jugement/assertion, c’est le mot d’ordre. L’objet de l’interlocution n’est donc pas l’échange coopératif d’informations, mais l’établissement d’un rapport de forces.

Deleuze et Guattari ont donc bien un rapport au marxisme. Pour penser ce mélange de distance et de proximité, on évitera le vocabulaire religieux de la filiation et de la hantise, et l’on préférera au terme de post-marxisme, qui implique succession et dépassement, celui de para-marxisme, qui implique déplacement par translation.

Déplacement

Je propose donc, le nombre est de nouveau arbitraire, une série de six déplacements.

Premier déplacement : un changement de périodisation. Capitalisme et schizophrénie, comme on l’a vu, est une fresque historique marquée par une volonté quasi obsessionnelle de périodisation. On ne trouve pas cependant mention de modes de production, de forces productives et de relations de production, mais on trouve une série parallèle, et donc translatée de la série marxiste originelle : régimes de signes, flux d’énergie libidinale, codage. Un marxisme presque méconnaissable, parce qu’à la fois sémiotisé et corporéisé. Et l’on comprend que la principale objection que Deleuze et Guattari adressent au marxisme soit son attachement au modèle vertical, avec séparation des plans ontologiques, de la base et de la superstructure.

Second déplacement : le passage de l’histoire à la géographie. Tout se passe comme si Deleuze et Guattari s’intéressent au capitalisme, qu’ils tentent d’analyser, mais guère aux modes de production précédents (l’agencement féodal est cependant utilisé comme exemple canonique), sauf au plus marginal, celui qui est situé hors de la séquence historique, le mode de production asiatique. C’est également le seul à qui son nom donne une base géographique et non historique. On a en réalité affaire à une ré-interprétation de la périodisation marxiste du point de vue de son élément le plus excentrique, ce qui pro- duit une série de nouveaux concepts, « géographiques » et non plus simplement historiques (on sait l’importance du concept de « plan », d’immanence ou de consistance, dans la pensée de Deleuze : espace lisse ou strié, nomos et machine de guerre, cartes et strates, décalcomanie). Le déplace- ment de la série des modes de production est donc double : par translation de l’économique au sémiotique et au corporel, sous forme d’une corrélation, et par inversion du centre et de la périphérie, avec changement corrélatif du plan d’organisation (l’espace et non plus le temps). Ce déplacement, s’il peut laisser le marxiste un peu rêveur, n’étonnera pas le lecteur de Wallerstein ou de Braudel. Et l’on comprend ici en quoi le concept de socius n’est pas identique au concept de société. Il s’agit de littéraliser (tactique chère à nos auteurs) la métaphore du corps politique : le corps social est aussi matériel/corporel que le corps de la terre, il est traversé de flux d’énergie, segmenté par des opérations de codage. Et ce corps matériel est, bien sûr, un corps collectif, alors que la société, du moins dans sa version libérale dominante, est une collection d’individus. Mais on constatera aussi, avec une résignation mêlée de tristesse, que le concept de classe a fait les frais de ce double déplacement.

Troisième déplacement : du travail au désir. C’est que le concept de classe est fondé sur la structure productive de la société, sur les contradictions qui la poussent en avant, et sur les luttes que la chose entraîne. Et la structure productive met en exergue le travail comme pratique humaine fondamentale, et comme étalon de la valeur. Deleuze et Guattari, la chose était dans l’air du temps, n’aiment guère le productivisme, l’appropriation de la nature par l’homme (on sait que vers la fin de sa vie Guattari, indépendamment de Deleuze, tenta de développer une philosophie écologique, qui n’eut guère d’écho). On passe donc de la centralité du travail comme praxis à celle du désir, comme moteur de flux d’énergie. Il faut avouer que ce concept de désir n’est pas sans intérêt. Contrairement au concept freudien, prédiqué sur le manque, et donc négatif (il est de l’essence du désir de n’être jamais satisfait, jamais assouvi, sinon par la mort du sujet, qui y met fin), c’est un concept positif : une énergie traversant et animant une machine. Deleuze, dans l’Abécédaire, où la lettre D est consacrée au désir, insiste sur le fait qu’il n’y a de désir qu’au sein d’un agencement. On voit en quoi le sujet est de nouveau effacé. La relation binaire transitive, un sujet désire un objet, fait place à la structure complexe d’un agencement. Le désir est l’énergie qui tient ensemble les agencements et y circule. On comprend le sens nouveau que prend le concept de machine (que, dans un de ses premiers textes, Guattari oppose à celui de structure[7]) :  non un instrument, un  outil  complexe  marquant  une étape nécessaire mais transitoire dans les métamorphoses de la marchandise, mais un organe « excentrique au fait subjectif », habité par ce que Guattari (dans sa période lacanienne) appelle encore « le sujet de l’inconscient », chargé de couper et de coder les flux d’énergie. On songe aux machines excentriques du caricaturiste anglais William Heath Robinson, ou à Tintin menacé d’être happé par la grande machine à fabriquer du corned-beef, dont l’« input » est une succession de vaches en train de ruminer et l’« output » une série de boîtes de corned-beef.

Quatrième déplacement : de l’idéologie à l’agencement. Nous l’avons vu, Deleuze et Guattari se méfient du concept d’idéologie, surtout dans sa version structuraliste althussérienne, en ce qu’il implique séparation entre base et superstructure, monde des objets et monde des représentations. Ils ont une vision réductrice du concept, mais il est clair que le couplage désir/machine (effectué dans ce qu’ils appellent des « agencements machiniques de désir ») transcende cette séparation. L’avantage de la machine sur la structure, c’est qu’elle fonctionne, qu’elle travaille, qu’elle se place du point de vue du procès, et non de la classification des objets. Mais Deleuze et Guattari ont besoin d’un concept pour faire le travail philosophique attribué au concept d’idéologie sous son aspect nécessaire (et non simplement en son sens péjoratif de conscience mystifiée) : la subjectivation, la production ou l’interpellation de sujets. Le concept d’agencement est chargé de ce travail. Un agencement a deux aspects : un aspect matériel-corporel, que je viens d’évoquer (agencement machinique de désir) et un aspect institutionnel-social (donc matériel lui aussi, à sa façon, et pourtant aussi idéal), l’agencement collectif d’énonciation. Ces deux aspects sont indissociables, même si Deleuze et Guattari sont plus diserts sur le second que sur le premier. Leur indissociabilité explique ce qui est la caractéristique la plus importante d’un agencement : le mélange ontologique qui y est opéré. L’exemple canonique de Deleuze et Guattari permettra de le comprendre. L’agencement féodal est composé d’un certain nombre de corps physiques (châteaux, chevaux, armures, chevaliers et châtelaines, sans oublier les vilains et quelques prêtres), d’un corps de textes (par exemple les poèmes d’amour courtois), d’un corps de lois et de décrets, de mythes et de croyances, et des institutions (sous leur face matérielle comme sous leur face idéale) qui les gèrent (cours de justice, couvents, etc.). Cela implique une organisation de l’espace (du château à la cathédrale), un corps social hiérarchisé (le Roi, ses vassaux, etc.), un corps de rituels et de pratiques. Je m’arrête, car la totalité de la société féodale est menacée d’être happée par le concept. Mais son intérêt est ailleurs: dans le mélange ontologique justement, dans la matérialité des processus qui produisent les discours et leurs locuteurs. C’est ainsi que, bien que Deleuze et Guattari n’en fassent pas mention (la traduction française du texte étant sans doute trop récente) leur concept d’agencement collectif d’énonciation est proche du chronotope bakhtinien (la différence est située dans leur insistance sur le « -tope » plutôt que sur le « chrono- »).

Cinquième déplacement : du parti au groupe. Nous atteignons ici le texte le plus explicitement marxiste (ou para-marxiste) de Deleuze, sa préface à Psychanalyse et transversalité, intitulée « Trois problèmes de groupe ». Les déplacements précédents y sont, en germe, déjà opérés. Et il s’agit explicitement de déplacements, Reich et Guattari étant d’emblée salués comme incarnant la coïncidence du militant politique et du psychanalyste. On trouvera donc dans ce texte une critique des positions théoriques et politiques des partis communistes (le texte date de 1972). Ainsi, la théorie du capitalisme monopoliste d’État est analysée comme une formation de compromis entre l’internationalisme du capital et la défense du cadre national de l’État. La dégénérescence de L’Union Soviétique y est décrite dans des termes prophétiques, et qui rappellent (vaguement) certaines analyses du capitalisme bureaucratique d’État. L’essentiel est dans la distinction entre groupe assujetti (comme le devint le parti bolchevique dès 1917, et comme le furent et sont encore les organisations et partis communistes), qui est obsédé par son auto-perpétuation et n’offre qu’un squelette d’organisation réifiée, et groupe sujet, en constant état de flux, toujours pressé d’annoncer sa propre dis- solution. On retrouve l’équivalent politique de l’opposition entre machine et structure, sous les noms de parti et de groupuscule (on a déjà évoqué l’attache- ment de Deleuze au gauchisme ordinaire). Cette analyse, même si la dissolution du concept de parti est difficile à accepter pour le paléo-marxiste que je suis, pose un problème réel, et d’importance capitale: comment empêcher l’avant- garde de se substituer au corps d’armée, ou de se transformer en état-major permanent, coupé des poilus dans les tranchées et les envoyant à la boucherie?

Sixième déplacement, qui recouvre en fait toute la série: du molaire au moléculaire. Ce sont là deux concepts centraux et bien connus de l’Anti-Œdipe (dont il faut toutefois remarquer que, dans l’œuvre de Deleuze, ou dans celle de Deleuze et Guattari, ils ne lui ont guère survécu). Chassant le sujet de sa position centrale, la philosophie des agencements (comme on dit « philosophie de la praxis ») n’a guère de sympathie pour le sujet individuel du libéralisme bourgeois. Mais elle n’a pas plus de sympathie pour le sujet massif du marxisme (la classe comme sujet collectif). L’origine de l’action, l’agent, est ici le groupe non-structuré, pas encore réifié, en état constant de variation ou de métamorphose. Cela fleure bon son mai 1968, entendu comme révolte anti-autoritaire. Et cela (ce qui est tout à fait positif) permet de tenir compte de l’émergence de nouveaux sujets politiques (les femmes, les patients des hôpitaux psychiatriques, les prisonniers, les travailleurs immigrés). Certains de ces sujets se sont effacés, d’autres occupent le devant de la scène : le bilan de la priorité donnée au moléculaire reste à établir. Mais ce couple de concepts, par un déplacement interne à l’œuvre de Deleuze et Guattari, a donné naissance à deux autres concepts, autrement importants à mes yeux, les concepts de majorité et de minorité. Il ne s’agit plus ici de molécularité sociale, ni de minorité politique, mais de minoration linguistique et littéraire. Une langue majeure, comme l’Anglais dit standard, est sans cesse minorée par une multitude de dialectes mineurs, de registres, de styles. Un texte littéraire mineur (l’exemple canonique est Kafka[8]) n’a pas besoin d’appeler de ses vœux la révolution socialiste, ou de décrire par le menu les effets les plus délétères de l’exploitation capitaliste, il est d’emblée collectif, politique et déterritorialisé.

On a donc affaire chez Deleuze et Guattari à un déplacement systématique de concepts marxistes. Ils réfléchissent à l’intérieur du marxisme, sans doute plus directement que le Derrida de Spectres de Marx, même si leurs errances, ou lignes de fuite, les entraînent assez loin de ce point de départ. Il suffit pour s’en convaincre de comparer le traitement de Marx et Freud dans Capitalisme et schizophrénie : le premier n’est pratiquement jamais mentionné, mais il fournit un cadre de pensée ; le second l’est presque à chaque page, en personne ou sous l’un de ses avatars – mais il est l’objet d’une critique systématique et souvent féroce.

Si l’on m’accorde que déplacement, et donc point d’origine, il y a bien, il reste une question: pourquoi entreprendre ce voyage, et qu’avons-nous à gagner, en tant que marxistes, à suivre des philosophes qui font tout ce qu’ils peuvent pour mériter le sobriquet d’anarcho-désirants ? Ne vaut-il pas mieux, au lieu de pratiquer cette lecture à contre-courant, les abandonner à la lecture « anarchiste » de leur œuvre, qui a pour elle les avantages de l’évident et de l’immédiat, et n’est pas dénuée d’enseignements pour un marxiste (par exemple, le concept deleuzien d’événement, développé dans Logique du sens, ou la critique de la représentation, y compris politique) ? Au palmarès des citations dans le Petit lexique philosophique de l’anarchisme, de Daniel Colson[9], Deleuze arrive en deuxième position, derrière Proudhon mais devant Bakounine. Ma réponse est simple: il est un domaine, où la tradition marxiste est notoirement fragile, et où Deleuze et Guattari font avancer la réflexion critique: celui de langage.

Pour une autre philosophie du langage

La question est d’importance. Elle n’a pas échappé à l’attention de l’ennemi de classe, qui excelle dans les manipulations idéologico-linguistiques et a, dans ce domaine, gagné presque toutes les batailles depuis cinquante ans. La réflexion des pères fondateurs n’est pas suffisamment développée pour aider vraiment, sans parler de l’éteignoir que fut la trop célèbre brochure de Staline. Le résultat est le développement d’une science linguistique accompagnée d’une philosophie du langage hésitant entre un matérialisme réducteur et un idéalisme forcené (par exemple, le « mind/brain » de Chomsky, et sa croyance aux idées innées et à une psychologie des facultés). Cette philosophie du langage se caractérise par l’individualisme méthodologique, le refus de l’histoire, l’exclusion du social, du politique, mais aussi du littéraire, du champ des phénomènes langagiers pertinents, et par un naturalisme qui prend les règles de grammaire pour des lois de la nature : elle a toutes les caractéristiques de ce qu’ Althusser appelle une « philosophie spontanée de savants »[10].

Et elle est l’objet d’une critique systématique dans le quatrième plateau de Mille Plateaux, où Deleuze et Guattari analysent les « quatre postulats de la linguistique » : (1) le langage serait informationnel et communicationnel ; (2)  le langage est étudié selon un principe d’immanence, qui sépare l’objet de la linguistique du reste des phénomènes ; (3) il y aurait des universaux du langage et le système de la langue serait homogène ; (4) l’étude  scientifique d’une langue est celle du dialecte standard ou majeur[11]. Contre ces postulats, Deleuze et Guattari construisent une pragmatique, qui a l’avantage sur son équivalent anglo-saxon (la théorie des actes de langage d’Austin et Searle, la théorie de la conversation de Grice) de n’ignorer ni l’histoire ni la société – une pragmatique politique, construite autour des concepts d’agencement collectif d’énonciation, de mot d’ordre, de variation continue, de discours indirect (ici  la référence est clairement marxiste: elle renvoie à Volochinov, qui est ce que le marxisme a produit de mieux en matière de philosophie du langage[12]), de style, de bégaiement, de minoration. En apparence, certains de ces concepts (par exemple le concept de style) n’ont rien à voir avec le marxisme. En réalité, ils nous donnent l’esquisse de ce que devrait être une philosophie marxiste du langage conçu comme forme de praxis, évitant le fétichisme qui accable la philosophie dominante du langage, et construite autour de quatre thèses :

1°) le langage est un phénomène historique ;

2°) le langage est un phénomène social ;

3°) le langage est un phénomène matériel ;

4°) le langage est un phénomène politique.

Cette philosophie est, bien sûr, encore à formuler : nos anarcho-désirants ont avancé sur cette voie plus que quiconque. Le marxiste le plus orthodoxe aura besoin d’une pointe de vitesse pour les rattraper.

Ce texte de Jean-Jacques Lecercle a été publié initialement dans le numéro 7 de Contretemps (1re série)

Notes

[1] D. Bensaïd, Marx l’intempestif, Paris, Fayard, 1995.

[2] J. Butler, Excitable Speech, Londres, Routledge, 1995.

[3] Cf. J.-J. Lecercle, Deleuze on Language, Basingstoke, Palgrave, 2002.

[4] A. Negri et M. Hardt, Empire, Paris, Exils, 2000.

[5] G. Deleuze et C. Parnet, Abécédaire, Paris, Éditions du Montparnasse, 1997, « W, c’est Wittgenstein ».

[6] G. Deleuze et F. Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ?, Paris, Minuit, 1991, p. 10.

[7] F. Guattari, « Machine et structure », in Psychanalyse et transversalité, Paris, Maspero, 1972.

[8] G. Deleuze et F. Guattari, Kafka, Paris, Minuit, 1975.

[9] D. Colson, Petit lexique philosophique de l’anarchisme – De Proudhon à Deleuze, Paris, Le Livre de Poche, 2001.

[10] L. Althusser, Philosophie et philosophie spontanée des savants (1967), Paris, Maspero, 1974.

[11] G. Deleuze et F. Guattari, Mille plateaux, Paris, Minuit, 1980, pp.95-139.

[12] M. Bakhtine, Le Marxisme et la philosophie du langage, Paris, Minuit, 1977. Les recherches récentes indiquent que Volochinov, et non Bakhtine, est bien l’auteur du texte qui fut originellement publié sous son nom.

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