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le blog de corinne morel darleux

Sat, 21 Jul 2018 10:06:00 +0200

Sans empire galactique ni baguette magique

amarante.jpgPublié sur Reporterre le 19 juillet : Face à l'effondrement, fondons des alliances terrestres

La dépendance de nos sociétés au pétrole et aux technologies fait redouter la « Grande Panne », qui nous plongerait dans un monde inconnu. Notre chroniqueuse partage ses réflexions sur la collapsologie et sur les possibilités de vivre après l’effondrement, notamment grâce à l’alliance terrestre des humains et des non-humains.

Depuis quelques mois, mon cheminement intellectuel sur l’écosocialisme est de plus en plus irrigué de collapsologie, une approche de la fin du monde, que l’on peut considérer comme le pendant laïc et rationnel de l’eschatologie. Sur la base de faits scientifiques, la collapsologie prédit l’effondrement du climat, des ressources naturelles disponibles, de la biodiversité, de l’organisation même de la société, et ouvre des horizons et des défis politiques passionnants. La parution remarquée du livre de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer, lui a donné un élan inattendu. L’écho grandissant de cette hypothèse, ma rencontre avec des auteurs de la collection Anthropocène, du Seuil, dirigée par Christophe Bonneuil, et la création du collectif Les Terrestres qui s’en est suivie, tout cela m’a permis de renouer des liens entre un univers politique qui se soucie d’écologie, et un milieu universitaire engagé et résistant, loin du plomb académique que j’avais fréquenté lors de la rédaction de ma thèse. Ces deux mondes sont souvent très étanches, voire hermétiques, je ne me reconnais totalement ni dans l’un ni dans l’autre ; le croisement des deux en revanche a un potentiel fertile qui me ravit. J’y ai découvert, en profane affamée, des théories et sources d’inspiration qui m’ébranlent et me nourrissent comme je ne l’avais pas été depuis longtemps. Ajoutez à cela le grand plongeon dans la bibliothèque de science-fiction parentale qui a trouvé refuge dans mon salon, additionné d’une vaste programmation de films d’anticipation, une série de nouvelles chroniques sur les fictions post-apocalyptiques, et me voilà prise dans le filet infini des dystopies, uchronies et autres possibles.

Parmi ces découvertes, la notion d’alliances terrestres explore la manière dont humains et non-humains peuvent s’allier dans des mécanismes d’entraide et d’interdépendance, loin de la vision d’un environnement qui nous serait extérieur et qu’il faudrait protéger, plus loin encore de la vision prométhéenne d’une nature vue comme un adversaire à dominer. C’est le cas par exemple de l’amarante sauvage : une plante résistante, redoutablement fertile, comestible et riche en protéines, qui a en outre la judicieuse mauvaise manière de résister aux herbicides comme le Roundup. Une « ingouvernable ». Des paysans en lutte contre le soja transgénique et ses ravages, en Argentine et au Paraguay, s’en sont servis sous la forme de « bombes de graines » pour saboter des champs d’OGM. « En 2016, trois mois d’occupation (type ZAD) du site de construction à Malvinas ont eu raison de ce qui devait être le plus grand centre de production de semences transgéniques au monde (48.000 hectares tout de même !) et contraint Monsanto à battre en retraite », et c’est ainsi qu’est née la notion de « résistance interspécifique ».

Autant de schismes dans la pensée qui dessinent des horizons différents 

De même, on ne peut pas simplement parler de services écosystémiques que nous rendrait la nature, mais d’un ensemble systémique, dans lequel nous devons à notre tour venir en aide à la biodiversité pour nous sauver nous-mêmes. Un tout, système inclusif et complexe, fait d’interactions, dans lequel l’humain est un acteur parmi d’autres qui agissent tout autant et composent le monde vivant. Certains avancent d’ailleurs qu’il serait plus juste de sortir l’ensemble du vivant de la notion de nature : « Pour qu’homme et biodiversité se solidarisent, il faudrait les penser ensemble, et donc forcément séparés de la nature. Le vivant est culture. Il n’est pas nature. » Autant de schismes dans la pensée qui dessinent des horizons différents, d’autres manières d’envisager notre univers et le rôle que nous y tenons.

pignocchi.jpgCette approche différente de la « nature » a également été alimentée par le travail détonnant et décalé d’Alessandro Pignocchi, qui place ses mésanges punk sur les traces de Philippe Descola et de l’animisme des Jivaros Achuar, défini par l’anthropologue comme « la propension à détecter chez les non-humains — animés ou non animés, c’est-à-dire les oiseaux comme les arbres — une présence, une “âme” si vous voulez, qui permet dans certaines circonstances de communiquer avec eux ». Dans l’animisme, les êtres vivants, humains et non humains, ont une intériorité commune, que l’on peut appeler âme ou esprit. Ce sont leurs caractéristiques physiques — bouche ou bec, griffes ou ongles, marche debout ou à quatre pattes, organes — et non spirituelles, qui modifient leur mode d’expression, leurs besoins, leur rapport au monde. Dans la théorie occidentale, c’est l’inverse : s’il y a une continuité biologique entre l’être humain et l’animal, en revanche la supériorité morale et intellectuelle de l’humain est indiscutable. Disons, par extension malicieuse et en clin d’œil aux amis marxistes, que l’animisme serait une sorte de matérialisme historique revisité par les Jivaros. Alessandro Pignocchi, non moins taquin, imagine dans ses dessins nos responsables politiques convertis à l’animisme. Et cela… révolutionne la pratique. Plus ancré dans le réel et le présent, on peut également trouver trace de ces révolutions silencieuses à l’œuvre dans le slogan vu sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes, qui proclame : « Nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend. »

À ce stade, je me dois de préciser que je ne suis pas devenue antispéciste ni animiste pas plus que mystique. Mais cette rupture qui en finit avec l’étrangeté de la nature me semble aussi inspirante que le jour où j’ai découvert le catastrophisme éclairé de Jean-Pierre Dupuy, ou les seuils de contre-productivité d’Ivan Illich. Ce moment lumineux où l’on comprend, par sa propre expérience, des mots écrits à une autre époque, par des inconnus. Il m’est difficile d’apprendre dans les livres, j’ai besoin de vécu. Mais quand je m’astreins à laisser en paix cet énorme mille-pattes dans ma salle de bains, en me raisonnant sur le fait qu’après tout ma maison est au milieu de son jardin, et qu’il a tout autant le droit que moi d’en profiter, je fais déjà un grand pas en avant, un grand pas de côté. En toute franchise, il y a quelques années, j’aurais appelé mon mari pour l’écraser, ce qui est doublement peu glorieux.

Nous avons besoin pour cela d’un nouvel ordre imaginaire

Je ne souscris donc pas systématiquement à tout ce que je lis et entends, mais cela alimente mes réflexions, ce qui est déjà un vrai bienfait dans un monde où les débats intellectuel et politique sont à ce point appauvris. La qualification de non humains, tout comme la notion de capitalocène et le débat avec les partisans du terme d’anthropocène, tout ceci est discutable, au sens noble du terme. Mais comme souvent en politique, le débat vaut la conclusion et l’essentiel n’est pas toujours de parvenir. Cheminer est une fin en soi, tant dans les fils de ces discussions émergent des apports essentiels à la pensée écosocialiste, au nouveau paradigme qui doit se construire sur notre rapport au monde. Nous en discutions lors d’une de ces belles soirées d’été et d’amitié avec Didier Thévenieau, professeur de philosophie : au-delà des approches purement biologiques, nous avons besoin d’aborder ce monde changeant qui est le nôtre par une approche philosophique et culturelle, sans se contenter de chercher à en fragmenter et décrire chaque caractéristique par le seul prisme des analogies scientifiques. Ce qui doit nous préoccuper n’est pas tant de savoir comment mesurer l’intelligence de tel ou tel animal, ou ses proximités génétiques avec l’être humain, pour en déterminer la valeur sur l’échelle des espèces, mais de faire la démonstration que lombrics et amarantes font partie de la biosphère nécessaire à la vie humaine. Nous avons besoin pour cela d’un nouvel ordre imaginaire, selon la formule défendue par un autre ami philosophe, Benoit Schneckenburger : dans mon imaginaire personnel, l’idée d’alliances terrestres va ainsi se nicher sans prétention dans la brise qui remet une mèche de cheveux indocile en place, dans l’action conjuguée de la pluie et du soleil qui fait rougir les tomates et transforme en jungle mon jardin, ou encore dans l’orage torrentiel qui anéantit le meeting de François Fillon.

Politiquement, beaucoup s’inquiètent du découragement que risque d’induire la collapsologie : en signant la fin du monde, n’encourage-t-elle pas le relâchement d’efforts devenus vains, la fuite en avant, tant qu’il y en a et fichu pour fichu, vers les plaisirs polluants ? Le catastrophisme éclairé a apporté des débuts de réponse à cette question. Mais de fait, le scénario d’un effondrement imminent modifie le rapport public à ce qu’on appelle la transition. Selon que celle-ci a pour objectif d’éviter la catastrophe en faisant bifurquer la société avant qu’il ne soit trop tard — ce qui était jusqu’ici la principale option — ou qu’elle vise non pas à éviter la catastrophe mais à préparer le rebond post-effondrement, les logiques sont bousculées. Les mesures à mettre en place ne sont plus forcément les mêmes, selon qu’on vise des politiques d’atténuation ou d’adaptation. Je n’y vois pas nécessairement de contradiction, et reste pour ma part partisane d’amortir au mieux les dégâts de l’ère productiviste : changer de modes de production, relocaliser l’activité, mieux répartir les richesses, atténuer nos émissions de gaz à effet de serre… Mais désormais, il nous faut aussi réfléchir simultanément au volet adaptation et l’enclencher rapidement : quel type de société serons-nous en mesure de construire, si demain la société telle que nous la connaissons s’effondre ? En combien de temps ?

Renouvelons le pari de Pascal

asimov.jpgLà réside tout l’enjeu du Plan Seldon, dans le cycle de science-fiction Fondation, d’Isaac Asimov (1951) : son concepteur, Hari Seldon, est persuadé de l’effondrement imminent de l’Empire. Cette certitude établie, plutôt que de perdre temps et énergie à essayer de l’éviter, le scientifique va consacrer sa vie à imaginer les mécanismes qui permettront de réduire la période de transition post-effondrement — caractérisée par le chaos, ou a minima l’instabilité — pour la rapporter de 30.000 à 1.000 ans. Il dispose pour ses simulations d’une science que nous ne possédons pas, la « psychohistoire », qui permet, par des calculs mathématiques, de prévoir les grandes trajectoires des masses humaines.

Nous n’avons pas de Hari Seldon, et nous ne sommes pas un empire galactique. Nous n’avons pas les instruments permettant de prévoir les décisions historiques sur un millénaire. Nous ne sommes même pas sûrs que l’effondrement soit imminent. Soit. Mais s’il l’est… Comment ferons-nous à court et moyen terme face à l’arrêt brutal de l’ensemble des serveurs Internet, des systèmes de refroidissements des centrales, dans un pays paralysé par l’absence de carburant, où les services d’urgence ne peuvent plus se déplacer, dans lequel plus rien n’est livré ? Les stocks de réserve en carburant correspondent à onze jours de consommation moyenne en France. Un supermarché classique dispose d’environ trois jours de stock alimentaire. Quel qu’en soit le facteur déclenchant — et il y a aujourd’hui plusieurs hypothèses de plus en plus probables, ne serait-ce que par l’extrême dépendance de notre société au pétrole et aux technologies —, comment faire pour vivre et non simplement survivre à la « Grande Panne », en partant de l’axiome qu’il n’y aura pas de possibilité de retour en arrière ? Si l’on examine l’hypothèse de l’effondrement, et non plus celui d’une crise à surmonter avant de revenir à un état antérieur, il y a tout un chantier à explorer, et d’urgence.

Personne n’a de baguette magique, si l’effondrement arrive il y aura des morts et des blessés. Mais on peut, on doit, commencer à préparer le monde d’après. Renouvelons le pari de Pascal. Si l’ultime stade de la catastrophe n’arrive pas, nos efforts n’auront pas été vains : nous aurons renoué avec notre caractère naturel en réintégrant l’humain dans le monde vivant ; nous aurons contribué à une organisation sociale plus digne, plus juste et plus épanouissante.

 

Dessins d'Alessandro Pignocchi

Photo d'amarante sauvage, Wikipedia (Jan Kops/CC0)

Montage "Fondation" : Journal du geek

corinne morel darleux

Fri, 13 Jul 2018 08:41:00 +0200

La bataille de l'Arctique a commencé

Après Tchernobyl, après Fukushima, on met une centrale nucléaire sur les flots et on nous explique que c’est bon pour l’environnement. Sachant que tout ça a pour objectif ultime d’extraire des énergies fossiles du sol, énergies fossiles dont on sait qu’elles sont parmi les principales responsables des gaz à effet de serre, et donc de ce fameux dérèglement climatique, mais "tout ça est bon pour l’environnement" !

Pour cette 18e chronique écosocialiste sur Là-bas si j'y suis, direction l'Arctique : d'un côté la Russie, de l'autre les Etats-Unis d'Amérique avec l'Alaska. Entre les deux, le détroit de Bering et la banquise qui fond peu à peu (+5 °C l'hiver depuis 1988), ouvrant une nouvelle voie commerciale pour les gisements faramineux de pétrole et de gaz contenus dans ces terres - l'équivalent de deux ans de consommation planétaire totale de pétrole, et de dix-sept ans pour le gaz.

On y parle d'un méthanier brise-glace nommé Christophe de Margerie, d'un Tchernobyl flottant, d'un ancien goulag, de bases militaires et de prime de risque, de thermosiphons et de modèle de croissance économique par dégradation.

La bataille de l'Arctique, extrait :

L'ensemble de la chronique accessible aux abonnés est ici.

corinne morel darleux

Fri, 06 Jul 2018 15:57:00 +0200

Messieurs Juncker, Macron et Wauquiez, pompiers pyromanes de la ruralité

chronique1dielanuit.jpgChronique du Diois publiée sur Reporterre le 3 juillet 2018

La semaine dernière, nous étions en session plénière à la Région Auvergne Rhône Alpes. En face de nous, un Laurent Wauquiez tout fier d’annoncer que la Région allait désormais pouvoir faire des avances aux agriculteurs et projets ruraux qui bénéficient des fonds européens « Leader », bloqués depuis des mois maintenant par un logiciel national défaillant, Osiris. 

De fait, cette calamité numérique a plongé un certain nombre d’acteurs ruraux dans une détresse proche de l’écœurement. Et on ne peut nier l’effet salvateur pour nos territoires de ces aides européennes, certes. Mais ne soyons pas dupes : si on en a si cruellement besoin aujourd’hui, c’est aussi parce qu’un jeu dangereux se joue ailleurs, avec les mêmes acteurs. Les pompiers pyromanes de la ruralité.

Pour mieux l’illustrer, je voudrais vous parler de ma vallée : nous sommes devenus, bien malgré nous, un cas d’école de ce qui se passe aujourd’hui dans ces fameuses campagnes, ce « terroir » dont tout le monde semble vouloir se revendiquer. Dans le Diois, il y a des trains, des écoles, un hôpital, ces « services publics de proximité » qui font que des gens viennent s'installer, qu'on y naît, circule, apprend, grandit... Et jusqu’ici ça marchait.

nokilllatruitedioise.jpg

Mais la marge est fragile : on n’est pas dans une grande ville ici. Chez nous il n’y a qu’un collège, qu’un lycée, qu’une Poste, qu’un théâtre, qu’un guichet SNCF, qu’une médiathèque, qu’un hôpital. 
Si l’un ferme, il n’y a plus rien. Supprimer un contrat aidé à l’école ou à l’espace social, fermer la chirurgie ou la maternité, c'est condamner à terme toute la vallée. Et c’est pourtant ce qui a été fait. 

Comment faut-il le dire, le clamer… L’écrire encore avec gravité : à la campagne, à la montagne, loin des métropoles et des grandes stations, on se sent les laboratoires d’une vaste entreprise de démolition. 

Depuis deux ans, nous sommes sous les feux croisés des politiques européennes, gouvernementales et de la Région. Un véritable effet ciseaux puisque les coupes franches dans les aides régionales aux associations, aux petits festivals, aux réseaux d’agriculture paysanne, s’ajoutent à la casse gouvernementale des contrats aidés, aux plans d’économies sur la santé, et désormais à la réforme ferroviaire. 

Nous sommes pris en étau entre deux logiques comptables délétères : la recherche du AA+ des agences de notation financière côté Région, qui cherche à tout prix à réduire les coûts de fonctionnement pour pouvoir annoncer fièrement des économies, sans se soucier des dégâts humains sur le terrain. Et la « règle d’or » de Bruxelles de limitation des déficits publics, docilement appliquée par Monsieur Macron qui ne vise lui aussi qu’à monter sur le podium des bons élèves de l’Union européenne et gratifier les plus riches de mesures privilégiées.

clairobscur.jpgAlors quand on nous présente des dispositifs régionaux ou gouvernementaux, ou encore ces fonds européens comme des aides généreuses qu’il faudrait applaudir et saluer… Faut-il rappeler que ce que l’Union européenne nous donne n’est que la rétribution de la contribution de la France à son budget ? Que la politique agricole commune reste foncièrement inégalitaire et ne favorise d’aucune manière la transition ? Que cette même Union européenne prévoit des accords de libre échange qui détruisent notre agriculture ? Qu’elle travaille main dans la main avec les lobbies des pesticides qui tuent la biodiversité dans nos pays ? Que ses traités empêchent une relocalisation digne de ce nom ? Faut-il encore rappeler que les services publics et les aides régionales ne sont que le juste retour de la contribution à l’impôt : de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins ?

Nous ne demandons pas de cadeaux. Juste que l’État et la Région jouent leur rôle de garants de la solidarité nationale et de l’égalité républicaine ; qu’ils assurent, avant de jouer les experts financiers, leur mission originelle : préserver le cadre de société dans lequel des gens peuvent vivre bien et travailler au pays. Et s’il faut pour cela contrevenir aux injonctions de l’Union européenne, nous choisissons sans hésiter la vie. Et la sécession.

Il existe mille manières non réactionnaires d’appartenir à un territoire, d’y goûter, de s’enraciner, d’y prendre des initiatives, de semer et d’y construire des alternatives. On peut même parler d’économie disruptive, si ça peut aider : il y a de l’expérimentation, du cassage de codes et des bouleversements de marché. Des gens y travaillent ici. Mais pour ça, Messieurs Juncker, Macron et Wauquiez, il faut arrêter de sabrer nos conditions de vie. 

corinne morel darleux

Tue, 26 Jun 2018 09:27:00 +0200

Montez le son ! Compte-rendu de mandat radiophonique sur RDWA

Corinne_RDWA.jpgComme après chaque session à la Région, voici mon compte-rendu de mandat radiophonique sur la radio du Diois RDWA : 50 minutes de récit à écouter en vaquant à vos activités, pour mieux décrypter ce qui se passe dans l'institution présidée par Laurent Wauquiez. Du compte administratif et les fameuses "économies de fonctionnement" à la stratégie environnement et les fonds européens pour la ruralité, en passant par le Kurdistan... Belle écoute !

corinne morel darleux

Mon, 25 Jun 2018 16:47:00 +0200

Récits de voyage : le Rojava vu par des femmes

Recit-de-voyage.jpgMercredi 27 juin à 18h est organisé au Centre Démocratique kurde de Paris une discussion à partir de témoignages de femmes parties au Rojava.

Corinne Morel Darleux (secrétaire nationale du Parti gauche et conseillère régionale Auvergne Rhône Alpes), Mylène Sauloy (documentariste, réalisatrice du film « Kurdistan, la guerre de filles ») et Mireille Court (journaliste, réalisatrice du film « Rojava, une utopie au coeur du chaos syrien ») ont comme point commun le Rojava. Toutes les trois sont parties au Nord de la Syrie pour rencontrer et échanger avec des femmes qui y vivent, y résistent et participent à la révolution féminine en cours dans cette région du monde.

Comment les femmes mènent-elles cette bataille à la fois sur le front mais aussi, et surtout, dans la société, au quotidien, contre le système patriarcal en place ? A travers ces récits de voyage, les intervenantes nous partagerons ce qu’elles y ont vu, sentis et ressentis, de leurs rencontres avec des combattantes des YPJ à leurs échanges avec des professeures des académies de femmes en passant par leur partage du quotidien des habitantes du village de femmes Jinwar.

Evénement organisé par l’Initiative pour un confédéralisme démocratique

Voir aussi Carnets du Rojava

corinne morel darleux

Mon, 25 Jun 2018 09:58:00 +0200

Turquie : la gorge nouée

IMG_0741.JPGMalgré des irrégularités constatées, des observateurs internationaux empêchés d'accomplir leur mission, des enveloppes suspectes, des bureaux de vote qui ont été éloignés dans la partie kurde du pays, des modalités de vote et de dépouillement modifiées, malgré les espoirs de l'opposition, Recep Tayyip Erdogan est donc réélu avec plus de 52% dès le premier tour.

Le régime ultraprésidentiel qu'il s'est fait voter par referendum constitutionnel l'an dernier va désormais entrer en vigueur, affaiblissant considérablement le contre-pouvoir du parlement. Le Président aura tous les pouvoirs de l'exécutif, il n'y aura plus de Premier Ministre, il pourra gouverner par décret et contrôler le Parlement qui perd son rôle de contrôle de l'exécutif. Son parti l'AKP y aura en outre la majorité grâce à l'alliance nouée avec l’extrême droite nationaliste du MHP qui obtient 11% des voix.

Seule consolation à ce paysage sombre pour la Turquie, la liberté d'expression, la démocratie et l'avenir des kurdes : les scores du HDP. Malgré la répression constante depuis deux ans de ses élus et candidats, malgré la confiscation de son temps de parole dans les médias, son candidat à la présidentielle Selahattin Demirtas, qui a du faire campagne de sa cellule en prison, a réussi le très bon score de 8%, et le HDP dépasse la barre des 10% aux législatives, ce qui lui permettrait de remporter 67 sièges (8 de plus si le résultat est confirmé). En-deça de ce seuil des 10%, il n'aurait eu aucun siège, ceux-ci auraient été redistribués à l'AKP. Le HDP sera donc le troisième parti de l'assemblée.

En janvier, RT Erdogan déclarait lors de sa visite à Emmanuel Macron à propos des purges en Turquie : "Ce n'est pas fini (...) Nous condamnerons autant de personnes qu’il sera nécessaire de condamner". Le 10 juin dernier, en meeting, il a promis à ses électeurs de faire exécuter Selahattin Demirtas.

Ce matin c'est vers lui, vers les opposants, journalistes, fonctionnaires, enseignants, ONG, universitaires et militants, que se tournent toutes mes pensées.

corinne morel darleux

Sun, 24 Jun 2018 10:17:00 +0200

A propos du droit à l'image des lombrics

animaux_stars_cnrs.jpgKung Fu Panda, le monde de Nemo, Bob l'éponge et Sophie la Girafe sont convoqués dans cette nouvelle chronique écosocialiste pour Là-bas si j'y suis : "Les animaux menacés, une manne lucrative pour l’industrie du divertissement". On y parle d'animaux stars, de sixième extinction de masse et de droit à l'image, mais aussi des lombrics et autres invertébrés, pas assez mignons, pas assez cinégéniques, et pourtant si précieux...

Photo : Zoo Portraits, journal du CNRS

Extrait :

corinne morel darleux

Sat, 23 Jun 2018 10:05:00 +0200

Un dimanche en Turquie, pour l'espoir et la démocratie

IMG_0741.JPGCe dimanche ont lieu les élections présidentielles et législatives, anticipées, en Turquie. Je suis cette fois empêchée de m'y rendre, mais fière et de tout cœur avec nos camarades du Halkların Demokratik Partisi (HDP). La campagne autour de leur candidat Selahattin Demirtaş, depuis la cellule où il est incarcéré depuis presque deux ans, a été impressionante et j'invite chacun à lire ce très beau texte paru dans Le Monde : la puissance des mots de Selahattin Demirtaş rappellent avec sensibilité et justesse que l'on peut mêler politique et poésie, ne rien renier de ses convictions, même au fond d'une prison, et combien de causes belles et justes nous avons à porter au niveau européen.

Je signale également cet article "Turquie : Des élections à hauts risques" de Kévin Boucaud-Victoire pour Le Media, dans lequel nous revenons ensemble sur les enjeux militaires et politiques pour le maintien au pouvoir de M. Erdogan, de l'offensive sur Afrin en Syrie aux élections anticipées de ce dimanche en Turquie.

Enfin, alors que deux observateurs internationaux, missionnés pour s'assurer du bon déroulement du scrutin, un député de Die Linke et un député Vert Suédois, ont été interdits d'entrée en Turquie, je souhaite belle route à mes camarades Danielle Simonnet, Jean-Christophe Sellin et Simon Berger qui y seront pour le Parti de Gauche en tant qu’observateurs internationaux ! 

CP_PG_Turquie_elections.jpg

corinne morel darleux

Thu, 21 Jun 2018 09:56:00 +0200

Stratégie environnement énergie de la Région : climat, nature... et béton (video)

CMDsessionjuin18.jpgJe suis intervenue à la Région sur la stratégie environnement énergie, une délibération que nous attendions avec impatience.

Et, une fois n'est pas coutume, je dois dire que nous avons vu avec soulagement se dessiner l’horizon d’une région à énergie positive en 2050, avec de l’économie circulaire, la restauration de la biodiversité et de la qualité de l’air. En effet, l’ère de l’énergie abondante et bon marché est terminée. Exploiter la nature est devenu suicidaire. Nous sommes en train de détruire l’air que nous respirons, les sols qui nous nourrissent, la nature dont nous faisons partie. Cette brutale dégradation a été niée trop longtemps hélas. Il est désormais trop tard pour éviter l'impact. Je ne suis pas catastrophiste en disant cela, mais simplement lucide : la catastrophe est là. Elle se lit d’ailleurs en creux dans les actions de la Région : neige artificielle, aide aux apiculteurs, plans d’urgence sécheresse et intempéries... Dans les Alpes, la température a augmenté de 2°C depuis le siècle dernier. L’eau se fait de plus en plus rare. Les saisons s’affolent. La sécheresse s’invite en Hiver. C’est de cette réalité du climat dont nous parlons, bien loin d’une lubie de « bobo » des villes.

Aussi, la stratégie de la Région, avec ce texte, vise juste en proposant une politique d’adaptation aux changements climatiques, en plus des mesures d’atténuation qui restent douloureusement nécessaires.

Mais si les enjeux sont sérieux, il faut être sérieux jusqu’au bout : 200 millions d’euros sur 3 ans, c’est 1,8 % du budget régional… 1,8 % ! Comment peut-on égrainer si justement les priorités et l’urgence, pour ensuite y consacrer si peu d’argent ? Le bât blesse aussi sur les certificats d’économies d’énergie par exemple, qui relèvent d’une vision financière de l’environnement qui a prouvé son inefficacité avec les droits à polluer par exemple. Enfin, Monsieur Wauquiez nous avait exhorté l’an dernier à prendre exemple sur Nicolas Hulot : nous l'avons exhorté aujourd’hui à ne pas l’imiter ! A ne pas dire nature d’une main en faisant béton de l’autre. A s'efforcer de donner une vision cohérente, systémique à notre Région :

  • Peut-on financer de nouvelles autoroutes tout en affichant l’ambition d’une région « décarbonée » ?
  • Est-il sage de développer les enneigeurs pour skier, quand la ressource en eau se fait rare pour les habitants et les éleveurs toute l’année ?
  • Se donne-t-on réellement les moyens d’une région à énergie positive, sans éolien ni géothermie ?
  • Peut-on faire un plan « pollinisateurs » en passant sous silence l’impact des pesticides ?

Apparemment, selon la majorité de Laurent Wauquiez, oui. Il en va pourtant des conditions de vie dans notre région faite de vallées, de montagnes, de champs et de rivières, dont le tourisme repose sur des paysages préservés, dont l’agriculture dépend de la qualité des sols, et dont les habitants ont tout simplement besoin de respirer...

corinne morel darleux

Wed, 20 Jun 2018 10:25:00 +0200

Où en est-on avec nos partenaires européens ? (video)

A l'occasion de ma participation à la journée d'ateliers et de débats organisée par les Insoumis de Clermont-Ferrand, j'ai répondu aux questions qui se posaient concernant les partenaires de la France Insoumise en Europe : avec le réseau écosocialiste européen, puis via les Sommets du Plan B et les Conférences euro-méditerranéennes, ou encore notre travail opiniâtre au sein de la Gauche européenne avec Sophie Rauszer, nous avons au final réalisé un vrai travail de fils tissés et de dentelle pour identifier finement alliés et partenaires, en soulevant certaines contradictions, en menant bataille, mais aussi en portant un projet alternatif qui s'est construit et enrichi au fil des années. Nous avons fait vivre l'internationalisme avec une constance, sur le fond comme sur la forme, qui porte aujourd'hui ses fruits. D’un point de vue social comme climatique, les années qui viennent vont être déterminantes. Nous allons avoir besoin d'un mouvement européen solide, habile, compétent et enthousiaste, capable de tenir sur la durée. On y travaille. Il est lancé.

corinne morel darleux

Mon, 11 Jun 2018 15:28:00 +0200

Qu’est-ce que c’est, le Rojava ?

Ma seizième chronique écosocialiste pour Là-bas si j'y suis porte sur le Rojava, ce territoire autonome en Syrie du Nord d'où je reviens, avec l'expérience d'une Révolution hors normes... Après les Carnets du Rojava publés sur le site de la revue Ballast, voici donc la chronique vidéo, avec des extraits de reportages et documentaires, des cartes et des vidéos réalisées là-bas pour tenter de mieux comprendre ce qui s'y joue, et qui nous intéresse aussi ici... "Qu’est-ce que c’est, le Rojava ?", un tour d'horizon en 18 minutes, dont voici un extrait pour celles et ceux qui ne sont pas abonnés :

corinne morel darleux

Sat, 02 Jun 2018 13:46:00 +0200

Jardiner, nourrir, et se préparer à atterrir (chronique Reporterre)

le_terrain_dit_du_permacol.jpgChronique du Diois parue sur Reporterre le 28 mai

Malgré mon appel à l’aide sur les réseaux sociaux - qui a toutefois considérablement enrichi mon catalogue de podcasts sur la collapsologie - je n’ai pas réussi à retrouver cette émission de France Culture entendue distraitement un matin. L’invité y évoquait l’effondrement à venir, l’insécurité alimentaire du monde moderne en soulignant la faiblesse des stocks de nourriture à Paris, et plus généralement la nécessité d’anticiper, en développant les surfaces cultivées, un futur exode urbain vers les campagnes où les populations iraient se réfugier et chercher à manger.

C’est ce que s’attellent à faire Les Jardins Nourriciers dans le Diois. Leur principe : remettre en culture des parcelles délaissées pour créer de l‘activité, augmenter la production maraîchère et l’autonomie alimentaire du territoire. L’idée des Jardins est aussi d’explorer d’autres pratiques, comme cette technique de culture empruntée à la tradition amérindienne qui associe maïs, haricot grimpant et courge, les « trois sœurs » : leur culture conjointe est mutuellement bénéfique, et fait un bel exemple de coopération. « Les plants de maïs servent de treille aux haricots grimpants, et les haricots fixent l'azote bénéfique à la croissance du maïs. Quant aux courges qui rampent, elles protègent le sol contre l'érosion hydrique et éolienne ».

equipe_du_CA.jpgLes chantiers sont ouvert à tou-te-s, débutants comme expérimentés ; chacun arrive et repart selon ses envies et disponibilités. Quatre jardiniers « professionnels » à temps partiel accompagnent les bénévoles, et chaque heure travaillée au champ donne un droit d’accès à des paniers de légumes frais, locaux et bio (l’équivalent d’un gros panier pour une petite demi-journée). Ce qui ne vient pas en contrepartie des heures de bénévolat part en vente directe, comme dans une Amap traditionnelle.

Tout le monde y gagne : les bénévoles bien sûr, qui en plus de leur panier apprennent à jardiner, les propriétaires fonciers dont les sols sont de nouveaux cultivés, selon des principes agroécologiques et de permaculture qui les enrichissent au lieu de les appauvrir. Les autres maraîchers n’ont pas de concurrence à redouter, l’indicateur le plus pertinent en la matière restant les ventes de l’Intermarché : tant que des habitants iront s’y fournir en légumes, on peut considérer que c’est là que réside la concurrence. Mieux encore, ce modèle coopératif pourrait bien permettre à terme de rémunérer tous les acteurs des jardins partagés, dans un contexte où peu de maraîchers réussissent à s’en sortir seuls. On en a vu plusieurs disparaître après des années de travail acharné, totalement découragés. Tous préféreraient largement vivre de leur travail plutôt que de devoir remplir d’interminables dossiers de subvention, la palme revenant à la politique agricole commune, cette fameuse PAC, qui est en train d’accaparer une énergie inouïe en terme de mobilisation.

la_serre.jpgBref, on pourrait imaginer à terme un nouveau système coopératif où tout le monde serait gagnant. Bien sûr, l’association n’en est qu’à ses balbutiements, il n’est pas toujours aisé de mobiliser des bénévoles dont ce n’est pas le métier et il y a peu de monde les jours de pluie. Mais c’est une piste, très concrète, pour préparer la suite et mettre toutes les chances de notre côté pour que le prochain gros couac de l’espèce humaine se déroule pacifiquement.

Le jour où l’effondrement aura lieu, d’où qu’il vienne, il faudra commencer par donner à manger à tout le monde. Un supermarché classique dispose d’environ trois jours de stock alimentaire, et ce jour là on sera bien contents d’avoir cultivé les friches encore disponibles en zone rurale. Et si la catastrophe n’arrive pas, rejouons le pari de Pascal : au pire, ces journées passées face à la montagne à couver du regard de jeunes plants, à tisser la serre de fils solides en prévision des pluies, à partager quelques amandes et des astuces de jardiniers les pieds dans la gadoue, n’auront pas été vains. Ces moments rincent l’âme, et nous rappellent que nous sommes des Terriens.

le_potager_des_jardins_nourriciers.jpgComme le dit Bruno Latour, il est temps de faire passer la question existentielle du lien à la Terre au niveau des luttes sociales telles qu’elles se sont développées depuis la fin de la guerre ; l’écologie comme le social sont liées à la remise en cause du capitalisme et à la construction des communs. Pour lier les deux, Bruno Latour invite à reconsidérer la notion de territoire et à la réinvestir : au retour à la terre pétainiste, substituons le retour de la terre progressiste. Il existe mille manières non réactionnaires d’appartenir à un territoire, d’y goûter, de s’enraciner : le jardinage nourricier en est un, et cela pourrait bien être une des conditions pour savoir « Où atterrir », demain.

corinne morel darleux

Sun, 20 May 2018 13:49:00 +0200

Carnets de route. Retour du Rojava (volet 3 et fin)

vie_reprend_deux_hommes.JPGTroisième et dernier volet de mon journal de bord publié par la Revue Ballast.

Lire le premier volet et le second volet

Nous avons décidé de ne pas franchir l’Euphrate pour des raisons de sécurité. J’envisageais de me rendre dans la « zone tampon » de Shehba, située à l’ouest des cantons de Cezire et Kobane, où se sont réfugiés la plupart des habitants d’Afrin depuis la prise de la ville le 18 mars 2018 par l’armée turque et ses alliés dans le cadre de l’opération « Rameau d’olivier ». Mais la présence du régime syrien et la proximité avec l’occupation turque ont finalement eu raison de cette étape jugée trop risquée ; c’est donc à Kobane que je rencontre les familles de réfugiés.

hanger_collecte_afrin.JPGLa solidarité qui s’exerce ici, dans une ville qui se relève elle-même à peine des combats, est remarquable. Mes hôtes tiennent tout d’abord à m’emmener visiter un hangar : on se gare sur un parking poussiéreux ; les murs des bâtiments sont encore grêlés des impacts de tirs ; à l’intérieur, une petite dizaine de bénévoles s’affaire. Le lieu est rempli de tas de couvertures, de matelas, de brouettes, de seaux et de chaises empilés destinés aux réfugiés. Ceux-ci ont tout perdu lorsqu’ils ont du fuir précipitamment la ville, après plus de cinquante jours de siège.

« On n’a fait de mal à personne ! On a battu Daech, et les États européens n’ont rien dit à la Turquie. »

jumeau_et_familleayse_.JPGAyse a quitté la ville lorsqu’une bombe a tué quatre de ses amis : « Je voulais aller les chercher. Quand je suis arrivée, j’ai vu des têtes, des tripes, des pieds. Je portais cette robe. » Elle touche le tissu noir à pois blancs qu’elle continue de porter en souvenir de ses amis. « Elle était pleine de sang, du sang partout. J’ai dit à mon mari : ça suffit, je ne peux plus. » Ayse a fui avec une partie de sa famille vers Shehba, où se trouvaient déjà son frère et sa belle-fille, puis tous ont rejoint Kobane. Son mari et sa fille Lorenda sont quant à eux restés à Afrin. Ils sont morts tous les deux. Dans la pièce où nous sommes installés, les murs sont nus, à l’exception de l’affiche qui les représente. Je reconnais la photo : elle était à l’avant du premier véhicule qui m’a conduite à Qamishle. Lorenda, 17 ans, sourit à l’objectif ; elle porte un appareil photo ; elle était journaliste pour les YPJ. En face de moi, assis en tailleur, son jumeau écoute nos échanges sans rien dire. À la fin de l’entretien, il glisse simplement d’une voix calme : « C’est la moitié de mon cœur qui est partie. » Avec les frères et sœurs, une nièce, et leurs enfants, ils vivent à douze ici. Ayse a 53 ans — elle en paraît 20 de plus.

cihan.JPGÀ quelques pas de la colline de Machtanour, Cihan et sa famille m’accueillent à leur tour. Il y a quelques années, Cihan habitait à Alep. Quand les combats y ont éclaté, elle s’est réfugiée à Afrin. Et puis il a fallu fuir Afrin, aussi. La famille est arrivée, il y a moins de trois semaines, à Kobane : « Je suis restée autant que je pouvais, je suis partie quand tout le monde est parti. On était cachés dans la cave avec nos voisins. Les avions bombardaient sans arrêt. Le bruit, les explosions, les avions, les cris : on n’avait plus notre cerveau. Ils bombardaient sans arrêt. » Elle répète ses phrases avec colère. « On a résisté, et finalement, on a dû partir. Comme des chiens, on est sortis. » Son index frappe le sol. « Sans rien, ni chaussures ni vêtements. On est partis avec ce qu’on avait sur nous. Mais qu’est-ce qu’on a fait, nous, les Kurdes ? On n’a fait de mal à personne ! On a battu Daech, et les États européens n’ont rien dit à la Turquie. » Son mari a été tué, son fils aussi. Elle me tend sa photo affichée sur son téléphone, puis me fait écouter les messages audios envoyés par une amie restée à Afrin. La voix est hésitante, se brise, reprend, entrecoupée, comme si elle respirait avec difficulté. Les silences sont éprouvants. Elle explique qu’il n’y a pas de lait pour les enfants, qu’elle entend encore des tirs. Des gens frappent sans cesse à la porte, elle n’ose pas ouvrir et reste terrée chez elle. Son fils, un ancien asayish, a été arrêté : elle ne sait pas où il est. Sa propre mère est vieille et malade, elle n’a pas de voiture, personne pour l’aider, elle ne peut pas partir. Le son s’arrête. Cihan reprend son téléphone et se frotte les yeux. « Ça suffit. On a perdu nos maris, nos maisons, on a tout perdu. Je veux juste que quelqu’un arrête cette guerre. » Son visage est marqué. Une fois de plus, je suis sidérée quand elle m’annonce son âge. Cihan a 40 ans.

vie_reprend_quatre_femmes_au_soleil.JPGJe tiens à ces témoignages, à ces photos et ces visages usés trop tôt, qui incarnent ce qui se passe et l’ancrent dans le réel. La guerre est un concept devenu lointain et abstrait, en France ; se prendre une claque de réalité sur le terrain n’est jamais vain. Malgré tout, la vie reprend à Kobane, malgré les échos permanents des combats passés et présents. Quand nous repartons de chez Cihan, quatre femmes croisées sur le chemin nous proposent un tchai au soleil. Des enfants font du vélo. En ville, sur les pelouses, on sort des chaises, un militaire s’achète un cornet de glace. Ces allers-retours continus entre le fracas et le calme, entre les chantiers de reconstruction et les ruines, les chassés-croisés entre victimes d’hier et d’aujourd’hui, la Turquie qu’on voit si proche, si semblable et si menaçante à la fois, tout cela forme un maelström d’impressions qui désarçonnent sans arrêt. Comme pour prolonger ce sentiment, dans la voiture les filles mettent de la musique et se mettent à chanter joyeusement : elles m’expliquent dans un rire que la danse fait partie de la lutte et de la révolution.

« Une ligne de jeunes recrues apprend et répète inlassablement les mouvements de base, s’accroupit, se redresse, se met en position et mime le tir en criant. »

azayish_ypg.JPGLe lendemain, à quelques pas des rives de l’Euphrate, nous nous rendons à un camp d’entraînement des combattantes des Unités de défense de la femme — les YPJ. Nous traversons pour y arriver une zone entièrement vidée de ses habitants, qui était tenue par Daech : beaucoup de familles ont travaillé avec l’ennemi et se sont enfuies, d’autres ont quitté cette zone à cause des mines qui y sont enfouies.

Il est prévu, me dit-on, que les familles puissent revenir prochainement dans les zones sécurisées. Mais personne, pour l’heure, n’y entend les détonations retentissantes des tirs des YPJ. Nous les retrouvons dans un champ. À l’arrière, une ligne de jeunes recrues apprend et répète inlassablement les mouvements de base, s’accroupit, se redresse, se met en position et mime le tir en criant. Devant, trois instructrices les accueillent une par une, derrière un succédané de mur contre lequel elles doivent s’allonger avant de viser deux cibles au fond du champ. Les balles sont réelles, les douilles volent. Certains visages sont dissimulés par une cagoule ou un foulard. Alors que je me tiens en retrait, intruse et décalée au milieu de cette armée, ce sont elles qui viennent m’accueillir avec chaleur et amitié.

Nesrin.jpgLeur commandante en chef et porte-parole, Nesrin Abdullah, a été reçue par le président Hollande en février 2015, après la libération de Kobane. Elle était aussi dans la délégation du Rojava et de la Fédération démocratique de la Syrie du Nord reçue par le président Macron le 29 mars dernier — le jour même où j’interpellais Laurent Wauquiez sur Afrin en session régionale, à Lyon. Je la rencontre à Qamishle. Ses mots d’accueil sont à l’image de tout notre entretien : francs, posés et bienveillants. « Notre révolution est celle des femmes. C’est aussi ton pays, ici ». Nesrin est une ancienne journaliste : cela se ressent dans l’analyse qu’elle porte. Elle m’expose que, si c’est plus visible au Moyen-Orient et en Syrie, c’est en réalité le chaos partout, de l’Europe à l’Amérique latine, et que tout est lié : politique, économie, militaire… Ce qui touche le Moyen-Orient touche l’Europe, et vice-versa. Elle s’inquiète de voir pointer, dans une partie de la population syrienne qui a tout perdu, un attachement découragé au régime, faute de système alternatif comme il en existe ici au Rojava. Le nord du pays s’est préparé, s’est battu et a construit ses propres assemblées ; il a combiné protection armée et construction démocratique et ne reviendra pas en arrière sur des libertés chèrement payées. Mais ce n’est pas, dit-elle, le cas de tous les Syriens. Son constat est lucide et posé.

episode_3_objectif_reciproque_jinwar.JPGElle pointe la responsabilité de tous : la Russie qui laisse faire le régime et a abandonné Afrin à la Turquie ; l’Iran, avec son projet de ligne chiite jusqu’à la mer, via l’Irak et la Syrie ; Daech, bien sûr, et les différents groupuscules djihadistes ; la Turquie, qui veut jouer dans la cour des grands et s’étendre dans tout le Moyen-Orient ; l’Europe et les États-Unis. Tous mènent leurs propres intérêts dans la zone, veulent leur part des richesses du pays et parasitent la Révolution. En attendant, contrairement à ce qu’on entend parfois en Occident, Daech est encore présent dans certaines régions de Syrie : à Hajin, Boukamal, et même dans une petite partie de Damas. Dans ces zones, poursuit-elle, la population est maintenue sous contrôle militaire et idéologique par la peur, l’islam est détourné, les habitants montés les uns contre les autres : « Une situation très dangereuse. » C’est toute une génération qui ne connaît que la guerre et grandit sans études, poussée à s’identifier comme chiite, alevi ou musulman. Le terreau du racisme. Or, déclare-t-elle, on laisse faire : s’ils l’avaient voulu, les États en auraient fini avec Daech. Mais tant que Daech est là, les forces étrangères gardent une raison d’y être aussi.

impact_tirs_hangar.JPGNous évoquons sa rencontre avec Emmanuel Macron, qui s’est engagé à apporter le soutien militaire et politique de la France, notamment pour que les Kurdes1 soient désormais présents autour de la table des négociations et reconnus comme acteurs à part entière. (Leur présence au Congrès de paix pour la Syrie, organisé par la Russie à la fin du mois de janvier 2018 à Sotchi, a été l’objet d’un bras de fer avec la Turquie. Les Kurdes ont finalement boycotté le sommet, qui se tenait en plein lancement de l’opération « Rameau d’olivier », estimant que Russes et Turcs s’étaient mis d’accord sur Afrin. Fawza Youssef dit ainsi, dans le Le Monde : « La Turquie et la Russie sont les garants de Sotchi et ces deux pays se sont mis d’accord sur Afrin aux dépens des Kurdes, ce qui contredit le principe même de dialogue politique »). J’interroge également Nesrin sur le sort de Manbij, identifiée comme prochaine cible par le président turc. Dans cette ville vivent des Kurdes, des Arabes, des Tchétchènes, des Turkmènes. Et le combat s’y mène déjà par une guerre psychologique : elle m’explique que les Turkmènes sont sous la pression de la Turquie, qui en appelle à leurs racines communes ; des familles reçoivent des appels menaçants de proches résidant en Turquie ; des gens de Daech sont encore cachés dans la ville et la Turquie n’hésite pas à commanditer des assassinats ciblés. Elle redoute que ce travail de sape ne finisse par retourner la population contre la présence de la coalition — des forces françaises et états-uniennes stationnées à Manbij. Enfin, elle me précise que contrairement à ce que prétend la Turquie, il n’y a pas de YPG-YPJ là-bas : la ville dispose de ses propres forces de protection. J’aurais encore mille questions et sujets à aborder mais nous devons nous quitter : nos échanges ont duré plus de deux heures.

« L’armée est populaire, ici, dans tous les sens du terme : chacune, chacun a un frère, une cousine, un voisin, des amis engagés. »

team_YPJ.jpgJ’ai trouvé, dans les propos de la porte-parole des YPJ, la confirmation de plusieurs observations. D’abord, et c’est écrit en toutes lettres dans la brochure de présentation du Kongra Star, la conviction que la paix passe par le fait de reconstruire de bonnes relations entre Syriens, qu’ils soient musulmans, chrétiens ou yézidis, arabes, turkmènes ou kurdes. Ensuite, que la protection du peuple passe par l’éducation : dans chaque lieu collectif au Rojava, de Jinwar à la commune internationaliste en passant par les locaux du Kongra Star, on trouve une académie, des lieux d’étude, une salle de formation. Enfin, Nesrin a formulé ce sur quoi j’avais du mal à poser une pensée claire depuis mon arrivée : il y a un sentiment curieux, quand on arrive au Rojava, à se sentir du même camp que le pouvoir et l’armée. Ce n’est pas si souvent… Une partie de cette étrangeté tient au fait que cette « armée », les YPJ-YPG, n’en est pas une, pas au sens où on l’entend habituellement : ce ne sont pas des militaires de profession, mais des civils formés. Ce ne sont pas des forces d’attaque mais de protection. La notion d’autodéfense est essentielle dans le projet du Rojava : depuis le massacre des Yézidis au Sinjar en 2014, chacun sait la nécessité de pouvoir se protéger sans compter sur l’extérieur. La loyauté et la proximité des forces armées sont parmi leurs grandes forces, me confirme Nesrin. Alors que l’armée turque bombardait sans relâche depuis des semaines et n’était plus qu’à un kilomètre d’Afrin, les gens ne voulaient toujours pas partir. « Nous avons tenu deux mois face à la deuxième puissance de l’OTAN. » L’armée est populaire, ici, dans tous les sens du terme : chacune, chacun a un frère, une cousine, un voisin, des amis engagés, et c’est une des raisons pour lesquelles les habitants leur font confiance pour les protéger — ce sont les leurs.

kobane_statue.JPGJ’ai passé la nuit chez une des dirigeantes du Kongra Star et son compagnon, poète. Nous avons beaucoup discuté dans leur petit jardin où trône un magnifique néflier. Ils sont cependant restés discrets sur leur vie privée et c’est Nupelda qui me confiera que leur fille a été tuée par Daech dans un attentat kamikaze, il y a deux ans. J’ai dormi dans sa chambre, décorée de diplômes universitaires et de photos d’anniversaires. Elle avait 22 ans, et attendait son premier enfant.

Il me reste deux rencontres importantes à effectuer avant de repartir demain, tout d’abord : Ilham Ehmed, la coprésidente du Conseil démocratique syrien. Le CDS est une formation kurdo-arabe opposée au régime de Bachard Al-Assad, dont est membre le PYD. Branche politique des Forces démocratiques syriennes alliées à la coalition contre Daech, le CDS travaille pour toute la Syrie et est implanté au-delà du Rojava — à Alep, par exemple. Ilham m’accueille en soulignant que ma venue, en tant qu’élue européenne (la première à venir au Rojava, semble-t-il), « donne du courage et montre qu’on est sur la bonne voie. Ici, on pense le temps long. La Syrie est en crise depuis sept ans, entre le projet chiite de l’Iran, celui turco-musulman de la Turquie, celui du régime syrien, et enfin le nôtre : réunir toutes les cultures, ethnies et religions ».

panneau_frontiere_turque.JPGElle n’évite aucun sujet : la Russie qui, selon elle, « est en train de dire clairement qu’elle est contre leur projet et soutient le régime » ; l’Europe : après avoir fait remarquer en souriant que « sur les femmes, on l’a dépassée », elle dit que « personne ne soutient Afrin contre la Turquie, qui est en train d’y installer les islamistes de la Ghouta. Emmanuel Macron est le seul à être intervenu, mais pour l’instant ce sont des paroles. On ne comprend pas quelle est la position de l’Europe sur la Syrie et le Rojava ». Je me permets de pointer que la Turquie est membre de l’OTAN, tout comme 22 des États membres de l’Union européenne, et que cette dernière a signé un accord et déjà débloqué deux tranches de trois milliards d’euros chacune, sur quatre ans, pour que la Turquie accueille et retienne les réfugiés chez elle. Sauf que le mur de près de 900 kilomètres, le long de la frontière entre la Turquie et la Syrie du Nord, que j’ai longé pendant tout mon séjour, laisse peu de possibilités à celles et ceux qui le voudraient de se réfugier en Turquie.

Et il s’avère en outre que « l’Union européenne a payé à la Turquie pour 83 millions d’euros de véhicules militaires et d’équipements de surveillance afin de traquer les réfugiés, y compris à la frontière turco-syrienne, pourtant officiellement ouverte ». Ilham tient à préciser que la Turquie ment et gonfle considérablement ses chiffres à ce sujet : bien moins de réfugiés y sont accueillis. Elle précise également que parmi eux beaucoup ont ouvert des magasins, créé leur activité et qu’un million aurait obtenu la nationalité turque. S’ensuit une discussion animée entre nous : Ilham voudrait que l’Union européenne condamne politiquement l’offensive et affirme que la population d’Afrin doit pouvoir rentrer chez elle. Je pense hélas que ce serait certes satisfaisant, mais tout à fait insuffisant au vu de l’alignement sur l’OTAN et de l’affaiblissement de la diplomatie européenne, dépourvue de souveraineté et soumise au pouvoir économique du dollar et aux lois d’extraterritorialité des États-Unis, comme on le voit aujourd’hui sur l’Iran. Nous discutons également du rôle des Nations Unies, dont le Conseil de sécurité est resté bien timoré face à l’agression turque, en se contenant d’appeler Recep Tayyip Erdoğan « à la retenue ». L’heure file sans qu’on s’en rende compte, l’échange est passionnant, mais je dois partir : j’ai rendez-vous avec la Commune internationaliste.

« Non seulement un autre monde est possible, mais il est en cours, parfois. Les gens qui viennent ici cherchent une perspective révolutionnaire. »

commune.JPGDans sa configuration actuelle, notamment en matière de visibilité publique puisque la Commune dispose maintenant d’un site et même d’un compte Twitter, le lieu existe depuis moins d’un an. J’y suis accueillie par une douzaine d’internationaux. Ils viennent principalement d’Europe, surtout des Allemands et des Français, mais aussi du Moyen-Orient et d’Amérique latine — un chassé-croisé parfois difficile à comprendre pour les Kurdes, dont certains cherchent à faire le trajet inverse pour aller vivre en Europe. Aucun n’a plus de quarante ans. La plupart sont là depuis plusieurs mois, plus que ce qu’ils avaient prévu au départ : « Partir maintenant, ce serait comme arrêter un film au milieu ». Tous sont venus participer à la Révolution : « Non seulement un autre monde est possible, mais il est en cours, parfois. Les gens qui viennent ici cherchent une perspective révolutionnaire », sans pour autant vouloir prendre les armes. C’est en quelque sorte le pendant civil des bataillons internationalistes engagées aux côtés des YPJ-YPG, à l’instar de celui que commande le français Hogir, croisé à la commémoration à Amuda. Depuis que la frontière a été rouverte en septembre, m’expliquent-ils, les internationalistes recommencent à venir, « pas juste pour aider, aussi pour construire ». Ce n’est pas évident, aussi pour qu’ils soient véritablement utiles et efficaces, la Commune accueille les nouveaux venus avant qu’ils ne partent travailler un peu partout dans le Rojava. Elle leur apprend la langue, leur donne les premières clés culturelles : « Ça n’est pas juste un autre pays, c’est un autre monde ». Elle les forme aux principes fondateurs de la Révolution en cours. Face à une vallée dégagée, deux maisons accueillent les femmes et les hommes, une troisième abritera l’académie de formation.

commune_boutures.JPGAlors qu’une partie du groupe part pour se rendre à une commémoration, nous prenons le thé sous des poutrelles en bois qui forment la structure du futur lieu de vie et de réunion commun. Sans plus de préambules, nous entrons très rapidement dans la question de la résistance armée, dans les responsabilités du capitalisme, évoquons aussi bien Abdullah Öcalan qu’Aldous Huxley, discutons de stratégies de communication, et explorons ce qui se joue au Rojava. L’échange est sérieux, fluide et profond à la fois : les quatre militants sont solides, les argumentations intellectuelles et complexes. S’ils avaient des réticences à rencontrer une élue française, celles-ci semblent en tout cas levées. Le refus du capitalisme vert et l’écosocialisme nous fournissent un terreau commun. En contrebas, un potager et une serre, où les internationalistes font des essais de boutures. Leur projet, intitulé pour les réseaux sociaux #MakeRojavaGreenAgain (ici leur manifeste en français), vise à contribuer à la reforestation du Rojava dont les écosystèmes ont été mis à mal par la monoculture de blé imposée par le régime syrien : « Le régime a tout fait pour déconnecter les gens de leur terre, jusqu’à leur interdire de planter des arbres dans leur propre jardin ! Ici, c’était une colonie. Et dans un pays en guerre, la vie est précaire, et la valeur accordée au vivant toute relative. Tout est à ré-apprendre. »

le_long_des_cimenteries.JPGIl s’agit pour les habitants du Rojava de réinvestir leur propre terre, leur autonomie alimentaire, leurs paysages et leur avenir : pourquoi planter un arbre qui mettra parfois des dizaines d’années à porter ses fruits, quand vous risquez d’être chassé de chez vous dans une semaine, un mois, un an ? L’écologie se construit sur le temps long, qui a été aboli ici. C’est une des raisons pour lesquelles le volet écologiste du projet du Rojava est si important. Et il y a fort à faire. Il y a d’abord les contraintes imposées au Rojava, qui ne peut raffiner son pétrole sur place et doit l’importer au gré des embargos, ce qui fait germer des raffineries artisanales extrêmement polluantes, et un carburant qui l’est tout autant. Ensuite, il y a l’eau, à économiser, et les déchets, à collecter et réduire. Il est difficile de précisément démêler ce qui tient de l’éducation et ce qui tient aux mécanismes territoriaux et infrastructures qui n’ont pas encore pu être mis en place. Le régime syrien a tout laissé dans un état catastrophique. Comme me le disait Fawza al Yussef, de la Fédération démocratique de la Syrie du Nord : « On veut créer notre propre modèle, sans oublier l’écologie : l’homme fait partie de la nature. Mais oui, sur les déchets c’est une vraie question, une difficulté. Des projets sont en cours, c’est un sujet dont on discute beaucoup. Mais nous manquons de techniciens, de matériel et d’expérience : avant la révolution syrienne il n’y avait rien… On doit tout apprendre, tout est à construire. » Tout ? Pas tout à fait. Les structures féodales et productivistes du régime syrien ont déjà été fortement bousculées, Daech chassé. Les bases du confédéralisme démocratiques sont en germe. Le Rojava a redressé la tête, et continue de résister tout en construisant un avenir différent pour son peuple, aux antipodes de celui que les belligérants veulent lui imposer.

retour_au_Tigre.JPGC’est ma dernière nuit ici. Demain je reprendrai le chemin en sens inverse le long du mur turc, des derricks, des portraits d’Apo4, des cimenteries et des camps, jusqu’à Erbil. Je repars lestée de réflexions en suspens, de notes, de témoignages et d’images, que je me suis engagée à transmettre. J’ai l’impression d’être partie un mois, mais aussi de quitter le Rojava juste au moment où je commence à me sentir à l’aise. J’ai été invitée à revenir.

En attendant, installée sur la petite terrasse de la maison des hôtes à Remilan, je capte les derniers rayons de soleil en fumant une cigarette. Rojava veut dire « ouest », roj est le jour.

corinne morel darleux

Sat, 19 May 2018 13:47:00 +0200

Les petits arrangement de M Wauquiez avec la vérité

wauquiez_inquiet.jpgTribune "Vu de" publiée le 18 mai 2018 sur Regards 

Au lendemain de la prestation du président de la région Auvergne-Rhône-Alpes, Laurent Wauquiez, dans L’Emission politique sur France 2, Corinne Morel-Darleux reprend la plume pour nous rappeler les approximations et contre-vérités du patron des Républicains.

Damned. Me voilà obligée de reprendre. J’avais résumé le mécanisme Wauquiez ici même il y a trois mois déjà, à l'occasion de son passage à L’Émission Politique. Mais voilà qu’à nouveau invité sur le plateau de France 2 ce 17 mai, Laurent Wauquiez a récidivé en énonçant deux-trois approximations et contre-vérités. Sans que les journalistes présents ne recadrent un seul instant. C’est assez crispant. Même si l’on sait que même quand il est face à un contradicteur, Monsieur Wauquiez est capable d’un aplomb stupéfiant.

Ainsi, il peut dire une chose puis son exacte inverse en direct, se contre-disant lui-même en l’espace de quelques secondes. Il l’avait fait chez JJ Bourdin, qui -lui au moins- lui avait fait remarquer qu’il était en train de dire une grosse bêtise sur l’ « explosion du regroupement familial ». Et non content de s’être fait épingler, au lieu de faire amende honorable, Monsieur Wauquiez avait carrément coupé-monté le passage en question avant de le poster sur Twitter. C’est ici, regardez la vidéo… c’est édifiant. Idem pour l’association Asmae, créée par Soeur Emmanuelle, qui ne sait plus sur quel ton le dire : elle a été obligé, à un an d’intervalle, de publier deux communiqués pour intimer au président de Région, qui visiblement n’en a cure, de cesser de récupérer l’image de la religieuse en se prévalant d’une proximité qui n’a jamais existé : « Non, toujours pas. M. Wauquiez peut participer à tous les déjeuners qu’il souhaite, mettre tous les portraits possibles de la religieuse dans son bureau, depuis l’année passée rien n’a changé, il ne fait toujours pas partie des proches de Sœur Emmanuelle ». 

Mais en l’occurrence, de contradicteur il n’y eut point sur France 2. On va donc faire le travail ici : comme on le connaît bien, en Auvergne Rhône Alpes, je vous livre avec plaisir quelques éclairages, vus de la Région qu'il dirige.

D'abord, je rappelle que Monsieur Propre est sous le coup de plusieurs procédures et recours. Non seulement une enquête de la police judiciaire de Lyon sur des soupçons de prise illégale d'intérêts de son proche conseiller Gilles Chabert, mais aussi une procédure en cours sur le budget 2016 de ce gestionnaire exemplaire, qui pourrait bien être annulé pour violation du droit à l'information, du droit d'amendement et pour conflit d'intérêt public https://t.co/A75GOMKbPE . Je passe charitablement sur les petits mensonges en direct et autres abus de langage : Laurent Wauquiez n'a pas été élu par 8 millions d'habitants comme il l'a déclaré hier, mais par 1,2 million, soit 22,5% des inscrits (8 millions c'est la population totale, enfants compris).

Venons en au leitmotiv de Laurent Wauquiez sur les impôts qui seraient, comme il l’a encore redit ce 17 mai, " l'injustice majeure ". Oh. Serait-il devenu partisan d'une meilleure répartition des richesses, d'une plus grande progressivité de l'impôt sur le revenu, un Robin des bois prêt à rétablir l'ISF et à taxer le capital ? Que nenni. Laurent Wauquiez prend même Donald Trump en exemple (sic - il doit être le dernier politique à oser) et se vante de réduire les impôts dans "sa" Région. Sauf que la Région ne prélève pas l'impôt au sens courant, et Monsieur Wauquiez abuse du sens commun : la taxe grise perçue par la Région ne représente que 9% du budget, le reste n'est pas du ressort de son Président, mais du gouvernementLa fiscalité, les économies, la réduction de la dépense publique, c’est le grand cheval de bataille de Laurent Wauquiez qui se pose continuellement, depuis deux ans et demi de présidence de Région, en champion des économies publiques. Allant jusqu’à se réclamer d’un classement de la Cour des Comptes… qui n’a jamais existé. Et d’économies qui relèvent plus du tour de passe-passe budgétaire que d’une gestion responsable, comme l'a démontré France 3 - si justement d'ailleurs que l'émission en question a été suspendue et supprimée des réseaux avant d'être reprogrammée.

Enfin, Laurent Wauquiez aime beaucoup se réclamer du terroir, et vante inlassablement son attachement à "sa" ville du Puy en Velay, en Haute-Loire. Mais là, je ne peux que m’incliner. Force est de constater que c'est vrai. Ainsi, pour la seule session du 18 janvier de cette année, nous avons recensé :
· 600 000 € pour la réfection du stade d’un lycée du Puy en Velay
· 24 000 € pour l’aérodrome du Puy en Velay
· 400 000 € pour la construction d’une maison de santé au Puy en Velay
· 158 000 € pour l’embellissement de la Ville Haute à Puy en Velay
· 457 000 € pour l’installation de conteneurs enterrés au Puy en Velay

Notre groupe RCES sort une « Wauquiezerie » toutes les semaines. Nous restons à disposition.

corinne morel darleux

Thu, 17 May 2018 08:13:00 +0200

Carnets de route. Retour du Rojava (volet 2)

episode_3_chez_habitants_chat.JPGSuite de mon carnet publié sur Ballast, de retour du Rojava. Dans ce deuxième volet : le village de femmes de Jinwar, la commémoration en hommage aux deux internationalistes, Anna Campbell tombée à Afrin et Alina Sanchez (respectivement Helina et Legerina de leurs noms de combattantes), et enfin Kobane avec le témoignage de Sara, qui y a vécu la bataille contre Daech...

Le premier volet si vous l'avez manqué est ici

Nous avons dormi dans la famille d’un ami et journaliste kurde. Dattes caramélisées dans l’huile, coussins à même le sol transformés en matelas, sourires en pagaille : malgré notre arrivée tardive et inopinée à cinq, nous avons été accueillis avec chaleur et sans manières par toute la famille : cousin, sœur, mère, beau-frère et enfants.

potager_de_jinwar.JPGCe matin, nous repartons sur les routes à la découverte du fameux village de femmes, Jinwar. Un village de, par et pour les femmes, qui a commencé à se tailler une petite réputation dans les milieux féministes. Avant de m’y rendre, j’avoue que je craignais un peu de me trouver face à un nouveau sectarisme inversé : des femmes victimes de la violence patriarcale qui excluraient les hommes de leur vie, ce qui m’aurait semblé à l’opposé des valeurs de mixité et d’égalité prônées par le Rojava. Mais j’étais curieuse d’en savoir plus. Et j’ai bien fait. La réalité du terrain a levé mes réticences : c’est un village où seules les femmes peuvent résider mais, dans la journée, on voit débouler des hommes du village voisin venus donner un coup de main. Le projet des fondatrices de Jinwar n’est pas du tout de vivre recluses ; tout au contraire, les liens avec l’extérieur sont permanents. Les hommes n’y sont pas interdits, simplement ils ne siègent pas au comité qui organise la vie commune. Jinwar est un refuge pour des femmes victimes de viols, qu’ils soient conjugaux ou de guerre, un lieu de liberté pour les divorcées ou les veuves, pour lesquelles il est encore mal toléré qu’elles vivent seules. Et c’est un lieu, insiste Rumet, une des cofondatrices, où les victimes peuvent devenir actrices : ici, elles peuvent se reconstruire, travailler et faire leurs propres choix, même quand ils ne vont pas dans le sens de la société comme c’est le cas du célibat.

« Jinwar est un refuge pour des femmes victimes de viols, qu’ils soient conjugaux ou de guerre, un lieu de liberté pour les divorcées ou les veuves. »

entre_politique_et_botanique.JPGDans nos discussions, je ne peux m’empêcher de penser aux débats sur les ateliers non-mixtes qui animent les réseaux militants en France : face aux horreurs vécues, mais aussi à ces visages confiants, je commence petit à petit à mieux comprendre le besoin qu’elles éprouvent de se retrouver entre femmes — au moins temporairement. Nous sommes accueillies à Jinwar par la figure mythologique de Sahmaran, à tête de femme et corps de serpent. Nujin, une jeune Allemande de 27 ans qui vit ici depuis un an, et Rumet nous offrent le tchai. Elles nous expliquent que le village a été lancé symboliquement le 25 novembre 2016, journée de lutte internationale contre les violences faites aux femmes. Les premières briques ont été posées le 28 mars de l’année suivante, après l’hiver. Depuis, elles ont planté deux jasmins, des citronniers, des orangers, des pommiers et des pistachiers devant les maisons. Je les interroge sur la possibilité de planter des eucalyptus, de la lavande, des mimosas ; la discussion politique devient botanique et, assise par terre au soleil, je leur raconte doucement mon Diois, dans la Drôme… De fil en aiguille, on se retrouve à échanger sur le Pays basque et la Corse ; à leurs demandes de conseils sur la communication et la protection de leur lieu, j’évoque la communauté Emmaus Lescar-Pau et la manière dont son festival a été pensé en partie pour la protéger de l’expulsion. Les passerelles sont improbables et réjouissantes à la fois.

gardien_du_coin.JPGCe jour-là, il y a aussi Siham, mariée, neuf enfants : Siham ne vit pas ici, elle a sa maison dans le village voisin avec son mari mais elle vient presque quotidiennement. Au début, son époux était réticent à ce qu’elle fréquente Jinwar ; aujourd’hui, il vient aider avec tous leurs enfants et nie dans un sourire un peu gêné avoir jamais été opposé au projet. Le plus jeune fils fait du toboggan dans la petite aire de jeux. Le plus âgé est chargé de la protection du coin ; il porte le foulard kurde fleuri et un fusil en bandoulière. Avec ses frères, ils se sont attelés au jardin : il faut prolonger les rigoles d’irrigation. De coups de pioches en pelletées, la kalach finit par devenir encombrante. Au bout de vingt minutes, elle gît, abandonnée sur une butte de terre. Image inouïe et inoubliable que celle d’un militaire bêchant le potager d’un village de femmes jusqu’à en oublier son arme. Les volontaires, majoritairement des femmes, se partagent les tâches : le village n’est pas fini. Sur les trente maisons en projet, toutes ne sont pas édifiées, une seule est pour l’instant habitée. Il faut encore fabriquer des briques de terre-paille, qui serviront aussi à construire l’académie, lieu d’alphabétisation, d’éducation et de formation des femmes ; planter les herbes médicinales qui serviront aux soins de santé et à la prévention ; s’occuper des poules et des moutons, du futur four à pain et du potager commun.

Nujin_et_Maria_ecosocialisme.JPGAlors que nous sommes courbées sur de jeunes pousses avec Nujin, une camionnette arrive avec à son bord une jeune Française, Maria, venue participer à la révolution du Rojava. Avec elles deux, nous aurons des discussions animées sur la question de l’État — par définition centralisé et autoritaire, ou à réoccuper ? —, mais aussi sur l’écosocialisme, qui semble davantage leur plaire : j’ai apporté quelques exemplaires du Manifeste des 18 thèses pour l’écosocialisme que je sème comme des graines au Rojava, un terreau fertile déjà arrosé par Murray Bookchin. Du moins le pensais-je : en réalité — est-ce un hasard ? —, le philosophe et écologiste américain, à qui l’on attribue souvent l’évolution d’Öcalan, et donc du PKK (marxiste-léniniste et étatiste), vers le confédéralisme démocratique (communaliste, fédéral et écologiste), ne m’a pas été cité une seule fois ici. Avec les jeunes journalistes kurdes qui nous ont suivies, on discute également jinéologie — cette « science des femmes » qui aspire à revisiter de nombreux domaines théorisés et construits au fil de l’Histoire par les hommes — mais aussi autonomie et agroécologie. Les champs sont relativement verts, mais nous sommes au tout début du printemps ; d’ici quelques semaines, tout sera jaune et brûlé. La sécheresse a été aggravée par le régime syrien qui a organisé la déforestation de la région pour en faire son grenier à blé. Des monocultures de colza et de coton s’y sont ajoutées. Le régime a interdit de planter des arbres fruitiers et arrosé le tout de fertilisants chimiques. Cultiver un potager bio relève donc du défi. On maudit le générateur qui fait un bruit d’enfer mais reste pour l’heure le seul moyen de pomper l’eau du puits. Le soir, on le bénit de fournir un peu d’électricité au moment d‘aller se coucher, trempées mais ravies d’avoir couru sous l’orage pour aller bâcher les briques restées à sécher.

commemoration_kendal_breizh.JPGLe lendemain, après avoir préparé le café kurde sur le réchaud de la cuisine, je rencontre enfin Nupelda. C’est un vif soulagement pour moi : depuis jeudi, je jongle avec une organisation un peu rock’n roll, sans traduction fixe ni programme calé. Nupelda est une jeune femme kurde issue d’une famille nombreuse ; elle a grandi chez sa tante en Turquie, puis étudié en Suisse. Elle parle parfaitement français, connaît tout le monde, de l’hôpital de Kobane aux YPJ, traduit, organise, réserve, modifie et répond à toutes mes questions entre deux rires, pleine d’énergie. Qu'elle soit chaleureusement remerciée ici. Nous partons ensuite pour Amuda, où a lieu la commémoration en hommage à deux internationalistes : l’Anglaise Anna Campbell tombée à Afrin et l’Argentine Alina Sanchez — respectivement Helina et Legerina, de leurs noms de combattantes. Sous leurs photos, deux citations, une de Louise Michel et l’autre de Che Guevara. Je salue la mère et le frère de Legerina, venus d’Argentine. La cérémonie se tient en kurde et en anglais, des vidéos retracent le parcours des deux jeunes femmes. Le public est un mélange saisissant : des familles et des enfants, des jeunes en treillis, d’autres en robes de princesse au milieu de chèches à damier, un poète kurde et des combattants. Comme souvent lors de déplacements dans des pays où les combats et la répression frappent durement les militants, de la Tunisie à la Corée du Sud en passant par la Turquie ou le Brésil, je me fais une fois de plus la réflexion que le sens de l’engagement, le sens de ces mots dont on abuse souvent, « révolution », « dictature », « résistance », « répression » et « violences », prennent des mesures toutes différentes et relatives selon les lieux et le temps… L’ensemble est émouvant et doit sembler totalement improbable à quelqu’un qui découvre l’ambiance révolutionnaire d’un pays en guerre. Au fond de la salle, parmi les portraits de martyrs, celui de Kendal Breizh. Mort le 10 février dernier, ce Breton, de son nom civil Olivier Le Clainche, combattait aux côtés des forces kurdes. Je croise d’autres Français engagés dans les YPG ou les bataillons internationalistes : ils souhaitent rester discrets. À la fin de la cérémonie, nous nous hâtons de repartir pour éviter de longer de nuit le mur avec la Turquie. Peine perdue. Mais ce soir, les soldats turcs n’ont pas tiré.

« Kobane. C’est ici, en 2014, que le monde a découvert la résistance des femmes kurdes. »

bienvenue_a_Kobane.JPGAprès trois jours et malgré la sollicitude des journalistes qui me suivent, je me sens libérée au moment de débrancher le petit micro-HF et de laisser les caméras derrière moi. Je pars ce matin tôt, en solo. Je ne pouvais pas repartir sans m’être rendue à Kobane. À peine partis, on croise un camion renversé. Les routes sont dangereuses, pas forcément pour les raisons qu’on croit : si j’ai de nouveau une kalachnikov dans la portière, je n’ai, en revanche, pas de ceinture de sécurité. Le trajet est long jusqu’à Kobane ; il n’en reste pas moins intéressant sitôt qu’on arrive à résister au sommeil et qu’on laisse son regard filer. Dans les zones qui étaient occupées par Daech, on aperçoit encore des tranchées, témoignages visibles des combats. Invisibles quant à elles, les mines continuent néanmoins de frapper et de mutiler. Peu à peu, on quitte les champs de blé pour se retrouver dans le désert ; j’aperçois des tourbillons de sable et même quelques dromadaires. Des files de camions empruntent la seule route capable de les accueillir correctement. Puis, après quelques heures, la nature redevient verte ; on croise des ruisseaux, des champs d’oliviers. Et enfin, ce symbole désormais inscrit dans notre imaginaire : le panneau de bienvenue à Kobane. C’est ici, en 2014, que le monde a découvert la résistance des femmes kurdes. J’étais à Istanbul pour une conférence méditerranéenne en février de l’année suivante, juste après la libération de la ville. Je me souviens que nous y avions accueilli une délégation de combattantes, acclamées : face à Daech, des femmes avaient pris les armes, combattu et infligé une défaite cuisante aux djihadistes — le monde en avait été stupéfait.

gamins_dans_les_ruines.JPGLa première chose qui frappe le visiteur en arrivant à Kobane, c’est le nombre de chantiers de reconstruction : la ville est déjà relevée dans de très nombreux quartiers et les travaux ont réussi à contourner l’embargo grâce aux carrières et aux cimenteries proches. J’y suis accueillie dans le joli jardin de l’antenne locale du Kongra Star ; des femmes reviennent avec leur banderole d’une manifestation de soutien à Afrin, l’atmosphère est douce et paisible, fleurie, tellement loin de l’enfer et des combats qui y ont résonné. Un seul coin de la ville est resté en l’état, un mémorial à ciel ouvert pour que chacun se souvienne de ce qu’était Kobane à l’issue de la guerre. Des immeubles éventrés, des murs soufflés, des voitures calcinées. Chaque rue a été baptisée du nom de martyrs tombés. Au milieu des ruines, on croise aujourd’hui un graffiti plein de mots d’amour, une oie et ses petits, un troupeau de brebis, des gens discutant assis, des enfants jouant à la guerre en se disputant pour savoir qui fera les YPG et qui fera Daech. Comment diable vont grandir ces enfants de la guerre ?

« Alors est venu le temps de construire les assemblées, les communes, de construire le peuple. On a commencé dans douze rues, avec des femmes qui n’étaient jamais sorties de leur maison. On a utilisé les bâtiments de l’État pour tenir les premières assemblées. »

orphelinat.JPGC’est justement un orphelinat que je visite en arrivant : dans moins d’un mois il accueillera 200 enfants venus d’un peu partout, de Raqqa à Afrin. L’équipe est très fière et émue de me faire visiter chaque étage, chaque dortoir, chaque salle. Dehors, des jeux attendent sagement d’être envahis par les rires et les piaillements. Je laisse involontairement mon empreinte à Kobane en marchant stupidement dans un sol encore tout frais de ciment. Sur le toit terrasse, une équipe de cinq jeunes femmes journalistes nous accompagne et filme, « parce qu’Erdoğan dit qu’il n’y a que des terroristes à Kobane ; nous, on veut montrer que ce n’est pas le cas ». Nous profitons de la vue panoramique pour évaluer l’étendue et l’état de la ville, jusqu’à cette petite colline de Machtanour qui a vu arriver Daech il y a quatre ans.

Sara_et_sa_fille.JPGC’est Sara, 40 ans, qui m’en fait le récit détaillé. Sara ne connaissait pas les armes ; alors, pendant la bataille, elle a soigné et cuisiné pour celles et ceux qui se battaient : « Au moins ils n’auront pas faim, c’est ce que je me disais. » Elle m’explique à quel point, dans le Kobane d’avant la Révolution, les femmes vivaient sous la domination d’un système clanique, patriarcal et féodal. Encore plus qu’ailleurs, précise-t-elle. « C’est la résistance des femmes dans la montagne (à Qandil, en Irak) qui a ouvert les yeux — et le cerveau — des femmes de Kobane. On s’est dit que c’était possible, et tout a commencé. » C’était avant le début de la révolution de 2011 en Syrie, mais déjà la résistance se préparait : « Sous le régime syrien, on ne pouvait rien faire. Ni en tant que kurde, ni en tant que femme — à part s’occuper des enfants et de la maison. On a commencé à casser cette vision de la femme, jusqu’à faire la guerre nous aussi. Kobane a été la première à sortir du régime, puis Afrin et Cezire. On était préparées, nos armes et nos drapeaux étaient cachés mais prêts. Le jour J (le 19 juillet 2012), à midi, on les a sortis. Le régime, déjà affaibli par les autres fronts, est parti. Alors est venu le temps de construire les assemblées, les communes, de construire le peuple. On a commencé dans douze rues, avec des femmes qui n’étaient jamais sorties de leur maison. On a utilisé les bâtiments de l’État pour tenir les premières assemblées. Et ça a été comme quand on enlève un caillou de l’herbe : elle se redresse ! »

vue_de_machtanour.JPGLes mots de Sara coulent en un flot précis. Elle pointe les lieux du doigt tout en me racontant ; Nupelda traduit : « Et puis il y a eu Daech, et la bataille de Kobane, jusqu’au 27 janvier 2015. On avait à peine retrouvé la liberté et quelque chose de pire que le régime est arrivé. Mais, entre-temps, on avait appris et élargi le mouvement : on a pu combattre plus efficacement. » Alors que Daech était aux portes de Kobane, et qu’une partie de la population avait fui vers la Turquie toute proche, Sara fit promettre à son mari de ne pas lui demander de partir. Mais quand la colline de Machtanour fut prise à son tour, il l’exhorta à fuir. Elle partit avec ses quatre enfants. Elle ne resta à Suruç qu’une semaine. Il y avait trop de morts, trop d’amis ; elle se sentait honteuse d’être partie et revint soigner les blessés, rafistoler les chaussures, préparer les repas de celles et ceux qui étaient en première ligne. Elle organisa des assemblées dans les camps de réfugiés de la zone tampon entre Kobane et la Turquie. « Les Turcs ne nous laissaient pas installer de tentes pour l’hiver : les gens dormaient sous des remorques, il y avait des mines turques, on était tout proche de la frontière. Je me souviens d’une famille : elle était arabe, lui kurde, ils dormaient avec leurs cinq enfants dans un camion. Il est mort, d’une bombe de Daech. » Aux côtés de Sara, sa fille Zilan, en tee-shirt Mickey. Elle n’a pas voulu quitter sa mère quand celle-ci est rentrée et a vécu tous les événements de Kobane. Et comme pour nous rappeler que le sort n’en finit pas de s’acharner, la visite continue avec l’hôpital militaire des YPG, ouvert en 2012.

hopital_blesses.JPGL’équipe est kurde, arabe, turkmène. L’orthopédiste a fait ses études en Espagne et en Roumanie. Ce sont pour la plupart d’anciens blessés de guerre qui ne peuvent plus combattre, passés des armes aux soins. Dans la salle de repos des médecins, ils plaisantent de bon cœur et partagent un tchai. Puis ils m’emmènent rencontrer les combattants blessés, amputés, brûlés, mutilés au combat. Un jardin baigné de soleil et de roses plantées un 4 avril, « le jour de l’anniversaire d’Apo ». Parmi les blessés, certains semblent à peine sortis de l’adolescence. Ferhat, 22 ans, a été touché au bras à Manbij. Mohammed, 21 ans, a la jambe brochée suite à un tir à Tabqa. Ibrahim, 25 ans, n’a plus de jambe droite en dessous du genou : une mine à Raqqa. J’ai beau ne pas découvrir que la guerre fait des victimes, c’est une toute autre appréhension de la réalité de serrer la main de ces blessés. J’échange avec l’équipe soignante qui me confie à quel point ils sont touchés de ma présence, comme cette marque d’attention leur donne de l’énergie — ils me disent ça avec une sincérité et une simplicité désarmante. La situation est absurde à en hurler : je n’ai fait que prendre un bateau ; eux tentent de réparer les pires atrocités toute l’année. Je repars dans trois jours, eux vont rester.

mourir_et_servir.JPGPlus tard, dans la voiture, Evin du Kongra Star me dit la mine soucieuse : « Nous, à Qamishle, on n’a pas été frappés comme Kobane par Daech, ou Afrin par la Turquie. Si ça nous arrive, est-ce qu’on aura leur courage ? » Je crois qu’une des choses qui fascine au Rojava, c’est peut-être avant tout ça : quelque chose qu’on a perdu, que nos générations n’ont jamais connu et qu’on ne comprend pas : être prêt à mourir pour des idées, servir son peuple, y trouver du bonheur et de la dignité.

corinne morel darleux

Tue, 15 May 2018 10:32:00 +0200

Carnets de route. Retour du Rojava (volet 1)

le_rojava_apo_et_derricks.JPGJe suis rentrée depuis un peu plus de deux semaines de Syrie. Il n'a pas été aisé de décanter et mettre en mot ce voyage hors normes au Rojava, la somme d'informations, de témoignages et d'observations avec lesquelles je suis revenue. Il semblerait que je sois la première élue Française, voire d'Europe, à me rendre au Rojava, de facto autonome depuis 2012 - la Fédération démocratique de la Syrie du Nord qui englobe le Rojava, n’existe quant à elle que depuis mars 2016. J'espère que cette première visite remplira son objectif de témoignage direct, de soutien au projet, d'enseignements à en tirer, et de diffusion plus large. Car si on entend beaucoup parler de la guerre en Syrie, de Daech, parfois des Kurdes, le Rojava lui reste encore méconnu. C'est pourtant un projet inédit et précieux qui s'y construit. Sa reconnaissance, à l'heure où il est sous la menace de l'armée Turque - qui après avoir bombardé la ville d'Afrin menace désormais celle de Manbij - , après avoir pris son autonomie vis à vis du régime syrien et combattu Daech, passe par la diffusion de ces carnets : il ne s'agit pas là d'une aventure individuelle, mais d'un signal politique important dans la période, que ce soit ici en Europe ou au Moyen-Orient. Un premier entretien a été réalisé avec le site Rojinfo, un dimanche à Paris avant de prendre le train de nuit, dont vous pouvez lire la retranscription ici. Puis, pendant ces deux semaines, je me suis efforcée de rassembler, synthétiser et coucher par écrit mes notes, et observations dans un "Carnet du Rojava" qu'a publié la Revue Ballast et dont je reproduis le premier volet ici. Les deux autres épisodes seront diffusés cette semaine sur le site de Ballast, dont je tiens à remercier ici l'équipe pour son accompagnement, ses relectures et son souci de précision et d'exigence qui m'a permis de clarifier mes pensées et d'améliorer nombre de formulations. Un joli travail d'édition. Belle lecture, et en attendant les prochains volets ces mercredi et vendredi, n'hésitez pas à diffuser autour de vous... Merci.

Carnet du Rojava (1/3)

En mars 2016 naissait officiellement la Fédération démocratique de la Syrie du Nord, prolongement de la zone autonome du Rojava : un contrat social était mis en place, basé sur les principes du confédéralisme démocratique et du communalisme, promouvant l’écologie, l’égalité entre les sexes, l’appropriation collective de la terre, de l’eau et de l’énergie ainsi que le respect de tous les cultes. Le régime d’Assad avait aussitôt fait savoir que cette annonce n’avait « aucune valeur légale ». À l’heure où l’État turc, épaulé par des opposants armés audit régime, occupe Afrin, une région clé de la Fédération, la conseillère régionale et militante écosocialiste Corinne Morel Darleux s’est rendue sur place. Soucieuse de mieux comprendre cette révolution en cours, elle s’est entretenue avec plusieurs de celles et ceux qui s’échinent à la faire vivre, sur fond de guerre nationale et internationale. De retour, nous publions son journal de bord.

6-3_le_bac.JPGSur les rives du Tigre, les bagages s’entassent sous un soleil de plomb. Un bébé pleure, un policier m’offre une cigarette. Du Kurdistan irakien, on voit, à quelques brasses, la berge côté syrien. Je suis devant le fameux bac, seul moyen de passage de la frontière, qui doit m’emmener au Rojava. C’est un voyage que j’attends depuis deux ans. En mars 2016, j’avais embrassé le printemps à la fête traditionnelle du nouvel an kurde, le « Newroz », à Diyarbakir, au Kurdistan turc. J’ai depuis dévoré documentaires et lectures, enchaîné les manifestations de soutien, lu chaque article du contrat social du Rojava et relevé ses échos troublants avec l’écosocialisme, bref : je suis tombée dedans. Avec une curiosité politique grandissante pour cette région autonome du nord de la Syrie, au cœur du Moyen-Orient, qui mène sa révolution féministe, socialiste et démocratique malgré le régime d’Assad et les combats contre Daech. Je voulais aller voir ça de plus près.

À l’automne 2016, une possibilité fragile s’était ouverte de passer par les montagnes irakiennes pour rejoindre la Syrie mais l’offensive avait été lancée sur Mossoul, et l’expédition reportée sine die. Je me suis recentrée sur la Turquie, enchaînant toute l’année les missions d’observation de procès politiques à Ankara avec les camarades kurdes du Parti démocratique des peuples, le HDP.

0_en_l_air.JPGLe 27 février dernier, une rencontre inattendue dans l’Isère avec un journaliste kurde syrien, puis avec une équipe de documentaristes de France 2, a tout relancé : après des semaines d’échanges de mails avec le poste-frontière, de recherche d’informations tous azimuts sur la manière de procéder, d’attente de visa irakien, de tentatives plus ou moins réussies pour rassurer mes proches et de contacts avec les autorités françaises — tachant de m’en dissuader —, et kurdes irakiennes — se faisant gentiment prier —, j’ai enfin pu m’envoler pour Erbil, l’aéroport international tout juste rouvert au Kurdistan irakien. Lestées des lourds gilets pare-balles fournis par la rédaction de France 2, nous nous sommes ainsi retrouvées avec les trois documentaristes au Classy (sic) hôtel d’Erbil. On y croise des journalistes et des humanitaires qui passent régulièrement la frontière ; des élus européens, beaucoup moins. L’ambassade d’Irak aurait en attente des demandes de visas de politiques français qui datent de 4 ou 5 mois : je dois à un ange gardien d’avoir obtenu le mien.

« C’est comme pour les femmes : le maquillage, les jolis vêtements, ils n’aiment pas tout ça, ils disent que la femme ne doit pas se vendre. »

À Erbil, nous passons la soirée avec un fixeur kurde irakien qui nous met en garde contre la présence du régime syrien à Qamishle, une des principales villes du Rojava, en nous conseillant de ne pas trop nous en approcher. Il s’étonne de ce qui est en train de se passer chez les voisins : « Eux, ils ne s’intéressent qu’à l’humain, ils ne veulent pas d’autoroutes. Ici, au Kurdistan, nous on fait des affaires. Vous savez, d’ailleurs, tous les produits sont turcs ici. Ils auraient pu faire pareil. Pas avec la Turquie, d’accord, mais avec Assad par exemple. Ils pourraient avoir des matériaux de construction s’ils voulaient, des routes, tout ce qu’il faut. Le Rojava n’est pas pauvre : Afrin, c’était une région très riche. Mais ce n’est pas leur idée. C’est comme pour les femmes : le maquillage, les jolis vêtements, ils n’aiment pas tout ça, ils disent que la femme ne doit pas se vendre. Par exemple, les publicités pour les voitures avec une femme, tout ça, ils n’aiment pas… » On sent un mélange d’incrédulité, de décalage culturel et idéologique, et même un soupçon de mépris dans sa voix. La mienne me dit que je suis au bon endroit.

4_berger_troupeau.JPGLe lendemain, 6 heures. On roule vers la frontière, drapeau kurde dans la portière. Avec le chauffeur, nous réinventons l’internationale des fumeurs : une irakienne contre une Camel française, le pouce qui mime un briquet, langage des signes universel. Le paysage défile, des champs cultivés, des montagnes en fond de décor majestueuses et rocailleuses. Les panneaux électoraux en vue des élections législatives du 12 mai composent une galerie de portraits improbables tailladés pour laisser passer le vent ; sur la route, les casques de moto sont remplacés par des foulards à damier noir et blanc. On dépasse le panneau Mossul, on longe une carrière, des bâches du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) recyclées en rideau de fortune entre deux échoppes de bord de rue, des camps de réfugiés repérables à leurs réserves d’eau Unicef et leurs tentes blanches et bleues. La route est émaillée de check-points où je capte au vol quelques mots. « Fransa », « Rojava ». Je redoute le moment où ça va coincer, mais les visages restent détendus ; plaisanteries sans tension de l’autre côté ; on passe. Des eucalyptus qui me rappellent la Corse, des bergers avec leur troupeau qui squattent chaque bande herbeuse disponible. À l’approche de la frontière, les files de camions s’accélèrent et les flammes des puits de pétrole se multiplient au loin vers les montagnes. On arrive dans le triangle Irak-Turquie-Syrie.

« Nous repartons sur des routes défoncées. Totalement. Il nous faudra 3 heures pour parcourir à peine 150 kilomètres. »

Foreigners department du poste-frontière de Faysh Kabur, Irak. Deux jeunes femmes pimpantes nous accueillent d’un sourire, dans un anglais impeccable, et vérifient nos cartes et passeports. Nous échangeons quelques mots avec un Australien, responsable sécurité d’une ONG, qui se moque gentiment de son voisin à qui il manque un papier et qui ne pourra passer que le lendemain. Dehors, un homme passe la tondeuse à gazon sous le soleil. Il fait beau et doux. Je m’étais mentalement préparée à une journée de stress et d’embûches : elle s’avère moins tendue que nombre d’occupations universitaires. Plus bas vers le fleuve, le responsable du bac, tout en bienvenue, m’offre une cigarette après avoir vérifié nos bagages. Nos quatre allures d’occidentales ne passent pas inaperçues mais les regards sont bienveillants. La chaleur en revanche devient pesante. Je maudis les consignes de sécurité de France 2 en déchargeant un gilet pare-balles du coffre de la camionnette. On salue notre chauffeur irakien. On y est. Le Tigre, le bac, le Rojava en ligne de mire.

15_turquie_no_man_s_vallee.JPGDe l’autre côté du Tigre, je suis accueillie par le Kongra Star, le mouvement des femmes du Rojava. Les formalités de passage se règlent autour d’un tchai, au milieu de portraits d’Abdullah Öcalan — dit « Apo », l’idéologue du projet confédéraliste démocratique porté par le Rojava — et de caricatures d’Erdoğan. À 14 heures, c’est fait. Je suis officiellement au Rojava. Nous repartons sur des routes défoncées. Totalement. Il nous faudra trois heures pour parcourir à peine 150 kilomètres. Le paysage est le même que du côté irakien : des derricks, un camp de réfugiés yézidis. Et cette fois la Turquie, à portée de tir. Je découvre le mur érigé par l’État turc le long de la frontière : des centaines de kilomètres de miradors qui me suivront durant tout mon séjour en Syrie du Nord. Nous nous arrêtons pour déjeuner en surplomb d’une vallée enserrée à l’extrême nord du pays, qui semble fertile — on n’aperçoit pourtant pas un paysan, pas un berger, et les terres ne sont plus cultivées : les champs sont devenus un no man’s land. Ils bordent la frontière turque, et ceux qui s’y sont aventurés ont essuyé des tirs à vue. Le restaurant diffuse des chansons françaises, Joe Dassin et Céline Dion, pour nous faire plaisir. Le décalage est étrange. On nous conseille d’éloigner la caméra, trop exposée. J’ai comme des remontées de Palestine, de ce berger coupé de son troupeau par des fils barbelés. Quand on avait essayé de s’en approcher, un haut-parleur nous avait ordonné de reculer. L’Histoire se répète et revêt toujours le même costume quand il s’agit d’envahir, d’opprimer, de tirer.

scene_vie_ordinaire_qamishle.JPGNotre véhicule est rempli de femmes qui fument allègrement cigarette sur cigarette. Le seul homme est un militaire, et c’est notre chauffeur. J’ai sa kalachnikov dans les pieds — une sensation bizarre, à laquelle je vais pourtant assez vite m’habituer : ici, tout le monde ou presque est armé. On traverse des villages. Je scrute chaque rue. Chaque visage. Des enfants, des familles, des vieillards. Beaucoup de femmes, quelques voiles. Tout semble incroyablement normal. Nous traversons de nombreux check-points tenus par les asayish, les forces de sécurité et de police liées au PYD, le Parti de l’union démocratique, l’une des organisations au pouvoir que je rencontrerai demain à Qamishle. Parfois, ils demandent au chauffeur son pass, sans hostilité. Tout juste un regard étonné en me voyant. Et, il me semble, bienveillant. Je suis hébergée pour la nuit à la maison des hôtes de Remilan ; on s’offre un petit tour de nuit pour se dégourdir les jambes après cette longue journée de route. Des gamins font du vélo, des femmes se promènent, on s’achète quelques pâtisseries et je finis par m’effondrer de fatigue sous une couverture ornée de grandes fleurs violettes après une toilette de chat à l’eau froide et un sandwich à la vache qui rit.

« Nous, on a subi des milliers d’années de patriarcat, alors on va pas s’inquiéter pour eux maintenant ! Ils vont bien se débrouiller. »

kongra_star.jpgDépart, le lendemain, pour Qamishle : une série de rencontres officielles. Je me plie de bonne grâce aux passages obligés que j’anticipe un peu trop formels pour être vraiment éclairants, malgré mon envie d’aller au plus vite explorer les bas-côtés. Naturellement, je commence par mes hôtes, les porte-paroles et dirigeantes du Kongra Star, avec Evin Siwed et Makiye Hassou, que je retrouverai plus tard dans la suite de mon voyage à Kobane et Qamishle. Entre deux tchai, je suis interviewée et filmée par Rohani TV et l’agence ANHA, une petite vidéo dont je m’apercevrai dans quelques jours en retrouvant un peu de connexion qu’elle a circulé en France, magie des réseaux sociaux (et aussi dans la revue de presse locale). Le Kongra Star est un acteur clé du Rojava, dont la révolution a commencé par la libération des femmes, conformément aux préceptes d’Öcalan. Le mouvement sensibilise et aide les femmes à monter des coopératives, à se mettre à leur propre compte, à se former. C’est un réseau puissant avec des antennes dans la plupart des villes. Ce sont également elles qui ont œuvré aux deux grandes avancées législatives du Rojava, qui me seront citées en exemple à chaque rendez-vous : l’interdiction de la polygamie et des mariages forcés de mineures — un véritable tour de force quand on songe à la culture féodale et patriarcale qui avait cours auparavant. Bien sûr, tout n’est pas réglé ; l’évolution des esprits va prendre du temps, mais il est frappant de voir des femmes aller et venir librement, tête nue, travailler, conduire, combattre au front et prendre les rênes politiquement. C’est sans doute l’aspect le plus visible de la révolution en cours au Rojava. Alors que je m’émouvais même du risque de retour de balancier en observant que les hommes qui nous accompagnaient restaient à l’écart sans participer aux conversations, les femmes m’ont gentiment raillée de m’en inquiéter : « C’est vrai que pour eux aussi c’est une révolution. Du coup, le changement est compliqué à gérer : ils sont un peu dépassés par les événements et doivent trouver leur place dans cette nouvelle société, mais bon… Nous, on a subi des milliers d’années de patriarcat, alors on va pas s’inquiéter pour eux maintenant ! Ils vont bien se débrouiller. »

pyd.jpgJ’enchaîne avec la porte-parole du PYD, Ayse Hiso. Elle est originaire d’Afrin et comme toutes celles et ceux que je rencontrerai durant mon séjour, elle m’en parle avec gravité et émotion, en me montrant sur son téléphone des photos de la ville martyre, couverte de fleurs et de prairies… Nous partageons le repas classique du Rojava : une table couverte de salades de crudités, de pain plat, d’herbes aromatiques, de brochettes d’agneau et de poulet grillé, multiplicité d’assiettes dans lesquelles chacun vient piocher, le tout accompagné de sodas — l’eau est très polluée au Rojava, ce qui explique la profusion de boissons en canettes et l’omniprésence du thé, dont l’eau a bouilli avant d’être servie. Au cours des discussions avec Ayse, je me rends compte que nos prises de positions et campagnes de soutien en France sont connues et suivies ici (je me promets de me souvenir au prochain moment de découragement que tout ce qu’on fait, parfois dans l’indifférence générale, ne sert pas à rien).

federation_nord_syrie.jpgAu Tev-Dem — le Mouvement pour une société démocratique, auquel le PYD est affilié —, je rencontre ensuite le co-président Abdul Salam Ahmed puis, dans les locaux de la Fédération démocratique de la Syrie du Nord, la pétillante présidente Fawza al Yussef, qui irradie de vivacité et d’intelligence. Je serai frappée tout au long de mon voyage par la classe immense de ces femmes en responsabilité : qu’elles soient combattantes, politiques, ou civiles engagées, la plupart d’entre elles ont un charisme fou, mélange d’humour et d’aplomb, de douceur et de dureté. On sent chez elles une détermination sans faille, la puissance de convictions à l’épreuve du feu et des larmes. À ce sujet, Fawza tient à insister sur le fait que « Erdoğan ne doit pas faire oublier le régime syrien », et que Daech ne peut être réduit aux armes : « C’est une mentalité. L’erreur de la coalition a été de ne miser que sur les combats, là où il y a besoin de culture et d’éducation. » Elle me parle du modèle du confédéralisme démocratique en projet pour la Syrie du Nord et des conseils locaux déjà en application au Rojava, des assemblées paritaires dont les élections prévues en mars ont du être reportées : toutes les forces ont été mobilisées par la guerre à Afrin et l’afflux de réfugiés.

« L’armée turque et ses alliés islamistes sont en train de transformer la ville multiculturelle du Rojava en une enclave turque et arabe islamisée. »

assemblee_regionale_public.JPGJe vais assister à une de ces assemblées le lendemain, celle du canton de Cezire à Amuda, ceinte de mon écharpe d’élue française qui ne passe pas inaperçue et semble même donner des idées à certains. L’assemblée du canton a été créée en 2014 ; la Fédération démocratique de la Syrie du Nord — qui englobe le Rojava, de facto autonome depuis 2012 — n’existe que depuis mars 2016 ; Daech puis l’armée turque ont multiplié les urgences et les fronts de mobilisation : il n’est pas étonnant dans ces conditions que la démocratie institutionnelle n’en soit encore qu’à ses balbutiements. J’en sors un peu sur ma faim, la forme restant finalement assez classique, mais heureuse d’y avoir observé la confirmation que oui, désormais au Rojava, des Kurdes et des Arabes, femmes et hommes, chrétiens et musulmans, de différentes cultures et religions, débattent ensemble — ce qui semble peut-être mineur lu de France, mais est loin d’être évident, rappelons-le, en Syrie. Après avoir salué ma présence, l’assemblée s’ouvre sur une minute de silence en hommage aux martyrs tombés à Afrin. Émotion d’être là pour partager ce moment, et sensation très étrange d’écho silencieux à des hommages similaires vécus à Lyon, dans l’enceinte d’une autre assemblée régionale, en mémoire des victimes de Daech en France. Puis la session s’ouvre sur un schéma assez standard : lecture fastidieuse du compte-rendu de la précédente assemblée, présentation de l’ordre du jour, appel des présents. Enfin, un point politique sur la situation — « Tout le monde donne son avis sur la Syrie, sauf les Syriens. » — puis la mise en débat d’un nouveau dispositif qui précise les conditions de sortie du territoire, via Faysh Kabur, vers l’Irak. Après sa présentation par un responsable du Comité de l’Intérieur, une femme s’élève contre cette restriction de liberté de circulation. D’autres modèrent, en soulignant les possibilités de dérogations. En toile de fond des discussions, la crainte que des menaces et pressions soient exercées sur les populations civiles pour vider le territoire, faciliter ainsi les bombardements et, in fine, le remplacement de la population : inquiétudes légitimes, hélas, quand on observe ce qui se passe à Afrin — l’armée turque et ses alliés islamistes sont en train de transformer la ville multiculturelle du Rojava en une enclave turque et arabe islamisée.

assemblee_regionale_livre_d_or.JPGCette tournée institutionnelle me laisse gorgée de tchai, de questions et de réflexions. D’abord, celle que si le Rojava rejette l’idée d’État et n’est pas sécessionniste mais bien fédéraliste, il sait pour autant se doter des instruments de l’autonomie : une politique des frontières, un début de fiscalité, des forces de sécurité et une armée, un programme scolaire enseigné en trois langues : ne manque plus qu’une présidence ! Fawza me reprend aussitôt, malicieusement : « Non, une fédération. » Ensuite, l’observation directe que chacune de ces instances respecte le principe de parité et anime, à différents niveaux, le confédéralisme démocratique en construction au Rojava, avec le projet de l’étendre à la Syrie du Nord puis — qui sait ? — à l’ensemble du pays. Tous insistent bien sur le fait qu’il ne s’agit pas uniquement d’un projet pour les Kurdes mais pour les Arabes, les Turkmènes, les Yézidis, les Alévis, aussi bien que les musulmans ou chrétiens, à Qamishle, Kobane comme à Raqqa. Enfin, je dois dire que les commentaires sont plutôt positifs sur le rôle de la France, l’un des seuls pays à avoir condamné clairement, quoique tardivement, l’attaque turque sur Afrin. La plupart de mes interlocuteurs semblent souhaiter que les forces armées françaises restent présentes en Syrie. Cette question est revenue à plusieurs reprises : les menaces du président Erdoğan de poursuivre l’offensive vers l’est et la ville de Manbij (sous contrôle des États-Unis) n’y sont probablement pas étrangères, de même que les déclarations de Donald Trump, depuis contredites, sur le retrait des forces états-uniennes du pays. Si on se surprend presque à oublier la guerre dans les rues paisibles du Rojava, elle reste omniprésente dans les cœurs et les esprits, tandis que se succèdent les témoignages établissant que l’armée turque et ses alliés djihadistes reproduisent aujourd’hui à Afrin les exactions de Daech et provoquent une vaste catastrophe humanitaire. Tous en appellent au soutien et au combat contre le « système de terreur d’Erdoğan ».

militantes_assassinees_a_paris.JPGNous repartons en voiture et la vie reprend en musique ; notre chauffeur lance avec un plaisir non dissimulé sa bande-son spéciale Rojava qui rythme le trajet. On monte le son, vitres grandes ouvertes ; je prends une grande bouffée d’air. Nous traversons la ville animée de Qamishle. Des adolescents lavent leurs motos à grands jets d’eau, un groupes de jeunes femmes passe en riant, une boutique animée vend des poulets vivants, et, sur la place, à côté des drapeaux et des portraits d’Apo, une affiche rend hommage aux trois militantes kurdes assassinées en plein Paris il y a cinq ans : Sakine Cansiz, Fidan Doğan et Leyla Saylemez… Voir leurs visages ici me touche. Nous avons été des milliers à manifester à Paris en janvier pour réclamer la vérité sur ce triple assassinat. Un Turc, infiltré dans les réseaux kurdes parisiens, a été arrêté ; décédé, depuis — l’implication des services secrets turcs, pourtant largement documentée, n’a jamais été fouillée par la justice ni par le gouvernement français. Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur, avait promis de faire la lumière sur ce qui s’était passé ; Emmanuel Macron n’a toujours pas reçu les familles : la veille de notre rassemblement, il recevait Recep Tayyip Erdoğan à l’Elysée…

Le soleil se couche, la route défile. La nuit tombe, on roule toujours. Sur ma droite, à quelques kilomètres, je distingue les lumières d’une grande ville. Entre elle et nous, une succession de petits points lumineux alignés au cordeau : le mur. Construit sur près de 900 kilomètres le long de la frontière syrienne par la Turquie, payée par l’Union européenne pour accueillir — et retenir — sur son territoire les réfugiés syriens. Un mur érigé précisément à l’inverse, pour empêcher les Syriens de se réfugier en Turquie. Contre-sens et folies du monde moderne. À minuit, l’électricité est coupée, le Rojava est plongé dans le noir. La Turquie reste illuminée. Mais, de notre côté, on voit les étoiles.

corinne morel darleux

Wed, 02 May 2018 08:00:00 +0200

Anticipations (7) L'abondance à la fin

deer.jpg

Septième chronique de ma série "Anticipations" : fin du monde et abolition de la propriété privée (toujours ça de gagné). 

(Retrouvez les précédentes chroniques ici)

***

L’abondance à la fin

Dans I Am Legend (2007), une manipulation génétique destinée à sauver l’espèce humaine a finalement provoqué son extinction - ou plus précisément sa mutation. Un homme en réchappe. Il est noir, jeune, sportif, militaire gradé, expert. C’est le dernier homme sur Terre, un thème récurrent du roman post-apocalyptique et du cinéma d’anticipation. Presque le dernier : il y a une survivante, une évangéliste gentiment illuminée et pétrie d’espérance.

Dans The World, The Flesh And The Devil (1959), c’est une guerre nucléaire qui a radié les êtres humains de la surface de la planète. Le survivant, Ralph Burton, est un mineur afro-américain. La survivante, une jeune et jolie blanche de bonne famille. Et on est encore à l’époque de la ségrégation raciale aux États-Unis.

En guerre contre les mutants que sont devenus les humains après la pandémie, Robert « Legend » Neville vit seul avec son chien et son stock d’armes, dans une ville retournée à l’état sauvage. La végétation s’est emparée du bitume. Des arbres poussent dans les interstices du béton. On ne peut s’empêcher de penser à Tchernobyl, où les populations de cerfs et de sangliers ont explosé. Ou à la zone contaminée de Fukushima, où ce sont les ratons laveurs et les cochons sauvages qui se sont multipliés : ces nouveaux sangliers sont passés de 3 000 à 13.000 individus en deux ans. Et il faut reconnaître le caractère jubilatoire des décors du film, l’exultation à voir ces bandes de cervidés s’éparpiller en bondissant au milieu des voitures à l’arrêt.

Comme il y a une légère ivresse, un vertige à imaginer la profusion de possibilités ouvertes par l’abolition soudaine et totale de la propriété privée. (...)

Lire la chronique en accès libre dans son intégralité ici

La notion de classes et l’examen du tabou racial de la fin des années cinquante ont été remplacés dans les années 2000 par la rectitude militaire et le héros survivaliste. Mais la nature demeure et dans les deux cas, la fin du monde aura au moins gagné un point : tout est à nous, enfin.

The World, The Flesh And The Devil (Le Monde, la chair et le diable) - Ranald MacDougall – 1959

I Am Legend (Je suis une légende) - Francis Lawrence - 2007

corinne morel darleux

Mon, 30 Apr 2018 08:17:00 +0200

Des fourmis et des hommes (dans la selva)

Dans_la_jungle.jpegDes fourmis et des hommes, chronique d'agroforesterie tropicale de retour du Brésil

Publiée sur Reporterre le 26 avril, dans la foulée de ce premier billet au vu des événements récents autour de Lula au Brésil

Tout en haut, la canopée qui permet d’ombrager, plus bas, les cacaoyers. Des différences de strates qui font vortex, interceptent l’humidité (1) et l’attirent vers les bananiers. Au sol, des plantes et végétaux destinés à fournir la matière organique. Ce sont les quatre strates de l’agriculture syntropique pratiquée par quelques pionniers dans le biome de la Mata Atlantica, une forêt tropicale humide dont les habitants, fiers et sourcilleux, déclarent qu’elle contient davantage de biodiversité que la forêt amazonienne elle-même.


Piste.JPGNous sommes dans l’État de Bahia au Brésil, grand comme la France, avec quatre fois moins d’habitants. Pour arriver à la fazenda, on emprunte une piste de terre rouge, dure et ondulée par les pluies successives. Elle traverse des favelas dont les maisons sont faites de planches, sans porte ni fenêtre. Çà et là, des antennes paraboliques, incongrues, pointent les contradictions du monde moderne. Et on est accueillis à la ferme par les aboiements furieux de chiens d’attaque. L’arme des paysans. Isolés, confrontés à des attaques au camion-bélier, rattrapés par la criminalité jusqu’au cœur de la jungle. Quelques panneaux solaires pour toute électricité, un potager de subsistance, deux gamins, trois chiens. Et tout autour, la forêt.

Juan_et_Gudrun.jpegGudrun est née ici, Juan dans la Baie. Il a été pêcheur, guide. Elle est partie en internat en Suisse puis en Angleterre. Ils se sont tous les deux installés en agroforesterie dans le sillon du père de Gudrun, Ernst Gotsch, une figure pionnière au Brésil dont il se dit qu’il produit l’un des meilleurs cacaos du monde, vendu jusqu’en Suisse. Aujourd’hui quasi reclus dans sa ferme après avoir été une véritable star de l’agroécologie, dont l’exemple est parvenu jusqu’à la Cop21 à Paris (2), on le retrouve perché dans un arbre, tronçonneuse à la main, s’arrêtant à peine dans ses travaux pour discuter. L’élagage est au cœur de son système forestier dont le principe fondateur est d’envoyer des signaux de croissance aux rhizomes, dédales racinaires et champignons en réseaux : quand une parcelle de la forêt est mise en culture, tout est planté d’un coup pour donner l’impulsion, le signal de vie et de croissance ; dès qu’une plante est malade ou arrive à maturité, elle est coupée pour l’empêcher de transmettre un signal de déclin aux autres végétaux.

Vidéo : belle maîtrise de la machette, la matière organique retourne au sol, tour d'horizon de la selva.

Juan_dans_atelier.JPGEt ça fonctionne : la matière organique produite retourne immédiatement au sol, le cacao et les bananes partent à l’atelier, le taux d’humidité captée augmente, et le couvert permanent permet à une autre vie de se développer. Les fourmis s’en donnent à cœur joie. Elles sont considérées comme des alliées ici, même quand elles dévorent les feuilles d’un arbre complet, dépouillé jusqu’à la dernière miette : c’est que l’arbre était malade ou mal placé. De même qu’on commence à entendre en Europe qu’il n’y a pas de mauvaises herbes, il n’y a pas ici de ravageurs, que des auxiliaires (3). Et pourtant. La taille des sauterelles défie l’imagination. L’œuvre de l’ouriço cacheiro, qui lance ses pics jaunes fluorescents dotés d’un hameçon par dizaines dans le museau d’un jeune chien trop curieux, est saisissante d’horreur. Le concert tonitruant des grenouilles et des cigales la nuit tient davantage de l’orage que de la pluie. Et la présence inopinée près du lit d’un long et fin serpent noir à tête triangulaire ne prépare pas à un sommeil léger et confiant.

Gudrun_Fruit.JPGPour les visiteurs, le séjour dans la jungle est un feu d’artifice permanent. La profusion de fleurs, de fruits, de végétaux en tout genre, la danse des colibris sont autant de sources d’émerveillement. Il y a comme un jaillissement incessant de sève et de vie dans la selva auquel rien ne peut préparer l’esprit. Il suffit de tendre la main, armée d’une machette, pour se sustenter en chemin. Goûter au jus, à la chair, à l’amande d’un fruit non identifié, fendu en deux à même le sol. Garder dans sa paume les graines poisseuses qu’il ne faut pas disperser. Éviter les toiles d’araignées qui brillent entre deux tiges pour ne pas les déranger. Taper ses bottes vers le bas avant de les enfiler. Décider qu’on n’a plus peur des chiens. Et réviser tout ce qu’on croyait avoir compris en terme de biodiversité.

ERnstGotsch.pngOn est très loin de La vie secrète des arbres ici, et du non-interventionnisme qui y est prôné : une ferme n’est pas la forêt primaire, et l’objectif ici n’est pas de préserver la forêt per se mais d’en utiliser le rythme, les synergies, d’y greffer d’autres cultures vivrières en bonne intelligence pour gagner de quoi vivre. Dans cet écosystème formé par la forêt, les cultures, les fourmis et les hommes, il semble que rien n’entre, rien ne sort, que tout soit réagencé et réutilisé en circuit fermé. Pourtant, les ouvertures sur l’extérieur existent : la certification en agriculture biologique est un processus collectif qui regroupe et engage plusieurs producteurs solidaires – et si l’un tombe, c’est le label de tous qui s’envole en fumée. Les barres de cacao et de bananes fabriqués manuellement à la ferme se vendent dans des épiceries alternatives de Salvador. Les enfants prennent le bus pour aller à l’école. Et Juan et Gudrun réfléchissent à ouvrir les dizaines d’hectares qu’ils ne peuvent cultiver seuls à d’autres familles, afin d’y gagner une vie sociale, des compagnons de jeu pour les enfants, une communauté.

Fruit_.jpgLe Brésil est un pays où l’agrobusiness représente 23% du PIB, où Marielle Franco (4) et Chico Mendes ne sont que la partie émergée d’un iceberg de sans-terres en lutte et d’activistes de l’environnement tombés sous les balles. Un pays où le président Temer est le meilleur ami du puissant front parlementaire des riches propriétaires fonciers ; où la définition de l’esclavage dans les travaux agricoles fait encore l’objet d’âpres débats (5), et où le soja transgénique s’étend en détruisant les forêts pour arriver par millions de tonnes dans un port près de Saint Nazaire (6). Au cœur de la selva, entre projections romanesques et violence du réel, on retrouve toutes les problématiques environnementales et sociales, mais aussi des alternatives de coopération (7) entre humains, entre faune et flore, entre humains et non-humains.

Et l’on prend une magnifique leçon : celle de se rappeler qu’il existe des vies étranges et étrangères que l’on ne vit pas.

les_4_strates.JPGEnfin, la selva donne à réfléchir sur les notions d’intention, de bienveillance et d’hostilité - ou plutôt des hostilités tant il en existe de diverses façons entre celles que l’on perçoit, celles que l’on vit, celles que l’on accepte et celles que l’on combat. Réside toujours, au cœur de ce débat, de tout jugement et de tout acte, la notion d’intention. La jungle n’en a pas, et sa violence est naturellement d’un tout autre ordre que celles des milices policières qui sévissent dans les favelas.

Chez_Gudrun_et_Juan.JPGCertains veulent dominer la nature afin de sortir victorieux de ce qu’ils considèrent comme un combat ; d’autres érigent la nature en divinité bienveillante ; d’autres enfin tentent simplement de dessiller leur regard et de composer avec une nature sans intentionnalité, de faire de cette hostilité perçue une alliée. Certains se satisfont de la pauvreté et de la violence dans les favelas et leurs équivalents s’il en existent en Europe ; d’autres y voient là matière à lutte, avec des responsables identifiés et des projets délibérés. Ce n’est pas un hasard je crois si ces cartographies des luttes sociales et environnementales se rejoignent, traçant une ligne écosocialiste. Dans le large panel des forces obscures de notre société contemporaine, nous aurions tout intérêt à réorienter nos efforts contre celles supposées de la nature vers celles qu’exercent et organisent une oligarchie d’êtres humains, à se souvenir qu’il y a des fatalités qui n’existent pas, et qu’il s’agit de plus en plus de choisir ses alliés et ses combats.

Au début , je pensais que je me battais pour sauver les hévéas ; Puis j’ai pensé que je me battais pour sauver la forêt amazonienne. Maintenant, je sais que je me bats pour l’humanité.

Chico Mendes, seringueiro brésilien, syndicaliste et militant écologiste, assassiné le 22 décembre 1988 à son domicile de Xapuri sur ordre d’un riche propriétaire terrien.

Notes :

(1) Sur le rôle des forêts en matière de cycle hydrologique et la sécheresse qui menace la forêt amazonienne (Reporterre et France Inter)

(2) La vidéo de présentation des travaux d’Ernst Gotsch pour la Cop21

(3) Sur le rôle des fourmis, de l’ère pré-colombienne à aujourd’hui, en forêt amazonienne (France culture)

(4) Sur ce sujet, entretien en direct du FSM avec Reporterre 

Un entretien de Christophe Ventura pour l’IRIS

Les enjeux internationaux (France Culture)

(5) Sur la définition de l’esclavage et l’influence du front parlementaire agricole sous la présidence Temer

(6) Sur la culture du soja (RFI et Mighty Earth)

Voir aussi sur les enjeux du traité de libre échange en projet entre l’Union européenne et le Mercosur 

(7) Sur les alternatives paysannes au Brésil (RTBF)

Corinne_bananes.jpeg

corinne morel darleux

Sat, 28 Apr 2018 16:15:00 +0200

Journée mondiale pour Hasankeyf : les dessous d'un barrage à marche forcée

Il y a un an, le journaliste Mathias Depardon et son accompagnateur Mehmet Arif étaient arrêtés en reportage à Hasankeyf en Turquie, où un projet de barrage menace la cité antique à majorité kurde. Le projet qui devait voir le jour en 2013 est vivement critiqué et les premiers dynamitages diffusés sur les réseaux sociaux l'été dernier ont relancé la mobilisation.

Alors que je rentre juste du Rojava en Syrie, et avant de m'atteler au récit de cette mission incroyablement riche, j'ai tenu à participer à la Journée mondiale d'action qui se tient aujourd'hui pour Sur et Hasankeyf en Turquie, en publiant cet article sur Mediapart "Journée mondiale pour Hasankeyf : les dessous d'un barrage à marche forcée"

 

Un désastre humain, culturel et environnemental

La cité antique d'Hasankeyf menacée par le barrage d'Ilisu en Turquie © Hasankeyf Senol Demir Flickr CCLa cité antique d'Hasankeyf menacée par le barrage d'Ilisu en Turquie © Hasankeyf Senol Demir Flickr CC

C’est aujourd’hui 28 avril 2018 la troisième journée mondiale d'action pour Sur et Hasankeyf. La ville d’Hasankeyf, sur les bords du Tigre, a 12.000 ans d’histoire. Son patrimoine archéologique exceptionnel (monuments assyriens, romains et ottomans, maisons troglodytes millénaires, vestiges d'un pont en pierre et d'une mosquée du 12e siècle...) remplit neuf des dix critères nécessaires à son classement au patrimoine mondial de l’Unesco. Comme me le disait Ayse Acar Basaran, députée (HDP) de la province de Batman interviewée en septembre dernier à Ankara : « Hasankeyf n’appartient pas seulement au peuple kurde. Des syriaques, turcs, kurdes, arabes, des milliers d’êtres humains ont vécu sur cette terre, et là-bas s’est construite leur histoire ». Malgré l’engagement du gouvernement de déplacer certains de ces monuments, la plupart seraient engloutis par le barrage.

La fédération européenne Europa Nostra pour la sauvegarde du patrimoine culturel et naturel, partenaire de l’Unesco, a identifié Hasankeyf comme l’un des sept sites les plus menacés au monde en 2016, et publié une déclaration le 29 juin 2017 déplorant que la Turquie, membre du Conseil de l’Europe (1), ne respecte pas les conventions de Granada et Valetta qu’elle a pourtant ratifiées respectivement en 1989 et 1999.

Mais au-delà de l’aspect culturel - qui n’a pas non plus suffi à sauver l’enceinte pourtant classée à l’Unesco de la vieille ville de Sur à Diyarbakir dont c'est également la journée mondiale - de nombreux autres problèmes se posent. La construction du barrage signifierait le déplacement forcé d’au moins 60.000 personnes, qui devraient pour la plupart rejoindre les faubourgs déjà surpeuplés de Diyarbakir ou d’Istanbul. De nombreuses espèces d’oiseaux, de mammifères, les tortues de l’Euphrate déjà en voie d’extinction, seraient menacées.

On peut imaginer que ce ne soit pas là les principaux motifs d’inquiétude du gouvernement Turc, c’est néanmoins ce qui a conduit au retrait, en 2009, des investisseurs européens de ce projet de plus de 1,2 milliard d'euros, pour cause de non-respect des normes environnementales et du risque de violations des droits humains.

Un intérêt économique contesté

La compagnie autrichienne Andritz, elle, est cependant restée. Le groupe emploie 25.400 salariés sur plus de 250 sites dans le monde (2). Son résultat net ne cesse de progresser depuis 2013, et près de 10 % de son activité concerne le traitement des eaux usées, ce qui pourrait s’avérer utile in fine. Selon Ercan Ayboga, ingénieur hydrologue : « Il y aura de gros problèmes de sédimentation et de pollution de l'eau, chargée en nitrates et en phosphates ». Le barrage réduirait en effet le processus naturel de purification de l’eau du Tigre, et des usines de traitement seraient prévues à Diyarbakir notamment selon un rapport de l’ONG suisse "La Déclaration de Berne" qui insiste sur les risques de pollution pouvant rendre l’eau impropre à la consommation. Voilà qui pourrait justifier les intérêts d’investissement d’Andritz dans un projet dont la pertinence économique est critiquée.

Toujours selon Ercan Ayboga, interrogé par Le Monde en 2006, la construction du barrage n'est pas rentable : « En Turquie, 21 % de l'électricité produite est perdue au cours de son transport. On peut facilement ramener ce taux à 10 % et ainsi économiser quatre fois la production annuelle d'Ilisu », une appréciation confirmée par la Déclaration de Berne qui souligne également l’absence de toute étude alternative.

Le projet semble se faire à marche forcée, malgré son coût important et un refus grandissant. Quitte à déroger à la loi : selon Dicle Tuba Kılıç, coordinatrice fleuves pour l’ONG environnementale Doğa interrogée en 2013, « le Conseil d’État a décidé d’interrompre la construction du barrage hydroélectrique car aucune évaluation des incidences du projet sur l’environnement n’a été faite. Notre organisation a porté plainte mais suite à ça, le gouvernement a changé la réglementation concernant les travaux hydrauliques afin de compromettre la décision du conseil d’État ».

Des enjeux géostratégiques bien réels

Au-delà des aspects culturels et économiques, des enjeux éminemment politiques se dessinent, dès lors qu’on regarde la situation géographique du projet situé sur les rives du Tigre qui traverse plusieurs pays jusqu’au Golfe persique. Or le barrage a été vivement critiqué par l’Irak et la Syrie, qui n’ont pas été consultés et accusent la Turquie de s’approprier les eaux coulant vers leurs territoires frappés par la sécheresse.

De fait, la Turquie est la seule, avec la Chine et le Burundi, à avoir refusé de voter la convention de 1997 des Nations-Unies concernant les cours d’eau qui traversent plusieurs frontières, et n’hésite pas à revendiquer sa souveraineté sur les eaux du Tigre sans se soucier de l’aval. C’est une des grandes inquiétudes des pays de la zone, qui se propage jusqu’en Iran avec la menace sur la zone humide de Hoor al Azim. Tous redoutent l’assèchement de leurs terres.

Inquiétude légitime, si l’on considère que le réservoir du barrage d’Ilisu a une capacité prévue de plus de 10 milliards de mètres cubes. Ce serait le troisième plus grand projet hydroélectrique de la Turquie, prévu pour fournir 3 % de la production nationale d’électricité, créer 10.000 emplois selon le gouvernement, et irriguer 1,7 million d'hectares de terres... Côté turc.

Selon Dicle Tuba Kılıç, « les voisins de l’Irak ne sont pas contre. De leur point de vue, ce serait un bon moyen d’affaiblir l’Irak sachant qu’ils sont en négociations avec ce pays dans le but de régler de nombreux problèmes y compris celui concernant la répartition de l’eau ».

… En plein territoire kurde

De l’avis de plusieurs observateurs, la politique de grands travaux de M Erdogan cache donc des enjeux géostratégiques clés dans la Région, en lien avec l’accès à l’eau mais aussi au territoire même dans lequel se situe Hasankeyf : le Kurdistan turc. Comme le souligne Ayse Acar Basaran : « Ce sont des barrages de guerre, c’est-à-dire que dans leur idée, ils vont construire un barrage partout là où la guérilla passe, pour qu’elle ne puisse plus passer ». Selon la députée, M. Erdogan utiliserait ce type de travaux pour ouvrir des passages militaires : « Ces passages vont jusqu’au sommet des montagnes, loin, pour qu’ils puissent y emmener leurs militaires, y installer des postes de contrôle, et y intensifier le conflit ».

La construction du barrage serait un moyen de faire pression sur les Kurdes, et d’entraver la guerilla dans cette région montagneuse marquée par les combats avec le PKK. Selon Dicle Tuba Kılıç toujours, « Si nous arrivons à prouver que le PKK ne se sert pas des montagnes où doit être construit le barrage comme lieu de passage entre le Turquie et l’Irak, nous arriverons peut-être à prouver que la construction du barrage n’est pas nécessaire ».

L’armée turque a également été accusée l’été dernier par des représentants de la société civile de provoquer des incendies pour « nettoyer » les montagnes kurdes de Dersim sous couvert d’opération « anti-drogues » ou « anti-terroristes », et des témoignages rapportent que les habitants ont été dissuadés d’intervenir pour combattre les flammescomme en 2016.

Premiers dynamitages et mobilisation

 © Twitt de ismail gezgin 14 aout 2017 @gezgin_ismail© Twitt de ismail gezgin 14 aout 2017 @gezgin_ismail

Malgré l’état d’urgence décrété par M. Erdogan qui interdit tout rassemblement public et manifestations, la mobilisation reste active. L'Initiative pour sauver Hasankeyf regroupe 56 maires de la région, des scientifiques, des ingénieurs et des ONG ; plusieurs documentaires ont été réalisés ; des sites recensent les actions et argumentaires disponibles. Et les images des premiers dynamitages postées il y a quelques mois sur les réseaux sociaux ont accéléré la diffusion de l’information. Le député HDP Mehmet Ali Aslan a déclaré aux Observateurs de France 24 : « Quand j’ai vu les vidéos sur les réseaux sociaux, j’ai d’abord cru que c’était Daech en train de détruire Palmyre. J’étais sous le choc ». Il s’est symboliquement enchaîné à la roche pour protester. La préfecture de Batman a quant à elle nié l’utilisation d’explosifs, malgré les vidéos attestant du contraire.

Tous les ingrédients semblent réunis pour mobiliser l’opinion internationale. A Ankara en septembre dernier, Ayse Acar Basaran concluait ainsi notre entretien : « Dernièrement, Monsieur Erdogan a déclaré à la télévision « quoi qu’il arrive je terminerai ce barrage », et il veut que ce barrage s’achève. C’est pourquoi nous lançons un appel aux peuples : venez pour que nous soyons les gardiens de cette Histoire, ce n’est pas seulement l’Histoire des kurdes, c’est celle de tous. (…) De la même façon que nos ancêtres, les peuples qui nous ont précédés, nous ont légué cette terre après y avoir vécu, et ont préservé l’Histoire jusqu’aujourd’hui, nous pouvons nous aussi léguer cette Histoire à nos descendants et empêcher qu’elle soit noyée ».

 

Notes :

Première série de reportages de Mathias Depardon réalisée en 2012

(1) Malheureusement le Rapport d'information du parlement européen : « Aspects culturels du projet relatif au barrage d’Ilisu - Turquie » aboutit à une page "Erreur 404".

(2) et licencie en France...

corinne morel darleux

Fri, 13 Apr 2018 08:00:00 +0200

De retour du Brésil : Marielle Franco, Lula, Agroforesterie. Chronique sur La bas si j'y suis

Screenshot_LaBas.pngJe vous en parlais déjà dans un billet précédent ici, le Brésil est confronté à des politiques libérales délétères et des violences aggravées, dans une situation politique extrêmement tendue.

J'ai répondu la semaine dernière aux questions de Leonard Vincent pour le Journal du Media qui a fait son ouverture sur Lula :

Et je suis également revenue plus longuement sur ces questions à l'occasion de ma chronique pour Là bas si j'y suis, consacrée au Brésil : l'assassinat de Marielle Franco pendant le FSM 2018, l'emprisonnement de Lula intervenu depuis, le très inquiétant candidat à la présidentielle Jair Bolsonaro, les proximités du président Temer avec le lobby agro-industriel et le traité de libre échange Mercosur - Union européenne, mais aussi les alternatives d'agroforesterie dans la Mata Atlantica où je me suis rendue, dans la forêt tropicale humide.

La chronique vidéo "Lula en prison, l’extrême-droite en embuscade" est ici sur Là-bas dans son intégralité pour les abonnés, en voici un extrait :

Dans le contexte de meurtres de syndicalistes et paysans du Mouvement des Sans Terre déjà évoqué, il faut rappeler que l’agrobusiness est très puissant au Brésil où il représente 23% du PIB, et où le président actuel Michel Temer est le meilleur ami du puissant front parlementaire des riches propriétaires fonciers ; où la définition de l’esclavage dans les travaux agricoles fait encore l’objet d’âpres débats, et où le soja transgénique s’étend en détruisant les forêts pour arriver par millions de tonnes dans un port près de Saint Nazaire. Las aujourd’hui, sans parler de l'absurdité à faire voyager des céréales et de la viande à travers la planète, les dégâts que font peser cette monoculture et l’élevage Brésilien ne semblent pourtant pas pris en compte dans les négociations pour le futur traité de libre échange entre l’Union européenne et 4 pays du Mercosur : le Brésil, l’Argentine, le Paraguay et l’Uruguay. Un traité qualifié d’ »Armageddon du boeuf » par certains éleveurs français, et qui n’a pas fini de faire parler de lui.

A Rio en 1992 pour le sommet du développement durable, il y a 26 ans maintenant, le Mouvement des Sans Terre luttait déjà activement pour la réforme agraire. Le slogan dans les occupations était : "Lutta pela terra, lutta na terra" (« Lutte pour la terre, lutte sur la terre"). Cette lutte, à la fois sociale et environnementale, démocratique, se poursuit aujourd’hui dans des alternatives paysannes, d’agroforesterie comme le racontait ici RFI et comme j’ai pu le constater moi-même dans la Mata Atlantica, la forêt humide tropicale de l’État de Bahia. J’en parlerai dans ma prochaine chronique sur Reporterre. Et au vu de ce qui se passe du côté de l’État et du gouvernement au Brésil, avec l’éviction forcée de Lula, on a tout intérêt à voir ces alternatives se développer et prendre une sacrée ampleur... IMG_4771.jpg

corinne morel darleux