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Les blogs du Diplo

Sat, 22 Sep 2018 09:01:47 +0200

La revanche de Malthus ?

The masses

Thomas Robert Malthus a mauvaise réputation depuis que, agacé par une conversation avec son père progressiste, il entreprit une réfutation de Godwin et Condorcet, deux figures de l’optimisme philosophique des Lumières, avec son Essai sur le principe de population. Face à la nouvelle foi dans le progrès, il soutenait que la croissance démographique serait bloquée par les limites de la croissance des ressources, selon ce principe demeuré fameux d’une progression géométrique de la première et arithmétique de la seconde. Comme bien des essais célèbres, celui-ci fut moins lu que pourfendu, d’autant plus que Malthus avait considérablement développé la première ébauche parue en 1798 (1). Après la seconde guerre mondiale, la croissance des « trente glorieuses » a encore aggravé son cas. Érigé en prophète de l’erreur, Malthus a perdu son prénom et son nom est devenu la racine d’un qualificatif. Proudhon semble l’initiateur, en 1849, du terme « malthusianisme » — quasiment une insulte —, et en 1946, Alfred Sauvy l’étendit aux politiques et attitudes économiques restrictives. Et si, mauvaise réputation oblige, il n’est guère de malthusiens avoués, on est plus volontiers antimalthusien.

Lire aussi Evelyne Pieiller, « Du futur, faisons table rase… », Le Monde diplomatique, octobre 2018.

On se souvient peut-être de réfutations entendues au lycée depuis les années 1960 jusqu’à récemment : Malthus s’était trompé !, assuraient les professeurs. Son fameux écart entre progression géométrique et progression arithmétique n’avait rien de scientifique, mais surtout l’énorme développement des forces productives amorcé avec la révolution industrielle et agricole avait invalidé sa thèse par le fait. La planète nourrissait plus de monde, les famines disparaissaient. Malthus avait été incapable de comprendre la dynamique par laquelle la transition démographique amorcée en Europe stabiliserait la population pour contredire le scénario d’apocalypse de la surpopulation. Il avait encore aggravé son cas par ses propositions : passant en revue les méthodes utilisées par les différentes cultures, même les plus horribles comme l’infanticide, les famines et la guerre, il n’avait guère brillé par son inventivité en prônant la chasteté afin de limiter les naissances. Et comme il n’avait pas compris la révolution économique de son temps, il n’avait pas non plus vu la révolution démographique déjà commencée au XVIIIe siècle dans la bourgeoisie, notamment par le mariage tardif, non pour combattre la surpopulation mais afin de trouver un équilibre démographique, économique et affectif des familles. Encore moins pouvait-il anticiper les méthodes contraceptives plus sophistiquées qui permettrons plus tard de maîtriser la natalité. Pasteur anglican de son état, Malthus avait enfin manifesté peu de charité en condamnant le système de Speenhamland créé par la loi sur les pauvres, laquelle consistait à héberger et nourrir pour mieux contrôler (2) et qui, selon lui, en se préoccupant de solidarité, encourageait la natalité. Cette découverte d’un effet pervers plut aux riches sur lesquels reposait la redistribution en rejetant la responsabilité sur les pauvres.

En ce début de nouveau millénaire, les diagnostics les plus noirs se sont abattus sur nous : réchauffement climatique, pollution irréversible, recul de la biodiversité, etc. On se souvient à peine des débats médiatiques qui opposaient écologistes et climatosceptiques il y a seulement quelques années. Le débat paraissait d’autant moins tranché que les scientifiques s’opposaient entre eux. En France, on vit des institutions officielles s’engager inhabituellement du côté des climatosceptiques. Les climatologues patentés en appelèrent même au soutien de leur ministre de tutelle. Aujourd’hui, Il n’est plus de scientifiques pour nier le réchauffement climatique, ni de médias pour les inviter à s’exprimer. Il serait vain d’attendre qu’ils s’excusent. Il ne reste donc que des politiciens électoralistes comme Donald Trump pour dénier l’évidence en flattant les intérêts économiques des industries polluantes et des chômeurs de vieilles zones industrielles.

Lire aussi Christophe Bonneuil, « Tous responsables du dérèglement climatique ? », Le Monde diplomatique, novembre 2015.

Nous voici donc entrés dans l’ère de l’anthropocène, cet âge où la nature est modelée par l’impact des activités humaines. Alors qu’Antoine de Saint-Exupéry disait que la terre vue d’avion était un désert, il suffit de se pencher par le hublot pour voir des traces d’habitation à peu près partout sur la planète, si ce n’est dans les grands déserts dont l’expansion accroît encore la pression démographique. Et quand l’on redescend, la laideur des traces humaines s’étale sur les paysages détruits par les habitations et les ordures. Comme si cela ne suffisait pas, les scientifiques attirent l’attention sur le pire, les nuisances qui ne se voient pas ni ne se sentent. Il suffit encore de parcourir les pays les plus peuplés de la planète, les villes les plus tentaculaires pour subir le vertige devant le nombre, le mouvement, les pollutions diverses. Comment ne pas lier directement la taille de la population à la dégradation rapide des conditions de vie et déjà des espérances de vie ? Il serait trop facile d’accuser les territoires les plus peuplés et souvent les plus pauvres quand leur volume démographique et leur territoire servent à nourrir et parfois gaver les habitants des pays moins nombreux et plus riches. Les industries polluent surtout les premiers au profit des seconds.

Au moment où les alertes n’ont jamais été aussi sérieuses pour la survie du monde, Il n’est pas question de Malthus. Curieux ! Certes, ce n’est pas la crise directe de subsistances et de surpopulation qui menace, mais si la productivité agricole a connu une progression énorme, ne le doit-elle pas aux pesticides et herbicides et autres poisons de l’environnement et des vies humaines ? Le confort des villes post-industrielles ne vient-il pas du développement des ressources énergétiques aussi peu propres que le pétrole, après le charbon, sans parler du nucléaire ? La liste est longue. On parle pourtant de croissance pour rendre les pauvres moins pauvres, les riches plus riches ou encore boucler les budgets grâce aux recettes fiscales. Quant aux bonnes intentions affichées dans les réunions internationales comme la COP 21, elles risquent de s’avérer creuses et de laisser aux générations futures le soin de trouver des solutions. Quand les responsables ne seront plus de ce monde. Qui pourrait encore croire que la détérioration de la planète n’a aucun rapport avec la croissance de la population mondiale ? Devant les projections pour les décennies suivantes, personne ne se hasarde à dire le contraire. Bien que ce tableau général de la situation cache de fortes disparités, notamment en Europe, le taux de fécondité qui est la bonne mesure de la démographie (le nombre d’enfants par femme en âge de procréer) est passé de 5 en 1960-1965 à 2,47 aujourd’hui selon les estimations de l’ONU pour 2015-2020. Après tout, cela ressemble bien au programme de ce Malthus dont on n’ose pas parler. La question démographique est toujours dérangeante, sinon interdite.

Lire aussi , « Bouleversement démographique en Europe », Le Monde diplomatique, juin 2018.

Pourtant, si Malthus a été pourfendu parce qu’il se trompait, au point d’en faire vite un adversaire « facile », il l’a été aussi parce qu’il dérangeait. En se souciant d’un déséquilibre aussi grave que la surpopulation, il se heurtait à bien des autorités ou à des idoles : Dieu, l’État, le marché ou le peuple. Le pasteur démographe ne citait pas les saintes écritures — il allait même à l’encontre des vues natalistes de l’Ancien Testament — et, s’il évoquait la loi divine, c’était pour un hommage formel et afin de s’en débarrasser au profit des lois de la nature : « La philosophie nous apprend sans doute qu’il ne tombe pas une pierre, qu’il ne croît pas une plante, sans l’intervention immédiate de la puissance divine ; mais l’expérience la plus familière nous enseigne que les opérations de la nature sont soumises à des lois constantes (3) ». Même pas besoin de prier. Malthus allait aussi à l’encontre des États soucieux de disposer d’une population nombreuse pour faire la guerre. Il suivait lui-même l’arithmétique politique initiée notamment par Petty en Angleterre, ancêtre de la statistique, pour promouvoir une politique inverse. Il se disculpait en avançant que les États avaient plus besoin de la qualité d’hommes forts et bien nourris que du grand nombre d’hommes faibles. Pouvait-il convaincre les gouvernants alors que les guerres modernes exigeaient et détruisaient de plus en plus d’hommes ? Malthus ne se fiait pas non plus au marché, en tout cas pas ce marché dont Adam Smith avait, deux décennies auparavant, découvert les vertus autorégulatrices de la main invisible. Il fut par contre l’ami de David Ricardo, attestant ainsi que ses raisonnements n’étaient pas étrangers aux économistes du temps car après tout, ce qu’il appelaient les obstacles préventifs à la surpopulation (guerres, famines, épidémies) étaient bien des mécanismes de régulation. De plus, son raisonnement sur les effets pervers de l’aide aux pauvres anticipait les charges contre l’État-providence. ll soulevait d’autant plus l’ire des défenseurs du peuple que les révolutionnaires français célébraient la raison immanente. S’il parlait du peuple, ce n’en était que la face obscure de la pauvreté à laquelle il faisait porter « toute la responsabilité du poids de ses souffrances (4)  ». Ainsi Malthus ne pouvait convenir à aucun des adeptes de la providence, quelle que soit sa figure. Mais que valent les prières à Dieu, la confiance dans le marché ou l’appel au peuple quand le péril menaçant l’humanité semble de plus en plus proche ? Il faut bien qu’aucune solution providentielle ne fonctionne pour que l’on en soit là.

Si les providentialistes de tous poils ont violemment pris à partie Malthus, les scientifiques ont cru le démentir en invoquant la transition démographique amorcée au XVIIIe siècle, laquelle avait amené une relative stagnation de la population après une accroissement substantiel. Selon eux, cela préfigurait l’avenir des pays marqués par une forte natalité. Celle-ci baisserait aussi sous l’effet du contrôle des naissances. Il faut donc rappeler que celui-ci s’est instauré pour satisfaire des intérêts économiques et notamment patrimoniaux, qu’il a été possible à la faveur du mouvement de sécularisation, et notamment de la déchristianisation. Or la transition démographique s’est déjà en partie réalisée dans certains pays parfois brutalement par des mesures politiques (la natalité au Japon s’effondre en 1948 avec la légalisation de l’avortement), mais aussi à des niveaux très élevés comme en Chine ou en Inde. Ailleurs, pas seulement en Afrique, des populations ont quintuplé depuis les indépendances avec une baisse de la fécondité réelle mais encore relativement élevée. Et sans qu’on aperçoive les prérequis d’une révolution culturelle démographique dans les motifs économiques et religieux. Au contraire, ceux-ci semblent souvent interdire durablement les changements. Dans les mouvements démographiques, longs et inertiels, il risque donc toujours d’être trop tard avec 2,5 milliards d’habitants sur la Terre en 1950, 7,5 milliards aujourd’hui (et une croissance de 90 millions par an), 9,7 milliards en 2050 (projections de l’ONU) sur une planète au bout de ses capacités de résilience.

Dans leurs réfutations de Malthus par les faits, ses critiques passaient un peu vite sur la question de la faim. Ils ignoraient surtout que les remèdes qui les avaient convaincus — la croissance — pouvaient amplifier le manque de ressources. Il est vrai que Malthus n’en avait lui-même aucune idée. Selon un rapport récent de la FAO, pourtant, les transformations climatiques et leur cortège de catastrophes — inondations, sécheresse, tempêtes — relancent la sous-nutrition et la malnutrition. Sous une apparence réaliste, les antimalthusiens étaient finalement trop optimistes. Leur victoire n’aura été que provisoire. Encore cela ne devrait-il pas servir une trop belle revanche car Malthus s’est trop trompé, en se basant sur des sources très incertaines, en restant aveugle aux changements de son temps, et en répondant par un discours moraliste sur la responsabilité des pauvres quand c’est celle des riches qui est en cause. On devrait néanmoins lui savoir gré d’avoir énoncé la question élémentaire des limites d’une population dans un monde fini. Qui pourrait lui en vouloir d’avoir trop anticipé une pénurie des ressources alors que les moyens pour la combattre s’avèrent aujourd’hui la relancer ? Trop tôt, trop paradoxal et trop partial : si Malthus tient sa revanche, cette dernière ressemble fort à une défaite collective.

Alain Garrigou

Wed, 19 Sep 2018 17:50:36 +0200

L'éthique s'invite dans les ventes d'armes à l'Arabie saoudite

Chantier naval de Navantia à Ferrol (août 2015) / Attaque aérienne à Sanaa (mai 2015)

L’éthique ou l’emploi ? Les civils du Yémen ou les ouvriers d’Andalousie ? Tel fut le dilemme ces temps-ci en Espagne, où le gouvernement de gauche souhaitait renoncer à livrer des bombes de précision, possiblement utilisées par l’armée saoudienne contre des civils au Yémen ; mais il a dû reculer en hâte, devant la menace de Riyad de suspendre un énorme marché qui conditionne l’avenir des chantiers navals espagnols. Un dilemme qui n’est pas seulement espagnol …

« Un choix impossible », se désolait il y a quelques semaines « Kichi » Gonzalez, maire Podemos de Cadix, en Espagne : cette région est un des berceaux des chantiers navals, monopole de la société semi-publique Navantia. Le super-contrat de 1,8 milliard d’euros en discussion avec Riyad depuis l’an dernier, pour l’éventuel achat de cinq corvettes (1), serait — s’il est conclu — le plus gros marché décroché depuis plus de vingt ans par l’industrie espagnole de l’armement. Il procurerait cinq ans de travail à près de six mille techniciens et ingénieurs, notamment en Andalousie.

Mais l’Arabie saoudite a menacé de suspendre cette négociation si Madrid ne livrait pas les quatre cents bombes laser commandées sous l’ancien gouvernement de droite, que l’actuelle équipe au pouvoir, de tendance socialiste, craint de pouvoir être utilisées contre des rebelles et des civils au Yémen : un marché de 9,2 millions d’euros seulement, mais dont l’abandon pouvait occasionner un manque à gagner de 1,8 milliard d’euros, compromettre l’avenir des chantiers Navantia, et plus généralement les capacités à l’export de l’industrie espagnole de l’armement.

Indices rationnels

Lire aussi Gilbert Achcar, « Au Proche-Orient, la stratégie saoudienne dans l’impasse », Le Monde diplomatique, mars 2018.

Alors que ses prédécesseurs de droite comme de gauche avaient toujours favorisé les exportations d’armes à Riyad, principal client de Madrid en matière d’armement, le jeune gouvernement espagnol, avec le socialiste Pedro Sanchez à sa tête, a invoqué début septembre une loi de 2007 permettant de révoquer des contrats d’armement s’il existe « des indices rationnels » indiquant que les armes vont être employées « à des fins de répression interne » ou de « violation des droits de l’homme ». Avant de devoir y renoncer, une semaine plus tard, par la voix de sa ministre de la défense, Margarita Robles, mobilisée pour tenter de sauver le marché des corvettes.

« Le gouvernement espagnol remballe son éthique », titrait ainsi Libération le 13 septembre. Son correspondant à Madrid, François Musseau, expliquait que la décision initiale, début septembre, de « geler » cette commande de bombes laser était consécutive notamment à la reconnaissance, par Riyad, de sa responsabilité dans le nouveau carnage survenu le 9 août dernier : une cinquantaine de civils yéménites, en majorité des enfants, avaient péri au cours d’un raid de l’aviation saoudienne.

Bavures à répétition

Selon des informations de la chaîne d’information CNN, la bombe qui a tué 51 passagers d’un bus et blessé 7 autres personnes, dans le nord du Yémen, le jeudi 9 août, a été fournie à l’Arabie saoudite par les États-Unis : il s’agissait d’une bombe Mk 82 à guidage laser de précision, conçue par l’entreprise de défense américaine Lockheed Martin, précise la chaîne, citant des experts en armement. L’ancien président Barack Obama avait interdit la vente de bombes guidées à l’Arabie saoudite après l’usage d’un type d’arme similaire dans un raid aérien qui avait fait 140 morts en octobre 2016, lors d’une cérémonie funéraire, dans la capitale yéménite Sanaa. Donald Trump a levé cette interdiction après sa prise de fonction en 2017. La coalition menée par les Saoudiens a été accusée d’avoir commis de nombreuses bavures contre des civils. Elle a admis sa responsabilité dans certains raids, mais accuse régulièrement les rebelles houthistes de se mêler aux civils ou de les utiliser comme boucliers humains. La guerre au Yémen a fait quelque 10 000 morts depuis l’intervention de la coalition sous commandement saoudien en mars 2015, et a provoqué « la pire crise humanitaire » au monde, selon l’ONU, plus de huit millions de personnes déplacées dépendant de l’aide internationale. Sources : Le Parisien, AFP, 18 août 2018.

Se désolant d’être placé lui aussi devant un « choix impossible », le maire de Cadix expliquait : « Je souffre lorsque les droits de l’homme au Yémen entrent en collision avec d’autres droits de l’homme, ceux ici d’avoir un emploi et de pouvoir vivre dignement ». Ce qu’il faudrait, conclut-il, pour éviter ce genre de « déchirement éthique », c’est de « changer de modèle productif : refuser d’entrer dans le jeu des ventes d’armes d’État à État et, par exemple, parier pour les énergies renouvelables » — allusion sans doute à une reconversion au moins partielle des chantiers dans la fabrication d’éoliennes. Il est vrai que la région de Cadix, qui vote plutôt à gauche, est une des plus touchées par le chômage en Espagne : les personnels des chantiers s’y étaient livrés il y a une dizaine de jours à des manifestations bruyantes en faveur de l’emploi. Et bien peu s’imaginent pouvoir se priver d’un contrat industriel de première grandeur, à la dimension structurante, en rien comparable à cette « petite » commande de bombes guidées.

Dark business

Premier client de l’industrie espagnole de l’armement, l’ Arabie saoudite a acheté pour 1,7 milliard d’euros d’équipements et munitions l’an dernier. En septembre 2017, un rapport de la branche espagnole de la coalition mondiale Contrôlez les armes (2) intitulé « Arms without control : a dark business made in Spain » (PDFà appelait à la levée de l’opacité concernant la vente d’armes espagnoles à l’Arabie saoudite, et dénonçait le manque de contrôle sur l’utilisation des armes exportées. Il s’interrogeait sur les conditions d’attribution des licences d’exportation, qui demeurent confidentielles. Le rapport formulait huit recommandations, dont la création d’une sous-commission parlementaire qui serait chargée d’évaluer le niveau d’application de la loi encadrant les exportations d’armement.

Le rapport évoquait notamment l’usage qui pourrait être fait de certains équipements espagnols dans le conflit au Yémen, une guerre civile dans laquelle l’aviation saoudienne intervient depuis 2015. Il recommandait l’arrêt de toute livraison, et le refus de toute nouvelle autorisation de vente d’armes susceptibles d’être utilisées dans ce pays. Cela concerne aussi, précisait le rapport, le contrat en cours de négociation entre l’entreprise publique Navantia et l’Arabie saoudite pour la construction de cinq corvettes destinées à la marine.

Dans le secret

L’Espagne n’est pas le seul pays où ces ventes d’armes sont en débat. Depuis le mois dernier, une brouille a éclaté entre le Canada et l’Arabie saoudite : les relations commerciales et diplomatiques ont été suspendues par Riyad, mécontent des remarques d’Ottawa sur son non-respect des droits de l’homme. Du coup, l’exécution d’un énorme contrat de vente de blindés légers à l’Arabie saoudite (15 milliards de dollars sur quatorze ans), qui garantit des milliers d’ emplois pour la région de London, dans la province de l’Ontario, est également à l’arrêt.

En Belgique, à la fin du mois de juin dernier, le Conseil d’État a suspendu six licences d’armes destinées à l’Arabie saoudite, jugeant que la région Walonnie, compétente pour leur délivrance, n’avait pas passé au crible avec suffisamment de prudence et de minutie « les antécédents du pays acheteur, notamment dans les domaines du respect de ses engagements internationaux, en ce qui concerne le non-recours à la force et du droit humanitaire ».

Le conseil avait été saisi à la fin de l’année dernière par plusieurs ONG, dont la Ligue des droits de l’homme, qui avaient introduit une série de recours au sujet du matériel militaire produit et exporté par la Fabrique nationale Herstal, détenue à 100 % par la région Walonnie. Herstal emploie près de 1 500 personnes dans le sud du pays. En 2017, la fabrique nationale a reçu pour 153 millions d’euros de commandes de l’Arabie saoudite, qui a été son principal client.

Le 15 septembre dernier, le ministre-président de Walonnie, Willy Borsus, a indiqué à la Ligue qu’il avait dû, dans la foulée de la suspension décidée par le Conseil d’État, retirer sept licences d’exportations à la FN Herstal : aucune décision d’octroi de licence pour le même matériel et la même destination n’est envisagée, a précisé son entourage, pour qui ces retraits de licence doivent se voir comme « des réponses spécifiques à des dossiers spécifiques ».

Les ONG comme la Ligue, craignant que de nouvelles licences soient accordées dans le secret, souhaitent un débat au Parlement, et espèrent qu’on se dirige en Belgique vers un moratoire complet sur les ventes vers l’Arabie saoudite. Côté syndical, la Fédération générale du travail de Belgique (FGTB) s’inquiète de la répercussion sur l’emploi : « Il est temps d’avoir un débat éthique sur ce dossier. Veut-on un secteur de l’armement en Walonnie ou pas ? Nous avons déjà le décret le plus restrictif au monde », assure un permanent syndical cité par François-Xavier Lefèvre, journaliste à l’Echo (15 septembre).

Vrai super-marché

Lire aussi , « Dossier ventes d’armes : les affaires reprennent », Le Monde diplomatique, avril 2016.

En France également, des ONG comme Action des chrétiens pour l’abolition de la torture et Amnesty international considèrent que Paris, en livrant des armes à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis, tous deux engagés dans la guerre au Yémen se rend complice de crimes de guerre, en violation du Traité sur le commerce des armes et de la Position commune de l’Union européenne. « L’étau se resserre autour de la France qui ne souhaite pas bouger sur cette question », considère Tony Fortin, de l’Observatoire des armements, sur RFI (5 septembre), pour qui « il y a un blocage gouvernemental sur le sujet », alors qu’il y a « urgence à interrompre ces ventes d’armes, au regard des multiples attaques contre les civils ».

En France comme ailleurs, on oppose chômage et paix dans le monde, l’emploi ici et la guerre là-bas. Mais l’industrie française de l’armement peut-elle se passer désormais des ventes à Riyad, avec qui les relations ont été étroites ces dernières années, notamment grâce à l’entregent de l’ancien ministre de la défense, Jean-Yves Le Drian (2012-2017), devenu ministre des affaires étrangères, et malgré quelques déconvenues ?

En 2017, plus de la moitié des commandes d’armement français provenaient du Proche-Orient, et notamment d’Arabie saoudite, destinataire depuis de nombreuses années de canons, blindés, missiles, navires, etc. sortis des usines françaises : un vrai supermarché ! L’industrie française de l’armement — 160 000 emplois — ne peut plus faire l’impasse sur l’export, qui contribue, en étalant les séries, à rendre les équipements plus abordables pour les armées françaises elles-mêmes, à sauvegarder des savoir-faire qui, sans cela, auraient été abandonnés à d’autres pays, et donc à assurer à la France un minimum d’autonomie stratégique, ce qui — avec la sauvegarde de l’emploi — n’est pas un argument que l’on peut écarter sans plus de discussion.

Philippe Leymarie

Sat, 08 Sep 2018 14:14:11 +0200

En Afrique du Sud, la terre en questions

«J’ai demandé au secrétaire d’État [Michael] Pompeo d’étudier de près la terre sud-africaine et les confiscations de fermes et les expropriations et la grande ampleur des meurtres de fermiers. » Le tweet, le 23 août dernier, du président Donald Trump sur la question des terres en Afrique du Sud, mal écrit, a été mal pris par Pretoria. « L’Afrique du Sud rejette totalement cette perception étroite qui ne cherche qu’à diviser notre nation et nous rappelle notre passé colonial », a tweeté le gouvernement sud-africain.

La réforme constitutionnelle envisagée pour permettre l’expropriation de terre sans compensation n’en est qu’à ses balbutiements. Des audiences publiques ont été organisées à travers le pays ces derniers mois. Un comité de révision constitutionnelle consulte maintenant les parlementaires, avant de rendre son rapport. Quoi qu’il en soit, le tweet de Trump dénote l’importance de la question sur le plan des perceptions à l’étranger. Mais aussi l’ignorance assez large qui prévaut sur le sujet, vu de façon binaire et manichéenne.

D’où la réponse hilarante d’un internaute sud-africain dans une lettre au président américain. « Ceci était votre premier tweet mentionnant l’Afrique et nous sommes honorés que vous nous ayez choisis, parmi tous les pays « covfefe » (sic) comme la Nambie (sic) et le Zimbopaloowop (sic) ». Pour mémoire, « covfefe » est un mot inventé par Donald Trump dans un tweet en 2017 — « Despite constant negative press covfefe… » — et qui désigne probablement la « couverture » médiatique.

Un débat focalisé sur le tiers des terres

Plus sérieusement, les chiffres du Land Audit Report du gouvernement sud-africain, paru fin 2017, sont éloquents : 36 000 exploitants agricoles blancs détiennent 72 % de ce qu’on appelle sous forme générique les « terres », alors qu’ils sont issus d’une minorité de 9 % de la population. De leur côté, les métis en détiennent 15 %, les Sud-Africains d’origine indienne 5 % et les Noirs 4 % — bien que ces derniers représentent 79 % de la population.

Le fait est déjà largement occulté, mais il faut encore préciser que ces données ne portent que sur la partie des terres rurales détenues par des particuliers. Soit 39 % du total. Les 61 % restants se trouvent aux mains d’entités diverses : fondations (31 % du total), sociétés privées (25 %) et associations communautaires (4 %). Le profil racial de ces structures reste absent de l’audit du gouvernement.

On trouve de tout dans les « fondations », aussi bien des églises que les trusts gérés par les chefs traditionnels — selon un droit coutumier reconnu par la Constitution — dont certains sont aussi importants que le Ingonyama Trust, géré par le roi zoulou Goodwill Zwelethini, qui s’estime menacé par l’expropriation sans compensation. Ce chef influent est l’une des figures les plus opposées à la réforme. Il a prévenu que le pays irait au « clash » si son trust était concerné. Un avertissement sérieux qui suggère le recours à la lutte armée.

L’essentiel des richesses dans le sous-sol

De son côté, le syndicat agricole AgriSA, dominé par les agriculteurs blancs, insiste dans un contre-audit publié fin 2017 sur le fait que les Noirs (chefs traditionnels inclus), détiennent la moitié des terres arables dans les deux provinces les plus fertiles du pays, le Kwazulu Natal et le Cap oriental. En outre, ce rapport donne un estimation plus élevée que celle du gouvernement de la part des terres rurales détenues par des particuliers blancs (73,3 % contre 85 % en 1990).

Au quart, les terres arables sont entre les mains de sociétés privées, notamment minières. Dans le secteur minier, les sociétés privées sont détenues à 26 % par des intérêts noirs, conformément à la Charte de Black Economic Empowerment passée entre le gouvernement et le secteur privé en 2002 sur la période 2002-12. Cette charte se trouve en cours de renégociation pour faire passer 30 % des actifs de l’industrie minière à des actionnaires noirs. Ce contexte est indissociable de la réforme agraire, puisque la plus grande part des richesses naturelles de l’Afrique du Sud se trouve aussi dans le sous-sol. L’agriculture pèse 3 % du PIB et 12 % des exportations (agrumes, vin, raisin et pommes), contre 7,5 % du PIB et 25 % des exportations pour le secteur minier. Du coup, la propriété foncière relève d’un enjeu central pour les groupes qui creusent du charbon, du nickel, du cobalt ou du cuivre, sans parler du platine, de l’or et des diamants.

La réforme agraire existe, mais ne fonctionne pas

Autre bémol à mettre à l’exploitation démagogique de la question des terres : la réforme agraire existe, mais elle ne fonctionne pas. Entre 1994 et 2017, quelque 4,9 millions d’hectares ont été redistribués par l’État sur un total de 37 millions d’hectares de terres arables.

Lire aussi Sabine Cessou, « L’ANC, aux origines d’un parti-État », Le Monde diplomatique, mars 2018.

Un peu plus de la moitié des bénéficiaires ont préféré recevoir de l’argent plutôt que des terres, à hauteur de 11,6 milliards sur les 20 dépensés par l’État. Ce qui permet au propre frère de M. Thabo Mbeki, le professeur Moeletsi Mbeki, d’affirmer que « la terre, personne n’en veut ». Et que la question relève surtout de la « propagande pour gagner des voix », le Congrès national africain (ANC au pouvoir) se sentant en danger depuis la dégringolade de ses scores lors des municipales en août 2016. Cette « propagande populiste, dit-il, utilise les Sud-Africains blancs pour dire aux pauvres Noirs de voter pour l’ANC ». Or, les deux tiers des Sud-Africains sont citadins (65 % selon la Banque mondiale). La majorité du dernier tiers vit dans les anciens bantoustans et a accès à la terre, laquelle n’est pas exploitée faute de politique agricole sérieuse, qui donnerait des subventions ou faciliterait l’accès au capital.

Un racisme structurel

Le reste des 4,9 millions d’hectares redistribués depuis 1994 se trouverait selon le contre-audit d’AgriSA dans les anciens bantoustans (les réserves de populations imposées par l’apartheid à la majorité noire pour empêcher son urbanisation). Ce rapport estime qu’entre 1994 et 2016, 6,7 millions d’hectares ont été achetés par des particuliers noirs, dont 1,7 million pour d’autres motifs que l’agriculture. Le montant de ces transactions s’élève à 90 milliards de rands (6 milliards d’euros au taux de change actuel). Un montant considéré par AgriSA comme élevé et « surprenant ». Lourd de sens, ce jugement trahit des préjugés persistants, selon lesquels un Noir serait irrémédiablement fauché. C’est ce racisme structurel, côté blanc, qui rend le dossier si inflammable sur le plan des perceptions en Afrique du Sud.

Sabine Cessou

Fri, 31 Aug 2018 19:58:15 +0200

L'envers du décor au Rwanda

Sous-titré « Derniers journalistes sous une dictature », le récit du reporter Anjan Sundaram fait froid dans le dos. Il retrace sa plongée dans l’envers du décor rwandais, vitrine tant vantée pour sa propreté, sa discipline et sa success story. Il dévoile plutôt ce qu’il a découvert, en tant que formateur de journalistes dans un programme de l’Union européenne et du Royaume-Uni : une société rongée par la loi du silence et l’arbitraire, avec surveillance à grande échelle et excès de zèle.

Le livre s’ouvre sur une attaque à la grenade en 2009. Impossible à vérifier pour le journaliste, qui se rend sur les lieux. La police a déjà déblayé les décombres et l’empêche de faire une photo de quelques débris. Ensuite, dans un trajet en bus pour assister à une commémoration du génocide, l’auteur apprend de la bouche d’un rescapé le mot kufaniya — « faire quelque chose pour lui » en kinyarwanda. Un euphémisme qui désigne l’élimination par le Front patriotique rwandais (FPR, au pouvoir) de certains de ses propres combattants. « Il ne sait pas gouverner autrement que par la peur », poursuit le rescapé sans nommer le président. Il conteste jusqu’à la façon dont le crime des crimes est commémoré, estimant que la diffusion de vidéos des massacres ne fait que perpétuer la peur et la détresse.

Regarder ce que l’on ne voit pas

Tout tourne autour de Gibson, le nom fictif donné à un élève, harcelé pour son projet de magazine et un article sur la malnutrition qui a le malheur de suggérer que des Rwandais ont faim. Le jeune homme donne une leçon que l’auteur retient comme cardinale : au Rwanda, il faut apprendre à regarder ce qui ne se voit pas. Par exemple, cette artère asphaltée et bien éclairée de Kigali, à laquelle il manque un flot de passants. La foule de marcheurs se presse plutôt dans les ruelles sombres, le soir. Les lampadaires sont perçus comme les signaux d’une possible surveillance.

Lors d’un meeting de Paul Kagamé avant la présidentielle de 2010, Sundaram décrit la crispation causée par la défection du général Kayumba Nyamwasa, ancien proche de Kagamé devenu dissident et parti en exil en Afrique du Sud. L’auteur raconte les méthodes des Intore, les laudateurs et chiens de garde du régime, l’intervention polie mais ferme d’un policier qui lui demande de ne pas prendre de notes, et la façon subtile dont les récalcitrants s’expriment : un déluge de louanges tellement folles qu’elles en deviennent ridicules.

Qui croire ? Abordé par un journaliste qui infiltre son groupe, l’auteur ne se méfie pas. Il est abreuvé de critiques du régime par son interlocuteur. « On n’a pas enduré un génocide pour nous retrouver avec un autre dictateur, lui souffle-t-il. C’est désespérant ». Il va jusqu’à l’emmener voir des gens qui détruisent les toits de paille de leurs huttes sur ordre du gouvernement, quitte à être exposés au froid et à la pluie. « C’est comme ça qu’il a obtenu ta confiance, l’édifie plus tard une autre source. Il voulait te prouver qu’il était bien journaliste en trouvant un scoop. Tu n’as pas été idiot de l’avoir cru. Il est entraîné pour ça. (…) Roger a été envoyé en Israël pendant un an pour être formé par le Mossad ».

Plongée dans la paranoïa

L’auteur, d’origine indienne, aurait pu devenir banquier après de brillantes études de mathématiques à Yale, aux États-Unis. Il a tout plaqué pour devenir correspondant d’Associated Press (AP) en RDC, où il a écrit Kinshasa jusqu’au cou (Marchialy, 2017) salué par la critique.

Il ne faut pas compter sur lui, contrairement à nombre d’intellectuels africains, pour trouver des excuses au régime de Paul Kagamé. Et ce, sous prétexte que la violence persisterait fatalement dans un pays qui a traversé depuis son indépendance plusieurs séries de massacres, une guerre et un génocide. Ou au motif qu’il ne pouvait être reconstruit que par une main ferme, qui ne s’assouplit pas. Ou parce que son président serait le dernier héros du nationalisme africain.

En racontant la lente descente dans la folie de son personnage principal, traqué et harcelé jusqu’en Ouganda, l’auteur laisse au lecteur le soin de tirer lui-même ses conclusions. Sous sa plume, le Rwanda ressemble plus à un paranoland basé sur le mensonge qu’à une réussite exaltante. En annexe figurent deux listes : celle des bailleurs de fonds qui financent le Rwanda, et celle des 60 journalistes assassinés, disparus, agressés, emprisonnés, renvoyés ou contraints à l’exil pour avoir critiqué le gouvernement.

L’une des ripostes au livre venant du Rwanda corrobore les pratiques de désinformation décrites par Sundaram. Il s’agit, ni plus ni moins, d’une attaque personnelle visant sa femme, accusée de racisme, par journaliste interposée.

Sabine Cessou

Thu, 23 Aug 2018 16:56:01 +0200

La reconquête des données passera par les villes

Les causes de l’hyperinflation au Venezuela (La Marea)

Eduardo Garzón Le Venezuela se trouve actuellement dans un processus d’hyperinflation qui cause d’énormes ravages économiques et sociaux à sa population. On parle d’hyperinflation lorsqu’une situation de hausse exorbitante et incontrôlée des prix est caractérisée par un taux de croissance mensuel supérieur à 50 %. Selon l’Assemblée Nationale du Venezuela ce moment a été atteint en novembre 2017, avec un taux de 56 %. Huit mois plus tard, en juillet 2018, le taux de croissance se situait à 125 %.

Et, à chaque fois qu’on parle d’hyperinflation, surgissent comme des champignons les analystes du dimanche, répétant à souhait que la faute est celle du gouvernement ayant imprimé de l’argent en excès. Cela me fascine comment cette fausse idée s’est installée tant dans le monde académique comme en dehors. Puisqu’ils voient que dans les hyperinflations on a besoin de beaucoup de billets afin d’acheter des produits de première nécessité, ils unissent les deux concepts et finissent par déduire que l’hyperinflation est la conséquence d’avoir créé beaucoup d’argent.

Mais si cette connexion est peut être intuitive, la science nous a appris qu’une corrélation n’implique pas de causalité, ce que veut dire que deux phénomènes peuvent avoir lieu en même temps sans qu’ils aient un lien causal direct. Et, comme Marx le disait : si l’apparence coïncide avec la réalité, la science ne serait pas nécessaire. Toutes ces personnes qui se limitent à reproduire les postulats de la théorie économique conventionnelle ne veulent pas dédier leur temps et faire un effort d’une analyse avec rigueur des dits phénomènes économiques, ils se conforment avec des analyses aussi simplistes qu’erroné, surtout si les conclusions servent à fortifier l’injuste statu quo économique actuel. Que la complexité du monde économique ne ruine pas leurs pauvres explications fantaisistes, et encore moins leurs privilèges.

Ce que j’ai expliqué il y à presque cinq ans : il n’y a pas eu un seul cas d’hyperinflation dans le monde qui a été causé par la faute d’un gouvernement devenu fou en produisant de l’argent. De fait, c’était l’une des conclusions d’une étude réalisée par l’Institut Cato (impossible de soupçonner de la soupçonner d’être politiquement de gauche) après avoir analysé les 56 cas les plus importants d’hyperinflation de l’histoire sur notre planète.

En réalité, dans tous les cas ils ont découlé d’un choc de l’offre provoqué par une chute fortuite dans la production, ce qui impliqua que la quantité d’argent devenait excessive en comparaison de la quantité des biens et des services produits, poussant ainsi les prix à la hausse (car les vendeurs en tirent parti, augmentant les prix pour le peu de production qu’ils ont à vendre). Ce qu’il faut comprendre c’est que le différentiel entre la production et l’argent a toujours découlé d’une chute de la production et non d’une augmentation de la quantité d’argent.

Voici quelques exemples de référence. L’inflation galopante en Allemagne, entre 1922 et 1923, a été causée par la destruction de l’appareil industriel allemand durant la première guerre mondiale ainsi que la perte d’une bonne partie de ses territoires de l’Alsace Lorraine livrés à la France. En Hongrie le phénomène d’hyperinflation de 1946 a été causé par la dévastation du pays suite aux invasions des nazis et des soviétiques durant la Deuxième Guerre mondiale (d’autres pays comme la Grèce, Taiwan et la Chine ont connu le même sort, comme conséquence d’un conflit de guerre).

Durant les années 80 des épisodes d’hyperinflation se sont succédées au Pérou, en Bolivie, au Brésil et en Argentine, et ils ont tous été causé par la chute des prix des produits qu’ils exportaient (l’étain, le cuivre, l’argent, le plomb, le café, etc.). L’importation d’autres produits a été mise en difficulté par les fréquentes insurrections militaires qui déstabilisaient l’économie, et les plans brutaux d’ajustement qu’imposait le Fonds monétaire international, qui n’est autre chose que lester la demande et la production.

La désintégration de l’ancienne Yougoslavie comprenait la destruction d’une bonne partie de son appareil productif, déchaînant une spirale d’hyperinflation en Serbie durant les années nonante. L’inflation élevée et incontrôlée que la Russie a vécue en 1992 et 1993, spécialement chez ses voisins d’Arménie et du Turkménistan, ont été causés par la chute vertigineuse de la production, elle-même conséquence de la transformation du système socialiste au système capitaliste… L’hyperinflation au Zimbabwe, entre 2007 et 2008 (la deuxième plus intense de l’histoire) a découlé de l’effondrement du secteur agricole après que les terres des minorités blanches ont été confisqué par le gouvernement, ce qui a provoqué un manque d’aliments très prononcé dans une économie hautement dépendante de l’agriculture.

Mais aucun de ces facteurs ne semblent avoir de l’importance auprès d’un économiste conventionnel qui va préférer rejeter « la faute au gouvernement qui crée trop d’argent ». Une bassesse et une indécence intellectuelle qui ne peut être expliquée que par l’intérêt économique et politique des groupes sociaux bien déterminés à diaboliser la dépense publique et la création d’argent étatique.

L’hyperinflation n’apparaît jamais quand un gouvernement perd le contrôle et imprime trop d’argent. L’hyperinflation apparaît dans des situations extrêmes (des conflits de guerre, une transition désordonnée de systèmes économiques, ou par des lamentables politiques économiques) qui génère des chutes importantes dans la production. Alors : pourquoi durant ces périodes constate-t-on que la quantité d’argent qui circule augmente vertigineusement ?

C’est si évident qu’on est presque gêné de le rappeler : pour pouvoir faire face aux achats ayant des prix monstrueusement plus élevé qu’avant, on a besoin de beaucoup plus d’argent qu’avant. C’est évident. La banque centrale doit générer beaucoup d’argent pour que l’État puisse subvenir aux frais courants qui sont devenus plus chers afin que les banques puissent faire face aux retraits d’argent de ses clients et à des crédits plus élevés auprès des entreprises (puisqu’ils doivent acheter des fournitures beaucoup plus chers).

La création d’argent est donc postérieure au pic de l’inflation galopante, tout en contribuant à l’aggraver (comme tant d’autres facteurs dans un contexte de cercle vicieux de hausse incontrôlée de prix). L’ordre causal et chronologique est le suivant : une chute brusque de la production, une augmentation de prix, une augmentation d’argent en circulation. Ne nous laissons pas tromper par les apparences, puisque cela ne coïncident pas toujours avec la réalité.

Au contraire de ce que prétend la théorie économique conventionnelle et ce qui prédomine dans l’imaginaire collectif, la création d’argent ne provoque pas d’inflation. Je l‘ai également expliqué il y a longtemps. Il est possible que cela arrive ou non, tout va dépendre de comment est utilisée la capacité productive d’une économie. De fait, il est plus que probable que le déficit public très élevé du gouvernement bolivarien (et par conséquent les nouveaux billets mis en circulation) aient contribué à pousser un peu à la hausse les prix, mais cela est une chose et l’autre est qu’ils ont provoqué l’hyperinflation. Rappelez-vous que l’hyperinflation est une croissance mensuelle des prix supérieur à 50 %, chose qui n’est pas arrivé au Venezuela jusqu’à il y a 8 mois, malgré le fait qu’avant ça l’émission de nouveaux billets était importante et la croissance des prix était assez élevée. L’hyperinflation est venue beaucoup plus tard, pourquoi ? Quel a été le choc productif qui a mit le feu à la mèche ? Qu’est-ce qui explique que le Venezuela subit un cas d’hyperinflation ? Les questions complexes ont aussi des réponses complexes.

Pour pouvoir comprendre convenablement le processus d’inflation galopante au Venezuela il est nécessaire de connaître comment fonctionne l’économie vénézuélienne, quelle est sa structure productive, son insertion dans le marché extérieur, son régime politique, institutionnel et social, son système monétaire et financier, etc. Sans connaître tout cela il est impossible d’offrir une réponse adéquate et réaliste. C’est bien pour cela qu’il faut se méfier de ceux qui analysent l’économie vénézuélienne comme si c’était n’importe quoi, et surtout si on la compare à une économie développée et européenne. Ces analystes ignorent que chaque pays a son propre modèle économique et ses propres caractéristiques, et que n’importe quelle comparaison avec un autre pays sera toujours une simplification grossière et peu utile. Faute d’espace pour pouvoir approfondir, je vais pointer quatre notes sur l’économie vénézuélienne afin de faire connaître ses caractéristiques basiques et de contextualiser ainsi l’analyse.

Tout d’abord, le Venezuela a toujours eu des taux d’inflation très élevés. De fait, dans les années 80 les prix augmentaient beaucoup plus rapidement que pendant les années du gouvernement bolivarien, exception cette dernière année. Cela est important pour comprendre qu’il ne s’agit pas simplement d’un cas récent et qui peut être complètement imputé aux derniers événements, cela vient de bien plus loin dans le temps. Les grands groupes de marché oligopolistiques puissants dans des secteurs déterminés, l’incapacité de l’État de réguler et de contrôler la concurrence patronale, la corruption, la délinquance, l’asymétrie de pouvoir dans les négociations dans les centres de travail, etc., expliquent dans une bonne mesure que l’inflation a traditionnellement été grande et irrégulière.

En deuxième lieu, on ne peut pas oublier que le régime bolivarien ayant commencé avec la présidence de Chávez et qui continue avec celle de Maduro a toujours été une menace pour les privilèges de l’élite du pays. La nationalisation et le contrôle d’une bonne partie des secteurs productifs stratégiques (spécialement celui des hydrocarbures) ainsi qu’une plus grande distribution du revenu (selon la CEPAL, Venezuela reste le pays le moins inégal de l’Amérique latine) a provoqué un coup dur au pouvoir et à la richesse de l’establishment vénézuélien, qui depuis lors s’est mobilisée de très diverses formes pour essayer de renverser le gouvernement afin de récupérer ses privilèges. Des exemples représentatifs sont le coup d’État manqué de 2002, le lock-out pétrolier entre 2002 et 2003, les manifestations armées, les pénuries sélectives et programmés de produits bien déterminés juste avant les élections, et la mauvaise image qu’ils diffusent à travers les pouvoirs médiatiques à l’intérieur et à l’extérieur du pays (il est flagrant que le gouvernement américain continue de traiter le gouvernement vénézuélien de « dictature », malgré le fait que l’ONU a reconnu à plusieurs reprises que toutes les élections ont été limpides et respectueuses avec les standards internationaux). Tout cela n’est pas nouveau ni singulier : les groupes de pouvoir utilisent ces stratégies depuis le Chili d’Allende entre l’année 70 et 73 du siècle passée et au Nicaragua à la fin des années 80, pour ne mentionner seulement que deux exemples.

En troisième lieu, il est important de comprendre que la structure productive vénézuélienne est loin de ressembler à celle d’une économie avancée. Il n’existe pas de tissu productif diversifié qui puisse produire des produits de tout espèce et de couleur… mais il est bel et bien concentré dans des branches du secteur primaire, dans des branches industrielles et de services subalternes. Les Vénézuéliens doivent donc acheter à l’étranger presque la moitié des produits dont ils ont besoin.

Le secteur des hydrocarbures est « le » géant de l’économie, en obtenant 95 % des devises pour le pays, le 4 % restant est due à l’exportation d’autres matières premières. C’est-à-dire, que pour que la population puisse obtenir tout ce dont elle a besoin pour vivre l’utilisation de monnaie étrangère est nécessaire, fondamentalement les dollars que l’économie obtient grâce à l’exportation du pétrole. C’est une économie absolument dépendante d’un secteur unique, avec l’énorme faiblesse que cela comporte. De fait, la baisse du prix du pétrole en 2014 a provoqué un trou dans les revenus en dollars, cela a eu un impact dans l’importation, dans la pénurie une hausse de prix sur les produits du marché interne.

En quatrième lieu, le gouvernement vénézuélien contrôle le prix de beaucoup de produits basiques afin d’assurer l’approvisionnement de la population la plus vulnérable, ce qui provoque le développement d’un marché noir où régissent d’autres prix. Cela arrive aussi, et d’une forme plus importante, sur le marché des divises : pour éviter que n’importe quel Vénézuélien puisse changer la monnaie nationale en dollars et après l’amène à l’étranger (comme cela arrivait traditionnellement avec les fuites de capitaux) le gouvernement a imposé en 2003 un contrôle de change, de façon à que seulement des bolivars peuvent se changer en dollars à un taux de change déterminé. Cette mesure a aussi provoqué l’apparition d’un marché noir, où des bolivars se changent en dollars, mais à un autre prix.

Avec ces quatre considérations on peut mieux comprendre en quoi consistent les cinq facteurs qui, selon des analystes comme Pasqualina Curcio et Mark Weisbrot, nous aident à expliquer la spirale inflationniste.

1. Les pénuries organisées et sélectives de produits. Les grands groupes patronaux opposés au gouvernement vénézuélien et qui ont assez de puissance de marché dans son secteur (le groupe patronal de produits d’hygiène contrôle 99 % du secteur ; celui de farine et de pâte 80 %, etc.) font disparaitre une bonne partie des produits du marché officiel et qui se retrouvent en vente sur le marché noir, ce qui produit inexorablement une hausse de prix due à la pénurie et l’abus des prix dans les canaux illégaux de distribution.

2. Une inflation des importations. Les groupes patronaux qui importent des produits de l’extérieur doivent obligatoirement le faire au taux de change officiel, mais ils vendent ce produit à l’intérieur du pays au taux de change officieux, obtenant des gains juteux simplement grâce au différentiel, et en élevant avec cela les prix de manière complètement artificielle. Un exemple simple : si le taux de change officiel est de 3.000 bolivars pour chaque dollar, l’importation d’un produit qui coûte 1 dollar coûtera 3.000 bolivars à l’entrepreneur vénézuélien. Mais si, au lieu de vendre ce produit de 1 dollar au taux de change officiel à l’intérieur du pays, il le fait au taux de change illégal, qui est de 10.000 bolivars par dollar, il finira par obtenir des revenus de 10.000 bolivars par vente à l’intérieur alors qu’il l’a acheté à 3.000 à l’extérieur. Nous parlons d’une augmentation astronomique du prix (et des gains de l’importateur). Ceci est le facteur principal qui a expliqué l’augmentation vertigineuse des prix au Venezuela, spécialement à la fin de 2017, due au taux de change illégal qui s’est sauvagement monté en flèche (en seulement deux mois il est passé de 3.000 bolivars par dollar à 52.000 bolivars par dollar). Les autorités vénézuéliennes assurent ne pas trouver de sens à une telle évolution et accusent les entreprises de calculer ce taux de change dans le but de le manipuler pour générer des bénéfices et pour causer une instabilité économique et sociale.

3. Un embargo financier des États-Unis. Le 25 août 2017 passé, afin de « combattre la dictature et de rétablir la démocratie » le président américain Donald Trump a donné encore un pas dans les mesures de blocage économique, commercial et financier sur le Venezuela. Le communiqué de la Maison Blanche disait : « La nouvelle mesure du président interdit d’effectuer des transactions avec des titres de dette et d’actions émis par le gouvernement vénézuélien et sa compagnie pétrolière étatique. Il interdit également les transactions avec certains bons existants qui appartiennent au secteur public vénézuélien, ainsi que les paiements de dividendes au gouvernement du Venezuela ». En d’autres termes : encore plus de difficultés à s’endetter en dollars et plus de difficultés encore pour que la Venezuela puisse obtenir des dollars dont il a besoin (sur le marché officiel) pour importer les produits qu’il n’a pas, de telle manière qu’il est forcé de se procurer sur le marché noir des dollars, plus chers. Les conséquences sont évidentes : une augmentation des pénuries, une plus grande dévaluation du bolivar à l’égard du dollar sur le marché illégal, et une plus grande augmentation des prix.

4. Une méfiance généralisée dans le bolivar. La monnaie vénézuélienne n’a jamais vraiment été très convoitée, ni internationalement ni en interne, puisqu’elle a traditionnellement eu des pertes importantes de valeur, mais ce maigre attrait s’amoindrit si sa valeur ne cesse de baisser à l’égard de la monnaie traditionnelle de référence : le dollar. Cela pousse les Vénézuéliens à se débarrasser de ses avoirs nominés en bolivars et les changent en avoirs nominés en dollars, cela auto-alimente la détérioration monétaire vénézuélienne. L’incapacité institutionnelle d’imposer l’utilisation de sa monnaie se traduit dans une plus grande dollarisation de son économie, et dans une hausse des prix via l’importation.

En définitive, l’hyperinflation au Venezuela découle de l’interaction de nombreux et de divers facteurs qui ont à voir avec la faible structure productive et exportatrice de son économie, de l’énorme puissance de groupes économiques opposés au gouvernement, et de la position politique singulière et institutionnelle de l’exécutif vénézuélien. La création massive d’argent n’a donc rien à voir avec l’hyperinflation que subit le pays, ce n’est pas la raison mais la conséquence : pour pouvoir effectuer des paiements et des achats de produits de plus en plus chers à cause de l’hyperinflation, il est nécessaire d’avoir de plus en plus d’argent, et c’est pour cela que la masse monétaire ne cesse de croître.

Cependant, les analyses de très mauvaise qualité et de rigueur prolifèrent, – et connaissent malheureusement une vaste diffusion – qui s’appuient simplement dans la théorie incompétente d’économique conventionnelle pour s’attaquer de manière intéressée à la dépense publique et à la création étatique de l’argent. Une idéologie déguisée en science qu’il faut combattre avec des analyses sérieuses et rigoureuses.

Evgeny Morozov