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Mémoire des luttes

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Fri, 17 Nov 2017 11:45:00 +0100

La politique étrangère de Donald Trump

Donald Trump s’achemine vers le premier anniversaire de sa présidence. D’ores et déjà, tout le monde – partisans, opposants, et même indifférents – semble s’accorder sur un point : ses annonces et ses actes sont imprévisibles. Indifférent aux pratiques établies, il manifeste des comportements qui ne cessent de surprendre. Les pro-Trump trouvent cela rafraîchissant. Les anti-Trump trouvent cela effrayant.

Mais rares sont ceux qui ont évoqué ce qui m’apparaît comme son exploit le plus singulier : Trump a réussi le tour de force d’être l’acteur le plus imprévisible de la scène états-unienne et internationale... et, dans le même temps, d’en être l’acteur le plus prévisible.

Il s’est entouré à dessein d’une batterie de conseillers qui le poussent dans des directions diamétralement opposées. Il passe son temps à en congédier quelques-uns, à en recruter quelques autres... Aucun n’a l’air de durer très longtemps. L’effet obtenu est de bien faire comprendre à tous et à chacun que la décision finale n’appartient qu’à lui. Il peut se ranger provisoirement aux avis de certains, et décider parfois le lendemain même d’en faire table rase. C’est en cela qu’il semble si imprévisible.

Mais finalement, que l’affaire en cause concerne la santé, l’immigration, les baisses d’impôts ou une opération militaire, il en revient toujours à ce qu’on nomme parfois son instinct. C’est là ce qui le rend si prévisible : les fondamentaux trumpiens sont toujours les mêmes. Voilà pourquoi toute personne en position d’observateur, de collaborateur ou d’opposant du président devrait être à même de prédire où finira par pencher sa décision. Et pour la majeure partie du monde, les pas de Donald Trump le mènent là où un président des Etats-Unis ne devrait pas aller.

Le président et le pays sont confrontés à de nombreux problèmes donnant lieu à des positions tranchées et clivantes de part et d’autre de l’échiquier politique. Ces clivages semblent insurmontables pour beaucoup. Pas pour Trump. Il croit en lui et en sa capacité à réaliser ses desseins aux plans national et international. Pour lui, rien n’est insurmontable.

En ce mois de septembre 2017, les deux décisions de politique étrangère les plus urgentes concernent la Corée du Nord et l’Iran. Dans les deux cas, le conflit avec les Etats-Unis gravite autour d’un point crucial : les armements nucléaires. La Corée du Nord en possède ; l’Iran, pas encore, mais certains au moins des acteurs les plus influents de la politique iranienne jugent essentiel d’en acquérir.

La position officielle des Etats-Unis consiste à rappeler que la Corée du Nord doit démanteler son arsenal nucléaire et que l’Iran doit cesser toutes activités de toute nature tendant à se procurer ce type d’armements. Il ne s’agit pas de thèses inédites dont Donald Trump serait l’initiateur, mais bien de la position publiquement soutenue sous toutes les présidences depuis une période relativement longue.

La différence, avec Trump, c’est qu’il refuse de reconnaître l’extrême difficulté de ces objectifs et les risques qu’il y aurait à vouloir les atteindre par une intervention armée. C’est pour ces raisons que ses prédécesseurs privilégiaient la recherche de solutions diplomatiques. Dans le dossier iranien, cette approche a semblé payante sous la présidence Obama, avec la signature de l’accord que l’on connaît entre les deux Etats (et plusieurs autres puissances). En ce qui concerne la Corée du Nord, en revanche, la voie diplomatique n’a donné à ce jour que de bien piètres résultats.

Dans ces deux situations, l’instinct de Donald Trump semble parler clair. Le président veut, d’une part, employer la force pour contraindre la Corée du Nord à démanteler son arsenal nucléaire ; d’autre part, rompre l’accord avec l’Iran puis, sous la menace d’une intervention armée, obtenir son renoncement définitif au développement du nucléaire militaire. Mais cette politique étrangère pose deux questions : Trump a-t-il vraiment les moyens d’orchestrer le lancement de ces opérations militaires ? Et si oui, celles-ci peuvent-elles produire le résultat qu’il en escompte ?

C’était un engagement pris devant ses partisans : il saurait se montrer un allié solide de l’armée américaine en nommant des militaires à des postes clés de son administration et en poussant à l’augmentation des budgets de la défense. Il a tenu parole. Lors du dernier remaniement de son cabinet, c’est un général, HR MacMaster, qui a été désigné conseiller à la sécurité nationale de la Maison Blanche, où il bénéficie de larges pouvoirs pour procéder à des changements de postes et filtrer l’accès au président.

Les militaires aiment évidemment voir leur budget augmenter. Paradoxalement, la plupart des conseillers militaires de Trump sont plutôt des colombes – clairement favorables, quoi qu’il en soit, à des hausses budgétaires. Tous semblent considérer la guerre comme un recours ultime qui ne va pas sans entraîner d’immenses et inévitables conséquences. Ce en quoi ils disposent d’un allié avec le secrétaire d’Etat Rex Tillerson. Chaque fois que Trump suit leurs conseils et met de côté sa rhétorique la plus enflammée, c’est apparemment, passé un court laps de temps, au prix d’un pénible effort. Il en revient toujours à ses fondamentaux.

La première question à se poser est donc de savoir si Trump a vraiment la capacité de déclencher une opération militaire de quelque envergure. Cela lui sera moins facile qu’il ne le pense. Les bureaucrates de l’armée ont toutes sortes de méthodes pour ralentir – ou paralyser – les actions qu’ils désapprouvent. Sous le régime Trump, ils y sont d’autant plus incités par un autre trait singulier de la personnalité du président : il aime s’attribuer le mérite des succès et faire porter à d’autres la responsabilité des échecs. Dans la simple éventualité que ces opérations tournent mal, mieux vaut selon lui en sous-traiter la décision concrète aux militaires : en cas d’échec, il pourra toujours les pointer du doigt ; en cas de succès, il sera le premier à s’en arroger tout le mérite. Seulement, sous-traiter signifie forcément allonger les délais et prêter le flanc au sabotage.

Les cas des deux pays sont différents. La Corée du Nord possède bel et bien des bombes nucléaires, qui peuvent de surcroît frapper le territoire des Etats-Unis. Il semble, de plus, que les services américains de renseignement notent un renforcement accéléré des capacités militaires de Pyongyang. Le régime Trump parle désormais de « guerre préventive » – le plus bel oxymore jamais inventé. Si les Etats-Unis venaient à lancer ce type d’opération, la riposte nord-coréenne serait à coup sûr massive.

L’Iran, en revanche, ne possède pas encore d’armes nucléaires, et insiste publiquement sur son intention de ne pas en acquérir. La moitié au moins de ses dirigeants semblent prêts à renoncer définitivement à tout développement du nucléaire militaire en contrepartie d’avantages économiques divers. Abandonner l’accord sera beaucoup plus difficile que Trump ne l’imagine, ne serait-ce que parce qu’il comporte des co-signataires (Allemagne, France, Italie, Union européenne), lesquels se sont déclarés hostiles à cette rupture.

Mais laissons de côté pour l’instant la question de savoir quelles sont les chances de réussite d’une opération militaire pour nous interroger sur ses conséquences. Dans le cas iranien, il est très probable que les grands alliés des Etats-Unis en Europe, sans parler de la Russie et de la Chine, prendraient plus encore leurs distances, non seulement avec le régime Trump, mais aussi, à l’avenir, avec l’Amérique en tant que telle. La voie non diplomatique se révélerait donc un désastre diplomatique.

En ce qui concerne la Corée du Nord, les conséquences seraient encore plus graves. Supposons que les Etats-Unis bombardent tous les sites nucléaires connus en Corée du Nord ; supposons maintenant que quelques bombes ratent leur cible – étant d’ailleurs précisé que Washington ne semble même pas connaître la liste exhaustive de ces sites. La Corée du Nord, quant à elle, pourrait, à ce que l’on sait, procéder à un tir nucléaire depuis un sous-marin. Imaginons un instant qu’à l’issue d’une guerre préventive américaine il reste une bombe à la Corée du Nord. A qui la destinerait-elle ?

Dans tous les cas, les bombes multiples de la guerre préventive américaine et la bombe unique de la riposte nord-coréenne produiraient des retombées radioactives d’une magnitude et d’une étendue géographique considérables. Il se pourrait très bien que ces particules traversent le Pacifique au gré des vents pour venir causer d’effroyables dégâts humains dans la population américaine. Le fait est que les « fondamentaux » de Trump ne lui donneront pas la victoire. Ils ne peuvent qu’engendrer un désastre humain d’ampleur planétaire.

Le lecteur, certes, souhaiterait connaître mes prévisions quant à ce qui nous attend concrètement. Cela, je regrette de le dire, est imprévisible.

Traduction : Christophe Rendu

Illustration : Falco

© Immanuel Wallerstein, distribué par Agence Global. Pour tous droits et autorisations, y compris de traduction et de mise en ligne sur des sites non commerciaux, contacter : rights@agenceglobal.com1.336.686.9002 ou 1.336.286.6606. Le téléchargement ou l’envoi électronique ou par courriel à des tiers sont autorisés pourvu que le texte reste intact et que la note relative au copyright soit conservée. Pour contacter l’auteur, écrire à : immanuel.wallerstein@yale.edu.

Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.

Immanuel Wallerstein

Tue, 14 Nov 2017 18:46:18 +0100

Argentine, le chaos du schiste

Carambolage

Province de Neuquén, au nord de la Patagonie argentine. La caravane de 4x4 abandonne la cordillère des Andes et pénètre dans la steppe : vallées arides constellées d’arbustes chétifs et de blocs rocheux, plateaux rougeoyants lissés par le vent. Le convoi déchire le silence minéral vers sa destination : le village d’Añelo, un des nouveaux nouveaux épicentres du marché argentin du véhicule tout-terrain, à l’extrémité Est de la province. Eldorado inattendu pour des véhicules inaccessibles à moins de 280 000 pesos (environ 28 000 euros), le village repose à la verticale de la quatrième plus importante réserve d’hydrocarbures non conventionnels de la planète, piégés à près de trois milles mètres de profondeurs dans le gisement de Vaca Muerta (« Vache morte ») d’une surface d’environ trente milles kilomètres carré. Il y a encore quelques années, les habitants n’en savaient rien. Difficile de l’ignorer aujourd’hui.

Dans la presse nationale et internationale, Añelo est présenté comme un « nouvel eldorado », la « capitale du shale (schiste) », « la Mecque de l’investissement immobilier ». Dans les ruelles du village, le « boom pétrolier » s’incarne surtout dans une sourde collision : d’un côté, la frénésie de la spéculation sur les matières premières ; de l’autre, l’impavidité de l’élevage traditionnel ; le temps d’un bras de fer à l’issue programmée, une éphémère cohabitation des contraires.

Porte d’entrée vers les concessions d’exploitation du gisement, Añelo étend ses quelques rues terreuses le long de la route 7, « la route du pétrole ». De part et d’autre, deux zones d’habitations se font face, entravées dans leur expansion, à l’Est par les terres inondables qui jouxtent la rivière Neuquén, et à l’Ouest par un flanc de plateau donnant sur les concessions. Depuis la signature en 2013 de l’accord entre Chevron et YPF, le village est transformé en centre logistique. A quelques pas de l’école, les quartiers généraux des entreprises de forage ; au milieu d’un quartier de logements précaires sans accès au gaz, le matériel rutilant d’une société de transport ; entre une église évangélique famélique et une petite épicerie familiale, le chantier d’un luxueux programme immobilier… Pour afficher des niveaux de rentabilité satisfaisants, l’industrie des HNC requiert la création, sur place, des différents maillons de la chaîne de production. Depuis quelques années, les habitants d’Añelo découvrent donc l’avant-garde du capitalisme argentin, avec ses fournisseurs d’équipements, ses cabinets d’avocats, ses entreprises de consulting…

Dans le centre du petit village, aux heures des repas ou lors des changements d’équipes, des pick-up estampillés du nom des multinationales de services comme Schlumberger ou Halliburton remplissent les parkings des hôtels et forment des lignes compactes devant l’unique station service. Les populations, elles, se bigarrent. Des travailleurs pétroliers en combinaison, casque et lunettes de soleil côtoient des vieux paysans coiffés de larges bérets patagons et des jeunes Añelenses qui observent le déploiement de l’industrie pétrolière, avec envie.

« Je ne sais même pas qui vous êtes »

Le 10 mai 2011, la présidente Cristina Fernandez de Kirchner célébrait l’extraction du premier baril de Vaca Muerta : « Ce gisement permettra à l’Argentine d’atteindre l’autosuffisance énergétique », promettait-elle à une nation riche en hydrocarbures, mais qui en importe l’équivalent de 10 milliards de dollars chaque année. Añelo découvre alors qu’il se situe au-dessus de « l’épicentre de l’espérance argentine ». Le maire du village, Jacinto Hernandez, participe fièrement à l’événement. C’est la première fois que cet ancien employé municipal entend parler de gaz et de pétrole de schiste ainsi que de leur technique d’extraction, la fracturation hydraulique.

L’éleveur Pampa Hernandez n’a jamais été averti non plus de la présence de gaz et de pétrole de schiste sous ses terres. Il réside au milieu de la steppe à l’intersection de deux concessions appartenant à Shell et à YPF-Chevron. Derrière la ferme qu’il occupe depuis vingt ans, se détache la silhouette lointaine du volcan Auca Mahuida. Sur les terres qu’il utilisait il y a encore quelques mois pour faire paître ses vaches, trente sept puits ont été forés. D’ici 2016, si les investissements se confirment, ils devraient être près de deux cents.

En 2013, sa maison est survolée par des hélicoptères pour des relevés cartographiques et géologiques. Ensuite, il a vu arriver les camions vibreurs. Puis, il y a eu les routes creusées dans la steppe, les camions plateformes, la poussière, les grues, les tours, la lumière la nuit, le bruit continu et sourd des forages, le défilé des camions transportant de l’eau, la construction d’un gazoduc... M. Hernandez le répète volontiers, il « ne [veut] avoir de problèmes avec personne », mais un jour, son sang n’a fait qu’un tour. Avec sa vieille voiture, il a bloqué le ballet des camions qui venaient ravitailler un puits en cours de fracturation : « Ce qui est dessous, prenez-le ! Mais, au moins, dédommagez-moi ce que vous avez fait au-dessus. Vous êtes en train de détruire mes terres et je ne sais même pas qui vous êtes ! » La police est venue le déloger, YPF a porté plainte.

Comme la plupart des paysans qui vivent au-dessus de Vaca Muerta, M. Hernandez ne possède pas de titre propriété reconnu par les entreprises. Son seul recours ? Le sous-secrétariat provincial au registre des terres, dont le directeur Eduardo Ferrareso nous explique toutefois : « Nous avons observé de nombreuses tentatives d’extorsions de la part de paysans qui n’ont pas de titres. Nous devons être vigilants pour que les entreprises qui viennent faire de si grands investissements ne soient pas victimes de ces groupes. »

« Le futur a trouvé où s’installer ».

Un vol d’hélicoptères dans le ciel d’Añelo. Ils fondent sur la concession Loma Campana, où un nouveau puits est foré tous les deux jours. Mme Susan Segal, PDG du Conseil des Amériques, lobby officiellement chargé de promouvoir le libre échange, la démocratie et l’ouverture des marchés sur le continent américain, accompagne des représentants des banques JP Morgan, Goldman Sachs et Crédit Suisse. Dans quelques jours, ce sera au tour des candidats aux élections présidentielles argentines de 2015, du secrétaire américain à l’énergie Daniel Poneman, ou encore des dirigeants de Gazprom de visiter la région.

Le nouveau maire d’Añelo, M. Dario Diaz, mesure les enjeux de sa gestion. Des villes de Patagonie comme Rincón de los Sauces, Cutral Có ou Catriel ont connu des « booms pétroliers » par le passé. Une fois les gisements épuisés, les entreprises sont parties, les commerces ont fermé, et ces villes ont affronté chômage massif et crise sociale. « Mais ici, c’est du non conventionnel ! », se convainc M. Diaz. « La production durera quarante ans. S’il est planifié assez tôt, le développement de la base opérative Añelo peut aller de pair avec l’amélioration des conditions de vie des populations. » En 2014, M. Diaz est invité par des industriels américains à visiter le gisement de Eagle Ford aux Etats-Unis, une région où les puits non conventionnels cohabitent avec les zones d’habitations. À Anelo aussi il faudra affronter l’avancée des tours de perforation. Le gisement est partout.

Dans la cuisine de la petite mairie en préfabriqué, l’eau se boit en bidon. Les habitants se méfient : depuis les années 70, deux importants gisements de gaz conventionnels sont exploités près du village : Loma La Lata par YPF et Aguada Pichana (acheté par Total en 1994). Aujourd’hui, le secrétaire de la mairie reçoit une livraison de Total Austral, une des filiales de l’entreprise française : « Nous leur avons demandé des cadeaux pour le jour de l’enfant. Vingt paquets avec des planches à roulette et des poupées. » Hier, l’entreprise de crédit Big Plan offrait deux laves linges au poste de santé. Malgré le boom de Vaca Muerta, l’administration du nouvel « émirat patagonique5 » fonctionne toujours largement grâce aux œuvres sociales des entreprises.

Le représentant édile est lucide : « Là où on a le plus avancé pour l’instant, c’est dans la génération d’intérêts dans le secteur privé ». Pendant qu’une employée distribue le traditionnel maté, M. Diaz feuillette la liste des dernières licences qu’il a accordé dans le village. Des entrepreneurs de toute taille et de toute origine. Lorena Guttierez vient de Mendoza et souhaite vendre des légumes dans le quartier El Mirador. Gustavo Rodriguez propose « la nouvelle technologie en matière de protection d’installations et de villes pétrolières ». Silverio Manfio, un entrepreneur local déjà actif dans le secteur pétrolier, prépare la mise en service d’appartements pour les cadres de la compagnie Total. Suivront des locaux commerciaux, un supermarché, une unité hôtelière et d’autres résidences. Son chef des travaux explique cet empressement : « Le développement du non conventionnel est explosif, il faut savoir en profiter ».

Fuite

Le 2 septembre 2014, à 2h30 du matin, la sirène d’Añelo retentit. Les deux vieux véhicules des pompiers s’ébranlent sur la route chaotique qui mène vers la zone d’exploitation. Du gaz fuit à haute pression d’un des puits de Loma Campana. La tour de forage vacille sous la pression. L’entreprise Lockwood tente de colmater la fuite en injectant de la boue à forte densité, mais n’y parvient pas. Après seize heures de lutte, le puits sera scellé au ciment.

Roberto Chumbita, un ouvrier de l’entreprise de forage DLS, a été évacué sur Añelo. Il dissimule mal son inquiétude : il venait de commencer son tour quand la fuite a eu lieu sur un puits voisin. « Pour diminuer les temps de perforation, nous utilisons une méthode appelée « casing drilling ». Une de nos valves a cédé à 2 100 mètres de profondeur. Toute l’émulsion qui était dans le puits a été expulsée : près de 70 000 litres de diesel et des substances chimiques. ». Qui est responsable de cet incident ? « Difficile à dire. La concession appartient à YPF-Chevron. DLS réalise les forages et je crois que c’est Weatherford qui vérifie les valves. Le tout, sous la supervision de Schlumberger… »

C’est le troisième accident de l’année sur un forage non conventionnel dans la province. En mars puis en juillet, deux puits en cours de forage, appartenant à l’entreprise Yacimientos del Sur (filiale d’YPF), explosaient au milieu des vergers d’Allen. Régulièrement, les amendes prévues par les lois provinciales ne sont pas versées. Officiellement, « rien ne prouve qu’il y ait eu de pollution ». Ricardo Esquivel, directeur de l’instance chargée du contrôle environnemental de l’activité gazière, nous confie : « Il ne faudrait pas que des amendes affectent les investissements dans la production. »

Dans les salons de l’Hôtel del Sol, un établissement de luxe situé en bordure du village, les cadres d’YPF et de Schlumberger préfèrent ne pas évoquer « l’incident ». La clause de confidentialité qu’ils ont signée le leur interdit. Ils ne diront pas un mot non plus de la fuite provoquée par l’équipe de forage du puits 990 de Nabors, quelques jours plus tard. Silence encore sur les chiffres réels de la production de Loma Campana ou sur la mort de l’employé Néstor Villalba « trituré par la mise en fonctionnement accidentel d’un équipement de perforation ». Impossible, enfin, de connaître les conséquences sur l’environnement de la fracturation hydraulique et des fuites de grande quantité de méthane. Les travailleurs d’YPF et de Schlumberger ne sont cependant pas fermés à toute discussion : « Si tu veux, on peut parler de football. De ça oui, on peut en discuter. »

Grégory Lassalle

Sun, 12 Nov 2017 21:30:38 +0100

Invitation pour une rencontre autour de Samir Amin

À l’occasion de la sortie de son nouvel ouvrage La Souveraineté au service des peuples, nous vous invitons à une rencontre avec l’auteur jeudi 16 novembre à 19 heures dans les locaux du Cicp (21ter, rue Voltaire - 75011 Paris, métro Rue des Boulets, ligne 9).


Un point fait aujourd’hui largement débat : faut-il soutenir ou au contraire rejeter la souveraineté nationale ? Or pour l’auteur, cette question de stratégie fait l’objet de gaves malentendus, tant que son contenu de classe n’est pas identifié.

En effet, dans les sociétés capitalistes, le bloc social dominant conçoit toujours la souveraineté nationale comme un instrument pour promouvoir ses intérêts de classe. On comprend dès lors pourquoi le discours national faisant l’éloge des vertus de la souveraineté – tout en cachant les intérêts de classe qu’elle sert – a toujours été inacceptable pour tous ceux qui défendent les classes travailleuses.

Pourtant, nous ne devrions par réduire la défense de la souveraineté à cette modalité. Cette défense n’est pas moins décisive pour la protection d’une alternative populaire. elle constitue même une condition incontournable d’avancées dans cette direction.

La question agraire, l’accès à la terre pour tous, la souveraineté alimentaire sont au coeur des problèmes à résoudre. Et l’agriculture paysanne s’impose comme la voie de l’avenir !

Samin Amir, La Souveraineté au service des peuples suivi de L’Agriculture paysanne, la voie de l’avenir !, Éditions du CETIM, Genève, 2017, 104 pages, 9 euros.

Mémoire des luttes

Tue, 07 Nov 2017 22:19:16 +0100

Venezuela : entre crise et déstabilisation

Conférence avec Christophe Ventura

Salle Jean-Pierre Timbaud à Limoges le vendredi 10 novembre 2017 à 20 heures

Organisateurs : collectif France CUBA 87 & PARDEM 87 (Parti de la Démondialisation)

Christophe Ventura est rédacteur en chef du site de l’association de Mémoire des luttes (www.medelu.org) et chercheur à l’IRIS. Spécialiste de l’Amérique latine, il a réalisé un grand nombre de missions dans la région (Brésil, Mexique, Amérique latine et Venezuela).

Mémoire des luttes

Mon, 06 Nov 2017 20:55:41 +0100

A Cuba, Donald Trump franchit le mur du (ç)on

Qu’y a-t-il à cacher ? Le 26 octobre, 2891 documents d’archives « top secret », soit plus de cinq millions de pages, concernant l’assassinat du président John F. Kennedy, le 22 novembre 1963 à Dallas, ont été déclassifiés et publiés sur le site des Archives nationales américaines. Toutefois, sous la pression de la CIA et du FBI, près de 300 pages de documents jugés « trop sensibles » manquent encore à l’appel. Comme prévu par la loi, elles devraient être rendues publiques dans un délai de six mois – sévèrement caviardées, peut-on supposer –, à moins d’un veto du président Donald Trump (au cas où elles demeureraient par trop compromettantes, peut-on imaginer aussi).

Au-delà de cette frustration infligée aux historiens et aux citoyens, certains des documents rendus publics ne manquent pas d’intérêt. Comme l’a mis en évidence The Washington Post, nombre d’entre eux évoquent Cuba [1]. On y trouve notamment la prévision de « la chute prochaine du régime communiste » ; les récompenses promises par le FBI pour les meurtres de Fidel Castro (100 000 dollars), son frère Raúl (20 000 $) ou Che Guevara (20 000 $) ; un brouillon du House Select Committee on Assassinations estimant après coup : « Le Comité ne croit pas que Castro ait fait tuer Kennedy car un tel acte, s’il était découvert, aurait offert aux Etats-Unis un prétexte pour détruire Cuba. Le risque n’en valait pas la chandelle. »
On découvre également, communiqué à Kennedy après l’échec humiliant de la tentative de débarquement d’une colonne anticastriste dans la Baie des Cochons (avril 1961), un mémorandum du 8 août 1962 concernant la planification d’une nouvelle invasion de l’île : « Pour prendre le contrôle des zones stratégiques clés, avec un minimum de pertes des deux côtés, environ 261 000 militaires américains devraient participer à l’opération [2]. »

Un demi-siècle plus tard, hormis les tourments infligés à la population, l’embargo économique imposé par Washington à l’île en 1962 en vertu du Cuban Democracy Act, puis renforcé en 1992 et 1996, n’avait obtenu aucun résultat : Cuba était toujours cubaine et Fidel Castro, bien que malade et ayant abandonné le pouvoir, toujours vivant. En conséquence, plus lucide que ses neuf derniers prédécesseurs, Barack Obama, en décembre 2014, entreprit de normaliser les relations. Le 22 mars 2016, lors d’une visite historique à La Havane, il déclarait publiquement à son homologue Raúl Castro : « Je suis venu enterrer le dernier vestige de la Guerre froide dans les Amériques. »

Sans mettre un terme à l’embargo, qu’il considérait pourtant « obsolète » et « cause d’isolement des Etats-Unis », Obama signa vingt-deux accords de coopération bénéficiant aux deux pays, rouvrit une ambassade, assouplit les conditions permettant de voyager dans l’île depuis les Etats-Unis, rétablit les vols réguliers. Sans que l’on puisse parler de miracle, la situation évoluait dans la bonne direction. De sorte que l’Assemblée générale des Nations unies du 26 octobre 2016 donna à qui l’observait l’impression d’avoir échoué au milieu d’un rêve surréaliste.

Chaque année, depuis 1992, s’opposant au vote des Etats-Unis et d’Israël (plus parfois des grandes puissances que sont les îles Marshall et de Palau), la totalité de la « communauté internationale », à la demande de La Havane, votait une résolution (non contraignante) réclamant fermement la fin de l’embargo illégal imposé en violation du droit international et de la Charte des Nations unies. Lors de cette session de 2016, 191 pays, sans surprise, le réprouvèrent à nouveau. Mais, cette fois, l’ambassadrice de Washington Samantha Power informa que les Etats-Unis… s’abstiendraient (Tel Aviv, évidemment, suivant le mouvement). Pour un peu, les Etats-Unis condamnaient les Etats-Unis !

Fin de la trêve. Le 20 janvier 2017, dans le bureau Ovale, Trump a remplacé Obama. A l’ONU, le 1er novembre dernier, pour la vingt-sixième fois consécutive, 191 nations sur 193 ont offert une nouvelle victoire morale à Cuba. Mais, revenant sur l’abstention de l’an dernier et méprisant ostensiblement le monde entier, l’ambassadrice américaine Nikki Haley, au nom de la Grande Puissance Impériale, a opposé à nouveau un « non » retentissant à la condamnation de l’embargo (Tel Aviv s’est aligné, faut-il le préciser).


C’est à Miami, le 15 juin, dans le Théâtre Manuel Artime (du nom de l’ancien responsable politique de la « Brigade 2506 » qui mena la tentative d’invasion de la baie des Cochons en 1961) que Trump, dans son obsession de détruire l’héritage d’Obama, annonce son grand dessein. Entouré du sénateur républicain de Floride Marco Rubio et des pires anticastristes de la diaspora, dont certains responsables d’actes de terrorisme contre l’île, il déclare : « J’annule l’accord totalement inéquitable signé avec Cuba par la dernière administration. »
Devant une assistance acquise, il subordonne une nouvelle normalisation à la libération des « prisonniers politiques », au respect par « le régime » de la liberté d’association et d’expression ainsi qu’à l’organisation d’élections libres sous supervision internationale. Distrait de nature, il a omis cette référence aux « droits de l’homme » lors de la visite à la Maison Blanche, le 3 mars précédent, du président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi, artisan d’une répression implacable dans son pays, et lors de son propre voyage en Arabie saoudite – où plus de 80 personnes avaient déjà été exécutées depuis le début de l’année – du 20 au 22 mai [3].

En signant ce 15 juin le « Mémorandum présidentiel de sécurité nationale sur le renforcement de la politique des Etats-Unis à l’égard de Cuba », Trump frappe l’île au portefeuille, aggravant de fait l’embargo. Les nouvelles mesures limitent en effet la possibilité pour les Américains de visiter une île dont le tourisme est la principale ressource – mettant à profit les « douze catégories » de voyageurs autorisés par Obama, 300 000 s’y étaient déjà rendu depuis le début de l’année – et interdit les relations commerciales avec le « conglomérat militaire » (60 % de l‘économie du pays).

La réaction de La Havane se veut à la fois ferme et modérée : estimant Trump « mal conseillé », le gouvernement précise que « toute stratégie destinée à changer le système politique, économique et social de Cuba, que ce soit à travers des pressions et des impositions, ou en employant des méthodes plus subtiles, seront condamnées à l’échec », mais n’en insiste pas moins sur sa « volonté de continuer le dialogue et la coopération avec le pays voisin ».

Même aux Etats-Unis, et y compris chez les républicains, ce changement de politique ne fait pas l’unanimité. Dès le lendemain, pour ne citer que lui, le chef des affaires internationales de la Chambre de commerce nord-américaine, Myron Brillant, exprime son désenchantement. Se référant à sa volonté de continuer à agir pour éliminer « les politiques obsolètes qui mettent un frein au développement de la Nation [américaine] et de Cuba », il avertit qu’avec ce changement de cap, « les Etats-Unis cèdent les opportunités de croissance à d’autres pays, qui peuvent avoir de meilleures relations avec la nation antillaise [4] ». Moins préoccupés, d’autres évitent de prendre la rhétorique de Trump pour argent comptant. Car si, comme à son habitude, il a joué les gros bras, il n’a pas fermé l’ambassade américaine à La Havane, laissant la porte ouverte, dans l’avenir, à une possible amélioration des relations.
Sauf que…

Un peu plus de deux mois ont passé lorsque, le 29 août, le Département d’Etat annonce qu’il fait rentrer au pays la majorité du personnel en poste dans son ambassade de La Havane, considérant qu’il « ne peut plus assurer sa sécurité ». Par la même occasion, et à titre de « représailles », il expulse quinze fonctionnaires de la délégation diplomatique cubaine de nouveau présente à Washington depuis 2015.

La sombre histoire qui sert de prétexte à cette reprise de la Guerre froide a débuté à la fin 2016. Selon les termes employés par la porte-parole du département d’Etat Heather Nauert lorsqu’elle a révélé publiquement l’affaire en août dernier, plusieurs diplomates travaillant à l’ambassade américaine de La Havane ont alors fait part de « symptômes physiques » aussi graves qu’inquiétants – nausées, vertiges, douleurs faciales et abdominales, pertes d’équilibre, troubles auditifs, problèmes cognitifs, voire dommages cérébraux et surtout surdité. Selon Washington, ces incidents auraient été provoqués par un « harcèlement » dû à l’emploi de dispositifs acoustiques de longue portée émettant des sons que leur fréquence, par ailleurs, rendrait inaudibles. Le 11 août, le secrétaire d’Etat Rex Tillerson évoque des « attaques sanitaires », sans être « en mesure de déterminer qui est responsable ».
Les diplomates américains vivant, outre leur présence à l’ambassade, dans des « compounds » gérés par le gouvernement cubain, celui-ci prend ces accusations très au sérieux. D’autant que Washington en rajoute chaque jour un peu plus. Le Département d’Etat affirme bientôt, sans présenter aucun cas précis, que des voyageurs américains ayant fréquenté des hôtels « ont souffert de symptômes similaires » et émet une « alerte » déconseillant tout voyage à Cuba.
L’affaire de ces sons inaudibles commençant à faire du bruit (qu’on nous pardonne cette approximation !), diverses hypothèses circulent, dont l’éventuelle implication d’un pays tiers, comme, au hasard, la Russie, ou pourquoi pas le Venezuela, opérant avec ou sans l’aval des Cubains, dans le but d’empoisonner les relations entre l’île et les Etats-Unis.


D’emblée, les autorités cubaines déploient des moyens considérables pour tenter de résoudre cette « James Bonderie » dont elles se passeraient bien. Un groupe de travail permanent constitué de spécialistes du ministère de l’intérieur et d’un comité d’experts en acoustique venus des ministères de la science, de la technologie et de l’environnement, ainsi que de la santé publique prennent les choses en main. Pour montrer sa bonne volonté, La Havane accueille à trois reprises des enquêteurs du FBI. Il leur est indiqué que le pays ne possède pas de telles technologies et que leur emploi par quiconque ne pourrait avoir lieu sans affecter des tiers ou attirer l’attention. Or, au terme de l’audition de trois cents personnes, il s’avère qu’aucun habitant des quartiers impliqués ou des zones proches des résidences soi-disant attaquées n’a été affecté ou n’a entendu ou perçu quoi que ce soit. D’autre part, nul employé cubain de l’ambassade ne s’est présenté auprès des institutions hospitalières où il reçoit habituellement des soins médicaux.

Recueil de dépositions de témoins, mesures du spectre radio-électronique et sonore dans les zones où les faits seraient survenus, prélèvement d’échantillons sonores dans ces environnements… Malgré les efforts, l’enquête piétine. Washington ne facilite pas les échanges entre les scientifiques cubains et l’équipe médicale du Département d’État fugacement présente sur l’île pour évaluer les dommages présumés causés aux diplomates. « Les autorités des États-Unis ne nous ont pas autorisés à interroger les victimes, se plaindra bientôt le lieutenant-colonel cubain Estrada Portales, chef de la direction des investigations criminelles au ministère de l’intérieur. Elles ont refusé de nous fournir les déclarations auxquelles nous leur avons demandé de procéder elles-mêmes, non seulement pour leur utilisation dans le sens strict de l’enquête policière, mais aussi afin de les remettre aux experts, aux scientifiques et aux spécialistes qui auraient pu analyser les déclarations des victimes sur la survenue des faits dénoncés [5]. » Emis par les autorités américaines, un rapport médical sur l’évaluation des vingt personnes soi-disant affectées sera bien remis aux Cubains. Particulièrement fouillé, le document tient en… une seule page.

Dans un ordre d’idée plus curieux, Estrada Portales signale : «  Au moment de la notification des faits par l’ambassade des Etats-Unis, le chef du Département de sécurité diplomatique du ministère cubain de l’intérieur s’est entretenu avec le chef de l’Aire de sécurité de ce siège diplomatique et, après qu’il lui ait demandé plusieurs précisions sur ces faits, en vue de lancer une enquête, il s’est avéré que ce fonctionnaire ignorait tout de ces incidents. » Plus loufoque encore… « Ceci est surprenant pour deux raisons essentielles : premièrement, par la suite, ce fonctionnaire, chef de l’Aire de sécurité, qui avait déclaré ne pas être au courant des incidents, a été cité comme l’une des personnes attaquées ; et, deuxièmement, ce qui est non moins important : il ignorait tout des attaques contre ses fonctionnaires et leurs familles, alors que sa fonction à Cuba était précisément de veiller à [leur] sécurité (…). »
Dans le cadre de cette coopération exemplaire, les Cubains obtiennent toutefois de leur contrepartie quatorze échantillons sonores enregistrés par les victimes, entre autres sur leurs Smartphones et téléphones portables. Après une expertise technique exhaustive, le lieutenant-colonel Juan Carlos Molina Campos, ingénieur en télécommunications, constate que cette analyse « permet d’affirmer catégoriquement que les personnes ayant réalisé ces enregistrements n’étaient pas soumises à un niveau de pression acoustique élevé ». Pour les béotiens, le docteur ès sciences physiques Carlos Barcelo Pérez précise : « Les niveaux que nous avons mesurés sont de l’ordre de 74 décibels environ ; ce niveau ne correspond pas à la zone des traumatismes auditifs, car pour qu’il y ait un traumatisme permanent, ils doivent être supérieurs à 120 ou 130 décibels. » Le raffut provoqué par la sono amplifiée d’un groupe de rock, un avion au décollage, un marteau piqueur ou une explosion. Quant aux éventuels infra-sons (moins de 20 Hertz) ou ultra-sons (plus de 20 000 Hz) inaudibles mais nocifs, impossible d’en détecter.

La Havane fait preuve de patience, Washington exprime une mauvaise humeur grandissante. D’assez mauvaise foi d’ailleurs. En effet, les Etats-Unis ont de l’expérience s’agissant de ce type de désagrément. Dans la recherche de la vérité, ils pourraient se montrer plus performants.
En janvier 1990, au Panamá qu’ils venaient d’envahir, le général-dictateur Manuel Noriega, réfugié dans la nonciature apostolique et assiégé par leurs troupes, dut subir les décibels déchirants de puissants haut-parleurs débitant du heavy metal vingt-quatre heures sur vingt-quatre ; au bout de onze jours, il finit par craquer et se rendit.
En 2003, à Guantánamo, l’une des méthodes préférées des tortionnaires pour faire craquer les détenus consistait à leur vriller les tympans avec du hard rock « made in USA » poussé à fond toute la journée. Au Honduras, renversé par un coup d’Etat et exilé de force en juin 2009, mais rentré clandestinement en septembre et retranché dans l’ambassade du Brésil, le président Manuel Zelaya subit le même sort : d’un volume sonore insupportable, des émissions de haute fréquence le ciblent toutes les nuits, destinées à provoquer une instabilité émotionnelle et un stress l’amenant à se livrer aux putschistes (ce qu’il ne fera pas) ; il est vrai que, dans ce cas, le matériel utilisé et les techniciens qui l’accompagnent ne sont pas américains, mais vraisemblablement israéliens (décidément !).
En 2009 encore, lors du Sommet du G20 à Pittsburgh, puis en 2014, lors d’émeutes raciales à Fergusson (Missouri), la police américaine utilisera des appareils qui émettent des sonorités insupportables pour disperser les manifestations…


Il n’empêche. A Cuba, où les yankees se trouvent supposément du mauvais côté des stridences, la situation les emballe beaucoup moins. Non qu’ils accusent directement Raúl Castro. Ils répètent simplement en boucle et sur un ton très courroucé que, en vertu de la Convention de Vienne, le gouvernement cubain a l’obligation de garantir la sécurité du personnel diplomatique étranger. Ce qu’il ne fait pas !
 
Comment expliquer de telles atteintes à la santé, dans des circonstances et des contextes très divers, à l’ambassade et dans des résidences, ce qui laisse supposer l’utilisation présumée de nombreux dispositifs ? Sans parler des chambres d’hôtel, où seuls les Américains sont touchés – les touristes latinos, asiatiques et européens se portant à merveille, merci. Le mystère s’épaissit. Jusqu’à ce qu’un célèbre membre de l’Institut national américain des troubles neurologiques et des AVC, Mark Allett, ne provoque un premier séisme : « D’un point de vue objectif, cela ressemble plus à une hystérie collective qu’à autre chose », avance-t-il dans un article du très british The Guardian [6]. Rejoint dans son appréciation par Jon Stone, neurologue à l’université d’Édimbourg.

Le second coup de tonnerre, plus tropical, survient lorsque, à la mi-octobre, des officiels du ministère cubain de l’intérieur rendent public le résultat de l’analyse de trois enregistrements réalisés par des victimes présumées. Ils sont similaires à ceux de… grillons et de cigales qui vivent dans les régions côtières, rurales et urbaines du nord de Cuba, et donc dans les zones proches des résidences des diplomates étasuniens. « Nous avons réalisé un test, explique le lieutenant-colonel Juan Carlos Molina. Nous avons effectué un enregistrement dans un parc de notre capitale. Nous avons appliqué au son de la cigale les mêmes techniques de traitement numérique que celles appliquées aux échantillons audio qui nous ont été remis et, comme par hasard, nous avons pu constater qu’il s’agit également d’un son d’une fréquence d’environ 7 kilocycles, d’une largeur de bande approximativement égale aux 3 KHz et qui est, en terme d’audition, très ressemblant. Nous avons aussi procédé à une comparaison des spectres de tous les signaux enregistrés avec ce spectre et il est évident que ce bruit commun ressemble beaucoup au son émis par une cigale. »
Si Jean de La Fontaine se réincarnait aujourd’hui à Cuba, il écrirait sans doute, pensant à Trump, une fable intitulée « La cigale et l’éléphant ». Car la thèse se révèle moins fantaisiste que certains ne l’imaginent. Des chercheurs américains ont reconnu depuis que le vacarme causé par un groupe de cigales peut atteindre 90 décibels (95 pour les grillons). Dans les deux cas, une exposition prolongée à leurs craquettements et à leurs stridulations peut entraîner une perte auditive, de l’irritation et de l’hypertension.

Il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Washington continue à prétendre que les coupables et l’arme utilisée pour attaquer ses diplomates n’ont pas été trouvés. Prenant cette fois le mors aux dents, La Havane réagit le 24 octobre en déclarant que « la théorie de l’arme acoustique est de la science fiction » et le 29 en accusant les Etats-Unis d’appliquer une « diplomatie inadmissible » et d’utiliser ce subterfuge pour « revenir sur le dégel entamé après plus d’un demi-siècle d’inimitié entre les deux nations ».

Il n’est nullement certain que Cuba le passionne, mais l’impopularité de l’action de Trump à la Maison Blanche atteint des sommets. Même dans son propre parti. Il lui faut donc impérativement trouver des alliés. Qui de mieux que le petit groupe de l’extrême droite anti-cubaine, les congressistes républicains de Floride – Ileana Ros-Lehtinen, Mario Díaz-Balart et Carlos Curbelo –, celui de Virginie Alex Mooney, ainsi que le représentant démocrate pour le New Jersey Albio Sires. Sans parler du sénateur extrémiste Marco Rubio, opposant à tout rapprochement avec l’île et qui a récemment envoyé, associé à quatre de ses congénères sénateurs, une lettre au Secrétaire d’Etat Rex Tillerson demandant l’expulsion de tous les diplomates cubains de Washington et la fermeture de l’ambassade américaine à Cuba.

C’est dans ce contexte qu’a eu lieu l’assemblée générale des Nations unies du 1er novembre. Comme il se doit, l’ambassadrice des Etats-Unis Nikki Haley a fait ce que Trump attendait d’elle. Face à l’illustre assemblée, elle a expliqué que son pays votait contre la levée du blocus parce qu’il faut « aider le peuple cubain à déterminer son propre futur  » et que cette mission relève de la « responsabilité des Etats-Unis  »… Au nom de La Havane, Bruno Rodríguez, dénonçant ces déclarations « irrespectueuses, offensives et interventionnistes », rappela à la représentante de l’Empire que son pays, « où se commettent de flagrantes violations des droits humains qui suscitent une profonde préoccupation de la communauté internationale, n’a aucune autorité morale pour critiquer Cuba ». Sans surprise, remarquera-t-on. Mais il n’était pas seul.

Autre pays soi-disant isolé, c’est au nom des cent vingt Etats du Mouvement des pays non alignés, qu’il préside, que le Venezuela a condamné l’embargo. L’Equateur l’a fait pour le G-77 + Chine, dont il assume la présidence tournante. Même les amis et alliés de l’Empire ont rué dans les brancards. Certes, d’aucuns imaginent encore que les lois extraterritoriales américaines ne sont qu’un rideau de fumée utilisé par La Havane pour justifier ses difficultés. Erreur crasse. Nul n’a oublié l’amende record de 8,9 milliards de dollars infligée en 2014 à BNP Paribas pour avoir « violé » l’embargo américain contre Cuba (mais aussi le Soudan et l’Iran), enfreignant ainsi l’« International Emergency Economic Powers Act », cette loi fédérale de 1977 qui autorise le président des Etats-Unis à restreindre les relations commerciales avec certains pays.

En 2016, outre les difficultés et les souffrances imposées sur leur territoire aux Cubains, des firmes aussi diverses que la compagnie pétrolière National Oilwell Varco (NOV) et ses filiales Dreco Energy Services et NOV Elmar (5 976 028 dollars), la banque canadienne Toronto-Dominion Bank et ses succursales Internaxx Bank S.A. et TD Waterhouse Investment Services Limited (516 105 $), American Honda Finance Corporation (87 255 $) ont été condamnées par le Département du Trésor américain à de lourdes amendes pour des transactions diverses avec Cuba.


Plus prudentes, la banque d’affaires Türkiye İş Bankasi S.A, la malaisienne Malayan Banking Berhad, la succursale en Belgique de BNP-Paribas, la néerlandaise Rabobank, HSBC Bank Canadá, pour ne citer qu’elles, ont refusé à des entreprises, pour éviter tout problème, d’effectuer des transactions en lien avec l’« l’Ile du Diable »… Le 11 avril dernier, la célèbre firme de Seattle Amazon, qui accapare la quasi-moitié du e-commerce aux Etats-Unis, a fermé les comptes du personnel de la mission diplomatique cubaine aux Nations unies, alléguant qu’ils doivent respecter les régulations américaines [7].

Ya basta ! ont dit chacun à sa manière 191 pays sur 193, le 1er novembre. C’est d’ailleurs là que les choses ont commencé à mal tourner. Devant une telle fronde planétaire, les déclarations de la représentante de Trump ont eu de quoi laisser interdit. Regrettant la perte de son temps, Nikki Haley s’emporta car les Etats-Unis se voyaient soumis « à tout un tas de réclamations ridicules  ». Puis, manifestant à l’Assemblée générale des Nations unies le genre de respect qu’on réserve à un serpent à sonnette, elle lâcha : « Soyons honnêtes : cette Assemblée n’a pas la faculté de mettre fin au blocus des Etats-Unis contre Cuba. Ce que fait l’Assemblée générale aujourd’hui est ce qu’elle fait toujours, du théâtre politique. »
Mépris, vous avez dit mépris ? Ou peut-être « unilatéralisme ». Ou les deux à la fois. Ce que les latinos appellent El Imperio.

Au moment où se terminait cette assemblée, et au milieu de ces fortes tensions, Washington a annoncé l’envoi non d’un ambassadeur, mais d’un nouveau « chargé d’affaires » à La Havane. Le Département d’Etat n’a pas précisé s’il est doté d’un stock de boules Quiès ou d’insecticides en spray permettant de se débarrasser des grillons.

Illustration : Section des intérêts nord-américains (SINA) redevenue ambassade des Etats-Unis après le dégel.

Toutes les photos sont de Maurice Lemoine ©

Maurice Lemoine