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Le pire n'est jamais certain

Thu, 15 Mar 2018 10:31:00 +0100

Jean-Luc Mélenchon et le "parti médiatique" : critique des médias ou démagogie anti-journalistes ?

On savait que Jean-Luc Mélenchon n’était pas avare de critiques envers « les » médias et « les »journalistes. Mais dans une note de blog datée du 26 février (1), le député de la FI a franchi un nouveau cap, s’attirant les foudres des principaux syndicats de journalistes. (article publié sur le site du NPA)
Est-il interdit de critiquer les médias ? Évidemment, non ! La critique des médias est même un indispensable exercice démocratique, tant l’information peut être malmenée, instrumentalisée, sacrifiée car soumise à des impératifs de rentabilité, et tant certains éditorialistes et pseudo-experts se servent de leur exposition médiatique pour administrer quotidiennement des leçons de morale et de maintien et pour servir, à tous les repas, l’indigeste soupe néolibérale. La récente offensive médiatique contre les cheminotEs (2) en témoigne. 
Jean-Luc Mélenchon et la FI ont-ils été les cibles de la doxa néolibérale qui domine dans les grands médias, ainsi que d'éditorialistes peu scrupuleux, spécialistes en mauvaise foi, raccourcis et amalgames ? Oui ! Il suffit de se souvenir de la campagne présidentielle de 2017 pour s'en convaincre, durant laquelle le candidat de La France insoumise, a fortiori lorsque les sondages indiquaient une progression des intentions de vote en sa faveur, a subi moult attaques de la part de nombre des gardiens autoproclamés de l'ordre médiatique (3).
« Parti médiatique » ?
Mais de là à verser dans la dénonciation systématique d’un prétendu « parti médiatique », comme le fait désormais Jean-Luc Mélenchon, il y a un fossé. Ce n’est certes pas la première fois qu’il emploie cette expression, mais elle semble désormais faire figure de formule magique, utilisée 6 fois dans la note de blog du 26 février, reprise depuis par divers représentantEs de la FI (Charlotte Girard, Adrien Quatennens, Alexis Corbière, etc.), diffusée par nombre de militantEs du mouvement sur les réseaux sociaux… Et si l'on prend au mot Jean-Luc Mélenchon, ce « parti » est même devenu son adversaire numéro 1, sinon son seul adversaire : « Beaucoup d’amis n’ont pas encore compris que nous n’avons pas d’autre adversaire concret que le "parti médiatique". Lui seul mène bataille sur le terrain, en inoculant chaque jour la drogue dans les cerveaux. » (4) Le tout sans que jamais ne soient définis précisément les contours du prétendu « parti »...  
Car il ne suffit pas de se référer à Gramsci, Bourdieu et Chomsky, comme l’a fait par exemple Thomas Guénolé, politologue « coresponsable de l’école de la FI » (5), pour donner un contenu à la formule « parti médiatique ». Dans une démocratie parlementaire, le terme « parti », et Jean-Luc Mélenchon est bien placé pour le savoir, a en effet un sens : une structure reposant sur la libre adhésion individuelle, dotée d'une direction, d'un programme, etc. Le député de la FI pense-t-il qu'il existe une telle structure dans le champ médiatique en France ? Nous n'osons le croire. Mais force est de constater qu'en l’absence de toute définition, c'est la confusion, sinon le confusionnisme, qui est de mise, et que l'expression « parti médiatique », sans plus de précisions, ressemble avant tout à un moyen de se poser en victime d’un « parti » officieux mais tout-puissant, et de tenter de capter la légitime défiance qui s’exprime, à une large échelle, à l’égard des médias dominants. 
« De mots intolérables et dangereux »
D'autant plus que dans sa note de blog, Jean-Luc Mélenchon a recours à un certain nombre de formules outrancières qui, lorsque l'on connaît son amour du verbe, ne peuvent être considérées comme des maladresses : « la presse est la première ennemie de la liberté d’expression »« la haine des médias et de ceux qui les animent est juste et saine »« le pouvoir médiatique est d’essence complotiste », etc. Des formules qui ont déclenché la colère des syndicats de journalistes, lesquels ont publié des communiqués dénonçant les propos de l'ex-candidat à la présidentielle. Pour le SNJ-CGT (6), « les mots employés par Jean-Luc Mélenchon vont au-delà de la critique nécessaire [et] sont intolérables et dangereux ». Du côté du SNJ (7), on explique que « si la critique de la presse est légitime, la haine des médias dans leur globalité est forcément injuste, malsaine et dangereuse pour la démocratie »
Nous ne sommes pas de ceux qui hurlent avec les loups, et refusons de mêler notre voix à celles de cette clique qui découvre soudain, face aux propos de Jean-Luc Mélenchon, sa passion pour la défense de la liberté de la presse et des conditions d'exercice du métier de journaliste, alors qu'elle se tait face aux pratiques des oligarques Niel et Bolloré, face au déficit de pluralisme dans les médias dominants ou face aux politiques de destruction du service public d'information. Mais nous partageons, en revanche, le point de vue des syndicats de journalistes lorsqu'ils expliquent, à l'instar du SNJ-CGT, que « pour tous les confrères qui, dans les rédactions, essaient de faire correctement leur travail, malgré des conditions difficiles et des pressions inadmissibles », les prises de position du député de la FI sont « une gifle dramatique ». 
Ainsi, et ce même s’il se défend de loger touTEs les journalistes à la même enseigne, Jean-Luc Mélenchon n’hésite pas à qualifier la cellule investigation de Radio France, qui a eu l’audace de publier une enquête sur ses comptes de campagne, « [d’]équipe de bras cassés » et de « sorte de CIA médiatique », embarquée dans « un pur coup monté » suite à « une commande de la hiérarchie ». Lorsque l’on sait que cette même cellule investigation a contribué à révéler « l’affaire » des attachés parlementaires du Modem – provoquant une crise gouvernementale et la démission de François Bayrou – on se demande auprès de quelle « hiérarchie » elle peut bien prendre ses « commandes »… Est-il si difficile de penser que ces journalistes ont tout simplement essayé de faire leur travail – informer – et qu'ils n'ont pas eu besoin pour cela que la direction occulte du « parti médiatique » leur donne des ordres ? 
Misère du « populisme de gauche »
Ces prises de position caricaturales de Jean-Luc Mélenchon sont finalement l’expression d’une démagogie anti-journalistes qui a moins à voir avec une critique radicale, de gauche, des médias, qu’avec une rhétorique anti-élites faisant écho à celle pratiquée depuis bien longtemps à l’autre bout du champ politique. Et que l'on ne nous reproche pas d'opérer ce rapprochement ! C'est Jean-Luc Mélenchon lui-même qui l'opère de facto lorsqu'il prend, toujours dans la même note de blog, la défense de Laurent Wauquiez dans l'affaire des « déclarations volées » du leader des Républicains : « Wauquiez s’est pris une lourde attaque globale du parti médiatique. "L’affaire" est ridicule : trois phrases volées dans une conférence. Mais "l’affaire" a tenu cinq jours de médias. Sans aucun contenu, l’opération est destinée à empêcher la droite de se regrouper autour de son parti traditionnel au moment où l’opération "Macron chef de toutes les droites" a du plomb dans l’aile du fait des sondages. » Et lorsque, quelques jours plus tard (8), Jean-Luc Mélenchon additionne ses résultats électoraux à ceux des Républicains et du Front national en déclarant que « quand trois responsables politiques qui représentent au moins les 3/5e de la population disent qu’il y a un problème avec les médias, il faut peut-être se poser des questions », on s'interroge sur le sens d'une telle addition, on se demande quelles « questions » la gauche pourrait poser au côté de Marine le Pen et Laurent Wauquiez, et on mesure l’ampleur des dégâts.  
Car tout ceci n’est pas un accident. Le « populisme de gauche » dont Jean-Luc Mélenchon se revendique repose en effet avant tout sur une division discursive entre un « nous » et un « eux », outil de construction symbolique d’un « peuple » opposé à « l’oligarchie ». Défendant les propos de Jean-Luc Mélenchon contre le « parti médiatique », Alexis Corbière déclarait ainsi le 12 mars sur le très droitier site Atlantico (9) : « Notre force, c’est le peuple, et nous le prenons à témoin pour qu’il constate avec nous toutes ces attaques injustes et intolérables que nous subissons ». Un positionnement « populiste » dans lequel la posture, en négatif, d’opposition à un « eux » mal défini et changeant, semble désormais l’emporter sur tout le reste, y compris les contenus programmatiques, quitte à reléguer au second plan des clivages politiques essentiels, quitte à accepter d’étranges compagnonnages et quitte à se mettre à dos des syndicats de salariéEs. 

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(1) « La semaine où Macron dévisse : bain de boue pour tous »
(2) « Matraquage médiatique contre les cheminotEs et le service public »
(3) Lire par exemple, sur le site de l'observatoire des médias Acrimed, « Les éditocrates contre Jean-Luc Mélenchon (bis repetita) ? »
(4) On notera au passage, ainsi que l'a souligné Vincent Bollenot dans un excellent article publié sur le site d'Ensemble, que « [cette] affirmation balaie d’un revers de main tous les travaux de sociologie de la réception qui ont montré que les usagers des médias ne sont pas des récepteurs et réceptrices passives. »
(5) Sur son compte Twitter.
(6) « Jean-Luc Mélenchon et les journalistes : des propos choquants »
(7) « M. Mélenchon, oui à la critique, non à la haine ! »
(8) Sur son compte Twitter.
(9) http://www.atlantico.fr/decryptage/alexi...

Julien Salingue

Mon, 12 Mar 2018 10:41:00 +0100

Palestine : un "processus de paix" qui n’en finit pas de mourir

2017 a été une année noire pour les Palestinien-ne-s qui, malheureusement en phase avec les évolutions politiques régionales, ont vu s’éloigner encore un peu plus les perspectives d’émancipation. La reconnaissance, par Donald Trump, de Jérusalem comme capitale d’Israël s’inscrit dans cette dynamique, qui contribue paradoxalement à enterrer un « processus de paix » pourtant conçu comme un moyen de neutraliser durablement le nationalisme palestinien. 
L’année 2017 a été celle du centenaire de la « déclaration Balfour », nom sous lequel est connue la lettre envoyée le 2 novembre 1917 par le ministre britannique des Affaires étrangères à Lionel Walter Rothschild, membre éminent de la communauté juive en Grande-Bretagne et grand argentier du mouvement sioniste. Par cette lettre, Arthur Balfour apportait le soutien officiel du gouvernement au projet d’établissement d’un « foyer national pour le peuple juif » en Palestine, alors sous administration ottomane : « le Gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un Foyer national pour le peuple juif et emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif, étant clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte soit aux droits civils et religieux des collectivités non juives existant en Palestine, soit aux droits et au statut politiques dont les Juifs disposent dans tout autre pays. Je vous serais obligé de porter cette déclaration à la connaissance de la Fédération sioniste. »
Ces quelques lignes ont largement contribué à sceller le sort des Palestiniens, ainsi dépossédés de leur propre terre par la volonté d’une puissance étrangère au profit d’un mouvement national-colonial : le sionisme. Une dépossession symbolique qui a ouvert la voie à une dépossession physique : nombre de dirigeants du mouvement sioniste n’avaient en effet jamais caché leur intention de conquérir, y compris militairement, la Palestine qu’ils qualifiaient frauduleusement de « terre sans peuple ».
Le 2 novembre 2017, lors d’une intervention consacrée au centenaire de la déclaration Balfour, l’historien étatsunien d’origine palestinienne Rashid Khalidi expliquait ainsi : « pour les Palestiniens, cette déclaration fut un pistolet directement pointé sur leurs têtes, a fortiori en raison de l’atmosphère colonialiste du début du 20e siècle (…) La déclaration Balfour a, dans les faits, constitué une déclaration de guerre, de la part de l’Empire britannique, contre la population indigène du territoire qu’il promettait au peuple juif. Cela a déclenché ce qui allait devenir un assaut d’un siècle contre le peuple palestinien. »1
Trump sur les traces de Balfour ?
100 ans après Arthur Balfour, c’est un certain Donald Trump qui, le 6 décembre 2017, a repris à son compte la posture du dirigeant impérialiste « offrant » au mouvement sioniste un territoire palestinien. À propos de la déclaration Balfour, l’écrivain Arthur Koestler affirmait qu’« une nation a solennellement promis à une seconde le territoire d’une troisième ». Avec la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël, Trump a repris ce flambeau en donnant sa bénédiction solennelle à la revendication israélienne de souveraineté sur un territoire acquis par la force et au mépris du droit international, y compris de la résolution de l’ONU (181) préconisant le partage de la Palestine et légitimant la création d’un Etat juif.
Malgré des différences notables entre les époques et les acteurs, le parallèle entre la déclaration de Trump et celle de Balfour peut être dressé au-delà de la seule posture impériale : dans un cas comme dans l’autre, il s’agit en effet moins d’un bouleversement de la situation « sur le terrain » que d’un formidable encouragement, par sa légitimation, à l’entreprise coloniale. Les colons israéliens, comme le mouvement sioniste un siècle plus tôt, ne s’y sont d’ailleurs pas trompés.
A peine plus de trois semaines après la décision de Trump, le comité central du Likoud – parti du Premier ministre Netanyahou – adoptait une résolution encouragent « les parlementaires du Likoud à promouvoir la souveraineté israélienne sur la Judée-Samarie ». En d’autres termes, une annexion de la Cisjordanie par Israël. Même si cette résolution est non-contraignante et que Netanyahou s’y est formellement opposé, pour des raisons diplomatiques et de politique intérieure et évidemment pas par un quelconque attachement aux droits des Palestiniens, un tel vote en dit long sur l’état d’esprit qui règne en Israël : la politique du fait (colonial) accompli n’étant pas seulement accompagnée mais légitimée par le président de la première puissance mondiale, il n’y a aucune raison de se priver de la poursuivre, et même de l’accélérer.
Sans endosser la revendication de l’annexion, Netanyahou s’est lui aussi saisi de l’opportunité offerte par Trump, en donnant son feu vert, au début du mois de janvier, à la construction de plus de 1100 nouveaux logements dans les colonies de Cisjordanie, et en légalisant, un mois plus tard, l’« avant-poste » de Havat Gilad, colonie jusqu’alors non reconnue par les autorités israéliennes.
Une rationalité politique irrationnelle
La haute portée symbolique de la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël a en réalité été sous-estimée par la plupart des observateurs et commentateurs, qui se sont davantage interrogés sur les motivations de Trump que sur la nature même du processus auquel le président des Etats-Unis venait d’apporter sa caution. Un biais classique dans les discours sur le conflit opposant Israël aux Palestiniens, qui consiste à accorder davantage d’importance aux intentions réelles ou supposées des puissants qu’aux réalités concrètes et aux dynamiques sociales et politiques sur le terrain. Biais qui offre la part belle aux « experts » en tout genre, et notamment en « géopolitique », qui n’est souvent rien d’autre que le nom savant donné à des « analyses » confuses et changeantes reposant essentiellement sur des bruits de couloirs diplomatiques.
Comment comprendre le choix du président des Etats-Unis ?2 Plusieurs interprétations sont revenues chez les analystes et commentateurs : rupture symbolique avec ses prédécesseurs Clinton et Obama, volonté de satisfaire la très sioniste droite chrétienne évangélique, proximité personnelle avec Netanyahou, contre-feu allumé à la suite de l’inculpation de Michael Flynn, son ancien conseiller à la sécurité nationale, dans « l’affaire russe »… Il y a du vrai dans chacune de ces explications, mais elles passent en partie à côté de l’essentiel.
Pour le dire de façon triviale (mais le moins que l’on puisse dire est que la trivialité n’est pas incompatible, loin de là, avec les faits et gestes de l’actuel président des Etats-Unis), Donald Trump a tout simplement fait du Donald Trump. Le droit international, les opinions des autres Etats – y compris les alliés arabes – et les avis de son entourage (son secrétaire d’Etat et son ministre de la Défense étaient opposés à cet arbitrage) n’ont pas pesé lourd dans la balance face à l’intime conviction de Trump que cette décision était, selon ses propres termes, « la bonne chose à faire ».
Ainsi va le monde selon Trump : indépendamment des conséquences qu’elles peuvent avoir, il y a des décisions qui sont intrinsèquement « bonnes », tandis que d’autres sont « mauvaises », et les « hommes courageux » doivent prendre les « bonnes » décisions. Une vision mystique de la politique qui fait écho à celle de George W. Bush, mais qui se double chez Trump – du fait de son habitus de golden boy et de sa posture anti-establishment – d’un mépris pour le réalisme qui prédominait dans la diplomatie US, qu’il assimile à de l’indécision et donc à de la lâcheté.
Adepte du coup d’éclat, du coup de bluff et du coup de poing sur la table, Trump est en grande partie imprévisible, tant sa rationalité politique est fondamentalement irrationnelle. Dans le cas de Jérusalem comme dans bien d’autres, il n’y a pas de calcul à moyen ou long terme de sa part, aucune vision d’ensemble de la situation au Moyen-Orient, ni d’un hypothétique « règlement » de la question palestinienne. Le même Donald Trump a ainsi pu déclarer, moins de deux mois plus tard, dans un entretien au quotidien Israel Hayom au début du mois de février : « À l’heure qu’il est, je dirais que les Palestiniens ne cherchent pas à faire la paix. Et je ne suis pas nécessairement sûr non plus qu’Israël cherche à faire la paix. Donc nous allons voir ce qui se passe » (sic).
Jérusalem, laboratoire du colonialisme
Mais cette absence de vision n’enlève rien au fait que la décision de Trump sur Jérusalem est une validation/légitimation des pires aspects de la politique coloniale israélienne, qui conforte encore un peu plus la droite et l’extrême droite au pouvoir. La situation de la ville « trois fois sainte » est en effet exemplaire du caractère intrinsèquement violent et discriminatoire de la mise en œuvre du projet sioniste : Jérusalem est un concentré de colonialisme doublé d’apartheid. Après la conquête de la partie orientale de la ville en 1967, Israël y a en effet pratiqué une politique de judaïsation systématique, afin d’y implanter une majorité juive et de contrer toute revendication de souveraineté palestinienne. Et ce ne sont pas les résolutions de l’ONU qui y ont changé quoi que ce soit : en 1968, soit un an après la conquête, la résolution 252 exigeait d’Israël de « s’abstenir immédiatement de toutes nouvelles actions qui tendent à modifier le statut de Jérusalem » ; en 1980, après l’annexion « officielle » de Jérusalem-Est, la résolution 476 évoquait « une violation du droit international ». Des résolutions sans sanctions, et donc sans effet.
Israël a ainsi pratiqué une politique ultra-discriminatoire à l’égard des Palestiniens de Jérusalem. Les autorités israéliennes n’ont classé que 13 % de Jérusalem-Est comme «  zone constructible » pour les Palestiniens, contre 35 % pour la colonisation. Les colonies se sont développées à grande vitesse (plus de 250 000 colons aujourd’hui) tandis que les Palestiniens recevaient des permis de construire au compte-gouttes. Au cours des douze dernières années, ils en ont obtenu moins de 200 par an, alors qu’ils en auraient besoin de dix fois plus pour absorber la croissance de la population. Ils construisent donc de manière « illégale » et s’exposent à des démolitions : selon les chiffres de l’ONU, plus de 1500 bâtiments ont été détruits depuis 2000, tandis que plus de 100 000 Palestiniens de Jérusalem vivent aujourd’hui dans des logements considérés comme « illégaux » par Israël et sont donc sous la menace d’un ordre de démolition.3
Cette discrimination territoriale se double d’une discrimination administrative. Les Palestiniens de Jérusalem ont en effet un statut juridique particulier : ils sont porteurs d’une « carte de résident » qui leur permet, entre autres, de voter aux élections municipales ou de travailler en Israël. Mais l’obtention, la conservation ou le renouvellement de cette carte est un véritable parcours du combattant, et nombre de Palestiniens perdent leur statut de résident chaque année : dossier incomplet (douze documents administratifs sont nécessaires dans certains cas), absence prolongée, condamnations pénales… tous les motifs sont bons pour les déchoir de leur statut de résident. Si l’on en croit les chiffres de Human Rights Watch, qui recoupent ceux des ONG israéliennes et palestiniennes, ce sont plus de 15 000 Palestiniens qui ont ainsi, depuis 1967, perdu ce statut.4
Citoyens de troisième ou quatrième zone, les Palestiniens de Jérusalem vivent dans une situation de grande misère économique et sociale, conséquence elle aussi des politiques discriminatoires. La municipalité de Jérusalem n’investit en effet que très peu d’argent dans les quartiers palestiniens et, alors que leurs habitants paient les mêmes impôts que les résidents israéliens, à peine 10 % du budget de la ville leur est consacré, quand les Palestiniens représentent au moins 37 % de la population5 : « la municipalité de Jérusalem évite délibérément d’investir dans les infrastructures et les services dans les quartiers palestiniens – y compris les routes, les trottoirs, le système de distribution d’eau et les égouts. »6Les Palestiniens de Jérusalem manquent de tout, écoles, centres sociaux, centres de santé, bureaux de poste, etc., et connaissent une situation de pauvreté extrême : 76 % d’entre eux vivent sous le seuil de pauvreté, ce taux atteignant plus de 83 % chez les moins de 18 ans – contre respectivement 21,7 et 30 % dans le reste d’Israël.7
L’introuvable « troisième intifada »
Telle est donc la réalité que Donald Trump vient de reconnaître comme légitime. Et s’il est peu probable que le président des Etats-Unis ait une quelconque idée de ces données politiques et statistiques, ce n’est pas le cas des dirigeants israéliens et de leurs soutiens inconditionnels aux USA et ailleurs. On comprend d’autant mieux pourquoi la droite et l’extrême droite israéliennes se sentent galvanisées, même s’il ne s’agit bien évidemment pas de considérer que la décision de Trump témoignerait d’un brusque changement de perspective de l’administration étatsunienne.
Avant même la reconnaissance formelle du fait accompli à Jérusalem, Israël a en effet pu agir en toute impunité et en continuant à bénéficier du soutien de la plupart des pays occidentaux, Etats-Unis en tête, jusqu’au « cadeau » d’Obama à la fin de son mandat : 38 milliards de dollars d’aide militaire sur la décennie 2019-2028, un record. Il n’en demeure pas moins que « l’effet Trump » joue à plein en Israël : symbole qui en dit long, le ministre des Transports israélien a annoncé fin décembre que la station de train dont la construction est prévue à proximité de la zone du mur des Lamentations serait baptisée… « Donald John Trump ».
L’arbitrage de Trump n’a toutefois pas déclenché la « troisième intifada » que certains « experts » pronostiquaient, en dépit du bon sens, et surtout de toute compréhension réelle de la situation sur le terrain et de la crise du mouvement national palestinien. Des manifestations ont bien eu lieu, sévèrement réprimées, ainsi que des affrontements, notamment à Jérusalem, entre jeunes Palestiniens et forces armées israéliennes. Mais rien de comparable avec le soulèvement populaire de la fin de l’année 1987, ni même avec la « deuxième intifada » du début des années 2000, pourtant déjà beaucoup moins massive que la première. Car même si elle n’accepte pas le sort qui lui est fait, la population n’est pas prête à s’investir massivement dans la lutte, consciente de la vertigineuse dégradation du rapport de forces, a fortiori dans une période de crise prolongée du mouvement national, affaibli, délégitimé, divisé et miné par des rivalités de pouvoir qui n’ont rien à voir avec la satisfaction des droits nationaux des Palestiniens.
Tel est en effet l’un des paradoxes de ce « processus de paix » qui n’en finit pas de mourir. Alors que plus personne ne croit, dans les territoires palestiniens, qu’il puisse conduire à une quelconque résolution positive du conflit, l’occupation prolongée et l’absence de toute perspective de règlement ont produit des dynamiques institutionnelles conservatrices, y compris dans le mouvement de libération. On pense ici à la « dialectique des conquêtes partielles »8 dont parlait Ernest Mandel à propos de la bureaucratisation des organisations ouvrières, pointant « [ceux qui] se comportent comme si toute nouvelle conquête du mouvement ouvrier devait être subordonnée de manière absolue et impérative à la défense de ce qui existe ».
Les principaux groupes et dirigeants palestiniens sont ainsi dans une logique de défense, voire de consolidation d’un espace, aussi restreint soit-il, au sein d’un dispositif de pouvoir régi par les accords d’Oslo, avec l’existence de « zones autonomes » dont le contrôle est devenu une fin en soi, alors qu’elles étaient à l’origine considérées comme une simple étape avant l’émergence d’un Etat. Un contrôle d’autant plus convoité qu’il permet de développer une base au sein de la population, en premier lieu chez ceux qui exercent un emploi dans l’administration, ces derniers devenant à leur tour, tout comme les nombreux salariés des multiples ONG qui essaiment dans les territoires palestiniens, tributaires du maintien de l’illusion du « processus ».
Impasse stratégique et isolement international
Les crises à répétition et les divisions au sein du mouvement national sont le produit de ce déplacement des enjeux, de la libération nationale vers le contrôle d’un pseudo-appareil d’Etat offrant avantages matériels (aides internationales, salaires, etc.) et symboliques (contacts internationaux, postes à « responsabilité », etc.). Ainsi, alors que le processus d’Oslo est caduc, les structures qui en sont issues continuent d’offrir des avantages aux élites politiques et administratives, les rendant rétives à tout bouleversement d’ampleur et leur permettant de coopter une part significative de la population. 
Ce n’est pas la récente « réconciliation » entre Fatah et Hamas, suite à un accord signé au Caire le 12 octobre 2017, qui va changer les coordonnées de la situation. Il s’agit en effet d’un accord entre deux mouvements affaiblis et en quête de légitimité, imposé par un maréchal Sissi désireux de se poser en acteur incontournable dans la région, et dont le contenu politique est minimal : organiser le retour de l’Autorité palestinienne (AP) à Gaza et lui confier l’administration du territoire. Ce faisant, le Hamas a pu se décharger du poids de la responsabilité administrative de Gaza (et donc de la gestion des conséquences du blocus), espérant se refaire une santé en tant que force d’opposition, tandis que Mahmoud Abbas et l’AP pouvaient de nouveau se revendiquer « seul gouvernement légitime du peuple palestinien ».
Un accord « gagnant-gagnant » pour les deux factions, du moins sur le court terme, mais qui ne présage en rien d’une réconciliation « politique » au sein du mouvement national, et qui n’a produit aucun effet au niveau international : Mahmoud Abbas a été victime d’une énième humiliation avec la décision de Trump, à un point tel que, pour ne pas perdre complètement la face, il proclame aujourd’hui à qui veut l’entendre qu’« en cas de rencontre internationale, [il demande] que les Etats-Unis ne soient pas les seuls médiateurs mais fassent seulement partie des médiateurs ». A chacun sa radicalité…
Malgré ces impasses, la résistance n’a pas disparu des territoires occupés. On pense évidemment à toute et tous ces militant-e-s victimes de la répression des forces d’occupation, de Salah Hamouri à Ahed Tamimi en passant par la députée du FPLP Khalida Jarrar, arrêtés au cours des derniers mois et toujours emprisonnés à l’heure où ces lignes sont écrites. Et l’on pense aussi aux réfugiés de Gaza et de Cisjordanie, aux villageois, aux jeunes de Jérusalem et d’ailleurs, à ces couches  totalement exclues du « processus de paix », qui se confrontent régulièrement à l’armée israélienne lors de rassemblements, de manifestations, d’émeutes.
Mais si ces militant-e-s font preuve d’un courage et d’une détermination exemplaires et que l’instabilité du dispositif d’Oslo témoigne de son incapacité à neutraliser durablement la population des territoires occupés, l’isolement international des Palestiniens leur interdit de modifier substantiellement le rapport de forces. La montée en puissance, au cours des dernières années, de la contre-révolution au niveau régional, contribue à renforcer cet isolement, a fortiori dans la mesure où la très grande majorité des Etats autoritaires arabes, obnubilés par la guerre froide entre l’Arabie saoudite et l’Iran, privilégient un rapprochement avec Israël et les Etats-Unis.
Autant dire l’importance, pour le mouvement international de solidarité, de renforcer les liens avec les acteurs palestiniens de terrain, politiques, associatifs, syndicaux, afin de rompre leur isolement, mais aussi de construire et amplifier la campagne de boycott d’Israël (BDS), qui continue de se développer et d’engranger des victoires. Il faut le répéter : seuls face à Israël et ses soutiens, les Palestiniens ne peuvent pas grand-chose. Or BDS est précisément ce qui permet de peser concrètement sur les rapports de forces en tant qu’acteurs et actrice politiques ici, en faisant pression sur Israël et en luttant contre les complicités de nos propres gouvernements, afin de libérer des espaces et des énergies là-bas et de contribuer, sans se substituer aux Palestiniens, à inverser la tendance à la déstructuration politique et sociale. 
(article publié dans l'Anticapitaliste mensuel, numéro de février 2017)

Julien Salingue

Fri, 08 Dec 2017 12:15:00 +0100

Jérusalem : de quoi la décision de Donald Trump est-elle le nom ?

Au cours d’une allocution d’une dizaine de minutes prononcée le 6 décembre, Donald Trump a annoncé sa décision de reconnaître officiellement Jérusalem comme capitale de l’État d’Israël, et d’y déménager l’ambassade des États-Unis, jusqu’alors sise à Tel Aviv. Depuis cette annonce, les condamnations se multiplient, ainsi que les commentaires et prédictions catastrophistes, qui ne permettent pas nécessairement de cerner les motifs, les enjeux et les conséquences probables de la décision de Trump. 

Le trumpisme dans toute sa splendeur

Comment comprendre le choix du président des États-Unis ? Plusieurs interprétations reviennent chez les analystes et commentateurs : rupture symbolique avec ses prédécesseurs Clinton et Obama, volonté de satisfaire la très sioniste droite chrétienne évangélique, proximité personnelle avec Netanyahou, contre-feu allumé suite à l’inculpation de Michael Flynn, son ancien conseiller à la sécurité nationale, dans « l’affaire russe »… Il y a du vrai dans chacune de ces explications – qui ne s’excluent pas mutuellement – mais elles passent en partie à côté de l’essentiel. 

Pour le dire de façon triviale, mais le moins que l’on puisse dire est que la trivialité n’est pas incompatible, loin de là, avec les faits et gestes de l’actuel président des États-Unis, Donald Trump fait tout simplement du Donald Trump. Le droit international, les opinions des autres États – y compris les alliés arabes – et les avis de son entourage (son secrétaire d'État et son ministre de la Défense étaient opposés à cet arbitrage) n’ont pas pesé lourd dans la balance face à l’intime conviction de Trump que cette décision était, selon ses propres termes, « la bonne chose à faire ».

Ainsi va le monde selon Trump : indépendamment des conséquences qu’elles peuvent avoir, il y a des décisions qui sont intrinsèquement « bonnes », tandis que d’autres sont « mauvaises », et les « hommes courageux » doivent prendre les « bonnes » décisions. Une vision mystique de la politique qui fait écho à celle de Georges W. Bush, mais qui se double chez Trump, du fait de son habitus de golden boy et de sa posture anti-establishment, d’un mépris pour le réalisme qui prédominait dans la diplomatie US, qu’il assimile à de l’indécision et donc à de la lâcheté.

Une « rupture » essentiellement symbolique 

Adepte du coup d’éclat, du coup de bluff et du coup de poing sur la table, Trump est en grande partie imprévisible, tant sa rationalité politique est fondamentalement irrationnelle. Mais il a parfois paradoxalement le mérite, en refusant de s’accommoder des faux-semblants, de révéler des vérités crues que les illusions générées par les déclarations d’intention et les postures de Barack Obama avaient eu tendance à dissimuler. C’est le cas en ce qui concerne Jérusalem et, plus globalement, la politique des États-Unis à l’égard de l’État d’Israël. 

Beaucoup insistent en effet sur la « rupture » que constituerait la décision de Trump à propos de Jérusalem, notamment en ceci qu’elle serait un « mauvais coup », voire un « coup fatal » porté au « processus de paix ». Mais s’il est indéniable que la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël et le déplacement de l’ambassade constituent une rupture symbolique, considérer que Trump opérerait un brutal changement de direction dans la diplomatie US est excessif, pour ne pas dire erroné. 

Les discours sur la « mort du processus de paix » comportent en effet une bonne part d’hypocrisie dans la mesure où ils sous-entendent qu’il aurait existé, jusqu’aux déclarations de Trump, un « processus de paix ». De même, la thèse de la « rupture de l’équilibre » dans l’approche US du conflit opposant Israël aux Palestiniens exonère l’administration Obama de ses responsabilités, en laissant supposer qu’elle aurait eu une vision « équilibrée » de la question. Or, quiconque regarde avec un tant soit peu de recul et de lucidité l’évolution de la situation au cours des 10 dernières années constatera qu’il s’agit là de deux contre-vérités manifestes. 

Jérusalem-Est annexée et colonisée en toute impunité 

Plusieurs résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU (qui n’ont donc pas fait l’objet d’un véto US) concernent spécifiquement Jérusalem. En 1968, soit un an après la conquête de la partie orientale de la ville, la résolution 252 exige d’Israël de « s’abstenir immédiatement de toutes nouvelles actions qui tendent à modifier le statut de Jérusalem ». En 1980, suite à l’annexion « officielle » de Jérusalem-Est, la résolution 476 évoque « une violation du droit international » et « demande aux États qui ont établi des missions diplomatiques à Jérusalem de [les] retirer ».

Si cette dernière décision avait été jusqu’à présent respectée par les États-Unis, cela n’a pas empêché Israël de mettre en œuvre une politique de judaïsation de la ville : après 1967, les autorités n’ont classé que 13% de Jérusalem-Est comme « zone constructible » pour les Palestiniens, contre 35% pour la colonisation. Les colonies se sont développées à grande vitesse (plus de 200 000 colons aujourd’hui) tandis que les Palestiniens recevaient les permis de construire au compte-gouttes. Plus de 80  000 d’entre eux (sur 300 000) vivent aujourd’hui dans des logements qu’Israël juge « illégaux » et sont sous la menace d’un ordre de démolition.

Mais ce non-respect, par Israël, des résolutions de l’ONU concernant Jérusalem – comme des autres résolutions – n’a entraîné aucune forme de sanctions de la part des États-Unis ou des pays de l’Union européenne. Ainsi, s’il n’y a pas eu de reconnaissance formelle du statut de capitale, Israël a pu agir en toute impunité, en continuant de bénéficier du soutien de la plupart des pays occidentaux, États-Unis en tête, jusqu’au « cadeau » d’Obama à la fin de son mandat : 38 milliards de dollars d'aide militaire sur la décennie 2019-2028, un record.  

Et maintenant ? 

Prétendre que la décision de Trump constituerait une « rupture », ou même un « tournant », tend à obscurcir la situation plutôt qu’à l’éclairer. La complicité active ou passive des États-Unis avec Israël, malgré la fable du « processus de paix », n’est pas nouvelle et, sans évidemment vouloir adhérer à la politique du pire, l’arbitrage du président US a paradoxalement le mérite de contribuer à dissiper certaines illusions tenaces.  

Ce qui ne revient pas à dire que le caractère hautement symbolique de la décision de Trump ne va pas générer tensions et violences dans les territoires occupés et, dans une moindre mesure, dans d’autres pays de la région. Cette provocation supplémentaire, à laquelle s’ajoute la satisfaction dégoulinante de cynisme des responsables israéliens, peut susciter de nouvelles explosions de colère dans la population palestinienne, voire des opérations armées qui ne manqueront pas d’être instrumentalisées par Israël. 

L’heure n’est pas toutefois à un soulèvement généralisé tant les Palestiniens ont conscience de la dégradation du rapport de forces et tant le mouvement national est affaibli, délégitimé, divisé et miné par des rivalités de pouvoir qui n’ont rien à voir avec la satisfaction des droits nationaux des Palestiniens. Ces derniers ne peuvent pas davantage compter sur un quelconque soutien, malgré les condamnations de forme, de la part des États autoritaires arabes qui, obnubilés par la guerre froide entre l’Arabie saoudite et l’Iran, privilégient un rapprochement avec Israël et les États-Unis.

Les Palestiniens demeurent isolés et rien de bon ne va se produire dans les jours qui viennent, a fortiori dans la mesure où leurs manifestations subiront la répression d’un État d’Israël conforté dans ses positions maximalistes. L’heure est donc à la solidarité et, sans prétendre parler à la place des Palestiniens, à souligner que le discours du « règlement négocié sous l’égide des États-Unis » est, sans contestation possible, une fiction qu’il est temps de remiser dans les poubelles de l’histoire, l’heure étant plus que jamais aux sanctions contre Israël. 

Julien Salingue

Sun, 03 Dec 2017 20:56:00 +0100

Ramadan, Mediapart, Charlie, Valls et les autres : le fond de l’air est sale


« Nous faisons tous partie d'un continent et chaque fois que tu entends sonner le glas, ne demande pas pour qui il sonne, il sonne pour toi. »

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Un ancien Premier ministre, en mal de notoriété, qui évoque « le problème de l'islam, des musulmans » et qui souhaite que « l’islam sorte d’une forme de Moyen-âge » ; un directeur de journal, engagé dans la lutte contre l’islamophobie, accusé par l’un de ses « confrères » d’être « le troisième frère Kouachi, les meurtriers de "Charlie" » ; un académicien, philosophe pour médias, qui avance que « l’un des objectifs de la campagne #balancetonporc était de noyer le poisson de l’islam » ; le président d’une association se revendiquant antiraciste qui déclare que « quand il n’y a plus un enfant juif dans les écoles publiques de Seine-Saint-Denis, c’est la conséquence de l’islamo-gauchisme ». 

Bienvenue en France, en cette fin d’année 2017.

Une crise monstrueusement normale 

Cette liste non exhaustive a été établie en observant le « débat public » au cours des deux dernières semaines. Certains feront remarquer que cette quinzaine a été particulièrement « riche », et qu’il serait malhonnête de la considérer comme un moment « habituel ». S’il faut certes reconnaître que nous venons de traverser – et traversons encore – ce qu’il est convenu de nommer une crise, il n’en demeure pas moins que cette dernière a agi, à l’instar de toutes les crises, comme un révélateur – au sens photographique du terme – et un amplificateur de phénomènes qui étaient déjà-là. Elle n’est pas, dès lors, exceptionnelle, mais monstrueusement normale. Un de ces épisodes d’emballement politico-médiatique au cours desquels la violence parfois inhabituelle de certains propos ne doit pas nous faire oublier que, dans le champ idéologique comme ailleurs, « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens ». 

L’emballement s’est notamment nourri d’un supposé conflit entre Mediapart et Charlie hebdo, et l’on ne dénombre plus les articles et tribunes tentant de réduire la dernière crise à un affrontement entre ces deux journaux, voire entre leurs principaux responsables : Edwy Plenel et Riss. Certains ont tenté d’élargir le propos en objectivant deux pôles politiques, qui s’incarneraient dans ces deux médias, au risque de schématiser, réduire, caricaturer les débats, jusqu’à frôler le ridicule en les circonscrivant à une « fracture née il y a plusieurs années au sein de la gauche française » (Le Monde) ou à un conflit entre « deux gauches irréconciliables » (Libération et le Figaro). On se demande bien, en effet, quel est le rapport entre d’une part, la ou les gauche(s) et, d’autre part, Frantz-Olivier Giesbert, du Point, Eugénie Bastié et Alexandre Del Vecchio, du Figaro, ou encore Christophe Barbier, de l’Express… Nous y reviendrons.

Mise en scène d’un affrontement 

Corollaire de cette scénarisation d’un affrontement entre deux « camps », récit binaire idéal pour éditorialiste paresseux et responsable politique sans idées (ou l’inverse), la mise en avant d’une « ligne de fracture », de part et d’autre de laquelle tout un chacun serait positionné ou, le cas échéant, sommé de le faire. Comble de l’originalité, c’est le rapport à la « laïcité » qui a été convoqué pour tracer la frontière entre les deux « camps » : « Derrière la virulence des échanges entre ces deux médias autour de la figure de Tariq Ramadan, s’expriment deux visions de la laïcité devenues au fil des années irréconciliables » (le Parisien) ; « Derrière la querelle entre "Charlie" et "Mediapart", une guerre entretenue autour de la laïcité » (20 minutes) ; « La querelle entre les deux médias s'est réveillée ces deux dernières semaines. Si ce désaccord ne date pas d'hier, il oppose toujours deux visions de la laïcité » (LCI). 

Fait notable, la « laïcité » n’a toutefois pas servi longtemps de cache-sexe : de Libération (« deux gauches irréconciliables sur les questions liées à l’islam ») au Monde (« une violente querelle idéologique sur fond de rapport à l’islam »), c’est la religion musulmane qui a directement été évoquée. Ce qui est à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle. Une bonne nouvelle car cette substitution confirme une bonne fois pour toutes ce que nous sommes nombreux à dénoncer depuis de longues années : les débats récurrents sur la « laïcité » sont en réalité l’expression d’une obsession française vis-à-vis de l’islam. Une mauvaise nouvelle car l’évocation des « questions liées à l’islam » ou du « rapport à l’islam », dans un contexte général d’amalgames entre « islam », « intégrisme islamique », « jihadisme » et « terrorisme », et dans le cadre particulier d’une mise en scène manichéenne, tend à renforcer les confusions… et ceux qui s’en nourrissent.

Misère du raisonnement par capillarité 

Si les outrances de Manuel Valls ont pu trouver toute leur place dans le « débat », au point que l’ancien Premier ministre soit sur-sollicité par les médias pour les exprimer, c’est précisément parce qu’elles expriment la quintessence de ce « débat » biaisé et binaire. Manuel Valls incarne de manière crue la violence, la vulgarité et, il faut le dire, la nullité des « arguments » de tous ceux qui ont participé, d’une façon ou d’une autre, à la violente charge contre Mediapart. N’oublions pas que ce qui sert d’ « argument » à Valls et aux autres croisés est la supposée bienveillance du journal à l’égard de Tariq Ramadan, et donc son indulgence présumée à l’égard de l’intégrisme islamique, et donc sa prétendue complaisance vis-à-vis du jihadisme, et donc sa complicité avec le terrorisme. Tant d’acuité intellectuelle et de rigueur dans le raisonnement donne le vertige… 

On reconnaît ici la méthode du raisonnement par capillarité : A a déjà croisé B ; or B a écrit un article sur le même site internet que C ; or C a signé une pétition de soutien à D ; or D a parlé avec E ; or E n’a jamais condamné clairement F ; donc A=F. Une méthode, chère à Caroline Fourest, dont on a déjà eu l’occasion de démontrer à quel point elle permettait de faire dire absolument n’importe quoi à la réalité sous l’apparence de l’argumentation logique. En l’appliquant à Caroline Fourest elle-même, j’avais ainsi pu établir que celle-ci œuvrait à l’élimination des MusulmanEs, considérés comme une maladie, qu’elle estimait que les étrangers étaient des voleurs malodorants, qu’elle soutenait l’éradication physique du peuple palestinien, que son projet politique était l’autoritarisme et, last but not least, qu’elle était complaisante à l’égard de l’antisémitisme, du révisionnisme et du négationnisme : toutes les preuves sont ici. 

Arrière-fond identitaire

Le caractère irrationnel des outrances de Valls – et de quelques autres –, au sens où elles échappent à toute logique fondée en raison, ne doit toutefois pas occulter la rationalité politique qui les sous-tend. Elles sont en effet l’expression d’une dangereuse vision du monde, cohérente et, surtout, partagée, à des degrés divers, par des forces politiques et sociales autrement moins marginales que l’ancien Premier ministre. La crise actuelle et l’écho médiatique de la pathétique croisade de Valls participent en effet, en dernière analyse, de la montée en puissance des discours identitaires, dans leurs versions de « gauche » comme de « droite ». Et c’est bien parce que l’enjeu n’est pas une querelle entre « deux gauches » que les Barbier, Polony, Giesbert, Bastié, Zemmour, Finkielkraut et autres Bruckner, peu connus pour leurs affinités gauchistes, se sont lancés dans la bataille et ont largement contribué à polariser le « débat ».

On aurait ainsi tort d’oublier que l’élément déclencheur de cette crise est le phénomène de libération de la parole des femmes au sujet des violences sexuelles, consécutive aux révélations du New York Times et du New Yorker au début du mois d’octobre. Certains ont déjà souligné, à juste titre, que « l’affaire » Ramadan avait été instrumentalisée par des islamophobes patentés dans le but d’alimenter encore un peu plus la stigmatisation collective des musulmanEs, faisant passer la parole des femmes au deuxième, voire au troisième plan, y compris celle des victimes présumées de Tariq Ramadan, et qu'il était dès lors urgent et impératif de remettre celle-ci au premier plan en combattant toute instrumentalisation raciste. Un autre phénomène a été peu souligné, qui mérite que l'on s'y arrête : on retrouve parmi les accusateurs de Plenel nombre d’individus qui, « en même temps », remettent en question la libération de la parole des femmes elle-même, dénonçant la « délation » ou le « puritanisme », et vantant la « séduction » ou la « virilité ».

Noyer le poisson des violences faites aux femmes en France

Cette coïncidence n’en est pas une. La stigmatisation des musulmanEs participe en effet de la défense d’une prétendue « identité française », au nom de l’opposition entre un « nous » et un « eux » appuyée sur une instrumentalisation des questions féministes : « ils » maltraiteraient les femmes tandis que « chez nous » les femmes seraient libres. Un soi-disant « féminisme », selon lequel la domination masculine ne s’exercerait pas dans l’ensemble des sphères de la société mais seulement chez certaines catégories de la population (les MusulmanEs) et dans certains lieux (les quartiers populaires). On se souviendra ainsi de la récente indignation d’Elisabeth Badinter (« Allez mettre une jupe dans certains quartiers ! ») , exemplaire de cette volonté de circonscrire les phénomènes d’oppression des femmes à certains groupes sociaux. Un « cri d’alarme » largement relayé par les mêmes qui aujourd’hui remettent en cause le phénomène de libération de la parole…

Pour les tenants du fantasme d’une identité française menacée par l’homme musulman sexiste, la dynamique #MeToo est insupportable : elle confirme en effet que le sexisme n’est pas un corps étranger mais un élément structurant des rapports sociaux en France, quelle que soit la classe sociale, le lieu de résidence ou l’appartenance culturelle – réelle ou supposée. L’ampleur du phénomène #MeToo démontre que la domination masculine est omniprésente, entre autres dans les sphères de pouvoir, ôtant tout caractère exceptionnel aux « quartiers » et à leurs habitantEs. « L’affaire » Ramadan, devenue rapidement « affaire » Plenel-Mediapart, a dès lors été une bouffée d’oxygène pour ces identitaires étouffés : pour paraphraser Alain Finkielkraut, l’un des objectifs de la campagne #balancetonPlenel était de noyer le poisson des violences faites aux femmes dans toute les sphères de la société française. 

À équidistance des sorcières et de ceux qui les chassent ?

Une crise est, selon le Trésor de la langue française, « un ensemble de phénomènes pathologiques se manifestant de façon brusque et intense, mais pendant une période limitée, et laissant prévoir un changement généralement décisif, en bien ou en mal, dans l'évolution de la maladie ». Cette définition médicale, qui a précédé ses déclinaisons économiques et politiques, éclaire le récent emballement autour du supposé affrontement entre Charlie hebdo et Mediapart : loin d’être un simple règlement de comptes entre deux journaux ou un débat fratricide à gauche, la pièce qui vient de se jouer sous nos yeux est la manifestation « brusque et intense » de la puissance de la réaction identitaire, et de sa violence intrinsèque. Les outrances à répétition, qui se poursuivent aujourd'hui même si elles sont moins visibles, ont un but : faire taire celles et ceux qui, musulmanEs ou non, refusent la rhétorique civilisationnelle, et étouffer toute mobilisation qui fissurerait les mécanismes de domination raciste et/ou patriarcale.

Lorsque la droite radicale vole au secours d’une prétendue « gauche laïque », et que cette dernière refuse de se démarquer explicitement de ces soutiens, endossant avec une naïveté feinte le rôle de visage présentable de la réaction, le rôle des progressistes n’est pas de se réfugier dans le silence ou de se positionner au-dessus de la mêlée, à équidistance des sorcières et de ceux qui les chassent. La nécessité de l’unité la plus large face au rouleau compresseur néolibéral ne peut servir de prétexte à un aveuglement devant l’ampleur de la menace identitaire et au degré de pénétration de ses thématiques au sein même de la gauche, qui finiront, faute de riposte organisée, par touTes nous emporter. Car il y aura d’autres crises, encore plus brutales, et la liste des « islamistes », « islamo-gauchistes » et autres « complices du terrorisme » va continuer à s’allonger, y compris au sein de secteurs qui pensent aujourd'hui, à tort, pouvoir être épargnés. 



Julien Salingue

Mon, 27 Nov 2017 11:32:00 +0100

Racisme d’État : la preuve par Jean-Michel Blanquer

À l’Assemblée nationale, puis par un communiqué mis en ligne sur le site du ministère de l’Éducation, Jean-Michel Blanquer a annoncé son intention de porter plainte contre le syndicat Sud-éducation 93 : une intolérable atteinte aux libertés syndicales et, au-delà, une tentative d’intimidation qui en dit long sur la conception très singulière que le gouvernement se fait de la liberté d’expression et de la lutte antiraciste. 
« L’affaire » a commencé avec la dénonciation le 18 novembre, par le « Printemps républicain », de l’organisation, par SUD-éducation 93, d’un stage syndical intitulé « Au croisement des oppressions – Où en est-on de l’antiracisme à l’école ? », prévu les 18 et 19 décembre. L’objet – initial – du scandale ? La tenue, lors de ce stage de deux jours, de deux ateliers en « non-mixité raciale », autrement dit réservés aux personnes faisant l'objet de discriminations racistes. 
Il n’en fallait pas plus pour qu’une polémique nationale s’enclenche, en raison notamment d’une importante campagne de la fachosphère, et qu’un stage syndical de quelques dizaines de personnes devienne en quelques jours, selon certains responsables politiques et certains éditorialistes, une « menace pour la république ». Rien que ça.
Zéro pointé pour l’élève Blanquer
Le ministre de l’Éducation nationale a condamné l’initiative, la qualifiant le 20 novembre de « réunion syndicale triant les membres sur la base de leur origine », avant d’annoncer à l’Assemblée nationale le 21 novembre qu’il allait porter plainte contre SUD-Éducation 93. Soulignons que l’objet de la plainte n’est pas l’organisation des ateliers en non-mixité : Blanquer a en effet précisé qu’il porterait plainte pour « diffamation »« puisque ce syndicat [Sud-éducation 93] a décidé de parler de racisme d’État ».
L’objet du délit est donc la dénonciation du « racisme d’État ». Autrement dit, Blanquer porte plainte contre l’usage « d’un concept utilisé et pensé par des chercheuses et chercheurs mais aussi par des dizaines de structures associatives, syndicales ou politiques », comme l’a rappelé l’Union syndicale Solidaires dans un communiqué publié le 22 novembre1. La culture scientifique du ministre de l’Éducation nationale laisse de toute évidence à désirer, sans même parler – au passage –  de sa culture juridique : il n’est pas possible de porter plainte pour diffamation contre une personne morale (entreprise, association, syndicat…).
Les libertés syndicales et scientifiques foulées aux pieds
Cette plainte et les discours menaçants qui l’accompagnent sont scandaleuses à bien des égards. En premier lieu, il s’agit d’une atteinte manifeste aux libertés syndicales : comme l’a rappelé l’Union syndicale Solidaires, « il s’agit d’un stage syndical [et] c’est aux syndicats de construire leurs formations en toute liberté. Il n’est pas question que l’extrême droite ou des ministères s’immiscent dans les contenus des formations syndicales ». Si Blanquer et ses amis veulent discuter des formations de Sud-éducation, nous ne pouvons que leur conseiller d’adhérer au syndicat. 
En deuxième lieu, qualifier l’évocation du poids du « racisme d’État » dans l’Éducation nationale de « diffamation », c’est non seulement fouler aux pieds des dizaines d’enquêtes et de travaux scientifiques, mais aussi refuser de combattre concrètement des discriminations bien réelles. Ainsi que l’a souligné la Fondation Copernic dans un communiqué2« les recherches portant sur les discriminations raciales à l’école sont l’un des axes les plus travaillés de la sociologie de l’éducation et on peut se féliciter que ces recherches servent ensuite la lutte salutaire contre les discriminations scolaires ». Jean-Michel Blanquer compte-t-il porter plainte contre l’ensemble des individus et structures utilisant la notion de racisme d’État ? Bon courage !
Oui, le racisme d’État existe ! 
Enfin, en s'attaquant à SUD-éducation 93, c’est à l’ensemble du mouvement antiraciste que Blanquer et le gouvernement s’en prennent, et l’on ne s’étonne guère que les députés du Front national aient chaleureusement applaudi l’intervention du ministre à l’Assemblée nationale. Le pouvoir entend-il réellement, par ces manœuvres d’intimidation, faire taire celles et ceux qui dénoncent le racisme pour ce qu’il est, c’est-à-dire un phénomène structurel, ancré dans les institutions, et pas seulement un problème de relations entre individus ? Si tel est l’objectif, que le gouvernement soit prévenu : nous ne céderons pas aux pressions et aux menaces et nous continuerons de dénoncer et combattre le racisme dans toutes ses manifestations, y compris et notamment le racisme d’État. 
La remise en question de la possibilité, pour les personnes victimes d’oppressions et de discriminations, de se réunir entre elles, est quant à elle non seulement une atteinte aux libertés, mais aussi et surtout une négation des vertus, largement démontrées par l’histoire du mouvement féministe, des espaces en non-mixité, qui font partie des outils de prise de conscience et d’émancipation collective. N’en déplaise à certains calomniateurs, il ne s’agit pas de prôner la séparation permanente, mais bien de construire un rapport de forces contre les discriminations, comme le rappelle Sud-éducation3 : « la non-mixité choisie et temporaire est une stratégie de résistance politique à des dominations structurelles telles que le racisme ou le sexisme ».
Une offensive réactionnaire
Au cours des derniers jours, nous avons pu voir :

- Un ex-Premier ministre et toujours député (Manuel Valls) expliquer à El Pais : « Surgissent dans nos sociétés, par exemple dans la société française, le problème de l'islam, des musulmans. Tout cela nous interroge sur ce que nous sommes. »4
- Un ex-ministre de l'Éducation nationale (Luc Ferry), déclarer sur BFM-TV : « Si on supprimait les 15% de quartiers pourris qu'il y a en France, avec des établissements dans lesquels il y a 98 nationalités et où on n'arrive pas à faire cours, et bien nous serions classés numéro 1 dans Pisa ! »5
- Un académicien, animant une émission hebdomadaire sur France culture, radio de service public (Alain Finkielkraut), expliquer au Figaro : « L’un des objectifs de la campagne #balancetonporc était de noyer le poisson de l’islam. »6
Le gouvernement – en général – et Jean-Michel Blanquer – en particulier – s’en sont-ils émus et inquiétés ? Non. Mais le ministre de l’Éducation nationale a en revanche cru bon de dénoncer SUD-éducation 93 en affirmant « qu’en fait ils véhiculent évidemment un racisme »
Ainsi, dans une parfaite inversion des rôles, ce sont celles et ceux qui luttent concrètement contre le racisme qui se retrouvent sur le banc des accusés, tandis que les racistes authentiques – et ceux qui, par leurs silences complices, les appuient – jouent le rôle de petits procureurs. Jean-Michel Blanquer tente-t-il de faire oublier qu'il appartient à un gouvernement qui organise la chasse aux migrantEs, refuse de régulariser les sans-papiers, couvre les violences policières racistes dans les quartiers populaires et mène à l'étranger une politique néocoloniale digne de ses prédécesseurs ? 
Nous ne sommes pas dupes de cette offensive grossière et nous continuerons d’être au côté des antiracistes authentiques, contre les tartuffes qui instrumentalisent les questions de discriminations pour faire progresser leurs idées réactionnaires et tenter de faire taire la critique et la contestation. Nous continuerons ainsi de dénoncer le racisme d’État dans toutes ses dimensions, y compris ses manifestations dans l’Éducation nationale, n’en déplaise à un Jean-Michel Blanquer dont les gesticulations hypocrites ressemblent à s’y méprendre à un aveu de culpabilité.

Julien Salingue