Presse & blogs Lecteur de flux musclé avec (souvent) des articles complets dedans!

❯ Flux Isérois
19h17.info

Mon, 13 Aug 2018 19:17:36 +0200

Les évolutions de la monnaie au XXe siècle – Bitcoin crash #11

Les évolutions monétaires, les représentations théoriques et le développement économique connaissent des trajectoires parallèles.

1 Bitcoin = 5 670,94 euros au 13 aout 2018

Théories de la valeur

Si les théories économiques sont le reflet de leur époque, les évolutions théoriques doivent traduire les évolutions du mode de production lui-même. C’est ce qui arrive avec les théories de la valeur au XIXe siècle. La théorie de la valeur-travail est une théorie des débuts du capitalisme. Elle a été pensée au moment de la révolution industrielle par les économistes bourgeois dits « classiques », comme Adam Smith et Ricardo, et a inspiré Marx. Cette théorie a été en concurrence avec une autre qui fonde la valeur sur l’utilité, exprimée par Jean-Baptiste Say. La théorie marginaliste des économistes « néoclassiques » est apparue dans la seconde moitié du XIXe siècle. Elle allie échange et utilité : elle voit la valeur comme une combinaison entre le besoin d’un produit et sa quantité disponible.

La question n’est pas de savoir quelle théorie est « vraie », car les unes et les autres le sont suivant le point de vue que l’on adopte. La question est de comprendre ce que chacune de ces théories éclaire. On a qualifié la théorie de la valeur-travail d’objective : une fois produite, une marchandise possède une valeur intrinsèque qui ne fait ensuite que se rendre visible dans la vente. La théorie marginaliste a été considerée comme subjective : un produit dont nul ne veut ne vaut rien, quels que soient les efforts qu’il a fallu pour le produire. Les termes « d’objectif » et de « subjectif » ne doivent pas induire en erreur. On peut dire de manière plus simple que la théorie de la valeur-travail prend les choses du côté de la production tandis que celle de l’utilité marginale les voit du côté de la circulation. Pourtant les deux sont liées : la circulation suppose la production, la production capitaliste suppose la circulation.

Valeur-travail et circulation

La théorie de la valeur-travail est une théorie de la production. Elle considère la richesse comme une immense accumulation de marchandises et s’intéresse d’abord à la manière dont ces richesses sont produites. La théorie de l’utilité marginale est une théorie de la circulation. Elle se concentre sur la question de savoir pourquoi et comment une marchandise peut s’écouler sur un marché.

Et pourtant les deux sont liées. La théorie de la valeur–travail n’est vraie que tant qu’il existe bien une circulation ininterrompue des produits. C’est uniquement la circulation qui permet que s’impose le temps de travail socialement nécessaire comme mesure de la valeur. Imaginons deux pays A et B séparés par une barrière protectionniste absolument étanche – cas absolument exceptionnel dans l’histoire et qui n’a peut-être existé que pour le Japon d’avant l’ère Meiji, mais peu importe. En admettant que ces deux pays soient industrialisés, il est évident que la valeur des produits n’y sera pas la même, car les techniques de production n’auront aucune raison de s’aligner les unes sur les autres de part et d’autres de la frontière. En revanche, si cette frontière est ouverte et les échanges commerciaux intenses entre A et B, il est certain qu’un changement dans la procès de production du pays A obligerait l’industrie du pays B à s’aligner sur la nouvelle technique. La valeur comme temps de travail est un sous-produit de la circulation générale.

On ne peut parler de valeur-travail au sens strict pour les périodes de l’histoire antérieure au capitalisme, car seul le mode de production capitaliste a poussé la logique assez loin pour que les différents procès de production, constamment mis en concurrence les uns par rapport aux autres, aboutissent à la standardisation du temps de production socialement nécessaire.

Quand à la théorie de l’utilité marginale, elle présuppose une existence avancée du mode de production capitaliste, qu’elle tient pour un état quasi naturel de l’être humain. Elle est née à un moment où la question de la production cède le pas, dans la préoccupation des théoriciens du capital, à la question de la circulation.

Le terme de « circulation » désigne d’abord le mouvement des marchandises qui s’échangent contre de l’argent dans les circuits commerciaux. Il est assimilable à la notion de marché mais il ne faut pas oublier que le marché libre comme détermination naturelle est une création idéologique des libéraux. Il n’existe nulle part de « marché » qui ne soit organisé juridiquement, avec toutes sorte de restrictions et d’adaptations règlementaires.

Cette précision étant donnée, il n’en est pas moins vrai que l’offre et la demande  sont des déterminants, de manière très générale, des conditions de la circulation. Cependant, il ne faut pas oublier que dans un système comme le capitalisme, la demande peut être socialement définie par l’offre. La fabrication de la demande d’un produit par les techniques du marketing et de la publicité est une réalité courante. Enfin, des techniques de circulation des marchandises organisés par l’État peuvent aller jusqu’à un marché totalement réglementé comme celui qui présidait à l’économie des pays du bloc soviétique : il n’en s’agit pas moins d’une forme de circulation.

La disparition de la monnaie marchandise

Face à la standardisation de la production industrielle, l’or et l’argent ressemblent de moins à moins à ce que l’industrie produit. L’or incarne le luxe, mais pas le travail à l’œuvre. De fait, de manière insensible, l’argent-marchandise est écarté de la circulation monétaire. Cette mise à l’écart est extrêmement lente parce que le symbolisme du métal précieux, né dans les millénaires de l’histoire précédente, était nécessaire à la création du capitalisme. Dans un premier temps, les billets de banque et la monnaie scripturale représentent une valeur détenue dans les coffres des banques : bien qu’étant signe et crédit, l’argent a toujours un fondement dans la marchandise. Mais déjà la monnaie est essentiellement circulatoire. Traduction de cette réalité dans le ciel abstrait de la théorie économique : les théories bourgeoises de la valeur-travail cèdent la place aux théories marginalistes.

Au XXe siècle, la convertibilité en or est progressivement suspendue pour disparaître totalement après les années 1970. La contrepartie de la monnaie émise par les banques centrales est à présent essentiellement composée de bons du trésor et autres titres de créance. La monnaie marchandise a disparu. La confiance dans la durabilité du processus s’est imposée à mesure que le processus s’est révélé être durable. La figure tutélaire de valeur, l’or, après avoir joué un rôle-phare pendant un siècle et demi, n’est plus indispensable. Depuis les années 1970, le capitalisme est entré dans une ère nouvelle : néo-libéralisme, circulation ininterrompue et sans entrave des capitaux et des marchandises, financiarisation extrême.

Quoi de neuf sous le soleil du Capital ?

La nouveauté de cette « ère nouvelle » que nous venons d’évoquer doit être comprise à l’aune de ce que signifie une nouveauté pour un mode de production. Il s’agit de la systématisation d’éléments qui existaient déjà, et qui entraînent, par leur accroissement quantitatif, un changement qualitatif. La circulation est ininterrompue depuis les débuts du capitalisme industriel. Mais il fallait encore pouvoir théoriquement envisager le retrait momentané des marchandises et de la monnaie, parce que l’hypothèse de cette interruption n’avait toujours pas été effacée. L’idée de la fixité d’un or qui véhicule la valeur du présent vers le futur était sans doute en partie illusoire, parce que l’or entassé dans un coffre ne garde de valeur que dans la mesure où la circulation se poursuit : mais les siècles de contemplation des trésors sacrés en avaient imposé la croyance. Pour se lancer dans la finance, la spéculation et la production industrielle, le XIXe siècle avait besoin d’oublier les échecs monétaires de l’Ancien Régime. Des dizaines et des dizaines d’années de circulation interrompue ont permis de sédimenter la foi en un système qui n’est que flux. Ce n’est pas, pour autant, que ce fonctionnement soit sans heurts. Les crises l’affectent périodiquement : mais la réponse aux crises a toujours été, jusqu’à présent, un renouveau de ce déséquilibre dynamique qu’est le mode de production capitaliste. Ce n’est jamais vers une restriction durable de la circulation générale des capitaux et des marchandises que les crises ont mené, mais toujours dans le sens de leur extension.

La fonction monétaire de « l’échange », que Marx distinguait de celle de « circulation », a disparu. La circulation ne se boucle plus sur l’échange simple d’une marchandise contre une autre marchandise, même virtuellement. La production elle-même est travaillée intérieurement par la circulation : tout n’y est plus que flux tendus et disjonction des étapes productives entre entreprises différentes, ajoutant des phases de circulation là où autrefois les capitaux demeuraient immobilisés dans le temps productif. Quand, au bout d’un siècle de production capitaliste,  la circulation est considérée comme un processus qui n’a plus besoin de s’interrompre, même momentanément, le signe monétaire peut suffire. Dans une telle configuration, l’argent n’a plus besoin d’être une marchandise.

La « figure » de la valeur change de visage

Le métal précieux, pour reprendre l’expression de Marx, est de moins en moins la « figure » de la valeur. Le signe qui représente la valeur dans la circulation prend progressivement sa place. C’est sur ce constat que les crypto-monnaies sont apparues. D’un point de vue formel, les crypto-monnaie ne sont rien d’autre qu’un signe sécurisé. Qu’on puisse les envisager comme monnaie vient du fait que les contemporains ont de la circulation la vision que deux siècles d’histoire du capitalisme industriel leur ont donné : quelque chose qui ne s’arrête jamais, qui n’a pas de raison de s’interrompre, et qu’il n’y a donc pas lieu de considérer dans son interruption.

Pourtant, les crypto-monnaies oublient une chose essentielle : le signe monétaire doit posséder, comme le disait Marx, « sa vérité sociale subjective ». Et une vérité sociale, même subjective, ne peut pas être arbitraire. Elle est la résultante d’une pratique sociale spécifique, matérialisée par des millions d’actes répétitivement accomplis sur une longue période de temps. Quelle est la vérité sociale subjective du signe monétaire au XXIe siècle ?

Série consacrée au Bitcoin, aux crypto-monnaies et à l’argent en général.  Durant l’été, un lundi sur deux à 19 h 17. Prochain épisode le lundi  27 août.

Épisode précédent: La monnaie selon Marx, 2

Épisode suivant: Monnaie contemporaine et crédit

Leon de Mattis

Mon, 30 Jul 2018 19:17:10 +0200

La monnaie selon Marx deuxième partie – Bitcoin crash #10

Nous avons détaillé, dans la première partie de La monnaie selon Marx, l’importance de la notion de circulation. Voyons à présent le point le plus important du développement de Marx: la fonction de la monnaie dans le capitalisme.

1 Bitcoin = 6 985,10 euros au 30 juillet 2018

Les fonctions de la monnaie selon Marx

Les fonctions de la monnaie selon Marx sont résumées aux pages 146 et 147 du livre I du Capital:

« Est monnaie la marchandise qui fonctionne comme mesure de la valeur, et donc aussi, que ce soit en chair et en os ou par le biais d’un représentant, comme moyen de circulation. L’or (ou l’argent) est donc monnaie. Il fonctionne comme monnaie d’une part là où il doit apparaître dans sa corporéité d’or (ou d’argent ), donc comme marchandise monétaire, donc ni de façon purement idéelle, comme dans la mesure de la valeur, ni susceptible d’être représenté, comme dans le moyen de circulation ; d’autre part là où sa fonction, qu’il la remplisse en personne ou par le biais d’un représentant, le fixe comme unique figure de la valeur ou comme unique existence adéquate de la valeur d’échange face à toutes les autres marchandises, en tant que valeurs d’usage pures et simples. »

L’objet de ce passage est de montrer en quoi le métal précieux, or ou argent, est monnaie. Le « d’une part » et « d’autre part » montre que Marx distingue deux aspects. Le premier aspect est celui des fonctions traditionnelles de la monnaie : le second aspect est le plus important car il est celui de la fonction de la monnaie dans le mode de production capitaliste.

Les fonctions traditionnelles

Le premier aspect est celui des fonctions traditionnelles de la monnaie. Deux de ces fonctions, celles pour lesquelles la monnaie n’a pas besoin de se matérialiser  comme marchandise, sont désignées : « mesure de la valeur » et « moyen de circulation ». Ici la monnaie peut se contenter de n’être que « idéelle » ou pure « représentation ». Les autres fonctions ne sont pas nommées. Ce sont celles qui demandent que l’argent apparaisse dans sa corporéité de marchandise, donc de métal précieux. Nous pouvons préciser qu’il s’agit des fonctions de thésaurisation et de moyen d’échange.

Il y a ainsi quatre fonctions traditionnelles : mesure de la valeur, moyen de circulation, moyen de thésaurisation, moyen d’échange. Les deux premières fonctions peuvent être remplies par la monnaie signe. Les deux dernières ont besoin, selon Marx, d’être assurées par de la monnaie marchandise.

Une remarque s’impose. Dans le second épisode de cette série, nous avons relevé que les manuels d’économie recensaient trois fonctions  de la monnaie. Marx, lui, en voit quatre. Il distingue en effet la fonction de « moyen d’échange » de celle de « moyen de circulation » que les manuels placent dans la même catégorie.

Pourtant, si la monnaie est moyen de circulation, c’est qu’elle est moyen d’échange, car la circulation des marchandises n’est jamais qu’une suite d’échanges mis bout à bout – marchandise contre monnaie, monnaie contre marchandise, et ainsi de suite. Dans cette perspective, la fonction de circulation et la fonction d’échange paraissent identiques. Il est bien évident que si la monnaie n’était pas un moyen d’échange elle ne pourrait pas être un moyen de circulation.

Marx distingue les deux pour une raison qui tient à la façon dont il envisage la valeur. Dans l’échange simple, ou l’échange « vrai », la valeur d’une marchandise ne peut s’échanger que contre la valeur d’une autre marchandise, laquelle s’exprime dans la quantité de travail socialement nécessaire à sa production. Mais si l’échange se multiplie, alors s’opère une métabolisation éphémère de la valeur dans le seul signe monétaire. La métabolisation est éphémère parce qu’au bout d’un certain moment, un échange « vrai » , qui suppose la corporéité de la marchandise monnaie, l’or ou l’argent, doit intervenir et clore le cycle, quitte à ce que dans le même temps une série d’autres cycles circulatoires éphémères commencent. On a donc à l’origine et au terme des échanges purement circulatoires un « vrai » échange, marchandise contre marchandise.

Ce que Marx a en tête, c’est que le « vrai » échange dans le capital est celui du procès de production : l‘achat de toutes les ressources nécessaires pour produire une marchandise et ensuite la relancer dans la circulation. Marx développera ce point dans la suite du livre I du Capital. A ce stade, nous pouvons souligner un aspect du raisonnement. Marx distingue l’échange simple (qui requière la monnaie marchandise)  de l’échange multiple ou circulation (qui peut se contenter de monnaie signe). Bien que la circulation soit une suite d’échanges simples, ses caractéristiques ne se déduisent pas de la multiplication des caractéristiques de chacun de ses éléments. La totalité acquière des propriétés que les éléments pris isolément ne possèdent pas par eux-mêmes. Cette forme de raisonnement, dont on trouve ici un exemple chez Marx, est fondamentale pour comprendre les phénomènes sociaux.

La fonction d’incarnation de la valeur

Le second aspect est le plus essentiel. Il s’agit de la « fonction » qui « fixe » la monnaie comme « unique figure de la valeur » et comme « l’unique existence adéquate de la valeur d’échange ». Marx ne signale pas que cette fonction est spécifique au mode de production capitaliste : mais nous  sommes dans le chapitre III, où le capitalisme est encore envisagé sous son aspect de système marchand, et alors que la procès de production lui-même ne sera étudié que dans les chapitres suivants. On comprend toutefois d’après l’ordre d’exposition qui est adopté par Marx que « l’unique figure de la valeur », elle-même aboutissement d’une longue histoire de la monnaie, est indispensable à l’existence même du mode de production capitaliste. C’est au moment où la production devient marchande que le stade suprême de la logique mercantile est atteint : ce n’est pas un hasard si le système bancaire et financier moderne et la révolution industrielle sont des phénomènes contemporains.

La fonction « d’unique figure de la valeur » ou « d’unique existence adéquate de la valeur d’échange » est fondamentale puisqu’elle rend le mode de production capitaliste possible. La monnaie incarne une qualité que toutes les marchandises possèdent mais que seule elle a la capacité de rendre sensible. C’est pourquoi elle doit, nous dit Marx, posséder elle-même une valeur, donc être une marchandise et « apparaitre dans sa corporéité d’or ». Cependant, dans le même temps, Marx reconnait que cette fonction dévolue au métal précieux peut s’accomplir « par le biais d’un représentant » : il s’agit bien entendu du billet convertible.

Arrêtons-nous un instant sur la notion de « figure de valeur ». De quoi s’agit-il ?

On le sait, la valeur selon Marx est fixée par le temps de travail socialement nécessaire à la production d’une marchandise. La valeur est dans cette théorie une qualité purement sociale : ce n’est pas une caractéristique physique de la marchandise. Une qualité purement sociale est quelque chose dont on peut dire qu’il se situe essentiellement sur le plan des représentations mentales, des idées. Le terme de « valeur » est d’ailleurs polysémique. On peut parler de « valeurs morales », qui sont aussi des représentations mentales sociales. La « valeur » d’une marchandise partage donc avec la « valeur morale » le fait d’être une représentation idéelle commune à un grand nombre d’être humains.

Si donc l’argent est la figure de la valeur des marchandises, on peut dire qu’il est la figure d’une idée. S’il agit par le biais de son représentant, le billet de banque convertible, alors celui-ci doit être considéré comme la représentation de la figure d’une idée. Mais idée, figure et représentation ne sont pas identiques. La valeur en tant que qualité sociale de la marchandise, expression de la quantité de travail socialement nécessaire pour la produire, est une notion difficile à saisir. La valeur d’échange d’une marchandise exprimée en quantité de monnaie est au contraire facilement compréhensible et renvoie à une expérience quotidienne. Les deux sont des idées, mais des idées d’une nature différente. L’argent traduit une réalité sociale complexe dans une forme concrète et quotidienne.

D’où l’importance de la « figure » de valeur. S’il n’avait pas été possible de disposer d’un outil comme l’argent, apte à rendre sensible une réalité sociale complexe,  jamais une formation sociale aussi sophistiquée que le mode de production capitaliste n’aurait pu voir le jour. Toutes les idées ne se valent donc pas. Certaines assument un rôle que d’autres n’ont pas. L’idée de valeur exprimée par la monnaie, la « figure de valeur », a une fonction que ne possède pas l’idée de valeur obtenue par l’analyse critique du capital, celle du temps de travail socialement nécessaire et de l’exploitation. Les deux sont pourtant liées et, si l’on admet la justesse des analyses de Marx, on doit reconnaitre que la première est un produit de la seconde.

La quantification monétaire n’a rien d’arbitraire : elle est la traduction d’une totalité sociale. Dans le capitalisme, la totalité sociale en question, c’est la production manufacturière, l’achat et la vente de la force de travail, l’exploitation des prolétaires. Que la valeur de la marchandise ne s’exprime que par son prix au moment de sa circulation ne réduit pas cette valeur à ce prix : celui-ci n’en est que la traduction, la « figure », la forme d’existence nécessaire. La valeur elle-même n’en demeure pas moins le concentré d’un système pris dans sa globalité.

Si, donc, un simple signe est accepté comme monnaie, que ce soit parce qu’il agit dans une fonction de circulation ou parce qu’il représente la figure de la valeur dans le capitalisme (deux aspects distingués par Marx mais qui vont fusionner par la suite), c’est qu’il a été doté de cette qualité par la totalité sociale à la suite de processus historiques complexes. Voila une leçon de Marx à retenir avant d’entamer l’étude du Bitcoin.

Leon de Mattis

Mon, 16 Jul 2018 19:17:56 +0200

La monnaie selon Marx première partie – Bitcoin crash #9

Après avoir vu le système monétaire des débuts du capitalisme dans l’épisode 8, arrêtons-nous un instant sur les écrits de Marx. La monnaie marchandise, la valeur-travail ou la division de la société en classes antagonistes ne sont pas des inventions de cet auteur mais des évidences de son temps. Le génie de Marx est d’avoir produit à partir de ces lieux communs une analyse qui résiste aux siècles et permette de rendre compte de leurs évolutions ultérieures.

1 Bitcoin = 5655,32 euros au 16 juillet 2018

Le rôle de la circulation

Marx, qui avait parfaitement conscience de l’existence de l’argent-dette et de l’argent-signe, considère ceux-ci comme des métabolisations éphémères de la monnaie réelle, la monnaie marchandise.

Cette métabolisation de l’argent a lieu dans une sphère particulière, celle de la circulation. La notion de circuit, de parcours, de circulation est détaillée dans le chapitre III du livre I du Capital[1]. Il s’agit d’un passage essentiel qui fait le lien entre l’étude de la marchandise en général et le détail du procès de production capitaliste, avec la distinction entre capital constant et capital variable, la notion de survaleur, etc. Dans ce passage sur la circulation, Marx montre l’argent dans une situation particulière, qui est un peu différente de celle des marchandises elles-mêmes.

Les marchandises en effet entrent dans la circulation pour en ressortir après un certain nombre d’échanges. À un bout se trouve le producteur, à l’autre  le consommateur, qu’il s’agisse d’un consommateur particulier ou d’un capitaliste qui utilise le produit d’un autre capitaliste, comme l’industriel qui achète du charbon. La marchandise va être lancée dans la circulation, passer par un certain nombre d’intermédiaires puis arriver à sa destination finale.

L’argent qui va permettre la circulation des marchandises en s’échangeant avec elles connaît en revanche un « éloignement continuel » par rapport à son point de départ. Marx écrit :

« La forme de mouvement immédiatement donnée à la monnaie par la circulation des marchandises est donc celle d’un éloignement continuel par rapport à son point de départ, sa course des mains d’un possesseur de marchandises à celle d’un autre, son parcours » (p. 130).

Et il ajoute :

« La monnaie… en tant que moyen de circulation, habite en permanence dans la sphère de la circulation et y vagabonde en permanence » (p. 132).

L’argent signe selon Marx

Autrement dit, alors que la marchandise entre et sort de la circulation continuellement, la monnaie peut y rester très longtemps. Cette monnaie qui reste en permanence dans la circulation, c’est la monnaie sous la forme de l’argent-signe et dans sa fonction de moyen de paiement :

« On peut se demander finalement pourquoi l’or peut être remplacé par de simples signes  de lui-même, dépourvus de valeur. Mais, comme nous l’avons vu, il n’est ainsi remplaçable que pour autant qu’il est isolé ou autonomisé dans sa fonction de numéraire ou de moyen de circulation. Or, l’autonomisation de cette fonction n’a pas lieu pour les pièces d’or singulières, bien qu’elle apparaisse dans la circulation prolongée de pièces d’or usées. Les pièces d’or ne sont simples pièces ou moyens de circulation que tant qu’elles sont vraiment en cours. Mais ce qui ne s’applique pas à la pièce d’or singulière s’applique à la masse minimum d’or remplaçable par le papier-monnaie. Elle habite en permanence dans la sphère de la circulation, fonctionne continuellement comme moyen de circulation, et existe donc exclusivement comme porteur de cette fonction » (p. 145).

La différence faite entre l’or et le papier-monnaie s’explique par ce que nous avons déjà observé, à savoir que la monnaie frappée est déjà en partie une monnaie-signe, mais en partie seulement. C’est cet aspect que Marx souligne en parlant de pièce « en cours » ou « pièce d’or usée ». La monnaie de papier permet d’achever l’évolution que la pièce frappée n’avait fait qu’entamer.

« Dans les jetons monétaires de métal, ce caractère purement symbolique est encore un peu caché. Dans le papier-monnaie, il se manifeste de visu. On le voit : ce n’est que le premier pas qui coûte » (p. 143).

C’est dans la claire dissociation entre monnaie marchandise (la « masse minimum d’or ») et monnaie signe (le papier monnaie qui remplace cet or) que se réalise la possibilité pleinement circulatoire de l’argent, qui ne sert alors qu’à l’échange et n’est que la « figure » [2] de la valeur (p. 131).

Ce maintien de l’argent dans la circulation, s’il peut durer longtemps, n’est pas pour autant éternel. « L’exposition autonome de la valeur d’échange de la marchandise n’est ici qu’un moment éphémère » (p. 145). Dans ce temps éphémère, « l’existence fonctionnelle » de la monnaie « absorbe pour ainsi dire son existence matérielle. Reflet fugitivement objectivé des prix des marchandises, elle ne fonctionne plus que comme signe d’elle-même et peut par conséquent être remplacée par des signes » (p. 146). La distinction faite par Marx entre une « existence fonctionnelle » et une « existence matérielle » de l’argent, la seconde étant « absorbée » par la première, montre bien que c’est seulement dans un rôle particulier, celui de moyen de paiement et d’échange, que la monnaie peut n’avoir qu’une nature particulière (ou « type particulier », pour reprendre notre propre vocabulaire) : celle de monnaie-signe.

La monnaie marchandise

Dans ses autres fonctions qui ne sont pas circulatoires, comme la fonction de réserve de valeur, l’argent n’est pas que signe : il doit être lui-même ce que Marx appellerait une richesse sociale objective, un élément parmi d’autres de ce qui, dans la société, est considéré comme une richesse.

« Il doit apparaître dans sa corporéité d’or (ou d’argent), donc comme marchandise monétaire, donc ni de façon purement idéelle, comme dans la mesure de la valeur, ni susceptible d’être représenté, comme dans le moyen de circulation » (p. 146).

Quand la « série de métamorphoses » (le cycle de l’achat et de la vente) « se trouve interrompue, que la vente n’est pas complétée par un achat suivant » (p. 147), la monnaie se fait trésor et le trésor doit s’incarner dans quelque chose de tangible, de solide, de visible.

Mais le trésor est la forme ancienne de l’immobilisation de l’argent. À l’époque de Marx, un nouveau type de thésauriseur est apparu : le capitaliste industriel. Le capital sous forme argent est retiré de la circulation en étant investit dans les bâtiments et les machines de l’usine – le « capital fixe ». Une autre partie, le « capital circulant », est investie dans les matières premières et les salaires mais se trouve aussi d’une certaine manière retirée momentanément de la circulation générale pendant le temps de la production, même si c’est pour un un temps moins long que pour le capital fixe. Le processus de cette interruption du cycle de la circulation de l’argent pour s’investir dans la production est détaillé par Marx dans les chapitres qui suivent le chapitre III.

Toute monnaie est Capital

Il faut cependant noter ici un point essentiel : c’est que le « retrait » de la circulation dont il est question dans le processus productif n’est que momentané. De fait, le capital circulant ne cesse d’entrer et de sortir des caisses du capitaliste pour acheter la force de travail et les matières premières nécessaires. Même le capital fixe transmet une partie de sa valeur au produit final à mesure que la production se poursuit, et son immobilisation n’est donc que relative. Ce point, cependant, est beaucoup plus visible à notre époque, où la production a banni les stocks et ne jure que par les flux, qu’à celle de Marx où les capitalistes aimaient encore se bâtir de solides usines sur le modèle des châteaux-forts ou des cathédrales.

L’éphémère de l’argent-signe dans la circulation est de l’éphémère durable, puisque la circulation, dans le capital, ne cesse jamais. Mais quand la monnaie quitte la sphère de la circulation, elle trouve une incarnation plus tangible. On n’achète pas avec du rêve les briques qui composent l’usine ou les tonnes d’acier et de charbon qui entrent dans la fabrication du produit industriel.

La vérité sociale objective du signe

Marx ajoute, à propos de la monnaie signe dans la circulation, une précision essentielle : « Le signe de la monnaie a besoin d’avoir sa propre vérité sociale objective ». Autrement dit, la monnaie-signe fonctionne tant que le signe est socialement accepté comme tel par les échangistes : il faut donc une raison pour qu’il en soi ainsi. Comme l’argent signe de papier monnaie est un prolongement de la pièce de monnaie frappée, Marx voit d’abord, dans cette extension, le rôle de l’État souverain, qui détermine arbitrairement « la teneur métallique des jetons de cuivre et d’argent » et, tout aussi arbitrairement, l’équivalent d’or auquel correspond le papier monnaie (p. 143).

Il semble que Marx, en écartant à ce stade de son raisonnement l’examen de la monnaie de crédit, ignore ce fait que ce n’est pas l’État qui garantit la convertibilité de la monnaie papier en or, mais la banque centrale. Or celle-ci, bien que strictement encadrée par les États, est avant tout la banque des banquiers. Le papier-monnaie est une dette et c’est parce que c’est une dette en monnaie marchandise que le public lui accorde sa confiance. Dans la monnaie qui se met en place sous le capitalisme, la dette fait le lien entre la marchandise et le signe. Cet aspect des choses ne deviendra cependant évident qu’à partir de la seconde moitié du XXe siècle. Il était moins visible à l’époque de Marx, qui pour cette raison limitait la monnaie de crédit à la circulation de reconnaissances de dettes dans la « sphère des grosses transactions commerciales » (p. 158).

Notes

[1] Les citations reproduites dans cet épisode sont extraites de l’édition Quadridge du Capital  : Karl Marx, Le Capital, trad. J.P. Lefèvre, éd. Quadrige PUF, 1993, 940 p. Par commodité, nous donnerons les références des citations par un numéro de page entre parenthèse plutôt que de faire un appel de note à chaque fois.

[2] Jouant ici sur les possibilité de la langue allemande, Marx forge pour l’argent-signe en circulation un mot valise, la « figure-valeur », qui rappelle en s’en distinguant un autre mot employé dans le chapitre 1 : la « forme-valeur ». Le mot traduit par « figure » est un synonyme de forme en allemand. Avec la « forme-valeur », la marchandise monnaie incarne la valeur en en possédant une, alors que dans le cas de la « figure-valeur », la monnaie signe représente la valeur sans en avoir aucune.

Série consacrée au Bitcoin, aux crypto-monnaies et à l’argent en général.  Durant l’été, un lundi sur deux à 19 h 17. Prochain épisode le lundi 30 juillet.

Épisode précédent: La monnaie des débuts du capitalisme

Épisode suivant: Le monnaie selon Marx, seconde partie

Leon de Mattis

Mon, 02 Jul 2018 19:17:43 +0200

La monnaie des débuts du capitalisme – Bitcoin crash #8

Au tout début du XIXe siècle, l’Europe occidentale s’apprête à entrer dans l’ère du capitalisme industriel : déjà, le mouvement est bien entamé en Angleterre. C’est un bouleversement considérable sur le plan économique, social et politique. Le nouveau mode de production pousse la logique marchande à son extrême. Il a besoin d’une monnaie stable et solide, sans quoi sa puissance reposera sur un château de sable.

1 Bitcoin = 5 470,85 euros au 2 juillet 2018

La monnaie en 1800

À ce moment de l’histoire, tous les protagonistes de la monnaie sont déjà là et peuplent la scène : la marchandise, le crédit et le signe. Mais tous ont montré leurs limites. Comment disposer enfin d’une monnaie stable, qui serve de référence unique, et qui inspire une confiance absolue ?

Pour se faire une idée de ce que représentait, à l’orée du XIXe siècle, ce défi monétaire, voici ce qu’écrivait un banquier, Léon Besterrèche, en 1800.

« Il existe dans une proportion démesurée des espèces de billon, de cuivre et de cloche. La loi réprouve quelques unes d’entre elles. L’opinion les place presque toutes au même degré d’avilissement. La justice convient qu’elles présentent toutes une valeur plus ou moins fictive. Il en est de même des espèces d’or et d’argent.

Celles de 15 et 30 sols, au type constitutionnel, sont reçues sans exception; mais on n’en est pas moins injustement persuadé qu’elles ne comportent pas intrinsèquement la valeur qu’elles expriment; et l’on sacrifie, en les recevant nominalement, beaucoup plus aux besoins de la circulation, qu’à la conviction.

Les pièces de 6, 12 et 24 sols sont réprouvées: on ne les reçoit qu’épurées au creuset, pour peu que leur empreinte soit équivoque.

Les écus de trois livres circulent couramment; mais ceux de 6 livres appellent à chaque instant la balance de l’essayeur, à raison des écus faux, ou rognés, ou étrangers, qui fourmillent dans les paiements.

Les pièces d’or de 24 livres présentent, et dans une proportion plus forte encore, les mêmes inconvénients.

Les pièces républicaines de 5 francs ne sont exemptes des atteintes ni des faussaires, ni des atténuateurs.

Enfin, la valeur d’une pièce intacte de 5 francs, de 6 livres ou de 24 livres, varie suivant les conditions de la stipulation en francs ou en livres.

Il en résulte des erreurs fatales pour les personnes de bonne foi qui ne sont pas toujours les plus éclairées; et un ralentissement incalculable dans toutes les opérations commerciales, à raison de la balance ou de la plume qu’il faut avoir constamment à la main.

Ce sont ces inconvénients, dont le moindre effet est d’entrainer la perte d’un temps précieux, et de faire des fripons et des victimes, qui appellent, unanimement et non moins incessamment, la réforme du système monétaire[1] »

Il n’est question ici que des monnaies frappées, qui étaient aux fondements du système monétaire sous l’Ancien Régime. Le premier des défauts du système décrit par Léon Besterrèche est sa complexité. La coexistence d’unités de compte et d’unités de monnaie de métal différentes rend les évaluations et les échanges périlleux. La valeur des pièces elles-mêmes reste soumise à la plus ou moins grande confiance que l’on peut leur accorder au regard de leur composition et des possibilités de fraudes.

Les fondations d’une monnaie stable

La première étape de la création d’une monnaie stable va consister, en France, en une simplification et une unification de l’émission. La création du franc germinal, le 7 avril 1803, trois ans  après le texte de Besterreche, permet d’éliminer toutes les anciennes monnaies qui sont reprises à la valeur de leur poids en métal. Le franc, défini par un rapport fixe avec l’or et l’argent, devient la seule monnaie en circulation, et l’unité de compte et l’unité monétaire coïncident enfin.

La seconde étape lui succède quasi immédiatement. Le 14 avril 1803, la Banque de France obtient son premier privilège d’émission de billets de banque pour Paris et sa région. Le billet est intégralement convertible en monnaie de métal précieux : il s’agit d’une reconnaissance de dette de la banque envers le porteur. Cependant, les premières coupures étaient d’un montant élevé et ne servaient que pour de grosses opérations financières. D’autre part, la création de comptoirs de la Banque de France dans d’autres villes fut interrompue au moment de la Restauration, ce qui provoqua la création d’une quinzaine de banques départementales qui émettaient des billets en province. En 1848, toutes ces banques fusionnèrent et la banque de France obtint un privilège d’émission sur tout le territoire national.

Enfin la troisième étape, encore plus lente que la seconde, est la création d’un réseau de banques privées. La première de ces banques a été fondée à Paris en 1817 par James Rothschild, fils d’un grand banquier allemand, tandis que son frère Nathan s’installait à Londres. Ces banques d’affaire avaient une clientèle peu nombreuse et très fortunée. Puis les grandes banques de dépôt comme la Société Générale ou le Crédit Lyonnais sont créées dans la seconde moitié du XIXe siècle.

La Banque de France

Ces trois étapes permettent d’assurer les opérations monétaires indispensables au fonctionnement du capitalisme comme mode de production. Tout repose sur la stabilité du franc germinal, dont la valeur légale est garantie par une certaine quantité de métal précieux. C’est sur ce fondement que s’appuie la confiance dans les niveaux supérieurs. La Banque de France n’est pas la banque de l’État mais la banque des banquiers. Bien qu’elle possède un privilège d’émission, elle n’en reste pas moins gérée de manière privée jusqu’au XXe siècle. Elle rassemble tous les grands financiers de son époque. Elle émet une quantité de billets supérieure à son encaisse en métal précieux, et permet ainsi de créer suffisamment de monnaie pour soutenir le développement économique.

Vis-à-vis des banques ordinaires, la fonction de la banque de France est celle qui était assurée par les relations informelles d’affaire au Moyen-Âge. Il s’agit de donner à toutes les banques une garantie contre les retraits intempestifs en mutualisant leurs encaisses respectifs. Ainsi peut se développer une politique du crédit qui s’affranchit de la limite des quantités d’or et d’argent effectivement disponibles. On voit se développer également des actifs financiers eux-mêmes échangeables, comme les actions, qui sont des parts de la propriété du capital. Le capital ne se limite pas, en effet, à sa forme strictement monétaire. Ces actifs financiers diversifiés ne pourraient pas se développer sans un socle monétaire solide.

Trois types de monnaie en un

On peut finalement distinguer trois niveaux de la monnaie. Le premier niveau est celui de la monnaie de métal précieux, le second celui de la monnaie que l’on appelle fiduciaire, autrement dit le billet de banque, et le troisième niveau celui de la monnaie dite scripturale, c’est-à-dire inscrite sur le livre de compte de la banque. Ce qui est important, c’est de comprendre que tout le système repose sur la convertibilité de la monnaie dette et signe des niveaux deux et trois en argent marchandise de niveau un. Tant que la croyance en cette convertibilité est certaine, et elle le demeurera tout au long du XIXe siècle, la valeur de la monnaie demeurera ancrée dans la valeur du métal précieux.

Il existe donc un socle de monnaie marchandise. Mais en même temps on peut dire que dès le XIXe siècle la monnaie est en grande partie de la dette. Le billet émit par une banque centrale est une dette de cette banque envers le porteur du billet, qui peut en exiger le remboursement en allant convertir son billet en or. Mais l’hypothèse de la conversion en or de la somme portée sur le billet devient très exceptionnelle. La confiance est telle que la monnaie peut se contenter de voir l’or comme une référence lointaine.

Monnaie et nécessité du capitalisme

Ce n’est pas seulement parce que Napoléon a eu la bonne idée de créer la Banque de France et le franc germinal que ce système a pu se mettre en place en France. En réalité, les maux de la monnaie étaient connus et compris dès l’Ancien Régime. Mais l’État monarchique n’avait pas le pouvoir d’imposer les réformes nécessaires. La transformation révolutionnaire et post-révolutionnaire a engendré en France une modernisation politique et juridique accélérée, et la mise en place des structures nécessaires au triomphe du capitalisme comme mode de production.

En Angleterre, l’histoire s’est déroulée sous des modalités très différentes pour arriver aux mêmes résultats : et dans chaque pays européen la même évolution a eu lieu à des rythmes échelonnés. La combinaison des formes marchandise, dette et signe de la monnaie est un aspect de la modernisation globale, à la fois cause et conséquence de l’apparition du capitalisme industriel.

Notes

[1] Léon Besterrèche, Essai sur les monnaies, Paris, 1800, imprimerie Gougeon fils, p. 4-5

Série consacrée au Bitcoin, aux crypto-monnaies et à l’argent en général.  Durant l’été, un lundi sur deux à 19 h 17. Prochain épisode le lundi 16 juillet.

Épisode précédent: Robinsonnade

Épisode suivant: La monnaie selon Marx, première partie

Leon de Mattis

Mon, 25 Jun 2018 19:17:18 +0200

Robinsonnade – Bitcoin crash # 7

Puisque l’économie politique aime les Robinsonnades, arrêtons-nous un instant sur l’île des Robinsons. Les Robinsons des économistes n’ont aucun rapport avec une quelconque réalité. Leurs comportements révèlent de singulières manies. Au lieu de se regrouper pour affronter les dangers collectivement, les Robinsons s’éparpillent. Chacun produit pour son compte une seule denrée utile et échange ses surplus avec les autres. Cette lubie des Robinsons a une vertu pédagogique : elle illustre les différentes catégories de l’économie bourgeoise.

1 Bitcoin =5 294,77 euros au 25 juin 2018

L’échange en monnaie marchandise

Perdus sur leur île, les Robinson s’organisent. Robinson 1 a attrapé des poules d’eau. Robinson 2 élève des chèvres sauvages. Quant à Robinson 3, il n’a rien d’autre que ses beaux yeux. Pourquoi n’a-t-il pas cherché, lui aussi, à attraper un animal ? On ne le sait pas.

Les poules de Robinson 1 ont pondu des œufs. Pendant ce temps, les chèvres de Robinson 2 ont fourni du lait. Afin de varier leur menu, Robinson 1 et Robinson 2 peuvent échanger un œuf contre un demi-litre de lait : c’est du troc. Mais imaginons que Robinson 3, qui a de beaux yeux, plaise à Robinson 1, et que ce dernier soit prêt à lui donner un œuf en échange de faveurs amoureuses. Robinson 3 est disposé à ce marché, mais il n’aime pas les œufs. Il préfère le lait. Robinson 2, en revanche, n’est pas attiré par Robinson 3 et n’est disposé à céder son lait que contre un œuf.

Grâce à toutes ces hypothèses, la transaction suivante peut se produire. Robinson 1 donne un œuf à Robinson 3 après une nuit d’amour. Robinson 3 se rend avec l’œuf auprès de Robinson 2 qui le lui échange contre un demi-litre de lait.

À la fin du petit-déjeuner, chacun des échangistes a vu son désir satisfait. Robinson 1 a obtenu une faveur amoureuse, Robinson 2 un œuf et Robinson 3 du lait[1]. Pour Robinson 3, l’œuf est un « bien intermédiaire » qu’il n’a pas consommé directement mais employé pour obtenir un autre produit.

Robinson 1 aurait aussi pu échanger un œuf contre du lait et l’utiliser pour obtenir les faveurs de Robinson 3. Nous aurions alors eu deux opérations de troc au lieu d’une opération de paiement en monnaie marchandise. Pour les Robinsons, cela revient au même, mais pas pour nous. Nous avons donc dissuadé les Robinsons  d’agir ainsi. L’intérêt d’une Robinsonnade, c’est de plier les Robinsons à nos caprices.

L’échange en monnaie dette

Profitons de ce privilège exorbitant et hasardons une nouvelle hypothèse. Les poules, un peu fatiguées, n’ont rien pondu, mais Robinson 1 aimerait quand même passer la nuit avec Robinson 3. Il lui propose donc le marché suivant. Il ne lui paiera pas la nuit avec un seul œuf, mais avec deux. En revanche, il faudra attendre que les poules se soient remises à pondre. Robinson 1 s’engage donc à payer la prestation de Robinson 3 en lui fournissant deux œufs  à échéance. C’est une obligation de Robinson 1 envers Robinson 3. Robinson 1 est le débiteur et Robinson 3 le créancier de cette obligation.

Robinson 3 pourrait se contenter d’attendre une semaine pour acheter du lait, mais il le veut immédiatement. Il n’a pas d’œuf pour le payer. Cependant, il dispose de la promesse de Robinson 1. Il faut préciser que les Robinsons ont un grand respect de la parole donnée. Robinson 3 demande donc à Robinson 1 de remettre les deux œufs non pas à lui, mais à Robinson 2, et en échange, Robinson 2 fournit immédiatement un demi-litre de lait à Robinson 3.

Il y a translation de la créance. Robinson 1 reste le débiteur de deux œufs, mais Robinson 2 se substitue à Robinson 3 comme créancier. Dans l’échange du litre de lait entre Robinson 2 et Robinson 3, la promesse des deux œufs joue le rôle de monnaie de crédit. Dans cette opération, Robinson 1 a gagné la satisfaction immédiate de son désir sexuel en le payant plus cher d’un œuf. Robinson 2 doit repousser sa consommation d’œuf d’une semaine, mais en échange il en aura un de plus. Quand à Robinson 3, l’histoire n’a rien changé pour lui. Qu’il soit payé d’un œuf ou d’une promesse d’œufs, dans les deux cas, il fournit une nuit d’amour et reçoit un demi-litre de lait.

L’échange en monnaie signe

Robinson 1er décide de réaliser de nouvelles promesses. Par exemple, il échange un engagement à donner quatre œufs dans deux semaines contre un poisson péché par un Robinson 4 qui vient d’apparaître. Pour se rappeler ses obligations, Robinson 1er tient la comptabilité de ses dettes sur un tableau noir. D’autre part, il donne à Robinson 4 un morceau de bois sur lequel il a écrit le nombre d’œufs et la date d’échéance. La remise du bout de bois se fait avec toutes les solennités possible pour assurer la confiance en la transaction (cracher dans ses mains, jurer sur la tête de sa mère, etc.) : mais on sait que Robinson 1 est un homme de parole.

Robinson 4, muni de sa promesse d’œufs, désire à présent qu’un certain Robinson 5 lui fournisse un panier. Le panier est payé en échange de la translation de la créance de Robinson 4 vers Robinson 5. Cette translation s’effectue de la manière la plus simple qui soit : Robinson 4 remet à Robinson 5 le bout de bois. On peut dire que Robinson-4-le-pêcheur a payé son panier avec une monnaie qui est à la fois marchandise (elle représente un œuf), dette (c’est la promesse d’un œuf futur) et signe (c’est un bout de bois avec la marque de Robinson 1er). Une monnaie marchandise-crédit-signe.

Robinson-5-le-tresseur-de-panier échange le bout de bois contre un aileron de requin fourni par Robinson 6, un pêcheur en eaux profondes. Celui-ci change le bout de bois contre une nuit d’amour avec Robinson 3, lequel semble s’être spécialisé dans le travail sexuel. Robinson 3 achète son habituel demi-litre de lait à Robinson 2.

Tout ce circuit aurait pu être accompli avec des œufs réels. Mais cela aurait été moins pratique et les œufs auraient pu se casser. On peut même dire que, statistiquement, plus le nombre d’échanges s’allonge, plus la probabilité de casser des œufs s’accroit.

Au total, ce sont donc un poisson, un panier, un aileron de requin, une nuit d’amour et un litre de lait qui ont été échangé contre des œufs qui n’ont pas encore été pondus.

Le monopole de l’œuf

Mais qu’est-ce qui empêche les autres Robinson d’agir de même ? Pourquoi ne promettraient-ils pas de fournir à terme du lait, des poissons, des paniers, et pourquoi ces promesses ne pourraient-elles servir de monnaie ? En théorie, rien ne s’y oppose. Mais il se trouve que l’œuf est très recherché chez les Robinsons. Car en plus de leur différentes bizarreries, la plupart des Robinsons sont persuadés que plus ils mangent d’œufs, meilleure sera leur santé. Cela fait de l’œuf un bien précieux et recherché. On est à peu près certain que, si on lui propose un œuf, un Robinson lambda sera suffisamment intéressé pour accepter l’échange.

Une dynamique auto-réalisatrice se créé autour de l’œuf. L’œuf est recherché justement pour cette raison qu’il est recherché. On ne le veut pas que pour le manger, mais aussi pour obtenir autre chose. Même Robinson-3-les-beaux-yeux qui, contrairement aux autres Robinsons, n’aime pas les œufs, a recours à la monnaie œuf pour acheter son lait.

Mais si la plupart des Robinsons aiment tant les œufs, pourquoi ne les produisent-ils pas eux-mêmes ? Les poules de l’île des Robinsons sont des animaux difficiles à capturer. Seul Robinson 1er a réussi à mettre au point un piège ingénieux, dont il garde jalousement le secret.

Robinson 1er possède donc le monopole de la production d’oeufs, car personne ne viendra dévaliser son poulailler. Les Robinsons, en plus d’être des hommes de parole, respectent scrupuleusement la propriété privée.

Le système de la monnaie de crédit

Compte tenu de toutes ces données, gageons que Robinson 1er ne va pas en rester là. Il est tentant de signer d’autres promesses. En cas de besoin, il attrapera de nouvelles poules pour fournir plus d’œufs. Voilà donc Robinson 1er comblé de poissons, de paniers, de lait et de nuits d’amour. Son argent œuf inscrit sur les bouts de bois a irrigué toute l’économie de l’île, et les différents Robinsons se sont lancés dans la production de spécialités qu’ils échangent entre eux contre les promesses d’œufs.

Mais Robinson 1er a peut-être eu les yeux plus gros que le ventre. Les poules, animaux délicats, ne se reproduisent pas en captivité et le cheptel de poules sauvages peine à se renouveler. Les engagements de Robinson 1er sont considérables, d’autant que pour étaler la remise des œufs en fonction de la production escomptée, Robinson 1er s’est engagé à des échéances lointaines. Tous les Robinsons sont inquiets de voir si Robinson 1er sera à même de fournir les œufs demandés aux dates indiquées.

La dette finance la dette

Cependant les Robinsons sont des êtres rationnels. Ils savent que se venger de Robinson 1 s’il ne tient pas ses promesses ne fera pas venir les œufs. Tous les efforts passés, matérialisés par les jetons de bois accumulés, seront perdus si Robinson 1er ne peut pas rembourser ses dettes. Tout le monde a donc intérêt à essayer de faire perdurer le système.

Cela est d’autant plus facile que lorsqu’un Robinson lui présente des jetons arrivés à échéance, Robinson 1er tient ce discours : « Quel est ton intérêt de prendre tous tes œufs d’un coup ? Tu ne peux pas tous les manger. Et si c’est pour les échanger, tu as intérêt à prendre mes jetons, qui ne se cassent pas, plutôt que des vrais œufs. Je te propose donc te fournir seulement deux œufs aujourd’hui. Pour les œufs restant, je vais te signer une nouvelle promesse à échéance de trois mois, en y ajoutant encore deux œufs. Ainsi, tu repars avec des jetons d’une valeur équivalente à celle avec laquelle tu es venu, soit ton capital intégral, et deux œufs qui en sont les intérêts. N’est-ce pas une opération avantageuse pour toi ? ».

Le Robinson, en effet, trouve l’opération avantageuse, même si Robinson 1er s’engage ainsi sur des quantités d’œufs toujours plus considérables. Mais puisqu’il a obtenu ses deux œufs, n’est-il pas satisfait ?

Omelette et crise financière

Quand la rumeur que la grippe aviaire a décimé l’élevage de Robinson 1er s’est répandue, le cours de la monnaie œuf s’est effondré.

Le prix du litre de lait de chèvre, qui valait auparavant deux œufs, est passé à quatre, puis huit : Robinson 2 l’éleveur ne voulait plus s’en séparer à moins. Une crise a touché toute la production. Robinson 4 et 6, les deux pécheurs, ont vu leurs poissons pourrir. Quand à Robinson 3, qui n’a que ses beaux yeux pour pleurer, il a passé de longues nuits seul dans sa cahute. Heureusement, il est toujours possible de survivre en ramassant des baies sauvages.

Robinson 1er a fait face en demandant un moratoire sur les promesses d’œufs. Toutes les échéances ont été repoussées. Les créanciers, c’est-à-dire tous les autres Robinsons, ont accepté ce rééchelonnement de la dette : mais avaient-ils le choix ? Au bout de quelque temps, la production est repartie, Robinson 1er ayant réussi, à force de patience, à capturer suffisamment de nouvelles poules. Les cours de la monnaie œuf sont remontés lentement, sans toutefois retrouver leurs niveaux d’avant la crise. Robinson 2, qui avait vendu son lait très cher, s’est considérablement enrichi tandis que les Robinsons qui fournissent des marchandises ou des services moins essentiels se sont appauvris.

Ce dont les Robinsons commence à se douter, c’est que sous peu les poules d’eau chassées par Robinson 1er auront totalement disparu de l’île. La production d’œufs ne pourra alors que décroitre progressivement jusqu’au jour du crack monétaire, celui où plus personne ne pourra avoir confiance dans une monnaie qui représente une quantité d’œufs qui ne pourront jamais être pondus. Leur seul espoir, c’est qu’un avion de secours ne les repère avant ce jour fatal.

Les présupposés de la société du capital

Arrivé à ce stade, une question peut se poser. Qu’est-ce que ce système que ces Robinsons extravagants ont mis en place ? S’agit-il de capitalisme ? Non. L’île de la Robinsonnade est un système marchand, mais ce n’est pas un système capitaliste. Chaque Robinson est un producteur indépendant. Aucun Robinson ne vend sa force de travail à un autre Robinson. Or, le capitalisme n’est pas seulement un système marchand, c’est aussi un système dans lequel la production s’effectue par l’achat et de la vente de la force de travail. Sur l’île des Robinsons il n’y a rien de tel. Il n’y a pas de prolétariat, ou alors le prolétariat, c’est la poule[2].

Même si le mode de production capitaliste n’est pas uniquement marchand, il est tout de même le système marchand par excellence. C’est le seul où une monnaie marchandise-crédit-signe est une nécessité pour l’exploitation de la classe dominée. Dans notre exemple imaginaire, rien ne pourrait expliquer le comportement extravagant des Robinsons sinon une idéologie façonnée par notre propre époque. Nos Robinsons ne peuvent être que les survivants du crash d’un avion qui emmenait un panel d’économistes d’ultra-libéraux à une conférence internationale sur le Bitcoin. Persuadés que leur système est le meilleur, ils tentent de l’appliquer sur leur île. Les Robinsonnades sont toujours des projections, sur une nature fantasmée, de présupposés socialement construits.

Ces mêmes présupposés sont efficients dans la société du capital: c’est la seule raison de leur existence. Mais ils conduisent aux mêmes apories que la monnaie des Robinsons. Et à la différence de ces naufragés imaginaires, l’humanité n’a aucun avion de secours à attendre.

Série consacrée au Bitcoin, aux crypto-monnaies et à l’argent en général.  Chaque Lundi à 19 h 17.

Épisode précédent: La monnaie signe

Épisode suivant: La monnaie des débuts du capitalisme

Notes

[1] S’ils avaient été communistes, ils auraient pu faire l’amour à trois et partager des crêpes.

[2] Et encore, la poule n’est pas salariée, et si son rôle devait être comparé à un statut humain, ce serait plutôt à celui de l’esclave, tout comme les poules de batteries de notre monde actuel.

Leon de Mattis