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19h17.info

Tue, 16 Oct 2018 19:14:09 +0000

La leçon du Bitcoin – Bitcoin crash #16

Les crypto-monnaies non étatiques sont une chimère. Leur généralisation tuerait la circulation qui est une condition de leur existence. L’adoption de la technologie de la blockchain par des instances étatiques, quant à elle, n’est pas une révolution mais une simple évolution technologique. Cependant, l’engouement récent pour le Bitcoin et les autres crypto-monnaies nous apprend quelque chose sur le capitalisme contemporain.

1 Bitcoin = 5 671,63 euros au 24 septembre 2018

La monnaie inconnue

Tout d’abord, le Bitcoin, par son existence même, nous rappelle que quasiment plus personne ne comprend ce qu’est la monnaie contemporaine. Les sites qui proposent du Bitcoin se prennent en permanence les pieds dans le tapis. Voici par exemple ce qu’affirme l’un d’entre eux :

« La monnaie conventionnelle a été basée sur l’or ou l’argent. Théoriquement, vous saviez que si vous remettiez un dollar à la banque, vous pourriez récupérer de l’or (bien que cela ne fonctionne pas dans la pratique) » [1]

Ce n’est pas seulement « dans la pratique », mais bien aussi théoriquement que cela ne fonctionne plus ainsi depuis cinquante ans. Les fidèles de la crypto-monnaies ne sont pas plus au courant de ce fait que les autres et cet état d’ignorance généralisée est ce qui leur permet de croire en leur nouveau fétiche.

Le circuit sans fin de la valeur

La seconde leçon, c’est l’effet sur le capitalisme contemporain de la circulation ininterrompue de valeur. Nous avons vu que la circulation était déjà ininterrompue à l’époque de Marx : mais tous les effets ne s’en faisaient pas encore sentir de la manière dont ils sont sensibles aujourd’hui.

Depuis le début du XIXe siècle, le thésauriseur rationnel est le capitaliste. Le trésor n’est plus un tas d’or, mais un moyen de production. Pourtant, l’image du trésor demeure encore liée à celle d’une richesse entassée et mise pour un temps à l’écart de la circulation. Le trésor prend la forme d’une immense usine avec ses cheminées gigantesques, ses tonnes d’acier et de charbons et ses milliers d’ouvriers. Ce moment de la production est visiblement dissocié du moment de la circulation, et la théorie marxiste voit la valeur comme quelque chose de contenu dans la marchandise avant même qu’elle ne circule.

La restructuration du capitalisme depuis les années 1980 va modifier à la fois cette réalité et l’image que l’on en a. L’externalisation et la délocalisation sont les maîtres mots de cette période. Des parties de la production qui étaient jusque-là intégrées au sein d’une même entité vont être éclatées entre plusieurs entreprises sous-traitantes. Il peut y avoir séparation spatiale de ces activités mais on peut aussi avoir plusieurs entreprises intervenant sur de mêmes sites. On a beaucoup insisté sur l’intérêt, pour le capitalisme, de dissocier les statuts de travailleurs ayant autrefois le même employeur, et devant désormais traiter avec un patron qui n‘est plus le même que celui de leur voisin d’atelier. Mais on s’est rarement avisé que ces changements avaient aussi pour effet de raccourcir le temps d’immobilisation du capital dans la sphère de la production. Ou, pour être plus exact, que cette nouvelle organisation rajoutait des moments de circulation là où il n’y en avait pas auparavant.

Le temps d’immobilisation total du capital pour produire est aussi long mais ce temps n’est plus formé d’un bloc : il est divisé en de plus petites séquences. Quand, dans la même usine de la même entreprise, des pièces sont usinées dans un atelier pour être assemblées dans un autre, il y a peut-être déplacement des pièces d’un atelier à l’autre, mais il n’y a pas de circulation. L’atelier A ne vend pas ses pièces à l’atelier B. Mais si c’est une entreprise sous-traitante qui fournit les pièces à assembler, il y a bien circulation. La pièce produite par l’entreprise sous-traitante est une marchandise achetée par l’entreprise qui assemble le produit final. Quand on est passé, dans l’industrie automobile, du premier modèle au second, on a multiplié par là même les occasions de circulation.

Dans le cas d’une entreprise sous-traitante qui intervient au sein même du lieu de production d’une autre entreprise, la circulation de marchandises et de capitaux peut se faire sans même qu’il y ait déplacement physique de pièces. Les deux ne doivent en aucun cas être confondus : des produits peuvent se déplacer sans circuler et, à l’inverse, circuler sans se déplacer. Le déplacement est une notion physique, la circulation une notion économique.

Si la circulation infinie fait partie de l’essence du capital, elle s’est accentuée lors de la restructuration des années 1980 pour une multitude de raisons : baisse des coûts par les économies d’échelle, rationalisation de l’extraction de valeur à tous les stades de la production, attaque de la solidarité prolétarienne par la multiplication des statuts des salariés, etc.

La marchandise immatérielle

Le caractère infini de la circulation nous est toujours plus familier à mesure qu’elle s’étend. Même notre vison de la marchandise évolue. La marchandise selon Marx est « un objet extérieur, une chose » [2] : voilà une définition vaste et qui, en réalité, pourrait recouvrir bien des éléments hétéroclites. Une « chose » doit-elle nécessairement être palpable ? Dans la définition de Marx, la « chose » doit seulement, pour être marchandise, pouvoir satisfaire des besoins quelconques par ses « qualités propres ». Ces qualités ne sont pas définies et peuvent donc être de toutes sortes. Une œuvre intellectuelle peut être une marchandise et le capital, cette métaphysique appliquée, sait faire la différence entre le support matériel et la forme abstraite, et voir deux marchandises là où le sens commun n’en verrait qu’une. La marchandise immatérielle existe bel et bien : non pas que la marchandise immatérielle n’aie pas de support matériel, mais, tout simplement, son support matériel est une autre marchandise qu’elle-même.

Ces différents aspects bien réels du capitalisme contemporain ont créé de nouvelles illusions : celle de la société post-industrielle, de l’évanescence de la valeur et de la disparition des classes. Le Bitcoin en est une de plus. Jamais, au XIXe siècle, un capitaliste n’aurait accordé sa foi en un actif financier qui n’aurait pas été le représentant de solides possessions industrielles. À présent, comme sous l’Ancien Régime, on spécule avec joie sur des chimères. Il y a des raisons très concrètes à l’illusion des crypto-monnaies : la restructuration des cinquante dernières années, pour affronter la tendance structurelle à l’accumulation, a accru la circulation accélérée du capital financier dans des proportions inouïes. Les capitaux qui circulent ainsi, dans leur soif inextinguible de valorisation instantanée, s’attachent à tous les fétiches qui entretiennent l’illusion de leur perpétuation : car une telle illusion, efficiente et performative comme le sont toutes les illusions sociales, est la condition de leur existence réelle.

L’hubris du capital

Dans les années 1920, dans l’Union Soviétique naissante, Lénine avait lancé la « Nouvelle Économie Politique » : un rétablissement partiel du capitalisme pour éviter l’effondrement économique. Les Nepmen, les entrepreneurs subitement enrichis à la faveur de cette politique, avaient compris que leurs jours étaient comptés. Ils sacrifiaient le soir, dans de grandes orgies désespérées, les sommes gagnées le jour. Ils vivaient leurs derniers instants avec intensité en attendant le moment inévitable où Staline allait les liquider [3].

Le capitalisme du début du XXIe siècle semble saisit de la même fièvre. Les capitaux circulent et s’investissent dans des formes de plus en plus éphémères. L’hubris [4] du profit et de la folle dépense saisit le monde entier dans sa ronde sans fin. Les capitalistes sentent, plutôt qu’ils ne comprennent, que cela ne pourra pas durer éternellement. Et si l’effondrement de leur système ne signifie pas forcément la naissance d’un monde meilleur, cela ne change rien pour eux, car ils ne se soucient pas de ce qui leur succédera.

Ils attendent un Staline plus terrible encore que le Staline historique : le Staline abstrait des contradictions structurelles du mode de production capitaliste.

Notes

[1]  https://courscryptommanies.com

[2] « Ein äußerer Gegenstand, ein Ding ». Karl Marx, Das Kapital, Livre I, chapitre I. Traduction Jean-Pierre Lefebvre: Le capital

[3] Officiellement, la NEP fut abandonnée en 1930.

[4] Hubris: démesure.

Série consacrée au Bitcoin, aux crypto-monnaies et à l’argent en général.

Dernier épisode.

Leon de Mattis

Tue, 16 Oct 2018 19:14:09 +0000

Le rôle du pouvoir souverain – Bitcoin crash #15

 Le cas des crypto-monnaies, qui prétendent être indépendantes de toute autorité centrale étatique pour redonner à la « population » le « contrôle de la monnaie », invite à revenir sur le rôle de l’État dans la création de l’argent.

1 Bitcoin = 5 546,42 euros au 17 septembre 2018

Critiquer l’économie

Sur la question du rôle de l’État, deux positions traditionnelles se font face. D’un côté les libéraux considèrent l’État comme un usurpateur dont le but, en s’appropriant la monnaie, n’est que de spolier les citoyens de leurs richesses. Cette critique renouvelle celle qui était adressée à la monarchie lors des mutations monétaires sous l’Ancien Régime. De l’autre côté, les économistes favorables à l’intervention de l’État voient dans la monnaie un bien commun dont le gouvernement, en tant que représentant de la volonté générale, devrait garder le contrôle [1].

Cette querelle est purement idéologique. Le « contrôle » sur la monnaie ne concerne que les capitalistes. La seule divergence qui oppose ces différents économistes ne porte que sur le périmètre de l’intervention de l’État.

Si l’on délaisse ce faux débat et que l’on garde en tête que l’État et le capitalisme ne sont pas deux entités opposées, mais qu’elles sont complémentaires, on peut chercher sans a-priori quel rôle l’État a réellement joué dans l’histoire.

La monnaie sans État

Des formes de monnaie ont pu exister dans les sociétés qui ne connaissent pas l’État. Dès lors que des biens particuliers sont considérés comme des richesses et peuvent servir de paiement, la monnaie apparaît dans son principe. [2]

Historiquement, l’intervention de l’État a d’abord eu pour rôle de lutter contre les fraudes et d’aider à la certification du métal précieux. Avant la frappe des pièces, des systèmes de poinçons, utilisés pour certifier les lingots de métal, sont apparus en Mésopotamie. La frappe permet de rajouter un aspect important pour le souverain, mais peu nécessaire à la monnaie elle-même : la propagande. Enfin, un rôle de définition des règles monétaires a aussi été reconnu au pouvoir souverain, mais il s’agit le plus souvent d’entériner des normes nées dans la pratique.

Le rôle de l’État ne va guère se modifier jusqu’au mode de production capitaliste, avec deux caractéristiques. D’une part, l’aspect de propagande lié au privilège de l’émission de monnaie gagne en importance. Au Moyen-Âge, battre monnaie est une manière d’affirmer sa souveraineté, au même titre que le fait de rendre justice. Au fil des siècles, cette propagande efficace va aboutir à une inversion de l’ordre des causalités : au lieu de comprendre que la souveraineté s’affirme grâce à la monnaie, on va finir par croire que c’est la monnaie qui est garantie par la souveraineté. D’autre part, et ce point va parfois venir contredire le premier, l’État, par le jeu des mutations monétaires, cherche à retirer un profit de son rôle dans la définition des normes. Cette politique engendre une défiance à l’égard de l’État mais sans pour autant que l’association monnaie et souveraineté ne soit remise en cause : la construction des États Nations dans les débuts du capitalisme s’accompagne d’une mise en place de monnaies nationales. Ces monnaies nationales que sont le franc, la livre ou le dollar restent cependant garanties par le métal précieux pendant plus d’un siècle.

La fonction spécifique de l’État à l’époque capitaliste

Dans un premier temps, l’État de la période capitaliste se cantonne à son rôle traditionnel de définition des normes légales et de contrôle des instances d’émission des monnaies. L’émission des billets de banque est réservée par privilège à des banques centrales qui demeurent privées mais qui ne peuvent échapper aux prescriptions de la puissance publique. Mais même cantonné à une fonction traditionnelle, le rôle de l’État s’étoffe parce que l’État lui-même devient beaucoup plus efficace. Les formes modernes d’administration donnent à la bureaucratie étatique un pouvoir que ne possédait nullement l’État d’Ancien Régime.

C’est parce que cet État est devenu à la fois plus efficace et plus puissant, et c’est aussi parce qu’au cours du XXe siècle son rôle économique et social s’est affirmé à tout point de vue, que la mutation décisive peut avoir lieu entre la Première Guerre mondiale et les années 1970. La dette publique se substitue alors à la monnaie-marchandise comme garantie ultime de la valeur de la monnaie. Cette garantie n’est cependant pas une garantie souveraine. Si l’on voulait raisonner en termes juridiques, on dirait que la garantie de l’État est de nature contractuelle. En émettant un bon du trésor, l’État s’engage conventionnellement à rembourser une dette à terme. Le fait que l’État soit une puissance stable et capable de ponctionner de la valeur future par la fiscalité donne à cet engagement contractuel une force que les autres émetteurs de dettes, même les entreprises les plus puissantes, n’auront jamais. Le système monétaire international s’est construit depuis les années 1970 autour de la garantie de l’État, dans un contexte de développement accéléré de la finance et de mondialisation renouvelée du capital.

La dette mondiale des États est si élevée que son remboursement total est un objectif chimérique. Ce qui compte, cependant, c’est que cette dette soit d’un niveau supportable pour que les intérêts en soient versés : à cette condition, et tant que se poursuit la circulation de la monnaie et des marchandises, le système peut perdurer. C’est un équilibre dynamique instable mais qui n’exprime rien d’autre que l’instabilité du capitalisme en général.

La dette sans fin, une idée qui n’est pas plus folle que le capitalisme

L’idée de la dette sans fin n’angoisse plus les capitalistes contemporains, alors qu’elle avait encore quelque chose d’effrayant pour les bourgeois des débuts de la Révolution Industrielle. Elle a été envisagée très tôt. Dans un roman de Balzac publié en 1838 sous le titre La femme supérieure  (et renommé quelques années après Les Employés), Célestine Rabourdin, la « femme supérieure », s’emploie à faire nommer son mari, alors chef de bureau au ministère des Finances, au poste de directeur. Voici ce qu’elle déclare lors d’une conversation avec son époux.

« Tu veux réduire le budget, c’est l’idée vulgaire et bourgeoise ! Mais il faudrait arriver à un budget de deux milliards, la France serait deux fois plus grande. Un système neuf, ce serait de tout faire mouvoir par l’emprunt, comme le crie M. de Nucingen. Le trésor le plus pauvre est celui qui se trouve plein d’écus sans emploi ; la mission d’un ministère des Finances est de jeter l’argent par les fenêtres, il lui rentre par ses caves, et tu veux lui faire entasser des trésors ! Mais il faut multiplier les emplois au lieu de les réduire. Au lieu de rembourser les rentes, il faudrait multiplier les rentiers… Ton plan est un plan de petite bourgeoisie. Un homme ambitieux n’aurait dû se présenter devant son ministre qu’en recommençant Law sans ses mauvaises chances, en expliquant la puissance du crédit, en démontrant comme quoi nous ne devons pas amortir le capital, mais les intérêts, comme font les Anglais… »

Balzac met dans la bouche de son héroïne des propos auxquels lui-même n’adhère pas, comme le montre la suite du roman. Mais même si c’est pour s’en démarquer, Balzac montre à quel point le discours sur la dette peut déjà s’exprimer avec clarté à son époque.

L’avenir d’une illusion

Le rôle de l’État pour garantir la valeur de la monnaie va-t-il se maintenir dans le futur ? La seule chose dont on peut être certain, c’est que les catégories fondamentales du capital demeureront tant que ce mode de production n’aura pas été détruit. Sachant cela, on peut affirmer que pour que l’État ne soit plus indispensable à la monnaie, il faudrait que la figure de l’anticipation de la valeur puisse être incarnée par une autre puissance sociale.

Dans la période actuelle, une telle possibilité semble exclue. Sous sa forme pseudo-libertaire de monnaie indépendante, la crypto-monnaie est condamnée à plus ou moins brève échéance. Mais l’usage de la blockchain par un État est, elle, déjà une réalité. L’Iran et le Venezuela sont déjà en train de mettre en place des crypto-monnaies. Pour ces États marginalisés, le recours à la blockchain est une tentative pour contourner les sanctions financières qui sont prises à leur encontre. Il est trop tôt pour se prononcer sur de tels essais, mais la récupération par l’État, sur une large échelle, de la technique de la blockchain est une hypothèse tout à fait vraisemblable.

Notes

[1]  Par exemple: La monnaie, un enjeu politique, Jean-marie Harribey, Esther Jeffers, Jonathan Marie, Dominique Plihon et Jean-François Ponsot, collectif économistes atterrés, Seuil, 236 p.

[2] Ici se situe un débat que nous devons évoquer rapidement : comment qualifier ces monnaies des débuts de l’histoire qui n’ont pas encore toutes les caractéristiques de la monnaie classique apparue  au VIe siècle avant JC ? On les a qualifiées de « quasi-monnaie », de « paléo-monnaie » ou de « proto-monnaies », chacun de ces termes montrant la propension des auteurs à souligner l’aspect de continuité ou au contraire de rupture qu’introduit la frappe des pièces. Ce débat est faussé par le fait qu’un certain nombre d’historiens incorporent dans la définition de la monnaie l’existence d’une autorité souveraine. Le rôle de l’État est donc présupposé et conduit certains à refuser de considérer comme monnaie ce qui, pourtant, en possède déjà presque toutes les déterminations.

Série consacrée au Bitcoin, aux crypto-monnaies et à l’argent en général. Tous les lundi à 19 h 17. Prochain épisode le lundi 24 septembre.

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Leon de Mattis

Tue, 16 Oct 2018 19:14:09 +0000

L’illusion libertaire de la monnaie cryptée – Bitcoin crash #14

Une des illusions « libertaires» [1] que la monnaie cryptée partage avec les monnaies dites « alternatives » est que, se figurant qu’elle peut se passer de l’État, elle permettrait à des individus de s’organiser de manière égalitaire et décentralisée.

1 Bitcoin = 5474,82 euros au 10 septembre 2018

Le Bictoin, c’est ceux qui en vendent qui en parlent le mieux

Voici quelques formules tirées des nombreux sites qui proposent de vendre du Bitcoin.

« Le Bitcoin a été pensé et inventé pour redonner le contrôle à la population sur la monnaie. »[2]

«  De par sa nature libre et décentralisée, Bitcoin est le premier réseau de paiement qui fonctionne uniquement grâce à ses utilisateurs et sans autorité centrale. [… ] Bitcoin permet à chaque personne de stocker et échanger de la valeur de façon sécurisée sur un réseau qui ne peut être saisi, manipulé ou stoppé par aucune organisation ou individu. » [3]

« Le Bitcoin n’est pas basé sur l’or; c’est basé sur les mathématiques [… ] Cette monnaie n’est pas physiquement imprimée dans l’ombre par une banque centrale, ne rendant pas compte à la population, et établissant ses propres règles. Ces banques peuvent simplement produire plus d’argent pour couvrir la dette nationale, dévaluant ainsi leur monnaie. [… ] Le réseau Bitcoin n’est pas contrôlé par une autorité centrale. [… ] Cela signifie qu’en théorie, une autorité centrale ne peut pas modifier la politique monétaire et provoquer un effondrement – ou simplement décider de retirer les Bitcoins des gens, comme la Banque centrale européenne a décidé de le faire à Chypre au début de 2013. »[4]

Résumons. Selon ses partisans, le Bitcoin serait indépendant de toute autorité et de toute banque centrale, autrement dit des États qui peuvent manipuler les monnaies pour couvrir leurs déficits. Cette monnaie serait décentralisée et resterait sous le contrôle d’une communauté égalitaire que tout le monde pourrait rejoindre.

Bitcoin et États

Les crypto-monnaies prétendent échapper à toute autorité parce que chaque échange est codé dans un programme conservé dans des ordinateurs éparpillés tout autour du monde, et qui tous participent à la validation des transactions en vérifiant qu’elles sont conformes à l’historique commun.

Pourtant, le système mondial d’échange d’information qui permet ces validations est tout sauf indépendant des États. Bien au contraire, ceux-ci ont mesuré depuis longtemps l’importance stratégique d’Internet et on sait que les principaux nœuds du réseau, comme les points d’atterrissement des câbles sous-marins, sont surveillés par les services de renseignement. Les différents États ont la possibilité de limiter, suspendre ou couper les communications sur Internet à leur guise.

Il est incontestable que couper le réseau mondial aurait des conséquences phénoménales sur l’économie de ces États et que cette mesure ne saurait être prise à la légère. Mais qui pourrait douter que des pays qui clament qu’ils utiliseraient des armes atomiques si leur existence était menacée n’oseraient pas débrancher Internet ? Les pertes induites par cette mesure seront assumées en regard de l’importance de la menace et de la nécessité de la riposte. Bref, les tenants de la crypto-monnaie veulent construire un système qui prétend s’affranchir de l’emprise de l’État en utilisant une technologie entièrement entre les mains de l’État.

Bitcoin et Capital

L’organisation à la base par le biais des outils numériques présuppose l‘existence des ordinateurs et des connections indispensables à son fonctionnement, et donc du mode de production capable de les fournir. Or, ce mode de production ne produit pas que des ordinateurs : il produit et reproduit aussi les formes sociales qui vont avec.

« Le procès de production capitaliste considéré dans sa continuité, ou comme reproduction, ne produit donc pas seulement des marchandises ni seulement de la plus-value; il produit et éternise le rapport social entre capitaliste et salarié »[5]

Il est vrai que les ultra-libéraux ne seront pas sensibles à ces arguments, puisqu’ils partagent l’illusion que la société capitaliste organise des individus dont les caractéristiques seraient immuables et intemporelles, au lieu de comprendre que la manière dont ces individus se rapportent les uns aux autres est un produit de l’histoire. C’est en réalité le système capitaliste tout entier qui est présupposé par la forme d’auto-organisation décentralisée que veulent promouvoir les tenants de la monnaie cryptée. Les  individus qui s’auto-organisent sont déjà pris dans les rapports sociaux qu’ils sont censés modifier par leur auto-organisation. Un seul phénomène  possède le potentiel de s’évader de cette tautologie : la lutte dans et contre le capital par et pour le communisme.

Chute tendancielle ou tendance à la chute ?

Les crypto-monnaies sont fragiles par nature. Plus le nombre de transactions augmente, plus le nombre d’informations emmagasinées dans l’historique s’accroit. La dépense d’énergie pour faire fonctionner les ordinateurs qui valident les transactions s’incrémente en proportion. On sait que les personnes qui mettent à disposition leurs moyens informatiques sont appelés, par une sorte de métaphore avec le métal précieux, des « mineurs » et qu’elles sont rémunérées en Bictoin pour ce service indispensable au fonctionnement du système. Mais le service coute de plus en plus cher en énergie. L’intérêt qu’il y a à miner dépend donc du cours de la monnaie cryptée[6], et un effondrement de celui-ci mettrait en péril l’existence même de la monnaie : si plus personne ne la mine, l’historique des transactions, qui est sa seule forme d’existence, disparait.

Les cas historiques d’effondrement suite à des spéculations effrénées sur des monnaies ne sont pas nouveaux. Le système de Law aura tenu quatre ans, entre 1716 et 1720. Mais au moins, au cours de l’hiver 1720, les épargnants ruinés pouvaient-ils se chauffer en brûlant le papier des billets dévalorisés. Avec le Bictoin, tout est dématérialisé. L’hiver sera rude.

Notes

[1] « Libéral », « libertaire », « libertarien » : le mot « liberté » se décline sous trop de formes. Quelque soit le sens que l’on donne à ces dérivés, aucun n’est synonyme d’anarchisme.

[2] courscryptomonnaies.com

[3] https://bitcoin.fr/Vices-et-vertus/#vices

[4]  https://bitcoin-house.fr/

[5]  K. Marx, Le Capital, Livre I, dernière phrase du chap. « Reproduction simple », traduction Roy, et p. 648 pour la traduction Lefebvre.

[6] Certains ont soutenu que la monnaie cryptée, n’étant pas dépourvue de valeur par elle-même puisqu’elle possède un coup de production, fonctionne comme une monnaie marchandise : par exemple le magasine Controverses de mai 2018, N°5, p.10 à 15. Cette position, qu’on pourrait qualifier de marxiste orthodoxe, croit en la pérennité de la monnaie marchandise comme en un dogme soviétique et ignore les subtilités de la théorie de Marx sur le sujet (voir les épisodes 9 et 10).

Série consacrée au Bitcoin, aux crypto-monnaies et à l’argent en général. Tous les lundi à 19 h 17. Prochain épisode le lundi  17 septembre.

Épisode précédent: La monnaie utopique des ultra-libéraux

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Leon de Mattis

Tue, 16 Oct 2018 19:14:09 +0000

La monnaie utopique des ultra-libéraux – Bitcoin crash #13

Nous avons vu dans l’épisode précédent que la vérité subjective du signe monétaire réside dans la garantie de sa valeur actuelle par la valeur future. Intéressons-nous à présent aux théories ultra-libérales qui inspirent les créateurs des monnaies alternatives.

1 Bitcoin = 6 225,21 euros au 3 septembre 2018

La monnaie sans État des utopistes libéraux

Selon ces théories, les monnaies ne doivent pas être contrôlées et garanties par les États, mais être mises en œuvre uniquement par des opérateurs privés. Ils ne prônent pas pour autant le retour à la monnaie marchandise. Les économistes ultra-libéraux sont des adeptes de la monnaie signe qui représente une valeur mais n’en possède pas elle-même.

Les conditions historiques que nous avons posées à l’existence de la monnaie signe, à savoir une circulation ininterrompue de la monnaie et des marchandises et l’existence de la production capitaliste comme moteur de cette circulation, ne sont pas comprises comme telles par les libéraux. Ces apologistes du capital prennent en effet les catégories de ce mode de production pour des vérités éternelles. Pour ce qui est de la valeur, les libéraux en restent à une définition subjective : les marchandises ont une valeur parce que le public désire les utiliser

Négligeons un instant les questions de sécurité et de transparence de la monnaie. L’innovation technique est systématiquement mises en avant par les créateurs des crypto-monnaies au détriment de la réflexion sur les aspects sociaux. Imaginons que n’importe quel opérateur soit capable d’émettre une monnaie infalsifiable comme le Bitcoin et les crypto-monnaies sont supposés l’être[1].

Dans cette hypothèse, n’importe quel opérateur privé, collectif ou individuel, peut créer sa monnaie. Mais pourquoi cette nouvelle monnaie serait-elle acceptée par le public ? Car ce qui fait l’intérêt d’une monnaie, ce n’est pas qu’elle soit nouvelle, bien au contraire : c’est qu’elle soit déjà installée et acceptée par de nombreux opérateurs. La monnaie signe est une tautologie en mouvement. Pour qu’elle se mette à circuler, il faut qu’elle circule au préalable. Pour qu’elle soit acceptée facilement, il faut qu’elle soit déjà acceptée. Au moment de sa création, une monnaie ne possède rien de ce qu’il lui faut pour être monnaie.

La guerre de toutes les monnaies

Pour les ultra-libéraux, la question se résout par la concurrence. Des centaines de monnaies peuvent être crées, et au départ les causes pour lesquelles une monnaie est préférée à une autre ne comptent pas. Les raisons peuvent être éthiques[2], publicitaires ou parodiques[3] : peu importe. À partir du moment où une monnaie prend le pas sur les autres, sa capacité à servir d’intermédiaire des échanges augmente et les autres fonctions de la monnaie, compte et réserve de valeur, suivent nécessairement[4].

Au-delà de tel ou tel effet de mode, les monnaies privées qui réussiront le mieux seront celles qui permettront un plus grand nombre d’achat dès leur création. Une nouvelle monnaie sera objectivement d’autant plus intéressante qu’un vaste réseau de vendeurs aura annoncé à l’avance l’accepter dans ses magasins.

La prétention des monnaies alternatives, qui est de favoriser les « petits » contre les « gros », ne résiste pas à cette simple observation. La monnaie privée qui s’imposerait dans l’utopie ultra-libérale serait aussi celle qui rassemblerait derrière elle les producteurs et les distributeurs les plus puissants. Les monnaies qui veulent privilégier l’économie locale et les circuits courts ne pourraient prétendre jouer ce premier rôle pour cette raison précisément qu’elles sont locales. La « Pêche » ou le « Sol Violette », les monnaies locales de Montreuil ou de Toulouse, ne peuvent venir qu’en complément d’une monnaie qui sert à acheter tout ce qui n’est pas local. Si la Pêche ou le Sol Violette devaient subi la concurrence de monnaies privées agressives, elles ne survivraient pas longtemps.

Bref, la monnaie privée est peut-être antiétatique, elle n’est en tout cas pas anticapitaliste. Mais peut-elle réellement se passer de l’État ? Dans l’utopie ultra-libérale des monnaies privées telle qu’elle a été développée par Hayek dès les années 1970[5], la puissance publique est cantonnée à son rôle de définition de normes communes. Les monnaies privées, émises dans ce cadre réglementaire, pourraient servir à toutes les fonctions de la monnaie. Les monnaies délaissées disparaitraient, non sans ruiner au passage ceux qui auraient imprudemment accumulées leurs économies sous cette forme, tandis que les monnaies recherchées verraient leur cours augmenter.

Dans le capitalisme contemporain, les monnaies ont déjà un cours fixé par le marché. Mais ces monnaies sont émises par des États qui libellent ensuite leurs bons du trésor dans cette monnaie, et donc les monnaies sont gagées sur la puissance de l’économie de l’État correspondant. Seuls les acteurs financiers  interviennent sur les marchés monétaires. Cela assure à ce système une certaine lisibilité et donc une certaine stabilité, puisque les États avec les économies les plus fortes émettent les monnaies les plus puissantes.

Il est vrai que les dettes étatiques sont si considérables que l’on peut douter qu’elles puissent être remboursées intégralement un jour. Mais, en réalité, ce doute n’est pas plus fort que celui qui peut affecter la capacité globale du capitalisme à produire de la valeur future. Compte tenu de ses limites internes (une immense accumulation de capital qui fait tendanciellement chuter le taux de profit) et externe (un épuisement des ressources et des milieux), l’extraction de survaleur est en un défi permanent pour le capitalisme. Mais tant que de la valeur pourra encore être extraite, les ressources policières et militaires des États seront à même de la taxer. Pour chaque capitaliste, l’incertitude qui pèse sur l’extraction de la valeur future est compensée par la mutualisation des risques.

Dans le cas des monnaies privées, tous les acheteurs et vendeurs concurrent par leurs choix à la fluctuation des cours des différentes monnaies. Comme la monnaie ne représente rien d’autre qu’elle-même, sa vérité sociale subjective repose entièrement sur une anticipation auto-réalisatrice : la confiance que chaque opérateur peut avoir dans la confiance des autres opérateurs en une monnaie donnée. On voit les effets que le moindre doute, la moindre incertitude, la moindre rumeur pourraient produire. Autant dire que les paniques ne manqueraient pas de se multiplier et que périodiquement l’une ou l’autre de ces monnaies s’effondrerait avec fracas.

Le signe ennemi du signe

Ce n’est pas un problème pour nos ultra- libéraux, puisqu’une chute quelque part signifie une hausse ailleurs. La monnaie dévalorisée est donc abandonnée, avec son lot d’épargnants ruinés, et une autre monnaie monte au pinacle. Mais ce système est-il réellement viable ? Nous l’avons dit, la monnaie signe ne peut fonctionner que tant qu’il y a de la circulation, et le moteur de celle-ci tient à la production capitaliste. Le thésaurisateur rationnel est le capitaliste qui jette son capital dans la production. Imaginons une instabilité monétaire chronique comme celle que nous avons évoquée, provoquée par le libre jeu de la concurrence des monnaies privées.

La manière, pour le thésaurisateur, de se prémunir dans ce genre de cas est d’en revenir à la forme traditionnelle de la réserve de valeur : l’or, mais aussi la terre, l’immobilier. En fait, tout ce qui est une valeur déjà produite. On objectera que ces formes de thésaurisation n’ont pas disparu, même à l’heure actuelle : mais tout est question de proportion. Ces formes sont utilisées pour thésauriser pour différentes raisons conjoncturelles mais globalement, la thésaurisation rationnelle principale est toujours l’investissement capitaliste.

Si la fluctuation incessante des cours des monnaies s’accroit, le poids de la thésaurisation sous une forme fixe augmentera en proportion. Le fait de produire des marchandises restera peut-être une activité lucrative quelque soit la forme monétaire sous laquelle elles sont écoulées. Mais dans l’investissement productif, le capital ne cesse jamais de circuler : s’il faut interrompre le processus pour régler des problèmes monétaires, cela ne peut se faire qu’au détriment de la production. Ce n’est pas pour rien si la production moderne raisonne autant en terme de flux et aussi peu en stocks. C’est parce que la production n’est jamais plus efficace pour extraire de la valeur que quand elle est continue.

La contradiction de la monnaie privée

C’est ici que se niche la contradiction fondamentale des monnaies privées : elles ne peuvent espérer fonctionner que dans la mesure où la circulation n’est jamais interrompue, mais elles se développent au détriment de cette circulation. Plus ces monnaies s’imposeront, plus elles créeront une appétence pour les placements fixes qui pourront contrebalancer leur instabilité chronique. Ce qui rend la circulation interrompue, la continuité de l’investissement du capital dans le processus productif, s’en trouvera entravé, menaçant à terme la continuité de la circulation et donc l’existence même des monnaies privées. Dans le système actuel, la valeur produite par l’un ou l’autre des capitalistes trouve rapidement un chemin pour alimenter la circulation générale et revenir dans la chaine sans fin de la production : mais si le jeu des monnaies privées rend la réalisation de toute valeur future incertaine, le moteur même de la production va se gripper.

Les tenants de la monnaie privée comprennent la circulation comme un fait éternel et non comme un processus à produire et reproduire sans relâche. En fragilisant la circulation, la monnaie privée dépouille le signe de la source de sa vérité sociale subjective, c’est-à-dire de cela même qui lui permet d’être un signe.

Notes

[1] Malgré les discours lénifiants sur le caractère infalsifiable des crypto-monnaies, il est assez facile de voler du Bitcoin, et comme cette monnaie n’est pas reconnue par les États, il n’existe pas de police auprès de laquelle la victime pourrait aller se plaindre.

[2] Comme pour les « monnaies alternatives » locales.

[3] La capitalisation du « Dogecoin », une crypto monnaie humoristique, dépassait le milliard de dollar en janvier 2018.

[4] Les crypto-monnaies actuelles sont très loin de ce stade. Nous avons déjà signalé que la plus importante d’entre elles, le Bitcoin, était trop spéculative pour servir de réserve de valeur. Elle est encore moins une monnaie de compte : comment saurions nous comment son cours évolue si nous ne pouvions pas l’exprimer en dollars ou en euros ?

[5] F. Hayek, Denationalization of Money, Londres, Institute of Economics Affairs, 1976

Série consacrée au Bitcoin, aux crypto-monnaies et à l’argent en général. Tous les lundi à 19 h 17. Prochain épisode le lundi  10 septembre.

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Leon de Mattis

Tue, 16 Oct 2018 19:14:09 +0000

Monnaie contemporaine et crédit – Bitcoin crash #12

L’abandon de la monnaie marchandise dans le capitalisme ne s’est pas fait du jour au lendemain. Tout au contraire, c’est très progressivement que le métal précieux a été écarté.

1 Bitcoin = 5784,04 euros au 27 août 2018

De la Première Guerre mondiale à 1971

Ce processus, entamé au lendemain de la Première Guerre mondiale, s’est poursuivi jusqu’à la fin des années 1960. Cette période intermédiaire a été marquée par l’accroissement considérable du stock d’or des États-Unis suite aux deux guerres mondiales. Le Gold Exchange Standard de 1922 et les accords de Bretton Woods en 1944 mettaient en place deux systèmes à peu près équivalents, qui permettaient aux monnaies qui n’étaient pas directement convertibles en or de reposer sur une monnaie elle-même convertible : le dollar. La monnaie dette se renforçait donc au détriment de la monnaie marchandise. Pour la plupart des monnaies mondiales, à l’exception du dollar, le billet de banque n’était pas une dette en monnaie marchandise mais une dette en une autre monnaie. La dette se trouvait ainsi en quelque sorte redoublée.

L’évolution s’est achevée lors de la suspension de la convertibilité du dollar en or en 1971. Depuis cette date, la dette que représente l’émission de monnaie par une banque centrale a pour garantie une autre dette, essentiellement la dette d’un État sous la forme de bons du trésor ou de devises d’un autre État. Plus que jamais, l’argent actuel est de la dette sur de la dette.

Les fondements de la monnaie contemporaine

La grande erreur de ceux qui s’offusquent de cet état de fait est de croire que la monnaie contemporaine repose sur du néant. L’engagement d’un État à rembourser ses dettes, c’est à dire à verser les intérêts et le capital des bons qu’il émet, n’est pas rien. C’est au contraire l’engagement le plus solide qui soit. Un État comme la France n’a jamais renié un tel engagement depuis plus de deux siècles. L’État possède en effet un moyen dont les opérateurs économiques privés ne disposent pas : celui de pouvoir ponctionner régulièrement une part de la valeur en circulation par la fiscalité.

Voilà où se situe le tour de force de l’économie capitaliste. Le signe de valeur monétaire, nous l’avons dit, peut se contenter de n’être que signe du moment que la circulation de la monnaie et des marchandises est sans interruption. Or, un cycle de circulation éternel est précisément ce vers quoi tend le mode de production capitaliste.

La logique du capital inverse l’objectif de l’opération d’échange simple. Le circuit ne va plus de la marchandise vers l’argent pour revenir vers la marchandise, mais part de l’argent pour revenir à l’argent après un détour par la marchandise. Marx résume ce point dans le chapitre IV du Capital sous le nom de « formule générale du capital ».

La forme « simple » ou « immédiate » de la circulation est symbolisée par la formule M- A – M’, ou M est une première marchandise, M’ une seconde marchandise et A une somme d’argent. Dans cette opération, l’échangiste ne cherche qu’à obtenir la marchandise qu’il convoite en échange de celle dont il est décidé à se dessaisir. L’exemple le plus évident à l’heure actuelle est le salarié, qui échange sa force de travail, la marchandise M, contre son salaire, A, avec lequel il achète tout ce qu’il a besoin pour vivre (M’). Mais l’exemple vaudrait aussi pour un petit paysan indépendant qui vend ses fromages (M) et utilise le produit de la vente (A) pour acheter ce dont il a besoin (M’).

Pour le capitaliste, le rapport est inverse : une somme d’argent, A, ne devient marchandise M que pour se réincarner dans une somme d’argent A’ supérieure à A (si A’ n’est pas supérieur à A, l’opération n’a aucun intérêt). Cette logique, qui est celle des marchands depuis toujours, a longtemps concerné essentiellement des surplus de la production. Depuis que le mode de production capitaliste a émergé, la logique en question s’est emparée de toute la production. A’ ne représente plus un gain essentiellement commerçant, mais un incrément venu de la production elle-même.

La circulation devient ce qu’elle était déjà

L’extraction de survaleur dans la production a des règles que Marx analyse dans Le Capital : fondamentalement il s’agit d’exploiter le travail prolétaire. Il est inutile de s’étendre ici sur cette question, dont il ne faudra retenir qu’un seul point : l’extraction de survaleur dans la production est l’aliment constant de la circulation infinie des marchandises. Aux époques antérieures, le grand commerce n’a jamais cessé, mais virtuellement il pouvait s’interrompre. La production des marchandises à commercialiser n’était en effet, en partie au moins, pas elle-même marchande : elle se situait hors du cycle circulatoire. À l’heure actuelle, l’interruption n’est plus envisageable parce que le moteur de la circulation se niche dans la production elle-même.

Pourtant, la référence à la monnaie marchandise demeurait essentielle aux yeux de Marx et de ses contemporains. On avait envisagé mais écarté l’idée d’une monnaie qui ne soit pas convertible en métal précieux. La monnaie était une dette sur une valeur déjà réalisée et non une dette sur une valeur future. On attachait encore un grand poids à la différence entre la monnaie elle-même, mesure stable de la valeur, et l’actif financier qui représentait une part du capital investit dans la production. À l’heure actuelle au contraire, parce qu’elle est gagée sur une dette d’État qui s’appuie elle-même sur le produit social futur, la monnaie ne diffère plus de l’actif financier investi dans la production. Désormais, toute monnaie est capital.

Un tel décalage temporel entre ce qui apparaît, dans l’analyse, comme le produit même de la logique du rapport social capitaliste et sa réalisation dans l’histoire ne doit pas nous étonner. Les formes sociales évoluent lentement et certaines de leurs caractéristiques, qui paraissent mineures à l’origine, se révèlent essentielles à l’usage. Il n’est pas possible même au meilleur théoricien de choisir entre plusieurs options qui, à son époque, sont encore toutes équivalentes. C’est pourquoi l’on trouve chez Marx, de manière éparse, toutes les observations nécessaires à la compréhension des évolutions contemporaines de la monnaie sans que ces observations ne soient explicitement reliées entre elles.

Nous avons à présent la réponse à la question que nous posions à la fin de l’épisode précédent. La vérité sociale subjective du signe monétaire est l’engagement de l’État à garantir la valeur actuelle par l’extraction de la valeur future. Ce qui revient, au fond, à donner à la circulation une raison d’être qui est déjà la sienne.

Série consacrée au Bitcoin, aux crypto-monnaies et à l’argent en général. Tous les lundi à 19 h 17. Prochain épisode le lundi  3 septembre.

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Leon de Mattis