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La pensée écologique

Tue, 16 Oct 2018 19:15:31 +0000

Végétal (écologie, philosophie et éthique)

Il existe une tension implicite, qui demeure le plus souvent inconsciente et par conséquent non théorisée, entre l’importance empirique des végétaux que décrivent et étudient les écologues et biologistes végétaux et leur relative absence dans la pensée philosophique et éthique. En un mot, comment se fait-il que les végétaux laissent généralement indifférents les philosophes de la biologie et la plupart des penseurs de l’éthique environnementale, alors que les scientifiques nous démontrent leur caractère absolument essentiel à toute vie et tout environnement ? Après avoir décrit et exemplifié ces constats, nous essayerons d’en montrer les raisons et enfin de proposer une voie alternative au moyen de quelques principes utiles à la réflexion éthique sur le végétal.

Présentation des végétaux et de leurs rôles écologiques

Que nous disent les sciences au sujet des végétaux et de leurs rôles écologiques ? Le terme végétal est entendu ici au sens phylogénétique des organismes chlorophylliens issus de la lignée verte. Ce terme générique comprend les algues vertes (uni et multicellulaires) d’une part et les plantes terrestres d’autre part (mousses, fougères, plantes à fleurs) (Judd et al. 2015). L’ensemble de ces organismes est caractérisé par son autotrophie. Grâce à la photosynthèse, les végétaux, contrairement aux animaux, peuvent produire directement de l’énergie à partir de matières inorganiques et d’énergie lumineuse (Bournérias et Bock 2006). Cette caractéristique fondamentale couplée à la très grande plasticité des espèces et organismes végétaux les rend qualitativement essentielsà pratiquement tous les écosystèmes, terrestres ou aquatiques – grâce au phytoplancton. Les végétaux sont ainsi à la base des chaînes trophiques et alimentaires en tant que producteurs primaires de l’énergie et de la biomasse. Mais leur importance écologique ne se limite pas au rôle de ressource ou de producteur. Les végétaux interviennent également dans la régulation de très nombreux processus écologiques. D’eux dépendent les grands cycles biogéochimiques (carbone, azote, phosphore, hydrogène, oxygène) : la composition et la régulation de l’atmosphère et des océans (90% de l’oxygène de notre atmosphère est produit par des algues marines unicellulaires), les cycles de l’eau, la formation, la composition et la stabilisation des sols (Frontier et al. 2008, Touyre 2015, Suty 2015, Sultan 2015).

L’histoire de la vie sur Terre est intrinsèquement liée à la vie végétale. Les premiers organismes photosynthétiques étaient des algues marines à l’origine des conditions atmosphériques rendant la vie terrestre ultérieure possible. Ce processus s’est poursuivi avec la colonisation des premiers végétaux sur la terre ferme dont l’action des racines et la dégradation organique sont à l’origine de l’érosion de la roche primitive et de la création des sols. « Toute évolution d’un sol se traduit macroscopiquement par une évolution de la végétation, qui elle-même influence l’évolution du sol » (Frontier et al, 2008 : 236). En outre le dégagement de vapeur accompagnant la photosynthèse contribue à maintenir l’humidité de l’atmosphère et à réguler le cycle global de l’eau. « Les conditions hydriques du biotope sont elles-mêmes autant sous le contrôle de la végétation, que celle-ci est sous le contrôle des conditions hydriques » (ibid. : 237). Les boucles de rétroactions sont donc particulièrement déterminantes pour saisir la vie végétale dont l’activité est à la fois cause et conséquence de la vie sur Terre.

Ces processus placent les végétaux à la base des neuf principaux biomes terrestres dont dépendent toutes les autres formes de vie, y compris la nôtre.Un biome est un vaste ensemble homogène d’écosystèmes qui se définissent à partir de son type de végétation : prairies, forêts décidues tempérées, forêts ombrophiles, savanes et forêts décidues tropicales, déserts, forêts mixtes tempérées et forêts de conifères, maquis méditerranéen, taïga, toundra arctique (Raven et al. 2014). Le concept de paysage est ainsi également étroitement dépendant de la végétation qui lui donne corps (même en creux dans le cas du désert). Cette prééminence végétale sur Terre s’exprime aussi du point de vue quantitatif : « La molécule de cellulose est […] la plus fréquente des molécules organiques à la surface du globe ; elle représente, à elle seule, plus de la moitié de la biomasse terrestre » (Hallé, 1999 : 135). La biomasse terrestre dans son ensemble est quant à elle composée à plus de 99,5% de matière organique végétale.

Les végétaux sont ainsi qualitativement et quantitativement primordiaux et essentiels pour toute forme de vie et donc aussi pour la vie humaine. Leur rôle est crucial, tant du point de vue de l’histoire de l’évolution que pour les cycles écologiques actuels . Les plantes sont au fondement de notre histoire et de notre espace vital. Cette approche centrée sur les végétaux et leurs rôles écologiques ne doit évidemment pas éclipser l’importance décisive de nombreux autres organismes comme les bactéries ou les champignons dans les écosystèmes. Cependant, se centrer sur le végétal présente l’avantage de nous décentrer des modèles de pensée animaux tout en nous rattachant à une réalité visible à l’œil nu, omniprésente tant dans notre quotidienneté qu’à l’échelle de l’histoire de l’humanité (au niveau agricole, plus largement utilitaire, mais aussi symbolique).

Philosophie et éthique du végétal

Oubli et approche négative traditionnelle du végétal

Ceci étant dit, pourquoi le végétal est-il le plus souvent négligé en philosophie et en éthique ? Les ouvrages en matière d’éthique environnementale ou de philosophie de l’écologie consacrent le plus souvent des parties conséquentes aux « animaux non-humains » alors que le sort des plantes demeure généralement absent ou implicite (Marder 2018). Pourtant, contrairement aux bactéries et autres microorganismes dont la découverte de l’existence et de l’importance écologique est récente à l’échelle de l’humanité, les plantes n’ont jamais été invisibles. Au contraire, elles sont omniprésentes partout autour de nous, physiquement ou culturellement, vivantes ou transformées (en aliments, bois, textiles, combustibles, etc.). En dépit de son importance capitale pour la vie, le végétal apparait le plus souvent comme un simple décor, à la limite spectacle de la contemplation esthétique (la beauté de la fleur ou du paysage), et non comme un acteur déterminant. Cette posture occidentale moderne typique à l’égard des plantes se cristallise dans une série de positions non interrogées. Ainsi, lorsque les végétaux ne sont pas purement oubliés, invisibilisés, on les considère traditionnellement comme des objets passifs, immobiles, inintelligents et insensibles ; ils ne souffrent pas, sont dépourvus d’individualité, sans droits et sans valeur morale. Leur positivité est le plus souvent strictement réduite à une valeur agricole et économique utilitaire (y compris au sein du débat écologique – par exemple au sujet de la valeur de l’agriculture biologique qui est pensée uniquement du point de vue humain et où la perspective du végétal ne rentre même pas en compte). Au-delà de l’anthropocentrisme, c’est un zoocentrisme (Hull 1978, Hallé 1999, Hall 2011) qui demande dès lors à être interrogé. Ceci n’implique pas nécessairement une disqualification de l’éthique animale (ou humaine) – qui vise à minimiser la souffrance – dans le débat qui l’oppose parfois au biocentrisme (la valeur morale réside dans la vie des organismes) ou à l’écocentrisme (la valeur morale réside dans les relations écosystémiques) des éthiques environnementales (Afeissa 2010). Mais la perspective végétale devrait contribuer à mettre en perspective les termes de l’opposition, créer de nouvelles articulations entre la vie des organismes et celle des écosystèmes.

Pour une approche empirique et positive du végétal

Il serait tentant d’attribuer l’ensemble des positionnements typiques de la tradition occidentale moderne à de simples préjugés à l’égard des plantes. Mais ce ne serait qu’en partie vrai. S’il est exact que les végétaux ont peu attiré l’attention et la considération des penseurs qui les ont le plus souvent dénigrés a priori, ce n’est pas simplement par paresse ou hostilité. Les systèmes philosophiques de pensée moderne basés sur la raison et la subjectivité ainsi que le dédain anthropocentriste expliquent seulement en partie, les stéréotypes dont ont été victimes les végétaux. Toutefois, certaines caractéristiques propres à la vie végétale et au contexte écologico-philosophique actuel permettent des explications supplémentaires.

Par exemple, si l’on a pu concevoir le végétal prioritairement comme une ressource économique exploitable de façon illimitée jusqu’à très récemment (pensons à la révolution verte promue entre 1960 et 1990) c’est en raison de la convergence de plusieurs facteurs. Tout d’abord, l’objectivation des plantes sur le plan philosophique permet de les réduire à des ressources sur le plan pratique (Hall 2011). Ensuite, le modèle agrocapitaliste les transforme en ressources illimitées, interchangeables et reproductibles à l’identique dans son système de production basé sur une croissance indéfinie (Marder 2013, 2018). Mais si ceci a pu fonctionner aussi longtemps et relativement efficacement, c’est également en raison de la nature même des végétaux. En effet, les facultés de multiplications végétatives à l’identique et la nature plastique des plantes, pratiquement sans limites, ont permis leur sélection, leur calibrage et leur exploitation industrielle. À la croissance indéfinie du capitalisme répond la croissance indéfinie des plantes. Il est facile de diviser en milliers d’exemplaires certaines plantes par boutures et même par multiplications cellulaires (ce qui est impossible chez les animaux vertébrés). De même, la grande variabilité des organismes et des espèces végétales n’a pas attendu le génie génétique pour être exploitée par la main de l’être humain. Ces propriétés tiennent à la nature même des plantes qui sont autotrophes, généralement fixées en terre et à la base des chaînes alimentaires. En effet, pour survivre, elles doivent s’adapter à leur environnement changeant en se changeant elles-mêmes et en changeant leur environnement. En simplifiant, là où l’animal développe prioritairement des stratégies d’action (en se déplaçant) la plante développe des stratégies d’être (en se transformant elle-même et son milieu). L’évolution des espèces n’a pas favorisé l’individualité morphologique centralisée chez les plantes, vraisemblablement car elles doivent pouvoir survivre aux herbivores qui mangent certaines de leurs parties. Aucun de leurs organes n’est vital. Grâce à leur faculté de différenciation, jusqu’à 90% d’entre eux peuvent être détruits sans nécessairement condamner à mort la plante. L’évolution a même sélectionné la production de fleurs et de fruits visités ou mangés par les animaux, car ceux-ci aident à la dissémination du pollen et des graines (Bournérias et Bock 2006, Raven et al. 2014). Les végétaux sont ainsi doués d’une très grande plasticité se traduisant notamment par des facultés de régénération et de croissance indéterminée tout au long de leur vie. Ces caractéristiques ontologiques combinées à l’absence de système nerveux poussent la plupart des scientifiques à penser que les plantes ne souffrent pas, ce qui explique en partie leur objectivation moderne. Mais si cette question éminemment subjective de la souffrance ne peut vraisemblablement pas être définitivement tranchée, elle ne devrait pas en occulter une autre à notre avis plus importante. Même si les végétaux ne souffrent pas, cela signifie-t-il qu’on ne peut pas leur faire de mal ?

Végétal et valeurs

Poser cette question plus générale ne dépend plus d’un cadre subjectiviste et demande de sortir du paradigme utilitariste du capitalisme agroalimentaire et d’une éthique basée sur la souffrance des individus. Or ceci n’est vraisemblablement devenu que récemment possible à cause de la crise environnementale que nous traversons et de la prise de conscience écologique à un niveau moral. L’écologie nous instruit du rôle des végétaux en amont de leur valeur utilitaire pour l’humain. Il en résulte que dans la période de transition actuelle, les plantes sont écartelées entre leur statut traditionnel d’objet-ressource axiologiquement neutre et celui de conditions de possibilité absolue de toute vie sur Terre. Le fossé moral semble maximal. Comment éviter le clivage extrême opposant d’un côté l’exploitant d’huile de palme déforestant allègrement la terre dont il se sent maître et possesseur et de l’autre le défenseur de la carotte, prêt à lui jouer de la musique classique pour en adoucir les mœurs ? La solution est vraisemblablement celle d’un juste milieu. Il ne s’agit ni de cautionner l’exploitation ou la modification déraisonnée des plantes sous prétexte qu’on ne pourrait pas leur porter préjudice, ni évidemment de défendre une forme d’abolitionnisme végétal où il ne serait plus permis de tuer la moindre plante pour la manger. Les plantes, en tant qu’êtres fixés à leur milieu, dont elles sont les conditions de possibilité, tout en s’en démarquant en tant qu’organismes à part entières, invitent à réfléchir selon une modalité plus écocentrique dans laquelle la préservation de la qualité des relations entre monde organique et inorganique serait première. Toutefois, les végétaux en tant qu’organismes semblent aussi bénéficier d’une valeur intrinsèque qui s’exprime a minimapar un principe de non nuisance, voire de respect pour leur vie et leurs conditions d’existence. La reconnaissance de cette valeur peut être déduite du fait qu’un comportement humain visant à tuer ou dégrader volontairement et arbitrairement (c’est-à-dire sans même aucun enjeu utilitaire) des végétaux et/ou leur milieu est généralement considéré comme moralement répréhensible. Bien entendu cette valeur théorique, même si elle est intuitivement reconnue, ne signifie pas qu’elle est respectée par tous et de façon systématique (de la même façon que l’on admettra et pratiquera moins facilement la mise à mort gratuite d’un chimpanzé que celle d’un scarabée, on brûlera moins facilement une forêt que l’on arrachera un coquelicot).

Découpler l’idée de souffrance d’une part de l’idée de mal (moral) et de préjudice (légal) d’autre part permet une éthique environnementale soucieuse de la vie végétale. Ceci ne signifie pas que l’éthique du bien-être animal soit quant à elle disqualifiée dans la foulée. Toutefois, à des êtres différents doivent répondre des attitudes différentes. Pour pouvoir protéger efficacement le végétal, commençons par sortir des préjugés traditionnels à son égard qui sont en décalage complet avec son importance écologique. Penser la vie végétale non plus sur un mode individuel-animal, mais sur un mode environnemental se révèle sans doute plus efficace. La proposition faite ici suggère qu’on ne peut penser la vie végétale indépendamment de son milieu et qu’inversement, on ne peut penser des milieux indépendamment de la vie végétale. Le rapport privilégié des végétaux au monde inorganique est un rapport de co-engendrement entre les milieux de vie et les vivants végétaux. Ce rapport ne doit pas être pensé de façon privilégiée comme le rapport d’un individu à son milieu, mais comme le résultat de dynamiques collectives. Trop souvent,  la volonté de préserver la biodiversité « Que doit-on faire pour protéger telle espèce animale ? » est un but en soi, comme si l’animal pouvait être abstrait de son milieu (cet argument est par exemple celui des zoos qui prétendent protéger les espèces en les coupant de leurs milieux naturels).  Or, la volonté de préserver les écosystèmes est quant à elle nécessairement aussi une volonté de maintenir la vie dans ses manifestations diverses, et les vies des écosystèmes dépendent des végétaux qui sont à leur base (c’est-à-dire que maintenir en vie des pandas dans des zoos ne revient qu’à protéger très abstraitement la biodiversité, puisque la bambouseraie dont ils sont issus continue à se dégrader). Les écologues et botanistes s’accordent généralement sur l’idée que beaucoup de végétaux des écosystèmes pourraient s’adapter à la disparition des animaux, alors que l’inverse est impossible. Protéger efficacement la vie demande d’abord de protéger les végétaux qui en sont les conditions de possibilité. Pareillement, protéger la montagne, la rivière ou le sol devrait revenir à protéger avant tout la spécificité de l’activité végétale sur ces environnements qui en font de véritables écosystèmes et des milieux pour les êtres vivants qui les habitent. L’idée d’une eau, d’un sol, d’un environnementou d’une natureinorganique à protéger en tant que matrice de la vie terrestre est une option qui peut se révéler tout aussi dangereusement abstraite que celle qui consiste à relâcher une grenouille en voie d’extinction dans une mare polluée. En effet, l’arbre fait la forêt, l’herbe la prairie, et chacun de ces organismes végétaux peut subir un préjudice (jugé moralement répréhensible, justifiable ou non) qui se répercute aussi à l’échelle de l’environnement. En ce sens les végétaux nous obligent à pondérer un équilibre difficile entre biocentrisme et écocentrisme.

Vers une éthique  d’inspiration végétale 

Défendre l’idée que les plantes jouent un rôle de co-constitution à l’égard des milieux ne doit pas revenir à les assimiler de façon indifférenciée à l’environnement. Ni l’holisme environnemental ni le dualisme des organismes et de leur environnement ne font honneur aux rôles et au statut des végétaux. La valeur réside probablement d’abord dans les relations productrices et mutuelles entre des communautés végétales situées et des matières inorganiques particulières, ensuite entre ces communautés et les organismes animaux et enfin, seulement, entre les animaux et leurs environnements. Cet ordre des valeurs suit l’ordre des raisons et des processus. Chaque étape est en quelque sorte la condition de la suivante. L’exposition schématique de ce raisonnement ne devrait pas laisser penser qu’il y aurait trois étapes rigoureusement consécutives opposant plantes, environnements et vivants non-plantes. Même dans l’étape de constitution des milieux par les plantes, des organismes non-végétaux, principalement des bactéries et des champignons, interviennent. De même, certaines relations des animaux à leur environnement ont des conséquences importantes pour la vie des plantes. Cependant, il y a dans ce processus de co-constitution ontologique des plantes et des milieux l’émergence de la vie et de ses conditions de possibilités que nous invitons à penser de façon intrinsèquement liée comme base de toute éthique soucieuse de la protection de l’environnement, des plantes et plus largement du vivant. Lorsque le fonctionnement de la vie végétale est compris et établi à sa juste valeur, il devient difficile, voire artificiel et même néfaste, de concevoir une éthique centrée exclusivement soit sur le vivant, soit sur l’environnement, comme s’il s’agissait de deux tendances mutuellement exclusives. Dans un environnement sain, ce qui est bon pour la plante est normalement bon pour l’équilibre de l’écosystème[1]. La vie végétale témoigne de la force et de la primauté constitutive de cette association qui doit ensuite inciter à penser de façon similaire et située le rapport des espèces animales à leur milieu (comme le fait par exemple la construction de niche). Enfin, la possibilité de réfléchir à la valeur intrinsèque des organismes végétaux demeure souhaitable, au regard des nombreuses découvertes récentes au sujet des comportements végétaux : communication, mémoire, décisions, « intelligence » (Trewavas 2014). Dans la mesure où l’on a pu évaluer expérimentalement que les plantes sont capables de se défendre (chimiquement) en cas de prédation et de discriminer entre plusieurs situations (des types de sols ou des supports différents pour des plantes grimpantes) et de choisir activement celle qui leur est la plus favorable, nous devrions être encore plus enclins à reconnaître la valeur qui réside dans leur vie et les efforts pour la préserver. Une éthique de l’environnement d’inspiration végétale cohérente ne devrait pas mutuellement exclure l’attention portée à la vie des organismes, même jugés les plus « rudimentaires », de l’activité générale, environnementale, qui en émerge collectivement et en garantit les conditions d’existence.Réfléchir sur les plantes et les processus végétaux suggère dès lors une complexification et une diffraction salutaire des options philosophiques et éthiques habituellement retenues pour penser le vivant « et » son environnement qui sont ici compris comme les deux faces d’une même pièce. L’environnement est ce que fait le vivant, le vivant est ce que fait l’environnement.

Quentin Hiernaux, Fonds National de la Recherche Scientifique (FNRS), Université Libre de Bruxelles, Centre de recherche en Philosophie (PHI).

Corrélée aux entrées du Dictionnaire de la Pensée Écologique: Agriculture durable et biologique ; Agroécologie ; Biocentrisme ; Bioéconomie ; Déforestation ; Écocentrisme ; Écologie scientifique ; Éthique de l’environnement ; Forêt ; Jardin ; OGM ; Valeur intrinsèque.

Bibliographie

Afeissa H.-S. 2010. La communauté des êtres de nature, Paris : éditions MF.

Bournérias M. et Bock C. 2006. Le génie des végétaux. Des conquérants fragiles, Paris : Belin.

Frontier S., Pichod-Viale D. et al. 2008. Ecosystèmes, 4e édition, Paris : Dunod.

Hall M. 2011. Plants as Persons a Philosophical Botany, Albany : State University of New York Press.

Hallé F. 1999. Éloge de la plante : pour une nouvelle biologie, Paris : Seuil.

Judd W. S., Campbell C. S., Kellogg E. A., Stevens P. 2015.Plant Systematics. A phylogenetic Approach, fourth edition, Oxford : Oxford University Press.

Hull D. L. 1978 « A Matter of Individuality », Philosophy of Science, 45, p. 335-360.

Marder M. 2013. Plant-Thinking a Philosophy of Vegetal Life, New York : Columbia University Press.

Marder M. [2018 à paraitre]. « Pour un phytocentrisme à venir » inHiernaux Q., Timmermans B. (eds), Philosophie du végétal, Paris : Vrin.

Raven P., Evert R., Eichorn S. 2014. Biologie végétale, 3e éd., trad. fr. J. Bouharmont, Bruxelles : De Boeck.

Sultan S. E. 2015. Organism and Environment, Oxford : Oxford University Press.

Suty L. 2015. Les végétaux, les relations avec leur environnement, Versailles : Quae.

Touyre P. 2015. Le sol, un monde vivant,Paris : Delachaux et Niestlé.

Trewavas A. 2014. Plant Behaviour and Intelligence, Oxford : Oxford University Press.

Notes

[1]Ce qui ne veut pas dire que ces deux registres de valeur se confondent purement et simplement puisque ce qui est bon pour une plante invasive en tant qu’organisme peut être mauvais pour l’écosystème dans lequel elle s’implante.

Hiernaux Quentin

Tue, 16 Oct 2018 19:15:31 +0000

L’Arbre et la Forêt au regard de l’approche systémique

« La pensée systémique associe divers concepts : celui d’ensembles d’éléments interdépendants à ceux de complexité, d’auto-organisation, d’interactivité.

Le principe en est le suivant. Soit un ensemble et ses composants – la pensée systémique considérera que :

  • L’ensemble possède des propriétés qui proviennent de l’assemblage lui-même. Il s’ensuit trois conséquences. S’il se défait, les propriétés disparaîtront. Si l’organisation change, les propriétés changeront (bien que les constituants soient les mêmes). L’ensemble ne doit pas être décomposé, car alors il perd ses propriétés.
  • Certaines des propriétés des composants sont attribuables aux relations qu’ils entretiennent avec les autres au sein de l’ensemble. Elles ne peuvent donc être connues si on les sépare de l’entité.
  • L’ensemble peut et doit être considéré pour lui-même, indépendamment de ses constituants. Il a une existence autonome».

(Citations adaptées de Philosophie, Science et Société – une philosophie pluraliste 2016 / 2018)

L’arbre est un sujet idéal pour comprendre que dans une démarche systémique, il faut partir du tout pour comprendre les parties. Dans une approche fonctionnelle de l’anatomie par exemple, l’organisme donne du sens à l’organe, l’organe donne du sens à la cellule. Il s’agit de comprendre comment, au cours du développement individuel, mais aussi au cours de l’évolution, structures et fonctions interagissent en permanence. À l’origine de l’approche systémique, et / ou holistique, il y a lieu de mentionner les contributions scientifiques décisives de J.W. Goethe (1749 – 1832), basées sur la découverte du processus de métamorphose chez les plantes en vertu d’un plan d’organisation commun, et la description de ce phénomène dans d’autres domaines de la nature.

Comment comprendre les parties de l’arbre ?

Face à ces géants de l’espace et du temps que sont les arbres, la question qui s’impose est en effet la suivante : Quel est leur secret ? Ou, dans une formulation un peu plus scientifique : Quelle est la particularité de croissance ou structure qui permet aux arbres d’atteindre de telles dimensions spatiales ou temporelles ?

Un élément de réponse nous est fourni par la distinction de deux types ou phases de croissance chez les végétaux : d’une part la croissance végétative, c’est-à-dire la formation d’organes tels que tige, feuilles ou racines ne participant pas à la reproduction sexuelle et d’autre part la croissance générative à l’origine des fleurs, fruits et graines.

Alors qu’une plante annuelle – un tournesol par exemple – accomplit son cycle complet « germination – croissance végétative – floraison – fructification – flétrissement / dispersion des graines » entre le printemps et l’hiver suivant, l’arbre va se développer pendant de nombreuses années en mode végétatif seulement. La graine nouvellement germée consacre ses réserves avant tout à la formation de racines, alors que la jeune pousse aérienne de l’année ne dépassera pas quelques centimètres ou au maximum quelques décimètres de hauteur sous nos latitudes. Au lieu de parties florales éphémères, la croissance de la tige s’interrompt par la mise en place de structures d’attente capables de résister aux rigueurs de l’hiver ou de la saison sèche en zones méridionales : c’est la formation des bourgeons. Ceux-ci sont en fait constitués de l’embryon de tige destiné à se développer l’année suivante, comme télescopiquement comprimé, portant les ébauches de feuilles, le tout protégé par un système d’écailles typique pour chaque espèce. Ces bourgeons sont soit terminaux ou pseudo-terminaux suite à l’avortement de la pointe de la tige, soit latéraux ou axillaires, situés à l’aisselle des feuilles.

Ces bourgeons peuvent être considérés comme des graines implantées sur la plante-mère, donnant naissance à toute une colonie de plantes-sœurs individuelles, ajoutant chaque année un étage à l’édifice organique que constitue l’arbre. Ce mode de croissance lui permet d’accéder à la troisième dimension de façon beaucoup plus efficace que les plantes annuelles, et surtout plus durable dans le temps.  La notion de « bourgeon-graine », impliquant celle d’« arbre coloniaire » (en référence au terme de colonie) a été formulée dès le début du 18esiècle, mais vient seulement d’être développée en toutes ses implications ces dernières années dans les ouvrages de Francis Hallé, spécialiste des forêts tropicales et avocat d’une nouvelle approche en botanique.

Durant toute cette phase purement végétative, qui peut durer chez les arbres de nombreuses années ou décennies, une structure rigide se déployant dans l’espace est mise en place grâce à la formation de couches successives de bois au niveau du tronc, des branches et des racines. C’est comme si l’« impulsion florale et de formation des fruits / graines » était tout d’abord « intériorisée » sous forme de tissus ligneux. Même plus tard, lorsque les arbres ont atteint leur phase reproductive, la formation de fleurs, fruits et graines reste comparativement modeste et généralement pas très colorée, et n’empêche pas que du bois continue à être annuellement formé sous l’écorce. Il est connu que l’un des processus se fait aux dépens de l’autre : lors des années à forte fructification, les cernes du bois sont plus étroits.

Ce mode de croissance par développement d’une colonie de pousses annuelles portée par un même fût et une ramure commune se complique chez de nombreuses essences et se différencie par la suite par des « réitérations » du même modèle architectural de l’arbre au sein de la couronne. En plus de plantes annuelles constituant une « prairie » en périphérie de la couronne, souvent à des dizaines de mètres du sol, on assiste alors à l’émergence de jeunes arbres sur les épaules de l’arbre-mère, amplifiant encore la capacité d’investir l’espace.  C’est ici un phénomène-clef qui amène le botaniste à considérer l’arbre comme « potentiellement immortel », en relevant que les plus grands ne sont pas forcément les plus vieux, la solution du gigantisme n’étant pas compatible avec une durée de vie maximale, l’individu âgé étant alors trop vulnérable.  Relevons ici une belle citation illustrant cette vision de l’arbre :

            « S’il est réellement un être collectif où des générations successives s’échelonnent l’une sur l’autre, l’arbre doit durer très longtemps et ne périt pour ainsi dire que d’une mort accidentelle, puisqu’aux vieux bourgeons en succèdent chaque année de nouveaux qui maintiennent la communauté végétale toujours jeune et toujours riche d’avenir […]. L’individu périt, mais la société persiste ». Jean Henri Fabre, entomologiste, 1876.

L’arbre comme partie d’un tout qui le dépasse

De façon analogue aux bourgeons évoqués plus haut, l’arbre est à la fois un organisme(mais associé à des champignons / mycorhizes) avec une silhouette, une architecture et des caractéristiques morphologiques spécifiques (un chêne est toujours différent d’un bouleau), et organed’un organisme d’ordre supérieur, la forêt. Celle-ci se constitue en associations naturelles d’espèces différentes en interaction. Elle est dotée d’une canopée plus ou moins dense et d’une lisière, le tout constituant une enveloppe délimitant un espace intérieur dont l’atmosphère et le sol se distinguent de ceux hors de la forêt.

À son tour, la forêt est à la fois organisme(on décrit de grands types de forêts et associations non dues au hasard, mais à des conditions de croissance et à des interactions précises) et organed’un organisme d’ordre supérieur : la Terre.  Les découvertes les plus récentes de la géophysique et de la climatologie nous font comprendre la ceinture forestière équatoriale comme organe vital pour l’ensemble de la « physiologie terrestre ».

Il est en effet depuis longtemps connu que les forêts sont un facteur important dans le développement de l’humidité atmosphérique et la formation des nuages. Plus récemment, l’on a découvert qu’elles sont également impliquées, par des émanations dans l’atmosphère de molécules organiques, de particules fines et de grains de pollen, dans les processus de condensation et de chute de neige ou de pluie. Mais au-delà d’un simple recyclage des précipitations au niveau local, les forêts sont à l’origine d’un transfert d’humidité atmosphérique des océans vers l’intérieur des continents, grâce à des cycles répétés d’évapotranspiration –  condensation. L’impact solaire extrêmement intense au niveau de l’équateur est « pacifié », car mis à contribution pour la formation de biomasse, pour le stockage et la circulation de l’eau et la formation de masses atmosphériques humides permettant des transferts de chaleur dans des zones plus froides éloignées de l’équateur. Certains climatologues pensent qu’il pourrait aussi alimenter le célèbre Gulf Stream qui traverse l’Atlantique et tempère les côtes de l’Europe du nord.  La reconnaissance de ce rôle essentiel des massifs boisés va nous amener à réévaluer l’importance des forêts naturelles et la nécessité de les maintenir pour assurer le fonctionnement des régimes hydrologiques terrestres.

Dans ce contexte, la situation actuelle est probablement beaucoup plus critique qu’imaginé jusqu’alors. En effet, certains experts estiment que la forêt amazonienne ne devrait pas passer en-dessous du seuil de 70% de la surface initiale si ce « cœur climatique » doit pouvoir continuer à battre. Le danger réside dans les coupes rases effectuées sur de grandes surfaces, entamant les massifs naturels fermés très riches en eau, dont on sait qu’ils ne peuvent brûler spontanément. Il se forme alors des fronts de coupe exposés à un rayonnement solaire intense, provoquant un dessèchement des arbres mis à nu. Les incendies de forêt peuvent alors être déclenchés, s’auto-alimenter de façon accélérée et devenir incontrôlables. Perspective à long terme si cette tendance suit son cours : une désertification dramatique de l’écosystème le plus vital de notre planète. Ce phénomène a déjà provoqué des ravages en Indonésie et en Malaisie suite aux déforestations à grande échelle au profit de plantations de palmiers à huile. Les conséquences pourraient être bien plus graves encore en ce qui concerne l’Amazonie.

De considérer les arbres comme organes de la forêt et la forêt comme organe de la Terre est donc d’une portée dépassant largement le débat scientifique : c’est d’importance existentielle pour l’ensemble de la planète. Il y a peu de temps encore, l’on croyait que les arbres poussent bien en zone équatoriale parce qu’il y fait chaud et humide – maintenant, nous savons que s’il fait chaud et humideen zone équatoriale, c’est parce qu’il y pousse des arbres sous forme de massifs forestiers denses !

Émergence

« La pensée systémique s’oppose à la pensée analytique qui atomise en éléments simples et recherche des séries causales indépendantes, en tentant une déduction des propriétés du tout à partir de celles des parties « .

Dans ce contexte, le concept d’émergence est particulièrement intéressant : il propose une réflexion sur la vraie nature des synergies, où des propriétés tout à fait nouvelles apparaissent, de façon non déductible à l’aide des parties constituantes.

Une énigme relative à la formation des structures est la suivante : Comment les cellules du cambium, unités de base, sont-elles amenées à fournir les éléments formant des vaisseaux conducteurs longs parfois de plusieurs mètres, constitués de cellules parfaitement connectées entre elles, enveloppés dans exactement ce qu’il faut de tissu de soutien (fibres) et de tissu de réserve (parenchyme) – et ceci d’une façon différente d’une essence à l’autre ? Chez le Chêne par exemple, un vaisseau du bois initial est mis en place de façon simultanée tout au long du fût, constituant un tube ininterrompu d’un tiers de millimètre de diamètre pouvant dépasser les dix mètres de longueur. Ceci correspond à une mise en série simultanée de trente mille éléments cellulaires communiquant par leurs perforations terminales.

Ce type de questions ne concerne plus le domaine des « mécanismes », mais s’adresse au domaine des causes, appartenant à d’autres niveaux d’organisation. Dans ce contexte, mentionnons le concept d’émergence récemment développé.

L’émergence est considérée comme un phénomène qui entre en jeu lorsque des systèmes simples font apparaître, par leurs interactions ou leur évolution, un autre niveau de complexité qu’il est impossible de prévoir et difficile à décrire par la seule analyse de ces systèmes pris isolément.

Ce phénomène se trouve dans tous les systèmes dynamiques comportant des rétroactions. L’une des caractéristiques liées au concept d’émergence concerne les propriétés : à partir d’un certain niveau de complexité et d’organisation des particules matérielles ou des composantes biologiques, des propriétés authentiquement nouvelles émergent ; les propriétés émergentes sont irréductibles, et ne peuvent être déduites des phénomènes de niveau inférieur à partir desquels elles émergent. Dans le domaine de la chimie par exemple, les caractéristiques des atomes d’hydrogène et d’oxygène prises séparément ne permettent pas de prévoir les propriétés d’une molécule d’eau ; encore moins celles d’un agrégat de molécules d’eau dans des structures capillaires, si l’on se réfère aux récents travaux de G. Pollack (2013). De façon plus générale : à partir de la matière inanimée, il n’est pas possible de déduire les caractéristiques du vivant (Kiefer 2007).

En biologie, cette notion d’émergence permet d‘inverser le regard, et de prendre comme point de départ l’organisme – l’arbre par exemple – en tant qu’unité fonctionnelle, constituant un système hiérarchique. En effet, l’organisme est composé d’organes, ceux-ci de tissus ou systèmes cellulaires qui regroupent des cellules à fonction semblable. Les cellules comportent quant à elles des organelles et celles-ci sont constituées de macromolécules. Une protéine est une telle molécule géante, qui possède des propriétés que n’a aucun des atomes qui la composent.

Dans chacun des niveaux d’organisation émergeant de l’organisme, on peut voir à l’œuvre des principes de forme et d’organisation – des « contenus d’information actifs » dans le sens de D. Bohm et D. Peat (cités dans Heusser 2013). Ces principes formateurs (« causa formalis ») structurent la matière, qui doit être vue ici comme conditionnécessaire à leur manifestation et non comme cause premièredu niveau d’émergence supérieur. Dans ce sens, la nature s’organise elle-même « par le haut », par la réalisation de lois gérant les substances tirées d’un matériel qui lui est subordonné ; mais simultanément, elle est dépendante de cette matière, qui représente la condition nécessaire à sa manifestation (Heusser 2013). L’évolution du concept scientifique de « champ biologique » ou morphogénétique vient récemment d’être présentée de façon détaillée par A. Tzambazakis, dans l’ouvrage Fields of the Cell(Fels et al. 2015).

Une belle formule d’un des pionniers de la botanique moderne illustre ainsi cette notion élargie d’émergence et de champ morphogénétique :

« Ce sont les plantes qui forment les cellules

et non les cellules qui forment les plantes »

« Die Pflanzen bilden die Zellen, und nicht die Zellen die Pflanzen »

(H. A. de Bary 1879, cité dans Hagemann 1982).

Implications pour une vraie transition écologique

« La pensée systémique essaye donc de rendre compte des différents ensembles organisés présents dans le monde sans les dissocier. Elle peut être employée dans presque tous les domaines de la connaissance, par exemple pour comprendre le fonctionnement de la société et ses aspirations ».

            Une forêt naturelle, mais également une forêt gérée par l’homme dans le respect de ses équilibres (par exemple la « forêt jardinée ») est un système riche en partenariats, échanges, symbioses, synergies. Un tel fonctionnement est à mettre en opposition à une forêt « régulière », monospécifique et équienne, issue de plantations après des coupes rases de peuplements naturellement mixtes. Dans de tels peuplements artificiels, tous les arbres se trouvent en permanence en situation de concurrence mutuelle, lors de la recherche de l’eau et des sels minéraux dans les mêmes horizons pédologiques. Ceci les rend sensibles aux carences et à l’attaque de ravageurs. De plus, ces peuplements uniformes sont particulièrement sensibles aux sécheresses et aux incendies. Une réorientation est urgente face aux contraintes et défis dus au réchauffement climatique.

Dans ce contexte, il faut relever que le principe de durabilité est l’œuvre dans la foresterie d’Europe centrale. Ce critère fut défini pour la première fois par l’Allemand de Saxe Hans Carl von Carlowitz (1645 – 1714) dans son traité Sylvicultura oeconomica  (1713), s’appliquant à l’époque avant tout à des forêts issues de plantations. De façon plus générale, il stipule aujourd’hui que le volume de bois exploité chaque année dans une forêt donnée, composée de différents peuplements, ne dépasse pas le niveau de l’accroissement moyen du massif pris dans son ensemble. Le moment de chaque prélèvement tient compte de l’évolution dynamique et de la structure du peuplement. Le prélèvement lui-même a pour effet d’activer la formation de bois chez les arbres restants, dans la mesure où il accorde davantage de lumière à leurs couronnes et empêche le peuplement d’entrer dans son stade sénescent final nettement moins productif. Dans sa réflexion sur la forêt en tant qu’organisme et sur le principe de sa gestion durable, le forestier R. Hennig constate : « L’homme ne se trouve donc pas ici face au biosystème ou écosystème ‹forêt›, mais il constitue plutôt lui-même un maillon fonctionnel de ce système, puisqu’il intervient directement dans les processus naturels. D’une part, il assure des fonctions qui, dans le cas de forêts vierges, c’est-à-dire sans intervention humaine, reviendraient à d’autres acteurs ou facteurs organiques tels que champignons ou insectes ravageurs, et abiotiques tels que tempêtes ou incendies. D’autre part il bénéficie du rendement économique de ce qui, sinon, serait prélevé ou détruit par ces autres acteurs fonctionnels ».

Finalement, un nouveau partenariat est possible entre l’homme et les arbres, entre l’agriculture et la foresterie. Le premier pas dans ce sens est de comprendre que l’homme et la nature ne sont pas obligatoirement antagonistes. Par des actions concrètes bien ciblées, nous pouvons devenir (ou redevenir) un facteur de biodiversité (l’étude des paysages bocagers l’a démontré), contrairement à l’idée que la nature ne redeviendrait authentique que si l’homme l’abandonnait à elle-même. Solidarité et coopération s’instaurent alors au-delà d’une compétition exclusive. Encore une fois, nous prendrons pour exemple l’arbre, où il y a complémentarité et échange mutuel entre les racines et les champignons mycorhiziens qui les entourent, au profit de chacune des parties.

            Au niveau de la démarche, il s’agit de passer de l’interdisciplinarité (les académiciens et « experts » restant encore entre eux) à la transdisciplinarité : les disciplines académiques universitaires doivent trouver le dialogue avec les praticiens, les artistes et avec les porteurs de savoirs traditionnels, dont parfois nous ne soupçonnons  même pas le champ d’expérience et les catégories de pensée.

Faire appel à la totalité de nos perceptions

« Appliquée à la science elle-même, la pensée systémique considère le savoir comme un tout ».

En prolongeant cette approche, on ne devrait plus se concentrer sur une application prépondérante de la perception visuelle, mais faire appel à l’ensemble de nos sens et à l’observation consciente de ceux-ci.

Réfléchir aux phénomènes de la nature vivante, expérimenter et comprendre, c’est la mission que se donnent les biologistes, les physiologistes, les botanistes, les forestiers et autres bio-ingénieurs, pour éventuellement trouver d’utiles applications de leurs découvertes. Les pédagogues, les psychologues et les médecins sont en train de mettre au jour des liens inattendus entre le bien-être humain et les arbres, les forêts.

Et maintenant, nous sommes invités à ouvrir encore davantage le champ du questionnement et à nous demander :

  • Quand avons-nous touché, palpé un arbre pour la dernière fois, sachant que plus que tout autre sens, celui du toucher nous convainc de la réalité physique d’un être ou d’une chose et nous informe d’une façon subtile sur son état du moment, sa consistance  ?
  • Quand avons-nous senti, humé un arbre pour la dernière fois ?
  • Quand avons-nous entendu, écouté un arbre pour la dernière fois ?
  • Avons-nous peut-être, ne serait-ce qu’une fois, eu l’idée de goûter à un arbre autrement que par ses fruits ?

Et finalement, pourquoi ne pas nous demander :

  • Quand avons-nous dessiné un arbre pour la dernière fois ?
  • Nous est-il arrivé de rêver d’un arbre et pourquoi ?
  • Nous souvenons-nous de l’étrange parfum du terreau forestier qui se développe sous le couvert des arbres ?

Une découverte récente relative à cette dernière question nous montre que la pratique d’une telle approche systémique ou holistique peut avoir des effets de prime abord inattendus. Avec le recul, elle nous révèle que l’objet même de l’étude peut entrer en interaction concrète avec celui qui l’étudie, allant même jusqu’à déclencher des sensations de bien-être :

Un sol riche en matière organique tel que l’humus forestier offre des conditions idéales pour le développement naturel d’une bactérie non pathogène : le Mycobacterium vaccae. Son nom provient du latin vacca(vache), car elle a d’abord été isolée dans des buts scientifiques à partir de bouses de vache. Des tests de laboratoire et des recherches approfondies ont révélé que des compléments alimentaires contenant cette bactérie augmentent la résistance au stress et la faculté d’apprentissage de souris dans les labyrinthes. Au-delà, les scientifiques (M. Ege etal., 2011) pensent qu’elle peut fonctionner comme antidépresseur, car elle stimule la production de sérotonine et de noradrénaline dans le cerveau, nous mettant physiologiquement de bonne humeur !

Ernst Zürcher, Chercheur et ingénieur forestier à la Haute École spécialisée bernoise

BIBLIOGRAPHIE

Zürcher E., Les Arbres entre Visible et Invisible, Actes Sud, 2016.

Ege, M. et al. (2011). “Exposure to Environmental Microorganisms and Childhood Asthma.” New England Journal of Medicine, Vol. 364, pp. 701-709.

Ehn M, Thornton JA, Kleist E, Sipilä M, Junninen H, Pullinen I, Springer M, Rubach F, Tillmann R, Lee B, Lopez-Hilfiker F, Andres S, Acir IH, Rissanen M, Jokinen T, Schobesberger S, Kangasluoma J, Kontkanen J, Nieminen T, Kurtén T, Nielsen LB, Jørgensen S, Kjaergaard HG, Canagaratna M, Maso MD, Berndt T, Petäjä T, Wahner A, Kerminen VM, Kulmala M, Worsnop DR, Wildt J, Mentel TF. (2014): A large source of low-volatility secondary organic aerosol. Nature, 2014 Feb 27; 506 (7489): 476-9.

Fabre, J.-H. (1876) : La Plante, leçons à mon fils sur la botanique. Réédition Privat, Toulouse (1996).

Fels, D., Cifra, M., Scholkmann, F. (Editors), (2015): Fields of the Cell. Research Signpost, Trivandrum, India.

Hagemann, W. (1982): Vergleichende Morphologie und Anatomie – Organismus und Zelle, ist eine Synthese möglich? Ber.Deutsch.Bot.Ges.Bd.95 (1982), S.45-56.

Hallé,F. (1999): Eloge de la plante. Pour une nouvelle biologie. Ed. du Seuil, Paris.

Heusser, P. (2013): Geistige Wirkfaktoren im menschlichen Organismus? Vom Einbezug des Immateriellen in die empirische Forschung der Medizin. In: Heusser P, Weinzirl J. (Hrsg.) Rudolf Steiner – Seine Bedeutung für Wissenschaft und Leben heute. Schattauer, Stuttgart 2013, S. 100-127.

Holzknecht K, Zürcher E. Tree stems and tides – A new approach and elements of reflexion. Schweiz. Z. Forstwes. 2006; (157) 6: 185-90.

Kiefer, B. (2007): Das Prinzip der Emergenz. Schweizerischer Nationalfonds. Horizonte 2007, 75: 33.

Makarieva A.M., Gorshkov V.G., Sheil D., Nobre A.D., Bunyard P., Li B.-L. (2014): Why does air passage over forest yield more rain? Examining the coupling between rainfall, pressure, and atmospheric moisture content. Journal of Hydrometeorology, 15, 411-426.

Pollack, G. H.  (2013) : The Fourth Phase of Water –  Beyond  solid, liquid and vapor.  Ebner and Sons, Seattle, USA.

Pöschl U, Martin ST, Sinha B, Chen Q, Gunthe SS, Huffman JA, Borrmann S, Farmer DK, Garland RM, Helas G, Jimenez JL, King SM, Manzi A, Mikhailov E, Pauliquevis T, Petters MD, Prenni AJ, Roldin P, Rose D, Schneider J, Su H, Zorn SR, Artaxo P, Andreae MO. (2010): Rainforest aerosols as biogenic nuclei of clouds and precipitation in the Amazon. Science 2010, Sep 17; 329 (5998):1513-6.

Zürcher E, Cantiani MG, Sorbetti-Guerri F, Michel D. (1998): Tree stem diameters fluctuate with tide. Nature 1998; 392: 665-66.

Zürcher, E., Schlaepfer, R., Conedera, M., Giudici, F. (2010): Looking for differences in wood properties as a function of the felling date: lunar phase-correlated variations in the drying behavior of Norway Spruce (Picea abies Karst.) and Sweet Chestnut (Castanea sativa Mill.). TREES (2010) 24: 31-41.

Zürcher, E., Schlaepfer, R. (2014): Lunar Rhythmicities in the Biology of Trees, Especially in the Germination of European Spruce (Picea abies Karst.): A New Statistical Analysis of Previously Published Data. Journal of Plant Studies, Vol. 3, No.1, 2014: 103 – 113.

Ernst Zurcher

Tue, 16 Oct 2018 19:15:31 +0000

Repenser le statut des plantes

Cet appel à propositions est coordonné par Aurélie Javelle (ingénieure de recherche à Montpellier Supagro), Dusan Kazic (doctorant en sociologie, AgroParisTech), Jacques Tassin (chercheur en écologie au Cirad), et Ernst Zürcher (chercheur et ingénieur forestier à la Haute École spécialisée bernoise)

QUESTIONNEMENTS

Un « tournant ontologique » (Course, 2010) de repeuplement des sciences sociales par des entités non-humaines (Houdart et Thiery, 2011) se développe. Les catégorisations du vivant sont reconfigurées, ainsi que les modes de relation avec lui. Les non-humains acquièrent des capacités diverses. Dans ce sens, intégrer les plantes dans une pensée écologique se veut un paradigme alternatif à la pensée moderne, invitant à revisiter leur statut ontologique et épistémologique et à les placer au cœur de notre attention. Néanmoins, les questionnements académiques semblent plus volontiers se pencher sur les cas des animaux que celui des végétaux. Les plantes, en tant qu’individus vivants, disparaissent derrière les problématiques concernant l’agriculture, l’alimentation, les changements climatiques, ou l’érosion de la biodiversité (Tassin, 2016). Elles deviennent des objets de production, alimentaires, de services ou de simples matériaux, et restent des sujets impensés. Selon Hallé (1999), « la biologie actuelle, conçue sur la base de ce que nous savons de l’animal, ne tient pratiquement pas compte des plantes » (Hallé, 1999).

Néanmoins, prenant de la distance avec les théories naturalistes (Descola, 2005), des acteurs témoignent de pratiques qui outrepassent la distanciation objectivante pour « faire avec » un « être vivant » (Garreta, 2016). Dans une enquête en cours (Kazic, 2016) sur les liens sensibles de paysans français avec les plantes, de nombreux témoignages présentent ces dernières comme des « sujets de travail », des « êtres d’accompagnement », voire des « êtres sensibles et intelligents ». L’anthropologue Myers qualifie de plant turnune reconsidération en cours des plantes (Myers, 2015).

Ces évolutions consistent-elles en un repositionnement méthodologique (Latour, 1997) qui permet de penser les rapports avec les non-humains en terme d’interdépendance et non plus sur un mode dual, un questionnement sur la signification de l’attribution de propriétés mentales à certaines entités non humaines (Charbonnier, 2012) ou une exploration des processus sémiotiques possibles avec les plantes (Kohn, 2017) ? 

On peut questionner les manières d’entrer en relation avec les plantes. Il ne suffit pas, en critiquant l’épistémologie des savoirs modernes, de penser les plantes pour elles-mêmes. Cela aboutirait à des abstractions, à une éthique normative, un moralisme (Hache, 2011). Apporter de nouveaux éclairages sur les végétaux ne suffit pas non plus pour changer nos pratiques à leur égard.  Comme le dénonce Lieutaghi (1983), le « savoir du monde », survalorisé au détriment de « l’usage du monde », atrophie nos relations au monde végétal. Pour penser les plantes en Occident dans une perspective plus impliquée, il convient aussi de reconnaître, puis de promouvoir les rapports sensibles entre les êtres humains et les plantes.

Construire des relations avec les plantes pose cependant des questions. En tant que mammifères, il nous semble – peut-être de façon trompeuse – plus légitime d’envisager des relations avec les animaux, de prendre en compte leurs perspectives pour tenter d’imaginer de nouveaux rapports, par exemple pour répondre aux revendications du bien-être animal. Mais quiddes plantes ? Leurs spécificités nous confrontent à un monde inconnu (Tassin, 2016). Comment, dans le cas d’une volonté « d’habiter le monde » en tant qu’engagement créatif, inscription dans le monde (Ingold, 2013), pouvons-nous tisser des liens avec le monde végétal ? De la même façon qu’il est possible d’envisager le travail réalisé par les animaux (Porcher, 2012; Lainé, 2018), peut-on envisager un « travail » réalisé par les plantes ? Les plantes en inter-relations avec les humains sont-elles envisagées comme simples récepteurs d’informations biophysiques, ou comme êtres sensibles disposant d’une intériorité (Descola, 2005) ?

Cet appel à proposition souhaite questionner la qualité et l’intensité de nos liens avec les végétaux, de manière à contribuer à penser de nouvelles manières d’habiter le monde.

AXES DE RÉFLEXION (Proposition non exhaustive, d’autres propositions pouvant être soumises)

Axe 1 : Valoriser les approches historiques relatives à l’évolution de notre perception du statut des plantes dans notre rapport au monde 

  • Comment l’histoire aborde-t-elle le statut des plantes ? Quels paradigmes d’analyse sont-ils alors mobilisés ?
  • Quels types de rapports cultivait-on par le passé avec les plantes en Occident ? Comment se sont-ils récemment transformés ?
  • De quels témoignages, de quelles histoires sommes-nous héritiers lorsque nous envisageons les plantes aujourd’hui ?

Axe 2 : Quel statut les plantes ont-elles et peuvent-elles avoir aujourd’hui ?

  • Comment caractériser les changements en cours relatifs à l’épistémologie et l’ontologie végétale ? Quels apports de quelles disciplines contribuent-ils à ces changements ?
  • Quels sont les problèmes et obstacles épistémologiques qui se posent dans l’acquisition de nouveaux savoirs relatifs aux processus de cognition sensible des plantes ?
  • Quels changements éthiques, biologiques, anthropologiques et sociaux accompagnent ou déterminent ces nouvelles considérations ?

Axe 3 : Établir des liens sensibles avec les plantes

  • Quels types de liens sensibles peut-on chercher entre nous et les plantes en Occident ? Quels terrains valoriser pour recueillir et valider de nouvelles données informatives ?
  • Comment décrire et caractériser ces liens sensibles ? Quelles difficultés cela pose-t-il ? Quels cadres théoriques s’avèrent-ils dès lors pertinents ?
  • Quelles procédures, quels outils mettre en place pour (r)établir des liens sensibles entre nous et les plantes ?
  • Quels liens peuvent-ils s’établir entre plantes et humains au travail ? Dans quelle mesure peut-on parler de plantes « au travail » et quels cadres conceptuels mobiliser ?

NATURE DES CONTRIBUTIONS

Les propositions peuvent provenir de chercheurs issus de milieux académiques ou assimilés et de praticiens anglophones et francophones. Le champ est ouvert à toutes les disciplines, mais aussi les récits analytiques permettant de penser notre lien avec les plantes.

ÉCHÉANCIERS

10 septembre 2018 : lancement de l’appel à contributions

10 novembre 2018 : date limite d’envoi des propositions sous la forme d’un texte de 600 mots maximum, comprenant un titre provisoire, 5 mots clés, la mention d’un cadre théorique, d’un ancrage disciplinaire, une problématique, la présentation d’une méthode et le type de résultats attendus. Les propositions doivent être adressées à l’adresse mail suivante: lapenseeecologique@gmail.com

14 janvier 2019 : avis d’acceptation ou de refus des contributions aux auteurs – envoi des recommandations aux auteurs

10 mai 2019 : date limite de réception des textes conformes aux recommandations aux auteurs.

12 juillet 2019 : réponse définitive aux auteurs et transmission des rapports des évaluateurs

2 septembre 2019 : réception des textes révisés

2 novembre 2019 : mise en ligne du dossier thématique

BIBLIOGRAPHIE

Albert-Llorca, M., Garreta, R., 2016, Des sociétés rurales européennes aux cueilleurs professionnels de plantes sauvages: visions et pratiques de la nature, in Javelle A., 2016, Les relations homme-nature dans la transition agroécologique, Paris, L’Harmattan, pp. 107-124.

Charbonnier, 2012, Culture, nature et environnement. Vers une écologie de la vie, Tracés, 22, pp.169-182

Course, 2010, Of words and fog, Linguistic relativity and Amerindian ontology, Anthropological Theory, 10, 3, pp. 247-263.

Descola P., 2005 Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard.

Hache E., 2011, Ce à quoi nous tenons. Propositions pour une écologie pragmatique, Paris, Les empêcheurs de penser en rond/La Découverte

Hallé F., 1999, Eloge de la plante, Paris, Seuil.

Houdart S., Thiery, O., 2011, Humains, non-humains. Comment repeupler les sciences sociales, Paris, La Découverte.

Ingold T., 2013, Marcher avec les dragons,Trad.Pierre Madelin, Éditions Zones Sensibles

Kazic D., 2016, Thèse en cours titre (provisoire) «  Concevoir les végétaux comme des êtres non uniquement ‘mangeables’. Pour une sociologie des plantes cultivées ».

Kohn, E., 2017, Comment pensent les forêts. Vers une anthropologie au-delà de l’humain, Zones sensibles.

Lainé, N., 2018, « Coopérer avec les éléphants dans le Nord-Est indien », Sociologie du travail, 60, 2.

Latour, B., 1997, Nous n’avons jamais été modernes, Essai d’anthropologie symétrique, Paris, La Découverte et Syros.

Myers N., 2015, « Conversations on Plant Sensing : Notes from the Fields », NatureCulture

Lieutaghi P., 1983, « L’ethnobotanique au péril du gazon », Terrain, 1, pp. 4-10.

Porcher, J., Schmitt, T., 2012, Dairy Cows: Workers in the Shadows ? Society & Animals, 20, 1, pp. 39-60

Tassin J., 2016, À quoi pensent les plantes ?, Paris, Odile Jacob.

Zürcher E., 2016, Les arbres entre visible et visible, Paris, Actes Sud

La pensée écologique

Tue, 16 Oct 2018 19:15:31 +0000

Émergence d’un nouveau paradigme – entretien avec Edward Farmer

Entretien avec le Prof. Edward Farmer, Département de Biologie Moléculaire Végétale, Université de Lausanne (Suisse)

Réalisé par Prof. Dominique Bourg, Philosophie politique environnementale, Université de Lausanne et Dr. Caroline Lejeune, science politique, Faculté des Géosciences et l’Environnement, Institut de géographie et de durabilité, Université de Lausanne (Suisse).

INTRODUCTION

Nous avons très longtemps considéré la vie des plantes comme une forme de vie inférieure, entre le minéral et l’animal, celle d’un état végétatif précisément. Les plantes constituaient le Lumpenproletariatdu vivant, celles qui organisent l’interface entre l’organique et l’inorganique, mais dont l’existence serait à l’image de leur fonction d’intermédiation : entre la vie et la non-vie. Or, depuis au moins une décennie, de multiples travaux ont fini par remiser aux oubliettes de l’histoire cette conception pourtant pluriséculaire. Les plantes vivent, aussi pleinement que nous-mêmes, même si elles déroulent leur existence d’une toute autre manière que la nôtre, que celle de nous autres les animaux. Elles ne possèdent pas d’organes vitaux et sont capables de se régénérer, condition à leur survie, elles qui sont condamnées au mouvement sur place, ne pouvant fuir devant leurs prédateurs. Bien qu’elles ne le fassent pas à notre façon, les plantes n’en respirent, n’en digèrent – même pour certaines de petits mammifères –, n’en deviennent et ne s’en meuvent pas moins sur place, n’en replient ou déplient leurs feuilles, n’en transforment leur milieu et ne s’en adaptent pas moins, et le tout sans organes ad hoc. Or, pour s’adapter, à l’instar de toute forme de vie, il leur faut sentir et analyser le milieu qui les environne, communiquer, concevoir des stratégies, calculer, leurrer prédateurs ou proies, pour les racines détecter voies de passage, minéraux, eau, etc. dans les sols, là encore sans organes appropriés et spécialisés à la différence des animaux. Les plantes vivent bel et bien, pleinement même.

En conséquence, la révolution en cours de la biologie végétale bouleverse notre conception du vivant et l’idée d’appartenance à un seul et unique phénomène de la vie sur Terre. Nous pouvons désormais nous aussi, avec François d’Assise, dire nos sœurs les plantes. Des succès populaires comme le livre de Wohlleben sur La vie secrète des arbres(Les Arènes, 2017), ou dans une moindre mesure celui de Stefano Mancuso et Alessandra Viola sur L’intelligence des plantes(Albin Michel, 2018), instillent dans l’esprit du public cette révolution silencieuse. Des philosophes sont ainsi encouragés comme Emanuele Coccia – La vie des plantes(Rivages, 2016) – à concevoir une ontologie du point de vue des plantes (Renvoyons aussi au livre d’Ernst Zürcher, Les arbres, entre visible et invisible, Actes Sud, 2016 et à celui de Jacques Tassin, Penser comme un arbre, Odile Jacob, 2018).

Remarquons au passage que ces bouleversements théoriques ne feront pas l’affaire des Véganes et autres pathocentristes. Si les plantes peuvent exercer toutes sortes de fonctions sans organes appropriés, il n’est pas absurde de s’interroger sur un analogue à la sensation de douleur sans système nerveux. Quoi qu’il en soit le vivant ne se laisse pas facilement enfermer dans les catégories modernes des pathocentristes. Les liens que les vivants nouent entre eux sont multiples et complexes ; la prédation en fait résolument partie, même si elle n’en constitue qu’une facette.

La révolution épistémique en cours se déroule au moment le plus critique qui soit pour l’humanité et le vivant sur Terre. Celui où les effets de révolutions bien antérieures, celle mécaniste du 17esiècle, puis celle thermodynamique du 19esiècle, voire la révolution informatique du 20e, appuyées sur l’essor de la démographie humaine et la cupidité des élites économiques, avec le bras armé des techniques et de l’économie, sont en train, ni plus ni moins, de détruire le vivant sur Terre, en détruisant ses habitats ou en ruinant ses conditions d’existence par un changement climatique accéléré. Une récente étude publiée par les PNASnous apprend que nous sommes sur une trajectoire qui pourrait conduire à des conditions de vie sur Terre limites, avec une humanité dont les effectifs auraient fondu (W. Steffen & alii, 2018, « Trajectories of the Earth System inthe Anthropocene », http://www.pnas.org/cgi/doi/10.1073/pnas.1810141115).

Or, cette révolution n’est nullement orpheline. Elle relève même d’un mouvement beaucoup plus large, affectant toutes les strates des sociétés humaines. Il est même possible d’évoquer un véritable changement de paradigme, un vaste mouvement en cours, tous azimuts, de réinsertion de l’humanité au sein de la nature.

A cet égard la biologie végétale vient renforcer aujourd’hui un mouvement initié par Darwin. De Darwin à la révolution de la biologie végétale en cours, en passant par l’éthologie de la seconde moitié du 20e siècle, nous avons assisté à une série de réinscriptions de l’homme dans la nature, à des mises en lumière successives de la continuité et de la solidarité homme-nature. Rappelons que la modernité est née avec l’émergence de la physique moderne qui soutenait, en conformité avec une interprétation particulière de la Genèse, l’idée de l’extériorité de l’homme à la nature, ainsi réduite à une somme mécanique de particules partes extra partes, régies pensait-on par quelques lois simples. D’où les animaux machines et la dynamique moderne d’arrachement continu à la nature. Cette révolution scientifique (et le paradigme qui lui est lié) se termine au moment même de l’entrée dans l’Anthropocène et de la confrontation à l’impossibilité empirique de séparer homme et nature, nature et culture, dès lors que les aléas climatiques apparaissent tout autant culturels que naturels. Ce qui constitue une invitation à dépasser l’autre dualisme moderne, le dualisme matière-esprit. Apparaissent au même moment d’autres phénomènes quasi universels et puissants pour certains : l’affirmation et le développement des droits de la nature (Nouvelle Zélande, Amérique latine et du Nord, France, Inde, etc. ; voir Valérie Cabanes, Un nouveau droit pour la Terre, Seuil, 2016), une forte et diffuse sensibilité à la cause animale ; l’essor et la diffusion de l’écopsychologie (Michel-Maxime Egger, Soigner l’esprit, guérir la Terre.Introduction à l’écopsychologie, Labor et Fides. 2015), les découverte et développement des vertus thérapeutiques du contact avec la nature (sylvothérapie et autres recherches, réveil des comateux en jardin, etc.). Enfin le vivant inspire une nouvelle façon de penser et d’organiser l’économie avec l’économie régénérative ou symbiotique (biosourcement de biens et de services, recyclage, rejet de l’extractivisme, mutualisation, économie de fonctionnalité, etc. ; cf. notamment Isabelle Delannoy, L’économie symbiotique. Régénérer la planète, l’économie et la société, Actes Sud, 2017) ; une nouvelle façon de penser et d’organiser la société socio- et hola-cratie, un goût affirmé pour les petits collectifs, la redécouverte des communs et de leur gouvernance spécifique. La nature devient ainsi source d’inspiration tous azimuts, pour toutes sortes de domaines, un peu comme si on assistait à la diffusion d’un biomimétisme élargi. Au même moment s’effrite l’idée une nature en proie à l’empire systématique de la loi de la jungle : c’est au contraire l’entraide qui apparaît comme quasi systématique et de la compétition comme un comportement onéreux et dangereux, fortement cantonné (Pablo Servigne & Gauthier Chapelle, L’entraide. L’autre loi de la jungle, Les Liens Qui Libèrent, 2017). Du côté des spiritualités, les choses bougent à l’unisson : l’ancrage dans la nature est à l’ordre du jour, que ce soit par la réaffirmation et la diffusion du chamanisme, ou, par l’encyclique Laudato Si’ du Pape François. On assiste ainsi à un vaste mouvement qui conduit par une accumulation de voies diverses à repenser de fond en comble notre place dans la nature et qui relègue le paradigme mécaniste (néolibéralisme et transhumanisme), et ce au moment où le vivant et la biodiversité connaissent un commencement d’effondrement.

Saurons-nous réviser à temps nos comportement et l’organisation de nos sociétés à temps ?Quoi qu’il en soit La Pensée écologique s’attachera à suivre au mieux de ses moyens les méandres de la révolution en cours.

Pour l’heure écoutons Edward Farmer nous parler de ses recherches et de son appréciation de la révolution en cours. Il incarne un peu le chercheur tel qu’on le rêve. Aussi passionné que rigoureux, conscient des usages divers du savoir, possiblement problématiques, plus que tout esthète, doté d’un pouvoir d’étonnement et d’admiration sans bornes. Notre conversation a été un moment suspendue par le vol quasi statique d’un milan, entre ciel et frondaison des arbres.

Dominique Bourg, Caroline Lejeune

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Dominique Bourg : Édouard Farmer, vos premières recherches concernaient la biochimie animale. Désormais, à l’Université de Lausanne, vos travaux portent sur la biologie moléculaire végétale. C’est un domaine de recherches qui connaît un fort développement. Vous étudiez les signaux électriques émis par les plantes lorsqu’elles sont agressées par un prédateur. Le signal électrique déclenche la production d’une hormone de défense appelée le jasmonate. Elle les protège des prédateurs. Pourriez-vous nous présenter vos recherches sur le jasmonate ?

Edward Farmer : La question fondamentale qui est l’origine de nos recherches est de savoir pourquoi sur la Terre, les paysages restent verts. Autrement dit, pourquoi ne voit-on pas au travers de la frondaison des arbres, alors que des centaines de millions d’insectes herbivores peuplent les forêts ? C’est la question centrale. La forêt est constituée de biomasse et de molécules nutritives comme les protéines. Les insectes, tout comme les animaux plus grands, puisent leurs ressources dans la forêt. Ils agissent sur elle. Ils arrachent les feuilles des plantes, ils tirent sur les arbres, alors pourquoi le végétal est-il encore si dense ? Pourquoi la forêt est-elle si verte ? C’est la question fondamentale du laboratoire depuis des années.

Le jasmonate : une hormone de défense

Dominique Bourg : Vous travaillez sur la résilience des plantes face aux agressions animales. Comment se fait-il que la forêt résiste aussi bien aux multiples espèces qu’elle abrite ?

EdwardFarmer: Les forêts m’intéressent énormément et j’ai une passion plus importante pour les feuilles. La forêt est quelque chose d’extraordinaire d’un point de vue scientifique, c’est absolument splendide. Je regarde souvent la forêt de mon bureau, j’observe cette barrière de végétaux et je n’ai jamais pu voir à travers, pourquoi ?

Dominique Bourg : C’est effectivement tout sauf évident compte tenu de la masse des insectes présents.

Edward Farmer : Oui, le système de défense des feuilles est très performant, c’est fondamental et je peux démontrer pourquoi. (Édouard Farmer utilise deux images ci-dessous pour l’expliquer).

Dans notre département, nous réalisons des essais en laboratoire d’abord sur des plantes de type sauvage. Ces plantes constituent notre génome de référence. Nous pouvons les comparer aux plantes dans lesquelles le système de défense est affaibli par mutation. Nous mettons les plantes dans une cage en plexiglas en présence de minuscules insectes.

L’expérience a pour objectif d’étudier le rôle du jasmonate dans la préservation des feuilles d’une plante.

Figure1. © Farmer mai 2018 – image 1 à gauche : la plante produit du jasmonate ; image 2 à droite : la plante manque de jasmonate

Au début de l’expérience (cf. figure 1), les insectes sont placés sur les feuilles. Au bout de 11 jours (image à gauche), les insectes ont grossi. La plante à gauche, qui est la plante type sauvage les a repoussés pour les éloigner de sa partie la plus nutritive, grâce à la production d’une hormone de défense qui s’appelle ‘jasmonate’. Repoussés, les insectes s’attaquent aux plus grandes feuilles situées en périphérie et tentent de se nourrir. Par contre, une plante qui ne peut pas produire du jasmonate (plante à droite) est très vulnerable aux insectes.

La plante produit l’hormone lorsqu’elle est aggressée. Cette hormone active le système de défense qui est extrêmement élégant. Ce n’est pas simplement une production de toxines. Sous commmande de l’hormone jasmonate, les feuilles produisent des molécules qui interagissent avec le système digestif de l’insecte. La croissance de la plante est aussi modifiée. Sur l’image à droite la plante est déficiente en ses défenses, parce qu’elle ne peut pas produire l’hormone. L’insecte mange toutes les feuilles.

Il y a deux choses intéressantes. La première est que l’image à droite ne présente que le squelette de la plante. Sur cette plante qui ne peut pas produire l’hormone jasmonate, l’insecte commence toujours par manger le cœur de la plante puis il va progressivement se diriger vers les feuilles situées à la périphérie. L’insecte devient ainsi plus grand. Sur l’image à gauche, la plante de type sauvage, il fait l’inverse parce que le jasmonate active la production de défenses très fortement dans le cœur de la plante. Ceci repousse l’insecte vers les feuilles plus grandes et moins nutritives. Les insectes restent petits par rapport aux insectes qui ont mangé la plante mutée.

En termes scientifiques, nous parlons de la distribution de ressources entre les deux divisions biologiques. Normalement dans la forêt, il y a une forte dominance de ressources dans les plantes, et moins de biomasse animale. Quand j’ai eu la chance d’aller sous les tropiques, en Afrique ou en Amérique, on est encore plus convaincu de ce phénomène, car on entend les animaux, mais il est difficile de les voir. Nous apercevons toujours plus de matière végétale que d’animaux ou d’insectes. Notre expérience renverse le phénomène, et penche la balance en faveur des insectes. Je me demande souvent quelle pourrait être la conséquence de faire ce genre d’expérience à l’échelle d’une forêt.

Dominique Bourg : Une fois que l’insecte a mangé la plante, la plante dépérit-elle ?

Edward Farmer : Ce qui est très étonnant est que si nous retirons les insectes de la plante dans l’image à droite, cette plante va essayer de refaire une ou deux petites tiges. Elle va ainsi produire quelques graines. L’attaque va accélérer la floraison et non la faire mourir.

Si je reprends la question de départ, pourquoi la Terre est-elle verte, je dois extrapoler nos resultats jusqu’au niveau de l’écosphère. Toutes les expériences en laboratoire permettent de comprendre que lorsqu’une plante est blessée, elle se défend très bien si elle produit l’hormone jasmonate. Comment se fait-il que la plante produise cette hormone de défense ? Lors de l’attaque par l’insecte, quel est l’élément déclencheur ?

Dominique Bourg : Ce que vous appelez le déclencheur est-il l’élément qui libère la production d’hormone ?

Edward Farmer : Exactement. Beaucoup de travaux ont montré comment l’hormone fonctionne. Elle est émise à peu près 30 secondes après l’attaque de l’insecte. Nous avons trouvé que suite à une morsure d’insecte la plante produit des signaux électriques qui, ensuite, activent la production de l’hormone. Des signaux électriques se déplacent d’une feuille à une autre pour transmettre les informations. Nous avons identifié des gènes particuliers qui permettent cette communication électrique.

Dominique Bourg: La plante communique donc d’une feuille à une autre ?

Edward Farmer : Oui. Elle ne communique pas vers une autre plante mais elle a un système de communication au sein de son propre système. Nous savons aujourd’hui où se trouve la voie cellulaire de ces signaux électriques. C’est vraiment très intéressant, ça se passe dans les cellules.

Dominique Bourg: Où se trouve la voie de communication entre les feuilles?

Edward Farmer : Elle se trouve dans les veines. C’est un peu comme un système nerveux. Chez nous, les humains, les veines ressemblent à des tuyaux. Chez les plantes, ce ne sont pas des tuyaux, c’est une matrice avec nombreux types de cellules différents. Nous identifions au moins onze types de cellules vasculaires dont deux types qui jouent un rôle dans la transmission des signaux électriques.

Dominique Bourg : Nous comprenons la question de recherche principale, la résistance des feuilles aux agressions d’insectes. Nous saisissons les sous-questions, quel type de signal, quel parcours pour ce signal, quelle substance émise en réponse pour la défense des feuilles contre l’agression ? L’hormone en question est-elle une hormone commune à d’autres plantes ? Est-elle propre aux végétaux ?

Edward Farmer : L’hormone est propre aux végétaux. Mais quelques rares champignons pathogènes peuvent la produire pour tromper les plantes. Ils produisent cette hormone lorsqu’ils attaquent la plante. La plante se sent attaquée par un insecte et alors elle investit des ressources contre les insectes et non pas les champignons, c’est malin de la part du champignon.

Dominique Bourg : Et ensuite les champignons ont gain de cause ?

Edward Farmer : Des fois oui. Je n’ai jamais vraiment pu observer ce phénomène. Mais ce phénomène est une sorte de bataille qui consiste à ce qu’un organisme tente d’en tromper un autre. Cette bataille est assez habituelle dans la nature. Autrement, sans être trompé par un microorganisme, la voie du jasmonate mène à un système de défense très robuste.

Dominique Bourg : Il y a des mutations, qui rendent les défenses plus efficaces?

Edward Farmer : Oui, on a des plantes mutées qui produissent beaucoup de cette hormone. La plante pousse normalement pendant trois semaines et subitement la mutation commence à agir sur la plante. La plante commence à produire le jasmonate et commence à se défendre vigoureusement. On ne comprend pas le mécanisme encore mais cette expérience peut avoir des applications dans le domaine de l’agronomie. Ce n’est pas notre objectif. Mais il serait possible d’utiliser ce gène, de construire une plante transgénique, ou de réaliser une mutagénèse très dirigée pour que la plante produise plus de jasmonate et puisse se défendre très fortement face aux insectes.

Ce n’est pas l’objet de nos recherches. Nous nous inscrivons dans la science fondamentale. Nous ne sommes pas actifs sur l’utilisation de ces découvertes.

Dominique Bourg : Est-ce que cela signifie que si la plante est attaquée alors qu’elle est juvénile, elle n’a pas les moyens de se défendre ?

Edward Farmer : Les petites plantes sont moins visibles dans la nature. Elles ne représentent pas à ce stade des appâts pour les animaux et les insectes. Quand la plante quitte la phase de semis, elle entre dans une phase juvénile, elle commence à être de plus en plus attaquée par les herbivores et les invertébrés. Chaque plante développe un stratagème. Les graines de l’Arabette en Suisse et en France germent en octobre. Elles produisent des petites plantes dans le sol qui ne sont pas très visibles pendant l’hiver. A l’arrivée du printemps, la plante grandit au fur et à mesure de la hausse de la température. Les petites plantes se font rarement attaquer pendant la période hivernale, les insectes et mollusques ne sont pas actifs. Au printemps déjà, les plantes commencent à développer des défenses en fonction de l’arrivée des insectes. Fin juin, c’est le pic de défense des plantes. Chaque plante a toujours une stratégie qui lui est propre pour se protéger des vertébrés et des invertébrés.

La plante communique : les signaux électriques support de l’information

Dominique Bourg : La plupart des plantes peuvent émettre des signaux électriques. Est-ce que vous parvenez à catégoriser les types de signal électrique et leurs fonctions biologiques dans la plante ?

Edward Farmer : Nous ne comprenons pas la plupart des signaux électriques présents dans la plante. C’est fondamental de le reconnaître. Nous ne connaissons pas grand-chose. Nous pouvons détecter quelques signaux parce qu’ils apparaissent en fonction de la luminosité. Nous l’avons observé au laboratoire. Le déclenchement de la lumière s’accompagne d’un signal électrique très fort. Quelle est la raison d’être de ces signaux ? Nous ne savons pas. Notre groupe travail sur les signaux qui se produisent à la suite d’une blessure. Ces signaux électriques seraient donc une réponse à la blessure. C’est universel dans les plantes terrestres. Pour observer ce signal, il suffit de toucher une feuille. Nous voyons les réactions et si nous la blessons, le signal s’accentue et se propage de feuille en feuille.

La plante sensible (Mimosa pudica) nous donne un exemple interessant. Lorsque nous touchons ces plantes, elles bougent et se plient. En 1926, un scientifique indien formé en Angleterre, a suggéré que la plante agissait pour se cacher des grands herbivores. Je pense que c’est absolument vrai. La plante se cache. C’est la meilleure explication.

Dominique Bourg : L’herbivore ne la voit pas ?

Edward Farmer : C’est probable que la plante sensible soit beaucoup moins visible pour les grandes animaux qui se déplacent afin de trouver les grands feuilles. Toutes les plantes – quand nous les blessons – produisent un signal électrique. La plupart des plantes ne bougent pas mais à chaque fois nous estimons que ce signal électrique est lié à un système de défense. Nous avons été le premier laboratoire à engager des recherches sur ce sujet en nous appuyant sur la génétique. Nous avons recherché les blocages qui pouvaient empêcher le signal. Et lorsque nous les avons identifiés, nous pouvons observer si le système de défense est en alerte ou non.

Dominique Bourg : Le signal passe-t-il d’une feuille à une autre. Il y a-t-il une communication interne à la plante ?

Edward Farmer : Oui tout à fait.

Caroline Lejeune : Est-elle liée au système de défense ?

Edward Farmer : Oui, tout à fait.

Dominique Bourg : Est-ce une communication entre les feuilles qui peut annoncer l’arrivée d’un prédateur ?

Edward Farmer : Oui.

Edward Farmer dessine une image pour expliquer le phénomène.

Figure 2 : © Farmer, mai 2018, schéma explicatif

Prenons une rosette (cf. figure 2)qui possède une vingtaine de feuilles. Dans chaque plante, les feuilles sont organisées sous la forme d’une spirale. Le signal circule en suivant la spirale. Lorsque nous blessons la feuille numéro 8, certaines autres feuilles dans un secteur de 137° partagent l’information parce qu’elles ont un système de communication directe à partir des veines et des tiges centrales. L’information se répand. Pour le comprendre, on utilise la suite de Fibonacci. Quand nous blessons une feuille, nous pouvons prévoir où vont aller les signaux. Ils suivent la suite de Fibonacci. Quand la feuille 8 est blessée elle envoie un signal électrique à la feuille 13, non à la feuille 9.

Dominique Bourg : Quand vous faites l’expérience en laboratoire, vous donnez un signal électrique à la plante qui simule l’agression ?

Edward Farmer : Oui, tout à fait. Nous donnons une blessure en écrasant une partie de la feuille, comme par exemple la feuille n°8, et nous installons une petite cage autour d’elle avec un insecte. L’insecte attaque la feuille n°8 mais il ne peut pas attaquer les autres feuilles. Nous installons des capteurs sur une autre feuille, comme la feuille n°13, pour identifier les signaux et nous pouvons les observer. Nous pouvons voir exactement quelles parties de la feuille n°8 doivent être blessées et nous observons la circulation du signal. Nous pouvons aussi blesser la feuille n°6 et le signal peut se diriger vers une autre feuille. Une autre méthode est d’écraser une partie de la feuille avec une pince. Pour beaucoup d’expériences, cette méthode est la plus simple et la plus efficace parce que les insectes sont comme les humains, ils ont chacun un caractère et ils peuvent avoir un comportement auquel nous ne nous attendons pas.

Dominique Bourg : Le signal électrique est donc le support d’une information.

Edward Farmer : Oui, il est le support d’une information qui dit à la plante : « défends toi, protège ton carbone, protège tes ressources ». Ce n’est pas que le carbone, ce sont toutes les ressources de la plante.

Dominique Bourg : Expliquez-nous ce que vous entendez par « ressources de la plante ». Est-ce l’eau, le CO2, les nutriments, ou la texture de la feuille par exemple ?

Edward Farmer : Je vois cela d’une autre façon. La plante est l’interface entre l’organique et l’inorganique. La plante est fascinante parce qu’elle prend le CO2, l’eau et avec un peu de lumière, elle recrée des molécules extrêmement complexes. Elle va utiliser l’énergie produite par la photosynthèse pour créer d’autres molécules organiques qui contiennent souvent l’azote ou le souffre. Les insectes, tout comme les humains ou encore les vaches, n’ont pas cette capacité de construire les molecules complexes à partir du CO2et de l’eau. Nous, nous sommes déjà constitués de molécules organiques et nous dépendons énormément du carbone réduit fourni par les plantes. Le CO2ne nous fait rien et il n’est pas très bénéfique lorsque nous le respirons. Nous sommes toujours en train de l’évacuer. Seul le carbone réduit nous intéresse et ce carbone réduit, c’est la plante qui le produit.

Dominique Bourg : La plante est l’interface entre l’inorganique et tous les animaux ?

Edward Farmer : Oui et sur le plan scientifique, ce que parvient à faire une plante est absolument fabuleux. Ce sont par rapport aux animaux comme des extraterrestres. La façon dont la plante capte la lumière est totalement folle et le processus de photosynthèse est improbable. La plante puise ce carbone pour la production de ses propres graines. Sur le papier, ça n’aurait jamais dû exister.

Dominique Bourg : Pour quelles raisons, ça n’aurait jamais dû exister ?

Edward Farmer :C’est la possession et l’utilisation de la chlorophylle qui est dangereuse. Une fois activée par la lumière, la chlorophylle est très réactive. C’est incroyable que cela ne tue pas les cellules végetales. D’ailleurs, aucune cellule animale produit elle-même cette molécule.

Dominique Bourg : Les feuilles sont un peu comme des ressources pour produire leurs propres graines.

Edward Farmer : Oui, toute l’agriculture terrestre est basée sur ce principe. Ce sont les feuilles qui captent le carbone. Chez les herbivores, des phases de repos et des phases de repas s’alternent. Les insectes prennent des repas et ensuite prennent un pause ou se déplacent pour trouver à nouveau de quoi se nourrir. Leur rythme est organisé en différentes phases de repas.

Dominique Bourg : Les plantes communiquent-elles entre elles avec les signaux électriques ?

Edward Farmer : Je ne peux pas vous dire car je n’ai observé les signaux électriques que sur une plante en laboratoire, jamais vraiment dans la nature. Nous n’en sommes pas encore là malheureusement.

Dominique Bourg : On peut lire dans la littérature que les arbres communiquent entre eux via leurs systèmes racinaires.

Edward Farmer : Ce sont des signaux qui se trouvent dans les racines mais ce ne sont pas forcément des signaux électriques. C’est très difficile d’observer des signaux électriques dans les racines sans excaver la forêt. C’est peut-être un autre type de signal. Je n’ai jamais travaillé sur la partie souterraine. Une autre raison explique que je ne m’y intéresse pas est que je suis fasciné par les feuilles. Je ne sais pas pourquoi. Beaucoup de collègues disent qu’il est plus facile de travailler sur les racines. Mais pour moi, il n’y a que les feuilles qui m’intéressent.

Dominique Bourg : Prenons du champ et abordons des aspects plus philosophiques. Darwin, avec la théorie de l’évolution nous a conduits à rapatrier l’humanité sur Terre, et à ne plus considérer les êtres humains, j’exagère à peine, comme des images de Dieu perdues ici-bas. Dans la seconde moitié du 20esiècle, les travaux des éthologues sur le comportement animal ont fait voler en éclats les critères de partition classiques entre êtres humains et autres animaux : seuls les hommes possédaient le langage, le maniement des outils, la culture, l’intelligence, le sens moral. Nous savons désormais que si nous ne sommes pas en tous points identiques aux autres animaux, les différences qui nous en séparent sont plus des différences de degré que de nature. N’assiste-t-on pas, avec la biologie végétale aujourd’hui, à une nouvelle étape de cette compréhension de l’unité de la vie et du vivant. Les plantes, après les animaux, ne nous paraissent-elles pas désormais plus proches de nous ?

Edward Farmer : Plus nous avançons dans les recherches, et plus nous observons qu’il y a de moins en moins de choses qui sont singulières à l’être humain.

Dominique Bourg : N’avez-vous pas l’impression que l’analogie qui s’est opérée dans la seconde moitié du 20esiècle entre les hommes et les animaux se déroule maintenant, mutatis mutandis, entre les animaux et les végétaux. L’acquisition de nouvelles connaissances nous montre que les points communs sont importants, que nous sommes plus confrontés à des différences de degré qu’à une distinction absolue entre l’animal et le végétal ?

Edward Farmer : Je songe au livre à grand succès de Peter Wohlleben, La Vie secrète des arbres. Il écrit une plaidoirie pour considérer les plantes sur le même niveau que les autres êtres vivants. Le végétal est primordial pour notre avenir. L’analogie entre les hommes et les animaux est probablement graduelle mais elle sera, je pense, plus difficile pour les animaux et les végétaux. Il y a tout d’abord un problème de vocabulaire. Certaines personnes ont tendance à utiliser les mêmes termes alors qu’ils ne sont pas très bien définis. Je vous donne un exemple classique, c’est le mot « intelligence ». Il y a beaucoup de scientifiques qui se méfient énormément de ce mot parce qu’il peut être utilisé de manière très différente et parfois de façon néfaste. Nous ne pouvons pas transposer cette notion sur une plante. Tous les termes comme « intelligence » ou « souvenir » sont très difficilement transposables au végétal.

Dominique Bourg : Vous êtes méfiant quant à l’utilisation de ces mots ?

Edward Farmer : Je me méfie énormément. Il faut peser chaque mot parce qu’utiliser un mot qui n’est pas vraiment défini, même pour l’être humain, peut conduire finalement à une dérive scientifique. Nous ne pouvons affirmer que les plantes souffrent de douleur, sans nous demander s’il s’agit du même mécanisme que celui qu’éprouvent les animaux. En réalité, ce sont des notions qui ne sont pas adaptées pour parler du végétal. Un doctorant qui veut travailler sur la plante, ne peut pas commencer son travail en considérant que le phénomène « douleur » est déjà connu. Il faut un vocabulaire spécifique à mon avis. Ma position est un peu contestée. Certaines personnes ne sont pas d’accord pas avec moi.

Dominique Bourg : Il y a des controverses dans votre communauté scientifique ?

Edouard Farmer : Oui, bien sûr. Je pense qu’on est tous d’accord pour dire que les plantes sont absolument incroyables, mais nous ne sommes pas tous d’accord sur comment parler d’elles. Vous savez, j’ai fait ma thèse en biologie animale sur le cœur.

Dominique Bourg : Vous êtes passé de la biologie animale à la biologie végétale ?

Édouard Farmer : Oui, tout à fait. J’ai fait ma thèse en biochimie animale. Ensuite, sans savoir où j’allais, j’ai commencé un travail sur les plantes. Après trois semaines, j’ai décidé de ne me concentrer que sur les plantes. Tout le monde est d’accord pour dire que les plantes sont spectaculaires, mais il y a des différences entre nous et les plantes. Transposer les mêmes termes est très difficile pour moi. Il faut réussir à convaincre les gens de la complexité des plantes sans diminuer leur statut. Au contraire, il faut l’augmenter. Mais comment faire avec un vocabulaire qui s’est constitué depuis des décennies, qui est instauré, utilisé chaque jour sans une réflexion profonde et précise ? Ce problème de terminologie place le scientifique dans une situation indélicate et difficile.

Dominique Bourg : Oui, et ça peut l’amener à s’égarer.

Edward Farmer : Quand j’ai quitté la biologie animale, j’ai pensé naïvement que j’allais trouver de nouvelles choses dans la biologie végétale. Ça a été le cas. Je ne vois pas l’intérêt à travailler sur des sujets qui sont déjà établis. Les plantes sont fascinantes car c’est à chaque fois un monde inconnu. Mais il ne faut pas essayer de les caractériser de la même manière que les hommes.

Dominique Bourg : C’est un domaine de recherche spécifique et il faut être prudent avec les analogies. En utilisant un vocabulaire qui convient à l’animal et que nous adoptons pour le végétal, n’y a-t-il pas un risque de manquer la singularité propre au végétal ?

Edward Farmer : oui, oui, la place du végétal, et uniquement du végétal, est d’être l’interface entre l’organique et l’inorganique, c’est incroyable. C’est la même chose dans la mer. La fixation de carbone, c’est 50% dans la surface marine et 50% sur la surface terrestre. Les plantes utilisent la photosynthèse qui est un processus remarquablement complexe et fascinant. La structure de la communauté de la surface marine est organisée autour des algues et des microorganismes. Sur la terre, ce sont les plantes qui dominent. Je suis d’accord sur le côté incroyable des plantes et même des plus petites. Quand la communauté scientifique autour de la biologie végétale se réunit, nous découvrons des recherches sur des thèmes absolument fascinants. Tandis que lorsque nous nous baladons dans une forêt, nous éprouvons un sentiment profond de plaisir d’être avec les végétaux. Mais nous avons peut-être autant de plaisir à travailler de façon scientifique sur une plante en particulier et de découvrir ses miracles.

Dominique Bourg : La découverte de la complexitédes plantes, vous la déterminez à quel moment ?

Edward Farmer : Pour moi la première phase est celle de la découverte du rôle des plantes dans l’interface entre l’organique et l’inorganique en large partie à Genève au 18esiècle. La découverte de la complexitéde la plante est relativement récente. Une chose a certainement accéléré cette compréhension, c’est le fait de disposer d’une plante (l’Arabette) qui ‘sait’ tout faire et auprès de laquelle nous pouvons réaliser de nombreux tests. Elle est tout petite et nous pouvons faire de la génétique. La concentration de chercheurs autour de ce modèle a rendu notre génération très sensible à la complexité. Depuis plusieurs siècles, le mécanisme de la photosynthèse et les mouvements de fluides au sein de la plante ont été les objets principaux des travaux sur le végétal. Ils ont débuté au 18esiècle, alors que la biologie moléculaire du végétal a démarré au cours de la deuxième moitié du 19esiècle et se poursuit toujours.

Dominique Bourg : Quand j’ai commencé mes études, c’était au début des années 1970, au moment où les recherches en éthologie fusaient de partout. On apprenait les prouesses linguistiques de primates auxquels on avait appris le langage des sourds et muets ou le maniement de symboles. Sur l’île de Koshima au Japon, les paysans abandonnaient régulièrement des patates douces sur une plage. Des éthologues ont observé une jeune guenon tremper pour la première fois une patate douce dans l’eau de mer pour en retirer le sable et pouvoir ainsi la manger. Les autres jeunes singes de la horde l’auraient imitée, mais non les vieux singes… (voir le livre sur les acquis éthologiques de James L. Gould and Carol Frand Gould, The Animal Mind, Scientific American Library, 1994 : p. 81 et suivantes). À travers cette observation, nous pouvions voir comment un comportement inédit naissait et devenait une nouvelle pratique dans un groupe social animal. Etc. J’ai vécu, comme ça, trente ans de découvertes. C’était étonnant. Je ne suis pas éthologue, je ne suis pas biologiste, mais j’ai l’impression que depuis 10 ans, nous vivons des découvertes analogues pour les plantes.

Edward Farmer : Oui, on vit des choses incroyables sur les plantes. J’ai d’ailleurs une anecdote : j’ai passé trois mois en nouvelle Calédonie. J’ai eu la chance de voir un oiseau, un corbeau expliquer à son petit comment il pouvait utiliser un outil pour attraper une larve d’insecte. C’était magique. Je me suis souvent demandé si nous pouvions avoir des moments aussi magiques en regardant une plante.

Dominique Bourg : C’est une bonne question

Edward Farmer : Oui, Oui.

Dominique Bourg : Vous l’avez vécu lorsque vous avez découvert comment le signal électrique des plantes fonctionne ? Ou comment la plante repousse l’insecte ?

Edward Farmer : A ce moment-là, c’était une période magique, mais ce n’était pas la magie de quelques instants. C’était le résultat d’un travail de plusieurs années. Nous savions que nous allions dans cette direction. Il n’y avait pas « ce » moment magique. Il y a de temps en temps de bons moments mais les émotions ont tendance à être dispersées dans le temps. Il y a peu de jours où on peut se réjouir de quelque chose en fait. Les meilleurs moments pour moi, ce ne sont pas ceux de découvertes ponctuelles.

Un ami travaille à Neuchâtel sur une autre plante. Lorsque cette plante se sent en danger, elle produit et émet une odeur. Cette odeur est un signal de détresse. Lorsque les guêpes sentent la détresse de la plante, elles tournent autour d’elle pour identifier les chenilles, puis elles les attaquent. J’ai déjà vu cela dans un champ. Ce moment-là est spectaculaire. C’est une plante qui appelle à l’aide. C’est démontré sur le plan scientifique et je peux aussi l’observer. Il faut une sacrée patience pour le voir dans la réalité. C’est le partage de la sophistication des plantes qui est plus difficile.

Caroline Lejeune : Que voulez-vous dire par « partage de la sophistication des plantes » ?

Edward Farmer : Plus on travaille avec les plantes plus on est impressionné par la capacité des graines à survivre dans le sol. Puis c’est vraiment remarquable que les plantes poussent en utilisant l’eau comme un échafaudage interne. Et c’est fou que la cellule végétale puisse capter la lumière afin de fixer le CO2 sans se tuer. Il y a aussi leurs façons de sentir et agir aux infimes changements dans l’environnement, et bien sûr leur pouvoir de générer les signaux électriques sans avoir des nerfs. Pour moi le mot sophistication va bien au-delà de la complexité – c’est la complexité parfaitement utilisée.

Dominique Bourg : Vous découvrez des connaissances sur le végétal sur un temps très long. En termes d’émotions, ce n’est pas évident.

Edward Farmer : Ce n’est pas assez fort et ce sont aussi des échecs. C’est la vie scientifique.  Nous savons que les signaux électriques des plantes ont très peu été investis dans la recherche et nous savons que c’est important. Ces recherches fondamentales sur les mécanismes de défense des plantes vont dans quelques années ouvrir de nouvelles possibilités dans l’agronomie. Je ne sais pas si c’est bien ou pas. Vous pouvez par exemple avoir une énorme serre en milieu clos pour empêcher les prédateurs d’entrer et utiliser très peu de pesticides. Dans cette serre vous pouvez cultiver les plantes qui ne peuvent pas produire l’hormone de défense jasmonate. Nous pouvons imaginer que ces mutants sont souvent plus comestibles que la plante de référence. Ils auront un goût différent. Ils ne seront pas meilleurs. Vous pourrez avoir une production plus importante. Les enfants pourront en manger parce que le goût sera moins fort. Il y a des possibilités intéressantes pour l’avenir mais ce n’est pas l’objet de ma recherche. C’est intéressant de regarder avec une certaine distance.

Caroline Lejeune :  Vous avez parlé de sensibilité. Vous avez attiré notre attention sur l’usage des mots et la nécessité d’évoquer avec prudence des analogies que nous utilisons pour parler du végétal. Vous utilisez vous-même un vocabulaire issu du registre du sentiment et de l’intention. Vous parlez de « blessure », de « plante qui appelle à l’aide » ; de « plante qui se protège ». Comment pourrait-on en parler autrement ?

Edward Farmer :« Sensibilité »n’est pas un mot qui me procure beaucoup de problèmes. Le mot qui me pose problème, c’est le mot « intelligent ». En anglais, nous parlons aussi de « clever ». Le mot « douleur » n’a aucun sens pour une plante. Si on lui accorde un sens, ça voudrait dire que nous faisons beaucoup de mal à l’herbe lorsque nous la tondons. Je suis sensible sur le fait que j’utilise des mots qui sont peut-être anthropomorphiques, c’est vrai…  « Sensibilité » est un mot qui valorise ce qu’est un être vivant, ce mot est d’ailleurs peut-être le plus adapté pour parler des plantes. C’est très difficile aussi pour moi de mettre des mots…

Caroline Lejeune : Au regard de vos recherches, diriez-vous que les plantes peuvent agir intentionnellement ?

Edward Farmer : L’évolution a doté les plantes, avec des capacitiés extraordinaires, selon l’espèce, de se confronter aux extrêmes, de pousser là où il y a peu d’eau ou où il fait très chaud, etc. Comme tout être vivant, elles font tout pour survivre, mais je ne vois pas comment elles peuvent faire des choses avec une ‘intention’. Mais nous pouvons dire que chaque espèce végétale a un ‘plan de vie’ qui est adapté selon les conditions, si nécessaire. Ce plan est très complexe et, en gros, la science tente de déchiffrer ces plans ; on est loin de l’avoir fait.

Caroline Lejeune : Vous mentionnez des usages divers de vos recherches en agronomie, créer par exemple des mutants qui produisent plus d’individus avec un goût altéré. Imaginons qu’un des usages possibles débouche sur des conséquences fâcheuses en matière de cultures et d’effets sur les écosystèmes ? Ressentiriez-vous une part de responsabilité ?

Edward Farmer : C’est une question importante que tout scientifique doit confronter. Je penche plutôt sur le côté optimiste dans le sens que la génération de la connaissance est déjà une bonne chose et doit être communiquée à la societé. Dès le moment de la parution d’un article scientifique, la connaissance appartient à la société ou du moins à un secteur de la société. Là, dans la complexité de nos économies modernes, il y a souvent quelqu’un qui trouve une façon perfide d’exploiter une découverte. Mais en même temps la nécessité de mieux comprendre le monde végétal n’a jamais été si importante.

Dominique Bourg

Tue, 16 Oct 2018 19:15:31 +0000

Gouvernance des sciences

GOUVERNANCE DES SCIENCES

Dans les sciences sociales, la question de la gouvernance des sciences est étroitement associée à celles de l’État, de la démocratie et de l’expertise. Tout autant que dans les débats théoriques et empiriques sur l’affaiblissement de l’autonomie de l’État, la question de l’autonomie des sciences a fait l’objet de nombreuses réflexions au cours des trente ou quarante dernières années. La perspective « mertonienne » des sciences avait construit la science comme un univers indépendant du monde social, garant de la « vérité » et d’un progrès économique et social continu et bienfaiteur. Cette vision à la fois idéalisée, « civilisationnelle » et quasi autarcique de la science contraste avec des produits scientifiques moins idylliques (par exemple la bombe atomique) qui ont fortement déstabilisé la science en tant qu’institution d’orientation de la société (avec l’Etat et la religion). Par la suite, certaines critiques de la science ont également incorporé le modèle de développement économique « productiviste » des sociétés occidentales que la science servirait.

Dès le début des années 1970 en Europe, les revendications de mouvements sociaux tels que les anti-nucléaires expriment une prise de conscience progressive des risques technologiques et des « dégâts du progrès » (selon la formule de l’époque du syndicat français CFDT). Divers courants de pensée politique (en particulier autogestionnaires) ont nourri ces mobilisations « d’en bas » (luttes de quartier, anti-impérialistes ou féministes). De façon plus institutionnalisée et « top down », au début des années 1990 avec la Conférence de Rio (Principe 10) puis, en 1998, avec la Convention d’Aarhus, la question de la participation a été placée à l’agenda politique comme un instrument de gouvernance au service « de stratégies de développement durable fondées sur les meilleures connaissances disponibles ». A partir de là, d’un point de vue normatif, la gouvernance est devenue un principe d’action du développement durable. Ces démarches d’ « en haut » provenant de courants souvent appelés « modernisateurs » ont insisté sur le rôle des citoyens et de la société civile en général dans les choix et les décisions en matières environnementale et technoscientifique.

D’une autonomie quasi absolue des sciences (thèse de la « république de la science »), on est alors passé à des visions d’interdépendance assez fortes entre sciences et société, science et politique ainsi qu’entre science et économie. Les travaux de Latour, qui abordent les sciences comme une activité sociale parmi d’autres, ont joué un grand rôle dans l’apparition d’un nouveau paradigme de relations sciences-société plus démocratiques. Il en est même qui, comme Callon et d’autres, ont identifié des démarches de « co-production des savoirs » à travers l’émergence d’une « démocratie technique » qui pourrait être assimilée à une gouvernance intégrée des sciences.

La littérature scientifique a mis en évidence l’existence d’une multitude de procédures participatives aux modalités et résultats divers (conférences de consensus, jury de citoyens, budgets participatifs, etc.). Selon la formule de Callon, ces procédures peuvent devenir autant de « forums hybrides » lorsque, au travers de controverses socio-techniques, elles font dialoguer et interagir différents types d’acteurs ou d’experts aux savoirs hétérogènes. La conception d’une gouvernance des sciences par la participation citoyenne (avec la figure du « citoyen expert » ou « contre-expert ») a toutefois été discutée. D. Pestre juge ainsi que les régulations des sciences par le marché, les administrations ou le droit peuvent être au moins aussi fortes (sinon davantage) que celles par les citoyens, ces derniers pouvant être parfois réduits à jouer les utilités dans des instances ou des processus marginaux et/ou éphémères.

Face aux perspectives de l’ « économie de la connaissance », qui considère les savoirs comme un facteur de production comme un autre (cf. par exemple les objectifs de la Stratégie de Lisbonne formulés en 2000 par l’Union européenne), la question des finalités de la gouvernance participative des sciences se pose avec acuité : s’agit-il simplement de légitimer des décisions déjà prises dans des cercles experts restreints ou de faire réellement accepter des choix collectifs contraignants à travers la délibération pour échapper à des dérives autoritaires ? Tout se passe en effet comme si l’information ou la consultation ne suffisaient plus puisqu’elles n’ont généralement pas de lien avec les décisions prises. Or, comme les travaux, entre autres, du réseau européen CIPAST l’ont montré, il n’y a de participation véritable que lorsque les personnes concernées par une décision y sont effectivement associées. Si l’on prend au sérieux l’argument selon lequel les forces du marché et du droit sont souvent plus fortes que les technologies participatives pour réguler divers domaines d’action publique, il faut alors s’interroger sur la pertinence d’une gouvernance des sciences « molles » par rapport à la possibilité réelle de contrôler ou d’orienter les activités scientifiques dans le sens d’une réflexion pro-active et prospective sur la durabilité en général (cf. l’histoire contrastée du technology assessment aux États-Unis et en Europe).

La présence simplement formelle de « parties concernées » (stakeholders) dans des dispositifs participatifs renverrait à deux des critiques adressées traditionnellement à la démocratie représentative : le fait que celle-ci privilégierait les logiques majoritaires (aux dépens des minorités) plutôt qu’argumentatives et qu’elle renforcerait l’autonomie des gouvernants par rapport aux gouvernés. La critique « élitiste » de la démocratie représentative qui dénonce une « auto-sélection » des personnes réputées compétentes et légitimes n’en sortirait que renforcée. Dès lors, démocratiser la gouvernance des sciences (une « science participative ») ne passerait pas par une seule modalité mais par une articulation de divers registres démocratiques (participatifs, délibératifs, directs et représentatifs) qui ne s’excluraient pas les uns les autres mais se compléteraient selon les contextes, les échelles, les objets et/ou les temporalités (https://ecsa.citizen-science.net/sites/default/files/ecsa_ten_principles_of_cs_french2.docx.pdf). Ainsi, toujours révocables par l’élection, les élus seraient-ils amenés à se positionner clairement par rapport aux arguments développés dans diverses arènes participatives. Les savoirs mobilisés dans chacune d’entre elles ne sont en effet pas nécessairement les mêmes : par exemple, la participation à l’échelle locale/urbaine peut mobiliser des savoirs d’usages liés au statut d’habitant ou de riverain alors que le cadre national ou européen peut apparaître plus approprié pour débattre d’objets scientifiques ou technologiques plus généraux. Dans le débat public, opposer expertises scientifique et citoyenne ne fait donc pas sens en général bien que leur poids respectif dépende des contextes. Instrumentalisé ou mal utilisé, le débat public peut également susciter frustrations et rejet. Ni idéaliste, ni cynique, une gouvernance des sciences bien comprise s’apparenterait à un renforcement du rôle des citoyens en général dans le débat public sur les priorités scientifiques ou environnementales, sans toutefois renvoyer dos à dos expertise scientifique et contre-expertise citoyenne qui peuvent être sources de dynamiques collectives débouchant sur la définition d’un bien commun consenti.

Mais, à l’instar des élus, les citoyens ne sont pas tous préparés à participer à des décisions dans des domaines scientifiques et/ou techniques complexes, évolutifs et incertains (cf. par exemple le programme controversé de convergence des technologies nano-bio-info-cognitives (NBIC)). Ils ont tous besoin d’expertises scientifiques, même contradictoires, non pas comme « vérité ultime » mais comme produit accessible de savoirs structurés par des méthodes rigoureuses. Autrement dit, la tension entre l’expertise scientifique et le débat public peut se résoudre dans un dialogue collectivement informé. Contrairement à l’une des critiques adressées à la démocratie participative, reconnaître le besoin conjoint de l’expertise scientifique et du débat public au sens large n’est pas affaiblir l’élu ou la démocratie représentative. C’est simplement réaffirmer les complémentarités des savoirs (politiques, profanes, scientifiques, etc.) et des types de légitimité (élective ou non). Pour faire face aux défis environnementaux et climatiques du présent/futur et pour contrer toute dérive des technosciences, l’enjeu porte sur les possibilités de réinjecter du politique dans la gouvernance des sciences, c’est-à-dire interroger des voies et moyens pour redonner à la politique un pouvoir d’orientation de la société, tout en reconnaissant la diversité légitime des points de vue dans le débat public. Les principales interrogations pour le futur de la gouvernance des sciences portent ainsi sur les capacités et ressources (cognitives, politiques, etc.) à mobiliser pour développer une véritable conception relationnelle des sciences en société et en politique. Certaines questions portent également sur les capacités à conserver une recherche publique forte capable de dialoguer avec la recherche privée dans le but de répondre aux problèmes environnementaux et climatiques dans toutes les régions du monde et sur les capacités à partager les savoirs (autant pour réduire un knowledge divideentre le nord et le sud qu’une privatisation rampante des savoirs qui le renforcerait). Un autre écueil réside dans l’asynchronie entre la négociation d’un consensus à court terme à travers des mécanismes de gouvernance et l’inscription dans le long terme des exigences écologiques.

En résumé, à l’avenir plus encore qu’aujourd’hui, dans une société pouvant produire le risque social, scientifique et technologique de sa propre fin, la question portera sur qui définira les priorités et les savoirs scientifiques légitimes susceptibles de contribuer au « sauvetage » de cette société, qui les financera, qui les fabriquera et dans quels buts ? Jusqu’où la société, l’économie et la politique accepteront-elles les choix formulés, y compris dans leurs objectifs parfois contradictoires, par les institutions scientifiques publiques au nom de la liberté de la recherche ? Et jusqu’où les scientifiques accepteront-ils d’écouter les demandes des différentes composantes de la société dans l’expression de leurs préférences et besoins, parfois opposés, en matière de recherche ? Enfin, comment juger de la qualité des décisions prises en matières environnementales et scientifiques dans les dispositifs participatifs ? La durabilité des sciences et des technologies ainsi que l’évaluation de leurs « performances » dépendront des réponses apportées à ces questions. Ces réponses indiqueront aussi dans quelle mesure la démocratisation des choix scientifiques et technologiques est conciliable avec la liberté académique.

Bensaude-Vincent B., Les Vertiges de la technoscience. Façonner le monde atome par atome, Paris, La Découverte, 2009. – Blondiaux L.,Le Nouvel Esprit de la démocratie. Actualité de la démocratie participative, Paris, Seuil, 2008. – Bourg D.&Boy D., Conférences de citoyens, mode d’emploi, Paris, Ed. Charles Léopold Mayer/Descartes, 2005. – Callon M., LascoumesP.&BarthesY.,Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique,Paris, Seuil, 2001. – Glassey O., LerescheJ.-P. & Moeschler O., Penser la valeur d’usage des sciences, Paris, Les Archives contemporaines, 2013. – Mirenowicz J.,Sciences et démocratie : le couple impossible ?, Paris, Editions Charles Léopold Mayer, 2000. – Nowotny H., Peter S. & Gibbons M., Repenser la science : savoir et société à l’ère de l’incertitude, Paris, Belin, 2002. – Pestre D., A contre-science, Paris, Seuil, 2013. – Sintomer Y., Petite histoire de l’expérimentation démocratique, Paris, La Découverte, 2011. – Stengers I., Une autre science est possible, Paris, La Découverte, 2013.

Jean-Philippe Leresche, Professeur ordinaire, Observatoire science, politique et société, Faculté des sciences sociales et politiques, Université de Lausanne.

Jean-Philippe Leresche