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La Vie des idées

Tue, 16 Jan 2018 09:00:00 +0100

Les contrats à impact social : une menace pour la solidarité ?

Le gouvernement a inauguré le 16 mars 2016 de nouveaux dispositifs de financement de l’action sociale, les Social impact bonds, rebaptisés en français « Contrats à impact social » (CIS). Des investisseurs privés tels que des banques pourront financer des projets sociaux, puis être remboursés par l’État ou les collectivités territoriales si « l’impact social » de ces projets est avéré. Cet article vise à présenter le cadre politique et institutionnel de ces « innovations sociales », mais surtout, à partir de l’étude d’un projet dans la protection de l’enfance, à s’’interroger sur les transformations qu’elles opèrent dans la définition d’une politique de solidarité et les enjeux qui en découlent pour les pratiques professionnelles et les bénéficiaires.

La libéralisation du secteur social, initiée par l’agenda de Lisbonne en 2000, prend une nouvelle forme avec l’aggiornamento de l’État social. Nous suggérons que la synthèse entre justice sociale et efficacité économique que proposent ces nouveaux dispositifs correspond à une transformation idéologique dans la construction de l’action sociale. Celle-ci soulève plusieurs interrogations. Notamment, permettent-ils à l’État de conserver sa place de garant des affaires sociales et d’une politique de solidarité nationale ? Qu’en sera-t-il de l’accompagnement des bénéficiaires, demeurera-t-il de qualité et pérenne ? Les professionnels auront-ils toujours l’autonomie suffisante pour amener les individus à une forme d’émancipation sans être constamment pressés par les exigences de résultat des financeurs ? Enfin, peut-on modifier les circuits financiers sans changer les finalités et les valeurs de la politique sociale, ou les formes de solidarité qu’elle institue ?

Les contrats à impact social

Les CIS se définissent comme « une forme non traditionnelle d’obligations émises par l’État sans taux d’intérêt fixe, mais sur une période prédéterminée par laquelle l’État s’engage à payer pour l’amélioration significative des résultats sociaux pour une population définie » (Auriac, Vallet-Moison, 2012). Ils permettent aux pouvoirs publics de confier à une organisation une action sociale précise : faciliter l’accès à l’emploi des adolescents sans diplôme, par exemple. Ils mobilisent trois acteurs principaux : l’État ou ses représentants, un acteur social tel qu’une association, et un financeur qui peut se réunir en groupement d’investisseurs. L’État et la structure retenue se fixent des objectifs de résultats ; s’ils sont atteints, les investisseurs seront remboursés et percevront un intérêt pour le risque pris. Dans le cas contraire, les investisseurs ne toucheront théoriquement rien, si ce n’est qu’ils pourront défiscaliser leur investissement.

Apparus au Royaume-Uni avec « l’obligation Peterborough », d’un coût de 5 millions de livres (8 millions d’euros) en 8 ans, qui visait à diminuer de 7,5 % en 5 ans le taux de récidive d’un groupe de 2 000 détenus (arrêté prématurément en 2014), les Social impact bonds deviennent un enjeu politique et économique majeur. Ils ont été mis à l’honneur par David Cameron lors de la présidence du G8 par le Royaume-Uni en 2013.

Qui a porté ces initiatives en France ? Martine Pinville, Secrétaire d’État chargée du Commerce, de l’Artisanat, de la Consommation et de l’Économie sociale et solidaire, a lancé du 16 mars 2016 au 30 janvier 2017 l’appel à projets interministériel des CIS, au côté d’entrepreneurs sociaux engagés pour tester ce dispositif. À ce jour, 5 contrats ont été signés et 6 autres ont été retenus : l’expérimentation a donc déjà commencé [1].

Cet appel à projets du ministère de Martine Pinville a été voté malgré les mises en garde adressées par Le Haut Conseil de la Vie associative (HCVA), l’Organisation de Coopération et de Développement économiques (OCDE) et le Collectif des Associations citoyennes. Elles ont notamment été soutenues par un petit monde d’entrepreneurs sociaux représenté par Jean-Marc Borello, « ce grand patron qui murmure à l’oreille de Macron », ou d’associations comme le Mouvement des entrepreneurs sociaux (Mouves) qui promeuvent l’entrepreneuriat social et effectuent un travail de lobbying auprès des élus.

À une époque où les budgets des collectivités territoriales sont exsangues, il peut être tentant pour la puissance publique de demander des crédits à des investisseurs privés. C’est ainsi que M. Macron, dans une lettre pour l’Économie sociale et solidaire datée du 20 avril 2017, s’engage : « je poursuivrai après évaluation et dans un cadre régulé, le déploiement de toutes les solutions en matière d’investissement à impact social pour financer, grâce à des partenaires privés, des expérimentations de programmes sociaux de prévention innovants ». De leur côté, ces entrepreneurs sociaux, qui exercent une forte influence sur le nouveau syndicat des employeurs associatifs du médico-social, NEXEM, ont lancé lors de la campagne pour les élections législatives des propositions en vue du déploiement des investissements sociaux.

L’action sociale : de quoi parle-t-on ?

Henri Hatzfeld décrit avec une grande clarté les débats passionnés entre républicains libéraux et radicaux qui ont conduit, sous la IIIe République, à l’institutionnalisation de la protection sociale. S’ils n’ont cessé de réapparaître au gré des opportunités politiques et des stratégies électorales, ils ont surtout posé des questions essentielles sur la place de l’État dans une gouvernementalité guidée par la solidarité et la justice sociale. Qui doit prendre en charge les individus les plus vulnérables ? L’État doit-il être le seul garant d’une solidarité nationale ? Cette protection de tous ne vient-elle pas déresponsabiliser les individus (Hatzfeld, 1989) ? Ces questions ne cesseront de resurgir au cours du XXe siècle, venant réactiver l’interminable récit de la « crise de l’État-providence » (Rosanvallon, 1981). Si l’État social est présenté comme une double réponse à la révolution industrielle et démocratique et aux tensions entre l’égalité juridico-politique formelle et la réalité des inégalités socio-économiques, la crise qu’il connaît est moins économique qu’idéologique. D’une action sociale compensatrice, nous avons glissé vers un secteur social compétitif, où la concurrence et l’activation des bénéficiaires sont les symboles d’une réaffirmation de la doctrine libérale dans le secteur du social (Donzelot, 2008).

La loi du 31 juillet 2014 relative à l’Économie sociale et solidaire (ESS), dite « loi Hamon », pose pour la première fois une définition du périmètre de ce secteur. Elle élargit dans le même temps la définition de ses modes de financement. La notion d’entreprise de l’ESS regroupe dorénavant les acteurs historiques de l’économie sociale, à savoir les associations, les mutuelles, les coopératives et les fondations, mais aussi de nouvelles formes d’entrepreneuriat social telles que les sociétés commerciales qui poursuivent un objectif d’utilité sociale.

En réalité, l’apparition de ces entrepreneurs sociaux financés par le marché financier n’est que le résultat d’un processus entamé depuis plusieurs années. Progressivement, les modalités de l’action publique se sont transformées dans tous les domaines. La contractualisation est devenue le mode d’action privilégié que l’on retrouve à l’hôpital, dans l’éducation et le travail social. Elle a de nombreuses conséquences. D’abord, elle prive les structures de financements pérennes (notamment les associations) en les obligeant à répondre continuellement aux appels à projets de l’État afin d’assurer leur financement. Par ce biais, elle met aussi en concurrence les structures. Enfin, elle implique une évaluation ex ante et ex post de ces projets.

Cette transformation de l’action publique va de pair avec un processus de financiarisation de l’économie. L’activité économique étant financée par les marchés financiers et non plus par les banques, ces marchés se transforment en dispositifs d’évaluation et d’échange de tous les actifs : non seulement ceux des entreprises, mais aussi ceux qui constituent le patrimoine des particuliers, ou encore de l’État. Dans ce contexte, la notion de « finance sociale » désigne la mobilisation de capitaux privés pour atteindre des objectifs sociaux prioritaires et spécifiques, dont l’impact est mesurable grâce à un processus continu d’évaluation, en accentuant la logique de résultat. Ces capitaux peuvent financer des actions menées par différents types d’organisation : associations, fondations ou entreprises d’utilité sociale. Cette finance sociale offre ainsi la possibilité aux investisseurs de financer des initiatives sociales qualifiées d’« innovantes » au profit de la société. Parmi ces nouvelles formes de financement se trouvent les CIS.

Or il nous semble que l’utilisation par l’État d’un tel instrument de financement risque à terme de modifier radicalement le travail social et la solidarité républicaine. Elle accentue la mise en concurrence des différentes structures de l’action sociale, fragilise les plus petites et surtout elle diminue le pouvoir de contrôle de l’État sur l’action sociale. Qui plus est, elle risque d’introduire au sein de l’action sociale auprès des populations les plus fragiles un processus de « sélection adverse » tel qu’il se pratique dans les assurances : afin d’obtenir une rentabilité plus forte ou de meilleurs résultats, on choisit d’aider ceux qui sont le moins en difficulté. Le risque est donc d’accroître encore les inégalités, voire les injustices, au sein même des populations les moins favorisées. Enfin, et c’est sans doute la question centrale, tout le dispositif repose sur l’évaluation de l’action sociale, puisque les gains réalisés par les investisseurs dépendent de l’évaluation des résultats au regard des objectifs. Or, l’action sociale est particulièrement difficile à évaluer, notamment parce que cette action s’inscrit dans le temps, contrairement aux CIS qui ont une durée limitée.

Le « courage » des réformes [2] ne tient pas nécessairement à ce que l’on croit, et consisterait peut-être d’abord à prendre pleinement la mesure de leurs conséquences pour les bénéficiaires et les professionnels. L’analyse du CIS de la Sauvegarde du Nord, s’il se trouve finalisé, est à ce titre riche d’enseignements. Elle met en évidence l’urgence et le danger qui pèsent sur les bénéficiaires, le manque d’autonomie des professionnels, continuellement contraints de faire la preuve de leur efficacité, les risques de violation du secret ou de la discrétion professionnelle au sein de dispositifs dont les acteurs ne devraient pas, normalement, avoir connaissance des situations vécues par les bénéficiaires. Dans de telles conditions, la protection des personnes par l’État ne risque-t-elle pas de passer au second plan ?

À la recherche de l’innovation sociale

Le contrat à impact social d’« Aide éducative en Milieu ouvert renforcée » présenté par l’association de la Sauvegarde du Nord intervient dans une période où le département du Nord a décidé de réduire ses dépenses de 5 % par an pendant 3 ans, soit une réduction de 50 millions d’euros. Il aura pour objectif de « réduire le taux de placement moyen des enfants d’un point en trois ans » en « missionnant 10 travailleurs sociaux, qui interviendront en complément des équipes habituelles, auprès de familles dont la situation rend possible un placement des enfants ».

Un bref rappel historique sur ce qu’est la mesure d’assistance éducative en milieu ouvert (AEMO), et l’AEMO renforcée, permet de voir qu’elle sert ici de prétexte. Répondre à la question de l’intérêt supérieur de l’enfant, consacré dans la convention internationale des droits de l’enfant, est en vérité un enjeu secondaire de ce projet.

La mesure d’AEMO est une mesure judiciaire, ordonnée par le juge des enfants, qui vise, selon l’article 375-2 du Code civil, à « apporter aide et conseil à la famille, afin de surmonter les difficultés matérielles et morales qu’elle rencontre ». Sont concernés les mineurs en situation de danger éducatif. Le juge des enfants n’intervient que si les mesures administratives n’ont pas permis d’assurer la protection de l’enfant, ou si la famille refuse toute aide. Cette mesure est financée par le conseil départemental au titre de l’aide sociale à l’enfance.

L’AEMO est donc une mesure d’aide contrainte dont le but est de mettre fin à la situation de danger dans laquelle se trouve l’enfant. Si les placements ne cessent de faire polémique, ils doivent rester une modalité de protection indispensable selon la situation. Dans les deux cas, ces mesures sont soumises à la décision du juge des enfants.

La loi du 5 mars 2007 reconnaît et encourage la mise en œuvre de dispositifs innovants tels que l’AEMO renforcée, qui permet une intervention plus intensive des professionnels concernés auprès de l’enfant et sa famille. Ces dispositifs partent d’initiatives portées par les professionnels de terrain en accord avec le juge ou le président du conseil départemental et expérimentées depuis une vingtaine d’années. Ainsi, l’Association de la Sauvegarde de l’enfant et de l’adulte de l’Oise a développé l’AEMO renforcée à titre expérimental à partir de 1997 [3]. Comme les autres dispositifs innovants expérimentés à cette époque (accueil séquentiel, accueil de jour, etc.), il s’agit de sortir du clivage habituel entre le milieu ouvert et le placement en institution pour protéger l’enfant.

Lorsque le projet de la Sauvegarde du Nord parle d’« innovation » à propos de l’embauche de 10 travailleurs sociaux intervenant de façon renforcée dans les familles en vue de diminuer le nombre de placements, les professionnels du champ médico-social ne peuvent manquer d’être surpris. La seule « innovation » est qu’un investisseur privé y indexe la rentabilité d’un placement financier sur un projet social qui relève de prérogatives régaliennes. En d’autres termes, l’innovation consiste à ouvrir de nouvelles sphères pour l’extension du marché, notamment dans un secteur qui en était jusque-là volontairement préservé. Traditionnellement en effet, dans l’action sociale, l’État pratiquait une délégation de service public auprès d’acteurs associatifs qu’il subventionnait, mais en restant le garant de l’application des règles du droit. Par le biais des CIS, l’État n’investit plus pour le bien commun, il délègue cet investissement à des entreprises privées à but lucratif envers lesquelles il contracte une dette, qu’il doit rembourser sur du très long terme et avec des intérêts importants. C’est, en quelque sorte, le principe de concession des autoroutes appliqué à l’action sociale.

Des pratiques modifiées

L’expertise de ceux qui mettent en œuvre au quotidien le dispositif de protection de l’enfance n’a pas été prise en compte dans le projet proposé en AEMO renforcée. S’emparant de la protection de l’enfance comme caution morale, les investisseurs privés transforment les professionnels en simples opérateurs, niant leur métier et leurs savoir-faire nourris d’une longue expérience et acquis au cours de formations exigeantes. Mais c’est surtout sur la légitimité des investisseurs privés à s’emparer d’un dispositif de droit commun qu’on peut s’interroger. Comme le formule Michel Chauvière,

la question des responsabilités est particulièrement cruciale. Toute action de protection visant l’enfant — cet être qui ne peut concevoir ni défendre seul ses intérêts — implique en effet la question de l’autorité sociale légitime, tant pour déterminer s’il faut le protéger que pour décider comment on va le protéger. (Chauvière, 2009)

Une première difficulté pour les professionnels est l’injonction paradoxale à laquelle ils sont soumis, qui s’apparente à un véritable conflit d’intérêts : ils sont en effet sommés de répondre à la fois à une mission de protection de l’enfance et à la demande de réduction des placements. Ceci, dans des situations souvent urgentes pour l’enfant et où la mesure du danger requiert une analyse distanciée, affranchie de toute pression. Un placement est toujours une décision complexe. Le droit français et les conventions internationales sont clairs : seules des raisons impérieuses peuvent conduire à retirer un enfant à ses parents. Si un placement devient inévitable, alors il doit être considéré comme une mesure temporaire, à interrompre dès que les conditions s’y prêtent. Il est évident cela étant que la maltraitance des enfants existe et qu’une séparation est parfois nécessaire, en raison de la maladie des parents ou de l’absence de logement, par exemple. Le placement est une mesure de protection de l’enfant et le travail avec sa famille en fait partie. Il n’est en effet que très rarement associé à un retrait de l’autorité parentale.

Le but de l’AEMO renforcée n’est pas seulement d’éviter le placement, mais de répondre à des situations familiales spécifiques où le maintien au domicile permettra de mieux accompagner le développement de l’enfant, parfois même dans le but de préparer un placement. C’est le cas quand le conflit de loyauté est trop lourd pour l’enfant, par exemple. C’est là que réside tout l’engagement des professionnels au quotidien. Ils ont développé des savoir-faire particulièrement complexes, associés au cadre de l’aide contrainte, pour prendre une place de tiers dans la famille. Ils connaissent les contradictions des passages à l’acte comme mode d’expression, les étapes d’acceptation d’une séparation dans une situation d’emprise, la mise en œuvre d’une relation éducative pour soutenir la construction du sujet. La subtilité de leur travail, soutenu par l’analyse des pratiques en équipe, est centrée sur la protection de l’enfant. Sommés de se concentrer sur la réduction du nombre de placements, les professionnels sont moins disponibles et leur attention au danger diminue.

Que pourront-ils dire de ce conflit d’intérêts aux parents et aux enfants avec lesquels ils travaillent ? L’aide contrainte, qui relève de toute situation où une personne fait « une “demande d’aide” qui n’émane pas d’elle, mais est prescrite par un tiers ayant sur elle un pouvoir » [4], pour ceux qui la pratiquent, implique notamment de sortir de l’implicite avec les familles et de ne pas jouer de faux-semblants. C’est une affaire de respect essentielle, préalable à toute relation de confiance possible. Il est illusoire de croire qu’un « commando éducatif » [5] permettra d’« éviter un placement » : la qualité en AEMO renforcée consiste davantage dans le cheminement au quotidien avec l’enfant et sa famille.

Le conflit d’intérêts est une notion dont s’arrangent facilement les acteurs du CIS. Le Comptoir de l’Innovation et KPMG, que la Sauvegarde du Nord propose respectivement comme intermédiaire financier et comme évaluateur de son action, ne sont pas des acteurs indépendants. En effet, KPMG est un « grand partenaire du Mouves » et le trésorier du Mouves est également le Directeur général du Comptoir de l’Innovation. On peut par ailleurs s’interroger sur la façon dont se mettrait en place ce « commando » : tel qu’il est présenté, le projet semble s’affranchir bien rapidement du dispositif de la protection de l’enfance. Dans le cadre de l’AEMO renforcée, c’est le juge qui décide des mesures à prendre, et il fonde ses décisions sur le rapport des situations familiales à la loi, non sur le coût éventuel des mesures. Dans le projet de la Sauvegarde du Nord, il est prévu que le Département agisse avec BNP Paribas comme si le juge des enfants, la cellule de recueillement des informations préoccupantes, la PMI, les associations missionnées pour les AEMO, et de nombreux autres acteurs n’existaient pas et n’avaient pas voix au chapitre.
La seconde grande difficulté que pose le CIS est celle du traitement des informations concernant la famille dans laquelle interviendraient les professionnels. Deux conditions encadrent le secret professionnel. Il est soit imposé selon la profession initiale des agents : c’est le cas des assistants de service social et des professions médicales, notamment au sein de la PM. Soit il l’est par mission : c’est le cas dans la protection de l’enfance pour les éducateurs spécialisés, les éducateurs de jeunes enfants ou les veilleurs de nuit. Ce secret ne peut être partagé entre professionnels que s’il s’avère nécessaire de transmettre des éléments pour que des mesures de protection de l’enfant soient prises. Si tout le dispositif financier des CIS repose sur la capacité d’évaluer leurs résultats, les informations des familles ne risquent-elles pas d’être partagées avec des acteurs financiers ou des évaluateurs qui n’ont a priori aucun droit de les connaître ?

La subordination de l’éthique à l’économie n’est pas sans risques, le premier étant celui de l’instrumentalisation. L’objectif du CIS est clairement de réduire le coût, et donc le nombre, des placements, sans autre considération d’une « clinique judiciaire » (Bruel, 2015). Le droit, et l’État (dans son devoir de protection de l’enfance) n’apparaissent au mieux que comme des acteurs subsidiaires. Quant aux professionnels, financés pour une mission, ils deviennent les simples exécutants de logiques financières et risquent d’être soumis à des pressions. Pris dans une situation intenable, à la fois juges et parties, ils devront évaluer leurs actions pour en démontrer les plus grands bénéfices, sans quoi ils disparaîtront : embauchés en complément du dispositif, leur contrat se justifie par l’atteinte de résultats. Et le résultat escompté, la diminution d’un point du nombre de placements dans le département du Nord en 3 ans, est un indicateur qui est tout sauf robuste. Sa fiabilité dans le temps est particulièrement incertaine, ce que savent très bien tous les praticiens de la protection de l’enfance.

L’enjeu éthique est considérable, et on ne peut céder à tous les pragmatismes jusqu’à l’indignité. Dans l’investissement réalisable par BNP Paribas, l’enfant en tant que sujet n’est plus considéré comme une fin en soi, mais comme un moyen d’atteindre l’objectif de retour sur investissement.

Un horizon social se dessine qui conjoint la tendance de tous les liens à la liquidité et paradoxalement leur fragmentation en unité numérique permettant leur transformation, leur décomposition et leur recomposition en fonction des besoins techniques des supports par lesquels ils transitent et d’une certaine façon se produisent. (Gori, 2011)

Pourtant ce CIS de la Sauvegarde du Nord séduit déjà d’autres acteurs. Un nouveau CIS dans le cadre de la protection de l’enfance avec les « apprentis d’Auteuil » a pour but d’économiser le coût de placements d’enfants en s’appuyant sur des familles relais. Il se déploierait dans 3 départements à partir de la fin de l’année 2017.

L’impact à quel prix ?

Finalement, l’enjeu politique est de taille, car là où les CIS sont des investissements contre le contrat social, c’est notre conception de la démocratie qui est mise en question (Lacroix, Marchildon, 2014). Quand on transfère le financement de la protection sociale du contribuable vers l’entreprise privée, quand on passe d’une culture de l’institution à celle de l’organisation, d’une vision globale de la société à des enjeux financiers locaux, du compromis à la compromission, qu’advient-il de la responsabilité de la société vis-à-vis des citoyens les plus vulnérables — ici des enfants en situation de danger ? Sur le plan juridique, c’est la notion de droits-créances qui se trouve attaquée. L’abandon d’une fonction régalienne par délégation à des entreprises privées est un renoncement de l’État à garantir le collectif.

En privatisant des éléments de la vie publique, l’organisation privée en prive la collectivité. La société privée opère donc un détournement de richesses au titre de la propriété ; elle ne se dégage pas de la vie publique, mais au contraire s’y engage dans le but d’y assurer une occupation. (Deneault, 2013)

Les CIS permettent d’instaurer une concurrence fondée sur le gain potentiel des investisseurs privés. Le risque « est celui d’une prise en compte hautement discrétionnaire des préoccupations éthiques dans la conduite des activités économiques » (Lacroix, Marchildon, op. cit.). Dans le département du Nord par exemple, on constate que des activités comme la prévention spécialisée sont de plus en plus réduites. Il ne s’agit plus seulement de mettre en concurrence les acteurs de terrain, comme c’est le cas depuis la généralisation des appels à projets. Avec les CIS, la compétition conduirait à financer de préférence les projets les plus lucratifs, ou ceux pour lesquels les indicateurs de réussite seront les plus facilement objectivables.

En définitive, la question posée par les CIS est celle-ci : peut-on changer les moyens de l’action sociale sans toucher à ses fondements et à ses finalités ? C’est une question éminemment politique, la « question des secours », comme le souligne Marcel Gauchet en citant la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1793 en son article 21 : « Les secours publics sont une dette sacrée » (Gauchet, 1989).

Cette dette est d’abord une dette citoyenne. Elle cimente le lien politique en tant qu’expression de la communauté citoyenne, voire de la fraternité républicaine. Elle signifie la responsabilité que les membres de la communauté politique ont les uns envers les autres. C’est la solidarité telle qu’elle s’incarne dans notre conception de la protection sociale, dont l’action sociale envers les plus démunis des citoyens est le dernier maillon, qui se trouve attaquée lorsque ses sources de financement sont modifiées. Peut-on changer les tuyaux sans modifier ce qui circule dedans ? Les CIS marquent une sorte de retour à la philanthropie, mais sans les idéaux qui la motivent. Ils sont l’instrument d’une philanthropie qui n’aurait d’autre ambition que de permettre à l’État de faire des économies. Cette philanthropie sans idéal démocratique s’apparente plus à ce que Peter Sloterdijk fustigeait comme des « règles pour le parc humain » (Sloterdijk, 2000) qu’aux idéaux solidaristes de Léon Bourgeois à la source de notre droit social (Bourgeois, 1998).

La misère n’est pas un business, c’est une question politique et un impératif de la cohésion sociale. À l’ignorer, on risque d’affaiblir encore davantage le lien politique, ce qui nous unit, sans lequel aucun collectif ne peut durablement exister dans un cadre démocratique.

Gabrielle Garrigue

Mon, 15 Jan 2018 09:00:00 +0100

Une guerre psychologique

Cartographie de la critique du freudisme

Une grande qualité de ce Freud Wars est d’abord de rompre en tout point, touchant le dossier de l’anti-freudisme, avec un certain silence, attitude défensive souvent adoptée. Alors que d’aucuns comptent sur le fait que chaque scandale inéluctablement retombe — forme d’« assassinat par le silence » de l’adversaire (p. 99), l’auteur de l’ouvrage donne toute sa mesure à cette dimension de la psychanalyse — la haine qu’elle n’a jamais cessé de susciter — en constituant sa réception critique en véritable objet scientifique. Il en élabore une cartographie, s’attachant plus précisément à la réception pamphlétaire de la psychanalyse, celle qui vise à détruire, à abattre, à discréditer intégralement l’objet incriminé. Cette cartographie fait état d’abord d’une série de scandales — entre 1912 et 2012 —, qui conduit parler de « cycle polémique » et pas seulement d’« épisode » critique et permet ensuite à la fois de spécifier chacune des vagues et de dégager leur invariant critique.

Samuel Lézé est en effet conduit à distinguer deux gestes ou deux positionnements : être un critique et être un adversaire. Les critiques de la psychanalyse ont à leur crédit de distinguer Freud et la psychanalyse, Freud et ses énoncés, de différencier entre eux les courants et écoles psychanalytiques, de porter sur les institutions et les théories et non sur les personnes. Outre la volonté de détruire, les adversaires de la psychanalyse semblent partager une conviction, celle que la psychanalyse est fausse « à cause de Freud » (p. 103). Leurs arguments sont moins théoriques ou textuels qu’ad hominem. Si le partage est éclairant, si l’on perçoit bien la différence entre les deux démarches, et si ce critère permet à l’auteur de faire le tri dans la littérature secondaire et de constituer un corpus de travail cohérent, excluant les écrits critiques et incluant les textes pamphlétaires, distinguer entre les deux types de propos ne va pas toujours de soi. Par exemple, les livres d’Adolf Grünbaum, Les Fondements de la psychanalyse (1984) et La Psychanalyse à l’épreuve (1993), constituent des sommes critiques visant à détruire la psychanalyse. Autre exemple, le célèbre Anti-Œdipe de Gilles Deleuze et Félix Guattari (1972) contient des dimensions pamphlétaires — certains thèmes psychanalytiques classiques, à commencer par le complexe d’Œdipe, n’y sont-ils pas caricaturés ? — tout en constituant une lecture critique de la psychanalyse freudienne et lacanienne très puissante exigeant de lui trouver une alternative — la schizo-analyse.

Quoi qu’il en soit, la cartographie proposée s’appuie sur une investigation impressionnante dont donnent une idée les 40 pages de « chronologie bibliographique » fournie en annexe. En outre, cette documentation n’a rien de vain, mais est conduite dans l’idée que la polémique intellectuelle est « le signe de l’instauration de nouvelles normes et valeurs morales au sein de la société ». L’étude des Freud Wars constituerait un bon moyen d’appréhender ces dernières et, ce faisant, « de nous comprendre nous-mêmes » (p. 6). Ainsi, le livre annonce, plus qu’il ne traite de façon circonstanciée, la question de savoir ce que ces Freud Wars peuvent nous apprendre sur « les transformations de l’appréhension de la santé mentale aujourd’hui » (p. 20) ou sur « notre conception contemporaine de la personne » (p. 101). Ce cycle polémique signalerait une tension entre deux conceptions morales de la personne, l’une mettant l’accent sur la transparence de l’esprit et son pouvoir, l’autre sur son opacité et son impuissance relative.

Freudisme et anti-freudisme, une dialectique sans fin ?

L’ouvrage permet de considérer comme une pièce à part entière de l’histoire du mouvement psychanalytique les relations dialectiques qu’il entretient avec ses adversaires les plus fervents. Dans ce cadre, la catégorie d’anti-freudisme se trouve moins définie positivement — par la détermination d’une théorie spécifique et cohérente commune aux anti-freudiens — que négativement et de façon relationnelle : ce qui caractérise l’anti-freudisme, c’est une « interaction symbolique » (p. 98) spécifique avec le freudisme. Bien qu’hétérogène, il est, d’une part, toujours dirigé contre la personne de Freud, et, d’autre part, il vit littéralement de l’existence, de la persistance ou de la pugnacité de son ennemi freudien.

Le « pamphlétaire » anti-freudien et le « prophète » freudien en viennent à se comprendre de façon identique : comme un bouc émissaire en marge d’un système dominant, tantôt freudien, tantôt anti-freudien. Et on ne sait plus qui a poussé le plus loin l’opération de personnalisation-personnification de Freud : sont-ce les anti-freudiens, convaincus en le mettant en cause d’ébranler tout l’édifice psychanalytique, ou bien les freudiens qui usent et abusent de l’autorité de Freud et de sa paternité ?

La fortune du freudisme semble, d’une part, liée à l’existence de ce cycle polémique, qui n’a paradoxalement jamais cessé de constituer une publicité de choix pour la psychanalyse, alors même qu’il visait à l’accabler. De plus, la virulence de l’anti-freudien — analysé comme figure de la résistance aux secrets psychanalytiques [1] — vient pour ainsi dire corroborer la valeur du freudisme : si celui-ci conteste si vigoureusement la psychanalyse, c’est que celle-ci le dérange, qu’il y résiste ou qu’il refoule le secret qu’elle a su découvrir, bref que celle-ci a vu juste. Quelle aubaine pour le freudien qu’existent autant d’anti-freudiens !

D’autre part, l’anti-freudien non seulement consacre sa vie à Freud, mais a bâti toute sa carrière professionnelle sur son existence [2]. Pour que celle-ci soit prospère, l’adversaire doit n’être pas de papier. Il a encore fallu en faire un héros, quoique négatif, pour permettre à la guerre de se poursuivre.

Les trois grandes blessures narcissiques Freud soutient que la recherche scientifique a infligé au narcissisme humain « trois graves vexations », les vexations cosmologique (du fait des découvertes de Copernic), biologique (suite aux découvertes de Darwin et de ses collaborateurs) et psychologique, en raison de ses propres recherches (« Une difficulté de la psychanalyse » [1917], dans Œuvres complètes, vol. XVII, Paris, PUF, p. 50). Alors qu’aujourd’hui la position périphérique de la Terre et la théorie de l’évolution semblent moins offensantes — du moins leur reconnaissance peut, comme progrès dans l’intelligibilité des causes, constituer une gratification pour l’intelligence —, la blessure psychologique liée au fait d’affirmer le caractère déterminant de la sexualité ainsi que l’existence de processus psychiques inconscients serait plus profonde et il ne serait pas possible de s’en remettre.

Rien de nouveau sous le soleil ?

Si cette dialectique réalise la prophétie freudienne, qui diagnostique les oppositions que la psychanalyse rencontre comme une forme de résistance due à la « troisième blessure » qu’elle inflige au narcissisme humain, et si cette adversité confirme paradoxalement la psychanalyse dans les certitudes qui sont les siennes, leur résurgence à la fin du XXe siècle nous semble néanmoins entraîner d’autres effets qui empêchent d’y voir simplement un inénarrable et inéluctable conflit intellectuel. Cette guerre éternelle ne nous paraît pas sans incidence. Incidence, d’abord, sur l’institution psychanalytique. Suite à la mise en cause répétée de l’efficacité de leur pratique par les anti-freudiens, de nombreux praticiens formés à la psychanalyse l’ont en effet modifiée, collaborant par exemple avec des praticiens d’autres obédiences. Des aménagements à la fois théoriques et pratiques significatifs de la psychanalyse en ont résulté. Une partie de la communauté psychanalytique n’a pas réagi aux attaques par le déni ou le silence, mais, par exemple, en réfléchissant sur ce que le social fait à la théorie et à la pratique de la psychanalyse : nombre d’analystes ont pris en compte le travail, la situation de précarité, celle de la violence extrême, la question de l’âge, des conditions de ressources, du contexte culturel, etc. Cette dimension exploratoire coexiste bien sûr avec une pratique traditionnelle de la cure psychanalytique (faire une analyse avec un psychanalyste), d’une part, et avec des discours traditionnalistes tenus par certains au nom de la psychanalyse d’autre part (qu’on a entendu récemment à l’occasion des débats sur le mariage pour tous).

De ce fait, le portrait du freudisme réactif brossé dans le livre — qui fait du freudien un homme sourd à toutes les mises en cause, qu’il s’agisse de l’efficacité de la clinique, de l’organisation de la cure, de validité des théories freudiennes, de l’histoire romancée du mouvement psychanalytique, etc. — ne correspond pas à la pluralité des pratiques psychanalytiques. On nous dira que ce n’est pas là l’objet de l’ouvrage qui vise à présenter les protagonistes d’une guerre homérique. Cette guerre — et les adversaires ne font pas dans la dentelle —, il convient néanmoins de le souligner, occulte la complexité du réel psychanalytique qui possède assurément d’autres visages que celui du « freudisme ». L’auteur indique d’ailleurs lui-même que l’obsession des anti-freudiens pour la personne de Freud leur économise « une confrontation à la réalité clinique et à l’actualité des freudiens » (p. 99). Ainsi la psychanalyse n’existe pas seulement comme « grand récit interprétatif » (p. 7) dont l’époque aurait sonné le glas, mais aussi comme une multiplicité de petits récits disjoints que n’atteignent pas les attaques des anti-freudiens.

Ensuite, cette polémique n’est pas indolore. Il ne faut pas en effet sous-estimer l’ébranlement qu’ont pu constituer ces attaques très médiatisées de la psychanalyse sur certains patients particulièrement fragiles qui n’ont pas sans trembler vu traîner dans la boue la pratique thérapeutique dont ils avaient parfois un besoin vital. Cette Iliade des freudiens et des anti-freudiens possède des effets sociaux et institutionnels qui empêchent de l’envisager comme devant dans l’avenir inéluctablement se poursuivre à l’identique, ce dont augure l’auteur du livre, comme si rien n’était affecté ni détruit en profondeur par le conflit.

Anatomie du scandale

Le livre possède un autre mérite, celui de constituer le scandale comme une catégorie critique à part entière, au sein des conflits intellectuels, avec les codes qui sont les siens et une forme particulière de civilité. Le scandale n’est pas ainsi appréhendé moralement, comme c’est traditionnellement le cas, que ce soit négativement (« Malheur au monde à cause des scandales ! Car il est nécessaire qu’il arrive des scandales ; mais malheur à l’homme par qui le scandale arrive ! » [Matthieu, 18-7]) ou positivement (« “Malheur à celui par qui le scandale arrive”, mais “il faut que le scandale arrive” » [A. Gide, Traité du Narcisse]), mais réinscrit dans sa logique sociale et culturelle.

Samuel Lézé émet l’hypothèse que cette spécificité de la réception du freudisme s’explique par la dimension d’autorité dont se trouvait investie la psychanalyse — autorité sociale indéniable de la psychanalyse dont les catégories semblent passer dans la langue et la culture, et autorité tout aussi indéniable de la personne de Freud, devenue une véritable “icône” et assurément la figure emblématique de la psychanalyse. Autorité et scandale viendraient constituer les deux faces solidaires d’une seule et même réalité.

Le biographisme

Bien qu’on puisse se moquer du biographisme ou du moins, plus sérieusement, vouloir entretenir un autre rapport à la psychanalyse, en particulier une lecture solidairement explicative et critique du corpus, la réflexion sur la personnalisation de la psychanalyse est passionnante. L’auteur montre en effet que les attaques visent essentiellement la personnalité de Freud et explique pourquoi, au début du XXIe siècle, Freud peut encore faire scandale : paradoxalement, cette possibilité constitue un effet social de la psychanalyse elle-même qui, à l’instar de la philosophie nietzschéenne, permet d’imputer les spécificités d’une œuvre quelle qu’elle soit à la psychologie de son auteur. Pourquoi, demande S. Lézé, la réfutation de la psychanalyse est-elle si systématiquement passée par la critique de la personne de Freud ?

Quoi qu’on pense de ce raisonnement — mettre en doute la validité de la théorie psychanalytique de la personnalité en raison de la personnalité autoritaire de son premier théoricien —, il n’en reste pas moins que celui-ci domine le champ de la réflexion pamphlétaire depuis plus d’un siècle, ce qu’établit de façon très convaincante Samuel Lézé, qui analyse sous toutes les coutures l’arme intellectuelle que constitue le portrait moral à charge. C’est moins la validité scientifique de la psychanalyse qui a été mise en cause que la crédibilité de Freud, crédibilité engagée dans la composition de son étayage clinique : a-t-il menti, déformé la réalité de certaines cures, passé sous silence les échecs cliniques qui auraient dû infléchir ses positions ? Cela ne signifie pas que l’argument des erreurs, fautes, voire des vices de Freud ait été mobilisé sans variation. L’auteur signale qu’aujourd’hui la possible mobilisation des archives comme critère d’évaluation change la donne et la portée des débats [3]. En effet, la question lancinante qui anime ce cycle polémique fut celle de savoir comment tester (pour l’invalider) la psychanalyse [4]. Quel type de preuves utiliser ? Des lettres embarrassantes ? Des témoignages ? Des exemples de cures infructueuses ? La comparaison avec d’autres thérapeutiques jugées plus efficaces ?

Suspendre son jugement

Cette reconstitution des différentes péripéties du conflit — celle qui marque par exemple en France le début des années 2000 avec la parution en 2003 de Guérir : guérir le stress, l’anxiété et la dépression sans médicaments ni psychanalyse de David Servan-Schreiber, de l’ouvrage collectif Le livre noir de la psychanalyse : vivre, penser et aller mieux sans Freud et d’Échapper à la psychanalyse de Didier Éribon en 2005 ou encore du Crépuscule d’une idole : l’affabulation freudienne de Michel Onfray en 2010 — possède un indéniable effet de lisibilité et une fonction salutaire de mise à distance. Ce travail d’objectivation conduit à ne pas prendre parti :

Le propos de notre étude n’est donc pas de nous prononcer sur la validité ou l’invalidité de l’anti-freudisme mais de relever ce que représente l’attaque au renom et à la réputation. (p. 113)

Ce choix est d’autant plus intéressant que, au fil de ces années de guerre, les intellectuels ou les chercheurs ont sans cesse été sommés de prendre parti, de se prononcer pour ou contre, pour pouvoir parler de la psychanalyse et espérer être entendus. Pendant de longues années, il fut difficile de parler publiquement de la psychanalyse sans avoir au préalable affiché son appartenance à un camp. En résistant à cette injonction, l’auteur du livre contribue à constituer la psychanalyse et son histoire en objet légitime de questionnements épistémologiques.

Il répond par avance à la critique, disant œuvrer en anthropologue, soucieux de présenter et d’instruire un dossier et non de le juger. Cette position tout en extériorité n’en est pas moins légèrement troublante. Lecteur, on se trouve au fond redevable à l’auteur d’avoir effectué tout ce travail de reconstitution, mais on se souhaite aussi secrètement à soi-même un tout autre rapport à l’objet psychanalytique, éloigné de toutes ces polémiques et de ce devenir idéologique des positions scientifiques (idéologies freudienne et anti-freudienne) dont on n’ignore pas l’importance dans la vie intellectuelle, mais dont on peut aussi souhaiter s’extirper, sans pour autant réduire l’adversaire au silence. En effet, les Freud wars ne représentent qu’une des dimensions de la réception de la psychanalyse, qui possède d’autres destins.

La psychanalyse semble en effet connaître des destins institutionnels originaux dans certaines régions du monde, en particulier en Amérique latine. Nulle part ailleurs le contexte socio-historique n’a fait autant bouger à la fois sa théorie, telle qu’elle vient d’Europe, et sa pratique. Enfin, c’est là que la psychanalyse connaît actuellement le plus grand développement et le développement le plus éclectique. À cet égard, on aurait attendu du livre des analyses sociales et historiques déterminées de ces vagues de scandale qui permettraient d’expliquer davantage pourquoi elles ont touché certaines sociétés et pas d’autres. Les Freud wars ne constituent-elles pas un phénomène très occidental ? Faute de telles réflexions, l’histoire de la réception psychanalytique se trouve quelque peu unifiée. En réalité, le destin pamphlétaire n’est pas si général. Certains pays semblent avoir été beaucoup moins agités par ces guerres ou touchés de manière différente, signe peut-être soit que la psychanalyse y possédait moins d’importance soit qu’elle y existait sous des formes hybrides non identifiables au freudisme. C’est en tout cas l’indice que ces polémiques ne sont pas inéluctables ou bien qu’il existe une psychanalyse indépendante d’elles, ce dont le livre fait douter.

Recensé : Samuel Lézé, Freud Wars. Un siècle de scandales, Paris, PUF, 2017, 177 p., 16 €.

Claire Pagès

Fri, 12 Jan 2018 09:00:00 +0100

L'homme-boucher

L’institution carnivore

Alors que les vidéos filmant des abattoirs de volailles et autres animaux de consommation de l’association L214 [1] ont ponctué l’actualité ces derniers mois, les questionnements philosophiques sur notre consommation carnée ont émergé de manière plus vive dans l’espace public. Dans un contexte de remise en cause plus globale de notre modèle agricole et alimentaire, l’ouvrage de la philosophe Florence Burgat contribue justement à renouveler ce débat. S’inscrivant dans la tradition de la philosophie animale [2], qui s’attache à comprendre la construction progressive de la séparation entre condition humaine et animale, cet essai s’avère aussi riche que dérangeant.

La démarche de l’auteure part d’une insatisfaction intellectuelle et scientifique, d’un « “reste” à penser » de l’alimentation carnée humaine, qui résulte selon Florence Burgat des limites rencontrées par les analyses de la discipline qui prend habituellement cette alimentation pour objet, l’anthropologie culturelle et religieuse.

L’option carnivore […] n’est alimentaire et cuisinière que de manière seconde et, si les aspects nutritionnels et les explications de type matérialistes, d’une part, les perspectives culturelles et idéalistes, d’autre part, ont capté la quasi-totalité des analyses, c’est parce que l’alimentation carnée, dont la singularité est pourtant soulignée par les anthropologues comme par les sociologues, est d’emblée cantonnée à une sphère de pratiques et de représentations où l’animal n’est bon qu’à penser comme bon à manger. (p. 356)

Aussi cet ouvrage propose-t-il une approche plus globale de l’alimentation carnée, qui se dégage d’une compréhension de l’animal comme simple objet culinaire et qui permette de repenser le rapport originel entre l’homme et l’animal.

Ce que nous projetons de comprendre, par-delà ou en deçà des strates explicatives telles que la quête de ressources alimentaires, les besoins nutritionnels spécifiques à une région, à un climat ou à un mode de vie, les habitudes culturelles, etc., est la raison de l’institution du fait carnivore. (p. 16)

En effet, pour Florence Burgat, la manducation de la viande par l’homme n’a rien d’une fatalité. Il s’agit d’une institution, c’est-à-dire d’une forme de construction du naturel autour d’une pratique progressivement instituée. La puissance de cette institution carnivore a ainsi imposé — petit à petit, et au fil de l’histoire de l’humanité — une séparation entre les hommes et les animaux. Selon l’auteure, l’alimentation carnée n’est donc pas un régime alimentaire comme les autres, mais « vise d’abord à normaliser un certain type de rapport aux animaux, qui définit en retour l’humanité (et l’animalité) à l’aune du partage entre ceux qui mangent et ceux qui sont mangés. La particularité de cet usage des animaux assure sa pérennité […] » (p. 360)

À travers la construction historique du droit, c’est-à-dire l’élaboration d’un cadre juridique, de lois et de règlements régissant les rapports entre les hommes, leurs actions en société et sur leur environnement, les animaux ont acquis un statut d’objets et non d’individus dotés de sensibilité. Ce processus juridique a ainsi contribué à rendre normale et acceptable l’organisation d’abattages massifs. L’institutionnalisation de cette séparation originelle entre homme et animal est, selon l’auteure, au fondement identitaire de l’humanité.

L’impensé de la mise à mort

Pour développer sa pensée, Florence Burgat s’attache à déconstruire les arguments couramment présentés pour justifier l’alimentation carnivore. Tous omettent, selon elle, d’interroger le rapport essentiellement violent de l’homme à l’animal.

Tout d’abord, l’argument du goût, selon lequel on mange de la viande « parce que c’est bon », est insatisfaisant. En effet, d’autres types de « viande » comme la chair humaine sont réputés bons à manger, mais sont toujours demeurés un aliment tabou. Pour la philosophe, des motivations gastronomiques ou gustatives ne peuvent donc pas justifier l’institutionnalisation d’une pratique alimentaire. La différence de traitement alimentaire entre chairs humaine et animale trouve son origine ailleurs. De la même manière, l’argument selon lequel manger de la viande constituerait une nécessité physiologique pour survivre ne serait pas valable, dans la mesure où l’homme serait capable de répondre à ses besoins en protéines par d’autres aliments. L’homme n’est pas naturellement et physiologiquement carnivore.

Dans ce contexte, le fait de manger de la viande relèverait selon l’auteure d’une « décision humaine ». Cette décision n’est pas à comprendre comme un événement précis et isolé, mais plutôt comme une acceptation intellectuelle de la séparation entre l’Homme et l’animal et comme une intériorisation de pratiques alimentaires carnée par l’humanité. Et si les hominidés dans le paléolithique ont pu avoir une pratique alimentaire carnivore pour des raisons de survie, le fait de le rester par la suite, alors que d’autres types de nourritures s’offraient à l’humanité, relève bien d’un choix. Mais pourquoi ce choix ? Pour l’auteure, l’homme a décidé de pérenniser sa consommation de viande, car il accepte et éprouve une forme de satisfaction à la mise à mort de l’animal, en ce qu’elle confirme la différence tant recherchée entre humanité et animalité.

Plusieurs facteurs accompagnent et encouragent par ailleurs l’institution de l’abattage animal. Ce phénomène est dans un premier temps facilité par une distinction intellectuelle fondamentale entre l’animal et la viande.

Le silence qui entoure la mise à mort est, comme on dit, révélateur. L’alimentation carnée n’est en effet pas envisagée comme une activité meurtrière : la viande n’a jamais été que de la viande ; l’animal dont elle provient n’a jamais été un individu que l’on peut se représenter ; son existence est nulle et non avenue. (p. 358)

La viande n’éprouve ni ne dit rien ; or, c’est bien de la viande que l’on pense manger, et non l’animal. De la même manière, l’institutionnalisation de pratiques comme la chasse ou les sacrifices — qui seraient porteurs d’une « bonne mort » et que Florence Burgat s’attache à déconstruire dans les chapitres 2 et 4 —, a contribué à la normalisation de la mise à mort institutionnelle de l’animal. Reprenant la définition proposée par Jacques Derrida de la « structure sacrificielle » comme « mise à mort non criminelle » [3], la philosophe poursuit son explication : le sacrifice, initialement religieux et devenu abattage rituel massif et industrialisé, constitue une forme de dispositif qui innocente l’humain abattant l’animal parce qu’il a une fonction sacrée. S’opère ainsi une forme de dénégation du meurtre. Cette mise à mort rituelle et symbolique permet de créer un espace de sublimation de la mise à mort et de neutralisation de ses victimes ; elle n’est en fait qu’un prétexte permettant de justifier la mise à mort massive et répétée d’animaux.

La force de persuasion de tous ces arguments paraît d’autant plus grande, selon Florence Burgat, que nous sommes dans une période où les hommes pourraient se passer de viande, contrairement à des épisodes historiques où la seule nourriture disponible dans la nature était des restes d’animaux morts. Manger de la viande ne relève plus de la survie : nous n’avons jamais été aussi libres de nous alimenter différemment (p. 25). Le dernier chapitre de l’ouvrage envisage ainsi plusieurs solutions qui permettraient de dépasser la consommation alimentaire carnée. L’auteure évoque le développement du simili carné et des légumes à protéines. Le développement de viandes végétales ou la fabrication de viande in vitro constituent désormais des possibilités techniquement réalisables [4]. La philosophe demeure cependant prudente face aux promesses de la « carniculture ». Ce type de viande engendre de nombreuses craintes et ne répondrait sans doute pas aux exigences des carnivores. Elle n’est pas naturelle et renvoie à un imaginaire de culture de laboratoire qui tend à effrayer le consommateur.

La manducation de la viande au carrefour des sciences humaines et sociales

Très documenté et rigoureusement argumenté, L’humanité carnivore est une ouverture originale et particulièrement enrichissante sur la philosophie animale. Cet ouvrage nous invite à repenser l’évidence de l’alimentation carnée au fondement de notre humanité. D’une logique philosophique implacable, les arguments de l’auteure ne sont pas si aisés à déconstruire, bien que certains éléments puissent être discutés.

Sur le plan méthodologique tout d’abord, si Florence Burgat se montre précautionneuse dès le début de l’ouvrage en revendiquant le dépassement de la multiplicité des « situations historique, géographique, culturelle, sociale » (p. 22) de la pratique carnivore pour justifier l’utilisation de la notion d’« humanité » en général, cette forte montée en généralité peut apparaître difficilement tenable. En effet, les divergences anthropologiques des contextes, la diversité des terrains, les différentes significations culinaires, etc., ne peuvent être laissées de côté dans l’analyse. Certes, la manducation de la viande est répandue au sein de nombreuses civilisations, dans le temps et l’espace. Mais peut-on penser cette question sans systématiquement distinguer les groupes ? D’ailleurs, cette distinction ne vaut-elle pas autant en termes culturels et civilisationnels qu’au sein d’un même pays à un « instant t » ? Peut-on parler de la consommation carnée des chasseurs de la même manière qu’un militant écologiste qui mange une viande « bio » et locale deux fois par mois ? Peut-on leur appliquer la même grille d’analyse ?

En outre, si, comme le dit l’auteure, la sociologie a peut-être trop mis l’accent sur la pratique gastronomique pour traiter de la question carnivore, la discipline prend malgré tout le soin de distinguer les pratiques et les acteurs concernés. Or, c’est sans doute ce qui manque quelque peu à cet ouvrage où l’on peine parfois à distinguer, derrière cet « homme », de qui il est question précisément.

Une étude plus approfondie des évolutions récentes des pratiques alimentaires, comme la montée du végétarisme ou le développement des mobilisations pour la protection animale, qu’elles soient liées ou non aux mouvements écologistes, aurait par ailleurs sans doute apporté un éclairage supplémentaire à la pensée de l’auteure.

Pris dans nos pratiques

L’humanité carnivore est un ouvrage qui trouble et qui conduira n’importe quel mangeur de viande à s’interroger sur sa pratique. C’est bien là la force de l’ouvrage et de la pensée de son auteure. Au fil de la lecture apparaît une contradiction fondamentale entre le fait de manger de la viande et d’accepter la mise à mort des animaux et celui de leur reconnaître une sensibilité.

Ceci étant, il n’est pas certain que nous puissions appréhender cette question, intellectuellement, en dehors de nos propres pratiques. Aussi, au delà du fondement logique des arguments de Florence Burgat, qui nous apparaissent brillants et fort pertinents, certaines explications apportées par la philosophe dans cette Humanité carnivore peuvent-elles être réinterrogées. Plus qu’un désir du spectacle de la mise à mort afin de se rappeler à leur propre humanité depuis l’industrialisation massive de l’abattage et la démocratisation de l’alimentation carnée à partir des années 1950, les hommes ne choisissent-ils pas tout simplement l’oubli et l’ignorance en s’abritant, comme le suggère l’auteure, derrière la différence entre la viande et l’animal ? À ce titre, ne faut-il pas rappeler le manque de réactions politiques et citoyennes face à la mort quasi quotidienne de semblables, en Méditerranée, aux portes de l’Europe ? L’humanité sait sans doute se réfugier dans une forme puissante de déni, de dissonance cognitive : même si elle sait, elle ne veut pas voir, prise dans des habitudes et des pratiques sociales héritées.

Et ce d’autant plus qu’il est aisé de se rassurer dans sa pratique avec des convictions gastronomiques et physiologiques, notamment en France où le poids historique et sociologique de la cuisine est très marqué. L’idée selon laquelle la viande apporte du fer et des protéines plus facilement que n’importe quel autre aliment semble par ailleurs encore largement répandue. Pour de nombreux individus, cette idée est conçue comme une vérité physiologique qui doit prendre le pas sur toute autre considération en ce qui concerne la consommation de la viande. Si ces deux derniers points ne constituent pas à proprement parler des arguments philosophiques qui permettraient de justifier l’alimentation carnée sur le plan éthique, ils devraient cependant être pris en compte dans l’analyse pour comprendre le maintien de cette pratique et la faiblesse — voire l’absence — de « choc moral » collectif face à l’abattage des animaux.

Malgré ces quelques éléments de discussions, L’Humanité carnivore est une contribution remarquable qui a d’ores et déjà su trouver une place majeure dans les débats intellectuels de ces derniers mois. Par sa force de conviction et l’intérêt de sa réflexion éthique sur la pratique alimentaire carnée, il constitue un ouvrage incontournable pour tout lecteur cherchant à penser le rapport de l’homme à son environnement.

Recensé : Florence Burgat, L’humanité carnivore, Paris, Seuil, 2017, 480 p., 26 €.

Coline Salaris

Thu, 11 Jan 2018 09:00:00 +0100

La déchéance de nationalité sous Pétain

De 1940 à 1944, la France de Vichy dénaturalise à peu près 15 000 hommes, femmes et enfants, dont plus de 7 000, un nombre disproportionné, sont Juifs. Les grandes lignes de ce récit ont déjà été esquissées par le passé. Dans son ouvrage historique Vichy France : Old Guard and New Order (1972), Robert Paxton consacre quelques pages au sujet. En s’attachant principalement à montrer que la politique française n’a pas été imposée unilatéralement par l’Allemagne, et en faisant la lumière sur une xénophobie proprement française, Paxton souligne ainsi le caractère antisémite des mesures. L’ouvrage suivant de Paxton, ainsi que les recherches de Bernard Laguerre, Patrick Weil et d’autres, ont approfondi l’étude des dénaturalisations sous Vichy, en insistant sur la nouveauté d’un antisémitisme racial en politique française [1]. Claire Zalc s’inscrit dans leur sillage. Elle reprend, à quelques nuances près, les chiffres avancés par ses prédécesseurs, et elle porte une très grande attention au rôle de l’antisémitisme. Mais elle prend l’existence de cet antisémitisme français pour donnée, et donc, comme point de départ de son étude. Zalc étudie la manière dont la xénophobie française et l’antisémitisme ont interagi et se sont alimentés mutuellement, et la manière dont ils fonctionnaient. Mais avant tout, elle montre comment ils ont été mis en pratique.

La recherche menée pour cet ouvrage relève du tour de force. Le Comité de révision de naturalisations et les magistrats qui ont supervisé le processus n’ont laissé aucune archive derrière eux. En conséquence, Zalc a assemblé son récit à partir d’un large éventail de collections d’archives, en particulier celles des dossiers de naturalisation gardées par le ministère de la Justice. La loi sur la nationalité est suffisamment complexe pour que Vichy choisisse de travailler avec les juristes qui ont auparavant naturalisé des étrangers pour le compte de la Troisième République, parmi la génération qui a précédé L’Étrange Défaite, pour finalement les dénaturaliser au cours de la guerre. Leurs méthodes de travail peuvent être suivies dans ces dossiers. Sans disposer de riches délibérations sur lesquelles s’appuyer, Zalc déduit l’intention de l’action. Elle dresse un échantillon de mille dénaturalisations sur les quinze mille avérées, et les étudie en profondeur, en démêlant l’intention officielle et en montrant comment les réalités locales modèlent la mise en oeuvre de cette intention selon différents contextes à travers le pays.

Une loi contre l’ « anti-France »

Moins de deux semaines après la ratification de l’armistice avec l’Allemagne, et l’octroi des pleins pouvoirs au Maréchal Pétain par la Chambre des députés française, le gouvernement de Vichy adopte une loi le 22 juillet 1940 pour annuler les naturalisations accordées par son prédécesseur, sous la Troisième République libérale. Déchoir les citoyens de leur nationalité n’est certes pas chose nouvelle. Les crimes graves et la haute trahison, par exemple, constituent depuis longtemps des raisons suffisantes pour déchoir les citoyens de leur citoyenneté. Après 1848, quiconque demeure investi dans le commerce d’esclaves, qu’il s’agisse d’achat ou de vente, peut être déchu de sa nationalité. Au cours de la Première Guerre mondiale, le gouvernement français cible les citoyens naturalisés qui combattent pour l’ennemi, ou dont les origines les en approchaient. En 1920, la République a déjà déchu environ 250 personnes de la nationalité française, pour la plupart des Allemands et des Autrichiens. La réforme majeure de la loi sur la nationalité française de 1927, de prime abord ouverte et progressive, prévoit des clauses de déchéance de nationalité qui doivent s’appliquer à quiconque commettrait des actes « incompatibles avec la qualité de citoyen français et à l’encontre des intérêts français » (p. 33). Vichy s’en remet donc à une tradition existante quand le gouvernement en vient à déchoir les citoyens de leur nationalité. Mais la portée de l’effort et, plus que tout, la centralité des mesures d’exclusion à l’identité même du régime distinguent l’effort de Vichy des autres. La déchéance de nationalité est l’une des premières initiatives législatives majeures entreprises par Vichy.

Le premier article de la loi du 22 juillet 1940 distingue explicitement les personnes naturalisées depuis la réforme historique de 1927. Vichy entreprend de déraciner les « anti-France », les individus supposément douteux et cosmopolites que la Troisième République a bien trop généreusement accueillis et qui ont sapé la force de la nation. Il y a, bien sûr, une dimension raciste considérable à cet effort de dénaturalisation, mais il est important de souligner que la loi prend effet avant que Vichy ne prépare une législation expressément antisémite en octobre 1940 et en juin 1941. Vichy se définit ainsi dans l’effort que le gouvernement fournit pour revenir sur la politique inclusive de la Troisième République.

La question se pose immédiatement d’elle-même : comment trouver les citoyens suspects ? Qui représente le plus grand risque ? Où et comment peut-on les trouver ? Il n’existe alors pas de bureau de l’enregistrement qui contrôle les naturalisés. Les distinctions légales qui s’appliquent à eux en particulier – tous les citoyens français ne sont pas entièrement égaux, comme en témoignent les conditions du droit de vote ou celles qui prévalent pour tout acte de candidature à une fonction publique – aucun organisme gouvernemental n’en garde une quelconque trace. Le texte de loi, qui est assez court, à peine dix lignes en tout, concerne plusieurs milliers de personnes, un nombre écrasant, compte tenu des réalités administratives et logistiques de l’époque. La loi ne donne aucune indication, aucun critère qui permette de décider qui, parmi les naturalisés, est éligible à la perte de ce statut. Le grand mérite de l’ouvrage de Zalc est de montrer comment procède le gouvernement, et ce, de façon assez soigneuse pour mettre au jour la tension entre un état d’exception autoritaire et nettement raciste d’une part, et un légalisme scrupuleux d’autre part, et plus largement les tensions entre le principe idéologique, l’opportunisme et le sens pratique brutal.

La bureaucratie à l’œuvre

Vichy cible immédiatement le travail du Front Populaire. Le travail de la commission débute à l’été 1940, avec les naturalisations de 1936. À travers ses entreprises, la commission entend montrer que sa grande priorité est désormais de défaire les œuvres du Front Populaire. Puis viennent les entreprises de 1939-1940, qui ciblent les personnes nouvellement naturalisées et les « moins françaises » ; puis celles de 1937-1938 ; avant de louvoyer jusqu’aux actes de naturalisation de la première heure en novembre, juste après que les premières lois antisémites soient promulguées.

Tandis que le comité compte sur les autorités locales à travers le pays pour qu’elles portent à sa connaissance les cas problématiques, il améliore aussi ses propres critères de sélection. Parmi ceux qui ont été naturalisés par le Front Populaire, le comité fait de ceux dont les dossiers contiennent des lettres de soutien de la part des sommités républicaines une priorité. C’est la « République des faveurs », si souvent dénoncée dans les années 1930, qui est visée. En outre, c’est chose aisée : les dossiers de naturalisation sont tamponnés d’un R majuscule dès lors qu’ils contiennent au moins une lettre de recommandation, et RR si l’administration juge les lettres particulièrement importantes. Au delà des lettres de soutien, la commission procède comme bon lui semble, elle s’intéresse dans les grandes lignes à la profession, à la famille, et aux relations des naturalisés pour distinguer les personnes intéressantes des gens sans intérêt, renversant ainsi de façon effective les procédures suivies pour les naturaliser dans un premier temps. Les premiers mois de travail sont particulièrement intenses, et le rythme des dénaturalisations élevé.

Même avant les mesures antisémites d’octobre 1940 qui définissent le statut juif et ordonnent un recensement en Zone Occupée, avant que les Allemands ou même le Commissariat Général aux Questions Juives ne commence à faire pression, la commission commence à dénaturaliser des Juifs. Car ils doivent éplucher des milliers et des milliers de dossiers, sans pouvoir s’appuyer sur quelque liste officielle ou quelque critère légal attestant de la judéité d’une personne, les membres de la commission portent une attention toute particulière aux noms de famille à consonance juive. Même si les magistrats recherchent des preuves de confirmation dans l’éducation, les relations familiales ou la profession des personnes, bien trop souvent, ils reviennent inlassablement aux noms à consonance juive pour déterminer qui est juif, et prendre une décision dans les cas qui se révèlent par ailleurs ambivalents. Les personnes qui ont demandé à changer de nom – les naturalisations et les changements de noms d’identité sont traités par la même branche du ministère de la Justice – font l’objet d’une attention sceptique portée par les magistrats.

Après la première vague de décisions politiques prises dans les premiers mois de 1940, la routine bureaucratique s’installe. Près d’un million de citoyens français sont potentiellement concernés. Le travail de la commission ne suit pas la logique de collaboration de l’État, qui s’intensifie après que l’amiral François Darlan accède au pouvoir en février 1941 et plus encore après que Pierre Laval revient au pouvoir en avril 1942. Au contraire, le travail de la commission se révèle le plus intense au commencement, de septembre à décembre 1940, avant d’être plus modéré par la suite, à mesure que différentes branches du gouvernement français mènent des vérifications de plus en plus longues et formelles. Il existe certaines constantes. Tous les magistrats prennent en compte le statut marital et familial, mais aussi les origines nationales (ceux jugés assimilables en termes raciaux sont préférés), et la profession (les tailleurs et les médecins sont eux considérablement désavantagés). Mais tous n’opèrent pas de la même manière. Nicolas Moussard, né à Bône (aujourd’hui Annaba), dans l’est de l’Algérie, a passé la majeure partie de sa carrière en Algérie et se distingue par sa sévérité au moment de traquer les indices qui pointent vers des origines juives. D’autres, comme Albert Vieilledent, refusent. Ils mettent à profit leur expertise légale pour ralentir les enquêtes et soutiennent le maintien de la nationalité française dans un nombre disproportionné de cas. La seule et plus importante variable pour chaque cas individuel relève de l’identité du magistrat en charge du dossier.

La politique d’exclusion

Les personnes que le gouvernement de Vichy dénaturalise deviennent des étrangers sujets à toutes les lois et exclusions qui découlent de ce statut. Elles sont invitées à se présenter à la mairie la plus proche, et sont tenues de rendre leurs papiers d’identité afin de se faire enregistrer en tant qu’immigrés ou alors, et c’est plus souvent le cas, elles se tiennent à l’écart et bravent les conséquences de l’illégalité. Le droit de séjour en France et les termes de sa formulation sont déterminés par un cadre légal complexe qui varie selon les origines de la personne. Pour les Juifs, les enjeux sont bien plus élevés que pour les autres. La nationalité française pourvoit les citoyens d’une protection importante, quoiqu’incomplète, contre les mesures antisémites. Être enregistré en tant qu’étranger ou apatride fait croître les dangers d’arrestation et de déportation. Les trois quarts des Juifs qui sont déportés jusqu’à leur mort par le gouvernement de Vichy sont des étrangers. Dans ce contexte, la commission signale efficacement au Commissariat Général aux Questions Juives et à la police, qui se sont engagés à rassembler les quotas de Juifs requis par les Nazis, qui sont ces étrangers et où ils se trouvent. Les autorités allemandes n’exercent aucune influence directe sur ces enquêtes, bien qu’en 1942 et 1943, elles se plaignent de plus en plus souvent du laxisme dont fait preuve le gouvernement de Vichy.

En se concentrant sur une question historique précise, la dénaturalisation, Claire Zalc éclaire de grandes questions posées au sujet de la causalité, de la responsabilité, de la relation entre les structures profondes et la place allouée au hasard. Elle montre dans quelle mesure des idées abstraites et souvent inarticulées sur l’honneur, la vertu et l’authenticité prennent une forme concrète et matérielle, et comment ces idées ont façonné les contours de la communauté nationale et influencé les opportunités qu’il était donné aux personnes de saisir pour espérer vivre, et, bien trop souvent, comment ces idées ont envoyé ces personnes à leur mort. Dénaturalisés est un modèle du genre en socio-histoire et apporte une contribution fondamentale à l’étude de l’antisémitisme, de l’exclusion, de la collaboration, et de la nature même du régime de Vichy.

Recensé : Claire Zalc, Dénaturalisés. Les retraits de nationalité sous Vichy, L’Univers historique, Paris, Éditions du Seuil, 2016, 388 p.

Clifford Rosenberg

Wed, 10 Jan 2018 09:00:00 +0100

L'adieu à Keynes

Recensé : Laurent Warlouzet, Governing Europe in a Globalizing World : Neoliberalism and its Alternatives Following the 1973 Oil Crisis, Routledge, 2017, 274 p.

Dans Governing Europe in a Globalizing World, tiré d’une habilitation à diriger des recherches soutenue en 2015, Laurent Warlouzet poursuit sa réflexion au long cours sur l’histoire de la construction européenne par une analyse fouillée des mutations et recompositions des politiques économiques nationales et communautaires à l’épreuve du « choc du global » [1]. Nourri par un impressionnant travail d’archives à différentes échelles — institutions internationales, Union européenne, archives gouvernementales françaises, allemandes et britanniques —, l’auteur se réclame d’une forme d’institutionnalisme historique. Cette approche théorique et empirique, défendue notamment par les politistes Sven Steinmo, Kathleen Thelen et Peter Hall, étudie la manière « dont les institutions structurent, modèlent et réfractent le comportement politique » [2]. L. Warlouzet interprète la période courant de la crise pétrolière de 1973 à l’adoption de l’Acte unique européen en 1986 — qui donne naissance à la notion d’espace communautaire sans frontières — comme l’histoire d’un rapport de force, mouvant et plastique, entre trois idéaux-types de politique économique, fréquemment rivaux, plus rarement (et non sans ambiguïtés) complices.

Trois idéaux-types de politiques économiques

Face à la crise des mécanismes régulateurs du capitalisme dans les années 1970, les États, de même que la Communauté économique européenne (CEE) et l’Organisation internationale du travail (OIT), ont tenté de promouvoir des politiques « socialement orientées » visant à réduire les inégalités sociales et régionales en Europe de l’Ouest.

Ces acteurs ont également mis en œuvre des politiques de type « néo-mercantiliste », aux ambitions sociales limitées, voire inexistantes, dont l’objectif principal est de défendre l’appareil productif national, y compris par des mesures protectionnistes telles que l’érection de barrières commerciales non tarifaires et/ou la constitution de cartels.

Ils ont enfin encouragé le développement de politiques « pro-marché », considérant la libéralisation des échanges et des flux financiers comme l’arme la plus efficace pour casser l’inflation galopante frappant les grandes puissances économiques occidentales à l’exception de l’Allemagne de l’Ouest. Ce troisième type de politique n’est pas nécessairement synonyme de néo-libéralisme, qui en est seulement l’avatar le plus radical. Suivant une tendance de plus en plus courante parmi les travaux récents [3], Laurent Warlouzet opte pour une définition minimale de ce concept saturé d’idéologies, qu’il appréhende comme une réaction agressive contre le keynésianisme et le Welfare State se traduisant par une politique de l’offre et une austérité budgétaire plus ou moins sévère selon les pays et la couleur politique des gouvernements. Dans un récit tout en nuances, l’auteur démontre de manière convaincante que le triomphe de la pharmacopée néo-libérale dans les années 1980 n’était pas inéluctable. Son adoption apparaît comme un second choix, justifié par l’échec des tentatives de régulation du « capitalisme débridé » [4] aux échelles nationales et internationales.

L’impuissance de l’international

Dans les années 1970, les élites ouest-européennes ne considèrent que rarement le cadre communautaire comme l’espace pertinent de la mondialisation. Après le choc pétrolier de 1973, les réponses sont d’abord pensées dans un cadre national ou mondial. La régulation de l’activité des firmes multinationales, dont le poids ne cesse de croître depuis les années 1960, devient un sujet de débat majeur dans de nombreuses organisations internationales (GATT, OIT, OCDE, CNUCED). Sans grande surprise, les débats dans ces arènes débouchent, dans le meilleur des cas, sur l’adoption de codes de bonne conduite peu contraignants pour ces entreprises géantes, qui disposent de ressources considérables pour défendre leur cause à tous les échelons politiques.

L’impuissance de l’international est particulièrement éclatante lorsqu’en 1977, le président états-unien Jimmy Carter propose une relance keynésienne concertée des grandes puissances économiques mondiales pour vaincre la stagflation (taux d’inflation élevée combinée à une montée du chômage). Alors que les États-Unis et la République fédérale d’Allemagne (RFA) acceptent dans un premier temps de jouer le jeu — même si la seconde surmonte difficilement ses préventions —, le second choc pétrolier de 1979, facteur de déstabilisation des économies occidentales autrement plus puissant que le premier, entraîne le retour en force des égoïsmes nationaux. Conscient du discrédit de l’idée de relance mondiale dans son pays, le chancelier social-démocrate allemand s’engage sur la voie de l’austérité budgétaire et de la défense du mark fort. Cette tendance des États ouest-européens à se replier sur le national est particulièrement marquée dans le domaine des politiques sociales.

L’Europe sociale difficile

Dans les années 1960, la dimension sociale des politiques communautaires est pour le moins limitée, en tout cas subordonnée au développement du Marché commun, comme en témoigne l’exemple de la politique agricole commune (PAC). Mais le cadre juridique défini par le traité de Rome offre de réelles possibilités pour construire une Europe sociale, sous réserve d’une véritable volonté politique. Le début des années 1970 constitue à cet égard un éphémère âge d’or marqué par la figure de Willy Brandt. À l’occasion du Sommet européen de Paris en 1972, le chancelier social-démocrate allemand (1969-1974) appelle au développement vigoureux de politiques sociales européennes dans des domaines variés, de la réduction des inégalités régionales à la protection de l’environnement en passant par l’amélioration de la formation et des conditions de travail de la main d’œuvre. Deux ans plus tard, le Sommet européen, se tenant une nouvelle fois à Paris, adopte un ambitieux « programme d’action sociale ». Inspiré des propositions de la Commission européenne, il se fixe pour objectif d’harmoniser les législations nationales sur le travail, de mettre sur pied une politique régionale de redistribution, de promouvoir le dialogue social et l’égalité homme-femme. La création en 1975 du Fonds européen de développement économique et régional (FEDER), inspiré de la politique italienne de transferts du Nord vers le Mezzogiorno et de la politique régionale britannique, est l’une des principales réalisations de cette politique, conçue comme complémentaire — et non concurrente — du Welfare State.

La dégradation de la conjoncture dans la deuxième moitié de la décennie met un coup d’arrêt au projet d’Europe sociale, qui est loin de mobiliser les foules. Dans des sociétés ouest-européennes où la conscience de la crise est particulièrement précoce et aiguë, ni le mouvement ouvrier européen ni les partis socialistes et sociaux-démocrates des États-membres ne se coordonnent pour placer la question sociale au cœur de l’agenda communautaire. Faute d’un réseau transnational efficace pour la défendre, les politiques sociales européennes restent marginales ; c’est aux Welfare States qu’incombe la difficile tâche de gérer la désindustrialisation et la montée du chômage de masse. Si l’articulation entre les échelons national et communautaire est particulièrement faible en matière sociale, elle apparaît plus prononcée — mais aussi plus complexe — dans le domaine de la politique industrielle.

Des solutions industrielles entre résilience et déclin

Au tournant des années 1980, nombreuses sont les élites politiques et administratives à demeurer convaincues que l’État dispose d’instruments de régulation suffisamment puissants pour sortir leur économie de l’ornière. Pensée dans un cadre national et, pour certains secteurs stratégiques, intergouvernemental, la politique industrielle est l’un d’entre eux. Pour relever le « défi américain » (Jean-Jacques Servan-Schreiber), les Européens mettent sur pied des « champions » dans le domaine des hautes technologies comme l’aéronautique, l’informatique, les télécommunications ou encore la conquête spatiale. Créé en 1969, le consortium franco-allemand Airbus, rejoint par les Britanniques en 1978, témoigne de la force du néo-mercantilisme dans la décennie 1970. Structure interétatique par excellence dont la gestion est confiée au secteur privé, elle se pose en concurrent direct de Boeing sur le marché des gros avions.

Acceptée dans un cadre intergouvernemental, l’européanisation de ce colbertisme à la française fait en revanche long feu. Les initiatives de la France et de certains hauts fonctionnaires européens pour instaurer une forme de protectionnisme à l’échelle de la zone via l’introduction du concept de « préférence communautaire » connaissent un sort identique. L’attitude des principaux États-membres à l’égard du Japon, puissance industrielle en plein essor, constitue en outre un excellent exemple du caractère conflictuel des politiques anticrise alors menées à différentes échelles. Parallèlement aux réflexions sur la « préférence communautaire » qui visent notamment à limiter la pénétration des exportations industrielles japonaises dans la zone, certains États, comme la Grande-Bretagne de Margaret Thatcher, nouent des accords bilatéraux avec le Japon afin de bénéficier du flux d’investissements directs de ce dernier.

Si la Commission européenne se montre généralement hostile aux initiatives néo-mercantilistes des États, qu’elle perçoit comme des tentatives de remise en cause des principes libre-échangistes, elle ne s’interdit plus dans les années 1980 d’impulser des coopérations, ce dont témoigne la création du programme ESPRIT pour la recherche en technologie de l’information. L’essentiel de son action porte toutefois sur le développement de politiques pro-marché avec un succès grandissant au fil de la période.

Un second choix devenu dominant

Les années 1980 marquent la montée en puissance de la politique de la concurrence. Ce champ de recherche est plus dynamique que ne le laisse entendre l’auteur [5], qui la considère comme la « première politique néo-libérale menée par les Communautés européennes ». Par ses principes et ses instruments, cette dernière sape les velléités néo-mercantilistes des États-membres en s’attaquant directement aux cartels et aux aides directes à l’industrie. Dépassant les explications traditionnellement avancées pour comprendre l’importance prise par cette politique néo-libérale — prestige du modèle ordo-libéral allemand, « sainte alliance » entre la Commission européenne et la Cour de Justice européenne (CJE) —, Laurent Warlouzet insiste sur le basculement des rapports de force internes au sein de la Commission. La direction générale de la Concurrence (DG IV), sous l’impulsion des commissaires Frans Andriessen (1981-1985) et Peter Sutherland (1985-1989) acquis aux idées néo-libérales, prend le pas sur la direction générale des Affaires industrielles (DG III) d’Étienne Davignon, précédemment dominante et mieux disposée à l’égard du néo-mercantilisme.

Par-delà ces divergences internes, y compris au sein de la DG IV — l’auteur consacre des pages stimulantes aux affrontements entre partisans de l’ordo-libéralisme et tenants d’un néo-libéralisme à l’américaine, inspiré par la Seconde École de Chicago —, le renforcement des prérogatives économiques de la Commission dans les années 1980 est considérable. Il s’explique non seulement par sa capacité à exploiter la jurisprudence favorable de la CJE, mais aussi, et peut-être surtout, par l’incapacité de la Grande-Bretagne, de la France et de la RFA à proposer une réponse concertée à la crise. Cette situation d’équilibre non coopératif sert la cause des partisans du néo-libéralisme à Bruxelles et dans les trois États. Dans le sillage de la Grande-Bretagne de Margaret Thatcher, franc-tireur du mouvement, le néo-mercantilisme s’éclipse, sans complètement disparaître, au profit de politiques pro-marché telles que les privatisations, la dérégulation financière et la limitation drastique des subventions étatiques aux entreprises en difficulté. Relayant le plaidoyer de Frans Andriessen, la Commission encourage les décideurs à repenser le rôle de l’État dans l’économie : ce dernier doit être considéré comme un investisseur privé érigeant la recherche du profit en principe cardinal de son action.

Rien n’est toutefois définitivement joué en 1985, insiste l’auteur. Loin de se présenter comme un bloc uni et inaltérable, les partisans du néo-libéralisme apparaissent alors plutôt comme une coalition relativement fragile d’institutions européennes, de gouvernements nationaux, de groupes de pression et de chefs d’entreprise travaillée par des dissensions internes sur les modalités de cette idéologie quelque peu fourre-tout. Le contenu de l’Acte unique adopté en 1986 reflète ces ambiguïtés et ces atermoiements.

Un Acte unique moins néo-libéral qu’il n’en a l’air

La relance du processus d’intégration communautaire permise par les Sommets de Fontainebleau de 1984 et de Milan l’année suivante, couplée à l’arrivée de Jacques Delors à la tête de la Commission, débouche sur une tentative de mise en œuvre par Bruxelles d’une politique hybride, s’efforçant non sans difficulté de se tenir à égale distance du marché, de la construction de l’Europe sociale et du néo-mercantilisme. Dans l’esprit de Jacques Delors, ancien expert syndical et haut fonctionnaire au Commissariat général du Plan, le marché unique devait nécessairement s’accompagner de la promotion de la justice sociale au sein de la zone et de l’élaboration d’outils de politique industrielle néo-mercantilistes permettant à la CEE de se prémunir d’une concurrence internationale déloyale. Mais dans le compromis à 4 (Commission, RFA, France, Grande-Bretagne) qui conduisit à la rédaction puis à la ratification de l’Acte unique, les volets sociaux et néo-protectionnistes du document, quoique ne disparaissant pas complètement, sont éclipsés par sa tonalité générale « pro-marché ».

Point de départ plus qu’aboutissement, l’Acte unique initie un processus d’engagement des élites ouest-européennes — par conviction ou par résignation — en faveur d’une régulation de la mondialisation par le marché. Celle-ci est également promue à l’échelle mondiale par l’Uruguay Round (1986-1994), dernier cycle de négociation multilatérale de libéralisation des échanges dans le cadre du GATT qui débouchera, en 1995, sur la naissance de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Lentement mais sûrement, le fameux « There is no alternative » (TINA) thatchérien s’impose dans les esprits. Dans ce processus, la Commission joue un rôle d’accélérateur plus que d’instigateur, selon des mécanismes voisins de ceux conduisant à la même époque l’OCDE à succomber — après de fortes résistances — aux sirènes néo-libérales [6]. Le ralliement des élites de centre-gauche qui, à l’instar des socialistes français, se révèlent des soutiens résolus de ce type de politiques, s’explique aussi par leur conviction que l’union économique et monétaire promue par l’Acte unique constitue une source d’opportunités pour les classes populaires. L’arrimage des monnaies européennes au mark fort et la dérégulation des capitaux sont à leurs yeux le seul moyen d’obtenir une baisse des taux d’intérêt et de faciliter l’accès de tous au crédit. Dans la même optique, nombre d’entre eux, tel Pierre Bérégovoy, estiment que la désinflation constitue la voie la plus efficace pour rendre rapidement du pouvoir d’achat aux ménages modestes.

L’intérêt de l’étude transnationale et comparée menée par Laurent Warlouzet permet de nuancer certaines idées reçues sur l’histoire de la construction européenne. La France n’a pas toujours été l’apôtre de l’approfondissement d’une Europe politique et sociale ; la Grande-Bretagne de Margaret Thatcher, par-delà le néo-libéralisme indécrottable de la Dame de Fer et son hostilité à toute délégation de souveraineté nationale en faveur de la Commission, apparaît dans certains domaines plus pro-européenne que ses partenaires, ainsi dans le secteur des hautes technologies ; quant à la RFA, acteur le plus central de l’histoire communautaire à cette période, ses dirigeants ont certes joué un rôle précieux de médiateurs entre Français et Britanniques, mais ont aussi été parfois une source de blocage, par exemple lors des négociations sur l’Acte unique où Helmut Kohl s’opposa inlassablement au projet de politique industrielle néo-mercantiliste de Jacques Delors.

Dans cette analyse fine et exigeante, le lecteur aurait toutefois apprécié quelques éléments supplémentaires sur les causes de l’échec des tentatives de régulation de la mondialisation à l’échelle internationale, par exemple dans le cadre du GATT (chapitre 9). Une description plus précise du rôle des groupes de pression — notamment patronaux — dans le processus de convergence des décideurs vers des politiques pro-marché aurait été pertinente pour montrer que la fabrique et l’exécution des politiques publiques à toutes les échelles — et tout spécialement à l’échelon communautaire — ne sont pas seulement le fruit des négociations entre acteurs politiques. Elles sont également la résultante des interactions entre ces derniers et les différents lobbys dans un milieu particulièrement propice aux échanges [7]. Enfin, si Laurent Warlouzet rappelle à raison que les gouvernements Wilson et Callaghan (1974-1979) ne peuvent être considérés comme les introducteurs du néo-libéralisme en Grande-Bretagne ; il aurait pu souligner — en s’appuyant sur des travaux plus récents que ceux de Keith Middlemas — que le monétarisme effectue une percée parmi les élites gouvernementales travaillistes. Apôtre de la pensée de Milton Friedman, le journaliste Peter Jay, éditorialiste au Times et gendre de James Callaghan, est par exemple l’auteur du fameux passage sur la mort du keynésianisme décrétée par le Premier ministre britannique dans son discours au congrès du Labour Party en 1976 [8].

Ces regrets restent toutefois mineurs au regard de la densité et de la profondeur des analyses développées par l’auteur. Governing Europe in a Globalizing World apparaît comme un ouvrage incontournable pour tout chercheur intéressé par la question de la transition économique entre les années 1970, décennie de tous les possibles, et les années 1980, qui sonnent l’heure de la grande convergence des principales puissances économiques de la CEE vers la désinflation compétitive, la stricte discipline budgétaire et le primat de la concurrence sur toute autre forme de politique industrielle.

Mathieu Fulla