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Wed, 08 Nov 2017 10:42:00 +0100

Glyphosate : 150$ de chiffre d’affaires par seconde… et combien de victimes ? Chronique #4 pour Là-bas

Pendant que les magouilles de Monsanto pour cacher la dangerosité de ses produits étaient révélées au grand jour, le patron de la compagnie américaine empochait une rémunération de 12 millions de dollars. Gentille récompense pour le succès d’ un produit phare, vendu partout dans le monde, le Roundup, dont la principale substance est classée « probablement cancérigène » par l’Organisation Mondiale de la Santé. (...)

Avant le vote européen de demain sur le renouvellement - ou non - de l'autorisation du glyphosate, tour d'horizon des enjeux à retrouver en intégralité pour les abonnés (vidéo, liens et article) sur Là-bas si j'y suis

corinne morel darleux

Sun, 05 Nov 2017 14:41:00 +0100

L’incroyable «Status of Forces Agreement» (SOFA) entre États-Unis et Corée du Sud

(billet initialement paru sur médiapart)

14notrumpnowar-.jpgEn tournée politique en Corée du Sud pour dix jours de rencontres et conférences, en tant qu'élue de la région Auvergne-Rhône-Alpes, je me suis rendue, dimanche 29 octobre, à la base militaire américaine de Pyongtaek où Donald Trump a annoncé sa venue dans une semaine.

Près de 30.000 soldats américains sont présents en Corée du Sud. Les bases militaires sont considérées comme territoire américain et les États Unis peuvent y effectuer des tests ou y importer des armes de destruction massive sans possibilité de contrôle des autorités sud-coréennes. Ce sont également, par l’accord SOFA, les États Unis qui prennent le contrôle opérationnel de l’Armée sud coréenne en temps de guerre. 

devantosan-2.jpgAjoutez à ça le tragique accident de deux écolières écrasées par un blindé américain en 2002, une fuite de bacille de charbon actif (qui provoque l’anthrax) en 2015, des circuits organisés de prostitution et des cas relatés de violences sexuelles de militaires américains sur les habitantes, comme à Okinawa au Japon, et vous aurez une petite idée de la colère et du sentiment de perte de souveraineté de la population. Ici, après celle du Japon, on parle d’occupation américaine.

5basek55.jpg« Nous sommes tout à fait prêts pour l’option militaire et elle pourrait être dévastatrice » Donald Trump, 26 septembre 2017

usairforce.jpgDans ce contexte, l’aggravation des tensions par Donald Trump, ses propos outrancièrement guerriers et son intention affichée d’installer des armes nucléaires actives sur le sol sud-coréen sont très mal reçus. À Séoul une importante manifestation a eu lieu le 28 octobre, après l’annonce de sa venue en Corée du Sud le 7 novembre, sous le slogan « No war ! No Trump ! ». Ce même jour, les sud-coréens célébraient le premier anniversaire de la Révolution des bougies, qui a conduit quelques mois plus tard à la destitution de la présidente corrompue Park Geunhye le 10 mars 2017.

4basek55.jpgLa plus grande base américaine en Corée du Sud se trouve à Pyongtaek. C’est la base K55, avec ses 7000 soldats, baptisée Osan et officiellement domiciliée pour la Poste en Californie. C’est le « hub militaire » des États Unis en Corée du Sud et pour toute la région qui ne cesse de s’agrandir, grignote les champs de riz et évacue les maisons alentour. À deux pas de la rivière et de ses pêcheurs, des sentinelles de l’environnement observent la base au téléobjectif.

8basek55.jpgL’institut pour la réappropriation de la base redoute les rejets toxiques dans le fleuve comme ceux qui ont eu lieu à la base américaine de Séoul et ont conduit à la condamnation exceptionnelle d’un soldat américain à 3 ans de prison en 2003. A Chilgok, un autre soldat a révélé que des stocks d’agent orange avaient été enfouis dans la base. A Pyongtaek, ce sont des malaises provoqués par les ondes électromagnétiques du radar qui ont été enregistrés. Ailleurs, ce sont 70 vaches mortes d’un coup sans explication, à 4 kilomètres de la base. Les installations ne pouvant être contrôlées, et aucune information n’étant divulguée, la méfiance et la peur sont fortes. 

6basek55.jpgBase K55, c’est ici qu’ont lieu la plupart des exercices conjoints, les vols de reconnaissance, les importations de missiles, les surveillances de télécommunications en Corée du Nord. C’est ici que le président américain a prévu de venir. Il doit se rendre depuis cette base en hélicoptère jusqu’à la base de Yongsan installée en plein Séoul. L’association des habitants qui se mobilise depuis depuis 474 jours devant la base pour demander des excuses officielles du gouvernement américain sur l’introduction du bacille de charbon actif, demande également le retrait des bases militaires américaines de Corée du Sud et un traité de paix entre la Corée du Nord et les États Unis. 

Il est assez peu probable que la visite de Donald Trump aille dans ce sens. 

Corinne MOREL DARLEUX,
Pyongtaek, 29 octobre 2017.

 

Quelques liens pour aller plus loin : 

Les secousses de la crise nord coréenne font trembler Okinawa : https://www.mediapart.fr/journal/international/191017/les-secousses-de-la-crise-nord-coreenne-font-trembler-okinawa?utm_source=twitter&utm_medium=social&utm_campaign=Sharing&xtor=CS3-67
En Corée du sud, la lutte tenace pour protéger un joyau écologique d’une base militaire : http://www.reporterre.net/En-Coree-du-sud-la-lutte-tenace
Des soldats américains auraient été exposés à de l'anthrax en Corée du Sud http://www.europe1.fr/international/coree-du-sud-22-soldats-americains-exposes-a-lanthrax-1321106
L'armée américaine surprise une nouvelle fois en train de jouer avec des armes de destruction massive en Corée http://www.amitiefrancecoree.org/2015/06/l-armee-americaine-surprise-une-nouvelle-fois-en-train-de-jouer-avec-des-armes-de-destruction-massive-en-coree.html
Séoul invite Trump à visiter une base militaire américaine en Corée du Sud http://french.xinhuanet.com/2017-10/26/c_136707673.htm
Trump veut installer des armes nucléaires américaines en Corée du Sud pour effrayer Pyongyang http://www.bfmtv.com/international/trump-veut-installer-des-armes-nucleaires-americaines-en-coree-du-sud-pour-effrayer-pyongyang-1264868.html
SCM : Pyongyang ne peu pas être l'adversaire de l'alliance Séoul-Washington
http://m.world.kbs.co.kr/news/news_detail.htm?no=58053&category_code=Po&lang=f

corinne morel darleux

Wed, 01 Nov 2017 03:29:00 +0100

C'est quoi l'effet barbecue ? Chronique écosocialiste #3 pour Là-bas si j'y suis

Ils mangent bio, se chauffent au solaire, roulent en hybride mais… voyagent en yacht de plusieurs dizaines de mètres de long. Ils se disent « écoresponsables », passent auprès du gouvernement pour des victimes qu’on taxe toujours trop. Et pourtant, ce sont les plus gros pollueurs du pays. Ceux qui « détruisent de la planète ». Les milliardaires qui repeignent leurs yachts en vert.

Emmanuel Macron avait annoncé la couleur dès janvier 2015. « Il faut des jeunes Français qui aient envie de devenir milliardaires », lançait celui qui était alors ministre de l’Économie, de l’Industrie et du Numérique. On ne peut, de ce point de vue, lui reprocher de ne pas tenir ses engagements. Ni de trahir son électorat. Macron annonçait être le président des riches. Désormais il applique. La transformation de l’Impôt de solidarité sur la fortune (ISF) en Impôt sur la fortune immobilière (IFI) en est la preuve. Votée par l’Assemblée nationale le 20 octobre, la mesure devait épargner les voitures de luxe, lingots et yachts. Une politique qui s’inscrit dans une tradition inaugurée, d’une certaine manière, par Nicolas Sarkozy quand il embarqua avec sa famille, lors de ses vacances présidentielles en 2007, sur le luxueux yacht Paloma, prêté par son ami Vincent Bolloré.

Signes de classe, les yachts sont voyants, ostentatoires. Pollueurs aussi. La sur-pollution émise par les plus riches, c’est ce qu’on appelle l’effet barbecue, un concept évoqué la première fois en 2002, au départ pour contester le mode urbain compact. (...)

L'ensemble de la chronique vidéo, l'article et les liens sur Là-bas si j'y suis (pour les abonnés)

corinne morel darleux

Mon, 23 Oct 2017 08:53:00 +0200

Ecosocialisme, démocratie et libertés : départ d'Automne pour la Corée du Sud

datescorinnecoree.jpgDiable, comme tout va vite en ce moment... Après un week end sous le signe de l'internationalisme, au sommet du Plan B à Lisbonne et en vidéo pour l'ouverture du premier Congrès des camarades écosocialistes du mouvement belge Demain, je manque de temps pour rendre compte de toutes mes activités. Mais celle-ci est majeure et mérite largement ce billet. Je pars ce soir en Corée du Sud pour une mission de dix jours.

Un sejour au cours duquel je vais "voir, apprendre, comprendre un peu, être émue, rire" comme l'écrit Nicolas Bouvier - mais surtout porter notre programme L'avenir en commun, témoigner en tant que conseillère régionale auprès des futurs candidats aux élections locales, et présenter à l'Université Yonsei de Séoul le Manifeste des 18 thèses pour l'écosocialisme. J'en suis évidemment ravie.

SamsungIG.jpgJe suis invitée en Corée du Sud par le PDP, le Parti démocratique populaire, qui avait déjà invité notre camarade François Delapierre en 2011. C'est également eux qui nous avaient fait rencontrer l'an dernier les syndicalistes de Samsung lors de leur tournée en Europe : j'en avais fait un papier pour la revue du PG, L'Intérêt Général.

Tout ceci dans le contexte géopolitique qu'on connait en ce moment en Corée, et avec un nouveau gouvernement plus démocratique et progressiste, après la destitution de la Présidente corrompue, avec également un changement partiel de constitution qui pourrait intervenir en même temps que les élections territoriales...

Bref, ça promet d'être dense, et absolument passionnant.

 

Mt_Seoraksan_licence_Creative_Commons_Attribution_3.0_Gary4now.jpgMercredi 25 octobre, je rencontrerai à Séoul des militants qui se battent contre l’installation d’un funiculaire de 3,5 kilomètres, entre la Région de Gangwon et Séoul, au Mount Seoraksan National Park, une véritable réserve de biodiversité reconnue par l’Unesco depuis 1982 . Le territoire de Gangwon est constitué à 82% de montagnes, la plupart protégées des activités économiques pouvant l’impacter, à l’instar de nos parcs nationaux.

Ce projet, relancé dans le cadre des prochains JO d’hiver en Corée du Sud, a déjà rejeté deux fois en 2012 et 2013 par le Comité ministériel du Parc National. La construction de ce funiculaire menacerait notamment une espèce menacée de petites antilopes ressemblant à des chamois, les gorals (ou Nemorhaedus - littéralement, « chevreaux de clairières »). Et comme souvent dans ce genre de projet, il semblerait que les retombées touristiques et économiques soit sur-estimées, et les coûts sous-évalués, ce qui fait écrire au Korea Herald qu’on pourrait bien avoir là « a white elephant, not the goose that lays golden eggs » : un nouvel éléphant blanc plutôt que la poule aux œufs d’or. Si cela vous rappelle Europa City, Center Parcs et autres, rien de plus normal. L’internationale des GPII trouve une nouvelle confirmation, hélas.

La journée se poursuivra avec une rencontre avec la direction du PDP (Parti Démocratique Populaire) à Séoul, suivie à 19h30 d’une conférence que je donnerai à l’Université de Yonsei à Séoul sur « La crise de l'environnement dans le système capitaliste » où je présenterai l'écosocialisme comme je l'avais fait à Tokyo.

Jeudi 26, je prendrai le train jusqu’à Pyeongchang pour visiter le chantier de construction des Jeux olympiques d'hiver de 2018, qui génèrent au moins autant de questions que notre projet de JO 2024 à Paris, sur fond de corruption.

Vendredi 27, un autre train pour me rendre à Okcheon, un petit village au coeur de la campagne, connu en Corée pour ses expérimentations locales (dispensaire, agriculture, auto-suffisance...). J’y tiendrai une réunion à 19h pour échanger sur nos diverses expériences des collectivités territoriales.

Samedi 28, j’interviendrai à 10h en Forum à Séoul sur le thème « Que faire pour le nouveau système des collectivités territoriales, partage d’expériences internationales » sous la forme d’un débat avec M. KIM Jangmin, chercheur de l’Institut politique-économique. Je reprendrai ensuite un train vers Seocheon où je rencontrerai les habitants en séminaire à 17h sur le thème "Comment construire des collectivités territoriales progressites". Seocheon est une destination empreinte de l’histoire Confucéenne, mais aussi de forêts, de mer et de montagnes où se trouvent notamment l’Institut national d’Écologie et l’Institut Coréen de biodiversité marine.

Dimanche 29, je visiterai la base militaire Etats-Unienne de Pyeongtaek puis je rencontrerai l’institut pour la réappropriation des bases militaires américaines : Osan Air Base, utilisée conjointement par les Pacific Air Forces et l'armée de l'air sud-coréenne et Camp Humphreys, utilisé par l'United States Army, une ancienne base de l'Armée impériale japonaise qui avait bien saisi la situation stratégique de Pyongtaek dès 1919, à proximité de la Chine et en particulier de Pékin, permettant de mener des raids sur toute la côte Est de la Chine et de surveiller le sud de la Sibérie.

Lundi 30, je rencontrerai les syndicalistes de Samsung, puis à nouveau le train pour aller à Jeongeup rencontrer les militants, les habitants et les étudiants sur place. Nous serons dans le Parc National de Naejang-san, connu pour couper le souffle en Automne…

Chedju_N_Bouvier.jpgMardi 31, je me rendrai directement de Jeongeup sur l’île volcanique de Jeju (ou Chedju), la plus au Sud de la Corée. Située en pleine Mer de Chine Orientale entre Shangai et le Japon, Jeju attire chaque année 4 millions de visiteurs de Corée, du Japon et de Chine. C’est une île au climat subtropical, placée sous le symbole de la porteuse d'eau, des oranges et des mandarines qui y sont cultivées. J’y rencontrerai, tout au Sud de l‘île, des militants au village de Gangjeong.

Et enfin jusqu’au 3 novembre, date de mon départ, j’aurai deux jours entiers pour me perdre dans les rues de Séoul.

lecturescoreennes.PNGOn m'a offert le Journal d'Aran de Nicolas Bouvier, pour son carnet Les chemins du Halla-san, "the old shittrack again", qui se déroule en Corée et dont la quatrième de couverture m'avait d'emblée séduite : "J'étais en train de me dire 'Qu'est ce que j'ai au monde à foutre ici ?' lorsque, sur un caprice du ciel, la lumière de fin d'après-midi est d'un coup devenue très belle". Au final, il m'a donné envie d'aller en Irlande avec son Journal d'Aran. En réalité, je crois que Nicolas Bouvier est l'écrivain voyageur le plus réjouissant qui soit. Il donnerait envie d'aller n'importe où.

J’emporte avec moi  les Teintes d’Automne de Thoreau pour me réconcilier avec les longs sanglots monotones des feuilles mortes à Jeongeup ; La végétarienne de Han Kang - une écrivaine qui était notée sur liste noire durant la présidence de Park Geun-hye – pour me perdre avec Yonhye, cette femme qui se laisse sombrer dans une folie florale et érotique en rêvant de devenir végétale et de se perdre dans l’existence calme des arbres et des plantes ; Shim Chong, fille vendue, de Hwang Sok-Yong, la « Nana coréenne » qui refuse sa condition dans les fumées d’opium ; et La chambre solitaire de Shin Kyung-sook, récit d’une petite campagnarde devenue ouvrière à Séoul qui, dans sa petite chambre, produit de grands rêves...

Photo Mount Seoraksan sous licence Creative Commons Attribution 3.0 Gary4now

corinne morel darleux

Mon, 16 Oct 2017 11:05:00 +0200

De la neige en été. Chronique écosocialiste #2 pour Là-bas si j'y suis

Où l'on (re)parle d'écroulement de montagnes, de ski sous cloche, de soupçons de prise illégale d'intérêts et de cimetières de canons...

De la neige en été, ma dernière chronique pour Là-bas si j'y suis en intégralité pour abonnés ici.

Extrait vidéo :

On a beaucoup parlé du sort des ours blancs en matière de climat et de réchauffement. C’était mignon, mais c’était loin. Et puis ça s’est rapproché, et c’est devenu moins mignon : les inondations et ouragans ont frappé en gros plan. Voici une autre face cachée du climat, celle qui se passe en montagne : et cette fois c’est dans les Alpes, juste là, à côté.

Fin août, Bondo, petit village entre la Suisse et l’Italie, a été enseveli sous 4 millions de mètres cube de montagne et de boue. Le ressenti a été équivalent à un séisme de magnitude 3. Huit randonneurs sont morts. En cause, les températures caniculaires de ces dernières années : en Suisse la température a augmenté en moyenne de 2°C depuis 1864. Et petit à petit elles font fondre le « permafrost », la partie de la roche qui reste gelée en permanence et sert de « ciment » à la montagne. Bien sûr des écroulements il y en a déjà eu. Mais jamais à ce rythme : ça s’aggrave et ça risque de ne pas s’arranger.

Las, au lieu d’anticiper on fonce dans le mur : depuis la première Loi Montagne de Giscard, les politiques publiques n’ont pas beaucoup évolué. Le puissant lobby du ski est aux manettes et arrose d’argent public et de canons à neige les stations qui ne représentent que 3 % du territoire, pour des skieurs de plus en plus fortunés qui ne représentent que 7 % de la population. Mais ça rapporte, sur fond de conflits d’intérêt, de vitrine commerciale pour le marché chinois et de gros business.

Alors ils financent... Des pistes sous cloche pour skier en plein été à Tignes, des canons qui endettent les stations et risquent fort de ne pas fonctionner longtemps : pour un hectare de neige artificielle (ou « de culture » comme ils disent, ça fait plus chic) il faut 4.000 mètres cube d’eau, 25.000 kilowatts et surtout une température comprise entre -10 et 2°C. Il ne fera pas assez froid pour ça : au Col de Porte, dans l’Isère, la température a pris +1,9°C en 46 ans. Les études montrent toutes que le climat se réchauffe, les plus récentes prévoient qu’en 2100 il n’y aura plus une seule station sous 2.500 mètres d’altitude. Autant dire que ce n’est pas gagné. On va bientôt voir fleurir en montagne des cimetières de canons qu’on n’aura pas fini de payer.

Et si on essayait pour une fois d’anticiper, d’aider l’économie montagnarde à se diversifier, de regarder aussi du côté de la montagne vierge, déconnectée, préservée, et d’arrêter de n’y voir qu’un terrain de jeux pour téléportés ?

Bonus musical : « On s'attend donc au pire, il faut en profiter : on a pas tous les jours de la neige en été » Diabologum (Ce n’est pas perdu pour tout le monde)

corinne morel darleux

Fri, 13 Oct 2017 08:35:00 +0200

Où la mésange décroche le rôle titre du prochain Godzilla

La nature n’a pas de morale, elle cherche l’équilibre, Chronique publiée sur Reporterre le 7 octobre 2017

Dans ma dernière chronique d’un été entre fiction et réalité, j‘évoquais « la pyrale blanche, qui annihile les buis dans nos montagnes et augmente les risques d’incendie, forme de véritables nuées qui de nuit trompent le regard comme autant de flocons de neige en plein été ». Aujourd’hui ce ne sont ni les papillons ni les chenilles, mais simplement l’automne qui racornit et jaunit les feuilles en altitude. Comme un ruissellement d’ocres qui dévale la montagne des sommets vers la vallée. Et du côté de la pyrale, on est peut-être en train d’assister à une belle leçon de résilience : l’écosystème combiné de verticalité, de forêt et d’habitants emplumés est en train de produire un petit miracle là où l’action humaine, malgré toute son ingéniosité, avait jusqu’ici échoué.

mesangeapignocchi.jpgLes chenilles de la pyrale passent l’hiver dans leur cocon et deviennent chenilles en février-mars. Elles se précipitent alors sur les jeunes feuilles de buis au moment où celles-ci sont tendres à souhait. On en croise des files indiennes interminables quand on se balade dans nos forêts de montagne tout au début du printemps. Mais la pyrale a enfin trouvé son prédateur naturel, dix ans après son apparition : alors qu’on plaidait contre les produits à losange-rouge-point-d’exclamation qui tuent la pyrale mais aussi les abeilles, qu’on réfléchissait à les brûler, qu’on installait des sortes de gouttières circulaires pour les piéger, qu’on calculait ce que cela coûterait à la collectivité, c’est encore une mésange qui vient nous sauver.

Comme souvent c’est une histoire de protéines, de gourmandise peut-être : la mésange s’intéresse de plus en plus près à ces nouvelles nourritures bien utiles à la croissance des petits ou à la fortification volatile d’avant migration. Sur la liste des convives, on retrouve également le pic épeiche ou les guêpes parasitoïdes. Et alors qu’elle cherchait des moyens de destruction, l’action des collectivités devient installation de nichoirs à mésanges, tandis que l’Inra (Institut national de la recherche agronomique) organise le lâcher de trichogrammes, sorte de minuscules guêpes dont les larves dévorent les œufs de la pyrale, une parade déjà utilisée pour le maïs. En espérant que ces guêpes n’introduisent pas à leur tour de nouveaux déséquilibres…

Le prédateur n’est pas forcément l’ennemi 

Dans le dernier Godzilla, sorti en salles en 2014, deux monstres (joliment prénommés Muto, pour «mutant ultime terrestre d’origine inconnue») sont réveillés par un accident nucléaire : leur aliment de base étant la radioactivité, et tout ragaillardis par les ogives nucléaires complaisamment fournies par l’armée états-unienne qui n’avait pas bien compris, ils se mettent à allègrement détruire Hawaï et à ravager la côte ouest des États-Unis. Face à eux, arrive un troisième monstre : Godzilla, qui dans ce film n’est pas la masse destructrice née du traumatisme japonais à laquelle on est habitué, mais au contraire un « alpha prédateur », une force de la nature dont le rôle est de chasser les deux Muto pour restaurer l’équilibre. Et, de facto, sauver les hommes, une sorte d’antidote écosystémique. Malheureusement les hommes — les militaires surtout, il faut bien l’avouer — mettent un temps infini à comprendre que le prédateur n’est pas forcément l’ennemi.

Bien sûr, on se sent spontanément du côté de la gazelle assaillie par le lion, de la mouche qui se débat dans une toile d’araignée, du lézard sous les griffes de mon chat. Mais même les cafards ont leur utilité. Sûrement. Quand on appréhende la complexité d’un écosystème, on est souvent surpris. A la fois de la capacité de la nature à s’adapter, et de la capacité des « méchants » à rendre des services « gentils ». Parce que la nature ne connaît pas de morale, pas de manichéisme, juste des équilibres à préserver, des déséquilibres à corriger.

Mais il lui faut du temps, ce temps qu’on ne lui laisse pas avec le climat et les phénomènes d’emballement qui ont commencé. Certains arbres, par exemple, n’auront pas le temps de migrer à temps pour faire face à la hausse des températures. Les espèces cultivées s’adaptent et remontent moins vite vers le Nord que certaines maladies qui font leur apparition sous des latitudes jusqu’ici épargnées. Parfois, le prédateur est plus lent que le ravageur… Bien malin celui qui peut prédire ce que tout ça donnera.

On sous-estime peut-être la capacité de la nature à s’adapter au changement, mais encore faut-il lui en laisser une chance : s’il fait trop chaud au printemps, les petits des mésanges naîtront à un moment où les chenilles de la pyrale seront déjà devenues papillons.

corinne morel darleux

Thu, 05 Oct 2017 16:49:00 +0200

Dernières nouvelles de Lyon, les coulisses de Laurent Wauquiez et 13e compte rendu de mandat radiophonique

AP290917.jpgQuinze heures de session, de 10h à 1h du matin, c'est le prix à payer d'être gouvernés par un homme pressé, qui refuse de passer deux jours à s'occuper des affaires de la Région qu'il préside. Et à 1h30 du matin, découvrir sur table 7.000 pages de rapports à voter dans l'heure pour nos camarades qui siègent en commission permanente, ça devient carrément du foutage de gueule. Ce ne sont pas des conditions correctes d'exercice d'un mandat. Surtout quand nous avons droit, nous, à maximum trois minutes d'intervention, quand Monsieur Wauquiez, lui, se paye le luxe de longues tribunes politiques - dont certaines sans aucun rapport direct avec la Région. Mais il est vrai qu'il est en campagne...

Pendant ce temps, ce sont des rapports et délibérations qui impactent la vie concrète de millions d'habitants qui se jouent, parfois à une heure avancée de la nuit et dans une assemblée bien clairsemée. Laurent Wauquiez lui-même n'était plus là quand nous avons posé notre question orale sur le plan de licenciement en cours à General Electric : 345 emplois menacés, un savoir-faire de pointe sur les turbines qui risque de s'en aller (voir ma vidéo de soutien ici). Alors les grands discours sur la démocratie, la "préférence régionale", et l'emploi, comment dire... Ça a de plus en plus de mal à passer.

Sur notre refus de voter la confiance au nouvel exécutif de Monsieur Wauquiez, sur la délibération Forêt qui m'a permis de parler d'Armand Gatti, d'Antonio Gramsci et de La vie secrète des arbres pour amener un peu de maquis et de poésie dans cette assemblée, mais aussi sur l’hôpital de Die, les contrats aidés, la nouvelle salve de canons à neige, la cynisme d'une "Région Solidaire", la lutte chez General Electric ou encore le soutien incompréhensiblement réitéré au Lyon-Turin, vous pouvez écouter ici mon compte-rendu radiophonique sur la radio du Diois, RDWA :

http://rdwa.free.fr/Interview/2017/1617%20Interview%20%5b05.10.17%5d%20CMDsessionregion14.mp3 Corinne Morel Darleux : Rapport de l'Assemblée plénière régionale du 29 septembre 2017


Voir aussi la vidéo de mon intervention sur le refus de voter la confiance à Laurent Wauquiez :

Mon intervention "N'oublions pas la verticalité des arbres" :

Les voici également pour celles et ceux qui préfèrent lire (cliquer pour agrandir)

IMG_2225.jpg IMG_2229.jpg

Et bien sûr toujours, l'ensemble des interventions de notre groupe d'élu-e-s, nos informations et communiqués sont sur le site du Rassemblement RCES

corinne morel darleux

Tue, 26 Sep 2017 17:28:00 +0200

A qui profite l'A45 ? Chronique écosocialiste pour Là-bas si j'y suis

Très heureuse de vous annoncer que je ferai désormais une chronique écosocialiste deux fois par mois pour Là-bas si j'y suis.

Voici la première sur le projet de nouvelle autoroute A45 et la pieuvre Vinci, saupoudrée d'un peu de Laurent Wauquiez, avec un extrait de la vidéo en accès libre pour vous donner envie de vous abonner... Suivez le lien :

Le fond de l'air est vert. La nouvelle chronique écosocialiste de Corinne Morel Darleux

À qui profite l’A45 ?

Été, vacances, bouchons… Cette année encore, Bison Futé a vu rouge. Dans la région Auvergne Rhône-Alpes, on nous promet aujourd’hui de raccourcir les temps de trajet. Une nouvelle autoroute est prévue entre Lyon et Saint-Étienne. Problème : elle ira en fait plus précisément de la Fouillouse à Brignais – sacrifiant au passage 500 hectares de terres agricoles et naturelles. Donc, sur les 35 minutes de trajet annoncées, vous pouvez déjà ajouter 40 minutes pour les bouchons à l’entrée et à la sortie, à Lyon et Saint-Étienne.

Et puis, c’est curieux quand même cette nouvelle autoroute payante, l’A45, alors qu’il en existe déjà une, gratuite… alors est-ce réellement pour nous permettre d’aller plus vite d’une ville à l’autre, ou juste un moyen de remplir de nouveau les poches du privé, alors que les péages ont augmenté de 20 % ces dix dernières années ?

Quand on entend dans le même projet parler de Vinci et de Laurent Wauquiez, on se méfie. On parle là de 845 millions d’euros d’argent public – ce qui, sur 48 km, fait tout de même 17 millions d’euros le kilomètre –, assortis d’une mystérieuse « clause de déchéance » pour Vinci. Vinci, dont le PDG Xavier Huillard touche 4,3 millions d’euros de revenus annuels, ce qui nous fait la bagatelle de 11 780 euros par jour. Plus de huit SMIC mensuels par jour pour Monsieur « l’argent-ne-suffit-pas-au-bonheur ».

Mauvaise nouvelle cependant pour Vinci : après les zadistes de Notre-Dame-Des-Landes, voilà que les opposants à l’A45 s’y mettent aussi. Ils ont manifesté leur refus de cette A45 en juillet à Saint-Maurice-sur-Dargoire, et ils sont nombreux : des paysans, des naturalistes, 34 associations, des propriétaires expropriés, des communes, des élus, et même des élus de droite… Mais où va-t-on ? Bref, cette autoroute, ce n’est pas à nous qu’elle va profiter.

De l’argent public, des terres agricoles, du béton et des automobilistes caressés dans le sens du poil : rouler, mais à quel prix ? À qui profite l’A45 ? Premier numéro du « Fond de l’air est vert », la nouvelle chronique écosocialiste de Corinne Morel Darleux.

corinne morel darleux

Sat, 23 Sep 2017 17:44:00 +0200

Interdite d’accès au procès de Figen Yuksekdag : la Turquie de M Erdogan récidive

Sincan1.jpgCette tribune a été publiée sur Mediapart le 20 septembre 2017, sous le titre "Mon témoignage sur la Turquie de M Erdogan"

18 septembre. Jour de visite des familles à la prison de Sincan, en Turquie. De nombreux cars font la navette vers cet immense complexe de 6.000 détenus. Devant la prison, nous sommes une dizaine d’observateurs internationaux à attendre en plein soleil par 36°C, entourés de policiers. Dans cette enceinte carcérale doit se dérouler le procès de Figen Yuksekdag, députée et co-fondatrice du HDP. Cette militante féministe et socialiste est détenue, comme dix autres députés du HDP, depuis dix mois sous divers chefs d’accusation de collusion avec le terrorisme.

En fait de terrorisme, il est reproché à Figen Yuksekdag d’avoir protesté contre les bombardements des populations civiles kurdes, d’avoir qualifié de « résistance » les manifestations qui ont eu lieu dans les villes kurdes placées sous couvre-feu, ou encore d’avoir qualifié de « massacre » la mort de centaines de civils durant les opérations menées par les forces de sécurité turques. Elle risque 83 ans de prison.

La première audience de ce procès a eu lieu au tribunal d’Ankara le 4 juillet, puis ajourné et remis au 18 septembre, devant la Haute Cour d'Ankara.

Sincan2.jpgLe 4 juillet, pour la première audience de son procès, une délégation d’observateurs internationaux avaient été interdite d’accès de la salle d’audience et expulsée manu militari du tribunal d’Ankara1. C’était une première en Turquie, où les procès sont publics, et ce droit garanti par la Constitution. La Turquie est également liée par les conventions internationales et l’OSCE en la matière. La présidence de la Cour, qui avait après des heures de discussion, finalement autorisé la présence dans la salle de quatre observateurs, a été quelques minutes plus tard rappelée à l’ordre par un appel du Ministère de la justice, sur consigne directe donc du gouvernement de M Erdogan.

Ce 18 septembre, devant la prison de Sincan, nous attendons et assistons à un véritable chassé-croisé entre les pouvoirs politique et judiciaire : la Cour demande aux avocats du HDP de se tourner vers le Ministère de la Justice, qui les renvoie à la Cour. Celle-ci rétorque depuis plusieurs jours que les autorisations sont désormais délivrées par le Ministère de la Justice et non plus par le Président de la Cour. Discours démenti par l'ambassade Turque en Suisse qui déclarait la semaine dernière encore que le Ministère de la Justice, pas plus que la Cour, n'a à autoriser les observations de procès, ceux-ci étant de droit publics en Turquie (il s’agirait de l’article 182 du Code de procédure criminelle). Elle précise néanmoins que la Cour peut décider à n'importe quel moment de fermer un procès particulier au public, uniquement en cas de problème grave de sécurité, et ce en le motivant et par déclaration publique. Nous en déduisons en toute logique que le « tri sélectif » à l'entrée du procès consistant à en interdire l'accès aux observateurs internationaux tout en autorisant le public, sans que ce choix soit motivé comme cela s'est passé le 4 juillet, et de nouveau ce 18 septembre, ne rentre dans aucune de ces hypothèses.

Pour cette deuxième audience, la Cour a décidé de déplacer le procès au sein même du complexe de la prison de Sincan, à 70 kilomètres d’Ankara. Selon les informations communiquées aux avocats du HDP, cette décision répond au fait de bénéficier de salles plus grandes : l’affluence au tribunal lors de la première audience avait été source de tensions avec la foule, nombreuse, qui souhaitait assister au procès. Las, le matin même de cette seconde partie du procès, nous apprenons que la salle réservée pour l’audience ne comporte que 20 places. Face à ces conditions, Figen Yuksekdag rend publique sa décision de ne pas assister à ce qu’elle considère comme une parodie de justice. En délégation internationale avec des avocats, journalistes et ONG, nous nous y rendons malgré tout. Nous sommes en tout dix observateurs internationaux de France, Suisse, Italie, Angleterre et Norvège, accompagnés d’une représentante de l'ambassade du Canada.

Sincan3.jpgNous attendrons devant la prison de Sincan pendant deux heures, pour apprendre finalement que notre délégation d'observateurs internationaux est interdite d'accès à la prison de Sincan et ne pourra assister au procès. A l’issue de cette demie-journée d’audience que nous suivons donc depuis Ankara, nous apprenons qu’après 10 mois de détention Figen Yüksekdağ est maintenue en prison. Son procès est de nouveau ajourné et remis au 6 décembre. Cette troisième audience aura lieu à la même prison de Sincan, dans la même salle de 20 places.

Nous étions trois français présents ce 18 septembre à la prison de Sincan : une avocate du barreau de Paris, Jean-Christophe Sellin et moi-même, tous deux élus régionaux et responsables du Parti de Gauche. Partis la veille de Paris, au moment même où dans ce même aéroport de Roissy, le journaliste français Loup Bureau tout juste libéré atterrissait en provenance d’Ankara. La concordance des temps est fatalement frappante, et après le soulagement de cette libération, on ne peut esquiver la vive question des contreparties accordées par le Ministre des Affaires Etrangères Jean-Yves le Drian au gouvernement Turc lors de son déplacement à Ankara. Se pose entre autres la question du soutien français aux forces kurdes qui combattent notamment en Syrie contre les forces de Daech et construisent une alternative démocratique, laïque et féministe au Rojava, au grand dam de Monsieur Erdogan. Combiné à l’approche du référendum au Kurdistan irakien, et à l’invasion des forces armées turques en Irak, la situation dans cette région du monde est sous haute tension. Les déclarations de Madame Merkel sur la suspension des discussions pour l’intégration de la Turquie dans l’Union européenne, en contre-point de l’accord qui lie cette même Union européenne à la Turquie sur la question des migrants, fait des conflits dans la zone et des déplacements de réfugiés qui en découlent, une question évidemment hautement géopolitique.

Par ailleurs, comme le rappellent régulièrement Amnesty International, Reporters sans Frontières et d’autres, 160 journalistes sont toujours détenus en prison, des députés, des maires, des magistrats, des enseignants, des écrivains sont encore incarcérés et en attente de procès. Ces deux audiences de Figen Yuksekdag témoignent du fait que tout est mis en place pour dissuader des observateurs internationaux de se rendre en Turquie et d’assister aux procès qui y ont lieu.

DelegationSincan.jpgNous avons pu rencontrer à Ankara la députée en charge des affaires juridiques pour le HDP, Ayse Acar Basaran et le député en charge des affaires internationales, Hisyar Özsoy. Nous avons longuement discuté ensemble de la situation, et de la manière dont l’opinion internationale pouvait être mobilisée. Lorsque nous étions sur place, un député du HDP qui venait d’être libéré dix jours avant a de nouveau été arrêté. Chaque jour, un véritable harcèlement s’exerce de la part des autorités turques sur les militants et élu-e-s du HDP, troisième force politique du pays avec 6 millions d’électeurs, et principale opposition démocratique à Monsieur Erdogan. Face à cette situation de plus en plus inquiétante sur les droits humains et les libertés en Turquie, une campagne internationale pour la libération de Selahattin Demirtaş et Figen Yüksekdağ, les deux co-fondateurs du HDP, est en train de s’organiser. Tous deux ont été démocratiquement élus députés en juin 2015. Ils risquent aujourd’hui 142 et 83 ans de prison.

Un appel va être lancé avec le soutien de personnalités du monde entier, universitaires, artistes, et responsables politiques. Le comité pour les droits humains de l'Union interparlementaire, basée à Genève en lien avec l'ONU s'intéresse également de près au sort des 55 député-e-s du HDP dont l’immunité parlementaire a été levée – avec le vote favorable de toutes les autres organisations politiques turques, y compris d’opposition. Selahattin Demirtas et Figen Yuksekdag ont été nominés la semaine dernière, à l’initiative du groupe de la GUE-NGL2, au prix Sakharov pour la liberté d’opinion décerné par l’Union européenne.

Ce sont autant de points d’appui pour que l’émotion, l’indignation, provoquée par les arrestations en Turquie des journalistes français Mathias Depardon et Loup Bureau ne retombe pas. Pour que la vague de « trouble, inquiétude et indignation » des États-Unis, de l’Union européenne, de l’Allemagne et de la France3 qui s’était exprimée au moment de l’arrestation de Selahattin Demirtas et Figen Yüksekdag ne s’assoupisse pas. Ils sont encore nombreux, femmes et hommes, détenus arbitrairement en Turquie. Ne les oublions pas.

« Ferment les yeux, les vagues,
Déchiquetés sont les nuages,
dispersés comme du coton cardé
dans le ciel gris de l’Euphrate.
(...) Les nuages sont les plumes d’une colombe blanche,
privée d’ailes,
lorsqu’elle tente de s’envoler... »
La nuit des contes, Sherko Bekes, poète Kurde.

Liens :

1Récit de la première partie de ce procès : http://bit.ly/2sXxS2U et sur le blog Mediapart d’Ilias Panchard : https://blogs.mediapart.fr/ilias-panchard/blog/070717/recit-dun-proces-politique-en-turquie

2http://www.guengl.eu/news/article/category//unjustly-imprisoned-opposition-leaders-in-turkey-nominated-for-sakharov-pri

3https://www.google.fr/amp/s/amp.france24.com/fr/20161105-turquie-hdp-arrestation-dirigeants-parti-pro-kurde-turc-demirtas-reactions-internationales-

Voir aussi pour les anglophones :

Interview en anglais par un media turc : https://www.pscp.tv/Ozguruz_org/1vOxwOoabprxB

L’article de Steve Sweeney dans le Morning Star : https://t.co/DZcG0LfRWO

corinne morel darleux

Sun, 10 Sep 2017 09:40:00 +0200

Climat, anthropocène : l'effondrement qui vient ? Un été entre fiction et réalité

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Un été entre fiction et réalité, Chronique publiée sur Reporterre le 8 septembre 2017

Il y a des saisons comme ça, où se conjuguent curieusement une infinie douceur de vivre et une toile de fond au goût d’apocalypse…

J’ai passé mes vacances chez moi au pied du Vercors, parce que mon vrai luxe, mon doux plaisir est là : à refuser les déplacements motorisés, regarder pousser mon magnolia, effleurer les feuilles du citronnier, rire le cœur léger de voir les chats pourchasser le jet d’eau des tomates, les observer à hauteur d’herbe en prédateurs de lézards.

Lire, contempler, s’émerveiller. Expérimenter l’immobilité quand toute l’année on ne cesse de s’agiter, de sauter d’un train à l’autre et de dormir sous des toits étrangers. Se souvenir aussi qu’au-delà des activités cérébrales, on a un corps qui ne demande qu’à se déployer, s’affermir, se délier.

20170820_095421.jpgJ’ai enfin pris le temps de gravir mes montagnes, celles pour lesquelles je me bats à la Région le reste de l’année afin qu’elles continuent à vivre tout en conservant leur caractère naturel et sauvage. Et j’ai mis en pratique ce que je ne cesse de défendre en tribune : le temps de la marche, de l’effort, l’émerveillement qui vous prend à surprendre au détour d’une vire un aigle, une biche, une marmotte, à découvrir des tapis d’Edelweiss sur les hauts plateaux du Vercors… Le sentiment de plénitude, de recul et de perspective qui vous saisit du massif des Trois Becs, où la vue porte jusqu’aux Écrins dans les Alpes, vaut toutes les cures du monde. Il rince l’esprit, lave le regard, et le dénivelé franchi assure de passer une bonne nuit de sommeil, le corps étiré, repu et satisfait.

Entre Montélimar et Die, le long de cette petite route qui serpente à travers la campagne, je me demandais si je contemplerais jamais perspectives plus enchanteresses. Henry Miller, Jours Heureux à Die

Je crois de plus en plus qu’on ne défend bien que ce qu’on a appris à aimer, et j’ai ressenti profondément cet été encore l’importance de pratiquer la nature, d’éduquer à l’environnement, l’urgence d’emmener les gamins des villes à la campagne, en montagne ou à la mer, comme Noah, le jeune homme du désert découvrant l’océan dans le magnifique « Imaginer la pluie ». Noah est un enfant de l’ère post-effondrement, sa mère s’est réfugiée dans le désert et lui a appris à y survivre. Un abri, un puits, quelques lézards, et la dureté d’âme pour seuls outils. Se sentant mourir, elle confie à Noah les mots d’avant, lui explique ce qu’était les villes, la nourriture, les armes, la pluie. Un récit de poésie et d’humanité, en parfait accord de forme et de fond avec l’écriture courte et ciselée de Santiago Pajares. Les romans ont ceci de précieux sur les essais qu’ils ne parlent pas qu’à l’esprit mais aussi au cœur. Aux tripes parfois. Ils s’ancrent dans des trajectoires de vie, s’incarnent dans des personnages que l’on suit, prennent le temps de décrire des sentiments, et l’on s’y projette plus facilement.

lecturescorinne.jpgPar le jeu de rencontres autour de l’anthropocène, sur les recommandations de Pablo Servigne, de Christophe Bonneuil, de mon père et de la librairie Mosaiques à Die notamment que j’en remercie, j’ai lu cet été toute une série de romans « post-apocalyptiques » : Imaginer la pluie, La parabole du Semeur, Dans la forêt, La femme tombée du ciel… C’est une chose curieuse que de lire ces romans dont certains décrivent une société à feu et à sang, privée d’électricité, d’eau potable, de fraternité... de vivre par procuration l’effondrement d’une société, installée au calme sur ma terrasse, entourée de tant de beauté. C’est une chose curieuse que de lire l’anticipation de ce que l‘on redoute et combat toute l’année. Emballement climatique, pénurie des biens essentiels à la vie, accidents chimiques, rupture des liens sociaux, guerre pour l’accaparement des ressources, effondrement mais aussi redécouverte d’une autre humanité… Cela m’a plongée dans des abîmes de perplexité sur la course du monde, de réflexion sur mon propre discours, de recul sur ma contribution et ma part de responsabilité.

Ces derniers temps, j’ai l’impression tenace que la réalité rattrape la fiction. La société du divertissement du Meilleur des Mondes qui est en train de supplanter celle de 1984, Matrix, Mad Max, Roller Ball, l’intelligence artificielle de Blade Runner ou de Ghost in the Shell, l’indépassable Soleil Vert ou Les fils de l’homme, toutes ces références de dystopies cinématographiques dont je parle souvent dans mes interventions publiques pour mieux toucher les esprits, dessinent les contours d’un éventail de possibles. Des mondes d’après qui ne sont pas certains, mais possibles, et hélas de plus en plus probables. L’arrivée du jour du dépassement dès le 2 août, les dernières données de l’Organisation météorologique mondiale sur la concentration des particules dans l’atmosphère, sur la hausse de la température moyenne, l’élévation des océans, la disparition des glaciers et banquises, le Groenland en flammes, la fonte du permafrost, l’extinction des espèces qui s’accélèrent dangereusement, la multiplication des aléas, incendies, sécheresses, ouragans : les signaux sont de plus en plus inquiétants.

Tous en ce monde sur la crête d'un enfer à contempler les fleurs. Kobayashi Issa

Chez nous, concrètement le manque chronique d’enneigement est de plus en plus visible et commence à alimenter les discussions au café. Les anciens déclarent eux-mêmes ne plus rien comprendre et s’inquiètent de ce nouveau vent tourbillonnant qui n’a cessé de souffler cet été. La pyrale blanche, qui annihile les buis dans nos montagnes et augmente les risques d’incendies, forme de véritables nuées qui de nuit trompent le regard comme autant de flocons de neige en plein été. Jérôme, agriculteur du Diois, me parle des intrusions du gibier qui ne trouve plus de quoi se nourrir en forêt ; les chevreuils viennent déguster de jeunes plants jusque dans les champs ; certains chasseurs comme Christophe s’alarment de la multiplication des sangliers qui sont engrainés pour fournir leurs parties de chasse du week-end aux urbains lyonnais, et menacent le travail des agriculteurs du coin. Dans le milieu paysan, c’est un carnage cette année : la succession de l’épisode de gel puis de sécheresse et de stress hydrique a séché les récoltes de Clairette, mais aussi détruit la moitié de la production de plants de variétés anciennes de Jérôme. Jean-Marie lui a du arroser son blé, une hérésie, et ne sait pas comment il va faire pour travailler la terre pour la saison prochaine, tant elle est dure. Les serres de Julien sont infestées de pyrales. Les noix, les fruits vont se faire rares sur le marché.

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Bien sûr, les terres du Diois ne sont pas les plus faciles, la nature du sol, le trop chaud l’été, les gelées printanières qui empêchent de cultiver l’amande ou l’abricot, on le sait. Mais c’est de plus en plus dur. Si ça continue il n’y aura bientôt plus de maraîchers dans le Diois. Un paysan m’explique que des terres cultivées se transforment en champ à chevaux, plus rentable comme activité. Comment en est-on arrivé à une société dans laquelle le fait de nourrir et d’alimenter ne permet plus de vivre, même en ruralité ? Un monde dans lequel le budget consacré à l’alimentation chute tandis que celui consacré au loyer ou à la santé explose. Où les dates de vendange s’accélèrent partout, un monde où les châteaux bordelais investissent dans des vignes en Angleterre. C’est le monde à l’envers.

Bien sûr, tout ce que je viens d’évoquer ne puise pas aux mêmes causes, mais ça crée un paysage d’ensemble, une ambiance, un « climat » dont il faut se saisir d’urgence pour ne pas laisser son caractère anxiogène paralyser l’action, sombrer dans le découragement ou le « à quoi bon ». Peut-être réussirons nous à en extraire un terreau de lucidité propice à décoloniser les imaginaires, à dessiller les sceptiques sincères, à ouvrir les esprits à un autre discours mêlé de décroissance, d’écosocialisme et d’alternatives. J’ai lu quelque part cet été qu’il n’y avait plus lieu de parler de catastrophisme climatique, juste de catastrophe climatique. Je crois malheureusement que c’est vrai. Il s’agit dès lors de fournir des éléments les plus objectifs possibles d’appréhension de ce qui est en train de se passer, et des bifurcations qu’il est encore temps d’engager dans la période transitoire qui s’ouvre. A la fois pour que celle-ci ne soit pas d’une brutalité insupportable pour les plus démunis, les plus exposés, mais aussi pour maintenir la volonté d’action qui fait la dignité du présent, et commencer à dessiner la société d’après, dès maintenant.

Je redécouvrais à Tipasa qu’il fallait garder intactes en soi une fraîcheur, une source de joie, aimer le jour qui échappe à l’injustice, et retourner au combat avec cette lumière conquise. (…) Au milieu de l’hiver, j’apprenais enfin qu’il y avait en moi un été invincible. Albert Camus, L'Eté

Il est temps que la « collapsologie » sorte des cercles avertis, s’émancipe d’une vision survivaliste à mon sens réductrice, et commence à pénétrer le grand public et à influer les actes politiques : non pour effrayer, mais pour préparer. L’atténuation, le fait de réduire nos émissions de gaz à effet de serre, reste absolument cruciale. Une étude publiée cet été dans la revue Nature estime qu’il ne nous reste que trois ans pour avoir encore une chance de limiter le réchauffement climatique sous le seuil de 2°C. Il faut donc intensifier le combat. Mais nous devons aussi commencer à réfléchir plus sérieusement à l’adaptation : le changement est là, et la condition pour amortir le choc climatique est de réussir à conjuguer l’urgence climatique et la justice sociale. C’est la nature profonde du projet écosocialiste. Quand je vois le PS belge s’en revendiquer tout en déclarant qu’il faut abandonner la lutte des classes, mon sang ne fait qu’un tour. Et je désespère qu’ils comprennent un jour. Absurdité ! L'écosocialisme ne saurait se mener sans luttes ni conscience de classe. Et ne saurait en aucun cas servir de paravent idéologique aux politiques libérales que mènent ces partis comme nous l’avions déjà fait savoir à Monsieur Cambadelis en 2015.

Le changement climatique peut être considéré comme la traduction atmosphérique de la lutte des classes. Naomi Klein

amfisclimat.jpgLa relève est ailleurs, l’avenir est à regarder du côté des nouveaux mouvements climat, de Bizi, d’Alternatiba, du côté de la France Insoumise, d’Attac, et des passerelles entre toutes ces dynamiques : car là se mêlent le souci social et environnemental, là on a compris que c’est du côté de l’oligarchie que se jouait la lutte contre l’exploitation et la prédation, là on a compris que nous sommes les 99 % qui peuvent encore tout changer.

Bonus : la vidéo de notre débat sur les nouvelles stratégies des mouvements climat aux journées d'été de la France Insoumise à Marseille avec Pauline Boyer (ANV-Cop21), Gabriel Mazzolini (Amis de la Terre), et la réalisatrice Sandra Blondel (Irrintzina, le cri de la génération climat) : https://www.youtube.com/watch?v=qlA4xyNEWK4&feature=youtu.be

corinne morel darleux

Sat, 09 Sep 2017 10:45:00 +0200

Je voudrais dire avant tout que la vie vaut la peine d’être vécue. Hommage à Walter

WalteretGilles.jpgWalter Bassan est décédé. Je l'ai appris ce matin par Gilles Perret et son très beau texte que je reproduis ici avec son accord. Sur le site de Citoyens Résistants d'Hier et d'Aujourd'hui, les compagnons du Plateau des Glières avec lesquels j'ai eu tant de plaisir depuis 2013 et cette année encore (moment de frissons capté en fin de billet) à partager ces moments de fraternité, de résistance, d'émotion, on peut lire des mots de Walter. La première phrase : Je voudrais dire avant tout que la vie vaut la peine d’être vécue... Comme un legs du résistant de toujours pour chacun de nos instants d'essoufflement, ces moments où on étouffe sous les coups, face aux dérives du monde, avec l'envie de se réfugier dans les sommets. La leçon de Walter, des Jours Heureux, un héritage précieux, fait de radicalité et d'aménité. A ne jamais oublier.

Hommage à Walter, par Gilles Perret

'Walter nous a donc quittés.

La journaliste de France Bleu qui m'a interviewé au sujet de son décès avant-hier me posait sa première question « Alors, après pas mal de victoires, Walter a perdu cette dernière bataille ? » Ce à quoi je lui répondais qu'il avait sans doute perdu cette bataille mais qu'il a espéré jusqu'au bout que ses idées et ses valeurs allaient gagner la guerre !

L'avant-veille de sa mort, je le regardais sur son lit. Il respirait difficilement, déjà dans le coltare. La lumière tombait doucement sur les montagnes environnantes lorsque je me suis mis à l'imaginer dans sa jeunesse. Les années 40, ce jeune homme révolté contre ce pétainisme étouffant, cet ordre moral moisi, cette extrême droite recroquevillée sur le triptyque « travail, famille, patrie ». Je le revoyais dans le petit jardin de la rue du travail se réunir avec ses copains, discuter à table avec sa famille puis s'engager dans la jeunesse communiste et la résistance. Puis je l'imaginais le matin de son arrestation. La peur, l'incompréhension. Se faire arrêter par ces français dont certains n'étaient autre que des voisins. Je l'imaginais sous les sévisses et les humiliations des miliciens français et de la section de la police anti-communiste annécienne.

Toujours sur son lit d'hôpital, un éclair de lucidité dans son sommeil nous permit alors d'échanger quelques mots. Ce genre de moments d'une vie qu'on n'oublie jamais. Un léger rire, le même que celui que nous avons entendu si souvent « C'est gentil, ça va, aller ça va », et moi de lui répondre bêtement « ça va aller, on va continuer, promis ! ».

Je l'imaginais à Dachau, tout jeune homme, en face des SS et des kapos. Ces êtres qu'on a peine à imaginer dans la vraie vie. Je l'imaginais souffrir dans sa chaire mais se renforçant jour après jour dans ses convictions. Sauvé par cet idéal communiste auquel il ne fera jamais défaut. Puis ce jour de mai 45, où il arrive dans un Annecy libéré depuis plus de 9 mois. Ses parents sur le quai de la gare et son incapacité à raconter l'horreur vécue. Son incapacité à révéler aux familles de ses copains restés là-bas quel avait été leur sort.

Il s'était rendormi. Le souffle court. Cette fois, par la fenêtre de sa chambre, il n'y avait plus que le sommet du Pic du Marcelly qui bénéficiait des derniers rayons du soleil entre quelques nuages.

Je le voyais maintenant jeune militant CGT et PC après la libération. Fier et se sentant fort dans cet état social en pleine construction. Un avenir radieux en perspective, une sécu qui se met en place, des retraites, des conventions collectives…. Puis les grèves et les luttes à nouveaux, ces kilomètres de marche dans les manifestations pour arracher des conquis sociaux dont nous bénéficions tous aujourd'hui. Puis son travail à la Sécu, rendant des services allant bien au-delà de ses prérogatives.

Cette fois, il faisait quasiment nuit dans cette chambre mais je n'avais pas envie d'allumer la lumière. Il ouvre les yeux. Un sourire, encore. Puis ses yeux se ferment à nouveau.

Maintenant, je ne l'imaginais plus mais je me souvenais de lui. Quand j'étais petit, mon père m'avait expliqué qu'il avait été déporté. Pas facile à comprendre. J'étais bien loin de me douter que 30 ans plus tard nous allions sillonner ensemble le département puis la France entière, passant de salle de cinéma en salle de cinéma pour accompagner notre film « Walter, retour en Résistance ». Toutes ces rencontres. Tous ces yeux qui s'illuminaient lorsqu'il témoignait. Lui, toujours debout à plus de 80 ans, persuadé que des jours meilleurs viendront. Il était alors pour ces gens comme un phare qui brille au milieu d'un océan d'abdication irrigué par une société ne cessant de nous répéter que nous n'aurions pas le choix. Nous rentrions fort tard de ces tournées mais souvent la lumière de l'appartement était encore allumée. Bernadette était en souci…

Bien sûr, ce film nous avait rapproché. Il faut dire qu'à sa sortie, les coups venaient de tous côtés. Nous avions mis le doigt sur quelque chose auquel il ne fallait pas toucher. Le pré carré de quelques notables, trop souvent invités aux bonnes tables. Je m'attendais à ce qu'on m'attaque moi, ça aurait été normal. Mais c'est fou ce que les notables peuvent être en dessous de tout lorsqu'on égratigne leur suffisance. Des députés le traitant de triste sire, de dindon de la farce, un responsable d'association de résistance, dans la blessure de son amour propre, allant même jusqu'à mettre en doute sa participation à la Résistance lors d'une émission télévisée...Walter en aurait eu des leçons d'abnégation à leur donner à tous ces gens qui ont si bien su exister sur le dos de la Résistance pour se mettre en valeur eux, bien avant l'idéal de société qu'elle visait à construire. Pendant que Walter transposait sa résistance dans la réalité d'aujourd'hui, eux s'obstinaient à l'ancrer dans le passé à grands coups de médailles et de fanfare du 27ème BCA. J'étais peiné de l'avoir embarqué dans ce flot d'insultes, je lui en ai parlé, il m'a regardé droit dans les yeux, comme surpris que je puisse douter du bien fondé de notre action. « Pas de problème, ça va aller, on continue ensemble, j'ai été un combattant dès l'âge de 15 ans, je le serai jusqu'au bout ! »

Allez, ça va, ça va aller. Toujours.

Ce soir là, il n'était déjà plus vraiment conscient lorsque je l'ai quitté. Après lui avoir fait une dernière promesse comme quoi mes amis de Citoyens Résistants d'Hier et d'Aujourd'hui et moi, nous ferons tout ce que nous pourrons pour continuer son travail. Je monte dans la voiture, quelques larmes puis le réflexe d'allumer la radio comme pour dire « ça va, ça va aller... »

Quelques journalistes et éditorialistes s'évertuaient à disserter sur les bienfaits de la loi travail sans contre point. Et voilà que le moulin à parole déversait son flux de bien pensance à grand coups de flexibilité, de compétitivité, de modèle allemand, de rajeunissement de la classe politique, de lourdeur du code du travail, de charges sociales, de modernité… Je pensais à Walter sur son lit. Qu'en aurait-il pensé ? N'était ce pas plus moderne d'offrir la santé et des retraites pour tous plutôt que de précariser une majorité de la population au profit d'une minorité de gagneurs de la mondialisation ? Je pensais surtout à tous ces députés modernes qui dans leur arrogance de cadres supérieurs mais surtout dans leur inculture historique et politique venaient de rayer d'un vote, d'un appui sur un bouton, une bonne partie de ce que Walter et ses amis avaient su construire dans la douleur et dans la lutte.

Aux larmes succédait la colère.

A ce moment-là, j'aurais voulu avoir tous ces députés sous la main, les attraper un à un, leur botter le cul ou plutôt les assoir dans une salle et qu'ils écoutent, seulement une fois, qu'ils écoutent et qu'ils entendent le témoignage de Walter. Qu'ils comprennent ce que signifie l'engagement pour les autres, l'engagement pour l'intérêt général, l'engagement pour les plus faibles, qu'ils entendent d'où vient leur situation confortable, et à qui ils doivent la société qui leur a permis de devenir les gagnants d'aujourd'hui.

Comme tout le monde, Walter perdait la dernière bataille de la vie dans la nuit de dimanche à lundi.

Les témoignages de sympathie affluent de tous côtés, de tous ceux qui l'ont croisé un jour. La presse lui a rendu un hommage bien mérité. Dans le Dauphiné, jouxtant un bel article sur Walter, le président du Conseil Départemental de Haute-Savoie faisait part de sa « grande émotion ». Celui la même qui nous menaçait de représailles suite à la sortie de notre film… sans l'avoir vu, bien sûr. C'est comme ça. Cela aura le mérite de faire en sorte que nous gardions un motif d'indignation. L'indignation n'est elle pas le motif de base de la Résistance comme nous l'avait démontré Stéphane Hessel au Plateau des Glières lors du rassemblement « Paroles de Résistance »? Ce rassemblement dont Walter était si fier et qui continuera pour lui, pour nous.

Dans son positivisme constant, il aimait à dire que pour les mauvaises graines comme lui ça allait toujours. Gageons que cette graine semée dans les têtes de ces milliers, ces dizaines de milliers de collégiens et de lycéens qui l'ont écouté germera un jour. Que les notions qu'il a tenté de leur inculquer sans forcer trouveront leur résonance dans le monde d'aujourd'hui. C'est le plus beau cadeau qui lui sera fait. Ainsi adviendront Les Jours Heureux pour qui il aura tant donné !

Allez bello ciao'

Vidéo du Plateau des Glières, 21 mai 2017.

corinne morel darleux

Tue, 05 Sep 2017 09:11:00 +0200

De nouveau en mission d'observation en Turquie le 18 septembre

IMG_0741.JPGLe 4 juillet dernier, j'étais à Ankara en délégation internationale pour assister au procès politique de FigenYuksekdag, dépuée et co-fondatrice du HDP. Nous avions été interdits d'accès de la salle d'audience puis expulsés du tribunal sur intervention de la Présidence de la République turque, au mépris des conventions internationales. J'en avais fait le récit ici : "La mission en Turquie ne s'est pas déroulée comme prévu".
Plus tard dans la soirée, le procès avait été ajourné et nous avions pris l'engagement auprès de nos hôtes de revenir. Engagement tenu, nous y serons donc pour la deuxième partie du procès le 18 septembre à Ankara.
 

Communiqué du PG : Nous serons de nouveau observateurs au procès du HDP le 18 septembre en Turquie

Figen Yüksekdag, co-présidente du HDP (Parti Démocratique des Peuples) a été arrêtée le 4 novembre 2016, en même temps que l’autre co-président Selahattin Demirtas et 8 députés du HDP.

Son procès s’est ouvert le 4 juillet. La délégation internationale d’observateurs internationaux dont nous faisions partie avaient alors été interdite d'accès puis expulsée du tribunal. Dans la soirée le procès avait été ajournée et reporté au 18 septembre. Nous avions pu constater que le tribunal était militarisé jusque dans la salle d’audience et que la présidence de la République était intervenue pendant le procès pour faire expulser les observateurs internationaux, au mépris des conventions internationales et des textes de l’OSCE, pourtant ratifiés par la Turquie.

Figen Yüksekdag risque toujours 83 ans de prison à partir de chefs d’accusation délirants : il lui est notamment reproché d’avoir qualifié de « résistance » les manifestations qui ont eu lieu dans les villes kurdes placées sous couvre-feu, d'avoir réclamé un corridor humanitaire, ou encore d’avoir qualifié de « massacre » la mort de centaines de civils durant les opérations menées par les forces de sécurité turques.

Tout en réprimant le HDP comme alternative démocratique, écologiste, laïque et féministe, Monsieur Erdogan et le gouvernement AKP visent aussi singulièrement Mme Figen Yüksekdag en tant que femme, socialiste turque, non kurde. Ils montrent ainsi que c’est bien la pluralité du HDP dans la société turque qui est ciblée par ce procès politique.

La deuxième audience du procès se tiendra le 18 septembre 2017, dans le complexe de la prison de Sincan, à Ankara. Comme le 4 juillet, le Parti de Gauche y sera représenté par Corinne Morel Darleux et Jean Christophe Sellin, conseillers régionaux, qui s'y rendront comme observateurs internationaux.

corinne morel darleux

Mon, 04 Sep 2017 10:05:00 +0200

Ça s’est passé dans les Alpes, c’était le 23 août. Et c’est le climat. (Tribune collective)

photoafp.jpgDans les Alpes, l’« effondrement » devient terriblement concret.

Voici la tribune collective que j'ai proposée à divers acteurs, praticiens, élus, chercheurs de la montagne et du climat, suite à l'écroulement qui s'est produit dans les Alpes suisses le 23 aout dernier, symptome très concret du dérèglement climatique et de l'effondrement qui vient. Un appel à l'action, une réponse aux climato-sceptiques qui ont déferlé sur les réseaux sociaux après la diffusion de cette vidéo, et un rappel que la fonte des glaces ne concerne pas que les ours blancs.

Publiée sur Reporterre le 1er septembre

L’éboulement mortel qui a ravagé un village des Alpes suisses le 23 août a été provoqué par le réchauffement climatique, selon les scientifiques. Les signataires de cette tribune entendent tirer à nouveau l’alarme, ce drame venant « confirmer l’urgence du combat pour le climat et de [leur] plaidoyer pour préserver la montagne ».

Comme beaucoup de régions du monde, la Suisse a connu des records de température ces dernières années : la température moyenne y a augmenté de 2 °C depuis le début des mesures en 1864 ; en juillet 2015, il a fait 39,7 °C à Genève, ou encore 37,8 °C à Sion. La multiplication de ces épisodes caniculaires a des répercussions dramatiques. Ainsi, le 23 août dernier, au Piz Cengalo, un éboulement mortel a ravagé le village de Bondo dans les Alpes, entre la Suisse et l’Italie.

Le lien entre la hausse des températures et cet éboulement est établi, selon le géomorphologue Ludovic Ravanel, chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et au laboratoire Edytem de Chambéry : pour lui, ce glissement de terrain est « lié aux températures caniculaires des étés successifs qui ont dégradé le permafrost, le sol gelé en permanence qui cimente les montagnes. (…) Pour atteindre une telle profondeur de détachement, un épisode pluvieux ne peut suffire ».

Dans une vidéo diffusée par Radio Télévision Suisse, le géologue Jean-Daniel Rouiller confirme que la fonte du permafrost rend la montagne plus vulnérable aux précipitations qui, dès lors, produisent des laves torrentielles, et prédit que « si ça continue comme ça, de nombreux sommets risquent de partir en miettes et de connaître le même processus ».

Analyses partagées par l’OEFV (Office fédéral de l’environnement), sur le site duquel on peut lire, à l’occasion d’une conférence de presse tenue après la catastrophe, que « les effets du réchauffement climatique sont déjà perceptibles en Suisse : fonte des glaciers, recrudescence des périodes de sécheresse et de canicule, déstabilisation du permafrost ». Expert en glissements de terrain au sein de l’OFEV, Hugo Raetzo se montre alarmé et confirme : « La fracturation des roches n’est pas directement liée au climat, mais le réchauffement important que connaît la Suisse a une influence sur la stabilité du permafrost et donc sur la fonte du glacier. On peut dire que le réchauffement climatique a précipité l’écroulement de Bondo. »

Hélas ! La catastrophe est là

Dans les Alpes, en France, nous, acteurs, élus, praticiens, chercheurs, de la montagne et du climat souhaitons tirer une fois de plus la sonnette d’alarme à l’occasion de ce drame : 4 millions de m³ de montagne qui s’effondrent, c’est l’équivalent [au bas mot] de mille maisons individuelles, d’un tremblement de terre de magnitude 3. Une énorme coulée de pierre, de boue et de bois qui a dévalé la montagne et ravagé une partie du village de Bondo, sur la frontière italienne. Les habitants, prévenus par le système d’alarme, ont pu évacuer, mais pas huit randonneurs en montagne dont on est sans nouvelles.

Il s’agit d’un phénomène très inquiétant, qui vient hélas confirmer l’urgence du combat pour le climat et de notre plaidoyer pour préserver la montagne, pour cesser de ne l’envisager que comme un entrelacs de pistes à équiper de canons à neige, sans considérations climatiques ni environnementales, dans un contresens même économique, et avec une cécité de la part des décideurs politiques qui s’apparente de plus en plus à un déni de la réalité et à une incapacité à anticiper.

Il n’y a plus lieu de parler de « catastrophisme », hélas ! La catastrophe est là. L’« effondrement » devient terriblement concret dans les Alpes, il tue, et il est directement lié au dérèglement climatique, aux épisodes caniculaires et, in fine, à la fonte du permafrost, le « ciment » de nos montagnes.

Voilà. C’est ce qu’on appelle l’« emballement ». On y est. Et ça ne concerne pas que les ours blancs.

Signataires :

. Corinne Morel Darleux, conseillère régionale RCES en Auvergne-Rhône-Alpes, coordinatrice de l’écosocialisme au Parti de gauche – FI ;

. Pablo Servigne, chercheur, conférencier et auteur de Comment tout peut s’effondrer (Seuil) ;

. Frédi Meignan, président de Mountain Wilderness France et gardien du refuge du Promontoire ;

. Txetx Etcheverry, membre de Bizi ! ;

. Pierre Mériaux, conseiller municipal de Grenoble délégué à la montagne ;

. Lauranne Jacob, juriste-géographe, auteure d’une thèse sur la gouvernance transfrontalière dans les Alpes (Universités de Grenoble-Alpes et de Genève) ;

. Nicolas Haeringer, chargé de campagne pour 350.org ;

. Antoine Back, conseiller municipal délégué de Grenoble ;

. Vincent Neirinck, codirecteur de Mountain Wilderness France ;

. Christophe Bonneuil, chercheur en histoire des sciences et des techniques au CNRS.

corinne morel darleux

Fri, 28 Jul 2017 12:17:00 +0200

L'écosocialisme irrigué par le Danube... Récit de Budapest

PanoramaBuda.jpg

Le Danube m’attira avec une force irrésistible... écrivait Panaït Istrati. Et de fait, comme il y a quatre ans, j'ai passé chaque instant de liberté à Budapest littéralement collée au fleuve. Je suis partie en Hongrie à l'invitation de la fondation Rosa-Luxemburg-Stiftung et de la Gauche européenne. Avant de m'enfermer pour deux jours je me suis autorisé le premier soir de mon arrivée une promenade nocturne dans les rues désertes d'un ancien quartier industriel, ambiance post-apocalypse. Un sentiment imposant à la fois de liberté et d'écrasement.

ParlementBuda.jpgIl y a quatre ans, j'étais déjà venue présenter notre Manifeste pour l'écosocialisme à l'université d'été des Verts d'Europe centrale et de l'Est. Depuis les choses ne se sont pas vraiment améliorées en Hongrie, et naturellement la question de l'extrême droite et de la xénophobie a été omniprésente dans nos débats. Or l'internationalisme, l'implication populaire, la justice sociale et climatique en sont les meilleurs antidotes, universels. Et c'est ce que j'ai défendu lors de ces journées d'été avec l'ecosocialisme.

Auparavant, nous avons reçu - avec ma camarade du Parti de Gauche Laurence Pache également présente, le salut de Jeremy Corbyn via son émissaire, très intéressé d'en savoir plus sur la dynamique de la France Insoumise et qui nous a longuement questionné sur la situation politique en France. De manière générale, tous les participants européens présents à Budapest se sont révélés étonnamment attentifs à ce qui se passe en France, et très durs avec Emmanuel Macron. Le député Pabel Muñoz Asambleísta d'Equateur a quant à lui rappelé - et ça fait du bien - le recul de la pauvreté réalisé sous les gouvernements bolivariens en Amérique du Sud sans oublier de souligner le problème de l'extractivisme (et ça fait du bien aussi). En insistant sur l'écosocialisme et le buen vivir, il m'a offert un très joli tremplin pour mon intervention. La Ministre du travail et de la solidarité sociale en Grèce était également présente, à la fois mal à l'aise et déterminée. Comme elle parlait elle-même d'établir un rapport de forces plus agressif sur l'Union européenne, j'en ai profité pour interpeller une nouvelle fois tout le monde sur notre Sommet du Plan B dont le prochain se tiendra à Lisbonne du 20 au 22 octobre.

EcosocBuda1.jpgEt puis je suis intervenue sur l'écosocialisme donc, et la nécessité, comme je l'ai formulée, d'"allier le rouge, le vert, et le bleu de travail", après le "compromis inédit entre bleus de travail et souci de la planète" de Jade Lindgaard dans son papier en 2012 sur la planification écologique et le très joli "le changement climatique peut être considéré comme la traduction atmosphérique de la lutte des classes" de Naomi Klein.

Tout comme je l'avais fait quelques jours plus tôt auprès des coordinateurs de Bizi en formation au pays basque, j'ai commencé par insister sur le caractère insoutenable du système capitaliste d'organisation de la production qui exerce une pression multiple : à la fois sur les matières premières, sur l'énergie - et notamment les énergies fossiles qui ne sont pas inépuisables comme on le sait, mais aussi sur la force de travail en cherchant inlassablement à réduire ses coûts afin d'augmenter la rentabilité de l'euro de capital investi - ce qui reste la définition même du capitalisme. Et non content d'exercer cette pression à la fois sur les travailleurs et sur les écosystèmes, le capitalisme exerce une ultime pression sur les esprits, à grands coups de marketing et de publicité, afin d'écouler et de vendre toute cette production. Voilà le cycle vicieux : travailler plus pour produire plus pour consommer plus... mais à quel prix ! C'est ce que l'économiste grec Yannis Eusthatopoulos appelle le modèle de "croissance économique par dégradation".

IMG_1118.JPGÀ partir de cette analyse et au vu du dérèglement climatique, mais aussi de la crise sociale, de la délocalisation, du chômage et de la précarité, j'ai insisté sur le fait que les gauches européennes ne pouvaient pas se contenter de continuer à résister : nous avons besoin de mettre sur la table un autre projet, celui d'une société post-capitaliste : l'écosocialisme. J'ai rapidement présenté le manifeste et les 18 thèses, en insistant particulièrement sur le fait que pour rendre ce projet majoritaire nous avions besoin, en plus de son caractère d'urgence, de le rendre également possible et désirable. Pour ça nous avons deux outils à notre disposition : pour combattre le fameux Tina de Margareth Thatcher et de Ronald Reagan, nous disposons de tout le travail que nous avons effectué sur le financement. Il faut rappeler encore et encore que l'argent existe, qu'il est simplement très mal réparti - ou devrais-je dire accaparé - et qu'avec une autre fiscalité notamment, nous aurions les moyens de mener cette politique écosocialiste. Dire également l'importance d'allier non seulement le rouge et le vert mais aussi le bleu de travail, et d'accélérer cette convergence entre les associations de défense de l'environnement, les syndicats et les mouvements climat, tout en s'adressant à un public plus large.

Or pour cela il ne faut pas se voiler la face : la situation étant ce qu'elle est, et que ça nous plaise ou non, nous ne convaincrons personne en parlant de long terme, d'intérêt général ou d'avenir de la planète. Le souci des gens aujourd'hui c'est de savoir comment ils vont faire à la fin du mois pour payer leur loyer, la facture d'électricité ou la cantine des mômes. Nous devons donc commencer par les sécuriser et leur répondre sur leur place dans tout ça, sur les aspects sociaux, sur un minimum de sécurité matérielle et sur la question de l'emploi. Or il se trouve que les initiatives "un million d'emplois pour le climat" nées en Angleterre se multiplient désormais un peu partout en Europe. En France, un rapport vient de sortir issu d'une plateforme d'ONG, d'associations et de syndicats qui en s'appuyant sur des sources sérieuses font la démonstration qu'un million d'emplois pourraient être créés si on s'engageait résolument dans cette transition écosocialiste.

EcosocBuda2.jpgDans le débat qui a suivi j'ai eu l'occasion également de préciser notre rapport à l'Union européenne et les cas dans lesquels nous n'hésiterons pas à y désobéir, notamment dans la mise en place de critères sociaux et environnementaux à l'importation de marchandises. A une question sur quelle serait notre premiere mesure si nous étions au pouvoir, j'ai répondu gratuité des premières tranches d'eau et d'énergie, financée par la sur-facturation des usages excessifs : une mesure écosocialiste par excellence de dignité humaine, de justice sociale et de lutte contre le gaspillage. 

Nous avons beaucoup débattu et je dois dire que je suis ravie d'avoir vu beaucoup de jeunes dans le public prendre des notes, poser des questions, demander des références, et au final désireux de se procurer le manifeste dans leur langue maternelle afin de pouvoir le diffuser dans leur pays. Et un peu fière aussi j'avoue d'avoir vu le député d'Équateur assister à l'ensemble de ma présentation... Nous avons enchainé avec de choue

ttes retrouvailles en déjeunant dans une échoppe de marché populaire avec Vincent Liegey qui construit quelque chose de très intéressant ici, dans une dynamique de faire et d'autonomie qui tient tout à la fois de la résistance, de la non coopération avec le système, et de l'alternative.

IMG_1249.JPEGEt puis, parce que la politique ne doit pas être coupée de la vie et de ses beautés, le séjour s'est prolongé en mode plus personnel avec une belle échappée buissonnière du côté des collines de Buda, des verres de rosé le regard rivé au Parlement avec une pensée pour nos députés en train de batailler, une virée en ville dans le quartier juif et surtout la visite ô combien réconfortante et enchanteresse pour les sens des Thermes de Budapest...

L'écosocialisme poursuit son chemin donc, parsemé de graines qui fleurissent, parfois d'épines aussi. Une traduction du Manifeste - la quatorzième - est en cours en Perse, en lien avec une maison d'édition en Iran, des ateliers débats sont prévus aux journées d'été de la France Insoumise à Marseille fin aout, et le Manifeste voyagera peut-être même jusqu'au Caire cet hiver. Le réseau s'étend, essaime, conquit des coeurs et des esprits, et c'est tout ce qu'il fallait pour savourer l'esprit serein enfin quelques jours de repos d'été. 

Le Manifeste et ses traductions sont disponibles en téléchargement gratuit sur ce blog ou sur celui de Jean-Luc Melenchon.

corinne morel darleux

Thu, 27 Jul 2017 13:17:00 +0200

Éthidimuron, une aventure aqueuse

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Chronique du Diois, publiée sur Reporterre le 18 juillet : "De l'art d'être transparent en cachant tout"

L’eau du robinet de notre chroniqueuse est de bonne qualité. Nonobstant la présence d’un mystérieux éthidimuron. Quid ? Elle a cherché à savoir de quoi il s’agissait, plongeant dans les méandres de la réglementation sur les produits chimiques. Résultat ? Mystère et boule de gomme.

Il y a quelques jours, j'ai trouvé dans ma boite aux lettres un dépliant de l'agence régionale de santé (ARS), qui doit régulièrement effectuer un bilan de la qualité de l'eau et en informer la population. Plutot bien fichu, des conclusions claires et des visuels pour six critères : batériologique, dureté, nitrates, fluor, pesticides et autres. Je jette un œil et constate que tout va bien, à l'exception d'un point : « La valeur maximale a été observée pour le paramètre : Ethidimuron ».

Fatalement, je n'ai aucune idée de ce que c'est, donc je tape le terme dans mon moteur de recherche. Le début d'une petite épopée assez ubuesque.

SNCFherbicides.jpgJe trouve assez vite qu'il s'agit d'un herbicide qui fait partie des polluants de l'environnement, et qu'il a notament été utilisé jusqu'en 2000 par la SNCF pour désherber les voies de chemin de fer. Je m'égare un peu dans un passionnant diaporama sur la réduction de l'utilisation des herbicides à la SNCF, puis reviens à mes recherches.

Mais sortie de là, peu d'informations : des liens vers le Lindane où je ne retrouve nulle trace d'Ethidimuron, des liens vers des bases de données sécurisées auxquelles je n'ai pas accès. Rien par mot clé sur Legifrance, rien sur la France agricole, rien sur Actu environnement, rien sur le site de l'Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail).

ADFU12lettres.jpgJusqu'à ce que je lui découvre un autre petit nom – désuet, impropre mais davantage utilisé : le sulfodiazole. Hormis une entrée scrabblesque vers les mots en 12 lettres avec ADFU (3e résultat Google), il semblerait que le sulfodiazole ait été retiré du marché en France en 2002.

... Mais on le retrouve en 2002 dans la liste des substances actives qui ne sont pas inscrites en tant que substances actives à l'annexe I de la directive 91/414/CEE du Conseil du 15 juillet 1991 concernant la mise sur le marché des produits phytopharmaceutiques (1), modifiée en dernier lieu par la directive 2002/81/CE de la Commission (2), et notamment son article 8, paragraphe 2 selon le Règlement (CE) no 2076/2002 de la Commission du 20 novembre 2002 prolongeant la période visée à l'article 8, paragraphe 2, de la directive 91/414/CEE du Conseil et concernant la non-inclusion de certaines substances actives à l'annexe I de cette directive, ainsi que le retrait des autorisations relatives à des produits phytopharmaceutiques contenant ces substances (Texte présentant de l'intérêt pour l'EEE) (Version consolidée: 15/07/2014).

Annexe1.jpgVous n'avez rien compris ? Moi non plus.

Sérieusement j'ai relu dix fois le rapport en ligne sur le site de la Commission européenne, sans réussir à comprendre au final sur quelle liste ce fichu sulfodiazole émarge, s'il est interdit ou non, et depuis quand. Etonnant, non ? Il y a des moments où on se dit que franchement l'information aux citoyens n'aide pas à exercer son propre jugement. Google a beau systématiquement me proposer de traduire les pages ouvertes, ça ne sert systématiquement à rien. Le problème c'est qu'il y a le français, ma langue maternelle, et puis il il y a le français des institutions européennes, et je me dis que la francophonie a intégré un nouveau dialecte. Le problème c'est que très peu de personnes sont en capacité de le pratiquer.

Alors bien sûr j'aurais pu approfondir mes recherches, par exemple à partir de la nomenclature UICPA (Union internationale de chimie pure et appliquée) qui pour l'Ethidimuron parle d'éthylsulfonyl, de thiadiazole et de diméthylurée. Mais comment dire. En réalité, ce qui m'importe dans cette aventure aqueuse, ce n'est pas tant l'Ethidimuron finalement que l'accès à l'information. L'objectif de transparence de l'ARS est louable, le dépliant est simple et pas mal fait, mais pourquoi Diable ne pas indiquer un nom de substance qui permette à tout le monde de savoir de quoi on parle ? Au moins indiquer entre parenthèses : (herbicide, interdit en France depuis 2003).

Car au final, l'Ethidimuron a été retiré de la commercialisation, et son utilisation interdite en 2003. Cela fait donc près de 14 ans que ce produit n'est plus utilisé. Donc soit il est très persistent, soit l'interdiction n'est pas respectée. Soit j'ai raté un onglet.

EthidimuronInterdit.jpg

corinne morel darleux

Wed, 12 Jul 2017 11:43:00 +0200

Mais que se passe-t-il encore avec Laurent Wauquiez ?

Wauquiez.jpgAlors que le FN ne cesse de courir après Monsieur Wauquiez en qui il reconnaît un pair grâce à ses multiples prises de position, de la « clause Molière » au refus d'accueil des réfugiés, en passant par la « main tendue » de Marion Maréchal le Pen, il semblerait que Monsieur Wauquiez court lui surtout après les présidences (comme nous l'avons expliqué ici à Lyonmag).

Ainsi, après avoir conquis la présidence de la Région Auvergne Rhône Alpes où l'ambiance vire sérieusement de plus en plus au chaos comme le raconte dans un dossier très fouillé le journal Acteurs de l'économie, Monsieur Wauquiez vise la présidence de Les Républicains qui doit tenir son congrès en Décembre prochain. Et ses collègues lui font place nette : après François Baroin et Xavier Bertrand, c'est au tour de Valérie Pécresse de jeter l'éponge pour ne pas, dit-elle, participer à une « guerre des chefs ». Rassurez-vous Madame Pécresse : avec votre désistement, la guerre n'aura pas lieu. Il n'y a plus que Monsieur Wauquiez dans le jeu !

Et d'ailleurs, au cas où tout ça tournerait trop vinaigre, Monsieur Wauquiez s'est offert en supplément un joli filet de sécurité : il est resté suppléant de « sa » députée, Isabelle Valentin, qui - ça tombe vraiment bien - est aussi élue régionale. Donc il lui suffirait de la nommer à l'exécutif de la Région – et ça tombe bien, des places sont en train de se libérer - pour que le tour soit joué, qu'elle doive démissionner de son poste de Député, non cumulable, et qu'il puisse quitter cette damnée présidence pour redevenir Député. La vie est belle, non ?

Et pour qu'elle soit encore plus douce, Monsieur Wauquiez s'est assuré un peu de temps libéré afin de pouvoir faire campagne, au cas où un autre prétendant au patronnat de LR se déclarerait. Il a prévu son calendrier en fonction : nous n'aurons pas une seule session à la Région de fin septembre à mi décembre. Voilà qui devrait lui laisser le temps de convaincre dans les rangs...

confpresseRCES1.jpg

Pendant ce temps, on bataille aussi de notre côté : notre groupe en est à 85 amendements, 122 interventions, et 8 recours déposés. Las, nous ne sommes pas suffisamment écoutés et les agents de la Région sombrent en plein désarroi, on réalise de fausses économies qui font joli sur le papier mais correspondent en réalité à des dépenses budgétées et non réalisées, le report modal et la pollution dans les vallées alpines se font rouler dans la farine, on passe deux heures en session sur des histoires de châtaignes, la centrale du Bugey n'en finit plus de connaître des incidents sans que la collectivité réagisse le moins du monde sur la sécurité de 8 millions d'habitants (Voir ici la vidéo de mon intervention et notre voeu demandant la fermeture du Bugey)... Mais pardon, tout de même une bonne nouvelle : l'A45 va connaître une "pause". Naturellement, cet entrefilet d'espoir de retour à la raison (pour toutes ces raisons dont je vous parlais ici) ne vient pas de la Région mais d'un Ministère jupitérien, une fois n'est pas coutume. 

Et allez, cerise sur le gâteau - ou plutôt devrais-je dire cherry on the cake, tant soudain les anglicismes sont de mise et la "clause Molière" prestement oubliée : parce que l'égalité d'accès aux droits c'est so has-been, chômeurs, bienvenue sur Facebook ! Et surtout, likez vite l'ancien dir'cab de Nicolas Sarkozy et Laurent Wauquiez, tout ça c'est grâce à eux. Thanks guys !

ap29juin.JPGEt pour celles et ceux qui préfèrent écouter directement dans leurs oreilles de si jolies histoires, je vous raconte tout ça dans mon nouveau compte rendu de mandat radiophonique, un tour d'horizon en 50 minutes à écouter sur RDWA, la radio Diois : 

- La conférence de presse du 28 juin proposée par les élus du groupe "Rassemblement Citoyen Solidaire Écologiste" 
- La souffrance au travail subie par les agents de la région 
- Le Compte Administratif : fléchage des subventions, économies réalisés ? Agglomérations privilégiées ? 
- Hiérarchisation des sujets prioritaires en plénière... Parlons châtaigne ! 
- Vœu concernant la responsabilité des élus régionaux face au risque d'accident nucléaire sur la Centrale du Bugey 
- Vœu contre le projet d'autoroute A45
- Enfin l'élue, membre du Parti de Gauche, nous fait part de son déplacement en Turquie en temps qu'observatrice internationale sur le procès de la femme politique d'opposition Figen Yüksekdağ.
                                                                        -

corinne morel darleux

Sat, 08 Jul 2017 11:25:00 +0200

La mission en Turquie ne s'est pas déroulée comme prévu. Récit

IMG_0823.JPGC'est curieux. D'habitude quand je reviens d'un déplacement à l'international je suis emplie d'images, de parfums, de sonorités. Là rien. comme si j'avais passé ces deux jours en apnée.

Je me suis envolée pour la Turquie lundi, pour assister en tant qu'observatrice au procès de Figen Yuksekdag, co-présidente du HDP, la troisième force politique du pays avec six millions d'électeurs. Détenue en garde à vue depuis son arrestation il y a huit mois, elle risque 83 ans de prison. Voir mon billet précédent.

La mission ne s'est pas déroulée comme prévu. L'accès des délégations internationales a été interdit, pour la première fois en Turquie depuis le début des purges en juillet 2016. Récit.

IMG_0710.JPGEn me rendant à l'aéroport lundi, je parcours les poèmes de Skerko Bekes et pense à l'oiseau sur le fil qui jamais ne témoignera. Je lis des messages émouvants, je change mon message de répondeur téléphonique et je m'élance...

Le voyage est long, avec un changement à Istanbul, que nous ratons après le retard de notre premier vol et une attente interminable au contrôle des passeports. Il fait une chaleur étouffante, c'est le désordre total, tout le monde attend en vrac, sans distinction des heures de départ.

Après de longues négociations, on pourra prendre un vol quelques heures plus tard. Entre-temps, l'heureuse surprise d'une terrasse dans l'enceinte de l'aéroport où on peut griller une clope entourés de grillages et essayer de choper un peu d'air.

IMG_0722.JPGAu bout de seize heures de voyage, arrivée nocturne à Ankara où notre fixeuse me raconte malicieusement que le maire de la capitale est un peu leur « hilarious » Trump à eux. Il passe son temps sur Twitter, installe des statues géantes de robot Tranformers et dénonce le complot des navires étrangers qui en croisant au large des côtes provoque les séismes dans l'est du pays.

Arrivée à l'hotel. Nous sommes lessivés, reste à tirer de l'argent et à se restaurer. Nous découvrons le quartier, lunaire entre le luxe de ces hôtels internationaux avec douche pluie et lit de géant qui me ravissent et m'exaspèrent en même temps, et les salons de coiffure douteux qui l'entourent dans une ruelle parsemée de bars et de clubs défraîchis. On grignote en somnambules un peu de ce yoghurt qui tient à la fois de la mozzarella et du fromage blanc, un piment que j'ai croqué étourdiment m'embrase la gorge, et en se posant on note l'absence d'alcool qu'on regrette amèrement. En s'interrogeant sur l'hypocrisie entre ces terrasses sans alcool éclairées et les lieux obscurs que nous venons de croiser.

IMG_0736.JPGLe lendemain mardi 4 juillet, jour J du procès. Nous commençons notre périple en embarquant dans un minibus avec d'autres observateurs internationaux : suisse, allemand, anglais, danoise. Nous roulons sans savoir quelle est notre destination ; au bout d'une vingtaine de minutes nous sommes arrêtés par des policiers. On se gare sur le bord de la route et on rejoint d'autres véhicules stationnés là en vrac.

Il est 11h. Sous un soleil de plomb, les avocats du HDP sont en robe et doivent mourir de chaleur. Nous continuons à pied en longeant d'un côté la route, de l'autre des barbelés, vers la Cour Constitutionnelle, notre première étape. Les avocats sont onze, pour les onze députés du HDP dont l'immunité parlementaire a été levée et qui sont aujourd'hui emprisonnés. Certains juristes sont eux-mêmes élus, c'est le cas de Ayse Acar Basaran, députée de Batman (mon Dieu j'adore ce nom) qui sera une des seules autorisées à passer la barrage policier. En vain : la Cour Constitutionnelle refuse d'entendre les avocats, « trop occupée ».

IMG_0741.JPG

En les attendant, on discute à l'ombre d'un portrait d'Erdogan avec une étudiante franco-turque, qui est revenue à Istanbul achever ses études de droit pour pouvoir défendre les siens en Turquie. Tous ces gens forcent le respect.

Depuis le coup d'état de juillet 2016 et l'état d'urgence, plus de 40.000 personnes ont été arrêtées et incarcérées, des milliers de fonctionnaires limogés, des media et des ONG fermées. 165 journalistes sont emprisonnés.

Le dernier referendum a ouvert la voie à un régime présidentiel qui donne les pleins pouvoirs à M. Erdogan. Et le pays régresse sur tous les plans. Un droit social vieux de 93 ans, la loi sur le repos hebdomadaire, vient d'être supprimé. L'enseignement de la théorie scientifique de l'évolution a été retiré et le rétablissement de la peine de mort doit être prochainement soumis à referendum. La résolution du conseil de l'Europe demandant la libération des parlementaires et journalistes en détention dans l'attente de leur procès n'a rien fait. Le parlement européen vient de demander l’arrêt des discussions autour du processus d'adhésion.

Mais la Turquie est membre de l'Otan, elle est stratégique pour l'Union européenne depuis l'accord sur les migrants. Et personne au G20 ne semble avoir envie d'en découdre avec M. Erdogan. Alors il ne se passe rien.

Nous repartons à pied vers nos véhicules, sous le regard des policiers lourdement armés. Nous sommes 25, ils sont 47. On a eu tout le temps de les observer en attendant le retour des avocats. Flashball, 9 millimètres, masques à gaz, sur fond de camion anti-émeutes et de canon à eau. Mon esprit divague dans la vapeur. Je rêve d'une douche.

IMG_0761.JPGOn repart vers le tribunal. Très étonnés qu'on nous laisse passer avec autant de facilité. A peine sortis nos passeports étrangers, nous sommes autorisés à entrer. Portiques de sécurité peu surveillés. Les camarades turcs nous expliquent que les délégations internationales sont une vraie protection pour eux, quand des observateurs internationaux sont présents les autorités turques évitent d'envoyer les lacrymos dans le tribunal.

On se met à penser qu'ils veulent qu'on soit bien traités pour ramener un témoignage de qualité sur l'état de la justice en Turquie. Peut-être ne veulent-ils pas de mauvaise presse. Peut-être. On reste en alerte, vigilants.

Dans la cour intérieure du tribunal, la foule des soutiens à Figen grandit. On discute, on se restaure, on s'étreint et on sourit. On pourrait croire à un pique-nique. Beaucoup de femmes, beaucoup de jeunes. On pourrait être n'importe où dans le monde, en France, tant les gestes et les visages sont familiers.

IMG_0748.JPGIl est 13h, le procès doit démarrer à 14h, on a la confirmation que Figen est arrivée. On échange avec Ayse et un autre député du HDP, Sirri Surreyya Onder. Tout en gardant un œil sur les allées et venues des policiers. C'est trop calme.

Un café turc me tapisse le gosier de marc amer. On craint un instant que les choses soient en train de s'accélérer en voyant des policiers monter un cordon et déplacer une table comme pour installer une souricière. Une nasse. Le vent se lève d'un coup. L'ambiance est lunaire. Mais fausse alerte, tout reste calme.

Le temps passe, l'attente soulève des questions. Un émissaire fait le lien entre notre petite foule rassemblée dans la cour et le tribunal. On nous dit que le procès est retardé à cause d'autres audiences. Les délégations internationales sont regroupées avec la représentante de l'ambassade de Suède. L'ambassade de France que nous avons rappelée ce matin nous a dit qu'il y avait trop de procès pour pouvoir être présents à chacun, alors avec les autres pays occidentaux ils se relayent. Tours de corvée.

Une juriste nous explique les chefs d'inculpation portés contre Figen. Son immunité est levée sur 139 dossiers. Il lui est notamment reproché d'avoir dénoncé les exactions sur les populations civiles à Sur et Cizre, et d'avoir appelé à un corridor humanitaire durant le siège de Kobane, une intervention du HDP considérée par le gouvernement turc comme un appel à la révolte.

C'est difficile de commenter ce qu'on vit en permanence, d'être à la fois en train de vivre les événements et dans le même temps de les analyser et les résumer, ça tourne vite à la fébrilité, mais je tiens à communiquer en direct, ça fait partie de notre mission. Ce qu'il y a, c'est que c'est une galère sans nom. Il n'y a pas de wifi. Il existe bien un réseau dans le tribunal, mais on refuse de nous donner le mot de passe, en nous disant qu'il ne marche pas. Alors on trouve des bornes humaines. Des amis turcs nous font des partages de connexion pour qu'on puisse relayer ce qu'il se passe sur les réseaux.

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L'émissaire revient et on voit les gens se presser autour de lui, le ton monte. Nous apprenons que le Tribunal interdit l'accès de la salle d'audience aux délégations internationales.

C'est une première. Contraire à toutes les conventions internationales et dispositions de l'OSCE que la Turquie a signées. La veille encore, le HDP avait l'assurance que nous pourrions assister à ce procès public. Maintenant, il nous est rétorqué que nous devons être accrédites par le Ministère. Ça ne s'est jamais fait.

Nous rappelons l'ambassade de France, qui nous confirme : eux-mêmes ont reçu un coup de fil leur disant une heure avant le procès que ce n'était même pas la peine qu'ils viennent. La représentante de l'ambassade de Suède s'en va, celui du parti socialiste européen est déjà reparti. Nous restons. Certains veulent essayer de passer en douce avec le public. D'autres revendiquer notre droit en tant qu'observateurs internationaux. On tentera les deux.

Quelqu'un nous dit qu' il y a plus de policiers devant la salle que nous ne sommes nombreux.

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Et soudain c'est l'heure, on se précipite vers la salle en essayant de suivre le mouvement. Les gens courent presque pour être surs de rentrer. Mais le couloir se rétrécit à l'intérieur et on finit sur une rangée de six ou sept, bloqués par des boucliers.

Grosse cohue. Situation tendue. On est compressés, trempés d'une sueur dont on ne sait plus si c'est la sienne ou celle de la personne d'à côté. On entend des clameurs et des sifflets qui viennent de la salle où certains sont déjà rentrés. Où, quand, comment sont-ils rentrés ?

Ici les gens sont autorisés à entrer au compte-gouttes. On s'écrase contre les murs pour laisser passer ceux qui sont désignés, sans céder un pouce de terrain pour garder une chance à ce procès d'être observé. Contorsions et cheveux collés.

IMG_0776.JPGOn voit revenir deux internationaux qui avaient réussi à passer dans le mouvement de foule. Ils ont été repérés et sont raccompagnés jusqu'aux boucliers. Je brandis ma carte d'élue. On essaye de parlementer en anglais. Les avocats du HDP font des aller-retours. Sans succès.

Et puis à un moment, sans qu'on sache pourquoi, les choses semblent se débloquer. Une avocate nous invite à la suivre. On monte des escaliers, on redescend d'autres escaliers, on fait le tour et on se retrouve devant la porte de la salle d'audience. Fermée. Gardée par des policiers. On a gagné un peu de lumière, un tout petit peu d'air. Mais on est toujours bloqués.

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J'essaye d'expliquer au gars en faction que ce qu'ils sont en train de faire est pire pour l'image de la Turquie à l'étranger que de nous laisser entrer pour observer le procès. Je ne suis pas sure que ce soit vrai, ça dépend du procès, mais je suis prête à tout essayer. Ça fait quatre heures qu'on nous balade entre le ministère, le juge, le président de la Cour et l'avocat général. Même l'intervention de l'ambassade de France est restée sans effet.

J'ai perdu ma borne wifi humaine dans la cohue, je fais le tour des présents et dégote un autre partage de connexion.

Un journaliste indépendant veut m'interviewer mais le débit est trop lent pour Périscope. Il soupçonne que le réseau a été ralenti sciemment. Ça arrive, me dit-il.

DiegoCupoloAnkara.jpgNous obtenons finalement de faire rentrer cinq représentants des délégations internationales. Il faut choisir entre nous, on décide d'un observateur par pays.

Je reste dehors. Une boule dans le ventre comme jamais. J'ai entrevu la salle un instant, le temps que la porte s'ouvre et je reste dehors. Pour moi c'est terminé. Ceux qui restent sont évacués, je suis les gens comme une automate, vidée.

Je me retrouve à l'extérieur du tribunal, m'assois par terre. J'ai soif. J'ai mal aux pieds. J'ai la rage. J'ai envie de pleurer.

IMG_0798.JPGNous sommes entourés de policiers. On nous empêche de re-rentrer dans le tribunal. J'apprends que les cinq viennent d'être expulsés de la salle, quelques minutes après y être entrés. Il fait 40°C, le procès se déroule sans observateurs internationaux et c'est Kafka en enfer.

Un chef vient nous vociférer de partir. Je me surprends à ressentir une absence totale de peur arrivée à ce stade, juste la colère. Je reste assise, j'ai envie d'être stupide et obstinée. Une camarade du HDP vient me prendre le bras et m’entraîne à quelques pas.

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Des renforts policiers sont arrivés et s'avancent sur nous pour nous refouler à l'extérieur de l'enceinte. Évacuation générale.

Et jusqu'au bout la stratégie de la tension : nous sommes escortés sur plusieurs centaines de mètres par des bataillons de policiers lourdement armés. Ils nous suivent, nous exhortent à partir puis empêchent le véhicule qui vient nous récupérer de se garer. Ils nous provoquent. On se demande s'ils cherchent l'incident.

Nous ne sommes plus qu'une quinzaine maintenant. On essaye d'en rire, de « taquiner la peur », on joue à un-deux-trois soleil avec les policiers. On s'arrête, ils s'arrêtent. On repart, ils repartent. Entre eux et nous, des barrières et des barbelés.

Nous rejoignons le local du HDP où nous nous saoulons d'eau fraîche en suivant les infos qu'envoient les camarades et le discours de Figen que relaye le compte Twitter du HDP. Nous recevons une photo volée de la salle.

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Figen est radieuse, lumineuse. Terriblement digne et courageuse. "Je voudrais saluer tous les amis qui ont surmonté les obstacles pour être ici avec moi et ont été bloqués". Elle prend appui sur l'expulsion des cinq pour souligner à quel point ce procès est politique. Et soudain je réalise profondément à quel point notre présence, même de l'autre côté de cette foutue porte désespérément close, était essentielle à ses côtés. Ce procès n'a plus rien à voir avec la justice. Et nous l'avons démontré. Je me suis rarement sentie aussi utile lors d'un déplacement à l'étranger. Je profite de la connexion du local et vois que mes twitts sont relayés. Ça me rend heureuse, emplie de ce sentiment que j'ai un peu contribué à faire savoir ce qui se passe ici. Le procès de Figen Yuksekdag est en cours et pourrait durer toute la nuit.

Nous partons dîner avec des juristes et députés du HDP qui se relayent au tribunal, nous rendons grâce au mezzé et au raki qui nous sont généreusement servis. Nos hôtes s'excusent et semblent profondément atterrés de ce qui s'est passé. Même eux qui ne sont plus à ça près, n'en reviennent pas que les délégations internationales aient été interdites d'accès. On nous confirme que les cinq ont été évacués sur ordre direct du gouvernement et intervention du ministère auprès du tribunal.

Le mari de Figen arrive et je vois la même détermination presque heureuse dans ses yeux. Sa femme est en prison et il vient nous remercier et nous réconforter. Ces gens sont incroyables. Une grande claque et une grande leçon.

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La nouvelle tombe. Le procès vient de s'arrêter. Il est ajourné et remis au 18 septembre. On n'arrivera pas à comprendre pourquoi. Figen va devoir passer encore plus de deux mois encore en prison. Le délai légal d'incarcération en attente de procès prévu dans la constitution turque est dépassé depuis longtemps.

Le mot arbitraire qui résonnait dans ma tête depuis le début de la journée explose.

Le lendemain tout semple incroyablement simple et fluide à l'aéroport. Je me surprends à tendre mon corps et à m'armer de patience et de détermination, les mâchoires serrées. Mais tout est calme. Plus besoin de combativité. Je me rends compte à quel point les nerfs peuvent être éprouvés par la tension en deux petits jours. Eux le vivent toute l'année. Dans le hall d'embarquement on croise des vacanciers qui repartent de Turquie après être venu se faire une greffe de cheveux. Leur crane est rasé, rouge et irrité au niveau du front et des tempes. Tout semble surréaliste, le retour à la vie civile est très curieux. Le lendemain, après douze heures de voyage, sans déballer mon sac je m'effondre et dors six heures d'affilée. Quand je reprends pied, c'est pour lire que la directrice d' Amnesty International en Turquie vient d'être arrêtée.

Il n'y a rien dans la presse occidentale sur le procès de Figen Yuksekdag et la manière dont il s'est déroulé.

Je serai de nouveau à Ankara le 18 septembre. Au motif politique se joint désormais une affaire personnelle. Des visages d'hommes et de femmes, des prénoms. Une dignité inouïe et des droits à défendre. Et je me dis que j'ai eu raison de faire tout ça l'allure fière, les ongles vernis et en talons.

 

A lire en complément, le récit d'Ilias Panchard, un des cinq observateurs admis quelques minutes dans la salle d'audience

corinne morel darleux

Sat, 01 Jul 2017 09:57:00 +0200

Des députés, de l'emprisonnement et des mots. En mission d'observation internationale en Turquie

Figen.PNGIl y a huit mois, c'était l'émoi.

Toute la diplomatie occidentale réagissait fortement à l’arrestation de Selahattin Demirtas et Figen Yüksekdag, les deux co-présidents du HDP, troisième force politique en Turquie avec 6 millions d'électeurs. On pouvait lire trouble, inquiétude et indignation des États Unis, de l'Union européenne, de l'Allemagne et de la France.

Aujourd'hui, même à creuser les tréfonds d'Internet on ne trouve aucune suite à ces réactions. Et pourtant. Détenue depuis huit mois, Figen Yüksekdag risque 83 ans de prison. Son procès va avoir lieu le 4 juillet à Ankara. 

Alors après être allée pour Newroz l'an dernier à Diyarbakir, je serai de nouveau en Turquie ce 4 juillet pour répondre à l'appel à observateurs internationaux lancé pour ce procès. Je pars avec Jean-Christophe Sellin pour le Parti de Gauche et y représenterai également mon groupe RCES à la Région et European Left qui m'ont demandé d'y porter leur message de solidarité.

deputes-hdp.jpgIl y a beaucoup de politiques en prison en Turquie. A l'heure où on parle beaucoup de nos députés en France, rappelons que dix députés du HDP ont été déchus de leur immunité et incarcérés. (Photo : kedistan.net)

Et puis il y a des enseignants, comme Nuriye Gülmen et Semih Ozakça : licenciés, arrêtés le 22 mai 2017 et en grève de la faim. Il y a l'étudiante Ebru Fırat, arrêtée début septembre 2016 lors d’un changement d’avion à Istanbul, alors qu’elle rentrait en France. Il y a Zehra Doğan, journaliste et fondatrice de l’agence féministe JINHA, arrêtée et emprisonnée le 21 juillet 2016, puis à nouveau le 12 juin.

Tous enfermés, privés de liberté. Privés. De. Liberté. Je ne vous parle pas de mots imprimés dans un journal, d'entrefilets sur la coopération turco-européenne ou de statistiques impersonnelles sur la répression des libertés, mais d'une réalité quotidienne pour des femmes et des hommes. Dure comme un mur et concrète comme le ciment.

Alors comme certains se jouaient des parties d'échecs mentales, quand d'autres récitaient des poèmes silencieux, ou tentaient de faire de la détention et de l'horreur un jeu de théatre, eux aussi apprennent à taquiner la peur et rappellent qu'un prisonnier reste simplement humain.

Ici aussi “la vie est courte, les oiseaux volent”, ici aussi “même si tu es un dragon ça ne change rien”, ici aussi “le vrai amour est ne pas céder” Selahattin Demirtas 

Alors oui, y aller. Certes, il y a des prises de position plus compliquées que d'autres. Des actes militants qui demandent à être réfléchis et soupesés. Mais il est des moments où les mieux intentionnées des postures ne suffisent plus, où l'engagement réclame un tout petit peu de mise en danger pour d'autres, qui eux le sont toute l'année. Parce que nos engagements internationalistes doivent être concrets, et que les mots parfois ne sont pas assez. 

Sherko.JPGEt parce que la littérature reste notre meilleure alliée quand le monde devient givré, j'emporte dans mon sac le recueil de poèmes de Sherko Bekas et voudrais pour finir profiter de ce billet pour citer deux livres majeurs sur l'emprisonnement : La cage aux lézards de Karen Connelly, et Aucune bête aussi féroce de Ed Bunker. Ces deux livres m'ont énormément marquée et m'accompagnent encore, des années après.

 

Voir aussi le communiqué du Parti de Gauche : Une délégation au procès du HDP à Ankara

corinne morel darleux

Thu, 29 Jun 2017 10:31:00 +0200

Le grand embouteillage, l'A45 et Vinci. Sauf si.

Le grand embouteillage, Paris-Bangkok, Ivan Illich, l'A45,
Laurent Wauquiez, Tac-o-Tac, la forêt de Khimki,
Notre Dame des Landes, les cadeaux de l'Union européenne,
8 Smics par jour et Vinci. Sauf si.


 

Corinne MOREL DARLEUX

 

Texte en pdf à télécharger en cliquant ici : A45 Vinci CorinneMD.pdf

 

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Le grand embouteillage

Chic ! C'est l'été.

Et avec l'été bientôt les vacances et le retour de Bison Futé.

Le grand embouteillage...1. Ça donne envie, non ? Alors certains ont eu une grande idée : nous permettre d'aller plus vite d'un bouchon à un autre. C'est l'A45, qui est en projet entre Lyon et Saint Étienne, ou plus précisément : de La Fouillouse à Brignais. Du coup, sur les 35 minutes de trajet annoncé sur le tronçon en lui-même, en fait vous pouvez ajouter 40 minutes pour les bouchons à l'entrée et à la sortie, sur Lyon et Saint Étienne.

Donc ce n'est pas pour gagner du temps. Et ce n'est vraisemblablement pas non plus pour faire des économies d'énergie, d'argent, ni gagner en bien-être.

D'abord, il va y avoir de moins en moins de pétrole et le prix de l'essence a toutes les chances d'augmenter. Et puis la voiture, comme tout le monde le sait ça pollue.

Pas que je pointe du doigt les gens qui prennent leur voiture pour voyager - vu le prix du train, ou pour aller bosser, dans des coins où il n'y a rien, ni train, ni car, et où le vélo n'est pas une option : je vous assure que vu du Vercors, je ne leur jette pas la pierre. Mais oui, la pollution nous coûte cher : plus de 100 milliards d’euros par an selon le Sénat2. Et surtout elle nous rend malades : les estimations font état de 42 à 48.000 décès prématurés par an, et de 650.000 journées d'arrêt de travail. Sans parler du climat : les transports représentent le premier secteur émetteur de gaz à effet de serre en France avec plus d'un quart des émissions.

Paris-Bangkok

Alors sans faire disparaître d'un coup de baguette magique toutes les voitures, peut être qu'on pourrait déjà éviter d'aggraver notre cas.

Des autoroutes en France, il y en a déjà 11.800 km, dont 9.000 payantes, soit l'équivalent de la distance de Paris à Bangkok. Mais on va en rajouter. En septembre 2016, le ministre des transports Alain Vidalies a annoncé un nouveau plan autoroutier. Comme, donc, cette fameuse A45.

Mais une autoroute il y en a déjà une en fait à cet endroit là : l'A47, qui passe à quelques mètres parfois du nouveau tracé.

C'est vrai qu'entre ces deux villes on n'arrête pas de ralentir, par moments c'est plus étroit. Mais la nouvelle autoroute ira juste d'un embouteillage à un autre en réalité, sur 48 km.

Ivan Illich

Et puis le temps c'est relatif... Au début des années 70, Ivan Illich a calculé qu'à l'époque un Américain consacrait en moyenne 1.600 heures par an pour sa voiture : si on prend le temps passé à travailler pour gagner de quoi payer la voiture, l'essence, les réparations, le parcmètre, le temps de se garer, et celui passé à l'arrêt dans les bouchons, au final un automobiliste ne va en moyenne qu'à 8 km/h dans son bolide. Soit à peu près autant qu'à pied...3

 

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L'A45

Mais revenons à l'A45 : un projet à 845 millions d'euros d'argent public (sur 1,2 milliard d'euros de coût 

total, sans compter les raccordements). Ça fait tout de même 17 millions du km.

C'est également le risque pour Saint Étienne de devenir une nouvelle ville dortoir de la métropole de Lyon, augmentant encore plus les aller-retour entre les deux villes : c'est ce qu'on appelle l'effet rebond.

C'est enfin 500 hectares de terres agricoles et naturelles détruits par le nouveau tracé, des zones de captage d’eau potable qui garantissent la distribution à près de 100.000 habitants.

Tout ça est assez incompréhensible en fait, quand on sait que l'autoroute actuelle pourrait être réaménagée pour beaucoup moins cher, comme ça a été fait sur l'A7 entre Givors et Lyon. Les études existent depuis 10 ans et estiment le coût à moins de 300 millions d'euros.

Laurent Wauquiez

Incompréhensible toujours, le fait que la seule étude rendue publique pour débloquer les 132 millions gracieusement alloués par la Région Auvergne Rhône Alpes au projet est une nouvelle étude, demandée en urgence celle-ci par Laurent Wauquiez, et confiée à Artelia, un bureau d'étude qui travaille régulièrement avec Vinci.

Ah oui, parce que j'ai oublié de vous dire : cette nouvelle autoroute a d'ores et déjà été promise à Vinci, et bien sur elle serait payante. Alors que l'actuelle ne l'est pas.

Eh oui, des péages là où il n'y en avait pas !

C'est le cas depuis la grande opération de bradage au privé, achevée par M de Villepin qui a conclu la vente des autoroutes nationales en 2006, avec une sous-évaluation de 10 milliards selon la Cour des comptes4. Le résultat on le donnait : alors que les investissements de départ ont été pris en charge par les contribuables - nous, aujourd'hui ce sont les multinationales qui ramassent la mise. Et ce n'est pas rien : 6 milliards de bénéfice par an tout de même5. Fatalement : en 10 ans, les tarifs des péages ont augmenté de 20%, soit plus que l'inflation.

Tac-o-Tac

Donc si on résume : on paye pour utiliser des autoroutes qu'on a déjà payées par nos impôts et dont les recettes alimentent les profits de Vinci. Doublement d'ailleurs, parce que les travaux nécessaires sur les autoroutes Vinci sont aussi confiées par Vinci à des filiales de… Vinci.

Mais ce n'est pas tout, il y a une cerise sur le gâteau : la clause de déchéance.

La clause de déchéance, ça veut dire que si il y a moins de monde que prévu à prendre l'A45, et donc à payer les péages, bref si Vinci n'y trouve pas son compte, le groupe peut se retirer du jeu et ce sont l’État et les collectivités territoriales qui devront lui rembourser le manque à gagner. Et en fait la probabilité est loin d'être nulle, vu que l'engagement est basé sur une prévision de trafic importante, de 35 000 véhicules par jour. Ce qui semble irréaliste au vu du trafic actuel et du fait que les gens pourront toujours continuer à prendre l'autoroute gratuite, devenue voie expresse. On a déjà eu un cas similaire en Espagne avec l'AP41 où le trafic est 30 fois inférieur à celui qui était espéré.

En fait avec cette clause, l'A45 c'est le Tac-o-Tac pour Vinci qui gagne au tirage et au grattage.

Nous par contre on perd sur tous les tableaux. Et les travailleurs aussi.

Ils étaient 20.000 avant la privatisation, ils ne sont plus que 14.000, et les conditions de travail se sont dégradées. Il y a eu des mouvements sociaux qui n'ont pas débouché, comme chez ASF et Cofiroute en décembre 2009, contre la baisse des effectifs et de la sécurité, la détérioration du service aux usagers, et l'absence d'augmentations de salaire malgré les bénéfices engrangés.

 

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La forêt de Khimki

Voilà. Et puis Vinci c'est aussi le ravage de la forêt de Khimki en Russie : 140 hectares de forêt destinés au béton pour une déviation Moscou – Saint Pétersbourg permettant de desservir l'aéroport Sheremetyevo. Un joli projet de partenariat public-privé, le premier d'une telle ampleur en Russie, avec des gens très sérieux comme la BERD (banque européenne pour la reconstruction et de le développement) ou la BEI (banque européenne d'investissement).

En deux ans de lutte pour la défense de la forêt de Khimki, les habitants n’ont jamais été consultés. Deux porte-parole du mouvement antifasciste et anarchiste, Alexey Gaskarov et Maxim Solopov, ont été arrêtés et retenus en préventive pendant plus de deux mois, risquant sept ans de prison. Mais de tout ceci, Vinci s'est lavé les mains, expliquant à l'AFP que « le tracé a été décidé et reste du ressort des autorités russes ». Et en effet : Vladimir Poutine a lui même signé le reclassement de la forêt de Khimki en terrain constructible. A la clé pour le groupe : 1,8 milliard d'euros, et une manne de près de 700 millions d'euros de péage par an.

Notre Dame des Landes

Et comme si cela ne suffisait pas, Réseaux Ferrés de France a également offert à Vinci la concession exclusive de la nouvelle ligne à grande vitesse Tours-Bordeaux qui va être ouverte le 2 juillet. C'est la première ligne ferroviaire confiée à un groupe privé en France. Là aussi, des péages exorbitants, 50 % plus chers au kilomètre que sur la LGV Paris-Lyon, qui seront payés à Vinci par la SNCF et répercutés sur le prix de nos billets6.

Enfin, Vinci c'est aussi l'aéroport de Notre-Dame-des-Landes (NDDL), le grand contournement autoroutier de Strasbourg, l'extravagante route du littoral à La Réunion, des parkings privés, des tunnels...

En fait Vinci est partout.

Les cadeaux de l'Union européenne

Et curieusement, pour une fois ce quasi-monopole n'a pas l'air d'embêter la Commission européenne : en novembre 2013, elle a autorisé l’État français à lui octroyer 150 millions d’euros en guise de coup de main pour l'aéroport de NDDL7 ! Sans vergogne, elle a affirmé que ce cadeau à Vinci était « compatible avec les règles européennes relatives aux aides de l’État » ! En pleine cure d'austérité, et pendant que Florange n'en finissait plus de fermer, au nom de la sacro-sainte concurrence libre et non faussée des mêmes articles 107 et 108 du TFUE (Traité de fonctionnement de l'Union Européenne) relatifs aux aides d'État.

  • Article 107 : « sont incompatibles avec le marché intérieur, dans la mesure où elles affectent les échanges entre États membres, les aides accordées par les États ou au moyen de ressources d'État sous quelque forme que ce soit qui faussent ou qui menacent de fausser la concurrence en favorisant certaines entreprises ou certaines productions. »

  • Article 108 : « Si, après avoir mis les intéressés en demeure de présenter leurs observations, la Commission constate qu'une aide accordée par un État ou au moyen de ressources d'État n'est pas compatible avec le marché intérieur aux termes de l'article 107, ou que cette aide est appliquée de façon abusive, elle décide que l'État intéressé doit la supprimer ou la modifier dans le délai qu'elle détermine. »

Huit smics par jour

Du coup, à force, bientôt, que vous preniez le train, la voiture ou l'avion, vous contribuerez deux fois : par les impôts, et par le péage ou le parking, aux 4,3 millions d'euros de revenus annuels de Xavier Huillard, le PDG de Vinci.

Ce qui nous fait la bagatelle de 11.780 euros par jour. Plus de huit smics mensuels par jour.

Chaque jour.

Xavier Huillard qui vient en prime de revendre pour 2 millions supplémentaires de « stocks options », des actions Vinci qu'il a reçues gratuitement et qu’il peut vendre à sa guise8.

Alors M Huillard peut bien nous expliquer que « l'argent seul ne fait pas le bonheur du patron »9, que ça ne suffit pas à faire face à la pression, aux injonctions contradictoires des actionnaires, des banques, des salariés ou encore de l'opinion publique. On va tout de même avoir du mal à compatir.

D'autant que pendant ce temps, la part du fret ferroviaire et fluvial a dégringolé de 22 % en 1990 à seulement 12 % en 2012. Mais le climat attendra, les automobilistes continueront de payer pour se déplacer, et les malades de tousser.

 

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Sauf si

Sauf si on se mobilise, comme le font les opposants à l'A45 à St-Maurice-sur-Dargoire les 1er et 2 juillet10. Mauvaise nouvelle pour M Huillard : il n'a pas fini. Déjà, les zadistes de NDDL c'était beaucoup de pression, voilà que les opposants à l'A45 s'y mettent aussi. Et ils sont nombreux : là-dedans on trouve à la fois des paysans, des naturalistes, les 34 associations de la Sauvegarde des Coteaux du Lyonnais, des propriétaires expropriés, des communes et des élus, et même des élus de droite. Mais où va-t-on.

Sauf si on fait un pas de côté et qu'on se dit qu'au lieu de gagner quelques secondes avec le "péage sans arrêt", qui sert surtout à faire passer plus de voitures aux péages, on interdisait plutôt aux fabricants de faire des voitures pouvant rouler à 200 km/h ? Et si on réduisait plutôt la vitesse de 10 km/h, pour à la fois économiser du carburant et réduire les émissions, comme on le fait pendant les pics de pollution ? D'autant que ça ne ralentirait pas forcément le trafic11.

On pourrait aussi réfléchir à réduire l'étalement urbain, encadrer les loyers et donc diminuer le rejet des travailleurs en lointaine banlieue, et ainsi abaisser les temps de trajets domicile-travail. Idem avec la loi Sarkozy dite de modernisation financière qui a assoupli les règles d'installation des grandes surfaces en périphérie des villes.

Et tiens, pendant qu'on y est : si on relocalisait la production en taxant les marchandises selon des critères sociaux et environnementaux ?

Les solutions existent (pour peu bien sûr qu'on assume de désobéir à l'Union européenne et à la Commission, pour qui le protectionnisme est un gros mot, mais pas les cadeaux à Vinci).

Et cette grande brute d'Apollinaire

Bref, cette autoroute, vous l'avez compris, ce n'est pas à nous qu'elle va profiter.

Nous ce qu'on voudrait c'est passer moins de temps en voiture, avoir un boulot plus près, du temps et de l'argent pour faire les courses au marché plutot qu'en grande surface. Et puis ne pas suffoquer à chaque nouveau pic de pollution. Garder nos hopitaux, nos postes et nos écoles rurales pour ne pas avoir à multiplier les kilomètres pour déposer les gamins, se faire opérer ou retirer un colis.

La vie douce, simplement.

Marcher, rire, profiter de la vie.

Comme ces piétons sur une autoroute Vinci, à l'occasion de son inauguration : « Pour une fois qu'elle est gratuite, on en profite » 12.


 

Allez, bel été. Prenez soin de vos poumons. Évitez les bouchons.

Et pour finir sur une touche de poésie, quelques vers tendres de cette grande brute d'Apollinaire :

 

Ô mon amie hâte toi. Crains qu'un jour un train ne t'émeuve plus !

Regarde le plus vite pour toi

Ces chemins de fer qui circulent

Sortiront bientôt de la vie

Ils seront beaux et ridicules

 

 

Sources et liens :

corinne morel darleux

Fri, 02 Jun 2017 12:28:00 +0200

L'écosocialisme, outil de recomposition : contribution dans les pages de L'Huma

Huma.jpgJ'ai été invitée par L'Humanité à contribuer aux pages Débats & Controverses du numéro du 1er juin sur le thème : « Sur quelles bases la gauche de transformation peut-elle se reconstruire? », voici mon texte.

Je ne sais pas vous, chers amis lecteurs, mais personnellement j'observe le paysage politique en France avec un étonnement grandissant. Pour le meilleur, quand est enfin franchi le seuil que nous attendions tant, avec le beau score de 20% à la présidentielle avec JL Mélenchon et le programme de la France Insoumise. Pour le pire, quand je vois progresser les voix du FN, et l'abstention devenir une revendication politique - hélas compréhensible quand on considère qu'un M. Fillon peut être mis en examen et se présenter à la plus haute fonction, qu'une Mme le Pen porteuse de haine et ouvertement méprisante des convocations de la justice arrive au second tour, qu'un M. Macron enfin est élu Président de la 5e République sans adhésion des Français, sur un projet dont la régression sociale, écologiste et démocratique est totalement assumée.

Mais la bonne nouvelle c'est que des gens qui n'avaient jamais entendu nos idées ont sursauté, et qu'ils ne sont pas près de l'oublier. Oublions deux secondes nos affaires internes, on n'en a déjà que trop pâti et dispersé trop d'énergie. C'est cette recomposition là, dehors, qui est en cours : celle de citoyens qui entendent que le climat redéfinit l'intérêt général, qui comprennent que la misère sociale n'est pas une fatalité, que les richesses existent, que la paix est possible. Nous avons enfin planté le clou dans la faille du TINA (There is no alternative). Reste à taper. Et pour ça nous avons un marteau puissant : l'écosocialisme.

En liant justice sociale, écologie, implication populaire et internationalisme, l'écosocialisme est le projet à la fois désirable et possible qui nous permettra de fédérer toutes les bonnes volontés en rupture du capitalisme et du productivisme : des forces qui se réclament de la gauche au monde du travail et des syndicats, les mouvements qui luttent pour le climat ou contre la fraude fiscale, les associations de défense de l'environnement, les citoyens tout simplement soucieux d'un monde meilleur. Parce que chacun peut y retrouver ses petits, ses combats, ses marqueurs.

Après des décennies contre-productives à opposer emploi et environnement, industrie et écologie, à culpabiliser ceux qui croulent déjà sous les dépenses contraintes et qui n'ont pas franchement le choix que de prendre leur vieux diesel pour aller au travail ; après tant de discours boutiquiers qui omettaient de pointer l'ennemi commun, ce système qui exploite à la fois les travailleurs et la nature ; après des années à gémir de ne pas voir les gens venir à des réunions publiques le soir alors qu'ils ont galéré toute la journée et que leur préoccupation immédiate c'est de savoir comment payer la cantine du petit, le dentiste ou le loyer : il est temps de changer.

Dire notre projet en positif, dessiner l'après, le faire dans les cafés, sur les places et les marchés, dans les salles de ciné, en bande dessinnée, à la sortie des supermarchés : là où les gens vivent. Et repartir du sens commun. Si je ne devais garder qu'un exemple, à marteler, ce serait la gratuité des premiers watts d'électricité et litres d'eau. Elle peut être assurée en régie publique et financée en renchérissant les consommations abusives. En somme, que l'eau qui sert à cuire les pâtes ou à prendre sa douche soit prise en charge par ceux qui arrosent leur 4x4 ou un golf. Parce que l'eau doit être évaluée en fonction de son usage, vital ou dispensable, parce qu'un accès de base à l'énergie est nécessaire à une vie digne, parce que nous devons user avec parcimonie de ces ressources rares et précieuses.

Voilà une mesure écosocialiste par excellence ; notre meilleur outil de recomposition est là : sans diversions tactiques ni calculs de boutiques, juste du fond, au service des besoins humains et de notre avenir en commun.

corinne morel darleux