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KEDISTAN

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Fri, 17 Nov 2017 03:08:24 +0100

Soutien • Zehra Doğan s’expose à Genève

Après la remise du prix de la libre pensée, “Freethinker Prize” le 5 novembre dernier à Zurich, la Suisse, par l’entremise d’Amnesty International Genève, organise une exposition d’une vingtaine de tirages d’oeuvres de Zehra Doğan, ce 24 novembre.

La mairie de Genève soutient cette initiative des groupes Amnesty Genève, dans le cadre du lancement de la campagne pour les DéfenseurEs des Droits Humains “Osons le courage!” et d’un focus sur la Turquie.

Sera donc présenté un bon aperçu d’une vingtaine d'”oeuvres évadées” de Zehra Doğan.

Cette exposition “Les yeux grands ouverts”, se tiendra au premier étage du Café restaurant l’Alhambar, 10 rue de la Rôtisserie à Genève, jusqu’au 10 décembre.

Annonce de l'Amnesty Suisse | Evénement Facebook
Cliquez pour agrandir

Une table ronde permettra des échanges autour du cas emblématique de Zehra, sur la situation de la Turquie, ainsi qu’au sujet des militantEs d’Amnesty Turquie dont le sort reste problématique, malgré leur remise en liberté en attente des suites.

Un envoi de courrier sous forme de cartes postales sera proposé et le livre dédié à Zehra, comprenant une grande majorité de ses oeuvres d’avant juin 2017, ainsi que des textes, sera présenté et en vente. Bien sûr, des kedi y seront présentEs.

La campagne de soutien s’amplifie. Après le PEN international, qui a placé Zehra parmi la liste des auteurEs et journalistes soumisEs à répression qu’ils parrainent, après Reporters Sans Frontières, des sections d’Amnesty International portent Zehra au grand jour.
La presse d’opposition en Turquie peut enfin s’en faire l’écho pour être lue et entendue.

Kedistan va poursuivre le soutien et peut d’ores et déjà vous annoncer d’autres expositions à venir, accompagnées de tables rondes, débats, concerts.

Dans l’ordre, région de Morlaix, Angers, Paris, d’ici mai 2017, pour les oeuvres originales, sont au programme et en cours de finalisation. D’autres dates concerneront l’exposition itinérante de 20 reproductions.

Pour celles et ceux qui découvrirait cette campagne de soutien, tous les compléments figurent dans ce dossier spécial sur Kedistan.


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Le petit magazine qui ne se laisse pas caresser dans le sens du poil


KEDISTAN

Thu, 16 Nov 2017 03:14:21 +0100

Lettre de l’artiste Ai Weiwei à Zehra Doğan

Lettre de soutien de l’artiste Ai Weiwei, adressée à Zehra Doğan, publiée en anglais, par PEN International, dans le cadre de la campagne de soutien “Day of the Imprisoned Writer”, Journée pour auteurE emprisonnéE qui se tient depuis 1981, tous les 15 novembre.

Ai Weiwei, à la fois performer, photographe, sculpteur, architecte et blogueur est un des artistes majeurs de l’art indépendant en Chine et une figure importante de l’art contemporain mondial. Son art militant a toujours été une critique acérée, critique politique et sociale, y compris à propos de son propre pays. C’est un fervent défenseur de la démocratie et des droits humains.

 Chère Zehra Doğan,

J’ai appris que vous aviez été emprisonnée par les autorités turques. Bien que je provienne d’une société autoritaire où la liberté d’expression est limitée, ce fut un choc d’apprendre qu’une artiste peut être emprisonnée pour avoir fait une peinture reflétant la réalité d’aujourd’hui. Si un État peut condamner unE artiste, journaliste ou écrivainE de cette façon, alors nous vivons vraiment une sombre époque dans laquelle aucune idée ou forme de créativité ne peut être protégée et s’épanouir. Une telle société ne peut nullement faire face aux conditions actuelles dans lesquelles le savoir et les idées s’échangent de façon libre à travers le monde, où les discussions ouvertes et la critique sont absolument nécessaires à une démocratie fonctionnelle. Seules les sociétés qui protègent la liberté de parole et d’expression peuvent se montrer à la hauteur des défis que représente la mondialisation, et réserver la moindre chance à un avenir positif.

Les gens ont payé le prix dans la lutte pour la liberté de parole et d’expression, ce qui est malheureux mais nécessaire aussi. Votre travail m’impressionne et je vous souhaite ce qu’il y a de meilleur. J’espère que le gouvernement turc comprend le tort de ses actes envers les artistes, journalistes, écrivains et professeurs et libérera tous les prisonniers de conscience. J’appelle à votre libération immédiate et inconditionnelle.

Ai Weiwei

Agissez pour Zehra Doğan ici.


Türkçe : Sanatçı Ai Weiwei’den Zehra Doğan’a destek mektubu Okumak için tıklayınız
English: Day of the Imprisoned Writer • Ai Weiwei writes to Zehra Doğan Click to read on Pen International’s website

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Auteure, traductrice et interprète

Née au Québec dans une famille franco-irlandaise, elle a vécu et travaillé comme rédactrice et traductrice en Amérique et au Moyen Orient. Elle réside dorénavant dans le sud-ouest de la France d’où elle écrit des romans en anglais, et fraternise au quotidien avec tous les autres funambules de son espèce. Site Internet : iknowiknowiknowblog.wordpress.com

*A word to English-speaking readers: in all instances where the original text is in Turkish or Kurdish, the English version is derived from French translations. Inevitably, some shift in meaning occurs with each translation. Hopefully, the intent of the original is preserved in all cases. While an ideal situation would call for a direct translation from the original, access to information remains our main objective in this exercise and, we hope, makes more sense than would a translation provided by AI….


Renée Lucie Bourges

Thu, 16 Nov 2017 02:14:14 +0100

Syrie • Rakka, l’accord qui fait jaser…

“Colère de la Turquie après l’annonce du départ des combattants de l’EI de Rakka” titrait le journal Le Monde.
Il commentait ainsi un reportage plus conséquent de la BBC, qui a, selon la chaîne, enquêté sur l’accord passé entre la coalition et les derniers occupants de Daech à Rakka, pour accélérer la fin des combats et permettre aux civils d’évacuer.

D’autres médias parlent d’un accord visant à accélérer la libération d’une zone “pétrolifère”, en reprenant une dépêche AFP.
Signalons tout d’abord que les gisements de Wahab, al Fahd, Dbaysan, al Kassir, Abou al Katat et Abou Katach se situent en zone désertique. Les puits de pétrole existants se situent au sud de la ville de Rasafa et de ses gisements, dont l’armée du régime syrien a déjà pris le contrôle en juin, avec l’aide russe et iranienne. Pour les autres, les FDS les reprennent à Daech ces jours-ci, avec des combats toujours aussi meurtriers.

Alors, bien sûr, si la ville de Rakka était aussi un noeud pour l’accès aux énergies fossiles, faire ce rapprochement, c’est vouloir faire sonner le nom de Kirkouk dans la tête du lecteur ou de la lectrice. Vous savez, cette ville et région d’Irak riche en pétrole que les Kurdes avaient colonisée paraît-il, et qui a été reprise par le gouvernement central irakien… permettant ainsi l’accord d’exploitation prochaine par un grand groupe russe à capitaux internationaux, que Barzani avait commencé à négocier ces mois derniers, avant que la région autonome du Kurdistan irakien ne se retrouve à nouveau réduite à ses frontières antérieures et quasi sous embargo.

Quelle est donc cette volonté de présenter les Kurdes de Syrie, et bien plus largement les Forces démocratiques Syriennes, comme des colonisateurs prêts à tout, y compris à passer des accords avec Daech, pour élargir richesses et territoire ? La campagne médiatique qui s’annonce est non seulement ignoble, mais issue en partie des déclarations du régime turc.

“La révélation selon laquelle les soi-disant ‘Forces démocratiques syriennes’ ont conclu un accord avec l’organisation terroriste Daech pour évacuer un grand nombre de ses terroristes de Rakka est extrêmement grave et édifiante. (…) Cet accord est un nouvel exemple que combattre une organisation terroriste en s’aidant d’une autre se traduira par une collusion entre ces deux organisations.” 

a déclaré le ministère des Affaires Etrangères turc par communiqué publié mardi, et diffusé dans les médias du régime et quelques autres qui auraient bien fait de se  taire.

Bel effet d’aubaine, pour assimiler une fois de plus le mouvement kurde et ses alliés à la barbarie terroriste de Daech.

Oui, mais quid du reportage de la BBC ? Je vous en laisse juges.

On nous présente les choses, dans certaines dépêches, basées sur ce même reportage, comme la fuite de milliers de combattants, négociée par la coalition et les FDS. Dans d’autres, on parle de “plusieurs centaines de combattants armés” et de leurs familles.

Le colonel Ryan Dillon, lui, porte-parole de la coalition en parle ainsi :

“Sur environ 3 500 civils qui ont quitté Rakka ce jour-là, environ 300 ont été identifiés comme de possibles combattants de l’EI. L’accord avec les FDS stipulait que les photos et les empreintes digitales de tous les hommes en âge de combattre seraient vérifiées pour éviter que des djihadistes connus puissent s’échapper.
Je ne peux pas dire avec 100 % de certitude que chaque combattant ait été identifié à son départ de Rakka. (…) Certains de ces combattants ont pu se glisser parmi les civils ou se faire passer pour un affilié local de Daech. Lorsque le convoi est parti de Rakka, il a été surveillé par les drones de la coalition, mais il a été décidé de ne pas le bombarder en raison de la présence des civils.”

Personne, à aucun moment, ne souligne que les FDS furent les forces combattantes au sol qui enregistrèrent des pertes humaines considérables depuis un an, dans cette opération de reconquête. Et pourtant hier encore, les reportages se faisaient élogieux. Plus personne ne souligne non plus que ces mêmes FDS ont oeuvré pour que l’administration provisoire de Rakka reviennent à des responsables de tribus et à des habitantEs de la ville détruite, dans un équilibre difficile, mais respectant par là, les déclarations faites déjà des mois auparavant. L’accord procédait de cette volonté de ne pas anéantir la population civile, pour garantir en partie l’avenir, avec celle qui n’avait pas participé de la barbarie.

Et quid du rôle et de la présence de forces spéciales de gouvernements européens à ce moment là, qui se sont intéressées de près aux combattants de Daech faits prisonniers ? Que sont-ils devenus ? Et d’envoyéEs de presse, qui eux, ont filmé des femmes de combattants françaises et leurs enfants ?

Une partie des combattants de Daech ont rejoint la poche d’Idlib, d’autres, des zones et poches que le régime syrien de Bachar d’un côté, les FDS de l’autre reprennent unes à unes.

La grande peur de voir des membres européens de Daech revenir en Europe et mettre à feu et à sang des capitales s’est répandue d’un coup. Le reportage de la BBC a été rapidement traduit et repris abondamment par les médias de la nébuleuse Poutine.
On commence même à avoir des déclarations gouvernementales pour “rassurer”.

Il ne fait pas de doutes que les arrestations opérées par la Turquie la semaine dernière dans les rangs de “combattants de Daech réfugiés en Turquie” préparaient une belle offensive de propagande médiatique. La question qui reste posée est bien celle de la porosité existante des frontières turques avec ces zones, alors qu’avec le Rojava, le contrôle est étanche. Daech a gardé ses bonnes habitudes et emprunté les passages habituels, dans la zone que le régime turc voulait transformer en tampon, et qu’il utilise lui, pour lancer des attaques sur les régions de la fédération Nord Syrie et ses cantons.

Le mouvement kurde ne peut guère être dupe de ce soudain branle-bas de combat autour de cet “accord”, similaire d’ailleurs à d’autres, passés à Mossoul, qui eux, ont lâchés bien davantage de combattants dans la nature, voire de responsables dont on ne sait où ils se trouveraient. Et que dire des “zones de désescalades” conclues entre le régime turc, protecteur de groupes qu’on ne peut guère qualifier de démocratiques, la Russie, l’Iran et le régime Bachar ? Bien sûr, les FDS seront demain désignés comme responsables de la situation, et non dignes de confiance. Encore moins de conserver l’armement fourni, sans doute.

La boucherie prend fin. Les coalitions diverses songent déjà au grand partage, et se liguer contre les Kurdes empêcheurs de tourner en rond, et leur projet politique pour la Syrie, peut devenir commode à bien des égards.

Dans ce flot de propagande bien ficelée, misant à la fois sur la peur du retour des djihadistes et les copiés collés médiatiques, plus personne n’ira chercher les connivences d’hier sur place, les Lafarge, le coton de Daech, les crimes de guerre commis, en Irak et en Syrie, que ce soit par Daech, le régime Bachar, les milices iraniennes, les factions djihadistes, les bombardements des coalitions…

Des combattants kurdes irresponsables auront pactisé avec Daech, contre le monde civilisé, et méritent pour cela qu’on se méfie à l’avenir, puisque leur parole pourrait être désormais mise en doute…” Gageons que ce discours va s’entendre et se développer…

Alors, finie la mode pour femme du battle dress dans nos médias féminins ? La menace est de retour ?

Ajouts du 17 novembre :

Nous en connaissons davantage sur ce “deal” aujourd’hui, par des témoignages de combattantEs étrangerEs présentEs à Rakka. D’une part, et là rien de nouveau, une partie des civils évacués avaient été équipéEs de ceintures explosives contre leur gré, en continuité du statut de boucliers humains que Daech leur faisait jouer depuis des mois. Ce chantage de Daech leur a effectivement permis d’évacuer des armes lourdes, ce que l’accord interdisait, et d’échapper aux contrôles. D’autres part, les combats étaient parvenus à un stade où les victimes civiles d’une part, les victimes au sein des FDS d’autre part, ne permettaient aucune avancée militaire, sauf à bombarder indistinctement davantage. (Les mêmes “accords” furent passés à Mossoul par les Irakiens). Le choix de guider les “évacués” vers les zones que les FDS allaient libérer une à une ensuite ne laissait guère de chances aux combattants de Daech, sauf si d’autres composantes sur le terrain laissaient passer ces combattants dans les secteurs qu’ils contrôlent, vers Idlib entre autres.

Les différents deals au sein des coalitions, et les contradictions géostratégiques entre les Etats Unis, la Russie, l’Iran, la Turquie, sont l’arrière fond. Les médias parlent ainsi beaucoup moins des déclarations toutes récentes du régime turc visant à reprendre le canton d’Afrîn par exemple, (composante de la fédération Syrie Nord), avec le silence complice de tous. On va même jusqu’à considérer ce canton comme une récente “conquête” kurde, dans les informations complaisamment diffusées.

Le mal est fait. Tous les démentis, témoignages, ne pourront effacer cette exploitation propagandiste d’une vidéo dont l’un des co-réalisateurs s’est déjà illustré dans la propagande anti PYD à plusieurs reprises, pour le compte de médias soumis au régime en Turquie.

Toute information complaisamment distribuée en tant de guerre, n’est donc pas à prendre et diffuser sans ouvrir les yeux sur son contexte.


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REDACTION | Auteur

Lettres modernes à l’Université de Tours.

Gros mots politiques… Coups d’oeil politiques…


Daniel Fleury

Wed, 15 Nov 2017 19:19:57 +0100

Bakur Rising : l’autonomie démocratique au Kurdistan

L’expérience kurde du municipalisme radical nous oblige à repenser la question de la violence étatique et à imaginer comment de nouveaux mondes peuvent être créés et défendus.

Article de Nazan Üstündağ, publié dans ROAR Magazine Numéro 6, illustré par David Istvan.

Ces dernières années, à la suite de l’effondrement du processus de paix entre l’État turc et le mouvement de libération kurde, la lutte pour l’autonomie dans les villes et villages du nord du Kurdistan, appelé Bakur, a connu un changement significatif, passant d’une réorganisation non-violente de la vie sociale et politique à un mouvement militant d’autodéfense.

La déclaration de couvre-feu 24 heures sur 24 à l’été 2016 a laissé de nombreuses villes kurdes, de facto, dans un état de siège par l’armée, ce qui a ouvert la voie à une guerre urbaine. Les jeunes locaux.les ont creusé des tranchées et construit des barricades pour protéger leurs quartiers et leurs initiatives démocratiques autonomes contre les raids de la police. Alors que les guérillero.as qui étaient resté.es jusqu’alors dans les montagnes venaient soutenir la jeunesse, les forces spéciales turques ont mis à feu et à sang villes et villages, en rasant des quartiers entiers. Selon un rapport de l’ONU, au moins 2000 personnes sont mortes au cours de ces affrontements.

La dévastation de la guerre n’était cependant pas seulement matérielle. Le fait que les forces spéciales turques aient brûlé vif des civils, dénudé des personnes, empêché l’enterrement des corps des personnes tuées, et que des images de cadavres mutilés et de membres coupés aient été largement diffusées via les réseaux sociaux pour célébrer leur victoire, a marqué durablement le peuple kurde. Aujourd’hui, l’expérience de l’autonomie démocratique dans le Kurdistan urbain a pris fin, des milliers de personnes sont emprisonnées, des organisations ferment leurs portes, des élu.es sont démis.es de leurs fonctions et des villes et des villages sont occupés par des forces de sécurité lourdement armées.

Illustration : David Istvan
Illustration : David Istvan

DE L’ANTICOLONIALISME À L’AUTONOMIE DÉMOCRATIQUE

L’idée d’autonomie démocratique s’est développée au Kurdistan à la fin des années 2000, dans le cadre d’une lutte armée contre l’occupation et la colonisation turques. Dans son livre Les damnés de la Terre, Frantz Fanon affirme que la colonisation est une violence. La caractéristique déterminante d’un régime colonial est que sa violence détruit la nature, les gens et la culture sans jamais avoir besoin d’obtenir un consentement. De nombreux régimes juridiques libéraux occidentaux ont été formés dans le cadre de la colonisation. Ces régimes protègent le monopole de l’État sur la violence contre les communautés colonisées, ainsi que le droit de l’État d’exercer la violence contre les “autres”. En faisant allusion à la menace que représente “l’autre” pour recourir à la violence afin de se défendre, le droit libéral transforme ce potentiel danger en une urgente question de sécurité et, par conséquent, il légitime et légalise ainsi sa propre violence organisée.

Seul discours pour les opprimés reconnu internationalement, les revendications de violations des droits de l’homme sont à leur tour accablées par la nécessité de prouver que l’État a transgressé son usage légal et légitime de la violence qu’il monopolise. De plus, afin de maintenir leur légitimité, les institutions des droits de l’homme sont obligées de condamner sans conteste la violence utilisée par des acteurs autres que l’État et de contribuer ainsi à la normalisation du monopole de l’État sur la violence. Fanon invite celleux qui luttent contre la colonisation à créer un monde différent de celui des instituts juridiques libéraux occidentaux.

Les écrivains postcoloniaux qui suivent les traces de Fanon critiquent les États-nations qui ont émergé après les luttes anti-coloniales. Ils soulignent que le nationalisme a créé une nouvelle hégémonie dans ces États, en transférant le pouvoir des élites coloniales vers les élites nationales, et en agissant comme un moyen par lequel les peuples colonisés entrent dans l’étape du capitalisme mondial en tant que travailleurs et capitalistes. Dans ce processus, les paysans et paysannes, les femmes en général et les pauvres – qui ont participé activement à la lutte anti-coloniale – sont renvoyés chez elleux, et les moyens de gouverner, de produire, de se reproduire et de se défendre leur sont confisqués par le nouvel appareil d’État indépendant. Ils sont ensuite transformés en sujets citoyens capables d’opérer et de se soumettre au contexte social, économique et juridique façonné par une réalité capitaliste globale.

Au Kurdistan, l’idée d’autonomie démocratique est apparue comme une réponse à cette expérience coloniale et postcoloniale. Le mouvement de libération kurde peut être compris comme un mouvement qui cherche à récupérer les moyens de l’autogouvernance, de l’autoproduction, de l’autocréation et de l’autodéfense auprès de l’État turc et des élites dirigeantes du Kurdistan. L’autonomie démocratique invite à transgresser les rapports sociaux et les loyautés qui lui sont imposées depuis longtemps. Elle promeut des espaces où les formes de représentation et d’appartenance peuvent se multiplier pour résister à l’effet d’homogénéisation de l’État-nation, de la famille nucléaire, du capital et de la science positiviste.

L’autonomie n’est pas un tournant vers l’intérieur, ni une indépendance vis-à-vis des relations extérieures. Au contraire : l’autonomie implique un engagement à plusieurs niveaux de conversation, de négociation et d’échange. Elle suggère l’horizontalité au lieu de la verticalité instituée par l’État-nation et le capital. Alors que le capital cherche à sécuriser les découpages géographiques pour maximiser l’accumulation, que le système étatique cherche à homogénéiser les identités sociales, et tandis que le système juridique moderne cherche à monopoliser la loi et l’usage légitime de la force, l’autonomie démocratique ouvre ces éléments à un avenir d’indétermination et de possibilités.

Pour le mouvement de libération kurde et son dirigeant, Abdullah Öcalan, l’autonomie démocratique est donc une forme politique dans laquelle les Kurdes, les Turcs et d’autres peuples du Moyen-Orient peuvent aspirer à l’autonomisation et à la libération, et lutter contre le nationalisme, le patriarcat et le capitalisme sans avoir recours à la forme de l’État. En tant que tel, le mouvement soutient que la recherche de l’autonomie démocratique peut être un moyen de rétablir la paix dans la région au sens large.

L’AUTONOMIE ET LE PROCESSUS DE PAIX

Les spécialistes des sciences sociales se demandent depuis longtemps pourquoi les sociétés post-conflit – de l’Irlande à l’Afrique du Sud – sont souvent confrontées à la perte d’autonomie des forces sociales émancipatrices. Certain.es pensent que c’est le résultat du fait que les régimes nationaux et les processus de paix ont souvent été formulés par des acteur.rices capitalistes mondiaux dont le but premier est de garantir l’accumulation du capital, de consolider l’État-nation et d’invalider les idéologies alternatives au néolibéralisme.

Après avoir tiré les leçons des expériences négatives du passé, les retardataires du processus de résolution des conflits, comme le PKK et les FARC, soutiennent donc que le processus de paix doit être considéré comme une lutte sociale et politique plus qu’une entreprise diplomatique – comme un moyen plutôt que comme une fin en soi. La société doit exercer son autodéfense et accroître sa capacité de liberté pendant le processus de paix. En d’autres termes, les espaces qui s’ouvrent lors des négociations de paix et des luttes pour la paix doivent être exploités comme des espaces d’exercice de la liberté ici et maintenant. Seule une société qui peut se défendre et se gouverner seule peut parvenir à la paix sans perdre son potentiel de transformation sociale radicale et sa capacité à construire des mondes alternatifs.

bakur
Photo : Uygar Önder Şimşek / MOKU

C’est pourquoi le mouvement de libération kurde en Turquie a créé diverses institutions locales, nationales et internationales, réuni différentes sections de l’opinion publique kurde et turque, et formé de nouvelles alliances au cours du processus de paix. Il visait à élargir l’espace de négociation en intégrant de nouveaux acteurs dans le processus grâce aux nombreuses conférences qu’il a tenues et aux trois partis politiques qu’il a créés. Pendant ce temps, Abdullah Öcalan, en tant que négociateur clé des Kurdes, se servait de la “table de négociation” comme d’une plate-forme afin de formuler un cadre juridique pour la lutte de libération.

Le gouvernement turc avait cependant d’autres attentes à l’égard du processus de paix. Il visait à accroître son pouvoir régional en se déclarant le représentant des Kurdes et des Turcs. Son objectif était de priver le mouvement kurde de ses capacités discursives, représentatives et opérationnelles. Il espérait obtenir des territoires kurdes pour y investir des capitaux, et consolider le pouvoir de l’État en promouvant une identité islamique collective qui réunisse les diverses trajectoires historiques des Kurdes et des Turcs. En 2015, deux ans après son début, le gouvernement turc a renoncé au processus de paix et a recouru une fois de plus aux moyens militaires pour régler la “question kurde” – une décision qui semble avoir été motivée au moins en partie par le fait que les groupes kurdes ont été beaucoup plus efficaces sur le fait d’utiliser le processus de paix comme un moyen de s’adresser aux différents groupes d’opposition à l’intérieur de la Turquie, et de les réunir contre les politiques du gouvernement AKP d’Erdogan.

DU MODÈLE AU MOUVEMENT

Si Öcalan a introduit le concept d’autonomie démocratique dans le vocabulaire et le discours du mouvement de libération kurde au début des années 2000, il n’est devenu un sujet de débat, de critique et d’élaboration pour un public plus large que les cadres du mouvement qu’après le lancement d’une réunion clé à Diyarbakir en 2010, lorsque les militant.es kurdes ont invité des journalistes et intellectuels turcs à évaluer la solution qu’ils proposaient à la question kurde. Ils y ont présenté leurs idées sur l’autonomie démocratique et se sont heurtés à une vive opposition, non pas parce que les journalistes et les intellectuels invités étaient hostiles à la reconnaissance de l’identité kurde, mais parce qu’ils jugeaient cette proposition tout à fait irréaliste.

Hormis une réforme de la Constitution qui exclurait toute référence à l’ethnicité, la proposition défendue par les Kurdes n’avait pas grand-chose à dire sur la restructuration de l’État turc et la correction des torts du passé. Il s’agissait plutôt d’un modèle élaboré d’autogouvernance et de partage du pouvoir où des références telles que “parlements populaires”, “communes”, “paysan.nes” et “femmes” illustraient le désir de construire une démocratie radicale dans les domaines politique et économique ainsi que dans les domaines de la santé, de l’éducation, et dans d’autres domaines.

Pour les intellectuels turcs, qui à l’époque étaient fortement soumis au fantasme de la démocratie libérale et de l’État de droit, la proposition semblait détourner l’attention des “véritables enjeux”, mais quelques années plus tard, ce qui était autrefois considéré comme irréaliste était déjà mis en pratique dans de nombreuses villes et villages du Kurdistan. De plus, et quelque peu ironiquement, les désirs qui ont inspiré les protestations de Gezi de 2013, quand un million de personnes ont pris les rues d’Istanbul et d’autres villes à travers la Turquie, avaient une affinité indéniable avec les revendications d’autonomie démocratique formulées par l’opposition kurde.

L’autonomie démocratique dans les villes kurdes passe avant tout par la création d’assemblées au niveau local et régional. Les assemblées résidentielles dans les quartiers, les villes et les villages prennent des décisions concernant l’infrastructure et d’autres questions sociales importantes. Lors des élections locales de 2009, l’opposition kurde a gagné 97 municipalités et a porté ce nombre à 99 en 2014. Or, ces nouvelles autorités municipales ont dû répondre aux demandes des assemblées populaires officieuses, en limitant leur propre capacité décisionnelle et en déléguant le pouvoir des élites et des professionnel.les instruit.es de la classe moyenne à des personnes et des travailleur.ses ordinaires. Outre les assemblées populaires générales, il y avait aussi des assemblées thématiques sur la santé, la justice, l’économie et l’éducation qui visaient à démocratiser la politique sociale et la gouvernance locale.

Alors que l’assemblée sur l’économie encourage la formation de coopératives et s’entretenait autant avec des hommes et femmes d’affaires, des organisations commerciales et des entrepreneurs, qu’avec les pauvres et les chômeur.ses, les assemblées sur la santé publique fournissent des services gratuits et forment des travailleur.ses de la santé. Des académies se sont ouvertes dans tout le Kurdistan pour donner une formation idéologique et pratique à celleux qui participent à la construction de l’autonomie démocratique, tandis que les assemblées de vérité et de justice visent à résoudre les conflits locaux pour faire en sorte que les Kurdes cessent d’utiliser les institutions juridiques officielles et pour promouvoir la diffusion et la démocratisation de la justice communautaire.

Une autre caractéristique importante de l’expérience d’autonomie démocratique au Kurdistan a été sa forte composante féministe. Le mouvement des femmes kurdes a formé des assemblées exclusivement féminines dans les villes, et les femmes ont le droit de s’opposer aux décisions concernant les femmes prises dans des collectifs mixtes. En outre, toutes les assemblées et toutes les institutions officielles – y compris la municipalité elle-même – comptaient une femme et un homme comme coprésident.es. Dans de nombreuses assemblées mixtes, le mouvement a atteint l’objectif d’une représentation égale des femmes et des hommes.

L’école élémentaire d’Idil détruite, utilisé comme base par les jeunes combattant.e.s.

PROGRÈS ET DÉFIS

Entre 2009 et 2015, différentes institutions et organisations locales, régionales et nationales – y compris des assemblées, des partis et des congrès – ont continué de se disséminer dans tout le Kurdistan. Les Kurdes possédaient déjà une vaste expérience de la mise au point de nouveaux modèles d’autogouvernance, puisqu’illes avaient mis sur pied diverses organisations au cours des années 1990 et 2000 pour documenter les violations des droits de l’homme dans les régions kurdes – notamment les déplacements forcés, les disparitions et les exécutions extrajudiciaires – et pour aider les villageois.es qui étaient venu.es dans les centres urbains à la suite de l’évacuation et la destruction de leurs villages par le gouvernement. Les nouvelles formes d’autonomie démocratique se sont construites à partir de ces expériences passées et ont été rapidement mises en place.

La force de l’expérience de l’autonomie démocratique au Kurdistan est venue du conflit plutôt que de l’harmonie. La démocratie a été réalisée par l’entrecoupement des compétences et l’effacement des souverainetés. C’est précisément la mobilité sociale et les conflits entre acteur.rices locaux.les engendrés par la création de diverses assemblées, congrès, partis et institutions qui ont amené de plus en plus de personnes à s’engager dans des processus locaux de décision et de mise en œuvre. Toutefois, la construction et la mise en place de l’autonomie démocratique au Bakur ont aussi posé d’importants problèmes.

Premièrement, le modèle avait été préalablement défini de manière assez détaillée, d’abord par Öcalan, puis par le PKK en général, ce qui lui a permis de devenir un moyen d’ingénierie sociale. Deuxièmement, la langue de l’autonomie démocratique était étrangère à la plupart des gens, et en conséquence elle a produit des élites du mouvement qui étaient des expert.es de la langue, au détriment des autres, à qui elles imposaient un vocabulaire aliénant. Troisièmement, l’autonomie a souvent été interprétée comme une autonomie nationale et comprise comme la prestation de services par le mouvement kurde plutôt que par l’État, sans pour autant remettre en cause la relation plus large de “prestation de services” dans le capitalisme, l’étatisme et le patriarcat. Enfin, certaines catégories de la population, en particulier les jeunes défavorisé.es, ne peuvent pas s’intégrer avec succès dans les institutions de l’autonomie démocratique et restent isolé.es dans leurs propres organisations.

Toutefois, cette période fut aussi celle où les Kurdes développèrent leur répertoire d’actions d’opposition. Avec, notamment, l’émergence d’un gouvernement autonome dans le contexte de la guerre contre Daech au Rojava (nord de la Syrie), qui a énormément influencé la lutte à Bakur. Au Rojava, le mouvement de libréation kurde a acquis une reconnaissance universelle grâce à la lutte armée, et les jeunes Kurdes y ont appris et diffusé les tactiques et stratégies de la guerre urbaine.

En outre, le processus de paix et le cessez-le-feu entre l’armée turque et les forces kurdes ont permis à différentes personnes de visiter et de consulter les guérillas au quartier général du PKK dans les montagnes du Qandil, au nord de l’Irak. Surtout, la visibilité et la légitimité que les combattant.es de la liberté ont acquises au cours du processus de paix ont fermement ancré la lutte dans l’imagination des Kurdes ordinaires. Contrairement à la claustrophobie des espaces urbains façonnés par le colonialisme, le capitalisme et la famille patriarcale, ainsi qu’aux conflits quotidiens que la formation de l’autonomie démocratique impliquait inévitablement, la guérilla représentait une fuite de la famille et du travail, et une intimité avec la nature, l’amitié et la force. C’était particulièrement vrai pour les jeunes citadins.e. Dans la mesure où illes se sont sentis exclu.es des institutions politiques formelles et des espaces d’autonomie démocratique, illes ont popularisé de nouvelles pratiques au sein des villes, qui imitaient la guérilla et transformaient les espaces urbains en espaces de libération, ici et maintenant, par le biais de la résistance armée. Commençant par des unités d’autodéfense dans les quartiers luttant contre le trafic de drogue, la prostitution et le vol, ces escouades armées se sont de plus en plus transformées en guérillas urbaines protégeant les quartiers de la violence.

Enfin, la relation des populations avec les zones rurales a subi un changement majeur au cours de cette période. Alors que, dans la période précédente, les relations des populations avec les zones rurales avaient été déracinées par l’expérience de la violence étatique et des déplacements forcés, les acteur.rices urbain.es ont lentement commencé à se rattacher aux villages et aux montagnes. Enfants, femmes, hommes, membres du parti et non-membres, instruit.es et non scolarisé.es, jeunes et personnes âgées ont parcouru de longues routes vers la campagne, résistant aux forces de sécurité et risquant leur vie ensemble, s’engageant dans de multiples négociations et conversations horizontales entre elleux, avec la guérilla ainsi qu’avec les forces de sécurité.

GUERRE URBAINE

Dans les villes kurdes, les jeunes et la police s’affrontent souvent, les premier.es utilisant des pierres et des cocktails Molotov, les seconds des balles en caoutchouc, des grenades gazantes et des canons à eau. Dès 2013, ces escarmouches régulières s’étaient transformées en affrontements plus violents. Tandis que les forces de guérilla et l’armée maintenaient leur cessez-le-feu, un certain nombre de jeunes ont été fusillé.es lors de manifestations en ville. En outre, celleux qui se trouvaient dans les zones urbaines ont été condamné.es à de longues peines d’emprisonnement chaque fois que la police les arrêtait. Beaucoup de ces jeunes étaient des fils et des filles de déplacé.es, avec peu de perspectives ni d’éducation formelle ni d’emploi – ce qui a contribué à une situation sociale explosive dans les villes.

Lorsque Daech a attaqué Kobanê en 2014 et qu’ils ont commencé à ressembler à l’État turc, qui a permis le siège de la ville kurde, les jeunes sont descendu.es dans les rues du Bakur. C’était la première fois que l’État turc réalisait la taille et le pouvoir du mouvement de la jeunesse kurde, et le fait que beaucoup de ces jeunes étaient maintenant légèrement armé.es et bien organisé.es. Après la défaite de Daech à Kobanê, les jeunes ont creusé des tranchées dans leurs quartiers pour arrêter les descentes de police visant à les arrêter. Alors que les tranchées ont été comblées à la demande d’Öcalan pour faire une désescalade pendant le processus de paix, elles ont été à nouveau creusées une fois le processus effondré.

Vers la fin 2015, les forces spéciales turques ont attaqué ces tranchées avec une force écrasante et un certain nombre de villes ont été assiégées pendant plusieurs mois, tandis que les civil.es ont été bombardé.es par des chars d’assaut et pris pour cible par des tireurs embusqués. Certaines forces de la guérilla des montagnes voisines se sont jointes aux jeunes dans leur campagne d’autodéfense. Vers la fin de l’année 2016, cependant, toutes les villes rebelles ont été ramenées sous le contrôle de l’État et réoccupées par les forces de l’État. Les habitants des villes kurdes n’ont pu survivre au siège que parce qu’ils partageaient de la nourriture et des espaces sûrs, et qu’ils avaient déjà mis en place des services autonomes de santé de base. Tout au long de l’année 2017, à la suite de la tentative ratée de coup d’État de l’été précédent, l’État turc a pris des mesures énergiques à l’encontre de tou.tes ses opposant.es, arrêtant politicien.nes, militant.es et jeunes Kurdes. Un grand nombre des zones urbaines détruites ont été confisquées par l’État dans le but de reconstruire les villes, de manière à empêcher toute future insurrection.

L’expérience de l’autonomie démocratique dans les villes et villages kurdes peut sembler un cas extrême au regard de la violence qu’elle a déclenchée de la part de l’État. Néanmoins, le cas kurde pose des questions très importantes pour celles et ceux qui veulent imaginer un avenir alternatif au capitalisme, à l’État-nation et à la famille patriarcale. Bien que de courte durée, l’expérience des Kurdes en matière d’autonomie démocratique au Bakur, les différentes institutions qu’illes y ont créées et les négociations qu’illes ont engagées, ont dynamisé la Turquie dans son ensemble. D’autre part, comme la menace extérieure de l’Etat était déjà présente auparavant, les problèmes internes qui sont apparus dans le processus d’autogouvernance restent à commenter et à débattre. Plus important encore, l’affaire kurde nous oblige à repenser la question du droit et de la violence, et à repenser la manière dont de nouveaux mondes peuvent être créés et défendus.

Nazan Üstündağ

Nazan Üstündağ est professeure adjointe de sociologie à l’Université Boğaziçi d’Istanbul. Elle travaille actuellement sur un livre sur la cosmologie politique du mouvement de libération kurde et la place de la femme dans cette cosmologie. Elle est membre fondatrice du Peace Parliament (Parlement de la paix) et d’Academics for Peace (Universitaires pour la paix), ainsi que membre de Women for Peace (Femmes pour la paix).


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Auteur | Traducteur |

Militant pour l’écologie sociale vivant à Barcelone.


Lougar Raynmarth

Wed, 15 Nov 2017 12:58:43 +0100

Kedistan, les réseaux sociaux et les compromis boiteux

Comme le kedi ronronne, souvent par intérêt, Kedistan utilise les réseaux sociaux, et donc Facebook. Et ne pas le faire, serait comme ne pas avoir de télévision, ça ferait gagner du temps, mais ça n’empêcherait pas les médias télévisés d’exister, d’être regardés et commentés… sans nous.

Le magazine ne se vend pas sur les réseaux sociaux.

Il y est présent, sous forme de page Facebook, de compte Twitter, Google et TheChangebook (celui-là bien plus éthique). Nous ne refusons surtout pas non plus d’être visités par les robots informatiques des différents moteurs de recherches, et d’être ainsi visibles et disponibles sur la toile pour des recherches internet.

Notre A, bien visible, n’est pas là pour signifier que nous nous contenterions bien d’une diffusion de tiroir, pour les potes qui passeraient à la maison pour lire, avec la mention “confidentiel”, pour être sûrs de ne pas être lus.
S’échiner à lire, traduire, écrire, rendre compte, bref, à être passeurs d’infos 24h/24 par plaisir égotique, pour faire le buzz sur des réseaux n’est pas non plus l’objectif.
Nous n’avons ni l’ambition d’être unE Paris Match du Moyen-Orient, (ça existe déjà), ni celle de devenir un courant politique.

Ceci posé, nous sommes heureux de remplir une tâche qui nous paraissait et nous paraît toujours indispensable : tenter de faire un pont transnational entre ici et là bas, et de permettre une diffusion dans les deux sens d’informations, de débats, d’expériences, de soutiens incontournables, bref, désenclaver des combats et des problématiques à notre petite échelle, en utilisant la toile mondiale.

En ce sens, nous n’avons rien d’objectif, au sens du politiquement correct convenu, ou du renvoi dos à dos du capitalisme et de ses victimes.

Et depuis trois ans, nous parvenons souvent à remplir cette tâche et à la développer.

Alors, diffuser, faire connaître, partager, sont dans le vocabulaire des Kedi.

Donc, les réseaux sociaux, pourtant si commerciaux, si individualistes, si racoleurs, si addictifs… et nous pourrions compléter la liste, sont pour nous des vecteurs de diffusion, comme autrefois les boîtes aux lettres. Et diffuser à des dizaines de milliers par jour d’un coup, ne se boude pas.
Il y a donc un compromis passé avec la marchandisation de l’information, et son caractère individualisé et égotique. Le compromis est celui que les activistes de tous pays ont passé un peu partout, souvent avec succès, pour des convergences de luttes. Des régimes que nous connaissons bien ne s’y trompent pas, puisqu’ils censurent.

Mais raconter ses histoires dans le salon où ceux que l’on dénoncent tiennent le bar, c’est comme s’abreuver à la rivière du loup, quand on est agneau.

Revenons quelques instants, même de façon caricaturale, sur le fonctionnement basique d’un réseau dit social comme Facebook.

C’est gratuit, et pourtant vous en êtes le client et celui qui paie les factures invisibles.
Tout partage sur le réseau Facebook (bien connecté avec les autres sur la toile, en pseudo concurrence) ajoute à votre empreinte web une information supplémentaire, et contribue à compléter une identité numérique fournie, qui vous ressemble au plus près. Cette identité permet à la cible de consommation que vous êtes, d’acquérir une valeur, directement financiarisée, dans le système international de communication. Vous devenez unique, et on vous le fait savoir. On vous incite à partager, à avoir des amiEs, des centres d’intérêts, à vous dévoiler un peu plus dans les inter-actions. Vous prenez plaisir à être saluéEs, à voir vos anniversaire souhaités, à être demandéE en amiE.Vous êtes reconnuEs…
Vous connaissez la suite comme nous, et bloqueurs de publicité ou pas, TORtilléEs ou VpenniséEs ou pas, le Web vous propose en fonction de vos “affinités”. C’est mythique !
Bref, le réseau se fait du fric sur les identités virtuelles et prospère. Merci pour eux.

Alors, pensez donc, l’information alternative là dedans, surtout lorsqu’elle ne drague que des anti-consommateurs (enfin on le croit), le réseau social la tient à ses marges. Parfois même, il la persécute un peu, histoire de lui laisser croire qu’elle a “politiquement” de l’importance et qu’elle a bien raison de persister… et lui propose de progresser moyennant finances.
En fait, Facebook gère mathématiquement son réseau, comme on le ferait d’un vieux système manuel d’irrigation, en fonction des rapports prévisibles en légumes, gros choux, patates…
Algorithme… Vous connaissez toutes et tous le mot.

Ainsi, en fonction des inter-actions entre contacts, pages, groupes, sous forme de commentaires, like, réponses aux sollicitations par des clics… Vous vous retrouvez dans des canaux de diffusion lente ou accélérée, par paquets. Finalement vous jouez à un grand jeu virtuel et, contrairement au Monopoly, c’est lemeneur de jeu qui gagne. Vous n’avez rien “liké” aujourd’hui, et bien vous passerez un tour pour vos amiEs qui vous croiront disparuEs…

Nous sommes bien éloignés de la conception du Web, comme grand tuyau où tout circulerait librement. Là, nous sommes dans une nasse, et de façon “librement” consentie.
Alors vite, fuyons ?

Et bien non, car faire l’autruche ne sert à rien, quand des millions d’utilisateurEs continuent à chercher là, à se déciller les yeux et s’ouvrir la pensée. Car ces mêmes réseaux sociaux diffusent culture vivante, réflexion, pensée, création. Oh non, pas par altruisme non plus, mais par marchandisation, comme hier sur les écrans plats. Et, à l’inverse, les médias mainstream et leurs modes de persuasion objective ont envahi le paysage. Ils/elles paient, et profitent aussi de l’effet “vu à la télé” pour se faire partager abondamment sur les dits réseaux sociaux…

Alors, même l’info alternative se doit d’y être présente, et d’accepter de passer du temps à tenter de déjouer le côté obscur du compromis.

Et s’il est tentant d’acheter des “j’aime” pour faire grimper le chiffre d’une page, s’il est tentant d’en obtenir en payant pour sponsoriser une publication, il faut apprendre à ne pas confondre campagne de comm, drague du lecteur ou de l’électeur, avec puissance de frappe de l’information pour pousser à agir et comprendre.
Si Kedistan avait répondu à chaque pression amicale du Facebook pour “promouvoir un article”, nous afficherions un compteur de pages éloquent, tout en pourtant ne rester qu’un jouet d’algorithme, adulé dans l’entre-soi d’une niche alternative.

Même si c’est un temps pris sur le reste, nous continuerons donc à partager nous mêmes, à la main, dans des groupes Facebook thématiques, à plusieurs, pour tenter de détourner un peu l’algorithme toujours à la baisse, et ainsi gagner en visibilité, donc lectures d’articles, au final, sur le site.

Chaque fois que le réseau social, par la surveillance robotique continuelle de son réseau, constate que, malgré tout, la portée de la page Kedistan augmente, et que nous refusons toujours de donner à la quête, il bloque en “partages” le compte des administrateurs de la page. Nous pourrions crier à la censure politique, là où le réseau ne fait que prévenir, via un commercial derrière écran, qui a pris le relai du robot automatique. Et cela dure depuis deux ans, et se poursuivra encore longtemps sans doute. Et c’est, nous le supposons, le même régime pour tout le monde, sauf pour celles (les pages), qui cèdent aux sirènes où poursuivent elles mêmes un objectif commercial ou de buzz internet et paient pour cela.

Alors, pour vous lecteurs et lectrices de Kedistan, et nous ne le dirons jamais assez, cessez de lire un article sans le partager ensuite, à minima sur votre mur Facebook, et là où vous vous trouvez, sur des pages ou dans des groupes thématiques. Les boutons de partages sont sur le site pour cela, à gauche de chaque billet. Cela ne coûte rien, prends moins d’une minute, et nous fera gagner des heures. Partager ou laisser un journal lu sur un coin de table vous est sans doute familier. Faites-le sur vos réseaux préférés.

Et puis, s’abonner à Kedistan est toujours gratuit.

Et vous pouvez aussi faire suivre la newsletter sur vos adresses mails… Comme nous partageons nous aussi d’autres médias et sites alternatifs.

Bien sûr, l’idéal serait d’être enfin toutes et tous créateurs de contenus, comme on dit dans le jargon, et ailleurs que dans un contenant hostile. Mais là, on revient sur l’atonie du mouvement social, qui rend plus consommateurE que créateurE, et c’est encore une autre histoire.

Lutter contre cette marchandisation de l’info se fait aussi pourtant en restant actif, même simplement au niveau de la lectrice, du lecteur que vous êtes.

Sinon, à quoi ça sert que le Kedi y se décarcasse.

Cet article sera publié comme d’habitude sur Facebook qui ne trouvera rien à y redire, puisque sur Facebook “on ne lit pas Monsieur, on ne lit pas, on compte…“.


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