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Acrimed | Action Critique Médias

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Mon, 25 Sep 2017 06:30:00 +0200

Laurent Joffrin purifie le droit d'informer

Samedi 23 septembre 2017. La France insoumise impulse une marche contre les ordonnances transformant le code du travail. Le même jour Libération publie un dossier à charge contre La France insoumise et son porte-parole, Jean-Luc Mélenchon. Il ne s’agit, bien sûr, que d’une pure coïncidence.

En cause notamment une double initiative : le lancement d’une télévision sur Internet (qui, selon Libération, « sera créée en novembre » et regroupera le blog et la chaîne YouTube de Jean-Luc Mélenchon) et surtout l’initiative de lancer un site d’information qui serait indépendant de La France insoumise. Indépendant ? Il faudra juger sur pièces, comme nous le ferons, Acrimed ne se chargeant de la communication d’aucune formation politique et d’aucun média.

Mais l’omniscient Laurent Joffrin, à défaut de pouvoir ou même de vouloir rétablir par la force la censure préalable [1], purifie le droit d’informer.

Dans un éditorial paru le 23 septembre, sous le titre « Sa vérité », le chef de Libération disqualifie a priori tous les médias qui, de près ou de loin émanent de La France insoumise et d’une gauche radicale non identifiée. Et cela donne cette entrée en matière : « Les médias mentent, faisons nos propres médias. Tel est le mot d’ordre qui sous-tend la démarche de La France insoumise et de la gauche radicale à l’égard des journaux, des radios et des chaînes de télévision. » « Un mot d’ordre qui sous-tend une démarche », évidemment, n’est pas un mot d’ordre. Mais comme le prétendu mot d’ordre « sous-tend » sans être prononcé, Laurent Joffrin peut l’inventer à sa guise.

Inventer grossièrement, comme il le fait ici, les positions que l’on combat est une méthode que Laurent Joffrin souhaiterait peut-être voir annexée aux codes de déontologie. Une méthode qu’il avait pesamment illustrée dans un précédent traité de psychiatrie - Média-paranoïa – rédigé à l’intention des malades mentaux de la critique des médias sous toutes ses formes [2].

Et notre déontologue, devenu historien de poursuivre dans son éditorial : « Dans les années 30, déjà, les partis politiques appliquaient le même raisonnement aux médias de l’époque : l’Humanité (communiste), le Populaire (socialiste), l’Action française (monarchiste) proclamaient leur propre vérité face aux mensonges des journaux qu’on appellerait aujourd’hui “mainstream”. » Et le pontife de Libération de pontifier : « Même réflexe, donc  » Cette fine allusion historique omet soigneusement de rappeler ce qu’étaient les journaux des années 30. Faut-il comprendre que pour Laurent Joffrin, Libération, Le Monde ou Le Figaro sont les dignes héritiers de de la presse corrompue de l’entre-deux guerres ! Jamais nous n’oserions avancer une telle infamie.

Une saine méfiance à l’égard de la presse de parti n’exonère en rien la presse de parti-pris, par exemple quand, sous la conduite d’un Laurent Joffrin, elle se livre à une offensive préventive qui fait la « une » de Libération....



... Une offensive destinée à disqualifier en même temps le projet de télévision sur Internet de la France insoumise et le projet d’un site d’information qui serait indépendant de la France insoumise, alors que les contours de ce dernier projet, à peine définis, n’ont pas été rendus publics au moment où nous écrivons.

***

Laurent Joffrin se rêve en censeur : un censeur qui – heureusement – ne peut pas imposer sa censure [3].

Laurent Joffrin rêve de réserver à la presse et aux journalistes professionnels le monopole de l’information légitime. Mais, ne lui en déplaise, le droit d’informer - et d’informer autant que faire se peut avec exactitude - ne saurait être un monopole.

Cet inquiétant rêveur est aussi un faussaire qui boucle son édito par une invention qui, pire que ses première phases, attribue une fois encore à ses adversaires des stupidités dont le seul auteur est Laurent Joffrin lui-même : « Seuls les médias radicaux disent la vérité. L’enquête, la vérification, le recoupement des sources ? Faux-semblants bourgeois destinés à égarer le lecteur. Il est temps de le comprendre… »

Que toutes celles et tous ceux qui – professionnels ou pas - enquêtent, vérifient, recoupent les sources se rassurent : il faut plus d’un Laurent Joffrin pour les déshonorer. Il est encore temps de le comprendre.

Henri Maler

Henri Maler

Fri, 22 Sep 2017 06:30:00 +0200

Lire : Faire sensation. De l'enlèvement du bébé Lindbergh au barnum médiatique, de Roy Pinker

Faire sensation. De l’enlèvement du bébé Lindbergh au barnum médiatique [1] est consacré au traitement médiatique de l’un de ces « faits divers exceptionnels » qui « ont droit à une vie plus longue que les autres » : l‘enlèvement du fils de Charles Lindbergh, héros de la traversée en avion de l’Atlantique, l’assassinat de l’enfant, l’enquête et, enfin, le procès puis l’exécution de l’auteur présumé.

L’ouvrage propose une « analyse du bruit médiatique, en toutes ses composantes liées à la fabrication, à la diffusion et à l’écriture de ce bruit ». La richesse et les nuances de cette analyse défient toute tentative d’en rendre compte dans un résumé, inévitablement réducteur. On se bornera donc ici à donner un aperçu très incomplet.

Le fait divers et l’objet de l’ouvrage sont sobrement présentés sur la quatrième de couverture :

En mars 1932, le fils du célèbre aviateur Charles Lindbergh est enlevé puis assassiné. Quatre ans plus tard, à l’issue d’un procès contestable, Bruno Hauptmann est exécuté. Ce livre ne s’attarde pas sur les détails de ce qui est vite devenu “l’affaire du bébé Lindbergh” : il l’aborde comme un moment charnière de l’histoire des médias, où s’installent des méthodes sensationnalistes omniprésentes aujourd’hui. Roy Pinker est le nom de l’envoyé spécial que l’hebdomadaire Detective avait inventé dans les années 1930 pour couvrir l’affaire Lindbergh. II signe le travail d’un collectif d’universitaires rédigé par Paul Aron et Yoan Vérilhac, qui enseignent la littérature respectivement à Bruxelles et à Nîmes.

(1) Roy Pinker propose d’abord une analyse de « la fabrique du héros » (I. « Héros médiatique »), telle que la presse de l’entre-deux-guerres la met en œuvre, notamment quand elle dessine le « portait de l’aviateur en surhomme ». Autrement dit, « comment la médiatisation de l’aviateur et le fonctionnement même de la presse à l’époque ont conjugué leurs effets pour produire “l’affaire du bébé Lindbergh” ».

(2) Que nous apprend l’affaire Lindbergh sur le journalisme francophone – France, Québec, Belgique – dans l’entre-deux-guerres ? Telle est la question à laquelle s’efforce de répondre le deuxième chapitre (II. Le traitement journalistique de l’affaire). Parmi les réponses, celle-ci : à la différence des journalistes américains qui ont suivi « en temps réel » l’enquête et le procès (au point d’intervenir directement sur l’enquête elle-même), les médias francophones ont dû privilégier le recopiage et l’appropriation des informations diffusées par les médias américains. Ce faisant, ils ont produit une information unifiée et standardisée dans sa forme, en dépit des fortes variations selon les supports et les pays. Ainsi, « une sorte de texte global tend à circuler ». La tentation des médias francophones de livrer, sans en avoir les moyens, une information en continu (qui vaut non seulement pour les textes, mais également pour les images). « induit un effet d’incroyable confusion » et, s’agissant de la recherche du bébé, devient « vide d’événement et vide de sens ». Pour tenter de « donner du sens », il ne reste qu’à raconter et à dramatiser, aux limites de la fiction.

(3) Autre dimension de ce barnum médiatique : l’engouement pour la société américaine (« III. Cette étrange Amérique »). Deux logiques sont à l’œuvre dans les discours des médias francophones : la première est « mimétique  » et procède par identification ; la seconde est « de différenciation » avec l’Amérique. « Un fait divers mondialisé », alors que le fait divers est généralement un « genre de proximité », suppose un traitement particulier. La « compassion universelle » se traduit par l’universalisation du tragique et du pathétique dont l’ouvrage analyse les modalités. Les médias francophones traduisent à leur façon le motif de la vengeance contre l’assassin en imitant une violence américaine dont ils entendent se distinguer, notamment à l’occasion de la mise à mort du coupable présumé. « Incompréhension, différenciation et dénonciation » : les médias francophones jouent de la distance au point qu’il arrive que l’affaire Lindbergh soit « transformée en un prisme permettant de saisir l’état d’un pays en pleine décadence ». Enfin, l’Amérique devient, dans ces médias, une « terre de fiction » et un « objet de satire ».

(4) Ce n’est pas tout. « Un peu à l’écart de l’impact de l’événement, prolongeant les discours de la presse sur d’autres supports, d’autres produits médiatiques s’imposent à l’attention » (« IV. Bébé Milou et autres produits dérivés »). Choisissant certains d’entre eux - « pas toujours les plus connus » -, l’ouvrage examine successivement « L’affaire en chansons », « Tintin en Amérique », « Le “cadavre exquis” de Salvador Dali », etc.

* * *

Les analogies avec le traitement médiatique de faits-divers contemporains ne manquent pas, mais elles peuvent inciter à des raccourcis trompeurs. En revanche, les méthodes d’analyse proposées par Faire sensation peuvent être une source féconde d’inspiration.

Henri Maler

Henri Maler

Wed, 20 Sep 2017 01:00:00 +0200

Acrimed aux côtés des manifestants contre les ordonnances et autres macronades

Nous étions là le 12 septembre [1]. Nous serons là le 21 et le 23. Quels sont nos motifs ?

Pourquoi soutenir les manifestations contre les ordonnances ?

Parce qu’Acrimed est une association de critique des médias, c’est le sort des journalistes, stagiaires et pigistes, photojournalistes et précaires, grands reporters ou soutiers de l’information, qui mérite que nous lui portions une particulière attention : les ordonnances ne peuvent qu’aggraver leur situation et compromettre davantage l’avenir de l’information.

La plupart des journalistes, subordonnés trop peu souvent réfractaires en dépit de l’action des syndicats de journalistes, ne sauraient être confondus avec les éditocrates, commentateurs et chroniqueurs omniprésents, qui trônent au sommet de la profession et qui prétendent parler en son nom et la défendre. Ces bavards, tous médias confondus, qui papotent sur toutes les chaînes de télévision et les stations de radio n’ont rien à redouter des ordonnances qu’une grande majorité d’entre eux approuve et soutient. Leur duplicité ne doit pas nous égarer quand ils entendent se soustraire aux critiques légitimes qui les prennent pour cibles en les déguisant en critique indifférenciée du journalisme en général. C’est en toute indépendance que la plupart d’entre eux se conforment aux intérêts des propriétaires sans que ceux-ci aient, le plus souvent, à leur donner des ordres explicites.

Les entreprises médiatiques, publiques ou privées, sont des entreprises comme les autres, souvent pires que bien d’autres. Des directeurs de rédaction sont devenus des experts en management et en réduction des coûts, garants autant, sinon plus, de la rentabilité du média qui les emploie, que de la qualité de l’information qu’ils produisent. Le nombre des journalistes encartés décroît régulièrement et la taille des rédactions ne cesse de se réduire. Des licenciements massifs ont touché plusieurs médias. Les stagiaires et les pigistes sous-payés comblent les trous, les droits des photojournalistes sont rognés

Et les ordonnances ?

Une fois encore, après un usage intensif du 49-3, la contre-réforme amplifiée du code du travail est décidée autoritairement, par ordonnances, c’est-à-dire sans débat public. C’est donc dans la rue qu’elle sera contestée.

La primauté accordée aux accords d’entreprise sur la convention collective pourra permettre de réduire les rémunérations qui sont loin d’être faramineuses pour tous. De ces accords pourront également dépendre le montant du paiement des heures supplémentaires (lorsque celles-ci sont prévues et donnent lieu à rémunération), de la prime d’ancienneté et de la prime de nuit. Plus grave : les licenciements seront facilités, grâce notamment à cette innovation : la rupture conventionnelle collective. Les contrats de travail pourront être modifiés en cas de changement de propriétaire. Des contrats de chantier pourraient être improvisés et appliqués aux journalistes chargés de missions particulières. Les groupes multinationaux pourront licencier en France, même s’ils sont largement bénéficiaires en général…

Seulement voilà. Pourquoi le dissimuler ? La concurrence qui règne parmi les journalistes, la prégnance de croyances pseudo-modernistes que nombre d’entre eux partagent, leur identification à la caste des intouchables de la profession, l’esprit de corps, nourrissent bien des illusions… funestes pour eux-mêmes, mais surtout pour l’information.

Et ce n’est pas tout…

Les contrats aidés ne sont pas une panacée. Et il existe de bonnes raisons de principe de s’y opposer. Mais leur suppression brutale ne peut que nuire gravement aux médias associatifs qui ont recours à ces contrats pour vivre et parfois pour survivre. Cette suppression fait courir de sérieux risques aux radios locales privées qui emploient plus d’un millier de ces salariés. Le tout sans réelle contrepartie, alors que les fonds de soutien sont chichement dotés, par opposition aux aides à la presse généreusement attribuées aux grands médias dont la plupart appartiennent à des milliardaires.

On ne saurait accepter que les médias associatifs qui sont généralement des médias de proximité, indispensables à la diversité de l’information, soient privés de moyens et, avec un long cortège de chômeurs en puissance, menacés pour nombre d’entre eux dans leur existence même.

À quoi il faut ajouter que rien, vraiment rien, dans les projets du gouvernement ne contribue à garantir l’indépendance des médias, les droits des journalistes et le pluralisme.

Pour toutes ces raisons, nous soutenons les manifestations contre les ordonnances et les mesures d’austérité qui les accompagnent.

Henri Maler

Henri Maler

Tue, 19 Sep 2017 10:08:00 +0200

Fin de la souscription 2017 d'Acrimed : objectif rempli à 80%

par Acrimed,

Depuis le lancement de notre souscription en mars dernier, nous avons reçu près de 50 000 €. C’est moins que les 60 000 € espérés, mais il faut savoir terminer une souscription quand satisfaction a été presque totalement obtenue. Merci à toutes celles et tous ceux qui y ont contribué !

Acrimed, qui a fêté l’an dernier ses vingt ans, demeure une créature fragile puisqu’elle repose sur une activité militante, pour l’essentiel bénévole, et ne dispose que de faibles ressources financières : les cotisations des adhérent·e·s, les dons et la vente de la revue Médiacritique(s). Nous ne recevons aucune subvention, notre site est intégralement gratuit et nous sommes réfractaires à toute forme de publicité.

Nous avons lancé cette souscription, indispensable pour que nous puissions poursuivre et développer notre activité multiforme — par nos publications, nos débats, nos actions — de critique des médias, pour une transformation démocratique des médias. Nous espérions 60 000 euros – une somme nécessaire pour pérenniser l’emploi de nos salarié·e·s.

Nous avons récolté 50 000 €. Notre situation reste précaire, mais elle est stabilisée pour les prochains mois.

La souscription proprement dite est finie. Mais il reste évidemment possible et souhaitable de continuer à adhérer à l’association et à donner (ce qui, nous le rappelons, ouvre droit à déduction fiscale) !

Encore merci à celles et ceux qui ont répondu à notre appel.

Acrimed

Sun, 17 Sep 2017 22:25:23 +0200

La politique au miroir déformant des séries télévisées

Diffusé entre 1999 et 2006 sur NBC, À la Maison Blanche (The West Wing), d’Aaron Sorkin, est devenu une référence outre-Atlantique. Cette chronique des deux mandats d’un président démocrate imaginaire a inspiré d’autres productions à succès mettant en scène l’exercice du pouvoir, telles Borgen, au Danemark (2010-2013), puis l’américaine House of Cards, qui a débuté en 2013 sur Netflix.

Borgen relate le parcours de Birgitte Nyborg, propulsée au poste de première ministre après la victoire-surprise de son parti aux élections législatives. Au Danemark, le succès de la série aurait préparé l’élection de Mme Helle Thorning-Schmidt, première ministre (travailliste) de 2011 à 2015 et première femme à exercer cette fonction. Un rapprochement similaire avait été établi entre la victoire de M. Barack Obama en 2008 et celle du Latino Matt Santos, président démocrate élu en 2006 dans la dernière saison d’À la Maison Blanche. Pour créer ce personnage, les scénaristes s’étaient d’ailleurs inspirés du jeune sénateur Obama, rendu célèbre par son discours à la Convention démocrate à l’été 2004 [2]

Des « fictions didactiques » ?

Miroirs du monde politique, les séries seraient des « fictions didactiques », selon certains travaux universitaires [3]. Dans un documentaire sur À la Maison Blanche, plusieurs anciens présidents américains, MM. Gerald Ford, Jimmy Carter ou William Clinton, louaient son réalisme [4]. Ce serait là un élément décisif du succès de ces fictions. Les scénaristes s’appuient sur des consultants issus du monde politique afin de représenter le plus justement possible le fonctionnement des institutions, le discours sur l’état de l’Union, les négociations commerciales entre les États-Unis et la Chine ou encore la visite du premier ministre danois en Afghanistan. « La plupart des enjeux qui apparaissent sont vraisemblables, et les événements pourraient très bien se dérouler ainsi », revendique Beau Willimon, le créateur de House of Cards, qui a lui-même participé à la campagne présidentielle du démocrate Howard Dean en 2004 [5]. Dans les trois séries, la mise en scène du débat politique emprunte les arguments et les positions des différentes parties dans des problématiques réelles, qu’il s’agisse de la pénalisation des clients de prostituées dans Borgen ou de la réforme scolaire – sujet particulièrement sensible aux États-Unis – dans House of Cards.

Mais si le réalisme est important pour susciter l’adhésion du spectateur, il doit « s’inscrire dans la fiction », lui être subordonné, selon Adam Price, le scénariste de Borgen : « Je choisirai toujours quelque chose qui présente un intérêt dramatique au détriment du réalisme [6]. » Un avis partagé par le créateur d’À la Maison Blanche : « Ma première, si ce n’est ma seule obligation est de divertir (…). L’apparence de réalité est plus importante que la réalité [7]. »

L’écriture et la réalisation des trois séries se mettent au service de cette « apparence de réalité ». Les plans-séquences « walk and talk » (« parler tout en marchant »), emblématiques de The West Wing, suivent les personnages dans les couloirs de la Maison Blanche ou de Christiansborg, le siège du gouvernement danois. Les héros, toujours pressés, échangent des répliques à un débit de mitraillette, tandis que de nombreux figurants s’affairent en arrière-plan. Même si l’intrigue se concentre sur une poignée de personnages, ces plans donnent au spectateur l’impression d’une tranche de vie dans une administration bourdonnante d’activité.


Des redoutables simplifications

Il s’agit toutefois d’une représentation simplifiée à l’extrême du fonctionnement du pouvoir. Dans À la Maison Blanche, le cabinet du président Josiah Bartlet – son gouvernement – est quasiment absent. Le rôle du Congrès semble se résumer à faire obstruction aux décisions de la Maison Blanche, généralement pour des raisons politiciennes. La prise de décision est d’une simplicité confondante : ses conseillers informent le président des options possibles, il tranche, puis son équipe s’exécute et met en œuvre ses choix. De même, au début de Borgen, la candidate du parti modéré (centriste) Birgitte Nyborg est créditée d’une faible part des intentions de vote dans les sondages ; mais son franc-parler, sa droiture morale et son éloquence lors du dernier débat télévisé de la campagne lui suffisent pour remporter une victoire inespérée aux élections législatives.

La palme de l’efficacité revient cependant à Francis « Frank » Underwood (Kevin Spacey) dans House of Cards. Le personnage met fin à une grève nationale des enseignants de plusieurs mois simplement en faisant chanter le lobbyiste chargé des négociations pour les syndicats. Il parvient, en une journée à peine, à convaincre le président démocrate d’annoncer un report de l’âge du départ à la retraite sans que cela provoque, semble-t-il, la moindre contestation de la part du Parti démocrate ou des syndicats. Rien ne semble pouvoir arrêter ce héros manipulateur et sans scrupules dans sa marche vers la fonction suprême.

Pour The Atlantic, cette « exagération totale » selon laquelle « quelques individus charismatiques pourraient bousculer le cours des choses et vaincre les contraintes politiques classiques » est le propre des séries de « politique-divertissement » [8]. Elle a bien évidemment son rôle dans le cadre d’une fiction : qui s’enthousiasmerait pour l’histoire d’un président au garde-à-vous devant les lobbys industriels et financiers ? Ces séries échouent cependant à rendre compte de la manière dont fonctionne vraiment le monde politique, avec son lot de compromis, de compromissions et d’échecs, en surestimant la capacité d’action d’une poignée d’individus et en sous-estimant les obstacles institutionnels et les rapports de forces sociaux.

L’enthousiasme qu’a provoqué l’arrivée au pouvoir de M. Obama en 2008 et la désillusion qui a suivi témoignent des limites de cette vision du pouvoir. Par son éloquence et sa forte personnalité, l’ancien président avait convaincu ses électeurs qu’il incarnait un possible changement ; il s’est révélé incapable de donner corps aux aspirations suscitées. L’exercice du pouvoir, la lourde défaite des démocrates aux élections de mi-mandat et les blocages parlementaires ont eu raison de son volontarisme. Quatre ans après son élection, il reconnaissait qu’on aurait tort de croire « que le président est quelqu’un de tout-puissant et qu’il peut tout accomplir [9] ».

Selon l’avocat Randy Shaw, House of Cards donnerait à voir le « monde rêvé des républicains [10]  ». En effet, Underwood est un démocrate qui, par pur opportunisme, défend des politiques très droitières. Randy Shaw souligne notamment les similarités entre la réforme de l’éducation passée en force par Underwood et les intérêts de M. Reed Hastings, président-directeur général de Netflix, qui s’est engagé, politiquement et économiquement, en faveur de l’enseignement privé. Dans la cinquième saison de House of Cards, diffusée en mai 2017, Underwood se lance par ailleurs dans une surenchère sécuritaire digne de M. Trump, envisageant même de fermer les frontières au nom de la menace terroriste. Mais pour Melissa James Gibson et Frank Pugliese, qui ont remplacé Beau Willimon au scénario, la série est un miroir qui déforme à dessein ; une fable qui dénonce, en les exagérant, les dérives bien réelles de la « politique-divertissement [11]  ».

House of Cards
prend le contre-pied de la vision idéaliste et consensuelle qui est celle de Borgen et d’À la Maison Blanche. Dans ces deux séries, la dimension démiurgique de l’exercice du pouvoir correspond aussi à un parti pris des auteurs. « Nos dirigeants, les membres du gouvernement sont souvent présentés comme des sots ou des manipulateurs machiavéliques. Les personnages de cette série ne sont ni l’un ni l’autre. (…) La série est une sorte d’ode au service public. Elle célèbre nos institutions », expliquait Sorkin. Le président Josiah Bartlet représente l’incarnation iconique d’un pouvoir charismatique et bienveillant, susceptible d’opérer une union nationale entre valeurs démocrates et républicaines. C’est un progressiste, un défenseur de l’école publique, mais aussi un croyant, attaché aux traditions, partisan du libre-échange, et il se comporte comme un véritable faucon en matière de politique étrangère. À travers lui, la série nous offre un hymne aux États-Unis d’Amérique, démocratie exemplaire gouvernée par d’authentiques humanistes.

Le créateur de Borgen partageait cette ambition de « célébrer les institutions » : « Nous voulions écrire une fiction qui ne montre pas seulement la face sombre des politiques, mais également ce qu’ils font de bien. La série est un hommage à la démocratie. » Le triomphe électoral de Birgitte Nyborg sur le politicien retors Michael Laugesen marque ainsi la victoire de la morale sur le cynisme. L’héroïne de Borgen appelle à dépasser les « clivages partisans », relégués au rang de vieux fétiches de la politique traditionnelle. Sur le plan des mœurs, elle lutte contre la corruption, s’oppose à la peine de mort et à la légalisation des armes ; sur le plan économique, en revanche, elle défend une politique « réaliste », c’est-à-dire libérale.

Borgen
comme À la Maison Blanche donnent une représentation de l’arène politique où la conflictualité sociale est absente, et où ce sont la personnalité et la moralité des protagonistes qui font la différence. Elles transposent dans la fiction les appels au dépassement des antinomies politiques dans un « extrême centre » pragmatique, moderne, libéral sur le plan des mœurs comme de l’économie, par opposition aux « extrêmes » de gauche et de droite, réactionnaires et passéistes.

Les créateurs des deux séries semblent partager la préoccupation de leurs personnages de « dépasser les clivages partisans ». Pour Sorkin, le « ni droite ni gauche » est une contrainte de la fiction télévisuelle : « Il faut conduire au milieu de la route, afin de perdre le moins de spectateurs possible. » Et pourtant, les deux séries ne semblent jamais aussi partisanes que lorsqu’elles prennent le parti d’un « extrême-centre » transpartisan – celui-là même dont M. Emmanuel Macron s’est fait, en France, le champion.

Antonio Gramsci notait dans ses Cahiers de prison que les romans populaires étaient aussi des objets politiques, dans la mesure où ils véhiculaient implicitement une certaine représentation du monde social. On pourrait en dire de même des séries politiques : leur diffusion massive et leur efficacité dramatique n’en font pas seulement des armes de divertissement massif, mais aussi de redoutables instruments idéologiques.

Frédéric Lemaire

Frédéric Lemaire