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Thu, 19 Jul 2018 18:32:56 +0200

Une après-midi avec DJ Chelou, le « remixeur inattendu » du rap français

« Un article sur moi, t’es sûre ? Bon d’accord. J’ai même déjà ton titre. Ça pourrait être “Mi-dieu, mi-drôle” ! » Derrière la vanne, Thomas Barbazan, 39 ans, parle d’une voix calme, presque pataude au téléphone. Le rendez-vous est pris dans les locaux de Radio Nova, juste avant son émission Les 30 Glorieuses, qu’il co-anime avec Yassine Belattar toute la semaine à 17h30.

En 2018, Thomas s’y est fait remarquer avec son personnage DJ Chelou. Toute l’année, il a mélangé titres-phares de variétoche et hits du rap français. Parmi les plus gros succès du “remixeur inattendu” : Claude Fian-çois -le mélange inattendu de Claude François et du rappeur Fianso, Mafia K’1 Brel ou Roffnaud.

À l’antenne, tout le monde se marre. Sur Youtube, les vidéos cartonnent et rassemblent plusieurs centaines de milliers de vues. « Tu veux parler de DJ Chelou, c’est ça ? Ah non, ma vie mon oeuvre? Ok. Une heure d’interview ?! En quinze minutes, j’aurai fait le tour ! »

Le bonhomme a pourtant un CV long comme le bras : animateur sur les radios Générations, Le Mouv’, Beur FM, on le voit dans des productions France 4 ou Blackpills, le nouveau service de vidéo à la demande uniquement mobile. Sans parler de ses travaux comme auteur. Voilà donc quinze ans que Thomas Barbazan se promène entre les plateaux de radio, de télé et les scènes de spectacles. Préférant inlassablement l’ombre à la lumière.

DJ Chelou a 15 ans

Dans les locaux de Nova, Thomas Barbazan salue tout le monde, avec un petit mot pour chacun. « Un mec vraiment bien, hyper gentil, très généreux ! », lâchent les collègues. Haut de presque 2 mètres, il se plie en deux pour claquer les bises. « Attends, j’envoie le conducteur de l’émission et j’arrive », promet-il d’une voix douce. Depuis octobre 2016, il anime une « émission de dédramatisation sociétale » quotidienne, avec son acolyte de toujours, Yassine Belattar. Une sorte de grand édito humoristique et corrosif de 30 minutes, où les deux compères brossent une bonne partie de l’actualité.

Et à 30 minutes du direct, l’animateur n’est pas stressé. « Quand il n’y a pas de tests à faire pour DJ Chelou, on arrive souvent au dernier moment. » Son personnage n’entre en scène qu’une fois par semaine. Une chronique qui fait souvent le tour des réseaux sociaux une fois postée sur internet. Certaines vidéos dépassent les 300.000 vues sur YouTube. Bénabar et Booba, MHD et Jacques Brel, Carlos et Niska, les mash-up se succèdent et fonctionnent à tous les coups. « La Mafia K’1 Fry, ça marche avec tout, c’est magique. » Yassine Belattar abonde :

« Le premier qu’on a fait c’était Aznavour avec la Mafia K’1 Fry. C’était sur Générations il y a 15 ans. Mais on n’avait pas trouvé l’emballage, le markétoche qui ferait exploser le truc. Avec DJ Chelou, on a trouvé le truc. »

C’est sur la radio rap que les deux compères se sont rencontrés. Thomas sortait d’école de journalisme et s’occupait des flashs info de la chaîne. « J’avais fait un CV en rap pour entrer à la radio… Pour ma défense, c’était en 2003. » Yassine anime alors une chronique culture humoristique. « Je me suis rendu compte qu’il faisait de très bonnes imitations de Chirac et Mitterrand. Alors je lui ai demandé de me prêter sa voix pour mes chroniques », se rappelle-t-il. Et puis ils ne se sont plus jamais séparés. Les sketches, les mash-up… ils n’arrêtent plus depuis. Thomas ajoute :

« Et c’est toujours moi qui m’occupe du chant. Yassine chante extrêmement mal. »

Auteur de l’ombre

« DJ Chelou est devenu le truc le plus demandé de Nova », assure Yassine, avant d’ajouter :

« Thomas est comme un bon vin : plus il vieillit, plus il prend une envergure intéressante. »

D’abord journaliste, Thomas assure aujourd’hui se sentir surtout « auteur ». Et c’est encore pour son acolyte qu’il écrit le mieux, selon lui. Il a co-réalisé son spectacle, Ingérable, travaille en coulisses sur l’émission Indéfendable pour Blackpills (présentée par Yassine) et rédige la plupart des chroniques radio. « Yassine a la plupart des idées, je les ordonne », explique l’auteur. Complétant :

« On n’est pas vraiment un duo. On ne parle pas de Thomas et Yassine, comme on parle d’Éric et Ramzy ou d’Omar et Fred. On est plus un binôme. »

Sur les deux, l’un prend plus la lumière que l’autre. Lorsque Yassine monte sur scène, n’hésite pas à prendre la parole dans les médias et hoste différents shows, Thomas préfère les coulisses. Mais partout où l’un passe, l’autre suit. Une question de tempéraments selon Nasser, comédien qui monte sur scène sous le pseudo Nasser l’handicapable. Il accompagne les deux animateurs ce jour-là chez Nova. Il poursuit :

« Ils ont l’habitude de dire que l’un est le feu quand l’autre est la glace. Yassine est dans l’émotion, il est free et mégalo ! Thomas est l’équilibre, introverti avec un humour extraverti. »

Pas sa langue dans sa poche

Il est 17h28 et les animateurs entrent à peine en studio. Dès la première minutes, les vannes fusent. Toutes les minorités en prennent pour leur grade. « On fait du trashing sur tout le monde, mais on a gagné une certaine légitimité. Et on ne va pas s’interdire une vanne sur les juifs, par exemple, sous prétexte qu’il y a des connards d’antisémites dans ce pays. » Les deux humoristes ont toutefois connu leur lot de shitstorm. En octobre 2017, Thomas s’est fait bousculer après avoir poussé la chansonnette dans leur émission Les 30 Glorieuses : il a repris Emmenez-moi de Charles Aznavour avec la voix de Jean-Marie Le Pen et en y appliquant des propos racistes. Ni une ni deux, Yassine répond et prend sa défense dans Libération avec une tribune : « Un clown ne justifie pas ses blagues ». « On a plus de 30 ans, on a des enfants, on sait ce qu’on fait et on le fait avec envie : on voudrait réconcilier tout le monde avec un nombre de vannes incalculable », explique Yassine, qui conclut :

« On ne se simplifiera pas la tâche. Tu nous verras pas sur TF1, chez Arthur, avec une plume dans le cul comme Issa Doumbia. »

ines-belgacem

Wed, 18 Jul 2018 14:03:07 +0200

Imhotep : « À Bercy, on s’est pris des canettes dans la figure »

Marseille (13) - La Belle de Mai est baignée de soleil lorsque qu’Imhotep, attablé autour d’un thé, raconte ses premiers pas avec son groupe, IAM, en 1991. Le beatmaker et sa troupe ont commencé ici même, à la friche, où ils enregistraient leurs morceaux. « Après l’aménagement du nouveau studio, on était à l’entrée, vers la librairie et le bar », raconte-t-il. L’architecte sonore d’IAM parle posément. Souriant, il plisse les yeux devant le soleil couchant. Pascal Perez, de son vrai nom, se confie sur ses engagements citoyens, son attachement à Marseille et les histoires d’IAM.

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Il plisse les yeux devant le soleil couchant. / Crédits : Simon Saada


Nous sommes à la Friche de la Belle de Mai, à Marseille. Ça te rappelle des souvenirs ?
C’était vraiment le repaire ici, au début des années 90. On avait un home studio dans la cave de la villa juste au-dessus. On se retrouvait plutôt le soir et pendant la nuit. On amenait nos vinyles, on samplait des trucs, ça faisait des instrus, ça écrivait des textes. C’était notre routine quoi ! On était aussi plutôt du genre pack de Heineken. Une fois qu’on était dans le studio, on n’en sortait plus !
Pour la construction des chansons, tu leur proposais un beat ?
Justement, on était tout le temps ensemble dans ce studio, notre manière de composer était plus collective. Même si c’est moi qui étais en charge des machines, les gars ramenaient toujours des vinyles, on adaptait le tempo, chose qu’on fait toujours mais à l’époque c’était vraiment tous ensemble.
Tu as commencé la musique jeune, quel a été ton déclic ?
On écoutait beaucoup de musique à la maison. Mes parents avaient des vinyles. Ils faisaient partie d’un groupe de chanteurs en Algérie et étaient membres de chorales aussi. D’après ce que m’a dit ma mère, j’ai toujours tapé sur des tables, sur des casseroles. Dès qu’il y avait un objet qui pouvait servir de percussion, je tapais dessus !
Dans « L’école du micro d’argent » tu as utilisé beaucoup de samples : des méditations bouddhistes du Japon, des chants traditionnels du Tibet, un autre d’Inuits du Canada. Comment tu tombes là-dessus ?
C’est un procédé de recherche tous azimuts, mais j’ai des registres de prédilection : la musique world et la musique ethnique sont pour moi des musiques « pures ». Plein de musiques s’y combinent Et c’est pour ça que j’aime bien travailler avec de vieilles machines sur lesquelles on peut intervenir sur le son. Tout le monde utilise les mêmes samples avec les bibliothèques de sons. Je préfère aller écouter des CDs improbables pour chercher la pépite. L’autre jour j’ai récupéré un CD d’orgues d’église, je vais le sampler pour faire un morceau où on ne reconnaîtra pas l’orgue. J’aime beaucoup la musique asiatique, africaine et les musiques traditionnelles en général, qui se prêtent très facilement à la modernisation.

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Là il parle de Madonna. / Crédits : Simon Saada

Tu as une formation musicale ?
Pas du tout ! La musique à l’école me gonflait : je n’étais ni solfège ni flûte à bec. Et la musique que j’écoutais, on n’en parlait jamais à l’école. J’avais pris l’habitude de jouer de la musique par moi-même, avec des collègues. Ah si ! Deux ou trois fois, j’ai pris des cours de batterie avec la méthode d’Agostini pour le solfège rythmique. Mais la musique a toujours été une passion pour moi, pas un travail, faire des exercices ça m’a toujours fait chier. Quand j’étais batteur dans des groupes de reggae, il y avait des rythmes, des charleys ternaires. Alors je travaillais ces rythmes-là parce que j’en avais besoin, mais le côté technique… En autodidacte.
En 1989 né IAM. Quelques mois plus tard vous êtes propulsés en première partie de Madonna. Comment ça s’est passé ?
Disons que c’était un peu n’importe quoi ! On venait de signer avec Labelle Noir, filiale de Virgin. Le manager de l’époque m’appelle. J’étais le seul à avoir un téléphone. Et je ne parle même pas des portables ! En 1990, la plupart des gars n’avaient même pas de fixe… Le manager me dit donc : « Dans trois jours, on monte à Bercy, on va faire la première partie de Madonna ! » C’était vraiment au dernier moment. Au début, je n’y ai pas cru, je croyais qu’il se foutait de ma gueule. À l’époque, j’habitais en haut de la Canebière. Je suis descendu jusqu’au Vieux Port à pied pour prévenir les autres. Ils ne m’ont pas cru non plus. Ça nous a fait passer d’un concert à la Maison Hantée devant 130 personnes, à Bercy et 15000 spectateurs. N’importe quoi ! C’était un truc de maison de disques ! Et personne ne voulait y aller, c’est hyper casse-gueule pour un groupe qui n’est pas connu d’ouvrir le concert de Madonna !
Et vous y êtes quand même allés ?
Nous, on n’en avait rien à foutre, aucune conscience du risque et on y est allés… Je me suis pris des canettes sur la figure quand les gens se sont aperçus que je n’étais pas un musicien de Madonna. Je me suis fait siffler par 15.000 de ses fans mais grave ! On a débarqué avec notre espèce de rap marseillais. C’était totalement improbable ! Déjà personne ne connaissait le rap français à l’époque, alors le rap marseillais ! C’était n’importe quoi pour les gens ! En tout, on a dû faire deux ou trois chansons, et jouer un quart d’heure. Le seul truc dont je me souviens, c’est que les ingés sont ne voulaient pas nous ouvrir le son… Donc on entendait à peine ce que l’on faisait dans les retours. Je crois que le public n’entendait même pas ce qu’on faisait. Akhenaton s’en est bien sorti pour un truc : il a réussi à faire chanter le public sur « OLAOLAOLA », c’est son exploit !
Vous avez écrit beaucoup de morceaux engagés avec IAM. Tu penses que vos textes sont toujours d’actualité ?
Je pense que cet engagement citoyen est nécessaire. L’époque dans laquelle nous vivons est pleine de motifs d’indignation et de revendication malheureusement. Quand tu es un peu conscient de ce qu’il se passe autour de toi, tu as envie de prendre la parole afin d’attirer l’attention des gens sur certains sujets. Shurik’N et Akhenaton écrivent en réaction à un documentaire, une scène qu’ils ont vu. Quand Shurik’N a écrit Habitude sur l’album Arts Martiens, il a vu un SDF allongé par terre. Il a vu des gens faire des détours ou au contraire être à la limite de lui marcher dessus… Si cet homme avait été deux sacs d’ordures, ça aurait été pareil. Ça lui a donné une problématique à aborder. Malheureusement, ce n’est pas toujours ceux qui ont le discours le plus engagé qu’on entend dans les médias.

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BG. / Crédits : Simon Saada

Tu trouves que votre message a manqué de résonance ?
On a un impact au niveau de notre public. Mais on n’est pas tant exposés médiatiquement. Des Marine Le Pen et des Zemmour, eux, le sont énormément. Pour moi, c’est de l’incitation à la haine, à la division, à la guerre. Il faudrait vraiment que les médias donnent la parole aux gens qui ont des choses intéressantes à dire, ou qui font avancer dans le partage et l’empathie. Je fais un appel aux grands médias : arrêtez MLP, invitez plutôt Shurik’N et Akhenaton et ça va se calmer.
Une partie du public reproche aux artistes de la nouvelle génération un manque de consistance, tu en penses quoi ?
Les deux exemples que je prends toujours sont Soprano et JUL : ils font de la variété mais savent rapper. J’ai vu des freestyles de JUL sur Radio Générations, le mec récupère des bouts de textes qu’il a sur des beats qu’il ne connaît pas… Le gars sait rapper. Par contre, quand ses morceaux passent à la radio, je zappe. Ça ne m’intéresse pas. Je préfère un Kacem Wapalek. J’aime beaucoup aussi Demi Portion, avec qui je travaille d’ailleurs. Pour Soprano, c’est pareil ! Je trouve qu’il a un discours positif. Si j’avais un gamin de 5 ans je préfèrerais qu’il écoute Soprano plutôt que des mecs qui parlent de flingues et de putes. C’est aussi ton rôle en tant que parent d’accompagner ton gamin pour qu’il n’écoute pas trop de conneries.
Après, quand je vois des gamins des quartiers qui s’en sortent, comme PNL, c’est super. Qu’on aime ou non, les gars arrivent avec un univers bien à eux et ils défoncent tout. Ils font du clip et du buzz de tous les côtés, ils font deux Bercy : respect les gars ! Ce n’est pas parce que ça marche que je ne vais pas écouter. D’ailleurs je suis allé voir Kendrick Lamar, il est numéro 1 partout mais c’est un putain de rappeur. Gros concert de rap, gros taquet sur scène.

Propos recueillis par Samia Kadiri et Oussama Belghazi, photos de Simon Saada (StreetSchool Marseille promo 2018), avec Augustin Scalbert.

Samia Kadiri

Tue, 17 Jul 2018 13:09:46 +0200

La vraie vie des vendeurs de brochettes de Saint-Denis

« Attends, attends, on parle après. Y’a les flics. » C’est jour de marché à la gare de Saint-Denis. En ce dimanche de juillet, Aziz (1), debout à côté de son caddie-barbecue, est tendu. Tout en retournant ses brochettes sur le grill, il lorgne du coin de l’oeil la police municipale qui stationne au centre de la place.

Lui et les autres vendeurs de brochettes sont installés juste en face, prêts à décamper, en cas de pépins. Les policiers sifflent finalement la fin de ce round d’observation. Ils remontent en voiture et roulent doucement vers les marchands ambulants. Ces derniers s’éparpillent, paniqués, tout en poussant leur chariot encore fumant. Au bout de quelques minutes, la voiture fait demi-tour, jusqu’à bientôt disparaître des abords de la petite place. Aziz, casquette violette vissée sur la tête, ré-installe son matos. Lassé par ce jeu permanent de chats et de la souris :

« Ca fait quatre fois aujourd’hui ! C’est dur de vendre dans ces conditions. »

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En rang d'oignons / Crédits : Pierre Gautheron

1 EURO

Tous les jours, ils sont une vingtaine de vendeurs de brochettes à héler les voyageurs de la gare de Saint-Denis pour écouler leur barbaque. Maliens, Ivoiriens, Sénégalais, Mauritaniens… Presque tous sont sans-papiers. « 1 euro la pièce messieurs dames ! », crient-ils en espérant ramener un peu de sous pour manger le soir. Flâneurs, voyageurs, habitants affluent. À leur côté, vendeurs de cigarettes, de fruits et légumes, et de téléphone ont disposé leur stand éphémère dans ce qui est devenu un véritable petit marché de la débrouille.

« C’est dur. Mais si je ne fais pas ça je ne mange pas », raconte Makame, dans un français approximatif. « Lundi, je me suis faite attrapper par les flics. J’ai tout perdu », bougonne la vendeuse, qui porte fièrement un chapeau recouvert de strass. La maman ivoirienne a débarqué en France il y a moins d’un an avec sa fille de 6 ans. Toutes les deux habitent dans le 11ème arrondissement à l’hôtel, grâce au Samu social, en attendant que leur demande d’asile soit traitée. Une exception car la majorité des vendeurs vivent en centre d’accueil ou dans des squats situés aux alentours de la gare.

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Ambiance camping / Crédits : Pierre Gautheron

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Grill ambulant / Crédits : Pierre Gautheron

SANS-PAP

C’est le cas d’Aziz, 24 ans. Sans-papier depuis 4 mois, il vend des brochettes pour survivre. Ce lundi matin, le vendeur en herbe au polo rouge est posté vers les lignes de trams, sur un des seuls spots à l’ombre. Ici, il n’y a pas de place attitrée. Premier arrivé, premier servi. D’une main experte, protégée d’un fin gant violet, le jeune Ivoirien retourne la viande sur la grille. « J’aime à croire que nos brochettes sont les meilleures de la place », se vante-t-il, tout en en glissant 4 dans de l’aluminium. « Et voilà madame ! », sourit-il. Ses gants ont fondu au bout de ses doigts.

Aziz arrive en France en mars. Il a quitté la Côte d’Ivoire pour des « raisons politiques », confie-t-il. « On cherche à nous tuer là-bas parce qu’on était avec les rebelles. » Avec un BTS relations humaines en poche, il pense trouver un travail facilement. Mais sa régularisation traîne, et Aziz se retrouve vite sans le sou et sans activité. Il rallie alors son « frère», Adama, avec qui il a grandi au bled. Ce dernier, spécialiste dans la vente de brochettes depuis 1 an déjà, l’initie au business et lui propose de rejoindre sa petite entreprise.

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Seine-Saint-Denis Style / Crédits : Pierre Gautheron

Depuis, 7 jours sur 7, de 9h à 23h30, les deux amis d’enfance cuisent des brochettes de boeuf, accompagnées de poivrons ou d’oignons, à même leur « chariot » – en fait un caddie bleu de supermarché. Un commerce illégal passible de 6 mois de prison et de 3500 euros d’amende qui irrite le maire de Saint-Denis. Dans une lettre aux riverains de la gare, l’édile demande la réouverture du local de police place de la Gare. Mais déjà, la présence de la police municipale a été largement renforcée : « Vendre en semaine est devenu très compliqué, ils sont toujours dans les environs », lâche un vendeur. Plus de 350 caddies ont été saisis en 1 an. « Les vendeurs de clopes sont nos guetteurs. Quand la municipale arrive, ils gueulent : Municipale ! Municipale ! », informe Aziz :

« S’ils nous chopent, ils jettent tout ce qu’on a dans l’eau. »

RITUEL

Chaque jour, le cuisto et le préparateur improvisés suivent un rituel bien rodé. Hébergés dans un squat sans électricité à Aubervilliers, ils lèvent le camp à 7h30 et prennent le tram direction la gare de Saint-Denis. Là ils achètent entre 3 ou 6 kilos de boeuf, « ça dépend des jours » selon Aziz, à une des boucheries rue Auguste Delaune. A 8 euros le kilos, ils obtiennent parfois de petites ristournes : « Des fois je paye seulement 30 euros pour 5 kilos. »

Dans ce système, chaque boucherie à ses clients. Les bouchers voient passer depuis très longtemps des demandeurs d’asile dans leur magasin. Le tri sélectif de la clientèle se fait au jugement personnel. « Certains bouchers refusent de me servir parce qu’ils ne me connaissent pas. Je n’ai même pas le droit d’entrer », relate Aziz, son sac de viande sur l’épaule. Dans ces cas-là, les deux complices envoient un émissaire récupérer la viande à leur place.

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Passe chez le boucher / Crédits : Pierre Gautheron

CHOUETTES BROCHETTES

Pour écouler, disons 5 kilos de viande, en 15h, Aziz et Adama se décarcassent. Car il ne suffit pas de braiser la viande pour la vendre. Le boeuf est longuement mariné avant d’être passé sur le barbecue. Adama est celui qui se charge des mélanges. D’ailleurs, leur chariot est rempli de sauces et d’épices que le grand-frère achète au Franprix ou à Carrefour : moutarde, sel, poivre, sauce tomate, piment, etc. « Tous les jours on dépense environ 30 euros pour la viande, 20 euros pour les sauces et le pain », traduit Aziz, Adama ne parlant pas bien le français.

Sans compter les fois où ils doivent racheter du charbon : le sac est à 6 euros. « Finalement ce qui nous coûte le moins cher, c’est le caddie », se marre Aziz. « 50 cents au supermarché ! »

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Avant / Crédits : Pierre Gautheron

Tandis qu’Adama fait les courses, Aziz va tranquillement chercher le caddie planqué quelques rues plus loin. Des chiffons sont accrochés dessus, et à l’intérieur des boîtes de gants, un sac d’oignons, du charbon, des couteaux, du sel jaune, de la harissa, sont entassés. Il est 10h, Aziz est en place, à la gare de Saint-Denis, et livre sa recette :

« Découper la viande en petits bouts
Couper une vingtaine d’oignons
Couper une dizaine de poivrons
Mélanger les oignons, les poivrons et la viande
Faire mariner le tout – dans un seau à serpillère – dans de l’huile de tournesol, de la moutarde, sauce tomate, avec du poivre et du sel jaune. »

Adama embroche ensuite la viande, les oignons et les poivrons sur des piques en bois. A côté, il a préparé un seau d’oignons au sel jaune, moutarde, huile de tournesol et mayonnaise. C’est la sauce pour les sandwichs, vendus à 3 euros.

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Après / Crédits : Pierre Gautheron

SURVIVRE

A 23h-minuit, les ventes sont terminées, la viande écoulée. Nombreux sont les habitués qui raffolent de leurs brochettes et de la bonne humeur d’Aziz. Mais malgré cela, les recettes obtenues sont maigres pour les deux inséparables : à peine 20 euros, une somme des bons jours. Les bénéfices sont partagés par Adama, « de manière équitable », veut croire Aziz. Adama se réserve une part plus importante qu’il réinvestit dans les courses le lendemain. Tous les deux n’utilise pas la totalité de leurs gains. Une partie est envoyée en Côte d’Ivoire, à la femme ainsi qu’aux enfants d’Adama et à la mère d’Aziz.

Ce lundi soir, les deux hommes ont des mines fatiguées et ont dû mal à tenir debout. Éreintés de leur journée, ils doivent encore faire 40 minutes de tram-bus pour aller dormir sur un matelas à même le sol. Cette nuit, Aziz dormira chez un ami, car leur squat est menacé d’expulsion. « On dort mal et quand on a faim, on mange des brochettes. Avec ce travail, on ne fait que survivre, ça ne nous rapporte rien », soupire Aziz, las. Jusqu’à l’obtention de leurs papiers, les migrants ne peuvent pas travailler. « C’est un non-sens ! », s’étonne le jeune, dépité.

Demain, 7h30, pas le choix, Adama et lui retourneront sur la place de la gare avec leur chariot, vendre des brochettes aux poivrons et oignons :

« On le fait parce qu’on n’a pas le choix. Franchement, qui rêve de vendre des brochettes toute la journée sous le soleil ou dans le froid l’hiver ? Ce n’est pas une vie. »

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Et mercé ! / Crédits : Pierre Gautheron

Nina Guérineau de Lamérie

Thu, 12 Jul 2018 11:26:28 +0200

Quand un ancien taulard retourne en prison pour dénoncer les conditions de détention

Maison d’arrêt de Fresnes - Hervé a été enfermé trois ans à la prison de Fresnes, entre 2015 et 2017. Mais ce 28 mai, c’est en homme libre qu’il en passe les portes. Mieux, il est escorté par quatre magistrats et une greffière du tribunal administratif de Melun. Tous ensemble, ils se rendent dans les cours de promenade pour constater les conditions de détention déplorables de ces lieux. Dans le viseur des juges : l’administration de la prison. Les boss sont en stress et Hervé n’y est pas pour rien.

On rembobine : Hervé a passé plus d’une décennie en cabane pour des faits de grand banditisme. Il atterrit à Fresnes début 2015. Les cours de promenade le choquent. Manque de bol pour l’administration pénitentiaire, l’ex-bandit a profité de ses peines antérieures pour potasser le droit.

David contre Goliath

Devant ses codétenus, il tape dans les murs. « Je vais les casser ! », leur promet-il. « Ouais, c’est ça. T’es un rêveur », répondent ses codétenus. Hervé commence par écrire à Taubira – à l’époque ministre de la Justice. Aucune réponse. Au printemps 2015, il décide de saisir le tribunal administratif. Il joint à sa requête son témoignage minutieux, un plan et des photographies des promenades. Hervé y réclame des mesures « afin de garantir la conformité [des cours de promenade] avec le principe de respect de la dignité humaine ». Il insiste sur la nécessité de remédier à leur exiguïté et de les doter de l’équipement élémentaire dont elles sont dépourvues : abris contre les intempéries, sanitaires, tables et bancs.
Trois ans plus tard, Hervé obtient gain de cause. Les juges décident de programmer une visite sur les lieux pour constater les dégâts. Voilà comment Hervé s’est retrouvé à jouer les guides pour la petite délégation, en mai dernier.

La visite

Depuis, Hervé est sorti de prison. C’est libre qu’il raconte à StreetPress cette fameuse visite :

« Avant notre arrivée, l’administration avait bétonné tous les petits trous, les rigoles, etc., pour limiter l’accès des rats à la promenade. D’habitude, c’était vraiment dégueulasse. Mais là, c’était étonnamment propre. »

La cour où l’administration les emmène est tellement impeccable qu’elle ne semble convaincre personne. « Voilà un point de référence qu’il faudrait conserver », blague maître Spinosi, l’avocat d’Hervé. Rigolade générale.
À la demande du président, ils visitent une cour plus petite. « En face des promenades, il y a les fenêtres des cellules. En voyant des types en costume, les mecs se sont mis à gueuler. Pendant tout le temps de la visite, il y a un boucan pas possible », poursuit Hervé. Les détenus s’époumonent :
« – On n’a pas de draps !
– Il y a des rats et des punaises !
– On n’a pas de droits ! On nous respecte pas ! »

Hervé commente :

« [Les juges] sont choqués. Personne ne parle. Tout le monde se fait tout petit. Ça se voit que ça les marque. »

Après leur excursion dans l’univers impitoyable de Fresnes, les juges ont dressé un procès-verbal que StreetPress a pu se procurer. Les magistrats y confirment les témoignages d’Hervé dans sa requête.

Quelles conclusions ?

Vendredi 6 juillet, le rapporteur public prononçait ses conclusions devant le tribunal administratif de Melun, avant que celui-ci ne délibère. La décision des juges est attendue dans les semaines à venir. Mais le dossier a l’air en bonne voie. Dans un jugement d’avril dernier, que StreetPress a pu consulter, le tribunal balaie les arguments de la prison de Fresnes et conclut :

« [Les] conditions dans lesquelles se déroulent les promenades des détenus du centre pénitentiaire de Fresnes excédent le niveau inévitable de souffrance inhérent à la détention et sont, dès lors, attentatoires à la dignité des intéressés. »

La démarche d’Hervé vient s’ajouter à la longue liste de rapports et de procédures en cours contre Fresnes. La justice administrative a condamné la direction de la prison à de multiples reprises ces dernières années. StreetPress vous révélait en janvier les piteuses conditions d’incarcération de ses détenus. Dix d’entre eux ont saisi la Cour européenne des droits de l’Homme. L’institution a d’ores et déjà communiqué six requêtes concernant l’établissement. Trois d’entre elles mentionnent les cours de promenade.

Contacté par téléphone, Youssef Badr, le porte-parole du ministère de la Justice, promet que les choses devraient changer à Fresnes, balayant toute responsabilité au passage :

« Christiane Taubira, c’était Christiane Taubira… Là on est sous Belloubet. Elle a déjà engagé beaucoup de choses et le principe de la rénovation est acté. Il y a une enveloppe conséquente qui vient d’être débloquée. C’est acquis. »

Les travaux sont estimés à 270 millions d’euros, mais en 2019 les dépenses seront « très modérées ». Traduction : pas de grands changements dans l’immédiat.

Crédit photo : JC Hanché pour le CGLPL.

Theo Englebert

Tue, 10 Jul 2018 10:40:15 +0200

Démonia, le temple du BDSM au coeur de Paname

Avenue Jean Aicard, Paris 11e - Jean (1) pousse le lourd rideau rouge et se faufile dans le hangar. Il passe à la boutique Démonia de temps en temps à la recherche d’une nouvelle tenue pour pimenter sa vie sexuelle. Démonia est le plus grand shop BDSM de la capitale. Avec ses 400 m2 de rayons, ils déjouent les appétits des plus téméraires.

Aujourd’hui, le quinqua ultra bobo aux lunettes carrées s’attarde sur un caleçon en cuir décoré d’une fermeture éclair. Il aimerait bien « tout acheter mais [son] budget ne le permet pas ». Sébastien, le vendeur, arrive à sa rescousse. L’homme à la longue barbe rousse précise :

« On accompagne les clients dans leur sexualité. »

demonia devanture
Sous le signe du D / Crédits : Judith Bouchoucha

Sexshop taille XXL

« Démonia, à la base, c’était un minitel de chat SM. Puis c’est devenu un magazine avec de la vente par correspondance avant d’être le plus grand sexshop de Paname », explique le responsable. Depuis cinq ans, Miguel, la trentaine dépassée, fait tourner la maison. Il passe son temps à courir dans tout le magasin. Entre les fournisseurs à gérer et les clients à conseiller.

Il porte un tee-shirt noir avec un chaton tout mignon dessus. Rien à voir avec l’ambiance qui règne chez Démonia :

« C’est totalement différent des boutiques que l’on trouve à Pigalle ou dans la rue Saint-Denis. Là-bas, ce ne sont que des touristes. Nous, notre clientèle est fidèle. Mais on n’achète pas un sextoy comme on achète une baguette. »

Malgré sa devanture discrète, le temple du BDSM contraste avec l’ambiance plutôt calme du quartier. Des papys tapent la pétanque dans le parc d’en face. Accessoires, tenues fétish, lingerie en cuir ou transparente, chaussures à plateformes et godes-ceintures sont légions. On se croirait chez H&M, mais en trash. Ici, les rayons sont classés par genre et par catégorie.

« Deux fois par an, on organise la Nuit Démonia », ajoute Miguel. 1 700 personnes se pressent à la plus grosse soirée fétish de Paris. Impossible d’y entrer si on ne respecte pas le dress code. « Ils doivent avoir au moins le bas en cuir, vinyle, latex ou lycra laqué. » Le prochain rendez-vous est donné le 27 octobre 2018 au Faust, sous le pont Alexandre III.

demonia soutif
Habillé pour l'été / Crédits : Judith Bouchoucha

Des habitué.e.s

Des fans de 50 shades of Grey aux papys qui veulent montrer qu’ils en ont toujours dans le caleçon, la clientèle ne connaît pas de limite d’âge. Et pour cause chez Démonia, ils sont aux petits soins. Chaque produit est testé par l’équipe de vendeurs. « À force de les conseiller, nous aussi on a envie de les essayer ! », dit Miguel en rigolant. Pour le manager :

« Le BDSM est la seule sexualité possible. Elle permet d’innover tout le temps. »

Près du rayon vibromasseurs, une anglo-saxonne essaie différentes robes en latex devant la glace. La petite brune demande joyeusement au vendeur : « Vous préférez laquelle vous ? ». Son compagnon de shopping, un homme bedonnant avec de larges pattes, regarde avec envie ses courbes généreuses. Sébastien lui conseille d’acheter aussi les produits d’entretien. Il avoue à StreetPress :

« Le latex c’est joli à regarder mais difficile à nettoyer et à faire briller. En vrai, ce n’est pas hyper agréable à porter. »

Même pour enfiler la tenue, il faut se badigeonner de produit lubrifiant.

De l’autre côté du hangar, Mère Dragon et son soumis Jack sont venus choisir un collier rembourré en cuir noir. « Il officialise sa place auprès de moi », précise la domina de 24 ans en lui choisissant un bijou. Grande, crâne rasé avec une crête grise sur le côté, tatouée sur tout le corps, cette performeuse cracheuse de feu est une habituée des lieux.

« La première fois que je suis venue ici, j’avais 18 ans. J’ai acheté des bas en latex. L’équipe de vendeurs est d’une précieuse aide.»

Depuis, elle vient tous les mois ; Démonia est devenu son second Carrefour.

DÉMONIA

22 avenue Jean Aicard, 75011 Paris
Du lundi au samedi de 11h30 à 19h30

Article en partenariat avec le CFPJ

(1) Le prénom a été modifié

Judith-Bouchoucha