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Sciences Humaines

Tue, 08 May 2018 09:30:00 +0200

L'économie du désir, peut-on lui résister ?

D’où vient l’emprise croissante sur nos vies des marchandises et des écrans ? De la puissance d’un « système » qui nous enrôle à notre insu ou de nos pulsions dévorantes ? C’est en analysant les chaînes de dépendance qui nous relient au monde de la consommation et des réseaux que l’on peut tenter de déjouer leur piège.

On mange trop ! On achète trop ! On travaille trop ! On s’informe trop ! On se connecte trop ! On consomme tant qu’on finit par se consumer. Nous mangeons trop : l’obésité explose dans le monde (un tiers de la population mondiale est en surpoids) ; nous achetons trop (il suffit de regarder nos poubelles et l’état de la planète) ; on travaille trop (l’épidémie de burnout en est le signe le plus manifeste) ; on s’informe trop (trop d’information tue l’information, surtout lorsqu’il s’agit d’une information exclusivement toxique et anxiogène) ; on se connecte trop (le cap a été franchi en 2017 : aux 4 heures de télévision en moyenne sont venus se rajouter 4 heures de consultation sur écran, ordinateurs, tablettes et smartphones).

Pendant des milliers d’années, l’humanité a vécu sous le régime de la rareté, craignant la faim, le froid, souffrant d’ignorance et de privation de toutes sortes. Nous sommes désormais à l’&acir [ lire la suite... ]

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Tue, 08 May 2018 09:30:00 +0200

Beyoncé, une figure féministe ?

« Les hommes pensent que les féministes détestent le sexe, mais c’est une activité très stimulante et naturelle que les femmes adorent. » Insérés au fil de la chanson de Beyoncé Partition, ces mots, issus de la version française du film des frères Coen The Big Lebowski (1998), semblent devancer les critiques qui ôtent à la chanteuse le droit de se dire féministe. Un journal féminin titrait ainsi en 2014 : « Rihanna, Beyoncé, Nicki Minaj : ces stars qui se disent féministes mais qui devraient se taire ». Inspectant ce traitement médiatique, le chercheur en science politique Keivan Djavadzadeh montre que celui-ci est responsable d’un procès en illégitimité. Il existe bien, selon lui, un « féminisme de Beyoncé ».

Loin d’être un gadget dépolitisé et pop, il serait même devenu, avec le mouvement Black Lives Matter, un positionnement politique assumé. Ses prises de position en faveur du combat féministe ont le mérite d’atteindre des jeunes filles noires parfois désinvesties de la question féministe. Or, selon l’universitaire Aisha Durham, les féministes noires âgées doivent pénétrer « les espaces où les filles et femmes noires vivent ». L’héritage du black feminism « vit dans le hip-hop ».

En somme, ces chanteuses véhiculeraient bien un féminisme à prendre au sérieux. K. Djavadzadeh brandit ainsi la notion de « féminisme hip-hop ». Cette expression, proposée par la journaliste et théoricienne du black feminism Joan Morgan, a des airs d’oxymore. Elle exprime pourtant une symbiose effective, entre la culture hip-hop et les valeurs féministes. Pour J. Morgan, la figure de Beyoncé réunit ces deux cultures apparemment irréconciliables « en un seul corps noir féminin »

Keivan Djavadzadeh, « The Beyoncé wars. Le black feminism, Beyoncé et le féminisme hip-hop », Le Temps des médias, n° 29, 2017/2.

Tue, 08 May 2018 09:30:00 +0200

Pour des musées à taille d'enfant

« Mais… ils ne peuvent rien voir… juste les dessous des étagères ! » Tel fut le constat du directeur d’un musée en Grande-Bretagne, en découvrant les photos qu’un enfant de 3 ans avait prises lors de sa visite dans l’établissement. Pour Jo Birch, maîtresse de conférences en géographie, l’anecdote reflète le manque de considération des enfants dans les espaces culturels, pensés pour les adultes. Les expositions sont hautes, et les ateliers proposés (expérimentations, machines…) sont parfois inadaptés à leur petite taille. Ce qui les empêche d’entrer en interaction avec les œuvres.

Cette inaccessibilité est regrettable pour les enfants, mais elle l’est aussi pour les adultes, argue J. Birch. Les musées sont l’un des rares espaces où enfants et adultes partagent un statut d’égal à égal, explique-t-elle. Ils s’y trouvent dans un rôle identique « d’expérimentateur » et de « novice », censé découvrir des œuvres d’art par le corps et les sens. Pourtant, les musées leur proposent des expériences très différentes. Aux plus grands est réservé un rôle d’observateur cérébral, sans le côté tactile et sensoriel qui, lui, est associé aux petits. Les enfants s’autorisent par exemple à « courir vite, errer indépendamment (…) ou danser avec l’espace du musée », là où les adultes « contemplent » et analysent, note la chercheuse. Cloisonner l’espace – en instaurant par exemple des îlots de jeux pour enfants, et en proposant plutôt des textes explicatifs pour les adultes – revient en cela à nier une partie du ressenti de chacun. Pour rétablir la pleine expérience artistique de chacun, la géographe appelle donc à redonner une place au jeu et aux cinq sens dans les musées. Tracer par exemple un parcours « sous forme de labyrinthe », où l’on se promène au gré des surprises, plutôt que suivre un parcours quadrillé qui rend passif. Et l’art et la culture redeviendront des jeux d’enfants… 

Jo Birch, « Museum spaces and experiences for children – ambiguity and uncertainty in defining the space, the child and the experience », Children’s Geographies, 2018.

Tue, 08 May 2018 09:30:00 +0200

Existe-t-il des classes sociales européennes ?

Une équipe de sociologues essaie d’identifier des classes sociales en Europe. Mais leur entreprise se heurte aux particularités nationales.

Dans un récent ouvrage, trois chercheurs, Cédric Hugrée, Étienne Penissat et Alexis Spire se demandent s’il existe des classes sociales en Europe, au-delà des clivages nationaux (Les Classes sociales en Europe, 2017). Leur démarche ne manque pas d’ambition, car l’échelle géographique retenue, l’Union européenne, est vaste. Par ailleurs, des chercheurs se montrent critiques quant aux études sur les classes sociales. En France, par exemple, ces approches suscitent des débats. (voir encadré Les débats en France)

Les trois chercheurs partent d’un constat : des transformations socioéconomiques s’opèrent en Europe ; elles dépassent les spécificités de chaque pays. Il s’agit par exemple du tournant libéral et managérial des États. Il impose la rigueur budgétaire aux organismes publics, ce qui peut conduire à des licenciements (par exemple, dans des pays comme la Grande-Bretagne) ou encore à déléguer tout ou partie d’un service public [ lire la suite... ]

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Tue, 08 May 2018 09:30:00 +0200

Militants de Mai 68 : que sont-ils devenus ?

Ils avaient 21 ans en 1968. Ni têtes d’affiche, ni tous parisiens ils ont voulu changer le monde, et cela a changé leur vie. Des sociologues portent un regard nouveau sur le devenir des militants de 1968.

« Imaginez le retour de l’équipe de France après sa victoire à la Coupe du monde. C’est ça tous les jours, mais pour des motifs politiques. Les gens vivent dans une espèce de bain de liesse, de joie de vivre où la politique tient une place très importante. Où, en tout cas, la vie quotidienne, avec la libération qui marquait les années 68, s’exprime essentiellement sur un mode politique. On vit dans ce monde-là », raconte un témoin à Lille. Loin, très loin, de l’image d’Épinal d’un Mai 68 cantonné au milieu étudiant et au Quartier latin, un collectif d’une trentaine de sociologues et de politistes renouvelle en profondeur l’analyse des évènements de 1968. « Mener à bien notre projet impliquait (…) de se tenir à distance de la “mémoire officielle” qui, au fil des commémorations, a recouvert d’un voile épais la période », souligne Olivier Fillieule, codirecteur de cet ouvrage. Cette étude de longue haleine a démarré en 2012 et revendique un triple décentrement. Il est tout d’abord géographique : le choix de porter le regard vers Rennes, Nantes, Lille, Marseille et Lyon permet une approche inédite sur cette période. Le décentrement est aussi chronologique : ici, l’unité de temps s’étire pour faire démarrer l’action en 1966 et la clore après l’élection présidentielle de mai 1981, au tournant de la rigueur de 1982-1983. Enfin et surtout, le décentrement le plus frappant concerne les militants eux-mêmes. Loin des porte-voix dépeints par le livre Génération ! de Patrick Rotman et Hervé Hamon qui avait durablement marqué la construction de l’imaginaire de 1968, les chercheurs sont au contraire allés à la rencontre de militants ordinaires pour comprendre comment ils avaient vécu ces évènements puis « l’érosion des espoirs de changement politique, quand la crise économique du mitan des années 1970, puis l’accession de la gauche au pouvoir sont venues sonner le glas des lendemains qui chantent », raconte O. Fillieule. Trois types de matériaux ont été collectés lors de cette vaste enquête : des données documentaires, mais surtout 366 récits biographiques et 285 « calendriers de vie », un outil usuellement utilisé par les démographes.

Ces jeunes militants ont, pour la plupart, 21 ans en 1968. Nombreux sont ceux qui fréquentent alors des mouvements chrétiens comme la Jeunesse étudiante chrétienne (JEC) ou la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC). La transmission de mémoires familiales marquées par la Shoah et la collaboration, la guerre d’Espagne ou encore la guerre d’Algérie joue également un rôle dans leur engagement.

Trois catégories de militants entrent en scène successivement : les syndicalistes, dont l’engagement est pour certains antérieur à mai 1968, sont « les premiers à avoir contribué à faire vivre la conflictualité sociale. Ils ont été marqués dans leurs représentations, mais aussi dans leur façon de militer, par cette profonde ouverture des possibles liée au mouvement social de mai-juin 1968 », souligne Sophie Béroud, l’une des codirectrices de cet ouvrage. Les gauches alternatives arrivent ensuite sur le devant de la scène. Les chercheurs s’attardent notamment sur le rôle du PSU, mais également sur l’histoire des « établis », du nom de ces jeunes gens qui sont allés travailler en usine, pris parfois au piège « d’injonctions contradictoires » entre leur milieu d’origine et leurs aspirations politiques. Dernier acte : l’arrivée dans ce nouveau paysage des féministes, dont le mouvement atteint son apogée lors de la mobilisation pour l’avortement libre et gratuit en 1974, et se maintient un temps avec la multiplication des groupes féministes non mixtes. Un point commun rassemble tous ces militants : l’imbrication des luttes. Le Larzac en est l’exemple emblématique : à la contestation du camp militaire se mêlent aussi les combats pour le maintien de l’agriculture paysanne, la défense de l’environnement et la revendication de l’identité occitane.

À l’instar des enquêtes menées sur le devenir biographique des activistes des années 1960 aux États-Unis, les chercheurs ont étudié la variété des empreintes que le militantisme a laissées sur les enquêtés. Leurs vies ont été profondément bouleversées : longtemps, ils ont suspendu leurs investissements scolaires, professionnels et parfois affectifs pour « faire l’histoire ». Loin du sens commun qui réduit les soixante-huitards à des jeunes en lutte contre l’autorité et un potentiel déclassement social, ces récits biographiques montrent au contraire « des matrices de politisation bien identifiées dans les recherches sociologiques consacrées aux processus de socialisation : le poids des transmissions familiales et des pairs, le rôle structurant de l’école, des institutions d’encadrement de la jeunesse – au premier rang desquelles les Églises – et de l’université, celui enfin des univers de travail », qui ont en réalité façonné durablement le parcours de ces jeunes gens, bien au-delà de mai 1968.

Olivier Fillieule

Professeur de sociologie politique à l’université de Lausanne et directeur de recherche au CNRS.

Sophie Béroud

Maîtresse de conférences en science politique à l’université Lyon-II.

Camille Masclet

Enseignante à l’université Paris-X.

Isabelle Sommier

Professeure de sociologie politique à l’université Paris-I.