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Mémoire des luttes

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Fri, 22 Sep 2017 21:46:05 +0200

La souveraineté au service des peuples

Un point fait aujourd’hui largement débat : faut-il soutenir ou au contraire rejeter la souveraineté nationale ? Or pour l’auteur, cette question de stratégie fait l’objet de gaves malentendus, tant que son contenu de classe n’est pas identifié.

En effet, dans les sociétés capitalistes, le bloc social dominant conçoit toujours la souveraineté nationale comme un instrument pour promouvoir ses intérêts de classe. On comprend dès lors pourquoi le discours national faisant l’éloge des vertus de la souveraineté – tout en cachant les intérêts de classe qu’elle sert – a toujours été inacceptable pour tous ceux qui défendent les classes travailleuses.

Pourtant, nous ne devrions par réduire la défense de la souveraineté à cette modalité. Cette défense n’est pas moins décisive pour la protection d’une alternative populaire. elle constitue même une condition incontournable d’avancées dans cette direction.

La question agraire, l’accès à la terre pour tous, la souveraineté alimentaire sont au coeur des problèmes à résoudre. Et l’agriculture paysanne s’impose comme la voie de l’avenir !

Samin Amir, La Souveraineté au service des peuples suivi de L’Agriculture paysanne, la voie de l’avenir !, Éditions du CETIM, Genève, 2017, 104 pages, 9 euros.

Fri, 22 Sep 2017 21:23:27 +0200

Mexique : le bilan accablant de Enrique Peña Nieto à un an des présidentielles

Quel bilan du mandat de Enrique Peña Nieto peut-on tirer dès aujourd’hui, à moins d’un an des prochaines élections présidentielles du Mexique qui se tiendront le 1er juillet 2018 ? S’il est vrai que la réforme du secteur énergétique – mettant fin au monopole d’Etat en permettant les investissements privés étrangers – lui a d’abord attiré la sympathie de la grande presse économique et des gouvernements liés aux multinationales du secteur, les répercussions positives promises tardent à se faire sentir auprès de la population [1]. Les derniers chiffres de la Commission économique pour l’Amérique Latine et les Caraïbes (Cepal) indiquent d’ailleurs que la pauvreté a augmenté ces dernières années, passant de 51,6% de la population en 2012 à 53,2% en 2014, soit l’équivalent de plus de 63 millions de mexicains [2].

De plus, les inégalités se renforcent : alors que le PIB augmente (moyenne annuelle de 2,1%), les salaires ne suivent pas au bas de la pyramide (baisse de 3,5% des revenus des ménages entre 2012 et 2014) tandis les fortunes s’envolent à son sommet. La croissance reste concentrée dans la partie supérieure de la distribution des revenus et l’organisation Oxfam attire l’attention sur le fait que la fortune des 4 premiers milliardaires mexicains représente 9,5% du PIB en 2015 contre 2% en 2002 [3]. Le panorama s’est assombri au fil du sexennat, au point que l’ancien ministre des affaires étrangères Jorge Castañeda en est venu à déclarer au Financial Times que le pays a basculé du « moment mexicain » au « désastre mexicain » [4].

Ces dernières années sont aussi marquées par les scandales d’enrichissement illicite. Alors qu’ils avaient été présentés par Peña Nieto comme des modèles de la relève générationnelle du « nouveau Parti révolutionnaire institutionnel, PRI », plusieurs gouverneurs ont été impliqués dans des affaires de détournement de fonds publics. Javier Duarte n’a pas pu terminer son mandat à la tête de l’Etat de Veracruz suite à une mise en examen ; il sera finalement arrêté au Guatemala (avril 2017). Ayant aussi tenté d’échapper à l’action de la justice, l’ancien gouverneur de Quintana Roo Roberto Borge s’est fait interpeller au Panama ; il était sur le point de sauter dans un avion à destination de Paris (juin 2017). Quant à Cesar Duarte, l’ancien cacique de Chihuahua, il reste à ce jour introuvable et est actuellement recherché par Interpol.

Au plus haut sommet du gouvernement, le bon exemple n’a pas été à l’ordre du jour. Le président a dû lui-même demander des excuses à la télévision après l’énorme indignation causée par « l’achat » par sa femme d’une luxueuse maison – estimée à près de 7 millions de dollars – construite par une entreprise ayant bénéficié d’importants contrats publics. En matière de corruption, le New York Times n’hésite plus à décrire un « niveau d’audace qui n’avait encore jamais été vu » auparavant dans le pays [5].

Des forfaitures qui ne surprennent plus les Mexicains, mais qui attisent néanmoins les tensions dans un climat de malaise social généralisé non exempt de risques d’explosion. C’est ce qu’a démontré la vague de pillages de ce début d’année, déclenchée suite à l’augmentation soudaine du prix de l’essence (+20,1 %), conséquence de la réforme énergétique antérieurement citée. Résultat : plus de mille magasins dévalisés, 1500 arrestations, 5 morts [6].

Malgré tout cela, le pire échec du retour du PRI au pouvoir aura été son incapacité à résoudre un autre problème, qui reste la principale préoccupation de la société : la violence.

En poursuivant la « guerre contre le narcotrafic » (instaurée par son prédécesseur Felipe Calderon fin 2006), alors qu’elle affichait des résultats très discutables, Peña Nieto a enlisé le pays dans un conflit au bilan désastreux. En effet, depuis le début de son mandat, la violence a provoqué plus de 100 000 morts, et la tendance toujours à la hausse du nombre d’homicides laisse présager que ce sexennat sera au final encore plus meurtrier que le précédent.

Mais c’est bien la population civile qui paye le prix fort de cette politique en se retrouvant prise au piège entre les membres des cartels et les forces de l’Etat (policiers ou militaires) : 310 000 déplacés internes depuis 2009 (plus de 23 000 l’année dernière), une situation que certains analystes n’hésitent pas à comparer à celle d’un conflit armé. Pire encore : à l’extrême insécurité sont venues se greffées disparitions forcées, exécutions extrajudiciaires, ainsi qu’une recrudescence des pratiques de torture. Des corps décapités ou même entièrement démembrés sont découverts toutes les semaines, tout comme des fosses communes. Si l’histoire tragique de l’enlèvement des 43 étudiants d’Ayotzinapa a été médiatisée (Lire sur Mémoire des luttes « Rendez-les-nous vivants ! », un livre incontournable sur les 43 d’Ayotzinapa), elle ne représente malheureusement qu’une goutte d’eau dans l’océan de désolation que vivent des milliers de familles mexicaines : le pays compte aujourd’hui 31 000 disparus (4 814 cas en 2016), au point que le Comité contre les disparitions forcées des Nations unies s’est alarmé du contexte de « disparitions généralisées » tout en pointant du doigt l’implication récurrente d’agents de l’Etat. Le dossier d’Ayotzinapa – toujours non élucidé – aura surtout servi à exposer au grand jour la collusion manifeste entre pouvoir politique et délinquance organisée existant dans certaines régions du territoire [7].

« Le Mexique est plongé dans une crise inédite de violence et de violations des droits de l’homme » observe Santiago Aguirre, vice-directeur du Centro ProDH, qui insiste sur la nécessité de prendre en compte « trois facteurs qui alimentent ce cycle : l’impunité [taux de 98%], la corruption [des études de la Banque mondiale estiment que la corruption politique et économique pourrait représenter 9% du PIB] et la macro-criminalité  », une fusion du crime organisé et du pouvoir public [8].

Plusieurs organisations n’hésitent d’ailleurs plus à dénoncer le fait que durant la dernière décennie, des crimes de lèse humanité ont été commis à l’encontre de la population, « tant par les forces gouvernementales que par certains cartels du narcotrafic », agissant parfois en toute complicité. En effet, dans le rapport qu’elle a remis à la Cour pénale internationale, la Fédération internationale des droits de l’homme démontre que certaines régions subissent une violence qui serait causée par des politiques mises en place directement par certaines structures de l’Etat, en précisant que le pays traverse la pire situation du continent en matière de droits de l’homme [9].

De ce fait, le Mexique occupe depuis 2014 la première place pour le nombre de plaintes pour violation des garanties individuelles présentées devant la Commission interaméricaine des droits de l’homme. Parmi ces victimes se trouvent aussi des militants, des journalistes ou bien des défenseurs des droits de l’homme. En janvier dernier, Michel Forst, le rapporteur spécial sur la situation des défenseurs des droits de l’homme (mandaté par le Haut-Commissariat des Nations unies) a déploré l’existence d’une lourde tendance à la violence et à l’agression à leur encontre, tout en dénonçant le fait qu’ils soient parfois considérés par les autorités comme des « ennemis de l’Etat ».

D’ailleurs, le New York Times a récemment confirmé, dans une enquête publiée en juin dernier, que ces défenseurs des droits de l’homme se trouvaient effectivement dans le viseur des autorités. Celles-ci auraient en effet espionné des militants engagés dans des batailles judiciaires mettant en cause la responsabilité du gouvernement ainsi que des journalistes couvrant des dossiers politiquement sensibles (notamment des affaires de corruption), via des mouchards installés sur leurs téléphones portables. L’enquête signale que depuis 2011, au moins trois agences fédérales mexicaines ont dépensé près de 80 millions de dollars pour acheter des programmes d’espionnage de type « Pegasus », fabriqués par l’entreprise israélienne NSO Group, laquelle affirme ne vendre ses logiciels qu’à la condition qu’ils soient utilisés dans le cadre de la lutte contre le terrorisme ou le crime organisé [10].

Le fait que le gouvernement surveille des ONG et des journalistes dévoilant la corruption au lieu d’enquêter sur les responsables de celle-ci a provoqué un véritable scandale, dénoncé par plus de 200 organisations latino-américaines. Il a aussi contribué à ternir encore un peu plus le désolant panorama de la presse locale : 35 assassinats de journalistes recensés durant ces cinq dernières années par l’ONG Article 19, ainsi que 426 agressions subies par les professionnels de l’information en 2016 (dont 53% par des fonctionnaires). Avec ce palmarès, il n’est pas étonnant que le pays ait été considéré par Reporters sans frontières comme le troisième plus dangereux au monde pour exercer la profession, après la Syrie et l’Afghanistan.

Ainsi en est-il de de la situation au Mexique, terre de contrastes, où les plages paradisiaques côtoient des régions transformées en véritables enfers. Près d’un an avant la fin de son mandat et à la tête d’un bilan clairement accablant, ce qui peut surprendre, c’est que le président Enrique Peña Nieto échappe aussi facilement aux critiques de la « communauté internationale ».

Luis Alberto Reygada

Mon, 18 Sep 2017 11:31:45 +0200

Le socialisme du « bien vivre »

Introduction

Après avoir traversé non seulement une crise économique, sociale et démocratique – fruit du fondamentalisme néolibéral – mais aussi une crise de dirigeants et d’idées, une grande partie de l’Amérique Latine a réussi à s’extirper du joug des technocrates obséquieux et de l’orthodoxie aveugle qui nous a mené à la ruine. Nous avons eu l’audace de penser à nouveau par nous-mêmes, de repenser notre propre notion de « l’économique et de la politique ». C’est ainsi qu’a surgi le « Socialisme du bien vivre [buen vivir] ».

Le « Socialisme du bien vivre » se nourrit de la conjugaison réflexive de plusieurs socialismes : le classique, le scientifique, mais aussi le socialisme agraire d´Emiliano Zapata, le socialisme andin du péruvien José Carlos Mariategui, la doctrine sociale de l´Eglise, la théologie de la libération, sans oublier la longue histoire marquée par les luttes émancipatrices de nos peuples.

Le « Socialisme du bien vivre » ne se réduit pas à des modèles, mais se base plutôt sur des principes. Nous rejetons les recettes toutes faites et les dogmes. La pire des erreurs, surtout si la gauche est au gouvernement, est d’agir en fonction de ses fixations mentales, de ses desiderata idéologiques, et non en fonction de la réalité.

Nous partageons avec le socialisme traditionnel le besoin de l’action collective, l’importance du rôle de l’État, la défense de ce qui est public face au simplisme individualiste, la recherche permanente et fondamentale de la justice dans toutes ses dimensions, unique manière d’atteindre la vraie liberté, la suprématie de l’être humain sur le capital et l’importance de produire de la valeur d’usage, c’est-à-dire des biens publics nationaux et globaux.

Le « Socialisme du Bien Vivre » est l’héritier des meilleures manifestations du socialisme traditionnel, mais il défie aussi, avec courage et esprit critique, sans crainte de penser, les dogmes que l’Histoire s’est elle-même chargée d´enterrer.

L’action collective et le rôle de l’Etat

Une des erreurs commises par la gauche traditionnelle a été de nier l’existence du marché. Les marchés sont une réalité économique. Mais il est sans doute bien différent de parler de sociétés avec marché, que de sociétés de marché, où les vies, les personnes et la société elle-même ne sont qu’une marchandise en plus.

La société ne peut pas exister en fonction des nécessités mercantiles, c’est le marché qui doit exister en fonction des besoins sociaux. Le marché est un bon serviteur, mais un très mauvais maître. C’est donc pour cela que sont indispensables l’action collective et un rôle adéquat de l’État, pour gouverner le marché et lui faire porter les fruits socialement désirés.

Voici ce que la droite traduit comme une limitation de la liberté. Pour elle, la liberté équivaut à la non intervention, alors que, pour nous, la liberté est la non domination. Autrement dit, nous cherchons à doter les individus de capacités et, en tant que société, à assumer le devoir de réguler les pouvoirs qui peuvent nous dominer.

Nous ne pouvons pas permettre qu’on nous vole le principe de liberté. Il n’est pas en contradiction avec celui de justice. Dans des sociétés aussi inégales que le sont les latino-américaines, c’est d’ailleurs seulement à travers la justice que nous atteindrons une vraie liberté.

Il est évident que tout est une question politique. La gauche doit revendiquer la politique. On nous présente la politique comme un monde nécessairement sombre, corrompu et méchant. Tout cela est une stratégie pour maintenir le statu quo et empêcher un quelconque changement dans les relations de pouvoir. La diabolisation du pouvoir politique en Amérique Latine immobilise tout processus de changement. Il s’agit de nous faire croire que nous n’avons pas besoin d’hommes politiques, mais seulement de « managers ».

Le développement est, par essence, une question politique. C’est par la suite que viennent les questions techniques. Le problème fondamental réside dans la question de savoir qui détient le pouvoir dans une société : les élites ou les grandes majorités ? Le capital ou les êtres humains ? Le marché ou la société ?

Tout au long de son histoire, l’Amérique Latine a été dominée par des élites qui ont exclu les grandes majorités des bénéfices du progrès. Leur attitude rentière est allée jusqu’à faire obstacle à un progrès majeur pour elles-mêmes. Aujourd’hui, à l’échelle mondiale, nous sommes dominés par les intérêts du grand capital, ce que j’appelle « L´empire du capital », particulièrement du capital financier.

C´est justement là que réside l’essence même de la Révolution citoyenne : dans le changement des rapports de pouvoir en faveur des grandes majorités, dans la transformation de l’Etat bourgeois dominé et au service d’une minorité en un Etat véritablement populaire, au service du bien commun et de l’intérêt général.

Décennie gagnée

Grâce à ce changement dans les rapports de pouvoir, nous avons réussi à projeter l’Equateur dans ce que nous appelons la « décennie gagnée ». Cela nous permet de vivre dans un pays totalement différent de celui que nous connaissions lorsque nous en avons pris la responsabilité en 2006.

Nous avons doublé la taille de l’économie. Malgré deux années extrêmement difficiles et la contrainte de ne pas avoir de monnaie nationale, nous avons atteint un taux de croissance supérieur à la moyenne de la région latino-américaine. Nous sommes passés du statut de pays à revenus inférieurs à pays à revenus moyens. En parallèle, nous sommes passés d’un développement humain moyen à un développement humain élevé. Selon des études internationales, nous sommes le pays qui a su le mieux profiter du boom pétrolier.

D’après la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPAL), nous nous trouvons aujourd’hui parmi les trois pays les moins inégaux de l´Amérique du Sud, alors que 10 ans auparavant, nous nous trouvions parmi les pays les plus inégaux. Nous avons aussi réussi à réduire de 16,5 points la pauvreté multidimensionnelle – qui est la définition la plus complète de la pauvreté –, ce qui équivaut à 1,8 millions d’Équatoriens qui sont sortis de la pauvreté. Nous pouvons nous vanter d’avoir attaqué les causes structurelles de cette pauvreté et non pas de l’avoir maquillée. La pauvreté s’est notamment substantiellement réduite grâce à la croissance économique, mais avant tout grâce à la redistribution des revenus. Lors de la décennie précédente, sous le régime néolibéral, la croissance économique a réussi à avoir un effet de réduction de la pauvreté. En revanche, une plus grande concentration de la richesse a eu tendance à l’augmenter.

Le développement social a fait de grands pas en avant du fait d’un système éducatif qui, d’après l’Organisation des Nations unies pour la science et la culture (Unesco), est celui qui progresse le plus en Amérique Latine. En ce qui concerne l’infrastructure productive, nous sommes considérés comme le pays le plus avancé en matière de routes dans la région, alors qu’auparavant, nous étions parmi les pires. L’Equateur a réussi à atteindre la souveraineté énergétique. Aujourd’hui nous exportons de l’énergie, alors qu’avant nous en importions. De manière générale, nous avons une compétitivité systémique largement supérieure à celle d’il y a dix ans.

Nous avons aussi vécu une « décennie gagnée » du point de vue de la stabilité politique, de l’institutionnalisation et de l’efficacité de l’Etat, de la solidité de notre démocratie. Avant notre gouvernement, nous avons connu 7 présidents en l’espace de 10 ans, et aucun des 3 derniers présidents élus n’a réussi à terminer son mandat.

Le 24 mai 2017, lorsque j’ai cédé la présidence de la République de l’Equateur, pour la première fois en vingt ans, un président élu transmettait le pouvoir à un autre président légitimement élu.

La « Tempête parfaite »

Lors des deux dernières années nous avons souffert ce que j’appelle la « Tempête parfaite » : le crash des exportations combiné à une appréciation du dollar, monnaie d’utilisation nationale, un mélange destructeur pour l’économie. Les dépréciations de la monnaie dans nos pays voisins ont atteint jusqu’à 80%, comme ce fut le cas en Colombie, mais il nous était impossible de répondre monétairement puisque nous sommes dépourvus de monnaie nationale.

Fin 2016, le total de nos exportations fut équivalent à 64% de la valeur correspondante de 2014, ce qui signifie une réduction d’à peu près 10 milliards de dollars, plus de 10% du PIB.

Au niveau fiscal, nous avons perdu près de 12,5% du PIB de revenus nets car, à la place de recevoir du revenu pétrolier, nous avons été amenés – pour la première fois dans notre histoire –, à transférer des ressources fiscales pour que les entreprises pétrolières publiques ne fassent pas faillite.

Nous avons aussi dû subir des verdicts légaux en faveur d´entreprises pétrolières transnationales, qui nous ont obligé à payer une sanction supérieure à 1% de notre PIB en quelques mois.

Enfin, nous avons fait face à la plus grande tragédie du pays des 70 dernières années, avec le tremblement de terre de 7,8 sur l’échelle de Richter, qui a secoué nos côtes le 16 avril 2016 et qui a coûté la vie de centaines de nos compatriotes ; réduisant les chiffres de croissance de 0,7% et produisant également des pertes de plus de 3% du PIB. Ce séisme a produit plus de 4000 répliques, quelques-unes d’entre elles atteignant plus de 6 sur l’échelle de Richter, c’est-à-dire comparables au tremblement de terre qui a détruit en août de l’année dernière la ville italienne d´Amatrice.

Jamais dans l’histoire de mon pays, nous n´avions cumulé autant de chocs externes négatifs en si peu de temps.

Peu avant le tremblement de terre, le Fond monétaire international prévoyait une récession de 4,5%. Finalement, nous avons réussi à clore l´année 2016 avec un taux de croissance négatif de 1,5%. Le premier trimestre de 2017, l’économie de l’Equateur a crû de 2,6%, ce qui signifie que nous avons surmonté la récession en un temps record et avec des coûts minimes.

Lénine disait que la politique est de l´économie concentrée. Il est vrai que la politique dépend fortement de l´économie. Cependant, nous avons tellement œuvré ces dix dernières années que nous avons quand même réussi à gagner les élections dans un contexte de récession.

Les mesures que nous avons dû prendre pour protéger le secteur extérieur et pour financer la reconstruction des zones dévastées par le tremblement de terre ont principalement touché les plus riches. Lors des deux dernières années, malgré la récession économique, il n’y a pas eu d’augmentation des inégalités et la pauvreté a continué à diminuer, ce qui est inédit en Amérique Latine.

La droite et l’opposition à notre gouvernement ont argumenté sur le fait que le succès du modèle équatorien se réduirait au boom des matières premières, ce fameux « boom » qui aujourd’hui n’est plus une réalité.

Il est clair qu’il est plus facile de gouverner pendant les époques d’expansion que de récession, mais malgré cela, le modèle socialiste a eu plus de succès dans les deux cas. Le système de protection sociale mis en place lors de la dernière décennie, comme la santé gratuite, l’éducation gratuite, l´université gratuite, et l’allocation chômage, ont défendu les droits des plus vulnérables pendant ces dures années.

Restauration du conservatisme

Pendant ce temps-là, que se passait- il au niveau régional ?

Une fois la longue et triste nuit néolibérale des années 1990 terminée – cette dernière a plongé dans la faillite plusieurs nations dont l’Equateur –, et à partir du moment où Hugo Chavez a gagné les élections au Venezuela en 1998, les gouvernements de droite, soumis aux pouvoirs de toujours, ont commencé à s’effondrer comme des châteaux de cartes. Ainsi, ils ont laissé place, le long de toute « Notre Amérique », à des gouvernements populaires du « Socialisme du bien vivre ».

Lors de l’apogée de ce mouvement en 2009, sur les 10 pays qui composaient l´Amérique du Sud, 8 d’entre eux étaient gouvernés par la gauche, en plus de El Salvador, avec l’arrivée du Front Farabundo Martí, du sandinisme au Nicaragua, de Manuel Zelaya en Honduras et d’Alvaro Colom en Guatemala.

Au Salvador, au Guatemala, ou au Paraguay avec Fernando Lugo, ce fut la première fois dans l’histoire respective de ces pays que la gauche arrivait au pouvoir. Dans le dernier cas, pour mettre fin à deux siècles de bipartisme.

En mai 2008 naît l´Unasur – Union des nations sud-américaines –, et, en février 2010, se crée la CELAC, – Communauté des Etats Latino-américains et Caribéens –, avec 33 membres. Des 20 pays qui composaient la CELAC, 14 d’entre eux étaient gouvernés par la gauche, c’est à dire 70%.

La première partie du 21ème siècle fait sans doute partie des « années gagnées ». Les progrès économiques, sociaux et politiques ont été historiques et ont surpris le monde entier. Tout ceci dans un environnement de souveraineté, de dignité, d’autonomie, et de présence dans la région, mais aussi sur la scène internationale.

Il est évident que cette situation a su jouir d’une conjoncture mondiale favorable en ce qui concerne les prix des matières premières, base des exportations sud-américaines. La grande différence est que cette richesse a été réinvestie pour le bien vivre de nos peuples.

L’Amérique Latine n’a pas vécu une époque de changements, mais plutôt un véritable changement d’époque, qui a aussi bouleversé substantiellement l’équilibre géopolitique de la région. C’est pourquoi, il était indispensable pour les pouvoirs de fait et les pays hégémoniques de mettre fin à ces processus de changement.

En 2002, le gouvernement d’Hugo Chavez avait déjà dû faire face à une tentative de coup d´état. Depuis 2008, la droite a intensifié ses tentatives anti-démocratiques d’en finir avec les gouvernements progressistes, comme ce fut le cas en Bolivie en 2008, au Honduras en 2009, en Equateur en 2010, et au Paraguay en 2012. Toutes ces atteintes à la démocratie ont été menées contre des gouvernements de gauche, et deux ont abouti, au Honduras et au Paraguay.

Peu à peu, les réactions de la droite se sont renforcées, en s’appuyant sur une stratégie et une collaboration internationale – grâce à la complicité des médias – et surtout en sachant tirer profit des circonstances économiques adverses à partir de la deuxième moitié de 2014.

Il n’est désormais plus seulement question d’une tentative de “restauration du conservatisme”, comme je l’ai nommée il y a deux ans, lorsque des coalitions de droite encore jamais vues – qui jouissaient d’un soutien international, de ressources illimitées, de financements externes, etc. –, ont surgi lors des élections locales de Quito. Si lors de ces élections, la voie démocratique a au moins été utilisée, aujourd’hui, la réaction s’est approfondie et a perdu toutes limites et scrupules. Nous sommes face à un nouveau « Plan Condor ». Quarante ans auparavant, sa cible était la jeunesse qui croyait en un monde meilleur et s’opposait à la brutalité des dictatures militaires financées par le pays du Nord. Aujourd’hui, ses cibles sont les gouvernements progressistes de la région.

C’est pour cela que nous souffrons du harcèlement et du boycott économique au Venezuela, du coup d´Etat parlementaire au Brésil, de la judiciarisation de la vie politique comme nous le voyons avec Dilma Rousseff, Lula Da Silva, ou en Argentine avec Cristina Fernandez de Kirchner, et, plus récemment, même en Equateur.

Les tentatives de destruction de l’Unasur et de neutralisation de la CELAC, pour tenter de faire revivre la moribonde Organisation des États Américains (OEA), sont évidentes et souvent effrontées. Ne parlons même pas de ce qui se passe actuellement pour le Mercosur (Marché commun du sud). Même l’échec fracassant de l´ALCA (Zone de libre-échange des Amériques en français) au début du siècle tente d’être surmonté par la nouvelle Alliance du Pacifique.

En Amérique du Sud, actuellement, il ne reste que quatre gouvernements qui peuvent se qualifier de progressistes. Je ne peux même plus compter parmi eux l’Équateur, du fait des événements récents survenus dans ma Patrie.

Les difficultés économiques au Venezuela ou au Brésil sont présentées comme des exemples du supposé « échec » du socialisme, alors que l’Uruguay, gouverné par la gauche, est le pays le plus développé au Sud du Rio Bravo, ou alors même que la Bolivie jouit des meilleurs indicateurs macro-économiques de toute la planète.

La droite veut revenir à tout prix et a soif de vengeance, après dix ans de défaites successives.

 Nous sommes peut-être les victimes de notre propre succès. Selon la CEPAL, pendant ces dix dernières années, presque 94 millions de personnes sont sorties de la pauvreté et font partie maintenant de la classe moyenne régionale. Ceci peut être sans aucun doute attribué aux politiques des gouvernements de gauche.

Au Brésil, 37,5 millions de personnes sont sorties de la pauvreté entre 2003 et 2013, et font aujourd’hui partie de la classe moyenne. Néanmoins, ces millions de personnes ne se sont pas mobilisées lorsqu’un Parlement, accusé de corruption, a destitué la présidente légitimement élue, Dilma Rousseff.

Nous sommes aujourd’hui face à des personnes qui ont surmonté la pauvreté et qui, malgré l’amélioration de leurs conditions de vie, demandent encore plus, se sentent pauvres, sans prendre comme référence ce qu’ils ont, et encore moins ce qu’ils avaient, mais plutôt ce à quoi ils aspirent. Nous appelons ce phénomène « prospérité objective et pauvreté subjective ». Ces personnes se laissent ainsi facilement emporter par les chants des sirènes d´une droite qui, avec la complicité des médias, « vend » à tout le monde un style de vie à la newyorkaise.

Attaques

La nouvelle droite accuse les gouvernements progressistes de n’être qu’idéologiques et de manquer de technique pour la gestion du développement national. Soit elle fait semblant soit elle ne comprend pas que le développement est fondamentalement un problème politique, où l’orientation de la politique publique est nettement idéologique et, dans notre cas, cherche la priorité du bien commun.

Il est flagrant de voir comment le marketing et le discours bien ficelé de la nouvelle droite cherchent des indéfinitions politiques. Ses représentants ne se présentent pas comme des leaders politiques, mais plutôt comme des PDG qui ont réussi dans le monde de l’entreprise.

Mais ce sont les médias qui assument aujourd’hui le rôle des principaux partis d’opposition. Maintenant, ce sont eux les vrais représentants du pouvoir politique entrepreneurial et conservateur.

La relation qui lie les capitaux des médias au secteur financier et des affaires est scandaleuse. Lorsque je suis arrivé au gouvernement, parmi les sept chaînes nationales de télévision, cinq étaient détenues par le secteur bancaire. Il n’existait même pas de télévision publique.

Nos démocraties doivent désormais s’appeler des démocraties médiatisées, parce que les médias représentent un élément plus important du processus politique que les partis politiques et les systèmes électoraux. En effet, les médias ont remplacé l’État de droit par l’État d’opinion. Peu importe le programme présenté pendant la campagne électorale et ce que le peuple, le souverain de toute démocratie, décide dans les urnes. Ce qui compte réellement, c’est ce qu’approuvent ou désapprouvent dans leurs titres quotidiens les médias.

Bien que cela soit un problème planétaire, compte tenu des monopoles médiatiques détenus par une poignée de familles, le problème est encore plus sérieux en Amérique Latine. Les médias montrent d’importantes lacunes éthiques et professionnelles et font preuve d’une insolente intervention en politique.

Le débat devrait poser la question de savoir si une société peut être réellement qualifiée de libre lorsque la communication, et particulièrement l´information, est fournie par des entreprises privées, à but lucratif.

C’est un pouvoir sans aucun contre-pouvoir, mais personne n’ose parler de cela, par crainte d’être stigmatisé comme un ennemi de la liberté de la presse, bien que, depuis que la presse est apparue, la liberté de presse n’a, en fait, jamais été rien d’autre que la volonté du propriétaire de l’imprimerie.

On accuse aussi nos gouvernements d’être « populistes », un concept assez flou qui est souvent associé à la démagogie, à l’irresponsabilité et à l’absence de compétences techniques, qui sert finalement à définir tout ce qui s’éloigne de la logique du marché et des canons des démocraties libérales occidentales.

On confond souvent ce qui est populaire avec le populisme. Dans le cas de mon gouvernement, il a été très populaire mais il fut aussi un des gouvernements les plus techniques de l’histoire de mon pays.

La double morale internationale est aussi impressionnante : si Angela Merkel cherche sa réélection en Allemagne, on le voit comme le signe d’une démocratie mûre et on loue sa grande capacité de leadership. En revanche, si un dirigeant politique latino-américain fait la même chose, ce dernier sera volontiers qualifié de dictatorial et d´autoritaire.

Finalement nous pouvons dire que la soi-disant « lutte contre la corruption » est devenue un outil efficace pour détruire les processus politiques progressistes et populaires de notre Amérique. Le cas le plus emblématique est celui du Brésil, où une opération politique très bien ficelée a abouti à la destitution de la présidente Dilma Rousseff. Après quoi, il fut démontré qu’elle n’était en aucun cas coupable de ce dont on l’accusait. Actuellement, en Equateur, le même scénario qu’au Brésil est en marche pour écarter du pouvoir le vice-président de la République.

Et bien sûr, on dit toujours que la corruption est entièrement imputable à l´État. On parle maintenant aussi d’une confrontation entre la société civile et l’Etat, la première qualifiée de bonne et le second de mauvais, alors que l’État n’est autre chose que la représentation institutionnalisée de la société.

Qui peut s’opposer à une vraie lutte contre la corruption ? Ce fut justement un de nos principaux combats durant les 10 dernières années. Nous avons mis fin en Equateur à une corruption institutionnalisée qui existait auparavant. Mais la soi-disant lutte anti-corruption dirigée par la droite et par les médias est tout à fait fausse. Elle est utilisée comme un instrument d’attaques politiques, à l’image de ce qu’a été l’utilisation de la lutte contre le trafic de drogues ou contre le « communisme ». Pour parler d’une vraie lutte contre la corruption, il suffirait par exemple d’interdire les paradis fiscaux, où est finalement concentrée toute la corruption que nous avons dû affronter.

On nous parle d’un manque de contrôle, d´une certaine acceptation des systèmes de corruption. Mais je me demande : quel type de contrôle permet de détecter un pot de vin déposé sur un compte secret dans un paradis fiscal ?

En Equateur, les contrôles sont si stricts qu’il est obligatoire de déclarer l’origine de tout virement de plus de 10 000 dollars. Par contre, dans les paradis fiscaux, il est possible de déposer des millions, sans que personne ne contrôle rien du tout.

La réalité est donc bien différente. On peut citer par ailleurs le cas d´Odebrecht, une entreprise de travaux publics brésilienne qui a mis en place toute une structure de corruption dans une douzaine de pays. On constate donc que la corruption, en grande partie, vient aussi du secteur privé. Dans des pays comme l’Allemagne, jusqu’à il n’y a pas si longtemps, les entreprises pouvaient même déduire de leurs impôts les pots de vin versés dans nos pays !

Il existe donc encore une énorme hypocrisie dans le monde à propos de la lutte contre la corruption.

Sur ce, il est important de signaler que l’Equateur est le premier pays du monde qui a approuvé au travers d’un référendum une loi qui empêche les fonctionnaires d’effectuer des opérations de n’importe quel type dans des paradis fiscaux. Mais bien que l’utilisation de ces endroits pour cacher de l’argent illégalement accumulé soit maintenant interdite, ils continuent à exister.

Conclusions

Ce sont des temps difficiles pour l’Amérique Latine, mais pas catastrophiques. Nous ne sommes plus cette gauche qui obtenait 3% des voix. Nous sommes aujourd’hui une gauche qui a vocation à gouverner, qui a fait la démonstration d’importants succès.

Néanmoins, il est clair qu’il existe un retour du conservatisme, d’une droite nationale et internationale qui a su se relever de son étourdissement de plus de dix ans de défaites politiques. Aujourd’hui cette droite s’est construit un nouveau discours, une nouvelle articulation, possède des ressources illimitées, elle détient le monopole des médias et profite des inévitables problèmes liés à la gestion du pouvoir, comme le changement de cycle économique et l’existence de cas isolés de corruption.

Que peut-on faire face à tout cela ? Il ne nous reste qu’un seul chemin : je cite le grand Simón Bolívar, alors qu’il se retirait du Pérou soi-disant vaincu et victime de l’ingratitude.

Que peut-on faire face à tout cela ? Vaincre !

¡Hasta la victoria siempre !

Rafael Correa

Wed, 13 Sep 2017 17:39:45 +0200

Les dilemmes de la gauche radicale

Dans ce que j’appelle le monde pan-européen (Amérique du Nord, Europe de l’Ouest, du Nord et du Sud, et Australasie), le choix électoral qui s’est généralement offert à nous au cours du dernier siècle ou presque s’est joué entre deux partis centristes : centre droit contre centre-gauche. Il y a eu d’autres partis plus à gauche et plus à droite, mais ils étaient essentiellement marginaux.

Au cours de la dernière décennie, toutefois, ces partis qualifiés d’extrémistes ont gagné du terrain. Que ce soit la gauche radicale ou la droite radicale, elles ont émergé comme des forces de poids dans un grand nombre de pays. Il leur a fallu soit remplacer le parti centriste, soit en prendre la suite.

La première réussite spectaculaire de la gauche radicale a été la capacité de la gauche radicale grecque, Syriza, à remplacer le parti de centre gauche, le Pasok (Parti socialiste grec) – qui de fait a totalement disparu – et à prendre le pouvoir en Grèce. Les commentateurs parlent aujourd’hui de « pasokisation » pour décrire cet état de fait [1].

Syriza est arrivé au pouvoir mais s’est avéré incapable d’appliquer le programme qu’il avait promis de mettre en œuvre. Pour beaucoup, Syriza a donc constitué une grande déception. Les plus mécontents ont développé l’idée que l’erreur avait été de choisir la voie électorale. Selon eux, le pouvoir devait se prendre dans la rue : alors cela aurait eu un sens.

Nous avons vu, depuis, d’autres cas d’une gauche radicale émergente. En Grande-Bretagne, le dirigeant de la gauche radicale, Jeremy Corbyn, est devenu le chef du Parti travailliste en gagnant le soutien de nouveaux membres qui ont adhéré au parti pour voter lors de la primaire [2]. Aux Etats-Unis, Bernie Sanders a défié la candidate de l’Establishment, Hillary Clinton, et a recueilli un soutien d’un niveau étonnamment élevé. En France, le parti du candidat de la gauche radicale, Jean-Luc Mélenchon, a aussi réalisé un score qui a créé la surprise en obtenant plus de voix que le parti de la gauche conventionnelle, le Parti socialiste.

Aujourd’hui, dans tous ces pays, se développe un débat interne parmi les militants de la gauche radicale sur la stratégie à adopter dans le futur. Faut-il chercher à gagner le pouvoir par les urnes ou faut-il essayer de contrôler la rue ? Le dilemme est qu’aucune de ces deux voies ne marche vraiment. Lorsque la gauche radicale conquiert le pouvoir d’État, elle s’aperçoit qu’elle doit faire d’innombrables « compromis » par rapport à son programme si elle veut rester au pouvoir. Si elle ne cherche que le pouvoir de la rue, elle s’aperçoit qu’elle ne peut réaliser les changements qu’elle veut mettre en œuvre sans disposer du pouvoir d’État, et qu’elle peut être tenue en échec par l’appareil d’État qui utilise le pouvoir d’État.

Faut-il alors abandonner tout espoir de pouvoir mettre en œuvre un programme de gauche radical aujourd’hui ? Pas du tout ! Nous sommes en plein dans une époque de transition entre un système capitaliste mourant et un nouveau système qui reste encore à définir. Les efforts faits aujourd’hui par la gauche radicale influencent la manière dont se définira ce système dans le moyen terme. Le débat stratégique est essentiellement un débat sur le court terme. Ce que nous faisons à court terme affecte le moyen terme même si les changements restent minimes à court terme.

La conduite la plus judicieuse en matière de tactique à court terme, c’est probablement d’utiliser les deux options, la voie électorale et celle de la rue, même si aucune des deux n’est payante à court terme. Il faut penser au court terme comme à un tremplin pour le moyen terme. Cela marcherait si nous comprenions la distinction entre ces deux temps et étions donc encouragés plutôt que découragés par ce que nous avons réalisé à court terme. Pouvons-nous faire cela ? Oui, nous le pouvons. Mais le ferons-nous ? Nous verrons bien.

Traduction et notes  : Mireille Azzoug

© Immanuel Wallerstein, distribué par Agence Global. Pour tous droits et autorisations, y compris de traduction et de mise en ligne sur des sites non commerciaux, contacter : rights@agenceglobal.com1.336.686.9002 ou 1.336.286.6606. Le téléchargement ou l’envoi électronique ou par courriel à des tiers sont autorisés pourvu que le texte reste intact et que la note relative au copyright soit conservée. Pour contacter l’auteur, écrire à : immanuel.wallerstein@yale.edu.

Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.

Immanuel Wallerstein

Mon, 11 Sep 2017 17:15:35 +0200

« Rendez-les-nous vivants ! », un livre incontournable sur les 43 d'Ayotzinapa

Prologue de l’auteur à l’édition française

John Gibler, Rendez-les-nous vivants ! – Histoire orale des attaques contre les étudiants d’Ayotzinapa, Editions CMDE, Toulouse, 2017 (traduit de l’espagnol – Mexique – par Anna Touati).

Vers 21 heures, le 26 septembre 2014, des centaines d’agents de police et un certain nombre d’hommes armés en civil ont commencé à attaquer cinq bus d’étudiants à Iguala, dans l’État de Guerrero, au Mexique. À 15 kilomètres de cette ville, sur l’autoroute, ils ont aussi attaqué un bus qui transportait une équipe de jeunes footballeurs de troisième division, des voitures et des taxis. Les attaques se sont déroulées simultanément dans différents lieux, pendant plus de huit heures. La police municipale, la police de l’état, la police fédérale et des hommes armés en civil ont tous collaboré, cette nuit-là, pour tuer 6 personnes, en blesser plus de 40 (dont une est toujours dans le coma) et ont fait disparaître 43 étudiants de l’école rurale normale Raúl Isidro Burgos d’Ayotzinapa, dans l’État de Guerrero. Les tueurs ont torturé un étudiant, lui ont arraché le visage et ont abandonné son corps sur un petit tas d’ordures à quelques rues des attaques. Plus de deux ans après, 43 familles cherchent toujours leurs fils.

Les attaques ont eu lieu dans un contexte de terreur quotidienne où la fusion étroite des forces d’État et du crime organisé se mêle à la fabrique implacable d’impunité administrative et juridique. Ceci n’est pas propre au Mexique : les attaques contre les étudiants ne sont pas des événements isolés, ici ou à l’échelle mondiale. Pour ne prendre qu’un seul exemple similaire : le meurtre du jeune homme noir de 18 ans Michael Brown par l’agent de police blanc Darren Wilson à Ferguson, dans le Missouri, le 9 août 2014 – ni le premier ni le dernier de ce genre – s’ancre dans le contexte racialisé rendu public (dans le monde blanc, tout du moins) d’une terreur quotidienne dans les communautés noires où la fusion étroite entre les forces d’État et le pillage systématique des communautés noires se mêle à la fabrique implacable d’impunité administrative et juridique aux États-Unis.

L’État de Guerrero et le gouvernement fédéral mexicain ont menti à propos des attaques de cette nuit de septembre. Ils ont minimisé l’importance des disparitions pour ensuite raconter des histoires de « confusion » (les « narcos » auraient confondu les étudiants d’Ayotzinapa avec un gang rival) et bricoler une description digne de séries télévisées : un maire « corrompu » et sa femme appartenant à la mafia auraient ordonné ce soir-là à leur police délinquante d’empêcher les étudiants de perturber un événement politique (il n’y avait ni manifestation, ni intention de manifester ; les étudiants n’étaient pas au courant de l’événement ; l’événement s’est achevé sans aucun incident avant même que les étudiants n’entrent dans la ville). Quelques jours seulement après les attaques, quand il est devenu évident que la police avait fait disparaître 43 étudiants, je me suis douté en écoutant la première réponse du gouvernement (des mensonges, des rumeurs, une banalisation des attaques), que celui-ci ferait tout ce qui était en son pouvoir pour qu’on ne connaisse jamais la vérité sur ces événements.

Je me suis rendu à Ayotzinapa et Iguala dès les premiers jours d’octobre. Je me suis entretenu avec les survivants et les témoins pour rendre compte des événements en cours. Dès le départ, les étudiants et les autres survivants ont raconté une version différente de celle répétée à l’envi par les responsables du gouvernement et la plupart des médias. Après des semaines d’enquête dans le Guerrero en octobre et novembre, j’ai écrit un article intitulé « The Disappeared » pour le California Sunday Magazine, publié en janvier 2015. J’y relatais les événements des 26-27 septembre à partir des premiers entretiens avec 14 étudiants, 10 journalistes et des habitants qui avaient survécu aux attaques. J’ai ensuite continué de couvrir le secteur d’Ayotzinapa et d’Iguala. En juillet 2015, quand j’ai commencé à travailler sur le livre qui deviendrait Rendez-les-nous vivants !, j’avais interviewé 25 étudiants survivants et beaucoup d’autres témoins, survivants et proches de disparus.

En novembre 2014, le procureur général fédéral du Mexique de l’époque, Jesús Murillo Karam, a raconté « la vérité historique » des événements d’Iguala, fondée sur trois témoignages (d’hommes qui diraient plus tard avoir été torturés pour signer leur déposition). Ces hommes prétendaient que la police d’Iguala, seule, avait « livré les 43 étudiants » à des membres de gang qui les avaient emmenés dans une décharge isolée près de Cocula où ils les avaient assassinés. Ce samedi-là, ils auraient incinéré leurs cadavres depuis l’aube jusqu’à 17 heures, avec un feu en plein air alimenté de bois et de vieux pneus.

En juillet 2015, les rumeurs, la confusion, la spéculation et la désinformation à propos des attaques étaient plus relayées par les médias que les descriptions directes de ces événements par ceux qui les avaient vécus. Le gouvernement, la plupart des médias et même de nombreux activistes solidaires des étudiants parlaient toujours de quatre bus (alors qu’il y en avait cinq) et d’une scène unique d’attaque où la police aurait fait disparaître les étudiants (la police a fait disparaître les 43 étudiants lors de plusieurs attaques simultanées, dans deux lieux distincts : le croisement de Juan N. Álvarez / Periférico, et devant le palais de justice de l’État de Guerrero). Le groupe d’experts indépendants désignés par la Commission Interaméricaine des Droits de l’Homme (cidh), le Groupe Interdisciplinaire d’Experts Indépendants (giei), a bénéficié d’un accès sans précédent à l’enquête du gouvernement fédéral mexicain, mais n’avait pas encore publié son premier rapport 1.

À mesure que le premier anniversaire des attaques approchait, je voulais partager les résultats de mes enquêtes avec les familles des disparus, des morts et des blessés, avec les nombreux survivants des attaques ainsi qu’avec ceux qui se mobilisaient à leurs côtés dans tout le pays. J’ai rassemblé toutes mes retranscriptions d’entretien, mes carnets de notes, les communiqués de presse, articles de journaux et de magazines et je les ai étalés sur mon lit. Je me suis demandé : « Comment écrire là-dessus ? Comment partager au mieux ce que j’ai appris ? Quelle forme narrative serait la plus appropriée pour le récit des survivants ? » J’ai eu la sensation que les entretiens avec les survivants des attaques étaient d’une importance particulière. Je me suis dit : « Ce n’est pas le moment d’écrire ; ce qui doit être partagé, et vite, ce sont les histoires des personnes qui ont survécu aux attaques. » J’ai écarté mes carnets de notes, les communiqués de presse et les articles, et j’ai commencé à travailler sur les retranscriptions.

Le giei a publié son premier rapport en septembre 2015. Il confirmait non seulement la participation de la police de l’État et fédérale dans les attaques, mais aussi celle de la police municipale des villes voisines de Cocula et Huitzuco. Le rapport du giei contenait aussi le témoignage de deux agents du renseignement militaire (des documents que les experts indépendants ont trouvé parmi les 85 dossiers et les quelque 80 000 pages de l’enquête du gouvernement fédéral), présents sur les deux scènes d’attaque où la police a enlevé les 43 étudiants, et depuis lesquelles ils observaient et transmettaient en direct les informations à leurs supérieurs.

Parmi les trouvailles clés, le giei a découvert l’existence d’une vidéo de l’une des scènes des attaques où la police a enlevé entre 15 et 20 étudiants devant le palais de Justice de l’État, sur le périphérique conduisant hors de la ville. Cette vidéo avait été retirée et, selon les gouvernements fédéral et de l’État, détruite on ne sait comment. Qu’est-il arrivé à cette vidéo ? A-t-elle vraiment été détruite ? Comment cela se peut-il ? Y a-t-il une enquête pour savoir qui l’a fait disparaître ? Ou bien les enquêteurs eux-mêmes ont-ils détruit ou refusé de publier la vidéo ?

Plutôt que de poser de telles questions, les médias se sont concentrés sur le discrédit total que le giei a porté à la version du procureur général fédéral selon laquelle trois membres des « gangs de la drogue » avaient avoué l’assassinat et l’incinération des 43 étudiants dans une décharge à ciel ouvert à Cocula entre 3 heures et 17 heures le 27 septembre 2014. Le giei a conclu, à partir d’une analyse scientifique détaillée, qu’aucun incendie de ce type n’avait eu lieu, et que, en plus de cela, un tel feu aurait non seulement incinéré les 43 étudiants, mais aussi brûlé toute la végétation autour de la décharge. Il se serait probablement propagé dans la forêt et aurait tué tout être humain s’approchant des flammes pour l’alimenter en bois ou en pneus, comme les tueurs prétendaient l’avoir fait. Les découvertes du giei ont déclenché une sorte de guerre médiatique d’experts en incendies. Plusieurs éditorialistes ont entamé une campagne de diffamation contre le giei, prétendant qu’il n’était au Mexique que pour l’argent, et que deux de ses membres avaient des liens avec des groupes armés au Guatemala et en Colombie. Le giei a récemment publié des images satellites de la décharge la nuit du 26 au 27 septembre 2014. Elles sont limpides : il pleuvait et aucun bûcher funéraire ne s’embrasait pour réduire en cendres 43 cadavres humains. En juin 2015, j’ai parlé à deux travailleurs municipaux de la décharge de Cocula, qui sont cités à la fin du livre. Ils m’ont tous les deux affirmé qu’ils avaient déposé des ordures à Cocula le 27 septembre vers 13 heures. Le sol était toujours humide à cause de la pluie, m’ont-ils précisé, et il n’y avait personne. Il n’y avait pas non plus de feu.

La première édition de ce livre a été publiée au Mexique, en espagnol, en avril 2016. En guise de prologue, il n’y avait que cette note : « Ce livre est fondé sur des entretiens avec les survivants des attaques contre les étudiants de l’école normale rurale “Raúl Isidro Burgos” d’Ayotzinapa, survenues dans la nuit du 26 et à l’aube du 27 septembre 2014 à Iguala, Guerrero. Les entretiens ont été réalisés entre le 4 octobre 2014 et le 19 juin 2015. La plupart des survivants ont demandé à apparaître sous un pseudonyme afin que leur identité soit protégée, ce qui a été respecté. »

Je suis conscient que des lecteurs étrangers ont besoin d’une contextualisation pour lire cette histoire orale. Voilà pourquoi j’ai écrit ce court prologue. Cependant, je ne veux toujours pas, en novembre 2016, « interpréter » les histoires qui sont ici racontées. Je veux les partager, et par ce partage laisser aussi ouvert que possible le terrain de la discussion, de l’analyse, des questionnements, des réflexions et des conversations entre ceux qui partagent cette lecture. J’ai beaucoup de choses à dire sur ce qui s’est passé à Iguala, ce qui s’est passé depuis, et sur les conséquences de ces événements. J’aimerais dire, par exemple, que le terme « couvrir » est trop généreux : le gouvernement fédéral mexicain maintient disparus les 43 étudiants. Leur disparition forcée (et celle de plus de 29 903 personnes au Mexique aujourd’hui) comprend deux étapes : une étape matérielle – durant laquelle la police a maté physiquement les étudiants, les a obligés à monter dans des voitures de police et les a emmenés – et une étape juridico-administrative – durant laquelle les fonctionnaires gouvernementaux détruisent les preuves, mentent, torturent les témoins, créent de fausses preuves et scènes de crime, font circuler des rumeurs dans la presse, génèrent des milliers de documents trompeurs et, une fois de plus, mentent pour qu’il soit impossible de retrouver les disparus.

Ce que vous allez lire n’est pas mon analyse, mais les histoires et le récit des étudiants, journalistes, entraîneurs de football et enseignants qui ont survécu aux attaques, ainsi que celui de quelques parents qui cherchent leurs fils. Vous entendrez de la bouche des étudiants d’où ils viennent, ce qu’ils sont venus étudier à Ayotzinapa, ce qu’ils ont espéré et espèrent toujours devenir. Vous trouverez des descriptions des attaques, par ceux qui les ont vécues. Elles contredisent les tentatives ineptes du gouvernement de les réduire à l’action d’une police « confuse » et « corrompue » qui essayait d’empêcher les étudiants d’organiser une manifestation (il n’y en avait pas). Vous entendrez le témoignage des deux travailleurs municipaux qui sont allés à la décharge de Cocula le 27 septembre 2014 au moment où, selon le gouvernement fédéral mexicain, trois « narcos » y incinéraient 43 cadavres humains. Vous entrapercevrez les yeux de l’horreur. Et vous y découvrirez aussi des histoires d’amour et de solidarité.

Avant les attaques à Iguala, inspiré par l’idée zapatiste de « diriger en obéissant » (mandar obedeciendo) et par des années de reportages sur les luttes sociales et la violence d’État, j’ai commencé à me poser trois questions : Que voudrait dire écrire en écoutant, escribir escuchando ? Quelle forme prendrait un écrit qui écoute ? Que recouvrirait une politique de l’écoute ? J’avais ces questions en tête quand j’ai commencé à travailler. Le livre que vous tenez entre les mains est une tentative d’écrire en écoutant.

Novembre 2016

(Traduit de l’anglais par Paulin Dardel)


Sélection de témoignages recueillis par l’auteur dans le cadre de son enquête

Carlos Martinez, 21 ans, étudiant en deuxième année
Je viens d’un municipio semblable à celui de Tixtla, dans la région de la Costa Grande du Guerrero. C’est un très bel endroit, avec des rivières, des lagunes. L’urbanisation crée des problèmes, mais le village et les habitants gardent leur identité. Je suis le cadet de trois enfants. J’ai une grande et une petite sœur. Je vis avec ma mère. Il y a des années que mon père est parti. Ça a beaucoup limité la possibilité d’étudier.
Au collège, j’ai commencé à travailler les après-midi. J’ai travaillé dans un garage, dans une quincaillerie et dans une taquería pour payer mes études car ma mère, seule, en charge de trois enfants, ne pouvait pas. À la sortie du lycée, après beaucoup d’efforts, j’ai décroché une bourse et je suis parti étudier la comptabilité à Acapulco pendant un an. Mais ça revenait trop cher : entre les frais de scolarité, les livres, le loyer, les courses, les transports et le reste, ma bourse ne me suffisait plus. J’ai alors entendu parler de l’école d’Ayotzinapa. Je suis revenu dans l’espoir d’y entrer, car j’ai toujours aspiré à étudier.
J’ai un ami qui a étudié ici, à Ayotzinapa, et qui est devenu professeur. Je l’ai rencontré quand je travaillais à Atoyac de Álvarez et il m’a parlé de cette école, des cours, de l’internat, des clubs culturels, des clubs sportifs, de tout un tas de choses. Ce qui m’a marqué, c’est qu’il s’agit d’une école complètement gratuite, où l’on vient avant tout pour étudier et le faire bien. C’est ce qui m’a décidé à y entrer.

(...)
Juan Pérez, 25 ans, étudiant en première année
Ici, la grande majorité sont des fils de paysans. De là où je viens, il n’y a qu’une école primaire, un collège et un lycée. Il n’y a pas d’autre voie pour s’en sortir, pour étudier un peu, car mon village est particulièrement pauvre. Je me suis décidé à intégrer cette école pour devenir quelqu’un, pour revenir faire instituteur dans mon village et enseigner aux jeunes. Comme dans mon village on ne parle que le me’phaa, on a besoin d’un professeur qui parle cette langue. C’est comme ça que je vois les choses.

(...)
Andrés Hernández, 21 ans, étudiant en première année
Je veux devenir instituteur. Je suis venu ici pour ça : enseigner dans mon village qui est une communauté très isolée de 200 habitants. Les instituteurs s’en vont très vite, je ne sais pas si c’est à cause de la chaleur, de la nourriture, mais ils ne tiennent pas. Même pas six mois qu’ils sont arrivés qu’ils s’en vont déjà. C’est pour ça que je suis ici : pour enseigner dans mon village, y être instituteur.

(…)

José Armando, 20 ans, étudiant en première année
On est des fils de paysans. C’est pour ça qu’on est à Ayotzinapa. On n’a pas les moyens d’aller dans une autre école. Et c’est une école de la lutte. On nous inculque des valeurs pour lutter pour un avenir meilleur et aider nos familles. Et que fait le gouvernement ? Il tue des étudiants.

(…)

 

Santiago Flores, 24 ans, étudiant en première année
La semaine d’essai est dure à passer. Oh oui, elle est pénible, cette étape. C’est comme ça chaque année, de toute façon. Faut faire du sport, aller aux cours, faucher l’herbe, aider les camarades dans les champs. C’est éprouvant et, pour rester, il faut tenir la semaine. On s’entraide. Quand certains n’arrivent plus à courir, on s’entend dire : « Aidez-vous, soutenez-vous, ne laissez jamais un camarade seul, personne ne doit rester derrière, quand vous avez fini, personne ne doit rester derrière. »
Quand l’un de nous s’arrête, tout le monde s’arrête ; on l’aide, on le porte, jamais personne ne reste derrière. C’est comme ça que naît la camaraderie, el compañerismo : en étant toujours ensemble, en se laissant pas tomber, en aidant le compa, tout vient de là. On se fait de grands amis pendant la semaine d’essai. On devient les meilleurs amis de gars qu’on ne connaissait pas.

(...)

Erick Santiago López, 22 ans, étudiant en deuxième année
Il était 6 heures quand on a rassemblé les camarades. Ce jour-là, on avait prévu de ramener des bus, rien de plus. On est partis avec deux bus Estrella de Oro. C’est à ce moment-là qu’on a décidé de l’action. Mais, bien avant, on s’était réunis avec la fédération des dix-sept écoles normales. À cette réunion, on avait décidé de rejoindre la manifestation du 2 octobre à Mexico. Dans mon école, on essaie toujours de soutenir les autres écoles normales. Avec notre secrétaire et notre comité – à l’époque, j’en faisais partie –, on s’était mis d’accord pour réunir environ vingt-cinq autobus et emmener les camarades des différentes écoles, filles et garçons, à la manifestation. Ces actions étaient déjà prévues. Et quand on décide d’actions, le comité est au courant, mais pas la base.
On a décidé de partir l’après-midi du 26 et on a fait un communiqué pour informer la base que les étudiants de première année, et rien qu’eux, allaient partir en action. C’est toujours les mecs de première année qu’on envoie en action. Pas ceux de deuxième année. Pourquoi ? Parce que dans notre école, la devise, c’est que les types de première année doivent toujours être en première ligne. Puis suivent ceux de deuxième, troisième et quatrième année. Pourquoi ? Parce que c’est les première année qui mènent la danse. Le comité part en tête avec les première année, et les autres restent à l’arrière. 

(...)

Carlos Martínez, 21 ans, étudiant en deuxième année
Chaque année, le 2 octobre, on commémore le massacre de Tlatelolco à Mexico. Beaucoup d’organisations s’y rendent, de la capitale et d’ailleurs. Nous aussi, ce qui implique de trouver des bus. En fait, ça fait longtemps qu’on demande des bus au gouvernement pour nous déplacer. Par exemple, cette semaine-là, du 22 au 25 septembre, on avait nos classes d’observation à Copala, dans la région de la Costa Chica. Quand tu es en stage, tu as deux options : soit tu es défrayé, soit tu te débrouilles puisque l’État ne prend en charge ni le logement, ni la nourriture. Autrement dit, ils t’envoient là-bas et à toi de jouer. On venait de faire nos stages et les camarades de première année s’apprêtaient à faire les leurs. C’était donc à eux de trouver les bus : c’est la tradition. Quand les troisième année font leur stage, c’est à eux de les trouver, quand les deuxième année font leur stage, c’est à leur tour, et ainsi de suite. Cette tradition se perpétue. Les camarades de première année devaient trouver des bus à la fois pour se rendre à leurs stages d’observation et à la manifestation du 2 octobre.
On est revenus du stage dans la soirée du 25. J’étais très fatigué et je me suis endormi. Le 26 septembre au matin, je suis allé faire des courses à Chilpancingo et je suis revenu vers 15 ou 16 heures. En descendant les escaliers, je suis tombé sur Bernardo, le camarade de deuxième année qui a disparu. Il m’a demandé de l’accompagner. Je lui ai répondu que j’avais mon rapport de stage à faire. On devait le rendre rapidement. Mais il a insisté, disant que ça irait vite et qu’on pourrait travailler sur nos dossiers samedi et dimanche. Alors j’ai accepté. On a quitté l’école vers 18 heures. On a mis longtemps pour arriver à Iguala car une partie de la route était en travaux. On est restés bloqués au moins une heure et demie. On a dû attendre qu’ils terminent et nous laissent passer. On était tous excités ! Les copains de première année n’arrêtaient pas de déconner et de se chercher. Personne n’imaginait ce qu’il allait se passer. Quand on est arrivés à Iguala, nos bus se sont séparés. On était dans deux bus Estrella de Oro. Il y en a un qui s’est arrêté à Huitzuco pour la collecte de fonds et l’autre, le mien, qui a été jusqu’au péage d’Iguala. Quand on y est arrivés, il commençait à faire nuit. L’idée était de rester là et de ramener un autobus.

(...)

Oscar López Hernández, 18 ans, étudiant en première année
À Huitzuco, on a commencé à réquisitionner des bus. D’abord un Costa Line. On a demandé à son chauffeur de nous accompagner jusqu’à l’école normale pour la manifestation annuelle en hommage au 2 octobre. Il a accepté mais il fallait déposer les passagers à la gare d’Iguala, alors dix camarades sont montés pour les accompagner. Au bout d’une heure, comme ils n’étaient pas revenus, le comité nous a demandé de les appeler. On a essayé de les joindre puis un camarade a fini par nous rappeler : « Les gars, on a des problèmes ici. Le chauffeur nous laisse pas partir, il nous a enfermés dans le bus. »

(…)

Coyuco Barrientos, 21 ans, étudiant en première année
On est arrivés à la gare et on a commencé à se disperser. Certains camarades étaient enfermés. On s’est emparés de bus. On en a pris trois, en tout. Il y avait aussi les deux de l’école. On en avait cinq au total. Deux ont ouvert la marche. Moi, j’étais dans le troisième, au milieu. Les deux premiers ont tourné dans une rue, mais nous, derrière, on n’a pas vu où. Puis on est arrivés au Zócalo 1. Le conducteur roulait très lentement. Il n’avançait presque pas. D’après moi, c’est pour ça que la police a eu le temps d’arriver et de nous traquer. J’étais au milieu et je criais aux camarades à l’avant que si le chauffeur continuait à rouler à deux à l’heure, qu’ils prennent sa place et accélèrent car autrement on allait se faire choper. Et le chauffeur a encore plus ralenti. Il temporisait. Je le considère en partie responsable, car il a laissé aux flics le temps d’arriver. Ce soir-là, aucun de nous n’était au courant que la mairie organisait un événement, que la directrice du DIF 2 prononçait un discours, qu’elle faisait son bilan d’activité sur le Zócalo, justement. En fait, beaucoup de journaux racontent qu’on allait à la manifestation. Mais c’est faux. On avait seulement notre action en tête : récolter des fonds et ramener des bus, c’est tout. On n’était pas au courant de l’événement de la mairie.

(…)

Iván Cisneros, 19 ans, étudiant en deuxième année
On est arrivés à hauteur du Zócalo, il me semble, c’était pas très clair. C’est à ce moment que les premières voitures de la police municipale ont fait irruption. Ils ne nous ont pas donné l’ordre de nous arrêter, non. Ils se sont juste interposés, nous ont visés et ont armé leurs flingues. Là, on a commencé à s’énerver car d’habitude, dans ce genre d’action, les fédéraux arrivent avec cette même attitude, ils commencent à charger leurs armes et nous, on les prévient de suite : « On est des étudiants, on n’a pas d’armes. » En général, ils réfléchissent à deux fois et le commandant ou le supérieur leur ordonne de baisser leurs flingues. C’est ce qu’on a fait, là encore, car c’est devenu une sorte de code. D’habitude, quand on leur dit : « On est des étudiants et on n’a pas d’armes », mains en l’air en guise de preuve, les policiers baissent leurs armes et un dialogue s’ouvre. Comme cette fois à Chilpancingo, où les policiers de l’État nous avaient sorti : « Les jeunes, vous pouvez pas prendre des bus comme ça, vous devez passer un accord avec l’entreprise et bla bla bla... » Des trucs comme ça. Mais là, ça ne s’est pas passé comme ça. On a répété : « On est des étudiants, on n’a pas d’armes. »
Mais ils n’en avaient rien à foutre. Postés au fond du Zócalo, ils nous avaient en ligne de mire et ils ont commencé à tirer. J’ai demandé aux camarades de descendre et de ramasser des pierres. On s’est mis à caillasser une voiture qui bloquait le passage. Cette voiture est partie mais les tirs ont continué du fond de la place. Moi, j’étais persuadé que c’étaient des tirs en l’air. On bloquait le trafic pour que le bus avance. Les coups de feu ont retenti tout le long du trajet.

Carlos Martínez, 21 ans, étudiant en deuxième année
On est arrivés par l’avenue Álvarez. Depuis la fenêtre, je voyais le périphérique. On y était presque mais on a été interceptés par un autre véhicule, un pick-up de la police municipale type Ranger. Là, il s’est passé quelque chose de bizarre. Le type qui conduisait est descendu, s’est enfui et a laissé le véhicule sur place, contrairement à la première fois où le policier était reparti avec. Cette fois, il l’a abandonné en plein milieu de la rue. Je suis descendu, Aldo est descendu, le camarade Malboro aussi, bref, on a été plusieurs à descendre pour bouger le pick-up. Imagine que ça, c’est le pick-up, ça, c’est la cabine et, ça, l’arrière. Moi j’étais en train de secouer le pick-up, Aldo était en face de moi et, à deux, on essayait de le déplacer pour libérer le passage. C’est là que les premiers tirs ont éclaté, assourdissants. Je me suis baissé et j’ai vu qu’Aldo venait de tomber. Il avait reçu une balle dans la tête et il perdait plein de sang. Je suis resté sous le choc quelques secondes à regarder le corps, debout, pendant que les tirs retentissaient. Par chance, je n’ai pris aucune balle.
« Courez ! » on a hurlé. « Courez ! » On s’est cachés dans l’espace entre le premier et le deuxième bus, et on n’a pas bougé de toute la fusillade. À ce stade, on était juste ceux du premier et du deuxième bus, une vingtaine, avec des policiers devant et derrière qui nous bloquaient le passage. Une énorme fusillade a éclaté, terrible, des tirs de partout.
Au début, je n’arrivais pas à croire qu’ils nous tiraient dessus, encore moins qu’ils allaient nous tuer. Je pensais que c’étaient des pétards ou un truc comme ça, un feu d’artifice, mais quand j’ai commencé à voir les balles, les douilles, là j’ai compris leur intention : tous nous tuer. Aldo est resté étendu un long moment. On a commencé à appeler les secours, le 066, pour qu’ils envoient des ambulances. Le 066 est un numéro fédéral. C’est donc faux quand ils disent que le gouvernement et la police fédérale n’étaient pas au courant. Le 066 a transmis l’information à la police fédérale locale, qui est juste à côté de la caserne militaire.

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Miguel Alcocer, 20 ans, étudiant en première année
Des camarades sont descendus pour enlever le véhicule pour qu’on puisse se barrer définitivement d’Iguala. Le premier tir a éclaté et un camarade est tombé. Leur intention était clairement de nous éliminer. Ce n’étaient plus des tirs en l’air, à présent, ils nous visaient. Des camarades se sont cachés entre le premier et le deuxième bus. On était dans le premier bus, tous debout. On allait descendre à une dizaine lorsqu’un policier municipal nous a vus et nous a tiré dessus. Il s’est mis juste en face de nous et a commencé à tirer. Je me suis jeté en arrière. Il a touché un camarade à la jambe qui s’est mis à crier. J’ai pensé qu’il l’avait tué car il est tombé. Tous les camarades disaient qu’il était mort, mais non, parce qu’à ce moment-là il nous a demandé de l’aide. On l’a mis au fond et on lui a bandé la jambe. On a alerté nos amis entre les deux bus. Ils se cachaient aussi car, dès que les flics en voyaient pointer un, ils lui tiraient dessus. Ils les neutralisaient complètement. Ils étaient postés à tous les coins et tiraient en continu. Nous, on était coincés dedans. On pensait qu’ils allaient nous embarquer, nous mettre en prison. On était persuadés qu’on finirait en prison. On était là, tous par terre, des copains en pleurs. Certains leur disaient qu’on était de l’école normale, qu’on n’avait pas d’armes mais les flics répondaient qu’ils n’en avaient rien à foutre. Ils lançaient : « Maintenant, vous êtes tous foutus. »
Ça faisait encore plus pleurer les copains. En vérité, on flippait tous qu’ils nous tuent. Les camarades les suppliaient d’appeler une ambulance pour le blessé. Un flic leur a rétorqué qu’on ne savait pas dans quel merdier on s’était foutus. Il leur a sorti : « Ben peut-être qu’ils le retrouveront, votre camarade, mais mort, ou alors ils le retrouveront jamais. » Comme ça, tel quel. Ils imploraient les flics de se calmer. Et eux, ils osaient nous répondre : « Jetez vos armes ! »
Mais quelles armes ? On n’en avait pas ! Comme l’a dit un camarade : « C’est absurde, on aurait dû en avoir, des armes. Comme ça, on n’aurait pas été les seuls à voir notre mort. »

Omar García, 24 ans, étudiant en deuxième année
Ils ont appelé à l’école et nous ont appris ce qu’il s’était passé. On a contacté les médias, les radios, les professeurs, les gens qui nous soutiennent. On était en état d’alerte, on envisageait toutes les solutions. Ça s’est passé vite, on a organisé les gens, on était une trentaine. On a décollé. Quand on est arrivés là-bas, il y avait plein de fédéraux aux environs de la base militaire. C’est justement par là qu’on est entrés. Ils étaient en train de patrouiller. À l’entrée de la ville, il y avait un barrage de la police de l’État, mais ils nous ont laissés passer.

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Uriel Alonso Solís, 19 ans, étudiant en deuxième année
Un peu plus tard, trois gros pick-up de la police municipale ont débarqué. Mais ils n’étaient pas de la même couleur que d’habitude : bleu marine. Normalement, les policiers municipaux d’Iguala roulent dans des pick-up Ranger double cabine, mais là, ils sont arrivés dans de gros pick-up Ram. Et c’étaient bien des municipaux. Ils sont descendus, habillés tout en noir, avec des gants et des boucliers de la police municipale. Ils étaient masqués. L’un d’eux s’est approché et nous a sorti : « On va négocier. »
On lui a demandé d’enlever sa cagoule s’il voulait parler avec nous. C’est ce qu’il a fait. Il était grand, plutôt bronzé, avec des moustaches, ses cheveux et ses cils étaient courts et abîmés. Il nous a sommé de nous rendre : « Vous savez quoi, les gars ? On va passer un accord. Vous allez vous rendre. Nous, on ramène les bus, on ramasse les douilles, et on fait comme s’il s’était rien passé. » Mais c’était hors de question. Ils avaient tué un de nos camarades et avaient arrêté tous les autres. « Non, nos camarades sont déjà en route. On reste ici. »
Il nous a rétorqué : « Si vous foutez pas le camp, vous regretterez tout le restant de votre vie d’avoir mis les pieds ici. Si vous partez pas, tôt ou tard, on vous retrouvera. » Puis il s’est retiré. Il a fait signe aux autres de partir. Tous les flics ont regagné leurs pick-up. Ils ont tout embarqué : le véhicule d’en face qui était caillassé et criblé de balles, et même les véhicules derrière lesquels ils détenaient les camarades. Ils les ont fait monter dans leurs pick-up et sont partis. J’avais vu des camarades et le chauffeur plaqués au sol. Dès qu’on se penchait pour voir, ils commençaient à tirer. Alors on a reculé mais on voyait pas beaucoup mieux. Ils les avaient tous alignés par terre, à plat ventre. On pensait qu’il s’agissait juste d’une arrestation. J’essayais d’expliquer aux première année, pour ne pas qu’ils paniquent, qu’ils se feraient sûrement arrêter et relâcher le lendemain.
Le convoi s’est mis en route. Les rues étaient désertes. Aucune voiture en vue. Peu à peu, des gens arrivaient et nous demandaient ce qu’il s’était passé. On leur racontait tout. On a commencé à encercler avec des cailloux chaque douille et à les prendre en photo en guise de preuves. Dans le troisième bus, les sièges étaient couverts de sang. La pièce d’identité de Bernardo aussi. Les roues étaient crevées et le pare-brise ensanglanté. On ne savait pas ce qu’ils leur avaient fait. Nos camarades d’Ayotzinapa et des professeurs d’Iguala sont arrivés pour nous soutenir. On a contacté la presse, en pensant que la présence de journalistes nous mettrait en sécurité.

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Pedro Rentería Lujano, 60 ans, fondateur et directeur technique de l’équipe de football de troisième division Los Avispones (les frelons) de Chilpancingo, Guerrero
La saison 2014-2015 de la troisième division a justement démarré le 26 septembre. On a joué contre Iguala à 20 h 30 et on a gagné 3-1. À la fin de la partie, un de mes anciens joueurs est venu me saluer puis il a reçu un appel : des fusillades étaient en cours dans son quartier et on lui conseillait d’attendre pour rentrer. Je lui ai dit : « Tu sais quoi ? Vaut mieux qu’on parte car j’ai plein de jeunes avec moi et faudrait pas qu’il leur arrive quelque chose. »
On a essayé de sortir d’Iguala. La police coursait des jeunes sur la voie rapide, on ne pouvait donc pas y accéder. Après être restés bloqués pendant dix minutes, on s’y est insérés pour rejoindre la nationale en direction de Chilpancingo. À la sortie d’Iguala, la police barrait la route. Ils ont arrêté la voiture de devant, l’ont fait se ranger et nous ont laissés passer. On a continué. Cinq kilomètres plus loin, la circulation était alternée à cause de travaux. Nouvel arrêt avant de repartir. Notre chauffeur a demandé à un autre ce qu’il se passait. Apparemment, tout était calme, alors on a continué. À environ dix kilomètres d’Iguala en direction de Chilpancingo, vers 23 h 50, notre bus a été la cible de rafales. J’ai hurlé aux jeunes : « Tous à terre ! C’est des tirs ! » et on s’est tous jetés au sol, sans exception. Mais ces rafales, qui fusaient de part et d’autre, ont atteint le chauffeur : il a perdu le contrôle après avoir reçu une balle derrière l’oreille, logée dans le cerveau. Il a lâché le volant et le bus a dévié de la route sur une dizaine de mètres avant d’être arrêté par un trou.
Une fois le bus arrêté, les tireurs se sont postés en face de nous. Ils se sont remis à tirer. J’ai reçu deux balles, une dans l’abdomen et l’autre dans le foie. L’entraîneur a aussi été touché : une balle lui a frôlé l’œil et lui a transpercé la cloison nasale, une autre lui a fracturé le bras gauche. L’un des tireurs avait le visage masqué, l’autre non. Ils ne portaient pas d’uniforme de police. J’en ai vu seulement deux, mais ils étaient plus de dix, facile. Mettons qu’ils étaient huit d’un côté et huit de l’autre, quelque chose comme ça, vu les rafales qu’on se prenait. Ils nous ont ordonné d’ouvrir la porte. L’entraîneur s’est levé pour leur crier : « Nous sommes une équipe de foot ! » Ils rétorquaient : « Ouvre la porte, fils de pute ! » Puis l’entraîneur : « Je peux pas, j’y vois rien, tu m’as rendu aveugle, j’ai pris une balle dans l’œil ! » Il a quand même tenté d’ouvrir la porte mais elle était bloquée. Alors ils se sont mis à cogner sur le pare-brise avec leurs armes pour entrer. Soudain, les tirs ont cessé, qui sait pourquoi... Dieu ? Avec le silence qui régnait, est-ce qu’ils pensaient nous avoir tous tués ? Est-ce qu’ils avaient compris qu’on était une équipe de foot ? Je ne sais pas pourquoi ils ont arrêté de tirer et comment on a pu échapper au massacre. Ils sont partis en courant dans le noir et ont rejoint leur véhicule, au point mort, les phares allumés. Dans leur fuite, ils tiraient sur les voitures, sous les cris des gens terrorisés. Ils ont disparu.
On est sortis du bus par les vitres brisées, les seules issues. Certains ont réussi à obtenir de l’aide sur la route et se sont fait conduire à l’hôpital d’Iguala. Sur les 22 passagers du bus, il y avait 15 blessés par balle. Les dommages de la fusillade ont été minimes, selon moi, par rapport à David Josué García Evangelista, un joueur assassiné. Ils nous tiraient dessus. Lui, ils l’ont tué. Il était dans le couloir et, en levant la tête, il a pris une balle.
Le docteur de l’équipe a pris en charge les joueurs blessés. On a pu s’extraire du bus mais les secours (les fédéraux ou les ambulances) sont arrivés bien après, à 1 h 45 du matin, alors qu’on était à dix minutes d’Iguala. Ils ne voulaient pas nous secourir, c’est évident.
J’avais contacté le président de l’équipe adverse, Humberto Chong Soto, pour l’informer de tout : « Ils nous ont tiré dessus, j’ai des blessés et probablement des morts, envoie-moi des ambulances s’il te plaît. » Il m’avait répondu : « Je te les envoie tout de suite, ne t’inquiète pas. »
Je l’ai rappelé un peu plus tard et il m’a dit que les ambulances ne voulaient pas venir car elles avaient peur. Voilà pourquoi on est restés si longtemps blessés, à perdre notre sang. À 2 heures du matin, on a été transférés en ambulance avec plusieurs jeunes à l’hôpital général d’Iguala. Ils m’ont opéré entre 3 et 6 heures du matin. Je suis resté douze jours en soins intensifs. Puis ils m’ont fait sortir et je suis rentré chez moi, à Chilpancingo, pour consulter un médecin et entamer une rééducation. Aujourd’hui, je peux remarcher sous surveillance médicale.

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Alex Rojas, étudiant en première année
Moi, je vais vous raconter notre version. L’autre version. Celle qu’on occulte dans les médias. Ils ont seulement parlé de la fusillade du supermarché Aurrera, vers le périphérique nord, mais nous, avec 14 camarades, on a eu d’autres problèmes vers la sortie du périphérique sud. On a reculé sur environ trois rues, et après on s’est enfuis en courant car on sait bien ce que les flics sont : des enfoirés. C’est leur nature.
On s’est mis à courir et on s’est cachés dans les champs. On est restés deux heures à battre la campagne pour chercher des issues. Aucun chemin en vue. Avant ça, dans le bus Estrella Roja, on avait appris que nos camarades s’étaient fait mitrailler aux abords du supermarché Aurrera. On avait appelé le gars du comité pour les informer de la fusillade et de la mort d’un camarade, pas encore identifié. Très inquiets, on a décidé de revenir vers l’Aurrera pour leur prêter main-forte. On a couru un bon bout de chemin. C’est grand, Iguala. On a décidé d’attendre les renforts de l’école, en route dans deux camionnettes Urvan avec les camarades d’une autre école normale, le secrétaire général et d’autres gars. Ils nous avaient donné rendez-vous au pont sous lequel était retenu le bus Estrella de Oro. De là, ils allaient venir nous chercher. On est revenus et on a traversé le pont par groupes de quatre car en dessous ça grouillait de flics. On l’a traversé sans se faire repérer. On s’est cachés derrière un monticule de terre de l’autre côté du pont et on a attendu là.
Après un bon moment à couvert, on est descendus vers le périphérique en traversant le rond-point en face de nous. On s’est rendu compte qu’il n’y avait plus aucune voiture de police et que le bus Estrella de Oro était là, tout seul. On a pensé regarder ce qu’il s’était passé mais, par précaution, on n’y a pas été : les fédéraux pouvaient être dedans, à nous tendre un piège.
On a plutôt emprunté le périphérique sud, en direction du centre d’Iguala. On voulait soutenir nos camarades. On est passés par le périphérique car les camionnettes Urvan ne devaient pas tarder. On l’a traversé pour marcher sur la voie dans l’autre sens, vers Chilpancingo, et on les a vus passer en direction des fusillades. Mais eux, ils ne nous ont pas vus.
Alors on a continué de marcher. Soudain, deux véhicules de la police municipale nous ont rattrapés. On s’est mis à courir. On savait qu’ils avaient abattu un de nos camarades, alors on leur a crié de s’en aller, d’arrêter de nous poursuivre. Mais ils étaient à nos trousses. Aucun d’eux ne descendait mais ils nous ont suivis pendant un bon moment. Tout à coup, deux autres véhicules ont débarqué, suivis de deux pick-up de la protection civile. Ces derniers ont tout de suite fait demi-tour. La protection civile repartait en marche arrière tandis que les quatre patrouilles nous suivaient. Nous, on était au milieu et, juste à ce moment-là, trois autres voitures de police ont surgi, et elles ont bloqué les pick-up de la protection civile. Ils se sont garés. Et nous, on était au beau milieu de la route, encerclés de toutes parts. Devant, trois fourgons de la police et deux de la protection civile. Derrière, quatre voitures de police. Ils étaient en force. Nous, on était 14 et on n’avait rien. On était juste en train de marcher. Tous les policiers sont descendus.
Je me suis dit qu’on était foutus : « Ils vont nous choper. » D’autant qu’on nous avait expliqué comment ils avaient embarqué les autres camarades, comment ils les avaient maîtrisés et méchamment tabassés. J’ai pensé : « Bon, ben tant pis, c’en est fini pour moi. » Je me disais qu’ils allaient nous arrêter, nous emmener en prison mais qu’avant ça ils allaient nous rouer de coups : « Bon, ben quand ils nous tabasseront, on verra comment on fait. »
Les flics se sont bien approchés, ils ont armé leurs flingues et nous ont visés. « Alors, bande de fils de pute ! », ils ont lancé. Comme on avait des pierres, avec quelques camarades, ils ont ajouté : « Lâchez vos pierres tout de suite, sinon vous allez en prendre plein la gueule, on va tous vous démolir, gamins de merde, vous êtes foutus, vous sortirez pas d’ici ! » Et nous : « Allez-y une fois pour toutes, tirez si vous devez tirer, vous en avez déjà flingué un, vous avez déjà liquidé un camarade, vous en voulez un autre ? Alors tirez ! » Ils s’approchaient tout en nous visant. Heureusement, derrière nous, il y avait un petit ruisseau avec des ponts tous les dix mètres. Et à trois pas, un petit pont en bois d’un mètre environ. On l’a traversé sans réfléchir. Personne n’a rien dit, on a seulement traversé ce pont et on s’est de nouveau retrouvés au milieu d’une rue avec des passants. On est restés là.
Les policiers ont traversé les ponts à notre poursuite. Trois policiers de plus, en civil, se sont approchés. Ils ont pressé le pas et ont ramassé des pierres pour nous caillasser. On a répliqué avec les pierres qu’on avait. Il y avait un nouveau quartier derrière nous. Sans même regarder, on a remonté une rue, en essayant d’esquiver les jets de pierres. On était maintenant sur du bitume, sans pierres, alors on a couru de plus belle. Après, on a vu une rue très étroite. On s’y est tous engouffrés. De l’autre côté en partait une autre qui longeait tout le quartier. Il formait une sorte de butte très escarpée, avec des marches à n’en plus finir. On a réussi à les atteindre en courant, les flics aux trousses. On a commencé à grimper mais elles étaient tellement raides – on aurait dit des escaliers – que les gars y allaient presque à quatre pattes. C’était la course de l’angoisse. Les voitures avec leurs gyrophares et les coups de feu nous poursuivaient. Ils commençaient à tirer et ça nous flanquait encore plus la trouille. On avançait en courant, sans s’arrêter, on traçait. On criait tous : « Plus vite ! Grouillez-vous ! On y va ! Restez pas là ! »
Dans une maison un peu plus haut, une dame était en train de pleurer et criait aux policiers : « Ça suffit ! Laissez-les, ils vous ont rien fait, ces jeunes ! » Elle les suppliait : « Ils vous ont rien fait, laissez-les partir, leur faites pas de mal, les tuez pas ! »
On est montés jusqu’à sa maison et on a frappé. Un peu plus bas, on voyait encore les gyrophares et tout. Les policiers avaient arrêté de nous poursuivre, ils nous tiraient juste dessus. Cinq coups de feu ont détoné. Alors on a demandé refuge à la dame : « Tía, ouvrez-nous, laissez-nous entrer. » Et elle nous a ouvert. On s’est précipités à l’intérieur. Elle a fermé les portes à clé, éteint les lumières, mais quatre autres camarades – on était quatorze –, sous le coup de la peur, avaient continué leur ascension. Ils ont été se perdre dans les collines... il y avait du relief, là-bas. Ils avaient dû se paumer. On leur criait : « Revenez les gars ! Chiquilín, reviens ! » Mais ils ne nous entendaient pas. Ils devaient être terrorisés et ils se sont enfuis en courant. On n’a plus rien su d’eux. Nous, on s’est refugiés dans la maison. J’ai dit à un camarade :
« Si vous voulez, moi je me lance, je vais les chercher, voir où ils sont.
— Non, non, tu restes ici, tu peux pas aussi prendre de risque.
— Y a pas de problème pour moi, si vous voulez j’y vais vite.
— Non, reste là, on ira les chercher à l’aube, ils vont s’en sortir, ils sauront où se cacher. »
On est restés là. La dame a commencé à nous demander ce qu’on avait fait. On lui a expliqué. Elle nous a dit : « Ici, la police est comme ça. Elle passe son temps à faire des rondes, soi-disant pour nous protéger. »
On a commencé à contacter les camarades dont on avait les numéros, la trouille au ventre. À ce stade, il était environ 23 heures, 23 h 30, je crois, et j’ai envoyé un message à un gars du comité pour en savoir plus : « Mon pote, ça va ? Vous êtes où ? Qu’est-ce qu’il se passe, par là-bas ? » Il m’a répondu : « Cachez-vous, restez ensemble, ils viennent encore de nous mitrailler, restez cachés, on se réunit demain. » Voilà ce qu’il m’a dit. Les gars de l’école normale n’arrêtaient pas de m’appeler et de m’envoyer des messages : « Quoi de neuf, mon pote ? Alors, compa ? Comment vous allez ? Qu’est-ce qu’il se passe ? Comment tu vas ? Qu’est-ce que tu sais ? Il se passe quoi ? » J’ai répondu à certains : « Paraît-il qu’ils ont tué d’autres camarades mais je sais pas exactement combien. On s’est dispersés à différents endroits d’Iguala. On essaie de se cacher. On a tous tracé là où on a pu. » J’ai même écrit à un camarade : « Franchement, mon pote, je suis mort de trouille, la vérité, je sais pas ce qui va se passer car les flics nous traquent, ils font des rondes et nous cherchent, s’ils nous repèrent, on est foutus. » Certains camarades me répondaient : « Panique pas, tu verras que non, cachez-vous, faites attention et tout se passera bien, au lever du jour ce sera terminé, on va vous attendre, on va vous aider, mais on peut pas venir maintenant. » En fait, les camarades rapportaient que des barrages empêchaient d’entrer tout étudiant d’Ayotzinapa venu en soutien. Ils disaient que les flics allaient arrêter et enfermer le moindre mec d’Ayotzi, c’est pour ça qu’ils ne pouvaient pas venir. Plusieurs d’entre nous ont pu communiquer. On est restés sur place. La dame aussi était inquiète. Elle ne voulait pas avoir de problèmes. On la rassurait : « Non, tía, ne vous inquiétez pas, on va partir dès l’aube, il ne se passera rien. »
Nous, on a eu de la chance car on avait un toit, mais d’autres camarades sont restés en pleine campagne, et comme cette nuit-là il pleuvait, légèrement mais en continu, ils sont restés dans les collines à s’abriter.

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Uriel Alonso Solís, 19 ans, étudiant en deuxième année
Le 27 septembre, vers une heure du matin, des véhicules ont débarqué. Un pick-up rouge et des voitures blanches. Des hommes habillés en noir, cagoulés, munis de gilets pare-balles en sont descendus. Ils ne portaient le blason d’aucune instance gouvernementale. Ils étaient intégralement en noir. À leur façon de nous tirer dessus, on a supposé que c’étaient des militaires ou des paramilitaires. Certains se sont accroupis, d’autres agenouillés ou mis debout pour nous mitrailler avec des armes lourdes. J’ai pu en voir trois. Ils étaient grands. Ils ne portaient pas de casque, seulement des gilets pare-balles, des gants et des cagoules. Comme des militaires quoi.
À ce moment-là, on s’est tous mis à courir. C’était courir ou mourir. La fusillade a duré un bon moment, environ cinq ou dix minutes. Je me suis caché à trois rues de là, dans un terrain vague, avec trois camarades de première année. On est restés là. Très vite, on a entendu un camarade crier : « Lâchez-moi ! », comme s’il se faisait frapper. On s’est dit qu’il s’était fait choper. On voyait défiler des pick-up et des voitures de police. Cette nuit-là, les étudiants ont été victimes d’une traque sans précédent. Il a commencé à pleuvoir. Nous, cachés là, en pleine campagne. L’obscurité totale. J’ai appelé des camarades pour voir comment ils allaient. Pour l’un, c’était : « On est sur une terrasse. » Pour l’autre : « On est sur la colline. » Pour d’autres encore : « On est cachés chez une dame, tout près d’ici. » Ils s’en étaient donc sortis. Ils avaient trouvé refuge chez des gens. Nous, on avait super froid et surtout peur qu’ils nous trouvent et qu’ils nous tuent. À ce stade, on savait qu’ils ne se contenteraient pas de nous attraper, mais qu’ils nous tueraient. C’est pour ça qu’on était morts de trouille.
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Juan Pérez, 25 ans, étudiant en première année
J’ai vu un camarade s’effondrer. J’ai pensé qu’ils l’avaient abattu. J’ai dit au pote avec moi : « Un camarade vient de tomber, je sais pas s’il est mort mais je l’ai vu tomber. » Quelques secondes plus tard, quand je me suis retourné, il n’était plus à terre mais face à moi... Qui sait comment il a fait pour s’en sortir. La balle lui avait éclaté la lèvre et il pissait le sang. À nous tous, on l’a porté et emmené un peu plus loin. On a frappé à deux maisons en pensant que c’était la Croix-Rouge. On demandait aux personnes à l’intérieur de l’aider. Une dame a fini par nous ouvrir. On est tous entrés se planquer. Le camarade n’arrêtait pas de saigner. Il épongeait ses lèvres avec un tee-shirt.
Il y avait deux femmes, on ignorait si c’étaient des infirmières, elles n’avaient pas d’uniforme. Un camarade leur a demandé :
« Excusez-moi, il y a un docteur par ici ?
— Non, il fait nuit donc c’est fermé et le docteur n’est pas là.
— Vous pourriez pas l’appeler, ou faire quelque chose ? »
Celle qui semblait être la responsable a appelé le docteur mais il ne répondait pas. Un camarade a proposé d’aller à l’étage, parce qu’il avait peur qu’ils viennent jusque-là pour nous exécuter. On est tous montés. Le camarade blessé ne tenait plus, il ne pouvait plus respirer. Il écrivait sur son portable : « J’en peux plus, je tiens plus. » Dans les escaliers, on le portait et le sang dégoulinait partout. À l’étage, on l’a posé sur une table et là aussi, le sang se répandait. On pensait qu’il allait s’évanouir. On l’a redescendu. Un camarade est sorti pour appeler des taxis mais ils refusaient de s’arrêter. Ils passaient, pourtant, mais on aurait dit que c’était juste pour nous surveiller. Un taxi est repassé et on a tenté de nouveau : « Aide-nous à conduire le camarade, il est grièvement blessé. » Mais rien à faire, il s’en fichait. Le camarade n’en pouvait plus. On est montés sur le toit et, en me penchant, j’ai vu les véhicules des militaires. Je sais pas comment ils ont pu entrer, mais ils ont armé leurs fusils et nous ont ordonné de descendre. Je me suis caché, on était trois, mais un autre pote est arrivé et a dit : « Qu’ils nous chopent une bonne fois pour toutes ! » Alors on est tous descendus. J’avais mon sac. J’ai toujours un biscuit et une bouteille d’eau au cas où. Ils ont lancé : « Vous, avec les sacs, posez-les ! » On a obéi. Puis : « Posez vos portables sur la table ! » On s’est exécuté. J’ai quand même enlevé la puce du mien, avant. Le commandant est entré et nous a demandé :
« D’où vous venez ?
— D’Ayotzinapa. »
On pensait qu’ils allaient nous aider. Eh bien, pas du tout. Ils nous ont ignorés. « Allez, asseyez-vous là. » Et on s’est tous assis. Ils ont demandé au compa qui avait pris une balle à la bouche comment il s’appelait et d’où il venait. Un copain a dit aux militaires : « Aidez-nous, par pitié ! Notre ami se vide de son sang ! Appelez une ambulance ! » Mais ils avaient l’air de s’en foutre. Ils nous sermonnaient que ceci, ça se faisait pas, que cela, c’était mal, qu’il fallait qu’on prouve à nos parents qu’on était des étudiants sérieux en ayant de bonnes notes. Puis ils ont dit qu’une ambulance allait arriver d’ici une demi-heure et ils sont repartis, comme ça, ni plus ni moins.
Entre-temps, le docteur était arrivé. Il nous a annoncé qu’il allait fermer la clinique : « Sortez, je ferme. » Je pensais qu’il allait nous venir en aide à un moment ou à un autre, mais non. Ni à nous, ni au camarade blessé. Il n’a même pas daigné lui donner un peu d’alcool, rien du tout. On est partis en courant, effrayés, on avait peur que les tueurs reviennent, puisque ces militaires ne nous avaient ni soutenus, ni protégés, ils ne nous avaient été d’aucun secours. Ils nous avaient abandonnés à notre sort. Dès qu’ils se sont retirés, on a pris la fuite.

(...)
Notes issues d’un entretien entre Marcela Turati, journaliste, et le docteur Ricardo Herrera, chirurgien et directeur de la clinique Cristina, à Iguala, Guerrero, le 10 octobre 2014
Herrera : Ils sont entrés de force. Il y avait du sang partout. J’ai appelé la police mais c’est l’armée qui est arrivée. Je ne l’ai pas appelée. Et quand j’ai demandé au commandant pourquoi la police n’était pas venue, il m’a dit qu’elle avait ordre de ne pas intervenir.
Turati : Vous avez pris en charge les blessés ?
Herrera : Non.
Turati : Pourquoi ?
Herrera : Je n’y étais pas tenu. Celui qui se comporte bien, on s’en occupe. Pas ceux qui sont agressifs, qui détruisent tout... J’ai appelé la police mais c’est l’armée qui est arrivée. Les militaires ont appelé une ambulance, mais c’est un taxi qui a emmené le blessé. Il n’avait pas de trace de balle, juste une éraflure à la bouche. Il marchait et parlait normalement.
Turati : Il a failli mourir.
Herrera : Mourir de peur, oui ! Il s’est fourré dans des histoires d’adultes. Et c’est ce qui arrivera à tous les ayotzinapos.
Turati : Pourvu que non.
Herrera : Pourvu que si. Car cette école ne sert à rien. Ils volent. Ça, c’est de la délinquance. Ils salissent tout, ils bousillent tout, et le gouvernement paie, ça me dérange, ils arnaquent le gouvernement. Ce sont des délinquants.
Gibler : C’est ça, la délinquance ? Pour vous, c’est mal ? Donc, leur mutiler le visage, leur arracher les yeux, les dépecer et calciner leurs corps, ça vous paraît bien ?
Herrera : Oui. Sincèrement, oui.

Erick Santiago López, 22 ans, étudiant en deuxième année
Quand je suis arrivé à l’hôpital d’Iguala, le directeur a pris mon nom. Puis il m’a demandé d’où j’étais. « De l’école normale d’Ayotzinapa. » Voilà ce qu’il m’a dit : « Ils auraient dû te tuer, maudit ayotzinapo. » Ce n’est pas lui qui s’est occupé de moi, c’est une infirmière militaire. Elle a dit aux docteurs : « Je vais prendre le jeune en charge. » Ils m’ont fait me déshabiller, j’ai juste gardé mon slip, puis ils m’ont conduit dans une autre pièce. Peu après Aldo, celui de première année qui avait pris une balle dans la main, et le type blessé à la bouche sont arrivés. Je suis resté là. Deux heures plus tard, des policiers me cherchaient. Ils avaient peut-être reçu l’ordre de me tuer car ils se montraient très agressifs. Je remercie beaucoup l’infirmière car elle leur a dit que je n’étais pas là, que mes camarades étaient venus me chercher et m’avaient transféré ailleurs. Ils sont partis.

(…)

Alex Rojas, étudiant en première année
On est partis vers 5 heures du matin. Le copain du comité nous a dit :
« Qui a dit hier soir qu’il irait chercher les camarades ?
— C’est moi.
— Si tu veux, vas-y maintenant. Va faire un tour, mais t’éloigne pas trop, et fais attention.
— Pas de problème, j’y vais. »
Je suis sorti tout seul de la maison dès 5 heures. Je suis allé là où débutait la colonia. C’était que de la montagne. J’ai fait un tour et j’appelais les camarades par leurs surnoms, fort, lentement. Des gens sont sortis.
« Tu cherches quoi, jeune homme ?
— Je cherche mes amis, ils sont venus par ici.
— Ah, d’accord. Non, ils sont pas là.
— Ah bon. D’accord. »
J’ai marché vingt minutes de plus en criant leurs surnoms. Je m’étais éloigné un peu et je suis revenu sur mes pas. De retour, j’ai dit aux camarades : « Non, y a personne. Y a beaucoup de maisons mais personne. Je les ai appelés, en vain. » On est descendus de la colonia par là où on était montés, par là où ils nous avaient poursuivis. On marchait sur le périphérique et on a croisé une voiture de police. Elle a freiné, on s’est arrêtés, puis elle a continué. Une autre voiture de la police fédérale est passée, même chose. Ils nous regardaient puis continuaient et ça nous faisait flipper car on savait qu’on pouvait faire confiance à personne, et encore moins aux flics puisqu’ils avaient tenté de nous tuer. On a contacté un autre camarade, il nous a appris qu’il était en voiture avec la police fédérale ministérielle et on lui a dit : « Quoi ? Comment ça ? Comment ça se fait que t’es avec eux, tu te rends pas compte qu’ils nous ont attaqués ? Qu’ils ont tué nos camarades ? » Lui disait que non, qu’on pouvait avoir confiance, qu’ils dépendaient du bureau du procureur, et c’est là qu’on a vu la voiture juste devant, vers le magasin Sam’s Club. Elle s’est arrêtée à une quinzaine de mètres, on était morts de trouille. On n’avait rien sur nous. On a continué. La voiture a fait demi-tour et les policiers nous ont crié : « Les jeunes, montez, on est avec vos camarades, faites-nous confiance, montez, n’ayez pas peur ! » Nous, on voulait pas, jusqu’à ce qu’on voie un camarade nous faire signe de monter, alors j’ai dit : « C’est bon, on peut y aller, Paisa est là. » C’est son surnom. On est montés avec l’angoisse, la faim, la fatigue, et surtout, la peur qu’ils nous enlèvent.

Coyuco Barrientos, 21 ans, étudiant en première année
À 6 heures, un camarade nous a appelés. Il nous a demandé où on était et nous a annoncé que le secrétaire général était avec la police ministérielle et quelques militaires, qu’on pouvait sortir, qu’il n’y avait plus de problèmes. On a demandé aux propriétaires de la maison de nous ouvrir et on les a remerciés de nous avoir hébergés. On est partis. Des camarades sont descendus du toit, trempés jusqu’aux os. Un gars a dû enlever son tee-shirt tellement il avait froid. On a retrouvé les autres. J’ai d’abord demandé qui étaient les morts. Le secrétaire a dit : « C’est Chino. » J’arrivais pas à y croire. Je voulais vérifier, mais il m’a dit que le SEMEFO l’avait déjà emmené. Pile au moment où j’ai rallumé mon portable, en montant dans la voiture de police, son cousin m’a appelé pour avoir de ses nouvelles : savoir s’il était avec moi, comment il allait, ce qu’il s’était passé. Je ne pouvais rien dire. Rien ne sortait. Je me sentais tellement impuissant, tellement inutile. Son cousin cherchait à savoir. Il insistait. La seule chose que je lui ai dite, c’est qu’il me pardonne, que j’avais rien pu faire. Il m’a dit, au bord des larmes : « Déconne pas, mec, dis pas de conneries. » Et il insistait, il me demandait de ses nouvelles. J’ai fini par lui dire qu’on venait de me confirmer que le SEMEFO l’avait emmené. Après un long silence, il a raccroché. On nous a transférés au bureau du procureur général de l’État à Iguala. Quand on est arrivés, il m’a rappelé. Il n’y croyait toujours pas, il s’y refusait. Ni l’un ni l’autre on voulait y croire. Il m’a demandé en pleurant, à présent, si c’était vrai, si je l’avais vu de mes propres yeux. Je lui ai répondu que non, mais que le secrétaire me l’avait confirmé. Et moi, avec ce sentiment d’impuissance, qui n’avais rien pu faire. Si j’avais pu, je serais revenu. Un copain qui était à côté de lui l’avait vu, à terre, en train d’appeler à l’aide. Il avait voulu y aller mais les types continuaient à tirer. Il avait vu le sang couler dans son cou. Je l’ai pris à parti : « Pourquoi tu me l’as pas dit ? Si j’avais su, si je m’en étais rendu compte, j’en aurais rien eu à foutre qu’ils me butent, moi, et je serais allé le chercher ! »
Arrivés chez le proc’, ils nous ont tous rassemblés et ont commencé à nous interroger : et qu’il fallait qu’on parle, et qu’on risquait rien avec la police, et qu’on pouvait pas nous arrêter, parce que tout d’un coup on était les victimes, on n’était plus les coupables. On a essayé de se calmer. Tout ça allait se terminer. Moi, j’arrivais plus à... j’avais l’esprit vide. Je ne me rendais compte de rien. Je voyais seulement les camarades défiler, appelés à témoigner les uns après les autres. Ils entraient dans des bureaux et tardaient à en sortir. Pendant ce temps, on attendait dans cette pièce. J’ai refusé de faire ma déposition. Je me sentais vraiment en dehors de tout ça. Je ne voulais plus rien savoir.
Je commençais à peine à me calmer lorsque j’ai reçu un appel d’un autre cousin de Chino, plus âgé que nous, ancien étudiant de l’école normale, qui me demandait aussi de ses nouvelles. Comme la première fois, les mots me manquaient. Comme je dis aux camarades, il faut avoir des couilles, de sacrées couilles, pour annoncer ce type de nouvelles. Je ne le souhaite à personne. Son cousin me disait de ne pas sombrer, que c’était pas ma faute, que si j’avais rien pu faire, c’était comme ça, que c’étaient des choses qui arrivaient et que j’avais le soutien de toute sa famille.
On veillait tous en attendant les copains qui manquaient. Tout était silencieux, on entendait juste, au loin, les voix des secrétaires et des agents qui menaient les interrogatoires. Qui prenaient des notes. Qui allaient et venaient. Je voudrais remercier une dame, une assistante sociale, qui nous a encouragés et soutenus dès notre arrivée chez le procureur. Je ne me souviens plus de son nom, mais elle nous disait : « Courage, les jeunes, ne laissez pas ces chiens vous voir pleurer, montrez-leur que vous avez plus de courage qu’eux. Ces chiens ne méritent pas de vous voir pleurer. »
Le jour s’est levé. On n’assimilait toujours pas ce qu’il s’était passé. Tout s’est mis en mouvement. Certains entraient, d’autres sortaient. Les camarades responsables montaient et descendaient pour voir qui manquait, qui était blessé, qui était présent, combien étaient partis. Ils collectaient la moindre information. Je suis sorti. J’avais entendu qu’ils allaient identifier les corps. J’ai demandé au secrétaire :
« Tu vas aller au SEMEFO ?
— Oui.
— Je m’en fous, je t’accompagne.
— D’ac, je t’appelle plus tard », il m’a dit en me regardant bizarrement.
On attendait que les responsables nous emmènent, mais ils ont mis du temps. Des camarades ont acheté des choses à manger, on les a partagées. Des agents sont arrivés et nous ont demandé si on voulait aller identifier les policiers, les acteurs des attaques : ils les avaient déjà repérés grâce à l’immatriculation de leurs véhicules. Ils voulaient juste qu’on aille balancer. Simuler une procédure légale. De tous les camarades qui avaient fait leur déposition, personne ne voulait y aller. Alors un camarade de deuxième année est venu nous dire : « On doit aller identifier ces connards car ça peut pas s’arrêter là. Si on le fait pas maintenant, ils vont s’en sortir tranquilles. Et la mort n’aura servi à rien, ni la disparition des autres. » Je lui ai dit : « J’y vais. » D’autres étaient d’accord aussi. On s’est inscrits sur une liste. Ils nous ont expliqué qu’on allait procéder à l’identification des policiers impliqués dans les attaques ; qu’en fait, ils les avaient déjà capturés, et qu’ils allaient nous prêter des cagoules et des casquettes pour qu’on ne soit pas reconnaissables. Une fois qu’ils ont regroupé tous les policiers, on s’est mis en route pour le commissariat. On est montés dans une voiture de la police de l’État, vitres fermées, cagoulés. Juste à l’entrée du commissariat, il y avait une des voitures qu’on avait cassées pour repousser l’attaque. Puis on a reconnu d’autres véhicules, au fond, mais il en manquait. Ils étaient en train de les rassembler. On nous a fait descendre et tous les policiers nous regardaient, sans rien comprendre. On nous a placés dans une pièce, derrière des persiennes, et tous les policiers du commissariat défilaient devant nous en criant leur nom, l’immatriculation de leur voiture, et s’ils étaient de garde ou non cette nuit-là. Dès le début, on a identifié l’un des policiers, le tout premier. Pile quand on l’a reconnu, l’agent ministériel s’est approché pour nous glisser que cet homme-là était le chef de section de la police municipale, que lui et le directeur du commissariat municipal étaient très liés, et que c’étaient eux qui fixaient les règles à Iguala. Il a ajouté qu’ils les avaient déjà identifiés mais qu’ils ne pouvaient rien faire sans qu’on les dénonce nous-mêmes. Par contre, il nous a très clairement prévenus que le seul qu’ils pourraient poursuivre, c’était lui. Pas le directeur du commissariat. Et que tous les deux étaient liés à leur tour à la directrice du DIF et aux cartels. On a continué à identifier des policiers. De notre côté, on en a reconnu 19. Ensuite, ils ont ajouté ceux qui étaient dans les mêmes véhicules. Puis on s’est retirés, on est rentrés chez le procureur, où l’on est restés toute la journée.

(...)

José Armando, 20 ans, étudiant en première année
On est retournés à l’école normale. Une foule de parents étaient là, réunis sur le terrain de sport. Ils nous ont accueillis. Certains retrouvaient leurs enfants, et les parents des disparus pleuraient. Ils nous demandaient : « Et mon fils ? » On répondait : « On sait pas, madame, ils se sont fait arrêter mais on ne les a retrouvés nulle part. » C’est là que le cauchemar a commencé. Le cauchemar de la disparition. Mais je vais vous dire quelque chose : malgré tout, on est là. Plein de camarades sont partis, ce jour-là. Ils ont pris leurs affaires : « Je m’en vais. Pourquoi je resterais ? J’en ai réchappé une fois. Pourquoi prendre des risques ? Hors de question. » Ils sont rentrés chez eux et, à ce jour, ils ne sont pas revenus. Moi aussi, mes parents m’ont dit de partir, mais je leur ai fait comprendre : « Vous, vous feriez quoi si j’avais disparu ? Parce que moi aussi j’en étais, et j’aurais pu me faire embarquer comme les autres. Vous feriez quoi alors ? Me dites pas que vous aimeriez que tous mes camarades abandonnent juste comme ça, comme si de rien n’était ? »
Et oui, on s’entendait bien, on était comme des frères. On partageait un tas de choses. On travaillait, on rigolait, on foutait le boxon, et parfois on s’engueulait, mais au final, ce sont nos frères. Parce qu’ici, on nous apprend à partager. Alors je vais continuer la lutte. Je n’oublierai jamais ceux qui sont morts ni ceux qui ont disparu car eux... on ne peut pas dire qu’ils sont morts, on ne sait pas s’ils sont morts, et ils vivront toujours dans nos cœurs. Et si certains se sont dit que l’école allait fermer ou qu’ils allaient nous terroriser à jamais, eh bien ils se sont trompés. Le gouvernement s’est complètement trompé.

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Mario César González Contreras, père de César Manuel González Hernández, 19 ans, étudiant en première année. Blocage routier, Chilpancingo, 5 octobre 2014
Il est cynique. Je lui ai posé plein de questions auxquelles tout ce qu’il a su me répondre, c’est :
« J’arrête là, je m’en vais. 
— Alors vous vous défilez parce que vous n’avez pas de réponse ? Vous êtes incapable de nous informer ? Pourquoi vous n’avez pas mené les recherches dès le dimanche ou le lundi ? Pourquoi ? 
— On a cherché, oui ou non ?
— Mensonge ! Je suis parti de Tlaxcala à une heure et demie du matin, tout seul. J’en aurais rien eu à faire qu’on me tue. Si on veut me tuer, qu’on me tue, mais qu’on me rende mon fils. C’est pas juste que ses 42 camarades n’aient pas réapparu. Vous n’avez pas idée de notre douleur. Vous n’avez aucune idée de comment on est détruits physiquement, moralement et économiquement. Parce que, malheureusement, on n’a pas d’argent. »
Tout ce que nous exigeons, c’est une réponse. Ils nous disent qu’il y a dix morts à Taxco. Qu’il y a douze morts à tel endroit. Qu’ils ont trouvé des fosses communes 3. Alors quand est-ce qu’ils vont nous rendre ces corps ? Tous ceux qu’ils trouvent sont calcinés, décomposés. Je lui ai dit : « Non monsieur, vous les avez enlevés vivants, vous devez nous les rendre vivants. » Ce n’est pas une organisation criminelle qui les a enlevés. Ce sont les policiers en personne et on suppose qu’ils les ont déjà tués. De quelle sécurité parle-t-on ? Les policiers obéissent bien aux ordres de leurs supérieurs, non ? Ils n’agissent jamais seuls. Ça fait huit jours que je vis ici et je me rends compte que tout passe par la corruption. Comment est-il possible que les citoyens, et là je ne parle plus des représentants de la loi, permettent une telle situation ? Ils savent parfaitement ce qui se passe, bon Dieu ! Qu’ils fassent quelque chose !
Ils nous mentent, c’est tout. Ils nous rendent fous. On ne sait même plus quoi faire, vers qui nous tourner. Pas une seule autorité ne nous a proposé son aide. Personne ne s’est présenté. Malheureusement, nous ne sommes pas d’ici et nous ne connaissons personne. On ne sait pas qui croire, les pistes sont brouillées. Comme j’ai dit hier au gouverneur : « Monsieur, je ne viens pas faire de la politique, je viens juste chercher mon fils. » Je ne l’ai pas envoyé voler, je ne l’ai pas envoyé faire le bandit. Je l’ai envoyé faire des études. Alors si je l’envoie faire des études et que vous me le rendez mort, il y a un problème ! C’est pas juste ! Je l’ai envoyé pour ne pas qu’il souffre des mêmes manques que nous et on nous le rend mort. C’est pas juste. Je dois retrouver mon fils et j’en assumerai les conséquences jusqu’au bout. Je dois le ramener chez nous. C’est pas juste. On mérite pas ça. Ça fait déjà huit jours qu’on est là, et c’est grâce au soutien des étudiants qui nous donnent des vêtements, de la nourriture, du savon. Ils s’en privent. Ils ont besoin de tout ça et nous, on le leur enlève.
Vendredi 25, mon fils m’a appelé à 15 heures. J’avais la typhoïde. Il m’a demandé comment j’allais.
« Bien mon fils, merci.
— Non, papa, je sens que ça va pas. Je vais demander l’autorisation de venir. Je veux vous voir.
— Non, mon fils. Tu es parti pour étudier. Tu dois t’y tenir. »
Il a insisté pour venir et j’ai refusé, malheureusement. C’est la plus grosse erreur de toute ma vie. Je ne me le pardonnerai jamais. Je lui ai dit : « Je t’ai envoyé étudier et je veux que tu deviennes quelqu’un. » Il est très fort, oui. Très, très fort. Je ne sais pas s’ils se sont déjà débarrassés des corps, là-bas. Vu tout ce que je découvre, c’est très probable, je vous assure. Il faut attendre les autorités, je n’arrive pas à comprendre, monsieur. Peña Nieto a dit qu’il allait changer le pays. Mais la situation n’a pas bougé d’un pouce. Le gouvernement annonce : « On a trouvé 13 corps. » Mensonge ! Les 43 étudiants disparus restent introuvables. Aucun n’est réapparu. Qu’est-ce qu’ils veulent, alors ? Qu’on s’éternise ici, tout en sachant qu’ils se sont déjà fait tuer ? Ils sont tellement lâches. Pourquoi ils les brûlent ? Pourquoi ils les mettent en morceaux ? Ils ont offert un million de pesos. C’est une blague. Avec cet argent, ils se soûlent. C’est ce que valent leurs beuveries.
Regardez par ici, il y a des morts, regardez par là, il y a des morts. Ils nous anéantissent moralement. Je ne sais pas si c’est ce qu’ils cherchent. Nous avoir à l’usure et qu’on rentre chez nous. Mais ils se trompent. Même si on dort pas, même si on mange pas, on va rester là. Personnellement je ne baisserai pas les bras avant d’avoir retrouvé mon fils et de l’avoir ramené. Et c’est en luttant qu’on y parviendra.

(...)

Blanca Nava Vélez, mère de Jorge Álvarez Nava, 19 ans, étudiant en première année, lors d’une conférence de presse à Mexico, 6 septembre 2015
On avait raison, en tant que pères et en tant que mères. On avait raison depuis le début ! Nos enfants n’ont pas été incinérés. Voilà la vérité. On savait que c’était un mensonge du gouvernement. Un mensonge de plus. Maintenant, nous crions haut et fort : celui qui a avancé tout ça s’est trompé ! Mais il ne pouvait pas nous tromper. C’est ce que j’ai dit à Murillo Karam : qu’il ne croyait pas lui-même en son mensonge. Et à présent, on le lui démontre avec des preuves. Pas comme il l’a fait, lui, en mentant. Nous avons des preuves scientifiques comme quoi nos enfants sont en vie. Et on va les retrouver.
Le coupable, c’est l’État, puisque ses trois niveaux de gouvernement sont impliqués. Qui nous dit que, maintenant, ils ne vont pas nous sortir un nouveau mensonge ? Mais on n’y croira pas. Ils n’ont pas réussi à nous tromper avec leur mensonge, alors maintenant, encore moins. On va aller de l’avant pour nos enfants ! On va continuer à lutter et à crier ! Je l’ai déjà dit au gouvernement mais je le lui répète : on est pauvres, mais on n’est pas des abrutis. On ne tombera pas dans leurs mensonges. Nos cœurs de mères ne pouvaient pas se tromper. Nos enfants n’ont pas été incinérés ! Et on leur en apporte la preuve. Désormais, on attend qu’ils disent la vérité. En tant que parents, on veut la vérité. Plus de mensonges. On n’acceptera pas un mensonge de plus. Il s’est acharné à nous torturer, à nous briser le cœur. Il s’est peut-être dit qu’avec ce mensonge il nous achèverait ? On lui a dit qu’il avait aussi des enfants. Et regarde ce qu’il a fait. Maintenant, les masques sont tombés. Sa « vérité historique » est un mensonge historique. On continuera jusqu’à ce qu’on retrouve nos enfants, on luttera jusqu’à ce qu’on les retrouve !

(...)
Jorge Hernández Espinosa, 20 ans, étudiant en première année
Je veux devenir professeur et sortir diplômé de l’école normale. J’aimerais pouvoir dire un jour à mes enfants et à mes petits enfants : « J’ai étudié à l’école normale Raúl Isidro Burgos d’Ayotzinapa » et ajouter fièrement : « J’étais présent au massacre du 26 septembre dont le pays et le monde entier ont entendu parler. On a été soutenus. Certains nous ont critiqués. Mais le monde entier a su qu’on avait été réprimés. » Je me sens fier de dire : « Je fais partie de l’académie de première année, je suis étudiant à l’école normale d’Ayotzinapa. »

Mémoire des luttes