Presse & blogs

Lecteur de flux musclé avec des articles complets dedans.

❯ Flux Isérois
Mouvements

Tue, 16 Oct 2018 18:46:46 +0000

Yeiwene Yeiwene. Construction et Révolution de Kanaky Nouvelle-Calédonie

A propose de Hamid Mokaddem, Yeiwene Yeiwene. Construction et Révolution de KANAKY [Nouvelle-Calédonie], Nouméa / Marseille, Expressions / La courte échelle / Transit, 2017

Située à plus de 15000 km de l’Europe, la Nouvelle-Calédonie est devenue colonie française en 1853. L’archipel était peuplé depuis des millénaires par des populations d’origine austronésienne, qui ont été ravagées par les effets d’une colonisation de peuplement : un déclin démographique comparable au génocide, une ségrégation spatiale et raciale, des spoliations foncières dramatiques notamment sur l’île principale de Grande Terre. L’accès de la population indigène à la citoyenneté française, après la Seconde guerre mondiale, n’a pas été suffisant pour sortir d’une situation de marginalité dans laquelle les Kanak ont été maintenu.es à travers une politique d’encouragement de l’immigration visant à leur minoration démographique.

Suite aux revendications d’indépendance des années 1970, des confrontations violentes ont opposées les Kanak et la communauté dite « Européenne », majoritairement anti-indépendantiste. Les accords de Matignons signés en 1988 sont parvenus à apaiser les tensions en reconnaissant la légitimité des revendications kanak et en établissant les conditions pour un nouvel équilibre administratif et économique. En 1998 le questionnement sur l’indépendance a été repoussé encore avec l’accord de Nouméa, qui règle un processus de décolonisation négociée et toujours en cours, dont le moteur est un transfert évolutif de souveraineté partagée. C’est dans le cadre de cet accord qu’un corp électoral spécifique se prononcera sur l’accès à la pleine souveraineté et sur l’avenir de Kanaky-Nouvelle-Calédonie lors du référendum d’autodétermination qui se déroulera le 4 novembre prochain.

A l’aube de la consultation d’autodétermination, la compréhension de la situation, souvent opaque, assurément complexe et même paradoxale (les inégalités sociales et économiques ne cessent de se creuser depuis les accords de Matignon, au fur à mesure que le niveau de vie augmente), de Kanaky-Nouvelle-Calédonie peut s’appuyer sur des analyses précieuses, parmi lesquelles on compte « Yeiwene Yeiwene. Construction et Révolution de KANAKY [Nouvelle-Calédonie] », texte fascinant, écrit par Hamid Mokaddem.

Avec la publication de « ce petit livre » (p. 9), Mokaddem poursuit un « mouvement imbriquant recherches et actions participant au devenir souverain d’une île d’Océanie » (Mokaddem 2014a : 134). Professeur agrégé de philosophie à l’Institut de la Formation des Maîtres de la Nouvelle-Calédonie, anthropologue, écrivain et éditeur, Mokaddem vit, travaille et milite en Nouvelle-Calédonie depuis 1989. Il milite, d’abord, au sens de « militer pour une politique de la vérité » (ibidem : 126), comme l’éclairent aussi les épigraphes à son livre. La première est tirée de Michel Foucault, référence incontournable dans le travail de recherche de Mokaddem, et la dernière d’Apollinaire Anova, écrivain kanak dont la pensée a été redécouverte aussi grâce à l’œuvre de Mokaddem (2014b) et à son travail d’éditeur.

Publié fin 2017, ce texte propose d’étudier la trajectoire de Yeiwene Yeiwene, le leader indépendantiste kanak assassiné le 4 mai 1989 en même temps que Jean-Marie Tjibaou. L’étude se veut « sommaire » (p. 11) mais pas par manque de rigueur, puisqu’elle s’appuie sur des archives et des entretiens. Il s’agit plutôt de provoquer la (ré)action et de susciter la relève d’autres études en montrant que Yeiwene Yeiwene, peu connu hors de Kanaky, fut un homme politique majeur, au même titre que Jean-Marie Tjibaou et Éloi Machoro, les deux leaders charismatiques qui se partagent l’imaginaire de la Nouvelle-Calédonie. Comme il l’a déjà fait dans ses écrits précédents à propos de ces derniers (Mokaddem 2005, 2013), Mokaddem replace la trajectoire personnelle de l’homme politique dans la trajectoire nationale du peuple kanak. La notion de « trajectoire », récurrente dans l’œuvre de Mokaddem, relève d’une philosophie de l’histoire qui embrasse le devenir. Or, le devenir n’est pas le temps neutre de l’avenir. Il nécessite un sujet : un sujet en devenir. Cela revient non seulement à montrer le rôle de Yeiwene Yeiwene dans la révolution de Kanaky, mais aussi à « comprendre à partir de lui la construction de la souveraineté de Kanaky-Nouvelle-Calédonie » (p. 12), comme l’indiquent le titre et le sous-titre du livre.

L’analyse des trajectoires des acteurs et des actrices politiques kanak de l’envergure de Yeiwene est un outil puissant pour éclairer le « point obscur [que sont] les jeux d’articulation entre révolution et construction d’une société en train d’avenir », celle d’un peuple kanak recouvrant sa souveraineté (p. 58). Par cette articulation une autre vient ainsi se déplier : l’articulation entre universel et singulier. La trajectoire de Yeiwene Yeiwene nous emmène à travers le temps, entre passé et avenir, entre histoire et destinée, et à travers l’espace, entre points géopolitiques précis dans les pays Kanak et interdépendances planétaires. Il s’agit d’une trajectoire qui relie des modèles politiques nés à partir de l’histoire sociale et de la culture Kanak, créatifs et novateurs, tout en mobilisant des références et des valeurs partagées et à partager avec d’autres peuples et dans d’autres contextes.

Le parcours de Yeiwene est décrit en cinq mouvements. La première section (Des Foulards rouges à l’Union calédonienne) montre la complexité des rapports sociaux à partir desquels Yeiwene Yeiwene a construit sa carrière politique. De sa militance initiale pour le groupe révolutionnaire indépendantiste des Foulards rouges, créé après Mai 68 en France, à l’adhésion à l’Union calédonienne (UC), principal parti autonomiste jusqu’à la fin des années 1970, Mokaddem relie le parcours politique de Yeiwene aux structures sociales du pays kanak. Par son engagement dans l’UC, il suit le modèle du père et du grand-frère. L’évolution politique du jeune Yeiwene est alors orientée par les appartenances claniques. La concurrence entre chefferies administratives explique les compétitions locales entre partis politiques. Quant aux orientations religieuses, elles éclairent certaines différences entre la trajectoire de Yeiwene et des autres militants protestants et celles des leaders indépendantistes formés aux séminaires catholiques, comme Jean-Marie Tjibaou. Le travail de postier permet à Yeiwene de multiplier ses réseaux politiques et d’accroître ses relations en dehors de l’île natale de Maré. En 1977 il entame une carrière politique professionnelle : il est désigné vice-président de l’UC et sa candidature à l’Assemblée territoriale est soutenue par les gens d’Ouvéa.

Dans la deuxième section le parcours personnel de l’homme politique est confronté à la trajectoire nationale du peuple kanak (Une trajectoire nationale : révolution et construction de Kanaky. 1977-1989). L’UC, de parti autonomiste calédonien, devient un parti indépendantiste et Yeiwene devient l’un des principaux protagonistes de la scène politique en Nouvelle-Calédonie, marquée par les épisodes insurrectionnels des années 1980. En 1979 il est nommé porte-parole du Front Indépendantiste (FI), la première coalition des mouvements nationalistes, à l’Assemblée territoriale. Dans plusieurs passages de son texte qui font preuve d’une forte originalité, Mokaddem montre que le compagnonnage politique de Yeiwene Yeiwene avec Jean-Marie Tjibaou et Éloi Machoro correspond aux alliances entre différentes régions de Kanaky, qui ont vécu différentes histoires coloniales. Les Iles Loyauté, d’où Yeiwene est originaire, n’ont pas connu les spoliations foncières de la Grande Terre. L’alliance politique continue quand le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) se substitue au FI en 1984. Sa force unificatrice, au-delà des différentes histoires et des divisions internes au peuple Kanak, participe pleinement à la construction de Kanaky et ne cesse pas d’œuvrer après la mort des trois leaders.

La troisième partie du livre (Variations, bifurcations, oscillations des trajectoires entre les deux septennats : giscardisme (1974-1981) et mitterrandisme (1981-1988)) reconstruit la montée en puissance du nationalisme kanak, qui s’accentue pendant le premier septennat du mitterrandisme, notamment dans la période dite des « Evénements ». Par l’analyse de l’œuvre de Yeiwene, Mokaddem suggère « les jeux des interférences » (p. 38) entre les interdépendances coutumières, les alliances et les segmentations des partis indépendantistes, les rapports de forces avec le gouvernement français et les ramifications de ces rapports dans les pouvoirs conservateurs locaux et sur la scène internationale. Cette période est aussi celle de la création des premières institutions politiques décentralisées, les régions « Pisani-Fabius ». Mises en place en 1985 et remplacées en 1988, d’abord par de nouvelles régions et, après les accords de Matignon, par les actuelles Provinces, trois des quatre régions sont gérées par les représentants nationalistes du peuple Kanak. Jean-Marie Tjibaou est président de la région Nord, Léopold Jorédié, successeur d’Eloi Machoro, tué par le GIGN, est désigné président de la région Centre et Yeiwene président de la région Iles. L’action de révolution et construction de Kanaky continue sur le plan du gouvernement des institutions politiques. Yeiwene « exerce la gouvernementalité à partir des bases matérielles » (p. 41) en contribuant à la construction économique de la souveraineté. Par la redistribution des pouvoirs dans des secteurs stratégiques pour les Iles Loyauté, comme la mobilité et les communications, il pose les fondations d’un nouvel équilibre : les réseaux des transports interinsulaires sont redessinés et des nouvelles infrastructures de communication sont mises en place. Yeiwene mise sur la formation, notamment la formation de cadres Kanak, qui représente un des piliers du « rééquilibrage » social et économique, maître-mot de Kanaky-Nouvelle-Calédonie depuis les accords de Matignon-Oudinot.

Dans la quatrième partie, Du régime de cohabitation Mitterrand-Chirac, « retour à la case départ » (1987), au « grand trou noir » (1989), les trajectoires personnelles et nationale deviennent dramatiques. Mokaddem dénonce de façon très claire les responsabilités de la France, puissance administrante, dans l’escalade meurtrière en Nouvelle-Calédonie entre 1987 et 1989, qui se conclut avec l’assassinat de Jean-Marie Tjibaou et de Yeiwene Yeiwene. Entre 1986 et 1988 la France mène une politique de « recolonisation » (p. 45) à travers la redéfinition des régions, le redécoupage des circonscriptions électorales, la redistribution des finances publiques en faveur des régions gérées par les anti-indépendantistes. Les programmes économiques des régions « Pisani-Fabius » sont anéantis. Yeiwene Yeiwene marche au-devant des nombreuses manifestations, mais les actions pacifiques menées par les militants indépendantistes sont souvent réprimées avec violence par les forces de l’ordre. Le FLNKS est considéré comme un groupe de terroristes et cesse d’être reconnu comme interlocuteur politique. Une mobilisation massive des militaires dans l’intérieur de la Grande Terre et dans les autres îles transforme l’archipel en une zone de guerre « interne ». Cette guerre interne atteint son sommet avec la prise d’otage à la gendarmerie de Fayaoué (Ouvéa) par un commando du FLNKS, à laquelle la France répond par l’« Opération Victor » et l’assaut de la grotte de Gossanah par l’élite de l’armée, le 5 mai 1988. Un an après, lors des cérémonies de commémoration des dix-neuf militants tués pendant l’assaut, Yeiwene Yeiwene et Jean-Marie Tjibaou sont assassinés par un militant indépendantiste mécontent de la signature des accords de Matignon.

La cinquième section du livre nous offre un Retour sur la personnalité de Yéyé. Yeiwene Yeiwene retrouve sa place à côté de Jean-Marie Tjibaou et Éloi Machoro dans le panthéon politique kanak. En Kanaky-Nouvelle-Calédonie, encore aujourd’hui, il suffit de prononcer le prénom de ces trois leaders pour les évoquer. Mokaddem estime que Tjibaou et Machoro sont projetés sur la scène internationale quand Yeiwene Yeiwene est un homme politique de terrain, « un pragmatique » (p. 52) et « un acteur soucieux de la pratique » (p. 53). Chez Tjibaou ce sont les discours et les mots qui demeurent remarquables, chez Machoro ce sont les gestes et l’image, chez Yeiwene « l’art politique de gouverner les hommes et d’administrer les choses » (p. 53). Les trois complètent leurs actions aux croisements des contraintes régionales, nationales et internationales. Pour décrire leur relation de complétude, Mokaddem évoque plusieurs métaphores issues de la culture kanak et à partir desquelles les discours cérémoniels, en français et dans les langues kanak, sont tressés. L’image de la Grande Case notamment renvoie à l’architecture politique du Pays à laquelle chacun a contribué. La pirogue à balancier représente par contre la complémentarité entre Yeiwene et Tjibaou. Caractéristique des migrations austronésiennes, elle symbolise les chemins maritimes reliant différentes régions, mais aussi la dualité nécessaire à la stabilité : « Yéyé c’est le balancier de la pirogue » (p. 55).

Les annexes qui accompagnent ce texte sont précieuses. On y trouve, entre autres, la transcription de la dernière interview de Yeiwene Yeiwene, enregistrée quelques heures avant sa mort, et une chronologie succincte qui couvre les deux décennies entre 1969 et 1989.

Bibliographie

Ataba, Apollinaire Anova, 2005, Calédonie d’hier, Calédonie d’aujourd’hui, Calédonie de demain, Nouméa, Expressions – Mairie de Moindou (éd. or. 1965, Histoire et Psychologie des Mélanésiens)

Mokaddem Hamid, 2005, Ce souffle venu des ancêtres… L’œuvre politique de Jean-Marie Tjibaou (1936-1989), Nouméa, Expressions

Mokaddem Hamid, 2013, « Éloi Machoro (1946-1985). Recherche d’anthropologie politique sur une trajectoire », Journal de la Société des Océanistes, 136-137, pp. 181-193

Mokaddem Hamid, 2014a, Comment devient-on anthropologue ? Considérations sur quelques recherches de terrains en Nouvelle-Calédonie, Véronique Fillol et Pierre-Yves Le Meur (éds.), Terrains océaniens : enjeux et méthodes, Actes du 24e colloque CORAIL 2012, Paris, L’Harmattan, pp. 117-137

Mokaddem Hamid, 2014b, Apollinaire Anova. Une conception kanake du monde et de l’histoire (1929-1966), Nouméa-Marseille, Expressions – La courte échelle –Transit

Olivier

Tue, 16 Oct 2018 18:46:46 +0000

Masculinités, travail et classes populaires

En mai dernier sortait le troisième livre d’Edouard Louis, Qui a tué mon père. À travers un récit adressé à son père se dévoile en filigrane une réflexion sur la construction et l’image de la virilité au sein de la société et, en particulier, au sein des classes populaires. L’étude critique des masculinités est aujourd’hui indispensable pour comprendre les enjeux de distinction entre classes sociales. Prendre pour entrée le monde du travail est un des canaux privilégiés pour analyser ces enjeux.

« La masculinité – ne pas se conduire comme une fille, ne pas être un pédé –, ce que ça voulait dire, c’était sortir de l’école le plus vite possible pour prouver sa force aux autres, le plus tôt possible pour montrer son insoumission, et donc, j’en déduis, construire sa masculinité », peut-on lire à la page 34 du livre. Dans l’émission de radio Nova « Dans le genre », Edouard Louis revient sur ce passage et nous parle de son rapport au masculin, mais surtout du parcours de son père et en particulier de l’obsession de ce dernier pour affirmer sa masculinité, virile et corporelle. Les origines populaires de son père sont, selon l’auteur, déterminantes pour comprendre son rapport au genre masculin. Face à l’impuissance sociale, à l’absence de capitaux, elle serait un rempart, le dernier sursaut de ceux pour qui « l’honneur est la dernière richesse du pauvre », comme le dit Camus[1]. Plusieurs études sociologiques ou historiques ont en effet souligné combien la conformité à un idéal viril constitue un enjeu identitaire particulièrement important chez les individus issus des milieux populaires. Et, de fait, force est de constater que dans la littérature scientifique sur le monde ouvrier et/ou les classes populaires, le lien est systématiquement établi entre les hommes et la virilité. Ce lien peut être compris comme une stratégie de défense mais aussi comme la démonstration de force et d’endurance de populations faiblement dotées en capitaux économiques ou culturels. La virilité est alors quelque chose que l’on possède, comme un attribut. On « en a » plus ou moins. Associée aux figures du sportif, du criminel, du fasciste, du militaire, de l’aventurier, de l’ouvrier comme le suggèrent les trois tomes de l’Histoire de la virilité[2], celle-ci s’incarne dans la mise en scène d’une masculinité visible, exacerbée et corporelle.

Le corps de son père, c’est précisément ce qu’Edouard Louis interroge dans l’ouvrage, à la fois outil de travail et force productive, rapidement détruit par les conditions de vie qui l’ont souvent malmené. « L’histoire de ton corps accuse l’histoire politique », résume la quatrième de couverture. Éprouvé par des politiques néo-libérales qui accélèrent continuellement la productivité et encouragent la prise de risques, le corps de son père s’abîme, s’use, se détruit lentement avant de se casser pour de bon. Loin d’être un cas isolé, cette histoire interroge plus largement les politiques actuelles qui vantent l’école et le travail comme vecteur d’émancipation tout en sapant les moyens d’y arriver pour les classes populaires. Parcousup en est aujourd’hui un exemple flagrant[3]. Mais revenons aux masculinités. Si l’étude critique des masculinités est un domaine de recherches dont l’arrivée en France est relativement récente mais néanmoins documenté, elle est malheureusement peu explorée dans le champ du travail. Pourtant, le monde du travail est fondamental pour comprendre comment les normes de genre se (re)produisent et se transforment.

Le travail comme vecteur de (dé)construction des masculinités

Prenons un exemple concret, celui d’un secteur en pleine croissance composé à 80% d’ouvriers : le secteur logistique, dont les entrepôts peuplent le bord de nos routes. Face caché des supermarchés et du e-commerce, il est non seulement un des domaines d’activité les moins féminisés du secteur tertiaire mais, fait inédit, il est aussi un des seuls secteurs à voir ses effectifs féminins décroître sur les postes peu ou pas qualifiés. Les politiques d’égalité professionnelle n’y font rien : les conditions de travail, la pathogénicité des emplois, l’augmentation des cadences et la suppression des emplois « de bureau » ferment ces espaces aux femmes[4]. Dans ce sens, c’est bien l’organisation du travail qui encourage une culture ouvrière masculine valorisant la force (physique ou mentale) et l’engagement des corps. Conséquence : les cadences productives participent à produire un stigmate viriliste qui se retourne contre les ouvriers eux-mêmes. Si le travail façonne la masculinité, il est aussi le biais par lequel elle enferme les hommes dans une certaine identité de classe et/ou de genre. Les enquêtes ethnographiques montrent en effet que quand ce ne sont pas les réorganisations du travail qui dé-féminisent les effectifs, les hommes adoptent un réflexe d’entre-soi masculin, autrement dit une stratégie défensive comme l’appellent les psychodynamiciens du travail. Ce mécanisme serait une manière de conserver une identité positive par le fait de « faire un travail d’hommes », une forme de résistance et de protection face à la précarisation des conditions de travail. Les secteurs du transport[5], de la police[6], du bâtiment[7], par exemple, sont largement documentés sur le sujet, de même que les effets du chômage et de l’instabilité des trajectoires professionnelles sur la construction des masculinités[8].

Entrepôts Transfrilog

Ces constats nous amènent à l’idée que la virilité des classes populaires est une construction sociale qui résonne avec force dans le monde du travail. En effet, la virilité, entendue comme un idéal de performance, d’autorité, de dépassement de soi et d’endurance qui trouve son expression à travers des démonstrations corporelles et/ou verbales[9], semble s’accorder à merveille avec un environnement économique et social violent. Le lien avec la supposée brutalité des ouvriers est ainsi aisément établi. Pourtant, d’une part, la « culture virile » s’exerce sur tous (et toutes), notamment dans les classes dominantes, mais dans des formes, des expressions et au travers de leviers de valorisation différents. Les qualités viriles jugées comme négatives au sein des classes populaires sont en effet généralement valorisées au sein des classes dominantes (être fort, performant, énergique, courageux) comme ne manquent pas de le rappeler un certain nombre d’études sur les politiciens[10], les cadres dans l’industrie[11]  ou les consultants[12]. D’autre part, loin des clichés médiatiques sur les pratiques virilistes des classes populaires, les enquêtes de terrain dans le secteur logistique démontrent une appropriation très différenciée d’un idéal viril, révélant les nuances de masculinités plurielles et parfois contradictoires des travailleurs d’un même secteur ou d’une même classe sociale. Ce constat marque l’intérêt de dé-essentialiser les concepts relatifs à l’étude des hommes (autrement dit de ne pas confondre la masculinité avec la virilité), en particulier au sein des classes populaires.

Faire évoluer l’image des masculinités populaires

À tort ou à raison, certains reprochent à Edouard Louis de participer à la stigmatisation des classes populaires en évoquant l’homophobie, le sexisme et le virilisme au détriment du caractère bon vivant et de la solidarité propre aux classes populaires. Edouard Louis précise dans l’émission de Nova que la masculinité des classes populaires se construirait « contre » : contre la culture, contre les femmes, contre l’homosexualité. En effet, « féminité » et « masculinité » ne sont ni égaux, ni symétriques car ils relèvent de rapports de hiérarchie et de domination. Mais si on ne peut nier que des pratiques sexistes, virilistes et homophobes existent au sein des classes populaires, on adoptera ici une perspective plus générale et légèrement décalée pour souligner deux idées. La première est que ces pratiques d’exclusion sont loin d’être l’apanage des classes populaires (les individus qui ont peuplé les cortèges de « La Manif pour tous » seraient un bon contre-exemple à ce sujet), la seconde est que s’y attarder masque des rapports plus ambivalents de certains hommes (et femmes) à la virilité. En effet, les comportements dits « à risques » ne doivent pas éclipser des pratiques non négligeables de préservation de soi de la part des ouvriers. Dans les entrepôts logistiques dont on a tant vanté la modernité, le fantasme d’un progrès technologique qui aurait soulagé les corps n’existe en réalité que très peu : il faut toujours des bras pour porter les colis, des jambes pour parcourir en vitesse les quais de chargement, des épaules pour tirer des rolls. Toute une vie de labeur dans ces conditions n’est possible qu’au prix de pratiques de prévention, notamment de la part des ouvriers eux-mêmes. Les enquêtes montrent ainsi que certains ouvriers développent une masculinité qui met à distance les pratiques virilistes (conduites d’excès et de dépenses) et qui est par ailleurs plus ouverte à l’égalité des sexes. Les discours égalitaristes ne remettent pas nécessairement en question des pratiques sexistes, ils ne font pas nécessairement disparaître non plus un idéal viril[13], mais ils révèlent quand même qu’un certain nombre d’hommes (notamment des jeunes hommes) insistent moins que d’autres (notamment les anciens) sur la différenciation sexuée des métiers. La respectabilité gagnée par ce rapport renouvelé à la virilité est ce qui leur permet, en partie, de se distinguer de la frange la plus précaire des classes populaires. Cela nous engage donc à adopter une image renouvelée des masculinités populaires (masculinités plurielles, donc, puisqu’il existe sur ce point des fractions), loin des clichés virilistes[14].

Le virilisme et le sexisme ne sont pas exclusifs d’une classe sociale, et toutes les masculinités ne sont pas viriles. Leur pluralité est précisément ce qui les rend riche à étudier. C’est là tout l’intérêt de l’étude critique des masculinités dont l’arrivé en France a pris un tournant avec la parution de Masculinités, Enjeux sociaux de l’hégémonie[15]. Le concept de « masculinité hégémonique » (une masculinité culturellement dominante) permet d’« analyser les processus de hiérarchisation, de normalisation et de marginalisation des masculinités, par lesquels certaines catégories d’hommes imposent, à travers un travail sur eux-mêmes et sur les autres, leur domination aux femmes, mais également à d’autres catégories d’hommes. »[16] Aussi, loin d’être unifiées, les masculinités des classes populaires sont fragmentées et hiérarchisées autour d’un rapport différent au travail, à la virilité et au féminin. Mais les masculinités se fabriquent aussi à coup d’images et de stigmates, en particulier au sein des classes populaires dont le rapport au genre masculin s’accompagne d’une mythologie et d’images bien souvent héritées du monde ouvrier où le corps joue un rôle central. Il est en effet tentant pour les médias et de manière générale pour les dominants, dont la parole est diffusée et/ou écoutée, de se focaliser sur des masculinités un peu exceptionnelles, de celles qui sont visibles au premier coup d’œil par la brutalité à laquelle elles renvoient (dans l’armée, le rap, le sport, etc.). Ceci est particulièrement vrai pour les hommes racisés dont la masculinité est généralement associée à un ensemble de stéréotypes liés à la virilité et au sexisme[17].

Or on peut supposer qu’une culture néo-libérale qui encourage la compétition encourage également les jeux de pouvoir entre différentes formes de masculinités. Ces masculinités marginalisés sont donc de celles que l’on stigmatise en priorité, la valorisation d’une forme de masculinité ne pouvant se construire (et se comprendre) sans la critique des autres. Pour autant, une masculinité plus « légitime » (autrement dit qui serait plus « moderne » parce qu’elle serait plus « inclusive ») n’en flirte pas moins avec des processus de domination. C’est le constat qu’avait déjà établi en 1993 François de Singly dans son article « Les habits neufs de la domination masculine »[18]. Si son analyse reste aujourd’hui pertinente, c’est bien parce que les formes de la domination masculine se renouvellent sans cesse, prennent parfois des tournures différentes, plus difficiles à détecter et, pour cette raison, indispensable à mettre en lumière.

[1] A. CAMUS, Les Justes, 1952.

[2] A. CORBIN, JJ. COURTINE, G. VIGARELLO, Histoire de la virilité. La virilité en crise ? Le XXe et XXIe siècle, Paris, Seuil, 2015 [2011].

[3] http://www.liberation.fr/debats/2018/04/17/parcoursup-ne-reproduit-pas-les-inegalites-sociales-il-les-aggrave_1644010

[4] Voir notamment à ce sujet les travaux du Groupe Logistique en lutte de la « plateforme d’enquêtes militantes » : http://www.platenqmil.com/blog/category/enquetes-et-interventions et l’article : C. Benvegnù et D. Gaborieau. « Produire le flux. L’entrepôt comme prolongement d’un monde industriel sous une forme logistique », Savoir/Agir, vol. 39, no. 1, p. 66-72, 2017.

[5] J. ALIMAHOMED-WILSON, « Men along the shore: Working class masculinities in crisis », Nordic Journal for Masculinity Studies, Vol. 6, n°1, p. 22-44, 2011.

[6] G. PRUVOST, Profession : policer. Sexe : féminin, Paris, Maison des Sciences de l’Homme, 2005.

[7] S. GALLIOZ, Stéphanie, « Force physique et féminisation des métiers du bâtiment », Travail, genre et sociétés, Vol. 16, n°2, p. 97-114, 2006.

[8] B. COQUARD, « Faire partie de la bande. Le groupe d’amis comme instance de légitimation d’une masculinité populaire et rurale », Genèses, vol. 111, n° 2, 2018, p. 50-69 ; N. RENAHY, 2005, Les gars du coin. Enquête sur une jeunesse rurale, Paris, La Découverte ; S. POCHIC, Sophie, Les cadres à l’épreuve de l’employabilité. Le chômage des cadres dans les années 1990 en France, Thèse de doctorat en Sociologie, Université d’Aix-Marseille II, 2001.

[9] H. RIVOAL, Les hommes en bleu. Une ethnographie des masculinités dans une grande entreprise de distribution, thèse de doctorat en sociologie, Université Paris VIII, 2018.

[10] C. ACHIN, E. DORLIN, « Nicolas Sarkozy ou la masculinité mascarade du Président », Raisons politiques, n°31, p. 19-45, 2008.

[11] C. GUILLAUME, S. POCHIC, « La fabrication organisationnelle des dirigeants », Travail, genre et sociétés, n°1, p. 79-103, 2007.

[12] I.. BONI-LE GOFF, Le sexe de l’expert. Régimes de genre et dynamiques des inégalités dans l’espace du conseil en management, Thèse de doctorat en sociologie, Paris, EHESS, 2013.

[13] Olivier Schwartz montre notamment comment chez les conducteurs de bus la force mentale et le contrôle des émotions se substitue à la force physique dans la construction d’une identité professionnelle valorisante. O. SCHWARTZ, 2010, « Faut avoir une force mentale » in DE SINGLY François & al. (dir.), Nouveau manuel de sociologie, Paris, Armand Colin, p.205-213.

[14] Voir à ce sujet les articles du numéro 64 de la revue Genèses paru en 2006, « Genre et classes populaires », coordonné par Christelle Hamel et Johanna Siméant dont l’ambition est précisément de « dépasser les imaginaires teintés d’essentialisme véhiculés sur la masculinité et la féminité dans les classes populaires ».

[15] R. CONNELL, Masculinités. Enjeux sociaux de l’hégémonie, Paris, Éditions Amsterdam, 2014. Édition établie par Meoïn Hagège et Arthur Vuattoux ; Traduit de l’anglais par Claire Richard, Clémence Garrot, Florian Vörös, Marion Duval et Maxime Cervulle; Postface d’Éric Fassin.

[16] M. GOURARIER, G. REBUCINI, F. VÖRÖS, « Masculinités, colonialité et néo-libéralisme. Entretien avec Raewyn Connell » [en ligne], Revue Contretemps, 2013.

[17] C. HAMEL, 2005, « De la racialisation du sexisme au sexisme identitaire », Migrations Société, Vol.17, n°99-100

[18] F. SINGLY (de), 1993, « Les habits neufs de la domination masculine », Esprit, n°196, p. 58-61.

Olivier

Tue, 16 Oct 2018 18:46:46 +0000

Henry Spira et le droit animal, un parcours militant riche en enseignements

Les bons livres qui peuvent servir de manuel à ceux qui veulent changer le monde sont rares. Clairement, Théorie du tube de dentifrice, du philosophe antispéciste Peter Singer, à sa place sur les rayons, aux côtés des livres de Saül Alinsky ou de Gene Sharp. Cette biographie du militant pour les droits des animaux, Henry Spira (1927-1998), est riche de conseils méthodologiques pour gagner des victoires sociales et écologistes11.

Cette biographie est intéressante à plusieurs titres. Tout d’abord c’est une bonne histoire, illustrée par de nombreux exemples de campagnes militantes antispécistes. Si l’absence de distance critique n’en fait pas un ouvrage scientifique, le regard très bienveillant que porte l’auteur, Peter Singer, sur son ami Henry Spira (1927-1998) à l’avantage d’offrir un récit cohérent et stimulant.

Le livre permet aussi de comprendre ce qui motive les militants des droits des animaux. En l’occurrence, le programme d’Henry Spira est simple et sans détour : végétarisme, fin de l’expérimentation animale, élimination de tout vêtement et produit issus de peaux d’animaux, abolition des « sports » comme la chasse au cerf et le tir au canard, bannissement de la pêche, etc. Très concrètement, sa position est que les animaux ressentent la douleur, et qu’aujourd’hui la somme de douleur que font vivre les humains aux animaux est extraordinairement importante et insupportable.

La dernière grande qualité de l’ouvrage, et c’est ce qui nous intéressera ici, tient à ce qu’il offre une stratégie claire et documentée pour le mouvement social. On ressort du livre avec un ensemble de préconisations et de conseils pour gagner des luttes sociales et écologistes.

Largement inspiré du mouvement des droits civiques, ou encore du mouvement féministe américain, Henry Spira a une pratique militante “pragmatique”, dont la caractéristique principale est la recherche de victoires directes et concrètes. En France, on pourrait classer dans cette tradition, des associations comme Droit au Logement et Jeudi Noir qui, s’ils se fixent comme horizon la transformation du système, gagnent concrètement rapidement de quoi loger des mal-logés en réquisitionnant des bâtiments vides ou en négociant des relogements. Dans un style plus alynskien, l’Alliance Citoyenne ou le ReAct se réclament quant à eux ouvertement de ce “pragmatisme”, cherchent à gagner de petite victoire, à créer une dynamique pour en gagner de plus grosses.

Garder les pieds sur terre et éviter la bureaucratisation

Avant d’être militant antispéciste, Henry Spira est passé par le mouvement kibboutzime dans les années 1940, puis par le syndicalisme et le trotskysme. De ces expériences militantes, il tire plusieurs enseignements.

Le premier est qu’il ne faut pas se désynchroniser de la réalité. Alors que le livre de Trotsky, la “Révolution permanente”, souligne la nécessité d’avoir les pieds sur terre, Henry Spira reproche au mouvement trotskiste étatsunien d’être complètement hors-sol : “si vous n’étiez pas trotskiste vous-même, vous aviez peine à comprendre de quoi ils parlaient.” Il leur reprochait d’être enfermés dans des principes abstraits de “justice” ou de “vérité” qui les empêchaient de penser le monde réel.

A cette première critique, il ajoute celle de la bureaucratisation : lorsque l’organisation devient une fin en soi : “le plus important pour ces gens était de savoir s’ils allaient réussir un jour à intégrer le comité politique de l’organisation, ou même le comité national.

De la nécessité de gagner et de bien choisir sa cible

Quand, au début des années 1970, il commence à s’intéresser à la défense des animaux, les associations anti-vivisection étaient tombées dans les mêmes travers, se complaisant dans une stratégie de dénonciation (souvent assez gore), et ayant tendance à demander des dons davantage pour faire vivre leurs organisations que pour gagner des droits aux animaux.

Et, alors que le mouvement de défense des droits des animaux avait déjà plus d’un siècle, aucune avancée n’avait été enregistrée. Le mouvement était aussi en mal de succès, qui pourraient ensuite servir de tremplin vers des luttes plus larges et des victoires plus importantes.

Henry Spira a conscience de l’absolue nécessité d’une victoire, quelle qu’elle soit, pour faire avancer sa cause. Pour commencer, il va chercher la cible idéale. Ce sera le muséum d’Histoire naturel de New York et son laboratoire de recherche où se déroulent, depuis plusieurs années, des études sur le comportement sexuel des chats mutilés. Le scientifique en charge de cette étude estropie ainsi plusieurs dizaines de chats chaque année.

Pour Henry Spira, tous les animaux sont des créatures sensibles capables de ressentir la douleur. Mais s’il fait le choix de s’attaquer au muséum, c’est qu’il sait qu’il sera plus facile de convaincre les citoyens de manifester contre des expériences sur des animaux dont ils se sentent proches, comme les chats, plutôt que sur des rats ou des hamsters. Les chiens et les chats étant de loin les animaux de compagnie les plus populaires, les expériences dont ils sont les cobayes constituent une cible idéale.

Le choix est d’autant plus pertinent que les expériences concernent le comportement sexuel des chats. Elles ne servent pas à trouver un remède à une maladie grave : les chercheurs vont avoir du mal à expliquer en quoi leurs recherches sur le comportement sexuel des chats seraient d’une quelconque valeur pour la société. D’autant plus que ces expériences sont clairement éprouvantes pour les chats : les cobayes subissent diverses mutilations afin que les chercheurs puissent observer les effets de la suppression de leurs sens sur leur comportement sexuel.

A ces deux éléments déterminants, s’ajoute le fait que le muséum est situé à New York : une ville capable de fournir de nombreux manifestant, qui est aussi le siège de grands médias ; ce qui facilitera la couverture médiatique des évènements. Qui plus est, cette institution est financée par de l’argent public, or : “personne ne souhaite que l’argent du contribuable soit gaspillé ou mal employé”. Cela rend la cible choisie particulièrement vulnérable. Autre point : en tant qu’organisme public, le Muséum est soumis au Freedom of Information Act : il est tenu de fournir sur demande des documents relatifs au financement des expériences.

Pour faire stopper ces expériences, Henry Spira va utiliser un répertoire d’actions relativement classiques : il va organiser des manifestations, publier des publicités chocs grâce aux dons récoltés, monter une coalition d’associations, inciter les citoyens à se plaindre auprès des décideurs publics, etc. Il va aussi mettre directement la pression sur le directeur, en diffusant des tracts auprès de ses voisins. Et il va gagner.

Identifier l’intérêt de l’adversaire et trouver un point de convergence avec les vôtres

Fort de cette expérience et de la popularité que lui a donné sa première campagne contre le muséum, il va s’attaquer à un plus gros morceau : plus intéressant pour nous en termes stratégiques.

Sa cible sera une entreprise de produits de beauté. Celle-ci teste ses produits sur des animaux, en l’occurrence des lapins blancs (un symbole de l’innocence), pour faire valider leurs cosmétiques par l’autorité de régulation. Le test “de Draize” utilisé est particulièrement douloureux pour les animaux.

On voit ici toute l’intelligence stratégique d’Henry Spira : la campagne qu’il va demander ne va pas demander à l’entreprise d’arrêter purement et simplement leurs tests sur les animaux. Cela serait contre-productif puisqu’il n’existe pas de substitut reconnu à ce test : l’entreprise répondrait qu’elle est contrainte par la loi. Alors, il va pousser l’entreprise à investir financièrement pour développer des alternatives à ces tests effectués sur les animaux, à trouver un substitut non animal. Henry Spira suit là une logique simple : identifier l’intérêt de l’adversaire, trouver un point de convergence avec les vôtres, et faire avancer les choses.

Cette stratégie va entraîner des conflits avec des nombreux militants du mouvement de défense des animaux. Pour eux, tout test pratiqué sur des animaux constitue une violation de leurs droits et devrait donc être interdit. Si Henry Spira poursuit un objectif aussi radical, il estime irréaliste  que cet objectif soit atteint dans un futur proche. Comme l’écrit Peter Singer : “Toute son expérience dans le mouvement des droits humains a appris à Henry que le changement arrive petit à petit, jamais avec une seule vague révolutionnaire. Si le refus d’accepter le moindre test animal ne fait pas advenir plus rapidement l’abolition des tests sur les animaux, pourquoi prendre cette position ?

Résultat, il va obtenir l’engagement financier de cette entreprise de cosmétique (celle-ci y gagne une image pro-animaux), ce qui lui permettra ensuite d’obtenir le soutien d’autres entreprises et de développer un programme de recherche. Quelques années plus tard, un substitut sera trouvé et reconnu. Moins cher que le test sur les animaux, il permettra de faire baisser énormément la violence faite aux animaux par les entreprises de cosmétique, mais aussi de pousser le secteur de l’industrie et de la chimie, peu sensible à une campagne médiatique et fortement pourvoyeur du test de Draize, à changer ses pratiques.

La ”méthode” Henry Spira

Henry Spira a décrit les méthodes qu’il a employées pour provoquer des changements : elle tient en dix points, qui semblent parfois évidents aux militants mais sont trop rarement suivis…

Premier point : essayez de comprendre l’état actuel de l’opinion publique et la direction dans laquelle vous pourriez l’emmener demain. Pour Henry Spira, il est nécessaire de rester ancré dans la réalité. “Trop de militants ne fréquentent que d’autres militants et s’imaginent que tout le monde pense comme eux. Ils se mettent à croire en leur propre propagande et perdent la notion de ce qu’une personne lambda peut penser. Ils ne savent plus ce qui est réalisable et ce qui relève du vœu pieux né de leur conviction profonde d’un besoin de changement.” Comme le disait Henry Spira, ceux qui veulent faire la révolution ont besoin d’un “détecteur de connerie qui tourne à plein régime.

Deuxième point: il faut choisir la cible en se basant sur sa vulnérabilité à l’opinion publique, l’intensité de la souffrance causée et les possibilités de changement. Troisième point: il faut se fixer des objectifs réalisables. Tout changement majeur advient par étapes. La sensibilisation ne suffit pas. Quatrième : il est nécessaire d’avoir des sources crédibles d’information et de documentation. Il ne faut rien présupposer, et ne jamais tromper les médias et les citoyens. C’est votre crédibilité qui est en jeu.

Cinquième point : c’est tentant, mais il ne faut pas diviser le monde entre les saints d’un côté et les pêcheurs de l’autre. Le monde n’est pas noir ou blanc. Lorsque Henry Spira veut obtenir un changement de la part de quelqu’un, d’un dirigeant par exemple, il se met à la place de cette personne et se demande “Si j’étais cette personne, qu’est-ce qui pourrait me faire changer de comportement ?” C’est basique, mais insulter ses adversaires de “connards sadiques” rendra difficile leur ralliement à votre cause. Comme le rappel l’auteur de la biographie, ne pas diviser le monde entre gentils et méchants n’est pas seulement une tactique judicieuse, c’est également la façon de penser d’Henry Spira. Comme il le dit lui-même : « Les gens peuvent changer. Autrefois, je mangeais des animaux et je ne me suis jamais considéré comme un cannibale. »

Sixième point. Rechercher le dialogue et essayer de travailler ensemble à résoudre des problèmes. Chaque problème a ses solutions : le meilleur moyen d’y parvenir est de rester réaliste. Henry Spira proposait toujours de discuter du problème avant de lancer une campagne. L’idée étant de montrer qu’il est une personne réfléchie, sérieuse, prête à trouver des solutions acceptables. Par exemple, lors de la campagne contre le test de Draize, Henry Spira a toujours insisté sur le fait que les méthodes de test in vitro offraient la possibilité de garantir la sécurité de nouveaux produits de façon plus rapide, moins coûteuse, plus fiable et plus élégante. En quittant le terrain de la morale et de l’éthique, en parlant au portefeuille, il pouvait ainsi rallier le camp d’en face à sa cause.

Septième point. Si la cible ne réagit pas, il faut être prêt à la confrontation : organiser une campagne de sensibilisation graduelle pour mettre votre adversaire sur la défensive. Par exemple, La campagne du muséum a commencé avec un article dans un journal local, puis elle s’est poursuivie par des manifestations, avant de finalement s’étendre aux médias nationaux. La campagne contre l’entreprise de cosmétique a été rendue publique avec une publicité théâtrale sur une page entière du New York Times, qui a elle-même généré encore plus de publicité. Elle a continué avec des manifestations devant les locaux de l’entreprise.

Le huitième point, on en a déjà parlé, est d’éviter la bureaucratie : de mettre fin aux réunions interminables, mais aussi d’éviter les structures bureaucratiques qui gâchent leur énergie à développer leur organisation plutôt qu’à obtenir des résultats pour la cause.

Neuf. Ne pas partir du principe que seules la législation ou l’action en justice peuvent résoudre le problème. Et enfin, Dix. Se poser la la question : « Est-ce que ça va marcher ? ». Il faut être réaliste, savoir revoir ses objectifs en fonction de ses moyens.

Vous l’aurez compris, la biographie d’Henry Spira offre une bonne base de réflexion stratégique pour ceux qui veulent changer le monde. Evidemment, il ne faut pas se contenter de prendre ses conseils au pied de la lettre : il faut aussi être créatif, regarder comment ont été gagnées les autres victoires du mouvement social, adapter cette méthode à ses objectifs. Quoi qu’il en soit, en cette période où les victoires sociales, féministes, anti-racistes et écologistes sont rares, inspirons-nous, indignons-nous et organisons-nous.

Simon Cottin-Marx

Tue, 16 Oct 2018 18:46:46 +0000

La Fabrique de la programmation culturelle : Une enquête sur la mise en scène de la culture

Si pendant longtemps la sociologie de l’art a eu tendance à ne pas suffisamment porter d’attention à l’organisation des chaînes de diffusion des œuvres et au travail des professionnel.le.s des mondes de l’art, on constate depuis plusieurs années un changement salutaire de perspective. En ouvrant la « boîte noire » de la programmation, Catherine Dutheil-Pessin et François Ribac contribuent à ce mouvement en nous entraînant sur la trace des programmateur.trice.s de spectacles. Partant de l’activité de ces travailleurs de l’ombre, les auteur.e.s dressent un portrait original des mondes du spectacle vivant en France.

Les raisons qui amènent tel ou tel spectacle à être produit dans un lieu plutôt qu’un autre restent généralement obscures aux yeux du grand public. Saisir les modalités de ce travail de « fabrication » des spectacles est, néanmoins, nécessaire à la bonne compréhension des modes de production, de diffusion et de réception du spectacle vivant. Comme le montre La Fabrique de la programmation culturelle, depuis une trentaine d’années, les programmateur.trice.s de spectacles sont l’un des rouages essentiels de la multiplication de l’offre culturelle sous toutes ses formes (concerts, théâtre, cirque de rue, danse, etc.). Pourtant, si les politiques culturelles, et notamment la question de leurs succès ou de leurs échecs, ont donné lieu à de nombreux débats en sciences sociales, peu d’enquêtes avaient jusque-là abordé cette question du point de vue des acteur.trice.s qui composent au quotidien l’offre culturelle.

Avant d’entrer véritablement dans son contenu, il faut souligner que ce livre raconte une formidable enquête au sens sociologique le plus noble. L’écriture très agréable et les nombreux exemples permettent de saisir les enjeux au cœur de l’activité des programmateur.trice.s. De surcroît, ce livre offre un remarquable exemple d’imagination sociologique. S’il n’existe pas de chapitre proprement consacré à la méthodologie, les auteur.e.s font état, tout au long du texte, de leurs méthodes pour astucieusement répondre aux besoins de leur objet de recherche. Ainsi, les méthodes mobilisées vont bien au-delà des approches classiques de la sociologie et on peut, entre autres, relever l’utilisation originale de techniques d’anthropologie de l’écriture, de conférences de consensus ou d’analyses de rézodience [1].

L’émergence d’un groupe social

Le livre commence par dresser le portrait de ces programmateur.trice.s de spectacles. En s’appuyant sur les parcours et les trajectoires des générations successives, les auteur.e.s montrent l’institutionnalisation progressive d’une activité et l’émergence d’un groupe social portant une expertise, des valeurs et une vision propre de la culture. Celles-ci sont ancrées dans un travail quotidien qui consiste à faire des choix, à savoir celui d’éliminer la plus large majorité des trop nombreuses propositions, ou plutôt à les oublier. Pour comprendre comment ces choix sont effectués, les auteur.e.s s’intéressent astucieusement aux écrits de travail des programmateur.trice.s. Par ce biais, elle et il montrent comment tableaux prévisionnels, plannings ou plaquettes servent de support pour faire des arbitrages, gérer différentes contraintes, coordonner les tâches, établir des hiérarchies entre les différents corps de métier, puis une fois la programmation « bouclée » faire un travail narratif pour lui donner sa cohérence. Ainsi, les programmateur.trice.s ne font pas uniquement des choix, mais tel.le.s des curateur.trice.s, ils.elles assemblent des spectacles et construisent un discours sur la culture.

Face aux différentes contraintes auxquelles les programmateur.trice.s sont confronté.e.s –  budget, jauge de la salle, attentes des publics, volonté politique des élu.e.s, positionnement de l’institution par rapport aux autres acteur.trice.s locaux.ales, etc. – leur travail ressemble à bien des égards à un numéro « d’équilibriste ». L’expertise du ou de la programmateur.trice est donc de savoir jongler entre les différents enjeux de manière à « transformer les contraintes de l’environnement en modes opérationnels » (p. 101). Un.e programmateur.trice habile saura ainsi associer d’autres institutions et mobiliser son réseau pour rendre un projet possible tout en le faisant évoluer pour y intégrer les différents acteurs impliqués. À cette capacité de gestion des contraintes s’ajoute un savoir-faire rhétorique pour convaincre ses différent.e.s interlocuteur.trice.s du projet culturel porté.

Les réseaux occupent indéniablement une place cruciale dans ce travail. À travers les rencontres et les échanges au sein des réseaux professionnels, une véritable « intelligence collective » (p. 146) est produite autour d’une communauté discursive portant sa propre expertise, faisant et défaisant les réputations artistiques. Ici, les auteur.e.s reprennent à leur compte l’argument de Mark Granovetter[2] en montrant que le marché du spectacle est « encastré » dans ces réseaux « foisonnants, très différents en nature, omniprésents, parfois même dévorants, mais mobilisés par toutes et tous comme des ressources essentielles pour s’informer et travailler » (p. 130). À travers ce travail de « mise en scène » – au propre comme au figuré – de la culture, cette véritable technostructure produit une expertise particulière et ancrée dans les réalités du travail de chaque programmateur.trice. Dans ce processus, la qualité artistique est rarement explicitée en tant que telle, mais plutôt à travers l’ensemble de contraintes qui pèsent sur l’organisation du spectacle, si bien qu’elle s‘élabore avant tout pragmatiquement (p. 158).

Une politique culturelle qui se construit « par le bas »

Ainsi, le livre nous montre que la qualité artistique d’un spectacle – érigée en idéal esthétique, émancipatrice et créatrice de lien social – est fortement ancrée dans la réalité des politiques culturelles et notamment le fonctionnement des institutions politiques de la Cinquième République. Elle se construit comme un idéal universel républicain, hors-sol, et atteint dès lors que l’origine de l’œuvre ne compte plus, ce qui explique à la fois l’émergence d’un marché national du spectacle et le détachement des institutions de leurs contextes artistiques locaux. À ce titre, « la figure du programmateur-interface, agent de développement territorial, garant de la qualité esthétique délivrée via des financements publics n’est pas seulement la conséquence de telle ou telle politique culturelle, mais aussi l’expression matérielle et discursive de l’émergence d’un groupe social spécifique » (p. 48). À l’instar de la démocratie représentative, le programmateur n’a que rarement à rendre compte de ces actions, et les publics (les citoyen.ne.s) sont maintenus à distance des principales décisions qui restent largement opaques. Ces éléments posent la question de la représentativité et des conflits d’intérêts dans ces processus pourtant au cœur des mondes de la culture. En somme, les auteurs nous invitent à réfléchir à la question de ce qu’est la qualité artistique, de ce qu’elle signifie et surtout de comment elle est établie[3].

Cela nous amène à l’argument peut-être le plus percutant et innovant du livre. Catherine Dutheil-Pessin et François Ribac proposent d’inverser la manière d’aborder les politiques culturelles en montrant qu’elles sont au moins autant construites « par le bas » que « par le haut ». Autrement dit, les « petites » structures comptent autant que les grosses, d’une part parce qu’elles sont plus nombreuses, et d’autre part parce qu’elles prennent en charge la politique culturelle au quotidien, portant l’effort d’innovation et poussant les instruments publics à s’adapter. Cet argument théorique s’adosse ici à un argument méthodologique fort : pour comprendre ce que la programmation fait à la culture, il faut également s’intéresser aux « petites » structures et non pas uniquement aux institutions culturelles les plus visibles et les plus prestigieuses[4].

De manière générale, ce livre interroge certaines évolutions récentes des modes de production de la culture. À ce titre, il entre en résonance avec les travaux d’autres chercheur.euse.s interrogeant les évolutions des mondes de la culture et notamment leurs liens avec les systèmes capitalistes contemporains, à commencer par Luc Boltanski et Arnaud Esquerre. Dans leur dernier livre, Enrichissement : Pour une critique de la marchandise[5], ces auteurs défendent l’idée que nous sommes entrés dans ce qu’ils nomment l’« économie de l’enrichissement », un système économique basé non plus sur la production industrielle en série, mais sur la construction de la valeur à partir de narration, dont l’essor du luxe est peut-être l’exemple le plus flagrant. Dans ces nouvelles formes d’organisation de l’économie, les mondes de l’art et de la culture jouent un rôle central, d’où la nécessité de comprendre le fonctionnement de la production de la qualité artistique. Avec La Fabrique de la programmation culturelle, Catherine Dutheil-Pessin et François Ribac apportent une pièce centrale à l’assemblage de ce puzzle.

[1] Concept élaboré par Andreï Mogoutov pour mesurer les références à un site sur le Web.

[2] M. Granovetter, Sociologie économique, Le Seuil, 2008.

[3] En un sens, on retrouve un argument proche de celui que développe Marc Perrenoud depuis plusieurs années sur les « musiciens ordinaires » (M. Perrenoud, Les musicos. Enquête sur des musiciens ordinaires, La Découverte, Paris, 2007).

[4] Voir, par exemple, Luca Pattaroni et Misha Piraud (L. Pattaroni (dir.), La contre-culture en place : les mondes de l’art dans la ville néolibérale, Genève,, MetisPresses, à paraître), Oli Mould (O. Mould, Urban Subversion and the Creative City, Londres, Routledge, 2015) ou encore David Hesmondhalgh (D. Hesmondhalgh et L. Meier, « Popular music, independence and the concept of the alternative in contemporary capitalism », in Media independence: Working with freedom or working for free?, éd. J. Bennett et N. Strange, New York,  Routledge,  2015, p. 94‑116).

[5] Gallimard, collection NRF Essais, 2017.

Catherine

Tue, 16 Oct 2018 18:46:46 +0000

Quand la prévention spécialisée perd la moitié de son budget…

La prévention spécialisée est une forme de travail social qui s’est constituée après la Seconde Guerre mondiale comme une alternative aux prises en charge institutionnelles d’adolescent.e.s et de jeunes présentant des risques ou des problématiques de marginalisation sociale[1]. Elle consiste en l’implantation de petites équipes d’éducateur.rices de rue sur des territoires – généralement urbains – où des indicateurs socioéconomiques témoignent de diverses difficultés minant la jeunesse : échec scolaire, petite délinquance, chômage, éloignement des institutions, errance, pauvreté… Rattachée à la politique de l’Aide Sociale à l’Enfance des départements, la prévention spécialisée est notamment soumise à différents principes légaux tels que le secret professionnel. Cela implique que les éducateur.rices interviennent sur des quartiers ou territoires géographiques délimités, considérés comme les « milieux naturels de vie »[2] de populations susceptibles de les solliciter. En suivantun principe de libre adhésion des publics, donc sans s’imposer, ces travailleur.ses sociaux.ales doivent aller à la rencontre des populations, à travers le travail de rue notamment, et s’adapter aux rythmes, aux demandes des habitant.e.s, aux dynamiques locales. Cette démarche fonde l’originalité de la prévention spécialisée.

Depuis le début des années 2010 cependant, une multitude de villes et départements mettent en question la pérennité du secteur de la prévention spécialisée en en diminuant drastiquement les financements. Ce mouvement s’est d’abord rendu visible à Troyes puis dans l’Essonne, la Seine-Maritime, le Loiret, le Maine-et-Loire, la Drôme, Lille… et se poursuit actuellement[3]. Par ailleurs, de nombreux acteurs institutionnels ou politiques cherchent à réorienter l’action de la prévention spécialisée vers une pratique qui relèverait davantage de la médiation, de la lutte contre les incivilités, de la prévention de la délinquance. Ces injonctions politiques tendent à éliminer les dimensions socioéducatives et cliniques qui ont toujours constitué la prévention spécialisée comme une composante du travail social, de l’éducation spécialisée et de la protection de l’enfance[4] .

Menant des recherches sociologiques et anthropologiques sur le travail social et la prévention spécialisée depuis quelques années, d’abord dans un cadre universitaire puis de manière indépendante, j’ai rencontré des collectifs militants et syndicaux de travailleur.se.s sociaux.ales avec lesquel.le.s je partageais une inquiétude sur l’avenir du secteur de la prévention spécialisée et, plus précisément, sur le devenir des territoires où ce travail social était remis en cause par la puissance publique.

Au printemps 2017, je suis donc allé enquêter en région, sur un territoire où la prévention spécialisée avait vu ses budgets divisés par deux dans la première moitié des années 2010. Par le biais des réseaux militants, j’ai été présenté à différent.e.s actrices et acteurs locaux, professionnel.le.s et habitant.e.s, avec lesquel.le.s j’ai réalisé des entretiens semi-directifs sur les conséquences, à leurs yeux, de la diminution des budgets de la prévention spécialisée dans leurs quartiers. En évoquant ces conséquences, mes interlocuteur.rice.s m’ont parlé de leur ville et de son histoire, dont fait partie intégrante l’association de prévention spécialisée. L’attaque faite à ce travail social est un analyseur d’un sentiment d’abandon, très sensible dans les discours des habitant.e.s de cette petite commune de banlieue. Cet article présente une étude de cas des conséquences des réductions budgétaires de la prévention spécialisée, aux yeux des acteurs locaux.

Après avoir présenté la commune où j’ai mené ma recherche ainsi que l’association qui y intervient, j’analyse l’évolution du travail de prévention spécialisée sur cette commune, telle qu’observée par mes interlocuteur.rice.s. Ce qui ressort avant tout, c’est que les espaces physiques et « l’ordre urbain »[5] sont moins sujets de discussion lors des entretiens que l’espace symbolique où se déploient les liens socioéducatifs prenant appui sur eux, c’est-à-dire « l’ordre des choses » et le sens du travail de prévention spécialisée. Ces dimensions  contiennent en elles-mêmes une ouverture vers un autre espace qui est toujours très proche : l’espace politique.

La prévention spécialisée en banlieue ouvrière : Saint-Lecante et l’A.F.J.S.L

Mon principal terrain de recherche se situe en banlieue de la vieille ville industrielle de Vivesaigues[6], sur la commune de Saint-Lecante, où intervient l’Association du Foyer des Jeunes de Saint-Lecante (A.F.J.S.L). Comme toute l’agglomération, la commune de Saint-Lecante est marquée par la longue histoire ouvrière de Vivesaigues, basée sur une économie fluviale et industrielle. Dès l’Ancien Régime, Vivesaigues est un haut lieu du commerce et de la « manufacture dispersée »[7]. Ce système de production classique fait progressivement place à un système industriel à partir du XIXème siècle. Comme dans d’autres centres urbains industriels, ce mode de production engendre rapidement l’apparition de vastes quartiers ouvriers où se concentre la main d’œuvre provenant des campagnes alentour. Ces phénomènes d’urbanisation et de croissance démographique s’accentuent notamment avec l’entrée dans les Trente Glorieuses, et Vivesaigues voit se développer ses banlieues à une vitesse exponentielle. La population de Saint-Lecante, en grande partie ouvrière, est multipliée par trois entre le recensement de 1954 et celui de 1968, atteignant quasiment le nombre d’habitant.e.s que possède aujourd’hui la commune, soit environ 15 000. Serge, vivant à Saint-Lecante depuis les années 1960, et militant associatif de longue date, a vécu une partie de cette croissance :

« Ça fait… plus de soixante ans que je suis à Saint-Lecante. Dans les années 1970, il y avait d’autres immeubles, qui étaient en construction à l’époque, il fallait des appartements à tout prix. Saint-Lecante quand ça a été construit, c’était vu comme du luxe. À la construction. Il y avait une salle de bains dans les appartements… à la sortie de la guerre c’était un luxe, alors qu’à Vivesaigues il n’y avait pas tout ça. […] Fallait construire parce qu’il y avait du boulot, il y avait tout à faire, ils arrivaient à construire quatre immeubles en même temps, sur une seule rue, ils amenaient des panneaux numérotés, comme un jeu de construction, ils foutaient les panneaux l’un sur l’autre, hop hop, c’était comme ça que ça se montait… Il fallait loger les gens à tout prix, et au rabais, le moins cher possible. Mais c’était du luxe parce qu’il y avait des commodités qu’il n’y avait pas à l’époque dans la ville [Vivesaigues]. »

Bernard, acteur local à Saint-Lecante depuis les années 1960 et lui aussi très impliqué dans le milieu associatif, cite, lors de notre entretien, un article du Monde du début des années 1950 qui présente la commune comme « la cité idéale, avec des cottages, des cinémas, etc. ». Saint-Lecante, à l’époque, telle que décrite par mes interlocuteur.rice.s, semble correspondre à la description que fait H. Lefebvre des « nouveaux ensembles urbains »[8]. Dans ces espaces se concentre et se recompose une « nouvelle classe ouvrière », qui donne ainsi à voir des agencements sociaux et urbains inédits pour l’époque, et porteurs de problématiques et perspectives diverses. Ces quartiers sont avant tout pensés pour loger des prolétaires, dont les besoins en termes de loisirs et de sociabilité sont mal pris en compte par les décideurs : « Dans cette conception l’habitat, la vie quotidienne (publique et privée) restent les auxiliaires et les annexes de l’organisation technique du travail »[9]. C’est ce dont se souvient encore Serge :

« Quand tu vois dans [les quartiers industriels de Vivesaigues] le nombre d’emplois qui ont disparu… Des usines qui faisaient les trois huit, tout ce qui a disparu et qu’on reverra jamais […] Les gens de la papeterie par exemple, ils habitaient tous à Saint-Lecante, ils descendaient à pied, pour aller bosser. Moi je l’ai fait, j’ai travaillé dix ans là-bas. Ils descendaient directement pour travailler puis ils remontaient. Il y avait une vie qui était faite pour eux. Il y avait plusieurs usines. La plupart des habitants travaillaient à Saint-Lecante et habitaient à Saint-Lecante. En fermant les boîtes, ça fait 250 par-ci, 300 par-là, 1000 par-là, et ça a fini par faire 20 000 chômeurs en l’espace de quinze ans. Des emplois qu’on reverra jamais. »

Serge évoque ici la « vie » locale faite pour la classe ouvrière, en même temps que l’entrée dans la période de crise industrielle et pétrolière qui touche les banlieues de Vivesaigues à partir des années 1970, et qui marque le crépuscule de cette « vie », le début d’une forme d’abandon de Saint-Lecante. Nombre de mes interlocuteur.rice.s racontent, non sans amertume et émotion, comment cette ville façonnée pour le prolétariat industriel ne s’est jamais vraiment relevée des crises des années 1970, et comment à partir de cette époque, la situation socioéconomique de Saint-Lecante n’a fait que stagner, voire se dégrader. Pour la période actuelle, certains indicateurs témoignent de problématiques socioéconomiques aiguës : l’I.N.S.E.E donne à voir des taux de chômage record : 17% en 2008, plus de 20% en 2013. Plus des deux tiers de la population active sont employé.e.s ou ouvrier.ère.s, et gagnent en majorité moins que le salaire médian français. Un tiers de la population tire au moins 50% de ses revenus des aides sociales, une part considérable des habitant.e.s n’est pas imposable. Walter, adjoint municipal à Saint-Lecante en charge notamment des finances et de la politique de la ville, m’explique que du fait des faibles niveaux de vie de la population, les finances de la commune sont dans une situation très critique :

« Saint-Lecante a toujours été une ville pauvre. Au-delà du salaire moyen, le potentiel fiscal de la ville a toujours été en dessous de la moyenne de l’agglomération […] Le principal souci dans une ville comme Saint-Lecante c’est de trouver du fric partout. C’est ça. Si tu veux, pour être concret, en fonctionnement on a un budget de presque 18 millions… C’est-à-dire qu’on n’a même pas en recettes propres les moyens de payer notre personnel. Si nous étions une entreprise privée, il y a longtemps qu’on n’existerait plus. »

Walter explique que depuis longtemps, les finances municipales dépendent largement des subventions des collectivités territoriales et de l’État, mais que, de toute manière, la situation budgétaire est plus que tendue. Aux yeux des personnes rencontrées, depuis les crises industrielles, le gonflement des problématiques socioéconomiques et les marges de manœuvre réduites des pouvoirs publics ont petit à petit orné Saint-Lecante des stigmates de la banlieue ouvrière déshéritée, au cœur de laquelle sont fichés des « quartiers sensibles », ou « cités », comme disent les interlocuteur.rice.s. Ils et elles évoquent les commerces qui ont disparu, les logements qui restent désespérément vides, les groupes de jeunes qui se rassemblent le long de la galerie commerciale et en bas de certaines « tours ». Saint-Lecante était prévue pour 25 000 habitant.e.s dans les années 1960, elle en compte à peine plus de la moitié. La gestion publique des logements et mouvements de population à l’intérieur de la communauté d’agglomération est également mise en cause par plusieurs personnes rencontrées, comme Serge, habitant et militant à Saint-Lecante depuis plusieurs décennies :

« Serge : Dans les cités comme à Saint-Lecante il y a 65% de chômeurs […] La plupart des loyers c’est les moins chers des sociétés HLM. Ils essaient de refaire des maisons, des choses comme ça pour attirer un peu de monde, mais ça ne marche pas, à 800 € par mois…

Moi : C’est la réputation de Saint-Lecante qui joue aussi ?

Serge : Ça joue, alors qu’elle est pas pire qu’ailleurs. À Vivesaigues aussi il y a des bagnoles cassées régulièrement. Le premier qui a foutu la merde comme ça c’est X. [député-maire de Vivesaigues dans les années 1970-1980]. Quand je suis allé demander un local pour le Resto du Cœur à Vivesaigues, il a répondu « Faites-le à l’extérieur, à Vivesaigues il n’y a pas de pauvres »… ça veut bien dire ce que ça veut dire. Et maintenant c’est devenu un truc touristique… »

Un peu plus tard dans l’entretien, Serge résume : « Saint-Lecante, ils en font une poubelle de Vivesaigues ». Les politiques publiques, par leurs interventions et leurs absences, contribuent à produire cette image dégradée de la commune qui pousse un vieil habitant et militant local à comparer celle-ci à une « poubelle ». En des termes moins forts, le même constat est fait par Ernest, médecin et militant d’extrême gauche à Saint-Lecante depuis presque vingt-cinq ans. À ses yeux, la commune est victime de « ségrégation spatiale » et de « ségrégation sociale » dans la mesure notamment où elle compte 60% de logements sociaux tandis que d’autres communes de l’agglomération ne respectent pas leur obligation de construction de HLM. Les enquêté.e.s estiment qu’en général les habitant.e.s quittent Saint-Lecante dès qu’ils et elles le peuvent, et des populations relativement précaires s’y retrouvent concentrées. C’est ce qu’exprime également Bernard, acteur historique de la prévention spécialisée locale et militant associatif sur le secteur depuis plusieurs décennies :

« Saint-Lecante reste une cité où les gens sont assignés à résidence, quand on regarde la Verdoyante, bon, voilà, quelqu’un de normalement constitué, n’y vient pas, même si elle s’appelle la Verdoyante, les gens sont assignés, et donc la pauvreté s’accroît »

Comme le signale l’ethnologue C. Pétonnet, la « subordination de l’individu à la division du travail » est doublée par « sa subordination au logement imposé »[10]. À Saint-Lecante, le sentiment d’assignation dans les logements sociaux et habitats collectifs contribue à l’émergence de différentes formes de tensions : entre communautés, entre jeunes et vieux, notamment. Le défaut de « mixité sociale » pointé par Ernest, ainsi que l’émergence de tensions socioculturelles et sociopolitiques latentes, semble particulièrement sensible, pour les interlocuteur.rice.s, dans les deux quartiers ciblés par la politique de la ville : la Roseraie et la Verdoyante. Dans ces « cités » de logement social situées à proximité du centre-ville, sont en effet concentrés des gens qui, pour une part considérable, vu leurs ressources économiques, n’ont pas le choix de leur logement. « Leur sort leur échappe », estime Pétonnet, ajoutant : « Pour tout le monde, la Cité est un espace pénalisé […] Ne pouvant déceler l’origine de leur mal-être, les gens l’imputent à la cité elle-même »[11]. Dans les représentations de beaucoup d’habitant.e.s, le sentiment d’abandon par les pouvoirs publics qui laisseraient Saint-Lecante devenir la « poubelle de Vivesaigues », engendre une carence d’estime collective pour le territoire, des formes de repli et de mises à distance au sein de la population. À la lumière des propos recueillis, il est donc difficile d’établir si les deux « cités » sont les faces émergées de l’immense iceberg de misère décrit par les interlocuteur.trice.s lorsqu’ils et elles parlent de Saint-Lecante, ou si, inversement, les problématiques de ces deux « cités » demeurent exceptionnelles, et font oublier que le reste de la commune ne va peut-être pas si mal. C’est dans ces quartiers qu’intervient l’A.F.J.S.L.

 

L’Association du Foyer des Jeunes de Saint-Lecante

Comme pour répondre à ce que le sociologue H. Lefebvre appelait un défaut de « jeu » et d’évasion dans la vie ouvrière locale des « nouveaux ensembles urbains »[12], c’est dans les années 1960 que Saint-Lecante voit s’implanter une association d’animation de quartier à destination des jeunes, qui deviendra l’Association du Foyer des Jeunes de Saint-Lecante (A.F.J.S.L). Suivant une logique historique très courante, l’A.F.J.S.L se constitue d’abord comme une initiative militante, avant de s’institutionnaliser progressivement[13] . Bernard, qui a participé à la fondation de l’A.F.J.S.L et préside son conseil d’administration depuis plusieurs années, explique que ce sont de jeunes militant.e.s de l’Action catholique ouvrière qui ont créé l’association « parce qu’il y avait des besoins énormes de vie sociale, de loisirs, donc on s’est lancé dans des réponses préventives et d’animation ». Avec la mise en place du Diplôme d’État d’éducateur spécialisé et l’obtention d’un agrément administratif des services départementaux, l’A.F.J.S.L se lance dans une action de prévention spécialisée au début des années 1970. Louis, le premier éducateur de l’association, est embauché. À cette époque, il est chargé de développer l’activité, notamment en direction des « blousons noirs » et des jeunes de Saint-Lecante. Avec eux il réalise des sorties ludiques, met en place un atelier de réparation de mobylettes, et se fait ainsi repérer dans les quartiers comme personne ressource pour la jeunesse. « Il était connu dans la Cité, comme le loup blanc », raconte Serge. Les moyens et les effectifs de l’A.F.J.S.L se développent au fil du temps. Les deux « cités » sur lesquelles l’association est mandatée pour intervenir, la Roseraie et la Verdoyante, se voient chacune dotée d’une équipe de quatre éducateurs de rue, structurée autour de son propre appartement pour accueillir du public au cœur des quartiers. Et pendant longtemps, les éducateurs sont, aux yeux des interlocuteurs, « les seuls » à y intervenir. « On palliait au manque de politiques publiques », explique Bernard. Les deux équipes de l’A.F.J.S.L, ainsi que leurs moyens respectifs, sont radicalement remis en cause dans les années 2010 par les réductions budgétaires.

Ce sont les élu.e.s P.C.F d’une mairie voisine, siégeant au conseil général, qui ont tout d’abord fait fuiter l’information. Pour combler des trous dans son budget, le département devait économiser plusieurs dizaines de millions d’euros, et a décidé, entre autres coupes budgétaires, de diminuer les financements de toutes les structures de prévention spécialisée qui dépendaient de lui. Les services départementaux tenaient un discours de justification fondé sur ce qui apparaît à mes interlocuteur.trice.s comme des « arguments fallacieux » : la prévention spécialisée se serait « décentrée » de ses missions de base. Beaucoup de salarié.e.s vivent péniblement ce « dénigrement », par les financeurs, de leurs pratiques et activités, pour des motifs purement budgétaires. Malgré une mobilisation importante – j’y reviendrai plus bas –, en six mois environ, la décision était entérinée. Vu la situation financière de la commune de Saint-Lecante, aucune compensation n’est envisageable de sa part : l’A.F.J.S.L est contrainte de se séparer de ses deux appartements sur les « cités », et de la moitié de ses salarié.e.s. Avec ce retrait du département, la montée en puissance de la communauté d’agglomération et bientôt de la métropole, l’A.F.J.S.L va de plus en plus avoir affaire à une mairie avec laquelle s’était instaurée une distance mutuelle, comme le relate Walter, élu municipal depuis la fin des années 1970 :

« Jusqu’aux années 85-86… le problème des quartiers se posait pas fondamentalement, donc à ce moment-là il commençait à y avoir de la prévention spécialisée, mais pour les élus, je veux dire, c’était plus de l’animation… prise en charge par une association, mais au même titre que le club de vélo, ou le club de foot, ou… Bon. Ce d’autant que la bande d’élus qui arrivait, jeunes ou moins jeunes, découvrait tout. C’est… on ne naît pas élu. Et on le devient au fur et à mesure de la découverte des problèmes, de la manière dont on a pu les régler ou pas, etc., et la prévention spécialisée faisait partie pour nous de la cinquième, sixième, septième roue du carrosse. »

Il est important d’observer que, d’après mes interlocuteur.rices, les élu.e.s locaux.ales se sont tenu.e.s dès le début à distance de l’A.F.J.S.L. Ce n’est pas seulement qu’ils et elles ne comprenaient pas bien de quoi il s’agissait. Bernard, président de l’A.F.J.S.L, fait remarquer que l’action de prévention spécialisée étant auparavant commanditée et financée par la politique sociale du département, elle a pu être vécue par les municipalités comme une intrusion sur leur territoire, ce qui ne va pas sans générer des tensions :

« C’est source de conflit, de faire de l’action sociale sur un territoire, source de conflit. Depuis… cinquante ans… tous les maires que j’ai pu voir, à un moment donné il y a eu un conflit, il y a eu un truc, mais bon, si les gens sont intelligents, ils arrivent à passer, et puis voilà, comme je dis les maires ils sont passés, on est toujours là [rires] »

Cette évolution de la politique sociale peut donc devenir problématique à l’heure où le département retire ses financements et livre en grande partie les services de prévention spécialisée à des municipalités, des communautés d’agglomération ou des métropoles qui ne s’y sont jamais suffisamment intéressées, ou qui souhaitent mettre ceux-ci au service des politiques sécuritaires locales. Ces risques de réformes de l’activité de prévention spécialisée par les élu.e.s locaux.ales s’ajoutent donc aux réductions budgétaires drastiques imposées par le département. Aux yeux des professionnel.le.s que j’ai rencontré.e.s sur l’agglomération, ces décisions tendent à saboter tout un secteur du travail social, et pas n’importe lequel : à Saint-Lecante, la prévention spécialisée était une des rares structures présentes dans des quartiers populaires aux difficultés prégnantes tant au regard des indicateurs quantitatifs que du point de vue des gens rencontrés. À la base de ce processus de démolition s’enchevêtrent des aberrations dans la gestion des finances publiques ainsi que des choix politiques délibérés transpirant le dogmatisme néolibéral. Professionnel.le.s, acteur.rice.s locaux.ales, et habitant.e.s font face à une entité étatique qui cherche à faire des économies et à défendre ses capitaux financiers quitte à abandonner des territoires entiers et des missions d’intérêt général ; et qui se le permet parce que ces décisions impactent principalement l’existence de groupes prolétaires et lumpenprolétaires[14]. Nouvelle démonstration éclatante du « terrorisme bourgeois »[15] qui a largement contribué à faire de Saint-Lecante la « poubelle » qu’elle est aujourd’hui aux yeux de beaucoup. C’est dans un contexte où se referme à peine cette blessure sociale que je suis allé recueillir les discours de différents acteurs sur les conséquences des réductions du budget de la prévention spécialisée à Saint-Lecante.

 

L’espace symbolique de la prévention spécialisée : le sens du travail et « l’ordre des choses »

À la lumière des propos que j’ai recueillis, il semble que ce soit tout d’abord le sens du travail de prévention spécialisée qui, aux yeux des interlocuteur.trice.s, a été atteint. J’étudierai donc ici l’espace symbolique où se réalise l’essentiel du travail socioéducatif, c’est-à-dire l’espace où entrent en jeu la parole de différent.e.s interlocuteur.rice.s, leurs postures, leurs relations. L’espace que j’appelle symbolique est celui où les professionnel.le.s, les publics et leur environnement se partagent des signifiants, verbaux et non-verbaux, les manipulent et les reconfigurent au fil des rapports qu’ils et elles ont entre eux.elles[16]. Les éducateur.trice.s de rue ont avant tout une « efficacité symbolique »[17], ce qui signifie qu’ils et elles fondent le sens de leur travail dans le fait d’aider les publics à trouver eux-mêmes du sens aux faits ou événements qui les entourent, et, si possible, à ce que celui-ci soit partagé avec l’environnement social. Le cataclysme qui s’est abattu sur l’A.F.J.S.L à l’occasion des coupes budgétaires a rappelé à tous cette vérité simple et dure : que le travail éducatif et relationnel mené dans un espace symbolique reste toujours conditionné par les moyens matériels et humains permettant aux professionnel.les.s d’accéder à cet espace et d’y évoluer.

 

L’espace symbolique et ses conditions matérielles

Une première conséquence directe des coupes budgétaires est la perte des appartements de l’association sur les deux territoires d’intervention, et le licenciement économique de la moitié des effectifs. Océane, éducatrice dans l’association depuis la fin des années 1980 et devenue chef de service dans les années 2000, évoque ces pertes :

« Il a fallu rendre les appartements, on s’est recentré sur le local d’accueil collectif, qui est plutôt sur une cité que sur l’autre, en tout cas dans la tête des habitants c’est comme ça. Il a fallu surtout licencier, pratiquement la moitié des effectifs ; ça, ça a été un moment très dur, parce qu’au début on y croyait pas, on pensait que ça allait pouvoir se passer autrement, et il a fallu s’y résoudre, il a fallu… pour la direction, en tout cas, voir qui on gardait et qui on licenciait, c’était particulièrement complexe…».

La diminution des moyens, et surtout la perte des appartements, révèle tout d’abord à l’observateur les tensions entre les deux cités où intervient l’A.F.J.S.L, comme l’évoque également Serge :

« C’est quand même incroyable, parce qu’il y a des trucs de banlieue qui sont quand même pires que ça, mais y’a quand même un malaise, il y a quand même un petit quelque chose qui va pas. Y’a les deux cités, y’a deux camps. Y’a une opposition. »

Le dernier local pouvant accueillir du public est géographiquement plus proche de la Verdoyante. Pour les habitants de la Roseraie, l’absence de local d’accueil sur leur quartier signifie quelque chose : ils estiment que l’autre local leur est moins destiné et, peu prompts à s’y rendre, voient une distance se creuser avec l’association, distance matérielle autant que symbolique. Cette partie au moins de la population est donc mise en difficulté matérielle et symbolique dans ses contacts avec l’équipe éducative, la relation devient plus distante. À cela s’ajoutent les licenciements et le départ en retraite de Louis, qui entraînent la disparition d’un ensemble de ressources matérielles et relationnelles qui étaient mobilisées dans le travail effectif. Une partie du public est dès lors « perdue » par les professionnel.le.s, comme le relate encore Océane :

« On a loupé une génération à ce moment-là. Enfin, les 11-14 ans, en gros, on n’a pas réussi à les accrocher parce qu’il n’y avait plus de repère, d’appartement… Des collègues qui bossaient là ont été licenciés, il y en avait un assez connu mais il est parti en retraite l’année d’après, donc si tu veux il y a eu une perte de repère à ce moment-là, qui fait qu’il y a… les 11-14 ans on les a perdus… et ça a été super compliqué, et ça l’est encore, pour arriver à les raccrocher, parce que le travail de rue c’est bien mais voilà… on est beaucoup dans la rue et même avant de perdre les appartements on l’était beaucoup aussi, mais… Je pense que c’est important pour les jeunes de pouvoir venir vers nous aussi. L’aller-vers c’est important, mais de pouvoir se poser dans un endroit avec nous, avec un éducateur, soit en groupe soit en solo ou quoi, c’est important. »

Aux yeux d’Océane, comme pour la plupart de mes interlocuteur.rices, les discours technocratiques cherchant à justifier les coupes budgétaires étaient erronés lorsqu’ils estimaient que les éducateurs devaient être davantage – voire uniquement – dans la rue. Sans volonté réelle de comprendre le travail de prévention spécialisée, les pouvoirs publics ont ôté aux équipes de l’A.F.J.S.L des supports fondamentaux dans leur travail : Océane insiste sur le fait que les appartements, tout comme les professionnel.le.s implanté.e.s de longue date, signifiaient une présence et une possibilité de liens socioéducatifs. Ils et elles incarnaient des « repères » pour la population, tant sur le plan géographique et matériel que sur le plan symbolique. Ces deux dimensions paraissent intimement liées : être matériellement présent.e et « repéré.e », comme disent les professionnel.le.s de la prévention spécialisée, est une condition centrale de l’« efficacité symbolique ». Autrement dit, l’espace matériel contribue largement à la construction de l’espace symbolique.

Par ailleurs, la présence de l’équipe dans l’espace matériel a diminué d’autant plus que les effectifs d’éducateur.rices de l’A.F.J.S.L ont été quasiment divisés par deux. La pratique quotidienne en a été bouleversée : « on a la tête dans le guidon », déplore Océane. La professionnelle évoque cette fois-ci un espace temporel qui, lui aussi, influence la forme prise par l’espace symbolique partagé avec la population : « forcément, être moitié moins nombreux… on fait pas moitié moins de choses mais ça devient compliqué, on gère le quotidien et pour se projeter c’est compliqué ». La charge de travail augmente pour ceux. celles qui n’ont pas été licencié.e.s, les pratiques de chacun.e sont revues, l’espace temporel rétrécit, les projections dans l’avenir sont plus incertaines. Perdant leur maîtrise de l’espace matériel et de l’espace temporel, les professionnel.le.s voient se compliquer leur accès à l’espace symbolique et leur évolution dans celui-ci : c’est le sens du travail qui doit être reconfiguré, au fur et à mesure que s’étiolent les liens avec telle classe d’âge, tel quartier, telle partie de la population, et à mesure que doit être abandonné le principe d’intervenir sur un espace matériel élargi, dans une temporalité longue et maîtrisée. Ce retrait forcé de l’espace symbolique par les professionnel.le.s braque les projecteurs sur leur vulnérabilité matérielle et se traduit par une perte de confiance d’une partie de la population en l’efficacité et en la légitimité des professionnel.le.s, comme le relate encore Océane :

« La question de la confiance, aussi, on s’en aperçoit beaucoup, les collègues qui restent on est là depuis une vingtaine d’années tous, et ces derniers temps, c’est la première fois que les jeunes, quand on demande un prénom, un nom, des fois ça nous arrive, c’est interne, c’est difficile… « Mais pourquoi vous voulez nos noms ? » C’est vraiment la première fois que ça nous arrive, parce qu’il y a eu cette perte à un moment, sur deux, trois ans on n’a pas réussi à reconstruire quelque chose tout de suite »

La relation de confiance entre professionnel.le.s et population est fondamentale[18] : l’activité de travail social et éducatif apparaît comme un colosse aux pieds d’argile. Face aux attaques qui ont pesé sur lui, les acteurs locaux n’ont pas été passifs. L’apparition, parmi ces derniers, d’une « résistance » à cette forme d’oppression émanant des instances de pouvoir a pu avoir l’effet d’un « catalyseur chimique »[19], ou d’une meilleure compréhension du fonctionnement des instances de pouvoir. De la mobilisation pour défendre l’A.F.J.S.L jusqu’aux constats récents, cette prise de conscience, sous différents aspects, est une autre conséquence des réductions budgétaires.

 

L’organisation collective face au séisme symbolique

À l’annonce des coupes budgétaires, entrevoyant le séisme dans l’espace symbolique qu’allaient engendrer les diminutions des moyens matériels, le conseil d’administration de l’A.F.J.S.L  a d’abord envisagé de cesser l’activité de prévention spécialisée à Saint-Lecante. Les membres du conseil d’administration ne vont pas jusqu’au bout de la démarche, du fait d’un important soutien de la population, raconte Bernard :

« Le conseil d’administration que je préside, était pas prêt aux compromis, mais était prêt à arrêter l’action de prévention spécialisée sur le territoire, parce que oui, voilà, à un moment faut que ça ait du sens, et ce qui nous a amenés à ne pas aller jusqu’à ce bout-là, c’est le soutien de la population »

Réduire à ce point la présence matérielle des professionnel.le.s, et donc leur « efficacité symbolique », constituait bien une perte de sens du travail. Aux dires des interlocuteur.rices, c’est justement cette implantation ancienne et locale de l’association qui semble avoir garanti aux professionnel.le.s un tel soutien populaire. Ce « retour d’ascenseur », surprenant pour eux.elles, est une autre conséquence du séisme symbolique qui change les rapports entre eux.elles et la population, comme l’exprime Roland, le directeur de l’association :

« Il y a eu un énorme soutien de la population, celle avec laquelle les éducateurs étaient en contact, et puis de la population au sens plus large, parce que l’A.F.J.S.L est connue, installée, et reconnue sur Saint-Lecante, c’est une association qui a quand même plus de 50 ans, et ça, ça a été très, très fort […] Pendant une manifestation devant le conseil général, où on était en nombre, on a une maman qu’on côtoyait depuis longtemps, qui nous avait ramené des chouquettes, et à laquelle on dit « – Nan  mais attends tu vas pas nous payer des chouquettes, t’as pas un rond. – D’habitude c’est vous qui vous occupez de nous, là c’est bien que ça soit notre tour de nous occuper de vous », on recevait un retour d’ascenseur, qui était difficile à gérer pour des travailleurs sociaux, on n’a pas l’habitude d’être dans cette position-là, c’est pas la position habituelle »

L’attaque subie par les travailleur.se.s sociaux.ales et la résistance prenant appui avant tout sur la population tendent à inverser les positions habituelles. L’espace symbolique prend une tout autre allure ; c’est-à-dire que le sens des choses évolue, comme l’observe encore Roland :

« La mobilisation, elle a surtout servi de… de prise de conscience. Les professionnels se sont rendu compte tout d’un coup du résultat de leur travail et du fait que les habitants avaient des capacités, puisque là ils étaient en train de montrer que nous, professionnels, qui étions au 3ème sous-sol, ils pouvaient venir nous rechercher pour nous remonter un petit peu à l’étage supérieur. Ce qui était pas dans… l’ordre des choses… […] Il y avait ces habitants qui étaient là et qui venaient soutenir, même si la situation était écœurante, incompréhensible, inadmissible, c’est venu aider, quoi. Et ça a vraiment été plutôt un déclencheur qu’autre chose, et une prise de conscience des professionnels »

Cette mobilisation de la population pour défendre l’association bouleverse « l’ordre des choses », aux yeux des professionnel.le.s, elle change la configuration de l’espace symbolique, les postures, les échanges, les rapports des un.e.s aux autres et ce que cela implique : il y a une « prise de conscience ». Ce d’autant que l’ardeur de la mobilisation des habitant.e.s est en partie un reflet de ce que l’association a pu produire chez eux.elles, des liens qu’elle a construits au fil du temps. La mobilisation des habitant.e.s apparaît aux interlocuteur.trice.s comme un « résultat » de l’activité des éducateur.trice.s et de la présence matérielle sur ces quartiers. De cette façon également, le sens du travail de prévention spécialisée est questionné.

Cependant, habitant.e.s et professionnel.les finissent par être renvoyé.e.s dos à dos dans d’identiques positions d’impuissance et de dénuement face à la violence de la « dictature bourgeoise »[20]. Cet épisode a pu avoir pour effet de donner à voir et à palper à ces groupes prolétaires et lumpenprolétaires un nouvel exemple de l’oppression et de l’injustice qui émanent de notre système politique et économique, comme l’évoque Océane, chef de service dans l’association depuis une dizaine d’années :

« Les habitants disaient, en gros, qu’on était… je ne sais plus, il y a eu des expressions comme « ils sont la prunelle de nos yeux », des choses assez fortes, pourtant de gens qu’on n’aurait pas forcément pensé, et… c’est parfois des personnes, des jeunes, des moins jeunes, c’est pas forcément ceux desquels on était les plus proches qui ont été le plus incisifs dans leurs manifestations, voilà, et c’était « on va perdre notre 2ème foyer… », l’idée d’une perte, d’un manque… d’un manque de soutien, d’un manque de lien sur le quartier aussi, voilà en gros… que l’État les abandonnait, que les politiques les abandonnaient encore et encore, c’était un peu ça le discours général […] Il y a eu… de la colère, de la part des habitants, pas forcément dirigée contre nous, mais ils ne savaient pas contre qui la diriger… Donc oui c’était essentiellement dirigé contre les politiques, mais en même temps, voilà, quand un jeune voyait l’éducateur qui l’avait soutenu partir, en même temps c’est quand même le directeur qui a pris la décision de… il y a eu de la colère à ce moment-là »

On peut tirer deux constats de ces échanges. D’un côté, l’espoir suscité par la résistance à une même oppression étatique a donné à voir à la plupart des acteurs le fait que malgré la barrière entre professionnel.le.s et habitant.e.s, une certaine cohésion courait nécessairement entre eux.elles du fait de leur appartenance aux groupes prolétaires et lumpenprolétaires, c’est-à-dire à des groupes sociaux exploités et méprisés par des instances de décisions lointaines faisant peu de cas des services publics et des liens sociaux. Mais d’un autre côté, c’est justement ce mépris et ce recul des dispositifs de solidarité au nom d’un intégrisme comptable qui est apparu à tou.te.s avec les coupes budgétaires de la prévention spécialisée. Les moyens matériels attribués aux dispositifs et intervenant.e.s sociaux.ales matérialisent la politique sociale de l’État. Face au recul de ces moyens, et donc de cette politique, les habitant.e.s et les professionnel.le.s ont exprimé, et expriment encore, de la colère, de l’incompréhension, un sentiment d’abandon. Chacun.e a dû faire le deuil de cette présence qui représentait l’État, qui signifiait son « soutien » et impliquait des « liens sur le quartier » comme dit Océane. Au recul de la présence de professionnel.le.s mandaté.e.s par la politique sociale dans l’espace matériel répond donc le recul de la présence de cette politique publique dans l’espace symbolique. Les discours nous emmènent alors vers un autre espace secoué par ces processus : l’espace politique, où se reconfigure la vie collective locale sous le coup de ce nouvel abandon, de ce nouveau retrait de l’État.

Conclusion : le travail social comme marge politique

Cette recherche se proposait d’analyser les conséquences des coupes budgétaires de la prévention spécialisée sur un territoire, du point de vue d’acteur.rice.s locaux.ales et d’habitant.e.s. On a vu que le sens du travail de prévention spécialisée, la qualité et la densité des liens socioéducatifs, étaient largement influencés par les conditions de sa présence sur le territoire. La prévention spécialisée intervient sur des espaces matériels et symboliques dans lesquels elle doit pouvoir se situer, être repérée. Pour arpenter les espaces matériels, nouer des relations avec les habitant.e.s et cheminer ensuite avec eux.elles dans des espaces symboliques, les postures et discours sont finalement aussi importants que les effectifs humains, les locaux, les véhicules, les activités éducatives. Tous ces éléments sont des supports indispensables qui donnent forme à l’action de prévention spécialisée. Cette dernière est donc très dépendante des instances de décision, qui, indirectement ou pas, par des choix politiciens ou comptables, peuvent en modeler la forme, en changer le sens et les implications. Les établissements et dispositifs de travail social matérialisent la politique sociale de l’État, ils la rendent présente sur un territoire. Et, dialectiquement, les moyens attribués par cette politique sociale contribuent largement à l’« efficacité symbolique » du travail social. Il peut sembler dès lors paradoxal qu’un État si avare en termes de moyens matériels reproche à des professionnel.le.s le peu de résultats visibles qu’ils et elles produisent : les travailleur.ses sociaux.ales réclament davantage de moyens pour bien travailler, on leur reproche de ne pas assez bien travailler et on leur ôte des moyens. Qui sait ce qui, à la longue, jaillira des groupes prolétaires et lumpenprolétaires contraints d’apprendre à se débrouiller seuls ou presque ?

 

Par Jonathan Louli*

*Sociologue, anthropologue, formateur de travailleurs sociaux, exerçant comme travailleur social en Île-de-France.

jonathanlouli@hotmail.com

Site : https://pagesrougesetnoires.wordpress.com/

 

 [1] Je tiens spécifiquement à remercier Frank ainsi que toutes les personnes qui ont accepté d’être interviewées dans le cadre de cette recherche, ou qui m’ont apporté une aide dans la relecture.

[2] P. Andrieu (dir.), La prévention spécialisée : enjeux actuels et stratégies d’action. Rapport du groupe de travail interinstitutionnel, Délégation interministérielle à la famille, 2004, p. 15.

[3] K. Bouziane-Laroussi, D. Jacquat (dir.), Rapport d’information sur l’avenir de la prévention spécialisée, Commission des Affaires Sociales, 2017.

[4] L. Delhon, « La prévention spécialisée en crise identitaire », Travail Social Actualités n°83, 2017, p. 15-19.

[5] Sauf mention contraire, les expressions entre guillemets sont extraites des entretiens que j’ai réalisés.

[6] Tous les noms de lieux, de structures et de personnes ont été changés.

[7] G. Lefranc, Histoire du travail et des travailleurs, Flammarion, 1975, p. 174.

[8] H. Lefebvre, « Les nouveaux ensembles urbains (un cas concret : Lacq-Mourenx et les problèmes urbains de la nouvelle classe ouvrière) » in Revue Française de Sociologie, Vol. 1 (2), 1960, p. 186 – 201.

[9] ibid., p. 190

[10] C. Pétonnet, On est tous dans le brouillard, Galilée, 1979, p. 61.

[11] ibid., p. 62-63.

[12] H. Lefebvre, op. cit.

[13] M. Autès, Les paradoxes du travail social, Dunod, 1999, p. 59.

[14] La formule « lumpenprolétaires » me semble préférable à celle de « sous-prolétaires ». Je l’emploie pour évoquer des groupes sociaux situés à la marge du système économique, et notamment du monde du travail. Ils sont les principaux destinataires du travail social au sens large.

[15] K. Marx, Les luttes de classes en France, Gallimard, Folio Histoire, 1994 (1850), p. 41.

[16] J. Louli, 2014. « Sur quelques acceptions de la mise en ordre de soi-même », dans Implications philosophiques, en ligne : http://www.implications-philosophiques.org/actualite/une/sur-quelques-acceptions-de-la-mise-en-ordre-de-soi-meme/, 2014.

[17] C. Thouvenot, « L’éducateur et son efficacité », Agora Débats Jeunesses, n°4, 1996, p. 33-42.

[18] J. Louli, « Les équilibristes. Comment les travailleurs sociaux gèrent la confiance du public. » in S. Agulhon, F. Guarnieri, S. Perseil, Y. Pesqueux (dir.), La confiance en questions, L’Harmattan, 2016.

[19] M. Foucault, 1984. « Deux essais sur le sujet et le pouvoir », in H. L. Dreyfus, P. Rabinow, Michel Foucault. Un parcours philosophique, Gallimard, 1984, p. 297-321.

[20] K. Marx, op. cit., p. 41.

Catherine