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éditions Agone - La chronique d'Alain Accardo

Lanternes magiques (Lettre à Robert Redford)

Cher Robert Redford, les gazettes nous ont informés que vous aviez décidé de prendre votre retraite du métier d’acteur de cinéma, que vous avez exercé, avec le bonheur que l’on sait, durant soixante ans, depuis l’âge de 21 ans.

Pour moi qui suis votre aîné de quelques années, je conçois sans peine que, devenu octogénaire, on ait envie de poser son sac, quelque métier qu’on ait exercé. Je ne peux donc qu’approuver votre décision, même si elle nous prive de l’espoir d’admirer un jour prochain une nouvelle preuve de votre charisme de comédien hors du commun. Vous auriez en effet donné à entendre que de vos deux casquettes, d’acteur et de réalisateur, vous aviez l’intention de ne raccrocher que la première. « Je ne jouerai plus la comédie », auriez-vous dit. Sur ce point précis, permettez-moi de vous contredire : ce que vous allez cesser de jouer, c’est un des nombreux rôles que vous avez joués jusqu’ici, celui qui a fait de vous une star hollywoodienne mondialement connue : le rôle d’acteur, dont le métier c’est précisément d’interpréter des rôles devant une caméra.

Mais, comme vous le savez, ce n’est là qu’un cas particulier des innombrables rôles que nous sommes tous appelés à jouer dans l’universelle tragi-comédie de notre « séjour involontaire sur la terre », comme aimait à dire Pirandello. Celle-ci commence à notre naissance et nous ne pouvons plus en sortir que les pieds devant, définitivement froids et désintéressés, costumés en bois de sapin pour notre ultime représentation devant un dernier parterre convoqué pour nos funérailles.

Vous allez donc continuer, bon gré mal gré, à jouer la comédie, en faisant confiance aux verdicts changeants des institutions pour vous indiquer à tout moment si vous êtes dans « la vie réelle » ou dans un film. Cela fait des siècles que le théâtre existe et que d’éminents esprits, d’Aristote à Brecht, en passant par Diderot ou Arthaud, se sont efforcés, mais en vain, de définir des critères permettant de distinguer à coup sûr le réel de ses simulacres et la vérité du mensonge. Entreprise vouée à l’échec puisque, Shakespeare nous l’a bien appris, le monde est un théâtre où de « malheureux acteurs » s’évertuent à jouer « une histoire pleine de bruit et de fureur, racontée par un idiot et qui ne signifie rien ». Et donc une histoire à laquelle on peut faire dire tout et le contraire.

Entre des événements et des situations tels qu’ils ont été vécus effectivement et la représentation qu’on peut en donner sur une scène (ou sur un écran) il y a à peu près autant de différence qu’entre les deux images que nous avons d’un même objet selon que nous le regardons uniquement avec notre œil droit ou avec notre œil gauche en fermant alternativement l’un puis l’autre. La parallaxe a beau être infime, elle nous donne néanmoins les deux images physiquement distinctes de notre vision stéréoscopique, dont il appartient au cerveau de décréter qu’il s’agit d’une seule et même réalité.

En vérité, c’est notre existence tout entière, c’est la totalité du monde où nous sommes, avec nos propres personnes et celles qui nous entourent, qui font ainsi l’objet de notre part, d’un jugement de réalité ou d’irréalité qui en dit plus long sur le sujet qui juge que sur l’objet jugé. C’est ainsi que, par exemple, ce qu’on appelle le « mode de vie américain » est perçu par les uns comme « un rêve enchanteur » et par les autres comme « un véritable cauchemar ». Le réel et l’imaginaire, et donc le degré de sérieux et de confiance que nous leur accordons, ne sont pas tant des propriétés objectives inhérentes aux choses elles-mêmes que des croyances subjectives colorant les lunettes à travers lesquelles nous les regardons.

Vous-même, qui devriez être un expert infaillible en matière de discrimination entre le modèle et sa représentation, le vrai et le faux-semblant, vous avez pu croire que des candidats démocrates à la présidence, comme les Clinton ou Obama, étaient des politiciens dignes du soutien des honnêtes gens alors qu’ils n’étaient – c’était évident pour beaucoup d’autres que vous – que des carriéristes retors, opportunistes et dépourvus d’envergure, tout comme leurs adversaires républicains. Comme quoi, même des experts ne peuvent jamais être assurés de n’avoir pas confondu le joyau authentique avec sa copie en toc. À plus forte raison si ces experts sont eux-mêmes des produits accomplis de la fabrique hollywoodienne du rêve, dont on sait aujourd’hui qu’elle s’est expressément donné pour tâche, dès l’origine, de façonner cinématographiquement un « peuple américain » digne d’être érigé en modèle exemplaire de démocratie et proposé à l’admiration des foules de la planète, toujours prêtes à prendre des vessies pour des lanternes et ce qui brille pour de l’or.

Ainsi donc, quand vous annoncez que vous ne jouerez plus la comédie, vous voulez dire bien sûr que vous ne ferez plus semblant de croire à ce que vous faites sur une scène de théâtre ou devant une caméra. Vous serez désormais un comédien à la retraite, mais vous n’en continuerez pas moins à prendre part à la comédie étrange qui réunit sur la planète Terre, la vaste troupe des Humains, dont personne n’a encore vraiment compris quelle pièce, de quel auteur, elle est en train d’interpréter ni surtout s’il faut applaudir ou huer les acteurs.

Alain Accardo

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Chronique parue dans La Décroissance en septembre 2018.

Du même auteur, dernier livre paru, Pour une socioanalyse du journalisme, (Agone, coll. « Cent mille signes », 2017).

Agone

La Chimère

C’est une idée depuis longtemps reçue dans la vulgate progressiste que si les rapports sociaux de domination (despotisme antique et esclavagisme, féodalité et servage, patriciat et plèbe, bourgeoisie et salariat, etc.) sont restés historiquement si stables et si largement répandus, une des raisons principales en est l’extrême difficulté des populations, du fait même de la domination subie, à acquérir le niveau de conscience nécessaire pour comprendre l’arbitraire de leur situation et leur droit d’y mettre un terme…

On considérait leur aliénation sociale comme un effet de la misère, de l’ignorance, de l’obscurantisme et des autres manques liés à leur condition sociale et on incriminait tout particulièrement l’insuffisance des Lumières, c’est-à-dire tout à la fois l’analphabétisme, la précarité des connaissances dispensées et le trop petit nombre de ceux qui en bénéficiaient. D’où la singulière fortune, de la Renaissance à nos jours, de cette idée chère à tous les réformateurs, et même à beaucoup de révolutionnaires, que l’émancipation des peuples passe obligatoirement par l’instruction de masse.

Sans vouloir récuser cette vérité apparemment bien établie, il convient au moins d’en réexaminer la portée. En effet, comme on peut le constater partout où des politiques de scolarisation massive ont été mises en œuvre, il en est résulté une incontestable augmentation du capital culturel de la population dominée et une élévation significative du niveau d’instruction de ses membres. Sans doute cet accroissement réel du capital culturel objectivé et incorporé a-t-il contribué à une reconfiguration des formes institutionnalisées ou des styles de la domination établie (dans un sens par exemple plus « démocratique »), sans mettre fin pour autant au principe même de la domination, car même si la pauvreté en capital culturel va souvent de pair avec la pauvreté en capital économique, on ne pourrait se contenter de mettre fin à l’une pour mettre un terme à l’autre. En matière d’émancipation, si l’instruction est nécessaire, elle est d’autant moins la panacée que ses effets sont doubles et contradictoires, à la fois de renforcement du consensus conformiste et de facilitation de la contestation distinctive.

L’histoire entière du capitalisme est là pour en fournir l’illustration. Mais il suffit de considérer la situation qui prévaut aujourd’hui dans pratiquement toutes les sociétés avancées ou en émergence, qui se caractérisent par l’existence, entre le pôle inférieur populaire et le pôle supérieur bourgeois des rapports de domination, d’un conglomérat de classes moyennes engendrées, ou développées, par la croissance économique, le progrès technologique, la marchandisation, etc. Tous ces groupes intermédiaires ont en commun de posséder un fort capital culturel, globalement considérable, obtenu par le biais de cursus scolaires et universitaires de plus en plus longs. De sorte que les classes moyennes, et spécialement leurs fractions petites-bourgeoises les plus diplômées, sont désormais un peu partout en position de négocier, à un niveau de salaire matériel et symbolique le plus élevé possible, leur indispensable collaboration au fonctionnement et à la reproduction du système de domination capitaliste. Les vicissitudes de cette négociation ont pour effet de focaliser les luttes sur les revendications économiques et de faire fluctuer le jeu des alliances et oppositions politiques autour de l’axe du consensus « républicain » bourgeois, ce jeu parlementaire électoraliste à quoi se réduit la vie « démocratique » présentant le double avantage pour le système d’entretenir un accord de fond sur l’essentiel tout en permettant la contestation sur l’accessoire.

Mais la petite-bourgeoisie de promotion, scolairement anoblie, rechigne à (s’)apparaître pour ce qu’elle est réellement, c’est-à-dire comme une armée de mercenaires carriéristes dont le sort est étroitement dépendant de la prospérité des entreprises qui les emploient. D’où la diffusion, ces dernières décennies, de la fiction selon laquelle il n’y aurait plus « ni droite, ni gauche » et le système capitaliste moderne échapperait désormais à la logique qui a si longtemps structuré la lutte entre classes dominantes accapareuses et classes dominées dépossédées. Plus de classes, donc plus de luttes et plus de reniement. Que chacun, réduit à ses seules forces, se débrouille comme il peut, avec une seule devise : « L’enrichissement ou la mort sociale ».

Avec l’avènement de la Macronie, bien préparé, il faut le souligner, par la désastreuse « alternance » entre gauche de gouvernement et droite républicaine, la France s’est installée dans cette fiction-là, qui équivaut à un véritable recul de civilisation. Dans un monde crétinisé par l’appât du gain et l’obsession du rendement, l’élévation du niveau d’instruction et l’augmentation du nombre des diplômés ne sauraient faire illusion : loin de progresser en humanité, nous sommes tombés sous la férule d’une « élite » que le capitalisme a éduquée dans ses ateliers d’ingénierie sociale (petites et grandes écoles, universités, IEP, grandes entreprises, médias, etc.), comme les généticiens fabriquent des chimères dans leurs laboratoires. La chimère que nos classes moyennes fécondées par l’ADN capitaliste ont enfantée, c’est le diplômé-analphabète, le nouvel Homo œconomicus dont nos filières de formation déclinent les versions à la mode. À grand renfort de brevets, de certificats, et autres peaux d’âne, le capitalisme ne cesse d’instruire ses troupes en leur enseignant que ''Fiat Lux' n’a qu’une seule traduction possible : « Que la volonté du Capital soit faite ! »

Jamais salariés ne furent à la fois aussi savants, et aussi incultes et vides. Le monde du travail est désormais régenté par une petite bourgeoisie sur-scolarisée, pire que la grande à bien des égards, en tout cas son admiratrice la plus aveugle et sa servante la plus zélée. Ne pouvant vivre qu’en symbiose, elles continueront à prospérer, c’est-à-dire à se déshumaniser, de concert.

Alain Accardo

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Chronique parue dans La Décroissance en juillet 2018.

Du même auteur, dernier livre paru, Pour une socioanalyse du journalisme, (Agone, coll. « Cent mille signes », 2017).

Agone

Marche funèbre

Le macronisme – j’entends par là l’émergence d’un acteur politique et l’ensemble des facteurs plus ou moins contingents qui lui ont permis d’accéder à la tête de l’Etat – bien loin d’être le phénomène original et porteur d’avenir que veulent y voir ses partisans, n’est, somme toute, que l’aboutissement d’un long processus qui était déjà en germe dans l’effondrement sans gloire de la IVe République.…

En dehors de quelques journalistes octogénaires et de quelques historiens spécialistes de cette période, qui se souvient vraiment de Félix Gouin, de Paul Ramadier, de René Pleven, de Pierre Pflimlin, Joseph Laniel, Henri Queuille, Maurice Bourgès-Maunoury, René Mayer, Félix Gaillard, Edgard Faure, Guy Mollet, qui parle encore des partis dont ils étaient les caciques, qui s’intéresse à la politique des gouvernements éphémères et cafouilleux dont ils furent les chefs respectifs ? Tous furent portés au pouvoir par les circonstances, les péripéties d’un jeu politicien douteux et le soutien d’une presse d’argent. Tous étaient imbus de leur importance, tous se sentaient l’âme d’un sauveur de la République. Tous ont géré sa décomposition. Il en ira de même pour la clique macronienne.

Le dernier demi-siècle en effet aura été marqué par l’irréversible liquéfaction (qui fut aussi une liquidation) d’une société française, assez représentative en cela de l’ensemble du monde occidental et en particulier de sa composante européenne. Cette dissolution a été en fait la conséquence de l’engloutissement de la France (et des autres pays « alliés » des États-Unis) sous le flot hégémonique de la puissance américaine. Les pays européens, sortis exsangues de la Seconde Guerre mondiale, n’ont pu redémarrer qu’avec l’aide intéressée du capitalisme yankee. Au prix d’une abdication progressive, sous couvert d’« indéfectible amitié », de toute volonté de résistance à ses visées impérialistes. De Gaulle fut sans doute le dernier des grands hommes d’État européens assez lucides pour comprendre à quoi conduisaient la soumission à la suprématie du dollar et l’acceptation enthousiaste par les pendus de la corde qui les soutenait. Mais de Gaulle était un irréductible idéaliste convaincu que les valeurs qui aimantent les consciences humaines étaient plus fortes que celles qui se négocient à la corbeille. En l’occurrence il sous-estimait gravement la séduction que le matérialisme économique américain pouvait exercer sur un peuple européen où la croissance faisait monter en puissance socialement et politiquement les classes moyennes, porteuses d’un idéal médiocre de gaspillage ostentatoire et d’hédonisme sans frein. Ces populations jeunes, avides, jouisseuses et narcissiques renvoyèrent finalement de Gaulle et autres vieux birbes à la rédaction de leurs mémoires, pour s’adonner sans retenue à cette américanolâtrie qui n’a cessé d’être le corrélat politique, économique, culturel et moral de la mondialisation capitaliste, en occident comme ailleurs.

En quelques décennies le processus s’est emballé. Il n’y a plus désormais de digue pour le contenir. Depuis ces dernières décennies, ce que nous vivons, c’est le déploiement sur le plan conjoncturel et événementiel, à l’échelle nationale ou continentale, des choix structurels fondamentaux que le système capitaliste a imposés au monde occidental et au-delà. Il ne s’est passé quasiment rien d’autre que cette éclosion successive des germes fécondés par la copulation continue des sociétés européennes avec l’étalon économique et politique américain, à telle enseigne que pour certains penseurs de la modernité, le triomphe planétaire de ce modèle marquerait la « fin de l’Histoire ». En d’autres termes, l’Occident ne serait plus qu’une vaste fabrique de mannequins interchangeables.

La seule réelle nouveauté, c’est que les dégâts causés par le capitalisme dans tous les domaines sont devenus tels, si visibles et si effrayants, qu’il y a de moins en moins de gens pour s’en faire les zélateurs inconditionnels, comme en témoigne, entre autres indices, la diffusion de la posture écologiste (du type, en France, d’EELV) qui demande à être comprise comme l’expression ambigüe à la fois d’une opposition de principe aux seuls « excès » du capitalisme et d’un refus de le combattre à sa racine. Cette contradiction éclate partout, pas seulement chez les écologistes petits-bourgeois. Les classes populaires s’y sont laissé enfermer sans recours. Quant à la bourgeoisie dominante, elle ne sait plus comment s’en dépêtrer. C’est là un vrai danger pour l’oligarchie qui découvre qu’elle a réchauffé une vipère en son sein, un être reptilien qui se prosterne devant la puissance de l’argent, au nom de l’efficacité, tout en pinaillant sur la pureté des moyens d’en gagner, au nom de la moralité. Mais où va-t-on si on se met à mélanger l’eau et le feu, les affaires et le respect de l’environnement humain ou naturel ?

Le macronisme, c’est cela : le miroir du siècle, l’expression, parmi d’autres, d’une civilisation en panne, vidée, à bout de souffle, enlisée, qui ne peut plus que s’exhorter elle-même, à coups de vains slogans, à se remettre « en marche », qui ne sait plus enseigner à ses enfants que la vieille antienne « enrichissez-vous », en se gardant bien de préciser qu’on ne peut jamais accroître son capital qu’aux dépens des autres, au détriment de la nature et au mépris de soi-même, comme toute l’Histoire, des individus et des peuples, en porte témoignage.

Bref, le macronisme, ce n’est que cela : le reflet d’une époque sans principes et sans substance, quelque chose comme l’apogée de la médiocrité, l’acmé de la culture moyenne, celle d’une petite bourgeoisie enfoncée dans son égoïsme incurable, son infantilisme prolongé et sa vanité risible, une population qui, depuis des décennies, s’aveugle et se ment sur tout, y compris sur elle-même, sur son passé, son présent et son avenir, et dont l’existence est d’ores et déjà vouée à l’Insignifiance et à l’Oubli.

Le macronisme : une marche triomphale ? Non, plutôt un convoi funèbre.

Alain Accardo

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Chronique parue dans La Décroissance en juin 2018.

Du même auteur, dernier livre paru, Pour une socioanalyse du journalisme, (Agone, coll. « Cent mille signes », 2017).

Agone

Crésus, président

L’animateur d’une émission télévisée a lancé à François Hollande : « On a dit que Macron était le “Président des riches”. Qu’en pensez-vous ? »…

Alors Hollande a répondu, d’un air pince-sans-rire : « Non ce n’est pas vrai, Macron n’est pas le “Président des riches”… », puis il a marqué une courte pause. L’animateur et le public, quelque peu interloqués, retenaient leur souffle. Hollande a poursuivi, sur un ton égal, « … pas le Président des riches, mais des très riches ». L’animateur et tout le public ont éclaté de rire, soulagés et ravis. Ce Hollande alors, quel humour féroce, quel sens de la répartie qui fait mouche, enfoncés Laurent Gerra, Stéphane Guillon et autres amuseurs publics !

Ainsi va la bouffonnerie politique en France, en cette fin de Ve République exténuée et inane.

Ayons la charité de ne pas rappeler à François Hollande qu’il fut, lui, comme tous les autres socialistes avant lui et avec lui, de ces élus de « gauche » qui n’avaient rien de plus pressé, une fois élus par les petites gens, que d’aller faire allégeance au Medef et de faire des cadeaux au patronat sous couvert d’« aider les entreprises », de « défendre l’emploi » et de « lutter contre le chômage ». Politique dont on a pu par ailleurs mesurer l’extraordinaire efficacité… N’insistons pas non plus sur le fait que sans la courte échelle de Hollande, Macron serait encore un anonyme.

Arrêtons-nous plutôt sur l’affirmation même que Macron est le « Président des très riches ». Plutôt que d’en rire, il conviendrait de la prendre au sérieux et même au pied de la lettre. En voulant faire un mot piquant, Hollande à proféré une de ces vérités profondes dont la portée va bien au-delà de la signification immédiate.

En effet, quiconque s’est intéressé à l’histoire des sociétés occidentales et spécialement des plus développées d’entre elles, sait que leur modèle économique et politique s’est constitué en Europe à partir des XVe-XVIe siècles et que depuis lors, l’évolution de ces sociétés a été dominée par une idée fixe, une obsession quasi névrotique : s’enrichir ! s’enrichir !! s’enrichir !! tant sur le plan individuel que collectif. Cette maladie, que l’occident tout entier a fini par contracter, n’a cessé de s’aggraver. Jusqu’à la Renaissance, ce qu’on n’appelait pas encore l’économie, ne constituait pas un champ autonome ; toutes les représentations concernant cet aspect de la réalité, ressortissaient, comme les autres, à la théologie. Celle-ci répétait : « Beati pauperes », et pour les consciences chrétiennes les plus imbues de la doctrine officielle, il allait de soi qu’il était « plus difficile à un riche d’entrer au Royaume des cieux qu’à un chameau de passer par le chas d’une aiguille », selon le mot de l’Évangile. Et puis progressivement, à partir du XVe siècle, pour une foule de raisons nombreuses et complexes bien connues des historiens, le monde européen occidental a commencé à se sentir un appétit grandissant pour les biens de ce monde. Dès lors, ce que l’Antiquité latine appelait déjà l’auri sacra fames, la soif exécrable de l’or, que l’on tenait jusque-là pour une espèce de malédiction dégradante, devint toujours davantage le souci des populations, du haut en bas de la pyramide sociale. Une économie nouvelle fondée sur le profit et par conséquent sur l’accumulation de monnaie, se développa impétueusement, dont les principes, théorisés par les premiers mercantilistes devaient fournir bientôt les bases du libéralisme économique du XVIIIe siècle. Ainsi commença le règne de l’Argent-roi qui devait transformer de fond en comble l’existence humaine en devenant le bien par excellence, l’étalon de toute réussite, la mesure de toute chose. Jusqu’au XVe siècle, le monde chrétien féodal conserva le mépris de l’Antiquité gréco-latine pour les activités commerciales. La Renaissance tira les marchands de l’ombre et de l’opprobre, y compris les plus méprisés, ceux qui faisaient commerce de l’argent et inventaient la banque. L’argent fit des mieux nantis d’entre eux les interlocuteurs privilégiés et bientôt les égaux des souverains, comme les Fugger en Allemagne ou les Medicis en Italie. Les bourgeois du négoce, devenus les plus industrieux et les plus entreprenants, s’introduisirent partout, y compris dans les lits des aristocrates et finalement s’emparèrent de tous les capitaux, le foncier, le financier, le culturel, le symbolique, de tous les pouvoirs, y compris celui de légiférer et de gouverner à leur guise. Dès lors, l’hégémonie des nouveaux princes fut totale. Et que l’on sache, il n’y a guère eu de changement notable depuis plus de cinq siècles, si ce n’est que l’écart entre les plus riches et les moins riches n’a cessé de s’accroître pour devenir proprement abyssal, quelle que soit la forme du régime.

Aussi, comme un principe fondamental, quoique non écrit, de la démocratie, veut que le pouvoir soit dévolu de préférence aux plus gros détenteurs de capitaux, toutes les démocraties occidentales sont-elles devenues en réalité des ploutocraties, où ce sont les plus riches (ou leurs fondés de pouvoir) qui font la loi.

Comme quoi, en croyant faire de l’esprit, Hollande n’a fait qu’énoncer une propriété caractéristique des démocraties bourgeoises, dont il fut lui-même, avant Macron, et après tous les autres, une édifiante illustration politique : la confiscation de souveraineté au profit des riches par le biais d’un faux suffrage universel masquant un vrai suffrage censitaire. Se faire élire par les pauvres pour gouverner avec les riches, c’est un procédé déjà ancien et bien éprouvé, qui a permis d’élargir considérablement le chas de l’aiguille !

Mais si ce qu’il faut bien qualifier d’escroquerie éhontée est aussi massivement accepté par des populations qui n’ont même plus conscience d’être flouées et bafouées, c’est pour une raison essentielle et accablante : le citoyen modal façonné par le moule médiatico-politico-scolaire, ou si l’on préfère, l’électeur basique de classe moyenne ou populaire, qui fut peut-être naguère habité par un idéal républicain, ne se soucie plus tellement de liberté, très peu d’égalité et moins encore de fraternité. La seule motivation qui lui reste, pour lui-même ou pour ses enfants, c’est : devenir riche, toujours plus riche ! Et c’est ce désir fou d’enrichissement attisé, hier par les reniements du PS, aujourd’hui par les scélératesses de LREM, qui achèvera demain l’écrasement, déjà très avancé chez nos élites, des valeurs humanistes européennes sous le rouleau de la néo-barbarie friquée.

Alain Accardo

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Chronique parue dans La Décroissance en mai 2018.

Du même auteur, dernier livre paru, Pour une socioanalyse du journalisme (Agone, coll. « Cent mille signes », 2017).

Agone

Refus de célébration

— Eh bien, ai-je dit à mon vieux collègue Bergeret, les cheminots sont en train de nous faire une bien belle grève, vous devez être content, non, vous qui déploriez la léthargie sociale… On dirait que le pays est en train de se réveiller et de se mobiliser un peu partout. Une espérance nouvelle semble se lever… On croirait assister à une réédition de Mai 68.

— Excusez-moi, m’a coupé sèchement Bergeret, je ne suis pas de ceux pour qui Mai 68 serait un moment faste dans l’histoire des luttes politiques et sociales. Plutôt qu’un épisode révolutionnaire, j’y vois surtout le début de la marée contre-révolutionnaire qui, sous couvert de modernité sociétale et sous un masque libertaire, a substitué à la conduite des luttes par le mouvement ouvrier, qui était seul capable d’inquiéter les classes dominantes, la conduite par les inoffensives élites petites-bourgeoises, singulièrement les plus jeunes, propulsées par la croissance productiviste, alléchées par les attraits de la consommation, étourdies par les ivresses hédonistes, et donc entièrement acquises au système néolibéral et à son économie de marché, si prodigieusement efficace et permissive. On a vu ensuite à quoi menaient leurs déboutonnages.

— Mais la grève des cheminots justement…

— Votre grève des cheminots finira, je le crains, comme les précédentes, en eau de boudin, comme en 95, pour une foule de raisons : insuffisance d’effectifs, soutien trop versatile d’un public qui réagit tantôt en client mécontent, tantôt en usager éclairé, faible conscience de classe, défaut d’unité syndicale… sans compter le formidable travail de sape des médias institutionnels.

— Il me semble pourtant que le mouvement a retrouvé une assez large assiette syndicale…

— Une convergence de façade, prête à se fissurer à la première concession consentie par le Pouvoir, s’il est assez malin pour lâcher des miettes. Écoutez donc ce que disent la CFDT, l’Unsa et autres syndicats « oui-ouistes » qui sont entrés à reculons dans la lutte, comme d’habitude, de sorte que tout en faisant mine de s’y engager, ils sont déjà en position de déserter.

— Les syndicats réformistes, peut-être, mais pas la CGT, et c’est elle qui pèse le plus lourd à la SNCF…

— Mon cher ami, quelle belle fraîcheur d’âme que la vôtre ! Le temps aurait-il cessé de s’écouler pour vous ?

— Que voulez-vous dire exactement ?

— Que par la force des choses, la CGT aussi est devenue un syndicat « réformiste ». Nous ne sommes plus au temps de Georges Séguy et de Georges Marchais, encore moins de Frachon et de Thorez, quand la CGT, adossée à un puissant PCF, n’avait pas encore renoncé à la finalité révolutionnaire des luttes sociales ni érigé les améliorations matérielles et financières des conditions de travail, et la « sauvegarde de l’emploi », en buts exclusifs de toutes les mobilisations, comme si les travailleurs n’avaient d’autre destin que d’être à perpétuité les serviteurs salariés d’un Capital plus ou moins bienveillant. Des décennies de co-gestion social-démocrate et de calculs électoralistes ont noyé la lutte des classes dans l’eau trouble des alliances « républicaines » et ôté aux travailleurs la capacité de se projeter dans un autre monde que celui de l’american way of life et de son alternance mensongère. La CGT aussi, ses dirigeants et ses militants ont participé, bon gré mal gré, de cette immense translation objective de l’ensemble des structures du mode de production capitaliste, mouvement d’autant plus difficile à maîtriser qu’il ressortit davantage à l’action réciproque des infrastructures et des superstructures, à cette causalité circulaire de l’économie et des mentalités, que l’analyse marxiste s’efforçait naguère de discerner au cœur des processus. Les classes populaires ont payé le prix fort de la croissance productiviste, alors que les classes moyennes en étaient les grandes bénéficiaires sur le plan politique et socioculturel. Nous n’en finissons plus de toucher les dividendes empoisonnés de la moyennisation du monde.

— J’entends bien, mais votre dialectique rattache tout à des causes de plus en plus englobantes et génériques, de sorte que si on tire sur le moindre fil qui dépasse, toute la nappe vient avec.

— Oui, mais connaissez-vous un autre moyen d’en saisir toute la trame ? Tout se tient, c’est vrai. Les bons esprits le répètent, mais peu en tirent les conséquences. Quand on prétend se battre contre le système capitaliste, on ne peut pas se permettre, par incompétence ou par paresse intellectuelle, de faire comme si certains événements avaient un rapport avec le système et les autres, aucun. La bonne démarche, c’est de poser que tout s’inscrit, directement ou non, dans la logique de reproduction systémique et de chercher ensuite toutes les médiations qui relient, à un degré de nécessité variable, le fait considéré à sa matrice structurelle en lui donnant sa coloration spécifique.

— Je vous vois venir, vous allez critiquer le travail des intellectuels, puisqu’apprendre à tirer les conséquences, et analyser les rapports, ce sont bien là leurs tâches essentielles ?

— Je ne saurais mieux dire. Mais pourquoi faudrait-il exonérer les intellectuels de toute critique alors que justement ils ne font pas leur travail, ou plutôt ils le font très mal, en s’accommodant trop facilement de l’emprise corruptrice des médias sur le champ intellectuel.

— Pourtant on n’a jamais vu autant d’intellectuels, dont certains très éminents, se presser dans les studios et sur les plateaux.

— Justement, hic jacet lepus, là est le nœud du problème. Les intellos auxquels vous faites allusion, sont pour la plupart des universitaires. Mais nous en parlerons une autre fois, si vous voulez bien, car c’est un sujet sur lequel il y a beaucoup à dire. Je me bornerai pour l’instant à remarquer que là aussi le temps a fait son œuvre et que nous ne sommes plus au siècle des Lumières, ni même au XIXe où l’élévation du niveau scientifique était encore compatible avec une vision généraliste des rapports sociaux et un engagement véritable dans les luttes progressistes. Aujourd’hui, sous l’effet conjugué de l’inflation des diplômes, de la concurrence implacable pour les postes et de la spécialisation ultra-pointue, on fabrique en série de nombreux docteurs très savants et très formatés, mais peu d’humanistes capables d’analyser ce qu’ils font pour l’idéologie dominante et ce qu’elle fait d’eux. Les Lumières, de nos jours, ne servent plus tant à éclairer et émanciper les esprits qu’à encadrer et domestiquer les forces de production et assurer le pouvoir technocratique du Capital contre les exigences démocratiques du Travail.

Alain Accardo

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Chronique parue dans La Décroissance en avril 2018.

Du même auteur, dernier livre paru, Pour une socioanalyse du journalisme (Agone, coll. « Cent mille signes », 2017).

Agone

L'ivrogne de Spinoza

On se dispenserait volontiers de répéter de tels lieux communs s’ils n’étaient si manifestement ignorés de la plupart des intéressés : quel que soit le degré de liberté réelle que laisse objectivement à chacun le jeu combiné et tout-puissant des lois de la nature et des lois de la société, le sentiment subjectif de liberté qu’on éprouve spontanément dans l’exercice immédiat de ses facultés est, à bien des égards, comparable à celui d’un homme ivre qui, alors que tout le monde voit bien qu’il est sous l’empire de l’alcool, est seul à ne pas se rendre compte qu’il a perdu le contrôle de lui-même.

Cette métaphore, devenue classique avec Spinoza, vaut évidemment pour n’importe quel individu et on gagnerait certainement à s’en souvenir chaque fois qu’on entend ici ou là quelqu’un se flatter d’être « libre » simplement parce qu’il n’a pas conscience de tout ce par quoi il est déterminé ou plutôt parce qu’il en a une conscience mystifiée.

Je repensais à cela en écoutant ces jours-ci, pour la énième fois, un journaliste s’indigner du discrédit qui frappe les médias d’information, comme si l’accusation d’appartenir à un « parti médiatique » s’adressait à lui personnellement. Il protestait, avec conviction, de sa probité et de celle de ses collègues en arguant du fait qu’il n’appartenait à aucune formation, aucune chapelle, qu’il ne cherchait qu’à faire son travail en toute liberté, etc.

Alors là, cher Monsieur, si vous permettez, réfléchissons un peu. D’abord évitons de confondre tous les médias de presse en une masse indifférenciée présentant des caractéristiques uniformes. Il y a un gouffre entre par exemple Le Figaro et Le Monde diplomatique ou entre France Info et Là-bas si j’y suis. Parler des « médias » en général, cela reste vague. En revanche, parler de « parti médiatique », c’est désigner une réalité qui, malgré ses dimensions et sa complexité, peut se décrire plus précisément comme un ensemble d’institutions (avec leurs personnels et leurs appareils) censées assurer l’information de la population, principalement par voie de presse écrite et audio-visuelle.

Pourquoi l’appeler « parti » ? Parce que c’est là une formidable machine de guerre politique dont la finalité essentielle est la participation à la lutte pour le pouvoir et le maintien de l’ordre établi. Elle résulte de la conjonction d’au moins trois composantes fonctionnelles étroitement imbriquées : d’abord les grandes entreprises industrielles, financières et commerciales qui se sont rendues propriétaires de pratiquement tous les organes de presse importants (titres de la presse écrite les plus lus, radios les plus écoutées et télés les plus regardées), y compris ceux du secteur dit « public », par le biais de l’aliénation publicitaire ; ensuite les fractions des classes moyennes les plus formatées idéologiquement, que des décennies d’alternance droite-gauche de gouvernement  ont transformées en un gratin élitiste (et présentement macroniste) ; enfin, la grande majorité de la corporation des journalistes, environ 30 000 personnes salariées dans les grandes entreprises de presse (ne parlons pas ici de la minorité atypique – et qui mérite le respect – travaillant pour une presse marginale, associative ou d’opposition).

Ces milliers de journalistes ont un statut très variable à l’intérieur des entreprises de presse, depuis le jeune précaire anonyme qui galère pour obtenir un renouvellement de contrat, jusqu’à la « star » qui poursuit avantageusement, de rédaction en rédaction, une carrière pipolisée. Mais ils ont en commun de se prendre tous pour d’intrépides champions de la liberté d’information. Ce serait pourtant bien mal connaître les milieux de la presse que de croire qu’un journaliste est « libre » de travailler comme il l’entend. Le travail journalistique est à tous les niveaux étroitement surveillé et contraint par des normes, écrites ou non-écrites, qui traduisent une volonté managériale épousant elle-même les choix des actionnaires. D’où le caractère concertant de l’information dont la diversité de ton ou de coloration ne peut jamais se manifester que comme des variations stylistiques sur des thèmes communs.

Reste que ces journalistes sont des partisans d’autant plus zélés qu’ils ont dûment intériorisé, tout au long de leurs années de formation et d’exercice, l’affirmation que la vertu et la vérité en toutes choses, fuient toute extrémité ; que le bonheur du genre humain repose sur la propriété privée, la concurrence généralisée, le suffrage universel corrigé, que tous les problèmes peuvent se régler entre « partenaires sociaux » de bonne compagnie, que le modèle américain est le nec plus ultra de la civilisation, avec une douzaine d’autres postulats semblables qui condensent l’idéologie néolibérale et dont le résultat le plus constant a été, au fil des générations, de nous précipiter de guerre en conflit, de crise en catastrophe, et de multiplier inégalités et injustices, pour le plus grand profit des marchands qui dominent le Marché mondial et font commerce de tout, même du malheur.

C’est ce monde-là que le « parti médiatique », ses leaders, ses philosophes et ses journalistes défendent férocement contre toute contestation politique ou éthique, immédiatement qualifiée de « populiste ». La doxa intellectuelle et morale qui imprègne l’entendement et la sensibilité du personnel journalistique condamne celui-ci à se comporter en diacre de l’Église libérale. Mais si les journalistes sont dans l’ensemble plus bornés que méchants, leur sincérité n’atténue en rien, au contraire, leur malfaisance. Et tant qu’ils maintiendront leur allégeance aux intérêts des classes dirigeantes et possédantes, ils continueront à être associés, bon gré mal gré, aux méfaits d’un système avec lequel ils font corps.

À l’avenir, quand vous verrez un journaliste faire l’important, pensez donc à l’ivrogne de Spinoza qui ne se voit pas tituber et demandez-vous sous l’emprise de quel alcool ce journaliste est en train de s’exprimer, surtout s’il se met à invoquer son imaginaire « liberté d’informer ». Et dites-vous que lorsque la « liberté d’information » est conçue et pratiquée à la façon de nos éminents journalistes, elle ne mérite pas nécessairement le respect des honnêtes gens, mais plutôt leur colère ou leur moquerie.

Alain Accardo

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Chronique parue dans La Décroissance en mars 2018.

Du même auteur, dernier livre paru, Pour une socioanalyse du journalisme (Agone, coll. « Cent mille signes », 2017).

Agone

Complaisance

Chacun sait aujourd’hui que l’évasion fiscale est l’une des plaies dont souffrent les prétendues démocraties occidentales : des milliards qui devraient, en toute légalité, et en toute moralité, être versés au Trésor public (lequel en aurait bien besoin), pour servir au bien commun, sont détournés et accaparés par des puissances privées pour alimenter la spéculation, le gaspillage ostentatoire, le parasitisme aristocratique et finalement la reproduction d’oligarchies économico-politiques, de minorités privilégiées, de nouvelles seigneuries, qui ont restauré l’ordre féodal ou, si l’on préfère, l’ordre néo-capitaliste derrière la façade des libertés démocratiques.

Tout le monde sait à quoi s’en tenir, et tout le monde s’y tient, c’est bien là le drame. À l’exception de certains courants politiques, comme La France Insoumise, trop rares hélas, qui ont mis expressément à leur programme la lutte contre l’évasion fiscale, on ne peut pas dire que cet objectif mobilise vraiment nos classes dirigeantes, et pour cause. Certes, le temps d’une campagne électorale, on entend bien les Diafoirus politiques réunis au chevet d’un État malade de la finance, promettre de tout faire pour juguler l’hémorragie fiscale. Mais une fois élus, ils ne font rien ou presque, et quand ils tiennent leurs engagements c’est avec tant de mollesse, tant de précautions, tant d’atermoiements, que même les électeurs les plus bornés finissent par comprendre que si l’évasion fiscale des plus riches (les grandes entreprises et les grandes fortunes en particulier) est un phénomène aussi étendu et aussi tenace, c’est parce qu’il bénéficie de la tolérance, quand ce n’est pas de la complicité organisée du pouvoir politique dans la plupart des États.

LFI a donc raison de dénoncer la complaisance des pouvoirs établis, en France comme ailleurs, envers les voleurs, les fraudeurs et les pilleurs de la richesse collective. Quiconque prétend lutter contre les inégalités, les injustices et contre l’emprise corruptrice de l’argent sur la société, ne peut que s’associer à cette dénonciation de la tartuferie des gouvernements qui, tout en faisant mine de combattre en principe l’évasion fiscale, font preuve à son égard de la plus grande mansuétude et de la plus grande patience, sous prétexte qu’il faut prendre garde à ne pas traumatiser ni décourager nos valeureux riches. Ces derniers pourraient, si nous manquions à la gratitude que nous leur devons, cesser de nous arroser de leur ruissellement doré, s’expatrier, refuser de restituer ce qu’ils ont volé, etc. Et puis, si nous voulons que nos enfants épousent l’idéal d’enrichissement personnel que nous leur proposons (c’est notre enseignement le plus clair), il ne faut pas leur ôter l’espoir d’une bonne « optimisation fiscale », sinon à quoi ça sert d’être riche, je vous demande un peu !

Camarades Insoumis, vous avez donc raison, sus aux complaisants qui nous gouvernent et qui ne peuvent ou ne veulent pas vraiment mettre un terme à l’évasion fiscale. Mais au fait, dites-moi, qui les a mis là, au pouvoir un peu partout, tous ces complaisants, sinon ces autres complaisants que sont les électeurs des classes moyennes, tous ces petits-bourgeois ou aspirants à la petite bourgeoisie, qui depuis cinq décennies se vautrent dans la gadouille idéologique du socialo-centrisme (et aujourd’hui de sa version macronienne) comme des bébés dans l’eau sale d’une pataugeoire. Ils y ont passé des décennies à barboter avec une complaisance intéressée pour tous les faux-semblants, tous les trompe-l’œil de la social-démocratie, à préparer le règne millénaire de l’aurea mediocritas. Ils n’auront pas eu l’or, mais ils ont eu la médiocrité. La crise venue, qui par le biais du néo-libéralisme est en train de désintégrer la civilisation humaine dans son ensemble, ils devraient réaliser leur erreur et se montrer désormais moins accommodants, moins conciliants avec le système, moins accueillants au cancer qui les ronge et les a déjà aux trois-quarts tués.

Regardez-les donc, ces troupeaux de complaisants, toute cette engeance moutonnière d’Européens moyens, tous aussi addictivement englués dans la consommation et ses modes tyranniques, tous aussi bêlants idéologiquement que dociles politiquement, écoutez comme ils sont satisfaits et fiers d’eux-mêmes, car c’est d’abord envers eux-mêmes que s’exercent leur inlassable complaisance, leur inépuisable indulgence et leur infatigable enthousiasme social-libéral. Le petit-bourgeois peut à l’occasion être très mécontent du système, qu’il trouve parfois ingrat, mais mécontent de lui-même, ça non jamais, ou plutôt si, tout de même, mais quand ça lui arrive, c’est forcément un état pathologique, qu’il faut soigner au cas par cas, il y a des traitements et des psy pour ça, et de très efficaces molécules pour voir la vie en rose, et c’est remboursé par la sécurité sociale. Un petit-bourgeois en bonne santé est un bourgeois raté, ridiculement petit mais tellement, tellement content. Content de soi, de son couple, de ses enfants, de ses diplômes, de sa carrière à l’Université, ou dans la Banque, ou dans la Pub, content de sa maison, de ses amis, de son assurance-vie, de son barbecue, de sa bagnole, de ses vacances, de son syndicat « réformiste » et de ses produits « éthiquables », bref, heureux de faire de nécessité vertu et d’avoir su donner des airs de victoire personnelle au naufrage collectif et sans recours des classes moyennes.

Certes il y a des bémols à la clef de cette rhapsodie hédoniste, mais la perfection n’est pas de ce monde, n’est-ce pas, et puis nous, au moins, nous sommes en démocratie. Le narcissisme petit-bourgeois est une passion auto-érotique inextinguible et désespérée qui ne demande qu’à se fixer sur le premier bonimenteur venu, VRP en sarko-hollando-macronisme certifié par les médias. La complaisance de ces gens-là pour eux-mêmes et pour le mode de vie qu’ils incarnent est telle qu’ils feraient un pacte avec le diable pour perpétuer le système et y persévérer dans leur être médiocre. Ils finiront, vous verrez, par réclamer un roi sur le trône, on en murmure déjà çà et là, au nom de la sauvegarde de la démocratie, bien sûr, et de la libre circulation des capitaux… Que l’univers de la médiocrité est exaltant ! « What a wonderful world », le monde avorté et absurde de nos Bouvard et Pécuchet en marche vers le néant…

Alain Accardo

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Chronique parue dans La Décroissance en février 2018.

Du même auteur, dernier livre paru, Pour une socioanalyse du journalisme (Agone, coll. « Cent mille signes », 2017).

Agone

Une odeur tenace

Il y a quelques jours, on a pu lire l’annonce de la mise en vente par la famille Halliday de sa villa de Marnes-la-Coquette. L’annonce en question comportait diverses indications (superficie, aménagements, valeur estimée, etc.) relatives à cette propriété dont on apprenait qu’elle est située dans un parc privé, un quartier « bunkerisé et cerné par des caméras de surveillance », habité exclusivement par des personnalités richissimes venues y chercher « tranquillité, confidentialité et verdure ». Au prix fort, cela va de soi…

Rien de très surprenant dans cette information : on sait en effet que toute volonté de ségrégation sociale s’inscrit aussi dans le paysage et que les riches et les pauvres n’ont pas l’habitude de hanter les mêmes lieux. Chacun chez soi et Dieu pour tous ! Mais quelque chose dans cette annonce accrochait l’attention. Il y était dit, incidemment, que ce quartier ultra-chic, ce séjour béni pour classes fortunées, bien qu’il soit considéré par l’Insee comme l’un des plus riches de France, était un secteur « sans commerce ».

La précision est d’importance et mérite d’autant plus d’être soulignée que les habitants de ce quartier sont, pour un grand nombre d’entre eux, de ces nouveaux riches qui ont fait fortune grâce à leur activité commerciale, c’est-à-dire en vendant, sur un marché très fréquenté, des biens et des services matériels et symboliques (y compris des spectacles artistiques ou sportifs, de la publicité, etc.). L’existence de ces catégories-là doit à peu près tout à l’argent et elles doivent l’essentiel de leur argent à la vente au plus grand nombre possible de clients, de leurs talents et performances réels ou proclamés. Et pourtant, paradoxalement, tous ces gens huppés qui ne vivent que de pouvoir vendre et acheter sans mesure, semblent avoir quelque réticence envers le commerce, au point de le bannir délibérément des lieux où ils élisent domicile, comme si la proximité même des activités boutiquières leur était insupportable.

On retrouve là, semble-t-il, une résurgence du sentiment général des sociétés gréco-latines antiques et encore de la société chrétienne de l’occident médiéval, c’est-à-dire des sociétés qui n’avaient pas encore appris à conjuguer à tous les temps de tous les modes « Je suis, tu es, nous sommes tous des commerçants », quand les rapports humains n’étaient pas régis principalement par l’argent, mais par des valeurs comme l’honneur, la parole donnée, la loyauté, la piété, le désintéressement, etc. Même si en pratique les valeurs de ce type étaient souvent oubliées ou bafouées, leur reconnaissance de principe impliquait une relative dévalorisation de l’argent par rapport aux autres richesses donnant prix et saveur à l’existence.

Pendant des siècles, voire des millénaires, à peu près partout, un humain accompli a été un seigneur qui n’avait pas besoin de gagner sa vie en travaillant pour du pain ou pour de l’argent. La force de ses armes jointe à celle de la tradition l’autorisait à faire travailler les autres pour lui. La prérogative essentielle de la noblesse n’était pas tant la capacité d’accumuler des richesses matérielles au-delà de ses besoins, encore moins de produire ces richesses, que de pouvoir en jouir librement, en prenant tout son temps ou plutôt en le consacrant à tout ce qui à ses yeux était vraiment enrichissant, distinctif et jouissif, les honneurs, le pouvoir, la joute, la conversation, l’élégance, les plaisirs de la table et du lit, la prière, la méditation, bref, tout sauf la poursuite effrénée, fatigante et fastidieuse de l’argent, tout sauf les affaires, le « bizness », comme nous disons aujourd’hui, tout sauf l’obsédant souci de se procurer son pain quotidien à la sueur de son front.

Cette existence propre à l’aristocrate, à l’« homme bien né et bien nanti », c’est ce que les Grecs et les Romains appelaient « loisir », non pas au sens affaibli que nous donnons à ce terme mais au sens de temps librement consacré à se cultiver, à développer sa richesse intellectuelle et morale, ce qui n’avait pas de valeur comptable. Les latins utilisaient le terme d’« otium », et par opposition ils appelaient « neg-otium » toute activité qui avait pour effet d’empêcher l’otium. Comme toujours l’étymologie est éclairante et il est significatif qu’originellement les « gens bien », les plus imbus des valeurs civilisationnelles dominantes, se soient définis eux-mêmes par opposition aux « négociants », à ceux qui englués dans un nég-oce ou un autre, perdent leur vie en affaires temporelles, profanes, vulgaires et toujours un peu sordides ou dégradantes, ceux pour qui l’économie humaine se réduit à changer le temps en argent.

C’est la magie spécifique du capitalisme d’avoir, dès les XIIe-XIIIe siècles, en marchandisant progressivement toute production, transformé l’argent, devenu finalement l’équivalent général de toutes les marchandises dans une économie de plus en plus centrée sur le Marché, en valeur suprême de l’activité humaine et donc en quintessence de la liberté. Du coup, le Marchand, riche de ses seuls écus – et pour cette raison toujours regardé de haut par le moindre noblaillon, par le plus miteux des hidalgos glorieux de ses seuls ancêtres et de ses quartiers de noblesse – a commencé à prendre sa revanche. Le processus est aujourd’hui achevé, la hiérarchie des valeurs a fini de s’inverser : le tiroir-caisse du boutiquier bourgeois a désintégré le terrier du feudataire et les derniers sont devenus les premiers. Complètement, définitivement ? Pas si sûr ! Il reste apparemment sur la planète plus d’une Marnes-la-Coquette, plus d’un parc et plus d’une île, où d’anciens plébéiens en rupture de prolétariat, soudainement et indécemment enrichis par la consommation de masse et le crédit généralisé, et mal assurés de leur noblesse trop fraîche, viennent se réfugier, à l’abri de leurs caméras et de leurs murs, loin de la multitude idolâtre, pour y jouer, entre piscine et court de tennis, aux châtelains oisifs et distingués, et tenter d’effacer à leurs propres yeux l’indignité persistante de leur négoce originel.

L’aristocrate Platon préconisait déjà de chasser la musique hors de la Cité grecque. Les néo-aristocrates du capitalisme mondialisé, mettent carrément le commerce au ban de la bonne société de Marnes-la-Coquette et d’ailleurs. Mais las, rien n’y fait : chez les multimillionnaires du rock, de la com et du fun, on sent qu’il traîne encore dans l’air confusément, un parfum tenace, dont ils ne parviennent pas à se débarrasser, comme une odeur de hareng dans la caque.

Alain Accardo

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Chronique parue dans La Décroissance en décembre 2017.

Du même auteur, dernier livre paru, Pour une socioanalyse du journalisme (Agone, coll. « Cent mille signes », 2017).

Agone

De notre servitude

Si demain quelque hurluberlu en mal de célébrité se mettait à claironner dans les médias qu’il vient de faire une découverte stupéfiante, inouïe, sans précédent, à savoir que la Terre est ronde et qu’elle tourne à la fois sur elle-même et autour du soleil en vertu d’une force d’attraction universelle, on lui rirait au nez en lui disant qu’il arrive un peu tard pour créer la surprise et qu’il serait bien inspiré de réviser ses classiques, qui nous ont déjà expliqué tout cela…

C’est ce que j’ai envie de faire quand j’entends défiler au micro, de France Culture ou d’ailleurs, toutes ces sommités spécialement invitées pour nous parler de leur dernier livre, un ouvrage censé faire date dans l’histoire de la connaissance et dont on comprend rapidement qu’il se borne, une fois de plus, à enfoncer des portes déjà ouvertes, en matière de sciences de l’Homme. Historiens, sociologues, anthropologues, économistes, néo-docteurs de toute discipline, n’en finissent pas de redécouvrir à chaque génération les causes et les effets de la gravitation sociale universelle, avec des micro-variations liées aux effets de mode et à la position du chercheur dans le champ scientifique.

Tous ces esprits pour la plupart brillants, sincères et bien intentionnés, qui ont tendance à monter en épingle – logique de la distinction intellectuelle oblige – la moindre parcelle inédite d’information, ne nous apprennent pas grand-chose de fondamental. Nous savons en effet depuis longtemps que le système capitaliste qui s’est généralisé sur la planète du fait de l’hégémonie américaine, est un système d’extorsion de la valeur créée collectivement, au bénéfice d’une oligarchie de grands possédants qui a l’argent donc la force et donc aussi le droit pour elle. Nous savons que ce système d’extorsion ne peut pas se transformer par lui-même en système de redistribution équitable. Nous savons que les inégalités scandaleuses et croissantes qu’il engendre ne peuvent se reproduire et s’aggraver que moyennant le verrouillage des rapports sociaux par un Etat abusivement qualifié de « démocratique » et inconditionnellement soutenu par une majorité factice de citoyens suffisamment ignares ou endoctrinés. On peut faire toutes les études possibles, les plus rigoureuses, précises et documentées que l’on voudra, elles ne font que confirmer ce que l’on sait depuis des mois, des années, parfois des siècles et même des millénaires. Et le jour où un doctorant soutiendra une thèse sur « Accumulation et reproduction du capital dans la vallée de Memphis sous la dynastie des pharaons Thoutmosides », on peut gager qu’il ne nous apprendra rien de fondamentalement nouveau sur l’exploitation de l’homme par l’homme.

Donc, pour l’essentiel, nous savons, c’est-à-dire que les gens qui se donnent la peine de s’informer ailleurs que dans la presse capitaliste, savent bien ce que c’est que le capitalisme. Ils le savent si bien que leur intérêt semble maintenant se tourner vers une problématique un peu différente. Non pas « comment ça fonctionne ? », non pas même « pourquoi cela fonctionne-t-il si mal ? », mais, plus significativement, « comment se fait-il que l’on supporte quelque chose qui fonctionne si abominablement mal ? Pourquoi n’y met-on pas un terme ? »

Notons en passant que même cette question n’est pas véritablement nouvelle. Quelques bons esprits se la sont déjà posée avant nous, en y apportant des éléments de réponse différents et pas forcément incompatibles. Ce n’est pas le lieu d’entrer dans leur examen. Bornons-nous à évoquer les réflexions de La Boétie au XVIe siècle sur La Servitude volontaire et plus près de nous les analyses de Marx relatives à l’idéologie. C’était déjà une des grandes questions qui hantaient la pensée théologique. Celle-ci y répondait en incriminant l’usage peccamineux que les êtres humains font de leur liberté, mal sans autre remède que celui de la grâce divine. On retrouvait encore cette idée de nature humaine corrompue chez La Boétie, mais celui-ci, enfermé dans sa vision purement psychologique et morale de l’individu, ne s’interrogeait pas plus précisément sur les mécanismes qui transforment chez chacun des sujets la corruption originelle supposée en une démarche consciente et délibérée de soumission au pouvoir des maîtres. Marx, en bon sociologue matérialiste, se pose la question et introduit la notion d’idéologie, venue des Lumières, pour expliquer comment tout système de rapports sociaux se donne les moyens de façonner symboliquement ses agents de sorte qu’ils intériorisent personnellement la logique de la domination établie, et donc qu’ils apprennent à s’y soumettre spontanément. La sociologie bourdieusienne devait affiner et approfondir encore ce type d’analyse de l’action réciproque entre structures internes et structures externes, dans la construction du sens pratique.

La tendance des dominés à se soumettre à un pouvoir qui les lèse, n’est ni inscrite dans leur nature originelle, ni une punition ou une malédiction qui sanctionnerait leur désobéissance initiale. C’est une disposition inséparablement objective-subjective qu’une organisation sociale donnée doit installer concrètement dans tout individu pour qu’il puisse fonctionner en pratique avec tous les autres, dans une structure hiérarchisée et inégalitaire, selon des règles acceptées et durablement incorporées.

Se poser aujourd’hui la question de savoir pourquoi on continue à se soumettre au lieu de désobéir, est une question pour le moins naïve et qui nous ramène en deçà des avancées théoriques réalisées depuis le XIXe siècle, dans le cadre de la bataille des idées. Tout individu est porteur de dispositions à la fois à la soumission et à la rébellion, imprimées en lui par sa socialisation et différemment activées selon les circonstances et les intérêts. Une sociologie des classes moyennes peut nous apporter désormais des éléments de compréhension nombreux et éclairants. La bonne question à poser aujourd’hui, est de savoir quels sont dans la société existante les gens les moins façonnés et les moins corrompus par les nombreuses variantes petites-bourgeoises sarkozo-hollando-macronistes de l’idéologie social-libérale dominante, et comment convaincre cette masse de gens potentiellement aptes à un combat révolutionnaire, de s’organiser politiquement en dehors du système et contre lui sans tomber dans les chausse-trapes du jeu politique bourgeois. La réponse pour le moment n’est pas dans les grands médias : ils sont précisément là pour discréditer toute résistance authentique et glorifier toute désobéissance purement rituelle.

Alain Accardo

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Chronique parue dans La Décroissance en novembre 2017.

Du même auteur, vient de paraître, Pour une socioanalyse du journalisme (Agone, coll. « Cent mille signes », 2017).

Agone

Courses landaises

La France est un pays où des décennies de gouvernement par la vraie droite et/ou la fausse gauche, ont causé de véritables sinistres en matière de politique économique et sociale…

Chaque jour, dans un secteur ou dans un autre, on entend sonner le tocsin et les appels angoissés des vigies qui crient au feu. Les voix les plus autorisées dénoncent le retard pris à force d’incurie, d’abandon, d’austérité et d’indifférence à la chose publique de la part d’un État bien davantage à l’écoute des grands intérêts privés. « Attention, clament les mieux informés, on n’a déjà que trop attendu, il faut intervenir d’urgence pour sauver ce qui peut l’être encore ! » Mais la seule urgence que connaissent les puissants, c’est le retour sur investissement !

Je partage, bien sûr, les craintes exprimées par la plupart de mes amis et je souscris à leurs diagnostics et à leurs mises en garde. Mais je voudrais pour ma part insister sur le point suivant : Jamais aucune dictature n’a pu se maintenir durablement par la seule force matérielle (militaire, économique, etc.). La force n’est acceptée à long terme que si elle s’arrange pour paraître légitime, c’est-à-dire justifiée par un principe supérieur. Ce qui exige un immense travail symbolique pour façonner et orienter la multitude des entendements et des sensibilités. Non pas pour les rendre plus aptes à percevoir et comprendre la complexité des intérêts humains, mais au contraire pour les en empêcher. Le capitalisme est à cet égard non seulement une vaste entreprise de spoliation et d’asservissement des masses plébéiennes par des oligarchies richissimes mais encore une entreprise de crétinisation systématique du plus grand nombre, y compris au sein des différentes aristocraties ou élites, qui ont même de « grandes écoles » pour ça.

Dans les démocraties bourgeoises, les médias de la presse écrite et audio-visuelle constituent l’instrument de beaucoup le plus efficace, plus encore que les appareils scolaires, de cet abêtissement des populations indispensable à un fonctionnement globalement consensuel du système. En toute logique on devrait s’attendre à ce que la critique des médias institutionnels soit une préoccupation prioritaire de tous les opposants à l’ordre établi. Ce que l’on peut constater en fait, c’est que cette critique est restée pour l’essentiel un travail savant, théorique qui n’a pour ainsi dire jamais eu de conséquences réelles, si on excepte les quelques mesures législatives de retructuration inspirées par le programme du Conseil national de la résistance, fugitivement, à la Libération. Après cette courte parenthèse, la production et la diffusion de l’information sont redevenues ce que sont par définition tous les produits de l’activité humaine en système capitaliste, des marchandises.

Du coup, on ne saurait s’étonner que l’information demeure, dans l’esprit de la plupart de ceux qui s’occupent de politique, les élus de « gauche » comme de droite, fondamentalement tributaire des postulats et des axiomes politico-économiques du néolibéralisme qui sous-tendent la démocratie parlementaire bourgeoise et dont le mythe de la « liberté de la presse » est une des expressions exemplaires. Il est tout de même significatif que depuis le Programme commun PS-PCF de 1972 (soit quarante-cinq ans !), aucun courant, aucune force politique, aucun leader, n’aient mis à l’ordre du jour, intégré à un programme, ni décrété de nécessité impérieuse ou d’urgence absolue, de casser les reins aux empires de presse qui sont des bastions reconnus, tout autant que les banques, de l’ordre capitaliste [1].

Il semble que pour les têtes pensantes du monde politique actuel, à en juger par leurs rapports ambivalents avec les grands médias, à la fois détestés et recherchés, méprisés et flattés, craints et instrumentalisés, les rédactions journalistiques soient devenues, après les corbeilles boursières, les vrais autels du culte démocratique, les temples où quiconque ambitionne d’exercer le pouvoir est tenu de venir, aussi souvent que possible, afficher sa dévotion au bien public, quitte à se faire houspiller par les journalistes entre deux coups de brosse à reluire. Aujourd’hui l’activité politique tient à peu près toute dans les effets d’annonce, « la comm’ », aussi sonore que creuse. Le vrai pouvoir, moins racoleur mais nettement plus efficace, est aux mains des multinationales, qui préfèrent la discrétion. Les politiciens élus et leurs partenaires journalistes ne sont là que pour faire résonner de leurs répliques, en toute bonne foi et bonne conscience, le théâtre démocratique. C’est pour la galerie, mais le maintien de cette fiction est essentiel à la reproduction de la domination bourgeoise, et la dictature de l’Argent ne peut pas se permettre d’ôter son masque de légitimité.

Alors, journalistes salariés et représentants élus du Peuple, même combat ? À certains égards, oui, au moins objectivement quand ce n’est pas explicitement et intentionnellement. En tout cas, la question doit être posée, plus encore aujourd’hui qu’hier, de savoir si, dans le cirque politico-médiatique établi et sa logique de spectacularisation du monde, la vie politique mise en scène(s) par les médias de masse peut être désormais quelque chose de plus sérieux qu’une course de vaches landaises, un spectacle divertissant ou attristant, mais sans portée véritable.

Alain Accardo

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Chronique parue dans La Décroissance en octobre 2017.

Du même auteur, vient de paraître, Pour une socioanalyse du journalisme (Agone, coll. « Cent mille signes », 2017).

Notes

[1] Bien entendu cette affirmation ne concerne pas ces journalistes de la presse alternative et marginale, dont le talent n’a d’égal que le courage et le désintéressement et dont le travail sauve l’honneur du journalisme. Il se trouve que l’un d’entre eux, que j’apprécie particulièrement, François Ruffin, fondateur du journal Fakir et par ailleurs élu député (FI) de la Somme, vient de mettre en ligne sur le site de sa permanence, la vidéo de son intervention récente à la tribune de l’Assemblée, sous le titre « Contre les maîtres des médias, vive les Dutton Peabody ! » J’invite tous mes lecteurs à aller la voir. On n’entendra pas beaucoup d’élus tenir un tel langage.

Agone

Les habits des journalistes

En visite dans une école de Forbach, lors de la rentrée scolaire, Emmanuel Macron, pressé par une meute de journalistes qui l’interrogeaient avec insistance sur sa « stratégie de communication », a eu beau jeu de leur faire remarquer que le sujet du jour et la raison de son déplacement, ce n’était pas la communication de l’Élysée avec les médias, mais le déroulement de la rentrée pour des milliers d’écoliers et leurs familles, et il a enfoncé le clou en ajoutant : « Les journalistes ont un problème. Ils s'intéressent trop à eux-mêmes et pas assez au pays. »

C’était apparemment là, une transposition macronienne de l’apophtegme bien connu selon lequel « quand le savant montre la lune, l’imbécile regarde le doigt ».

On peut penser qu’en entendant cela, bien des gens se seront demandé de quoi il fallait s’émerveiller le plus, du culot dédaigneux d’un politicien dont l’arrivée au pouvoir n’aurait pas été possible sans l’appui des grands médias, ou bien de la manière dont la plupart des journalistes ont balayé sous le tapis cet incident peu flatteur pour leur corporation, avec une promptitude à la mesure de leur soumission.

Mais en l’occurrence, ce qui nous paraît devoir être souligné dans la remarque de Macron, c’est qu’elle est à la fois bien et mal fondée. Elle est en effet justifiée pour autant que les journalistes – entendons ceux de la presse institutionnelle, acquis corps et âme au système capitaliste et non ceux de la presse d’opposition que leur refus de l’asservissement publicitaire et de la communication officielle, condamne à vivoter en marge –, ces journalistes bien en cour ont assurément un énorme problème, dont l’analyse a depuis longtemps retenu l’attention des observateurs.

Des travaux éclairants y ont été consacrés par de nombreux chercheurs et on ne peut ici qu’y renvoyer. Malgré le silence des rubricards, la mauvaise foi des éditorialistes, la hargne des rédacteurs en chef, l’inculture persistante de la plus grande partie du milieu journalistique, et même la connivence intéressée de certains chercheurs, ces études de l’objet « journalisme » ont au fil du temps diffusé et sédimenté de nouvelles connaissances dans l’espace social et fortement contribué à déniaiser le regard un peu romanesque que le grand public portait naguère sur les journalistes et leur activité.

On a à peu près compris aujourd’hui, que dans l’incessant et difficile combat que constitue la lutte des classes en système capitaliste, les médias sont pour l’armée du Capital l’équivalent des divisions blindées dans la guerre conventionnelle, avec cette différence essentielle que les divisions blindées se battent sous les couleurs des nations auxquelles elles appartiennent, tandis que les divisions médiatiques n’avancent que camouflées sous le pavillon mensonger de l’intérêt général et de la Liberté. D’où, bien souvent, un épineux problème de conscience pour les plus lucides et les plus honnêtes des journalistes qui n’ont pas tous bradé leur honneur au plus offrant pour faire une carrière gratifiante. Hélas, ce ne sont pas les plus nombreux. Une des conditions d’entrée, et de félicité dans la carrière journalistique, c’est d’adhérer, délibérément ou par défaut, au libéralisme économico-politique dominant. La plupart des journalistes en sont imprégnés, tant du fait de leurs origines petites-bourgeoises que de leur formation universitaire (écoles de journalisme, science politique, lettres et sciences humaines principalement).

Les dizaines de milliers de journalistes qui peuplent aujourd’hui les rédactions, que ce soit pour y exercer des fonctions dirigeantes, d’encadrement ou en qualité de simples exécutants précaires, ont en commun le sentiment très vif d’appartenir à une « élite sociale », celle qui partage avec les autres métiers de la production symbolique la tâche de répondre aux besoins collectifs de connaissance et de sens. Mais cet esprit de caste est source de difficultés multiples, pas toujours faciles à vivre. D’une part les journalistes sont, comme toutes les « élites », l’objet de la part d’un vaste public plébéien, de sentiments très ambivalents où se mêlent l’envie et l’admiration en même temps qu’une profonde détestation, comme les dominés en éprouvent généralement envers l’aristocratie et ses serviteurs. D’autre part les journalistes sont engagés dans une concurrence acharnée avec les autres fractions de « l’élite », et particulièrement les gestionnaires publics ou privés qui tiennent en main appareils et administrations du pouvoir politique et économique dont dépend aussi le sort des journalistes et autres producteurs intellectuels.

Tous fonctionnent en « frères ennemis », nomenklatura dont les membres sont aussi soudés par les exigences de la domination commune, qu’ils sont divisés par les ambitions personnelles. Ce microcosme ultra-concurrentiel, narcissique et cruel, fabrique des agents qui sont toujours en compétition et en représentation, jalousement à l’affût de la moindre marque de reconnaissance (ou de mépris) de la part des vainqueurs, des chefs, des « patrons » de tout acabit, et qui tirent leur distinction de leur plus ou moins grande proximité avec le pouvoir, le talent ou la fortune des puissants.

Tout cela est dans l’ordre des choses. Tout cela est systémique, c’est-à-dire l’expression dans un champ spécifique, de la logique profonde de rapports sociaux qui inclinent chacun à s’intéresser d’abord à soi-même et aux siens, pour exister distinctement, et à ne compter que sur soi-même pour remédier aux inégalités, quitte à piétiner beaucoup d’autres concurrents.

On comprend du coup que, s’il est vrai que les journalistes ont un problème, ils sont loin d’être les seuls. Dans un système social qui organise de perpétuelles olympiades en tous domaines, entraînant chaque individu à se battre dès l’enfance contre ses rivaux, vouant la masse des réprouvés aux ténèbres de l’anonymat et la minorité des élus à l’ivresse des podiums, l’égocentrisme vaniteux devient forcément une louable vertu, et le souci altruiste une risible faiblesse.

C’est d’accord, Macron a raison, les journalistes s’intéressent beaucoup trop à eux-mêmes. Mais s’ils ont tendance à s’habiller un peu trop large, c’est qu’ils sont de purs produits du système médiatique, lequel est lui-même un édifiant sous-produit du système capitaliste. Et franchement, même si on ne veut pas s’en faire l’avocat, on doit reconnaître qu’ils constituent un échantillon assez représentatif à bien des égards de la société française moyenne, au moins autant que les universitaires, les représentants de commerce, les artisans et les cadres administratifs qui « donnent » leurs enfants au journalisme comme autrefois on les donnait à l’Église ou l’Armée.

Alain Accardo

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Chronique parue dans La Décroissance en septembre 2017.

Du même auteur, vient de paraître, Pour une socioanalyse du journalisme (Agone, coll. « Cent mille signes », 2017).

Agone

Vas-y mon bébé

La Lituanie entend faire savoir que si elle a rejoint le « monde libre », c’est-à-dire capitaliste, c’est avec la ferme intention d’apporter sa contribution au progrès de la grande civilisation universelle : celle du Marché.…

Grâce à la brillante initiative d’une journaliste (serait-ce un hasard ?) de Vilnius, le pays organise chaque année, à l’occasion de la Journée internationale de l’Enfance, un événement que le monde entier pourrait bien lui envier désormais : une course de bébés. Les concurrents doivent avoir entre neuf mois et un an, et surtout ne pas savoir encore marcher.

Dans la presse lituanienne on peut lire que lors de la dernière compétition « Mykolas était le plus rapide des cinq finalistes qui ont concouru sur un tapis rouge long de cinq mètres » et que « pour convaincre les bébés de franchir la ligne d’arrivée, les parents et les grands-parents ont agité des peluches de toutes les couleurs, des téléphones mobiles, des ballons, des télécommandes de télévision, des bouteilles en plastique et même des bagels ». On rapporte aussi que « certains bébés ont décidé de snober la compétition et choisi de s’asseoir sur la ligne de départ ».

Grand petit pays que la Lituanie, qui donne ainsi au monde un exemple admirable et original du degré d’imbécillité auquel peuvent s’abaisser des classes moyennes occidentalisées dans leur zèle à s’approprier le modèle capitaliste. Un grand écrivain, comme un Huxley ou un Orwell, cherchant à illustrer de façon saisissante l’ignominie du système, n’aurait sans doute pu imaginer spectacle plus édifiant que celui, bien réel, offert par un groupe d’honorables familles de Vilnius (mais elles pourraient aussi bien être de Berlin, de Paris, de Londres ou de Rio) en train de trépigner autour d’un tapis rouge (encore un), pour infuser à leur progéniture, avant même qu’elle sache parler ni marcher, la fièvre de la concurrence généralisée et la frénésie de la consommation inutile chères à notre « meilleur des mondes ». Le symbole est tellement fort, sa signification tellement évidente, que le commentaire en devient superflu. Tout ce qu’on peut dire, c’est une fois de plus : « Eh oui, nous en sommes arrivés là ! »

Merci donc aux petits-bourgeois de Vilnius de nous offrir, comme en un miroir, le reflet de ce que nous sommes devenus, nous, les gens de la middle middle class planétaire, spécialement de la française, qui venons de vivre un événement très semblable à celui de Vilnius, sous la forme non pas d’une course de bébés, mais d’une course de candidats à la présidence de la République.

Tous étaient, comme leurs partisans, des adeptes enthousiastes de la société de consommation, de surproduction, d’hyperconnection, de communication et d’ostentation. Aucun n’a eu le cran, comme certains bébés de Vilnius, de s’asseoir sur la ligne de départ et de refuser de prendre part à la comédie. Comble de manipulation, alors que des années de connivence éhontée de la gauche de gouvernement avec le capitalisme, ont fini par tuer « la gauche », le vainqueur de la compétition a été le bébé roublard, jeune vieux-routier de la gestion du Capital qui a eu l’idée de se lever pour dire : « Je ne ramperai ni à droite, ni à gauche, je servirai désormais les dieux de la Libre Entreprise, de la Propriété et du Grand Patronat comme je l’ai toujours fait, en marchant debout sur mes deux pieds ». Et depuis cette fière proclamation, la petite bourgeoisie française éblouie et subjuguée, à en croire ses journalistes, ses sondeurs, ses enseignants, ses ingénieurs, ses petits patrons, ses cadres, ses syndicalistes réformistes et autres « élites » macronmaniaques, n’en revient pas d’avoir couvé cet œuf à deux jaunes.

Des événements de cette nature conduisent aussi la réflexion à se poser une double question, apparemment amusante mais anthropologiquement capitale, et que d’ailleurs les plus grands moralistes de l’histoire se sont déjà posée à leur façon : l’être humain est-il fait pour être perpétuellement en marche (ou en train de courir en petites foulées), et la recherche du bonheur est-elle compatible ou non avec le fait de rester assis sur son cul, comme le préconisaient Maître Eckhart, Siddhârta Gautama et quelques autres sages ? Des parents et grands-parents de Vilnius, qui s’excitaient comme des supporters hystériques, ou de leurs bébés placides qui les regardaient sans s’émouvoir, lesquels étaient-ils donc les plus adultes et les plus civilisés ?

Alain Accardo

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Chronique parue dans La Décroissance en juillet 2017.

Du même auteur, vient de paraître, Pour une socioanalyse du journalisme (Agone, coll. « Cent mille signes », 2017).

Agone

Égérie

Romulus, fondateur légendaire et premier roi de Rome, eut pour successeur Numa Pompilius. On pourrait dire de celui-ci qu’il fut l’inventeur de la communication gouvernementale…

En effet, sitôt investi du pouvoir royal (-713), il comprit que, pour asseoir son autorité, il ne suffisait pas de s’appuyer sur la force des institutions, mais qu’il fallait avoir aussi la caution d’une puissance tenue pour surnaturelle et sacrée, capable de donner un surcroît de légitimité au pouvoir temporel établi.

Aussi fit-il répandre partout la fable selon laquelle il était conseillé en toutes choses, à titre personnel et privé, par la nymphe Égérie, qui hantait le bois voisin et qui, à ce qu’il racontait, le faisait bénéficier, chaque nuit, entre autres faveurs, de son extra-lucidité. En vertu de cette croyance savamment entretenue, Numa Pompilius, réputé supérieurement éclairé sur tous les sujets et donc infaillible dans ses décisions, put gouverner à sa guise, sans rencontrer d’opposition. La leçon a été bien retenue et le stratagème a fait école. Nous formons désormais très méthodiquement des bataillons d’égéries, des promotions entières de conseillers et conseillères de la communication, propagandistes chargé.e.s de fournir aux dirigeants de tout bord, des informations, des éléments-de-langage, et toutes sortes de données censées les aider dans l’exercice du pouvoir.

Seulement voilà, nos modernes égéries et nos augures ne sont pas d’essence divine et ne sont pas doté.e.s du don de double vue. Ce sont des salarié.e.s de classe moyenne, qui ne sortent pas du petit bois sacré mais plus prosaïquement d’un IEP, d’une fac d’économie, de droit, ou de lettres, d’une école de commerce ou de journalisme, des gens comme vous et moi, d’une solide banalité pour la plupart, des petites mains chez qui aucun attribut surnaturel ne vient corriger la minceur de la culture, les lacunes du savoir ou les faiblesses du caractère, bref,  des quidams que seuls leur incroyable prétention et leur formidable culot mettent au-dessus du commun des mortels. Cette caste, consciente qu’on n’est jamais si bien servi que par soi-même, a opéré, grâce à la « démocratisation » des études supérieures, grâce aussi à la cooptation et au piston, une véritable mainmise sur toutes les activités de la production symbolique, celle des idées, des images et des sentiments, de tout ce qui permet d’injecter du sens dans le corps social, de l’informer, de le sensibiliser et de le modeler. On voit leur remuante engeance vibrionner partout, se mêlant et tranchant de tout, prodiguant aux puissants de l’économie et de la politique conseils et commentaires, et clamant incessamment leurs louanges, à la manière des cohortes de griots faisant cortège aux anciens potentats africains. La basse-cour médiatique est en permanence bruissante de leurs caquetages. Accaparant pour l’essentiel émissions, éditions, revues, tribunes et débats, ils animent tous les lieux importants du faire-voir et du faire-savoir, où se fabriquent aujourd’hui les réputations des gens et où se peaufinent les définitions des événements. La réalité n’existe qu’autant qu’elle est labellisée, estampillée et catégorisée par leurs soins. À leurs yeux, le genre humain se réduit à une galerie de personnalités « pipoles », prétendument uniques, en fait interchangeables, où se côtoient, copinent et copulent, au hasard de l’actualité, des pince-fesses et des gueuletons, politiciens, syndicalistes, patrons et cadres d’entreprise, écrivains, intellectuels, universitaires, artistes, comédiens, sportifs, mannequins et stars du porno, tous raisonnablement pourvus de rentes régulières, et tous affamés de célébrité. Sous la baguette des animateurs-metteurs en scène et des journalistes-communicants, tout ce joli monde campe depuis des lustres sur la scène médiatique pour y jouer en continu son opéra bouffe – car jouer, s’amuser, et s’exhiber, c’est ce que cette gent m’as-tu-vu sait le mieux faire – avec la conviction d’apporter à des masses émerveillées et bassement dévorées d’envie, la représentation de ce que doit être une existence moderne, jeune, ludique, « créative » et décomplexée. Cette petite bourgeoisie de promotion s’est auto-décrétée « élite » de la nation. Contrôlant les principaux jurys et les instruments de mesure, de certification et de prescription officiels, elle continuerait tranquillement à jouir de ses fantasmes de distinction, portée par la certitude de sa supériorité ontologique et enfermée dans son microcosme ultra-branché, si le populaire, plus finaud que tous ces semi-habiles ne le croient, n’avait appris depuis longtemps à en prendre et à en laisser et même à montrer, à des signes sans équivoque, qu’il est de moins en moins dupe de cette comédie de la grandeur et qu’il rechigne à soutenir davantage de ses applaudissements le spectacle de ces figurants toujours plus connectés et déconnants.

Du coup on entend partout crépiter la mitraille petite-bourgeoise : celle-ci consiste dans son principe à qualifier de « populisme », étiquette qui se voudrait infamante, toute critique politique, économique ou sociétale, du modèle cher à « l’élite », toute contestation de sa valeur supposée absolue. Et le « peuple » est taxé désormais non seulement de bêtise, à quoi il est habitué, mais aussi de coupable ingratitude envers ces myriades de merveilleux altruistes si intelligents qui s’échinent à le gouverner, à l’éduquer et à le divertir.

Il semble qu’il soit impossible à nos nymphes et à nos augures diplômés d’imaginer un seul instant que leurs concitoyens puissent être justement excédés de leurs impostures, écœurés de leur veulerie, indignés de leurs reniements et avoir envie, sinon de supprimer toutes les élites, du moins de les remplacer par d’autres, un peu plus authentiques, qui ne forment pas une nouvelle petite bourgeoisie infantile, narcissique, vautrée dans le social-libéralisme, absolument incapable de se remettre en question et confondant une poussée de macronite aigüe avec le retour du Messie.

Alain Accardo

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Chronique parue dans La Décroissance en juin 2017.

Du même auteur, vient de paraître, Pour une socioanalyse du journalisme (Agone, coll. « Cent mille signes », 2017).

Agone

Les larmes de Michelet

Dans sa Préface à la réédition de son Histoire de la Révolution, Michelet écrivait : « Les idées d’intérêt, de bien-être, qui ne peuvent manquer en nulle Révolution, en la nôtre pourtant sont restées secondaires. (…) Oui la Révolution fut désintéressée. C’est son côté sublime. (…) Le monde en tressaillit. L’Europe délira. (…) Inoubliables jours ! (…) L’incroyable bonheur de retrouver cela si vivant, si brûlant, après soixante années, m’avait grandi le cœur d’une joie héroïque, et mon papier semblait enivré de mes larmes… »

Une telle façon de s’exprimer ferait tiquer désormais ceux de nos docteurs en sciences historiques et sociales les plus imbus d’une épistémologie qui a fait de l’impassibilité « axiologique » la plus sourcilleuse des vertus intellectuelles et qui se permet de regarder le travail prodigieux d’un Michelet, non sans quelque dédain, comme une des sources du « roman national ». L’esprit de notre temps est au « pragmatisme », pas au romanesque. Mon propos n’est pas ici d’entrer dans ce genre de querelle. L’œuvre de Michelet est de nature à survivre aux fluctuations des goûts et des méthodes.

En revanche je voudrais m’arrêter sur cet aspect de la lutte révolutionnaire que le grand historien évoque en termes pleins d’émotion : le désintéressement. Qu’il s’agisse des motivations des individus, ou des chartes des partis, ou encore des valeurs prônées par la philosophie rationaliste et humaniste inspirant la « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen », on ne peut qu’être frappé, comme Michelet lui-même, par le fait que bien au-delà des bénéfices et des améliorations escomptés – fort légitimement – par le peuple révolutionnaire, les masses qui ont fait 1789 et consommé la rupture avec l’Ancien Régime étaient de toute évidence soulevées par une immense espérance, la foi en une vérité neuve : la conviction qu’un peuple pouvait décider de son destin, la certitude que le Bonheur en ce monde était non seulement rationnellement concevable mais que tous y avaient également droit et qu’établir et défendre ce droit était désormais la tâche politique par définition de tout citoyen, une mission universelle et sacrée à la réalisation de laquelle chacun(e) devait vouer son existence, et même sacrifier sa vie si nécessaire.

Il y aurait beaucoup d’angélisme ou de simplisme à croire que c’était là l’unique motivation des adeptes du nouveau contrat social. Mais tout démontre que ce fut l’une des principales et des plus agissantes. Oui, Michelet avait raison, notre grande Révolution fut un mouvement désintéressé, à tel point qu’il nous en reste encore quelque chose, que nous avons en partage avec tous les peuples que la lumière de notre Révolution a pu atteindre : le souci proclamé du bien public, la dévotion aux valeurs de « Liberté, Égalité, Fraternité » que nous continuons à afficher en majuscules au fronton de nos édifices.

Encore aujourd’hui, de temps à autre, quelque part sur la planète, on entend qu’un peuple opprimé, relevant la tête, a repris à son compte, l’espace d’un printemps, voire d’une nuit de veille sur une place, la devise inouïe résumant le rêve que notre Révolution a offert au monde et que nos Républiques bourgeoises ont laissé s’étioler. Quiconque a vécu de pareils moments, ne fût-ce que brièvement, sait ce qu’ils ont de magique et d’exaltant, avec quelle force ils peuvent tirer l’individu de sa léthargie et de son insignifiance pour se hisser à la hauteur du projet le plus enthousiasmant qui soit : bâtir ensemble la Maison commune, la Cité terrestre, inscrire de concert dans des institutions réelles un idéal de générosité et d’humanité. On peut comprendre alors que, rien que d’imaginer une telle expérience, et a fortiori si on a la chance d’y participer, la gorge se noue et le cœur se gonfle jusqu’aux larmes.

Il n’est pas douteux que des émotions aussi puissantes et douces répondent à un besoin profond de notre être, au moins autant que le plaisir de satisfaire les besoins matériels plus immédiatement liés à notre existence physique et à notre confort personnel ou encore à notre nombrilisme. Ce n’est pas un hasard si égoïsme et altruisme ont été les deux piliers inséparables de toute morale humaine. Ce qui nous différencie les uns des autres, c’est la force que nous donnons, selon les circonstances, à l’un et à l’autre. Au fond, l’action politique des gouvernements se ramène à cela : tirer des bords entre d’un côté la soumission aux intérêts les plus étriqués, ceux d’une population limitée, d’un camp, d’un clan ou d’une situation, et de l’autre le service des exigences les plus élevées, les plus étendues et les plus universelles.

C’est le propre des grandes nations dans l’Histoire d’avoir réussi pour un temps à concilier les deux caps. La Révolution de 1789 fut, dans notre histoire, ce moment par excellence où pour répondre aux attentes d’un peuple en particulier, la raison humaine, transcendant les particularismes, élargit la conscience du réel aux dimensions du genre humain. C’est ce que Michelet soulignait en la qualifiant de « désintéressée ».

Depuis lors, nous avons eu le temps de revenir à une conception moins romantique, plus réaliste et plus prosaïque, de l’intérêt des peuples. L’essor irrésistible du capitalisme industriel et financier nous y a aidés en imposant partout, par les échanges de bombes tout autant que par celui des marchandises, le modèle d’existence le plus universel qui soit, celui de la consommation généralisée à crédit et à outrance, de la « grande bouffe », du grand déboutonnage, du grand foutoir post-moderne, où le seul objectif digne d’être poursuivi reste l’enrichissement individuel par les voies les plus rapides, sans se laisser freiner par l’éthique, la pudeur ni la dignité.

Ne comptons pas sur nos représentants politiques pour nous aider à réenchanter notre vision du monde et à écrire une suite à notre « roman national ». Obsédé.e.s par leur bien-être et leurs intérêts de classe, d’entreprise ou de famille, aliéné.e.s par leur goût du lucre et de la jouissance, ces gens-là, tout comme leurs électeurs, sont incapables de rien révolutionner. Ceux de gauche se sont tellement coulés dans le moule du libéralisme capitaliste qu’ils ne conçoivent même plus qu’on puisse le briser. Ceux de droite, eux, rêvent de revenir à l’Ancien Régime, dont ils ne sont jamais tout à fait sortis mentalement.

Assurément, si un autre Michelet écrivait aujourd’hui notre histoire, ce n’est pas de bonheur qu’il pleurerait, mais de dégoût et d’indignation.

Alain Accardo

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Chronique parue dans La Décroissance en mai 2017.

Du même auteur, vient de paraître, Pour une socioanalyse du journalisme (Agone, coll. « Cent mille signes », 2017).

Agone

Homo sum…

Un ami m’écrit : « Vous vous plaignez de devoir trop souvent rabâcher. J’éprouve le même sentiment. Mais cela n’est pas entièrement de notre faute. Nous parlons d’un monde qui est en panne, comme enlisé dans son marécage, sans autre avenir qu’un scénario de science-fiction à la fois terrifiant et grotesque…

» Ne sachant à quoi se résoudre, ni de quoi demain sera fait, chacun.e feint de croire qu’il suffit d’attendre, et en attendant, de gérer au jour le jour les catastrophes successives, en essayant de limiter les dégâts, avec le vague espoir qu’à la longue il se produira quelque chose d’heureux, la paix sur la Terre, l’harmonie des nations, le retour de la croissance à deux chiffres, le plein emploi, un revenu universel qui ne soit pas un cache-misère, un élixir de vie éternelle, le tiercé dans l’ordre, un miracle, quoi.

» Le monde occidental ne s’est pas encore vraiment remis de la brutale révélation que “Dieu est mort”, qu’il lui faut maintenant encaisser le constat corollaire : que l’Homme aussi est mort, que nous sommes en train de vivre la fin du grand épisode humaniste (les médias diraient “du grand récit”) dont les péripéties ont occupé l’espèce Homo sapiens depuis à peu près le néolithique. Notre poète latin Térence en a proclamé jadis la fière devise et le programme oecuménique : “Je suis Homme et rien de ce qui est humain ne m’est étranger…” Et depuis on ne cesse de claironner dans ce registre-là (“Un monde de paix, de justice, de bonheur, de solidarité, dzim-boum-boum-tara-ta-ta !”) le vieux refrain réduit à une rhétorique sonore et vide comme un coquillage fossile. Le monde monstrueux à venir, qui a commencé de s’installer un peu partout, paraîtra normal aux hominidés du futur. L’Homme, c’est connu, est un animal qui s’habitue à tout. Pour nous, ce monde serait absolument invivable parce que tout ce qui a fait le contenu de notre humanisme pendant des siècles, même si aujourd’hui ce n’est plus qu’un discours creux, ne sera plus concevable pour nos descendants autrement que sur le mode de la répugnance ou de la dérision.

» Paradoxalement, Dieu, en mourant, n’a pas déchargé l’Homme d’un grand poids, comme l’escomptaient les libertins du XVIIIe et les libres penseurs du XIXe siècle. Au contraire, il a pesé encore plus lourd. Assurément, nous sommes débarrassés de toute volonté divine à accomplir les yeux fermés, il n’y a plus d’insondable dessein de la Providence à accepter sans comprendre, plus d’autorité paternelle sous laquelle s’abriter comme un enfant craintif, mais en échange, quel poids accablant de responsabilité ! Et quelle confusion dans les idées ! La mort de Dieu a laissé reposer tout le fardeau du gouvernement sur les seules épaules humaines. Et les frêles bipèdes, littéralement écrasés par la charge, ne cessent, depuis un siècle, de s’effondrer toujours un peu plus, incapables de faire face à la mission d’instituer une Humanité triomphante dont ils se croyaient investis, par le Ciel d’abord, par l’Histoire ensuite. Aujourd’hui, le Ciel ne contient plus que les débris erratiques d’astres désintégrés et l’Histoire, que les vestiges chaotiques de grandes ambitions avortées. Et l’Homme rêvé par l’Humanisme n’est plus qu’un mirage idéologique ancien en voie d’effacement.

» Gloire à l’Argent, notre tout-puissant Baal ! Il a fait place nette et règne maintenant sans partage, car il est à lui seul la Loi et les Prophètes, la source unique de toute énergie et de toute jouissance, la mesure de toute chose. Voyez, c’était déjà vrai pour notre génération ; ça l’est encore plus pour nos enfants et davantage encore pour les leurs, partout sur la Terre. On voit traîner, çà et là, des lambeaux de la vieille conscience humaniste, capables de provoquer de loin en loin un sursaut de dignité, une bouffée de colère, ou un accès de nostalgie, comme un relent de croyances désuètes, une brume de spiritualité résiduelle encore stagnante dans les replis les plus enfouis de notre personnalité. Mais ces vestiges finiront bientôt de se dissiper au grand soleil implacable du nouvel universalisme, ce nihilisme post-moderne dont l’article de foi unique proclame : de l’Argent et rien d’autre !

» Seulement voilà : de l’argent, il ne peut pas y en avoir pour tout le monde. Des milliards de gens, rendez-vous compte ! Il faudrait des milliards et des milliards et des milliards d’euros, de dollars, de livres, de roupies, de yen, etc. D’ailleurs, s’il y en avait autant, l’argent ne vaudrait plus rien, il serait inutile, ou alors il faudrait qu’il soit ultra-concentré, bien plus encore que maintenant, dans un nombre extrêmement réduit de mains. Et cela entraînerait que sur toute la planète les multitudes entreraient en éruption, déborderaient tous les apartheids et même avec des milices, des caméras, des miradors, des chiens et des blindés à tous les carrefours, même avec du foot, du rock, de la bière, du shit et du porno à gogo, on ne pourrait plus à la longue contenir le déferlement de la misère, sauf à ériger le génocide en mode de gouvernement permanent. Il ne peut pas y avoir de tout, tout le temps, pour tout le monde. Cette impossibilité objective d’assurer un niveau de bien-être, de consommation, de confort, de sécurité, etc., égal pour tous, a dominé l’histoire de l’Humanité de façon ininterrompue au long des millénaires. Les peuples se sont accommodés de cette limite indépassable en inventant et en imposant par la force, des modèles d’organisation sociale qui reviennent tous à gérer la pénurie au bénéfice de minorités privilégiées et au détriment du reste. Si le genre humain s’est refusé jusqu’ici à instaurer durablement un mode de partage équitable de tous les biens et ressources, alors même que les consciences individuelles et la mentalité collective étaient imbues d’idéologies puissantes qui faisaient à chacun un devoir d’aider son prochain, comment pourrait-on imaginer qu’une volonté sincère de partage s’installe aujourd’hui chez des populations dans l’esprit desquelles la fascination du mode de vie capitaliste occidental et le culte de la réussite matérielle ont submergé tout ce qui pouvait faire barrage à l’aliénation par l’Argent et la Marchandise.

» Et alors, me direz-vous, doit-on renoncer à se battre ?

» Évidemment non. Mais si on veut éviter de gesticuler en pure perte, il importe de savoir pour et contre quoi exactement on se bat, avec et contre qui. Vous m’accorderez que c’est un bien désolant spectacle que nous offrent ces classes moyennes et leurs petites bourgeoisies déliquescentes, devenues incapables de distinguer leur droite de leur gauche et qui prennent les banquiers pour des amis du peuple, les partis socialistes pour des promoteurs de la justice sociale, et les fachos pour des rénovateurs de l’esprit public. »

Alain Accardo

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Chronique parue dans La Décroissance en avril 2017.

Du même auteur, vient de paraître, Pour une socioanalyse du journalisme (Agone, coll. « Cent mille signes », 2017).

Agone

Vitesse de libération

— Ne me dites pas que vous aussi vous êtes allé voter à la primaire de la « gauche » socialiste, m’a lancé M. Bergeret d’un ton sévère, ne me dites pas que vous avez pris part à cette mascarade, vous me décevriez beaucoup.

J’ai immédiatement rassuré mon ami. Mais curieux de savoir si ses raisons étaient tout à fait les miennes, je l’ai prié d’expliciter davantage son point de vue.

« Imaginez, m’a-t-il répondu, imaginez que vous soyez invité à partir en mission sur la Lune ou sur Mars, et qu’au dernier moment vous appreniez que la fusée dans laquelle vous devez prendre place a été construite par des ingénieurs qui n’ont jamais fabriqué que des moteurs pour voitures de F1 et donc n’ont jamais eu à accélérer la vitesse d’un véhicule jusqu’à 11,2 km/s (environ 40 320 km/h), vitesse de libération au-dessous de laquelle il est physiquement impossible d’échapper à l’attraction terrestre. Sauf à être parfaitement inconscient, participeriez-vous volontiers à une aventure suicidaire, sachant, de science certaine, que peu après le décollage, vous reviendriez immanquablement vous écraser au sol ? Je ne le crois pas.

— Nos candidats à la primaire, et d’une façon plus générale, tout le personnel politique de la « gauche de gouvernement » actuelle, spécialement nos ingénieurs sociaux formés dans les écloseries du pouvoir, érigent ainsi en institution une gageure tout aussi insoutenable : nous inviter à monter à bord d’une fusée à destination de la planète du Bonheur social-démocrate, fusée pompeusement baptisée « Rupture-avec-le-Système », sans avoir la moindre idée de ce qu’il faudrait faire, impérativement et sans attendre, pour réussir à s’arracher vraiment à l’incessante pesanteur dudit « système ». Résultat, ils ne parviennent, dans le meilleur des cas, qu’à faire des sauts de puce, toujours à recommencer. Tout cela n’est pas très sérieux.

— Comparaison n’étant pas raison, pourriez-vous me dire plus précisément ce qu’il importe de faire pour échapper à l’attraction du système capitaliste ?

— Venant de vous, la question me surprend, car enfin il y a belle lurette, plus d’un siècle au moins, que le mouvement ouvrier international, instruit par les luttes comme par les travaux de ses meilleures têtes pensantes, les Marx, Engels, Proudhon, Jaurès, Rosa Luxemburg, et quelques autres, a compris l’essentiel des lois de la gravitation capitaliste, celles qui gouvernent en profondeur les structures du système et auxquelles il faut s’attaquer en priorité si on veut s’affranchir des mécanismes de la reproduction des rapports de production. Ce qui s’appelle, classiquement, « faire la Révolution ». La première et sans doute la plus fondamentale de ces lois, celle qui renferme l’essence même du capitalisme et qui assure la domination de l’Argent, c’est celle de l’appropriation privée de tous les moyens de production et d’échange par la minorité des détenteurs de capitaux, les « riches ». Dans la tectonique des classes, si je puis dire, c’est grâce à la propriété privée des grands moyens de production et d’échange, et à la concurrence meurtrière qu’elle induit, que la plaque du Capital vient écraser, en toute légalité, la plaque du Travail et se trouve ainsi à l’origine de toutes les lignes de fracture et de tous les cataclysmes sociaux. Une autre loi fondamentale, corollaire de la précédente, c’est celle qui veut que la classe des possédants, accapare aussi tous les leviers de commande dans tous les domaines, avec le concours d’ « élites » mercenaires et le consentement d’électorats mystifiés. Toute politique d’inspiration progressiste qui ne se préoccuperait pas d’abord de neutraliser ces lois, se condamnerait par là même à céder très vite à l’attraction persistante de l’économie de marché capitaliste, à la grande satisfaction des « réformateurs pragmatiques » et autres « réalistes » de droite et de gauche. Si donc on veut vraiment rompre avec cette pesanteur-là et atteindre la vitesse de libération par rapport au système capitaliste, il faut nécessairement : d'abord attaquer celui-ci à sa racine, la propriété – c’est-à-dire abolir le droit d’user et abuser à titre personnel et privé des grands outils de production et d’échange, pas seulement des biens matériels mais aussi des biens symboliques, ainsi que de la force de travail d’autrui (le salariat), et rendre sans délai à l’ensemble des citoyens, travailleurs et usagers, le contrôle et la gestion de la totalité de la vie économique pour la satisfaction raisonnée des besoins de tous ; et en même temps, pour que cette gestion soit vraiment démocratique, il faut abolir les distinctions, hiérarchies et pouvoirs reposant directement ou indirectement sur tout autre critère que l’utilité publique et le dévouement à l’intérêt général. Il faut par conséquent renforcer la représentation des classes populaires, entre autres, dans toutes les instances de décision d’où elles ont été de fait exclues au bénéfice des puissants. »

— Il s’agit là d’un bouleversement total des mœurs !

— Oui. Pour une fois, c’est aux riches qu’on demandera des efforts. Tel est le seuil minimum au-dessous duquel un programme de gouvernement, si bien intentionné soit-il, n’a aucune probabilité de faire atteindre rapidement au pays la vitesse de libération indispensable à l’établissement d’un socialisme démocratique effectif, un socialisme qui balaie la ploutocratie régnante et redonne tous les pouvoirs à tout le peuple sans discrimination d’aucune sorte. Qu’on s’attelle donc, sans délai, à cette tâche et qu’on nous épargne les mesurettes et les grimaces pour amuser le tapis. Avez-vous entendu des candidat.e.s prendre des engagements en ce sens ? Qui ?

Je n’ai pas répondu à Bergeret, parce que j’aurais dû lui dire d’abord qu’il avait mille fois raison et que j’aurais dû ajouter ensuite, par honnêteté, que j’avais malheureusement l’impression que pour la plupart de nos concitoyens, notre façon de parler du socialisme risquait de paraître – quoique juste – aussi fantaisiste qu’à nos yeux la description par Cyrano de Bergerac de son voyage dans la Lune et l’énumération des divers procédés pour vaincre la pesanteur.

Alain Accardo

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Chronique parue dans le journal La Décroissance du mois de mars 2017.

Du même auteur, vient de paraître, Pour une socioanalyse du journalisme (Agone, coll. « Cent mille signes », 2017).

Agone

Mayday Mayday Mayday, nous coulons !

À son de trompe, on nous annonce la sortie du dernier bouquin de Michel Onfray, au titre éloquent : Décadence. L’auteur, nous dit-on, y reprend un certain nombre de thèmes familiers pour conclure que la civilisation occidentale est en train de sombrer définitivement sous les effets conjugués de la modernité consumériste, de l’exténuation du spiritualisme chrétien, de la montée de l’islam en Europe et de quelques autres facteurs non moins originaux.

Comme à l’accoutumée, Onfray excelle dans le registre de l’analyse critique. Nettement moins dans celui de la lucidité autocritique où il semble rencontrer les limites ordinaires des intellectuels, même des plus brillants, toujours plus ou moins subtilement enclins à l’aveuglement narcissique et à l’autosatisfaction.

On aimerait par exemple entendre Onfray et ses disciples s’interroger, en toute honnêteté, sur la part que peut prendre au déclin de la civilisation occidentale le mode de vie qu’ils préconisent, baptisé « hédonisme ». On aura beau ennoblir cette philosophie par l’invocation d’Épicure et le rappel de sa classification des désirs, il y a un abîme entre la frugalité un peu ascétique du paysan grec ou du pêcheur sicilien de jadis et le raffinement éclairé du gourmet petit-bourgeois ou le dépouillement sophistiqué du gastronome à la Onfray.

Ne nous arrêtons pas à l’inconséquence de gloser encore sur la nécessité de discipliner les ventres devant des populations qui souffrent, les unes de manger n’importe quoi, les autres de ne pouvoir manger à leur faim, besoin pourtant « naturel et nécessaire » s’il en est, comme aurait dit Épicure. Le projet d’éduquer les masses à la gastronomie, ou à quelque autre bon goût que l’on voudra, est un projet d’aristocrate bien nourri qui ne doit pas nous faire oublier l’objectif principal : assurer à chaque être humain les moyens de subsister dignement.

Ce préalable est tellement évident qu’on imagine mal un esprit honnête, hédoniste ou pas, qui voudrait le récuser. Mais on n’en est plus là aujourd’hui. La question qui se pose désormais à nous, c’est celle des contradictions terribles et peut-être indépassables, où des siècles d’efforts, légitimes dans le principe, pour sortir du sous-développement, ont enfermé le monde occidental, et l’ont précipité dans le tourbillon sans fond des besoins et des désirs où il est en train de s’abîmer.

Quand on examine le cours d’une civilisation quelle qu’elle soit, on ne peut qu’être frappé par la prépondérance, à travers des médiations et des péripéties innombrables, d’un ensemble de structures fondamentales permettant la reproduction matérielle des groupes humains. Sur ce socle économique (au sens le plus large) on voit généralement se développer des efflorescences culturelles diverses qui ne cessent d’interagir avec la base matérielle dans un incessant enchaînement de déterminations réciproques.

Ce que Marx en son temps a bien montré, c’est que le mouvement de la civilisation a toujours pour moteur, immédiat ou sous-jacent, les exigences de l’accumulation et de la reproduction, plus ou moins élargie, des différentes espèces du Capital. Celles-ci entretiennent des rapports à la fois de conflit et de coalition ayant pour effet d’instaurer la domination sur l’ensemble de la société des groupes (classes) et des individus les plus riches en capitaux économiques, symboliques et relationnels, et de leur assurer la soumission de tous les autres. En fonctionnant inséparablement comme un tremplin pour les uns et comme un carcan pour les autres, le mode de production engendre des tensions sociales qui menacent l’ordre établi. Mais une gestion judicieuse par les Églises du besoin humain de croire et de rêver, a de tous temps permis aux malheureux mortels de réenchanter leur bagne terrestre en entrouvrant une lucarne sur le ciel. Le moindre rayon de lumière d’une supposée transcendance, le moindre souffle d’espérance eschatologique, le moindre miroitement d’une mythique grâce, suffisent à faire supporter aux miséreux les tourments de leur géhenne.

Cependant le progrès des Lumières et de leur humanisme laïc a fait perdre aux Églises (chrétiennes ou autres) une grande partie de l’autorité spirituelle qui leur permettait de gérer le besoin de sacré. Dans le même temps, les séminaires des universités se sont mis à former des bataillons de nouveaux clercs dressés à réinjecter du sens dans un univers d’où il ne cessait de s’évaporer. Ces zélés missionnaires chargé.e.s de réévangéliser la civilisation occidentale ont fourni les élites de la grande bourgeoisie d’abord puis de la nouvelle petite bourgeoisie. Ces hommes et ces femmes sur-diplômé.e.s se veulent des esprits rationnels, fins lettrés, fins gourmets, goûteurs éclectiques de toutes les mixtures, connaisseurs éclairés de toutes les cultures, rompus à la communication, spécialement médiatique. Experts dans l’art de faire de nécessité vertu, partagés entre aspiration à s’évader du cachot temporel et désespoir de ne pas y parvenir, ils ont tout désacralisé, déconstruit et « revisité », pêle-mêle, pour faire du succès et de l’argent l’alpha et l’oméga de toute existence. Ayant substitué de nouveaux panthéons et de nouveaux fétiches aux anciens, ils se sont érigés en parangons d’un égotisme chic, rappelant vaguement le beylisme d’un Stendhal plutôt que la simplicité un peu rustique d’un Épicure.

Ces petits-bourgeois épris d’eux-mêmes exhortent leurs contemporains, qui n’en peuvent mais, à faire de leur vie entière une œuvre d’art, l’art de vivre avec art, seule possibilité à leurs yeux de la rendre supportable. Ils nous invitent à cesser de faire l’ange ou la bête, et à faire plutôt l’artiste, le délicat, le dandy, l’élégant, pour qui le plaisir des sens seul vaut d’être poursuivi, pas le plaisir vulgaire, bien sûr, à la portée des caniches, pas le plaisir banal qui nous ravalerait au niveau de la multitude, mais le plaisir classant, raffiné, qui nous exalte au niveau de l’élite. « Sombrons avec élégance ! », nous recommande Onfray. Soit, mais est-ce à la portée d’un salaire minimum ou d’une petite retraite ?

Comment n’aurait-on pas envie de leur poser la question que nous nous posons à nous-mêmes, qui sommes leurs lecteurs et leurs semblables : « Si nous sommes en train de nous engloutir, dans une société devenue trop “liquideˮ, pour filer la métaphore à la façon de Zygmunt Bauman, pouvons-nous croire sérieusement que cet hédonisme chichiteux et inconsistant est le radeau le plus approprié pour notre survie, ne voit-on pas que ce dérisoire canot pneumatique est déjà plus qu’à demi dégonflé ? N’est-ce pas de cela, aussi, que l’Occident se meurt ? » Et d’ailleurs s’agit-il seulement de la mort de l’Occident ?

Alain Accardo

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Chronique parue dans La Décroissance en février 2017.

Du même auteur, dernier livre paru, Le Petit Bourgeois Gentilhomme, (Agone, coll. « Contre-feux », 2009).

Agone

Le rire de Marcello

Bergeret marmonnait en feuilletant son journal. Je lui lançai un regard interrogateur auquel il répondit avec un reste d’agacement dans la voix : « Heureusement qu’il y a aussi des intellectuels intelligents ! Écoutez donc ce qu’a déclaré Badiou au cours d’un entretien avec un journaliste. En réponse à une question sur ‟ce que la vie peut offrir, les raisons pour lesquelles il faut absolument changer le monde”, notre éminent penseur a dit : “Pour cela il faut prendre des risques”. Cette réflexion mérite qu’on s’y arrête un instant…

» Avez-vous remarqué que beaucoup d’intellectuels et d’artistes aiment à se flatter de prendre des risques ? Peut-être pour pimenter imaginairement le train-train ennuyeux de leur cocon habituel. Quand j’entends quelqu’un jouissant d’une certaine notoriété évoquer sa témérité supposée, je pense irrésistiblement à l’éclat de rire de l’avisé Marcello Mastroianni quand une journaliste lui avait demandé s’il avait le sentiment de “se mettre en danger” à chaque nouveau film. Sans doute la donzelle croyait-elle ouvrir ainsi le robinet tiédasse des fausses confidences sur le thème, cher aux parvenu.e.s, de la nécessité de savoir se “remettre en question”, “refuser les routines”, “opérer des ruptures”, “casser les codes”, bla-bla-bla, et autres coquetteries rhétoriques caractéristiques de la mise en scène de soi chez des stars déjà tellement consacrées que leurs interlocuteurs sont prêts à accueillir la moindre de leurs platitudes comme une expression du génie. Il n’est pas rare qu’à ce point de l’entretien, le nom de Rimbaud soit jeté dans la conversation, comme caution chic et indiscutable du principe que la “vraie vie” est toujours ailleurs, que rien n’est pire que d’être “un assis”, c’est-à-dire un bourgeois installé dans ses privilèges et qui considère l’ordre établi comme sacré.

» Mais au lieu de convoquer solennellement Rimbaud, Mastroianni s’est esclaffé, avec sa gouaille et son accent : “Ma chè, de quel danger vous parlez ? Quand je fais un film, on est aux petits soins pour moi, je voyage en première classe, on envoie le matin une limousine avec chauffeur me chercher chez moi ou à l’hôtel pour m’amener sur le tournage ; pour mes repas, j’ai une table réservée dans un bon restaurant, on m’invite dans des endroits à la mode, je rencontre des gens charmants et distingués, je m’amuse bien et en plus je suis très bien payé. Où est le danger là-dedans ? Je cours moins de danger que si je prenais mon scooter pour aller au bureau, ou à l’usine, non ?”

» Sans doute le talentueux acteur se moquait-il un peu en répondant à contre-pied à son interlocutrice pour la dissuader de poursuivre dans le registre ampoulé qu’elle semblait avoir choisi. Mais on aurait envie de dire comme lui à ceux qui évoquent les “risques” à prendre pour “changer la vie” : de quels risques parlez-vous ? Ce langage de petits-bourgeois boursicoteurs, inquiets du rendement de leurs placements, est abusif. En régime capitaliste les grands financiers, du type Banque Lehmann ou Goldman Sachs, prennent de très grands risques, mais uniquement avec l’argent des autres. Quant aux petits-bourgeois comme vous et moi, nous la classe métisse que sa bâtardise sociale condamne à vivre en schizophrènes, nous nous répandons dans les revues, les colloques et les studios pour prêcher une croisade que nous ne ferons jamais, à la différence de Rimbaud qui, lui au moins, abandonnant les ‟anciens parapets”, est allé traîner sa bohême d’Indonésie en Ogadine, ce qui, reconnaissons-le, a bien changé le cours de sa vie mais guère celui du monde.

» Que les petits-bourgeois cultivés de la classe moyenne cessent de se jouer des films de super-héros et de nous exhorter à prendre des risques qu’ils ne prennent pas eux-mêmes, car s’ils les avaient pris vraiment, dans ce monde de cauchemar régenté par les puissants, ils ne seraient pas en train d’y faire prétentieusement carrière en s’accommodant – il faut bien vivre ! – de toutes les saloperies, tous les dégâts, toutes les injustices, tous les dénis d’humanité que le système engendre, en permanence, avec leur complicité active ou passive. Ils seraient là où ont toujours été les vrais rebelles, pas les frondeurs ; les vrais dissidents, pas les contestataires de salon ; les opposants radicaux, pas les partisans honteux ; les délégués syndicaux combatifs, pas les collabos. Ils seraient là où on a toujours rangé ceux qui dérangent, en prison, comme Georges Ibrahim Abdallah depuis vingt-cinq ans, ou en camp, au chômage, à l’asile, à la soupe populaire, sous les ponts, en exil, ou morts. Ce qui n’est le cas que d’une petite minorité d’hommes et de femmes qui se sont réellement mis.e.s en danger. Les autres, dans leur grande majorité, ne se sont guère mouillé.e.s, sinon en défilant sous la pluie de la Bastille à la République, au cri de ‟On ne cédera pas !”. Comme dirait Marcello, ‟Où est le danger là-dedans ?”. Celui de s’enrhumer, peut-être ? En définitive, il n’y a pas suppôts du système plus sûrs que tous ces gens-là.

» Badiou a bien raison : il faut prendre des risques. Pas se contenter de pétitionner dans Libé… Mais les risques, pour le moment, ce sont surtout les migrants qui les prennent. Les autres, laissez-moi rire ! Leur seul véritable grief contre le système, c’est qu’il n’a pas encore reconnu leurs talents, pourtant immenses, en leur octroyant, aussi généreusement qu’à Marcello, les moyens de vivre une dolce vita sans fin. Cette iniquité-là est révoltante, non ? »

Alain Accardo

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Chronique parue dans La Décroissance en décembre 2016.

Du même auteur, dernier livre paru, Le Petit Bourgeois Gentilhomme, (Agone, coll. « Contre-feux », 2009).

Agone

Primaires

Un voyageur étranger, qui serait de passage ces jours-ci par chez nous, et qui aurait les grands médias pour seule source d’information sur la vie du pays, serait certainement conduit à croire que le peuple français s’apprête à vivre un événement majeur de son histoire, un moment crucial qui va décider de son avenir pour la suite des temps…

Notre visiteur ne manquerait pas d’imaginer, en parcourant les gazettes et surtout en écoutant radios et télés, que des millions de citoyen.ne.s retiennent leur souffle et croisent les doigts en attendant le verdict de « la primaire », c’est-à-dire la désignation d’un.e candidat.e aux prochaines présidentielles, pour la droite républicaine d’abord, puis pour la gauche de gouvernement. « Certes, se dirait-il, il est bien normal que ce peuple, qui a jadis décapité un roi incompétent, accorde tant d’attention à la désignation de celui ou celle qui va monter sur le trône. » Mais en y regardant de plus près et en écoutant plus attentivement, il constaterait que, plutôt qu’à la mobilisation de toute une population sur un événement décisif, ce à quoi il est en train d’assister, c’est à la compétition de quelques rédactions de presse, quelques escouades de journalistes rendues un peu hystériques par leur concurrence, pour embarquer le public dans un de ces shows électoraux, une de ces grandes « premières » sans lendemain à quoi se réduit désormais le rituel des prétendues démocraties. Et donc que ce qu’il observe, c’est en fait une phase ordinaire du travail de construction de la réalité sociale que les médias institutionnels accomplissent jour après jour et sans lequel le monde serait bien différent de ce qu’on nous fait croire.

« Le peuple français, dans sa masse, est bien trop occupé et préoccupé par tous ses problèmes d’existence, de subsistance et de résistance pour s’intéresser sérieusement à une mascarade électorale qui ne sert qu’à américaniser un peu plus sa vie politique, sous couvert de démocratisation. Si au moins ces élections à grand spectacle, dont on nous tympanise, permettaient de choisir vraiment entre des candidat.e.s incarnant des options réellement différentes, mais on s’évertue à monter en épingle des différences de style infinitésimales et épidermiques entre des personnalités quasi interchangeables sortant du même sérail et partageant la même vision du monde. Pas une seule, parmi ces personnalités « primaires », qui se proclame le champion des petits, des obscurs et des exploités, ni qui se veuille anti-système, car s’il y en avait une seule, on entendrait les chenils médiatiques aboyer à pleine voix contre son « populisme », son « extrémisme », voire son « terrorisme ».

Non, cette primaire, de droite comme de gauche, c’est encore une fois l’illustration de ce que la critique révolutionnaire a dénoncé depuis longtemps, à savoir que la démocratie a été très vite confisquée par les puissants et que le jeu électoral auquel nous sommes régulièrement invités à participer est essentiellement une mise en scène destinée à légitimer les rapports de domination établis. Partout dans le monde occidental, depuis des générations, on s’ingénie à bâtir, à force d’inégalités de toutes sortes, des démocraties sans les peuples. La construction européenne en est un édifiant exemple. Et la France n’est pas en reste dans la remise de son destin aux mains des oligarques milliardaires, banquiers et grands investisseurs.

Cependant il importe de garder présent à l’esprit que ce coup d’État permanent contre la démocratie n’est possible qu’au prix d’une mise en scène, d’une représentation en trompe-l’œil dont les médias sont devenus des agents indispensables. Le système d’exploitation et d’expropriation de la masse des petits et moyens salariés ne peut continuer à fonctionner que moyennant l’entretien de cette immense et quotidienne supercherie qu’est devenue l’« information de presse » institutionnelle. C’est là qu’est la force symbolique du système, mais c’est là aussi que se trouve le défaut de sa cuirasse. La domination de l’argent sur les canaux de l’information est telle à l’heure actuelle qu’on pourrait croire la bataille définitivement perdue.

Pourtant, l’audience considérable de livres et de vidéos comme Les Nouveaux Chiens de garde ou Merci patron ! (entre autres), fabriqués avec des moyens militants par des journalistes d’exception, montre heureusement que la lutte pour une information indépendante et véridique est encore possible. Il n’est que d’avoir le courage et l’abnégation de la mener. Mais ces vertus exceptionnelles ne peuvent s’acquérir dans les écoles de journalisme, qui ne savent inculquer que la prétention et la soumission, comme font plus généralement toutes les filières dites d’excellence où se pressent les enfants des aristocraties bourgeoises, grandes et petites, les futures « élites », qu’elles disent.

Alain Accardo

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Chronique parue dans le journal La Décroissance du mois de novembre 2016.

Du même auteur, dernier livre paru, De notre servitude involontaire, (Agone, coll. « Éléments », 2013).

Agone

Racisme social

« Comment se fait-il, ai-je demandé à mon savant ami Bergeret, que nous Français qui, dans les années 1970 encore, avions la réputation d’aimer le genre humain, d’être attentifs au sort des plus pauvres, de lutter contre les inégalités et les discriminations, etc., nous tendions de plus en plus vers des prises de position hostiles aux classes populaires voire expressément racistes ? 

» Ces années-là, m’a-t-il répondu, c’était une époque qui voyait monter en puissance, grâce à quelques lustres de croissance économique, de nouvelles classes moyennes prenant leurs fantasmes pour la réalité. Les gens de notre génération, eux au moins, se souvenaient que leur jeunesse avait été profondément marquée par huit années d’une guerre coloniale atroce, en Algérie, pour ne rien dire de celle d’Indochine, au cours desquelles, avec la bénédiction de gouvernants socialistes, on avait vu refleurir dans les populations françaises, comme aux plus beaux jours du vichysme, des courants fascistes et racistes, ravis d’aller en toute légalité “casser du niakoué et du bougnoule”.

» Mais ce qui devrait retenir davantage l’attention, au-delà du racisme anti-maghrébin, c’est ce dont il est un des ingrédients les plus pernicieux et qu’il a pour effet de masquer, délibérément ou non : à savoir le racisme social. Celui-ci est inhérent à tout système de domination et d’exploitation et il s’aggrave à la mesure des crises du capitalisme mondial. À cette racine essentielle il faut ajouter d’autres causes déterminantes. J’en évoquerai deux.

» La première, c’est qu’il y a toujours en France, en dépit des mots d’ordre rassembleurs diffusés par la fausse gauche sociale-démocrate, une authentique droite, qu’on a parfois qualifiée de ‟la plus bête du monde” tant elle semble incapable de s’affranchir des pires préjugés et tant elle est arc-boutée sur ses intérêts de boutique. Je ne parle pas là d’une droite extrême mais de celle qui soutient aujourd’hui Sarkozy et quelques autres grands humanistes, la droite traditionnellement chauvine, revancharde, égoïste et aliénée par l’argent.

» La seconde raison est de nature plus sociologique. Elle est liée à la structure duale de toutes les sociétés de classes (classes supérieures vs classes populaires). Comme on sait, le fossé intermédiaire qui sépare les deux pôles tend à se peupler à la longue, du fait de la mobilité sociale dans les deux sens, de groupes sociaux hybrides et flous qu’il est convenu d’appeler “classes moyennes”. Avant nos sociologues actuels, divers observateurs du social, en ont bien appréhendé les propriétés caractéristiques. Il suffit pour s’en convaincre de lire les pages dans lesquelles des auteurs aussi différents que Thomas More, D.H. Lawrence ou Paul Nizan, ont dépeint les classes moyennes de leur époque : ils y pointent le fait qu’à cause de leur position en porte-à-faux dans l’espace social, entre deux chaises pour ainsi dire, les petites-bourgeoisies sont irrésistiblement poussées à une servilité empressée envers des classes supérieures érigées en modèles prestigieux, et au mépris envers des classes inférieures transformées en repoussoirs. Il s’agit là d’un mécanisme psychosociologique imparable, qui façonne profondément les rapports sociaux de domination. Pour se rassurer sur la supériorité de sa position, pour garder bonne conscience et estime de soi, il faut impérativement au petit-bourgeois quelqu’un sous ses pieds.

» Après la Seconde Guerre mondiale, il est devenu de plus en plus délicat, en France, et plus largement en Europe, de piétiner le populo. L’ouvrier et le paysan avaient acquis des lettres de noblesse au prix du sang. Le juif avait été suffisamment persécuté. L’immigré européen se laissait gentiment exploiter. Quant à l’arabe, il était tellement discret dans ses bidonvilles que personne, en dehors de l’abbé Pierre, n’y pensait plus. Et puis il ne votait pas. Qui restait-il pour incarner l’indispensable grand méchant loup, seul capable de détourner la grogne des sales petits cochons plébéiens ? La grande bourgeoisie s’en tira en invitant la petite à s’enrôler massivement dans la nouvelle croisade lancée par les Américains contre l’Antechrist communiste. Ce qui fut fait, avec l’aide des organisations de la démocratie chrétienne, des syndicats réformistes, etc. Pendant quelques décennies de « guerre froide » l’Europe “démocratique” s’en donna à cœur joie, allant en Allemagne par exemple, jusqu’au Berufsverbot [1], à la grande satisfaction d’une petite-bourgeoisie trop heureuse de pouvoir écraser sous ses pieds, en toute sérénité, l’ignoble racaille bolchevique menaçant notre merveilleuse civilisation capitaliste, qui a quand même bien des agréments, allez… Comme toujours les chiens de garde étaient là, aboyant après la chiourme.

» Et puis patatras, plus de communistes, ou si peu, si inoffensifs, si social-démocratisés qu’on ne pouvait plus en faire des épouvantails, juste de la déco un peu kitsch. Alors quoi, plus de vermine sociale disponible pour servir de dérivatif au ressentiment petit-bourgeois et l’empêcher de se retourner contre les maîtres ? Non, pas de panique, la Providence a pourvu aux besoins du Capital mondialisé en remettant en mouvement des hordes de migrants, des vagues d’envahisseurs « qui viennent jusque dans nos bras égorger nos fils et nos compagnes » au cri d’“Allah-wa-kbar”, car, ô bonheur, ces petites gens qu’il faut remettre sans faiblir à leur place, tout en bas, sont pour la plupart des Arabes ou des Noirs africains, ou leurs descendants nés en Europe, donc le plus souvent de religion musulmane. Loin d’être tous milliardaires en pétro-dollars, ils sont, hélas, pauvres comme l’étaient leurs mères, femmes de ménage illettrées et leurs pères, O.S. dans nos usines, comme l’étaient leurs aïeules, femmes de harkis et leurs aïeux tirailleurs algériens et sénégalais médaillés, goumiers marocains héroïques et autres braves à baïonnette. Eh oui, ce sont eux qui forment en grande partie nos nouvelles classes populaires urbaines, nos nouveaux prolétaires français.

» Mais que les petits-bourgeois de France et d’ailleurs, se rassurent : ils pourront continuer à exécrer en toute bonne conscience la “lie du peuple”, ces “classes dangereuses”, cette pègre sans-culotte, ce ramassis de terroristes en puissance. Il suffit de s’engager dans la croisade anti-islamiste. L’Islam, c’est là qu’est désormais le mal, c’est là qu’est le véritable Ennemi. Ne pensons plus qu’à l’écraser, à le piétiner et à donner raison, à cinq siècles de distance, au pénétrant Thomas More quand il soulignait la vanité perverse des classes moyennes : ‟L’orgueil ne mesure pas le bonheur sur le bien-être personnel, mais sur l’étendue des peines d’autrui. L’orgueil ne voudrait pas même devenir Dieu s’il ne lui restait plus de malheureux à insulter et à traiter en esclaves, si le luxe de son bonheur ne devait plus être relevé par les angoisses de la misère, si l’étalage de ses richesses ne devait plus torturer l’indigence et allumer son désespoir.” (L’Utopie)

« Classes moyennes, continuez à faire tranquillement la fête sans plus penser au Moloch capitaliste qui vous a déjà dévoré le corps et l’esprit plus qu’à moitié. Étalez aux yeux des déshérités le spectacle indigne de vos gaspillages et faites confiance aux Hollande, Valls et Sarkozy pour défendre la société bourgeoise contre ses indestructibles Misérables, la race haïssable des ‟affreux, sales et méchants”, les pauvres. »

Alain Accardo

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Chronique parue dans le journal La Décroissance du mois d'octobre 2016.

Du même auteur, dernier livre paru, De notre servitude involontaire, (Agone, coll. « Éléments », 2013).

Notes

[1] Littéralement, « radiation ». (ndlr)

Agone