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Fri, 17 Nov 2017 06:30:00 +0100

Le gouvernement s'attaque à l'audiovisuel public – Le Parisien en redemande

Lundi 13 novembre, Le Monde rendait public un « document de travail » du ministère de la culture préconisant une réforme draconienne de l’audiovisuel public. Avec comme première cible, France Télévisions : suppression de France Ô, diffusion de France 4 limitée à Internet, fermeture des bureaux régionaux de France 2, le tout accompagné de « départs volontaires difficiles à éviter »… Côté Radio France, sont évoquées la relégation du Mouv’ sur Internet, une « réforme des modes de production » - autant dire une baisse de la qualité de production –, et est à nouveau mise sur le tapis – après une première tentative avortée en avril 2015, du fait d’une grève massive – la fusion de l’Orchestre national de France et de l’Orchestre philharmonique de Radio France – ou la suppression de l’un des deux. À ces coupes sombres, on peut ajouter le regroupement de France Télévisions et Radio France dans une seule et même « holding », avec comme objectif, les inévitables « synergies » – synonymes d’économies de moyens…

Un train de mesures en forme de jeu de massacre que laissaient largement présager les propositions du candidat Macron – à propos desquelles nous avions alerté malgré les dénégations d’une des porte-paroles du futur président. Si elles ne sont guère surprenantes, ces « pistes » de réforme n’en seraient pas moins destructrices dans un groupe déjà budgétairement supplicié depuis des années : leur logique strictement comptable et largement idéologique – il s’agit avant tout de réduire le périmètre de l’intervention publique pour laisser libre cours aux forces et aux intérêts du marché –, élude toute considération sur les missions dévolues à l’audiovisuel public.

Et pour faire bonne mesure, la ministre de la culture, Françoise Nyssen, a annoncé qu’elle allait porter plainte contre X pour débusquer la source ayant communiqué les pistes de réforme aux journalistes du Monde. Étrange et inquiétante conception de la liberté de la presse et du débat public que de traquer judiciairement et chercher à faire condamner ceux qui rendent… publics les projets du pouvoir – dont on attendrait plutôt qu’il cherche à protéger les sources des journalistes [1]. Mais il faut bien reconnaître que de telles mesures, présentées telles quelles, avant qu’ait pu être mis au point un « plan comm’ » et les « éléments de langage » ad hoc qui font la saveur de toute « pédagogie » gouvernementale, sont de nature à déclencher quelques troubles chez les salariés, voire de mettre en difficulté la ministre. Mais heureusement Le Parisien veille…

Le Parisien fait la chasse au gaspillage

Et quoi de mieux qu’un quotidien à grand tirage pour suppléer des communicants pris de court ? Dès le 15 novembre, au surlendemain des révélations du Monde, le quotidien de Bernard Arnault annonçait en « une » un dossier qui ouvrait l’édition. Son titre, « France Télé, faut-il tout changer ? » aurait tout aussi bien pu être mis à la forme affirmative, tant le dossier prend parti pour justifier les projets du ministère.

Avec, en première page, un éditorial qui recommande d’oublier « un temps la fameuse exception française que l’on brandit comme un étendard un peu fané », de « penser l’avenir, ne pas s’arc-bouter pour mieux résister  », ou encore d’« oublier l’entre-soi pour toujours rester au service du public » [2]. Un édito en forme d’appel à la résignation face à la nécessité de « La-Réforme » auquel n’a rien à envier l’article de cadrage qui ouvre le dossier, dont la première phrase (« Faut-il dégraisser le mammouth et par où commencer la découpe ? ») donne délicatement le ton, et dont la suite s’attache à démontrer la nécessité de chacune des mesures évoquées dans le document ministériel.

Certes tout n’est pas à jeter dans la suite du dossier, qui respecte un certain pluralisme politique en donnant la parole à deux élus aux avis tranchés sur la question [3], ou propose un encadré fort instructif qui pointe les conséquences en cascade que pourrait avoir la suppression de France Ô ou de France 4 : la première produit nombre de programmes diffusés par le Réseau Outre-Mer Première (Guadeloupe 1ère, Réunion 1ère, Guyane 1ère, etc.), tandis que la seconde a une mission de financement de la filière de l’animation française. Mais pour le reste du dossier, on ne trouve que des encadrés aux titres évocateurs : « Du ménage dans le gaspillage », « Des placards dorés », « Beaucoup de salariés, moins de caméras », « Cacophonie à Radio France » – un pur journalisme d’accompagnement des choix gouvernementaux…

Cette réforme annoncée de l’audiovisuel public est à l’exact opposé de la voie qu’il conviendrait d’emprunter pour que le secteur public ait quelque chance de devenir vraiment un service public : élargir le périmètre, renforcer le financement et démocratiser le tout, comme nous le proposons [4]. Mais gageons que si le gouvernement poursuit dans cette voie, la mobilisation des salariés et des syndicats sera à la hauteur des enjeux.

Blaise Magnin


Annexe – Communiqués syndicaux

Ce gouvernement a un problème avec la liberté de la presse (SNJ)

Après la ministre du travail Muriel Pénicaud, qui avait déposé plainte début juin, pour « vol, violation du secret professionnel et recel », à la suite des révélations de Libération sur le contenu de la réforme du code du travail, c’est au tour de la ministre de la culture Françoise Nyssen d’annoncer sa volonté de porter plainte contre X, en réponse aux révélations du journal Le Monde sur la réforme de l’audiovisuel public. C’est d’autant plus choquant qu’il s’agit du Service Public financé par les citoyens, qui doivent donc être les premiers informés.

Si elles sont un moyen d’exercer une pression sur les rédactions qui auraient l’audace de faire leur travail d’investigation jusque dans les bureaux des ministères, ces plaintes traduisent également une volonté évidente du gouvernement d’intimider les sources des journalistes par la menace de poursuites judiciaires. Ces pratiques scandaleuses, indignes d’une démocratie qui se veut « moderne », nous renvoient plusieurs dizaines d’années en arrière.

Le Syndicat national des journalistes (SNJ), première organisation de la profession, rappelle au président Emmanuel Macron que la protection des sources des journalistes, garantie en Europe par l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’Homme, est définie par la Cour européenne des droits de l’Homme comme « une condition essentielle au libre exercice du journalisme et au respect du droit du public d’être informé des questions d’intérêt général ».

Le SNJ exprime ses plus vives inquiétudes quant à la conception de ce gouvernement de la liberté de la presse, pilier de la démocratie, et droit fondamental des citoyens.

Le SNJ apporte tout son soutien au réalisateur Lech Kowalski, convoqué aujourd’hui devant le tribunal de grande instance de Guéret pour répondre d’une supposée « rébellion ». Le cinéaste indépendant avait été interpellé et placé en garde à vue le 20 septembre dernier alors qu’il filmait l’occupation de la préfecture de Guéret par les salariés de GM&S La Souterraine (GMD). Lech Kowalski n’a fait que son métier d’informer.

Le SNJ exprime sa totale solidarité avec la journaliste du quotidien suisse Le Temps, qui a fait l’objet de deux heures d’interrogatoire ce week-end à la gendarmerie de Briançon, alors qu’elle effectuait un reportage sur le passage clandestin de migrants depuis l’Italie vers la France par le col de l’Echelle. Elle ne faisait que son métier d’informer.

C’est un fait, les incidents de ce genre se multiplient au pays de la Déclaration universelle des droits de l’Homme. Informer n’est pas un délit. Il est grand temps que ce gouvernement en prenne conscience.

Paris, le 15 novembre 2017

***

Madame Nyssen, au nom de la transparence, garantissez le secret des sources, et renoncez aux poursuites ! (SNJ-CGT)

La Ministre de la Culture a annoncé dans un communiqué qu’elle avait l’intention de porter plainte contre X suite aux révélations du Monde le 13 novembre sur les pistes de réformes de l’audiovisuel public dans le cadre des travaux du Comité d’action publique (CAP) 2022. Selon la Ministre, qui s’est déclarée « stupéfaite », « il s’agit de documents contenant des pistes de travail, non validés … qui n’avaient pas vocation à être rendus publics ». La stupéfaction de Mme Nyssen est en tout cas tardive puisque Le Monde publiait dès le 10 novembre un premier article sur les dangers du même rapport pour le spectacle vivant à partir du document issu des travaux du Ministère. Le quotidien a d’ailleurs poursuivi son enquête journalistique le 15 novembre avec un troisième article sur les musées, le spectacle vivant, les archives toujours à partir des mêmes travaux.

La réaction de la Ministre de la culture est à la hauteur des 31 pages d’un document dont l’objectif « est de repenser en profondeur la politique culturelle et l’audiovisuel public » : sidérante et scandaleuse. Afin d’essayer de limiter les dégâts, Mme Nyssen a déclaré devant la représentation nationale que « la plainte ne vise pas les médias (...) Je n’attaque pas la presse ». Mais elle semble ignorer que la protection des sources des journalistes est garantie en Europe par l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme. Et que cet article a fait l’objet d’une jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme qui définit la protection des sources des journalistes comme une « condition essentielle au libre exercice du journalisme et au respect du droit du public d’être informé des questions d’intérêt général ». Elle semble également avoir perdu la mémoire depuis son intervention lors du dîner des professionnels de la presse, à l’occasion de la fête de l’Humanité. Elle y déclarait « Je souhaite que l’on poursuive la réflexion lancée par la récente loi BLOCHE, pour renforcer la protection du secret de leurs sources. Et nous sommes là, évidemment, pour assurer la protection de leur personne : en France – je n’ai pas besoin de le dire. Et à l’étranger. »

Le pouvoir issu des élections du printemps a décidemment un problème avec la liberté de la presse. Après la ministre du travail, qui avait déposé plainte en juin pour « vol, violation du secret professionnel et recel » suite aux révélations de Libération sur la réforme du code du travail, puis le président de la République qui, en août, avait attaqué en justice (avant de se rétracter) un photographe de presse pour « harcèlement et tentative d’atteinte à la vie privée » c’est donc au tour de la Ministre de la culture de porter atteinte à l’un des principes essentiels de notre démocratie.

La CGT Spectacle, la CGT Culture, la Filpac CGT et le SNJ-CGT s’inquiètent des dérives constatées ces derniers mois et appellent le gouvernement à respecter la liberté de l’information et des journalistes à exercer pleinement leur profession. Ils demandent à Mme Nyssen de renoncer à porter plainte. Les agents du ministère de la culture n’ont pas besoin d’une chasse aux sorcières mais de moyens supplémentaires pour assurer correctement leurs missions. Ce sont des citoyens comme les autres.

Montreuil, le 16 novembre 2017.

Blaise Magnin

Wed, 15 Nov 2017 06:30:00 +0100

Dupont-Moretti face au procureur Demorand

Avant que le ton monte, l’interview se déroulait plutôt bien avec des questions parfois incisives du journaliste, mais ne dépassant pas le cadre d’une interview exigeante ; ce qui permettait à l’avocat de formuler des réponses précises et développées. Maître Dupont-Moretti a pu exposer sa vision du procès, du jugement, les difficultés qu’il a rencontrées en tant que défenseur ("seul contre tous", dira-t-il), d’un homme accusé de complicité de terrorisme. C’est alors qu’il évoquait l’une de ces difficultés que Nicolas Demorand quitte le registre de l’interview pour celui de l’affirmation, puis de l’accusation, tout en revendiquant son statut de journaliste qui ne fait que « poser des questions ».

« Je pense sincèrement que c’est obscène »

- Éric Dupont-Moretti : « Savez-vous qu’on m’a reproché, et ça m’émeut beaucoup, que j’aie pu dire à un moment, après trois heures d’interrogatoires de la mère de Merah, dont on savait qu’elle avait menti, mais copieusement menti, j’ai dit à un moment : mais elle a un fils qui est mort ! »
- Nicolas Demorand : « Vous l’avez dépeinte en "mater dolorosa" »

Ce n’est plus là la question d’un intervieweur, mais une affirmation critique, usant d’une référence délibérément provocante à une figure hyperbolique de la souffrance maternelle. D’ailleurs, son interlocuteur réagit aussitôt :

- É. Dupont-Moretti : « Non, pas du tout, c’est vous qui le dites, ce ne sont pas mes mots »

Alors, Demorand persiste et signe : « Non non, ce sont mes mots et je les revendique, il n’y a pas de problème ».

Le journaliste "revendique" son opinion, comme n’importe quel éditorialiste. Certes, une interview n’est pas forcément faite que de questions, certaines affirmations peuvent aider l’interlocuteur à développer sa pensée. Mais si un doute subsistait, la suite le dissipera rapidement. À l’avocat qui reprend son discours sur la mère de l’accusé, l’éditorialiste réplique :

- N. Demorand : « Vous ne trouvez pas ça obscène de le dire comme ça, devant les familles de victimes ? »

Même si la forme est interrogative, elle dissimule bien mal le point de vue de Nicolas Demorand. Un point de vue qu’il n’hésite pas à clamer haut et fort face à un Dupont-Moretti interloqué par l’attitude de son hôte :

- É. Dupont-Moretti : « Monsieur Demorand, je ne sais pas si vous pensez réellement que c’est obscène ou si vous me posez la question pour me provoquer… »
- N. Demorand : « Je pense sincèrement que c’est obscène »
- É. Dupont-Moretti : « D’accord, alors, je vais vous répondre. Le chagrin des victimes ne peut pas être confiscatoire. Une mère, voyez-vous, même si elle met au monde un enfant qui est le dernier des derniers, peut avoir de la peine. Ce qui est obscène, c’est de dénier à cette femme le fait qu’elle soit une mère. Et que vous ne compreniez pas ça, ça m’étonne beaucoup. Ce n’est pas une vache qui a vêlé, monsieur. »
- N. Demorand : « Je n’ai jamais dit ça »
- É. Dupont-Moretti : « Votre question est obscène, et je ne pensais pas que vous me la poseriez. »

Le journaliste clarifie alors le rôle qu’il entend incarner, celui de procureur universel, porte-parole des victimes :

- N. Demorand : « La réaction des parties civiles, en entendant ça, vous la classez aussi dans l’obscénité ? »
- É. Dupont-Moretti : « Pas du tout, monsieur… »
- N. Demorand : « Alors pourquoi moi et pas eux ? »

« Je pose des questions »

Quand l’avocat lui répond que les parties civiles ont tous les droits parce qu’elles sont dans le chagrin, il reprend subitement ses esprits et revendique, du haut de sa dignité bafouée de journaliste, le droit de poser des questions de procureur :

- N. Demorand : « Moi, j’ai le droit de vous poser des questions »
- É. Dupont-Moretti : « Bien sûr monsieur, mais vous, monsieur, vous êtes un commentateur »
- N. Demorand : « Intervieweur, je pose des questions »

Cette précision ne manque pas d’ironie, voire de culot, au vu de son parti-pris précédent, mais nous allons voir que cette humilité feinte n’est qu’une position de repli avant une prochaine offensive après avoir subi, de la part de l’avocat, une belle leçon de journalisme :

- É. Dupont-Moretti : « … commentateur, intervieweur, pardonnez-moi, je ne connais pas les termes techniques, mais vous devez avoir du recul. Comme les juges doivent avoir du recul. Comme les avocats doivent avoir du recul. Les familles qui ont vécu dans leur chair cet immense chagrin ont tous les droits. Ils ont le droit, monsieur, ils ont le droit de vouloir qu’Abdelkader Merah soit coupé en morceaux parce qu’Abdelkader Merah a été désigné comme l’artisan de leur malheur. Mais que les journalistes, que les avocats, que les juges, puissent à ce point ne retenir que le chagrin des victimes à l’exclusion de tout autre, que cela balaie la charge de la preuve, ça, c’est insupportable. »
- N. Demorand : « On est assez structurés, maître, pour pouvoir penser les deux, le chagrin et les preuves ».

On ne doute pas que Nicolas Demorand soit « assez structuré », qu’il sache faire la part des choses, et séparer la position du journaliste de celle de l’inquisiteur ou du père-la-morale, mais à l’évidence la structure de son « interview » penche singulièrement d’un côté, celui de la peine des victimes. Et comme, visiblement, Demorand n’écoute pas son interlocuteur qui vient de lui expliquer que de la part des familles des victimes, il accepte tout, il repart aussitôt sur le chagrin des parents :

- N. Demorand : « "Vous êtes méchant" a dit le frère d’une des victimes, maître Dupont-Moretti […] "Vous êtes méchant", ce n’est pas mes mots et peut-être que ceux-là vous les trouverez obscènes, ce sont des mots d’une simplicité biblique, oserais-je dire. »
- É. Dupont-Moretti : « Monsieur Demorand, je viens de vous expliquer, mais vous ne m’écoutez pas. Vous avez décidé de ne pas m’entendre et franchement je regrette presque d’être venu ici. Voyez-vous Monsieur, que les victimes ne comprennent même pas qu’Abdelkader Merah puisse être défendu, j’en accepte l’augure. Et d’ailleurs j’ai dit en plaidant, et il y a ici un témoin de cela, que je savais par avance que tous les mots que je prononcerai pour lui seraient une blessure pour les victimes, mais pas vous, Monsieur Demorand, pas vous ! Si vous déniez à une mère le fait d’être une mère, alors… ».

Jouant, en l’occurrence assez maladroitement, sur les deux tableaux, Nicolas Demorand se comporte comme un éditorialiste (« Je pense sincèrement que c’est obscène ») tout en se revendiquant simple intervieweur (« Intervieweur, je pose des questions ») lorsqu’il est pris en flagrant-délit de parti-pris. Or les deux positions sont fondamentalement incompatibles : l’intervieweur a pour mission de faire s’exprimer l’interlocuteur, de l’aider à formuler et développer sa pensée, éventuellement en dialoguant avec lui ou même en lui présentant des contre-arguments [2], tandis que l’éditorialiste prend position, cherche à faire valoir ses opinions et à imposer ses propres réflexions dans le débat public. Jouer sur les deux registres, comme le fait, ici grossièrement, Nicolas Demorand, constitue l’interview comme un piège, un guet-apens, où l’invité mis en confiance par l’intervieweur, se trouve tout à coup agressé par l’éditorialiste. Mais en la matière, Nicolas Demorand n’en est pas à son coup d’essai [3]...

Jean Pérès

Jean Pérès

Tue, 14 Nov 2017 06:30:00 +0100

Défiscalisation et publireportage dans L'Obs ?

En pleine affaire des « Paradise Papers », L’Obs a fait un choix éditorial fort et symbolique : consacrer un dossier de 17 pages aux « meilleurs investissements pour soutenir l’entreprise » mais aussi aux « bons plans de la nouvelle défiscalisation » ainsi que « des conseils pour réorganiser [notre] patrimoine immobilier. » Le tout financé par des annonces alléchantes… pour des banques.

En plein dans l’actualité donc, le « Spécial placements » de l’hebdomadaire (9 novembre 2017) confirme ce que nous savions depuis une quinzaine d’années : L’Obs est bien un magazine pour riches [1]. Titré « Épargne : les bons choix pour 2018 », le dossier éclaire les lanternes des aisés mal conseillés.

En posant la question « Où investir pour soutenir l’entreprise ? », les journalistes de L’Obs répondent avec aplomb : « Encore et toujours l’assurance-vie », mais aussi le « Plan d’Epargne Action » ou les « comptes titres », car « l’important, c’est de diversifier ses risques ». Tous ces petits conseils malins sont donnés avec un seul mot d’ordre : « Moins de deux mois pour alléger ses impôts ». « Objectif défiscalisation » assène à plusieurs reprises le magazine. Ainsi en souscrivant à une SCPI fiscale, à un FIP ou un FCPI (inutile de détailler la signification de ces sigles), vous pourrez baisser votre impôt ! Merci L’Obs.

Mais, en définitive, que L’Obs se préoccupe de l’épargne de ses lecteurs fortunés n’est pas étonnant pour un journal qui tient fermement la barre entre la droite de la gauche libérale et la gauche de la droite libérale. Plus intéressante est la mise en page de ce dossier.

En effet, sur les 17 pages du dossier, 9 pages et demi sont des publicités. Des annonces qui font écho aux articles du dossier. Échantillon :

_ - MAAF : « Winalto, la recette bien dosée pour diversifier votre épargne »
- Caisse d’épargne : « Faire que l’argent d’une vie permette à une autre de ne pas démarrer de zéro »
- Caisse d’épargne : « Comprendre autant la psychologie des marchés boursiers que la vôtre »
- Primonial : « Le juste équilibre entre assurance vie et immobilier »
- Fortuneo Banque : « Assurance vie, cap sur une gestion optimisée »
- CARAC : « Des fonds diversifiés pour répondre à vos objectifs d’épargne »

Enfin, et surtout, il faudrait avoir une vue défaillante pour ne pas remarquer les correspondances précises entre les pages de publicité et les thèmes des articles. Ainsi « l’article » titré « Réorganiser son patrimoine immobilier » (pour payer moins d’impôts) est accompagné d’une publicité sur l’immobilier locatif intitulée « Avec Réside Etudes, cumulez investissements dans la pierre, avantages fiscaux et revenus garantis. » Idem, l’article baptisé « Donner, c’est gagner ! » – consacré aux dons envers des organismes d’intérêt général reconnus d’utilité publique ou d’aide aux personnes en difficultés –, est « illustré » par une publicité pour Solidarités international et une autre pour Médecins sans frontières.

Naturellement, les pages de droite, celles que l’on voit en premier – les plus lucratives – sont toutes dédiées à des réclames.

Cet exemple illustre une nouvelle fois le lien incestueux qui existe entre les médias et la publicité, où cette dernière subventionne – de fait – l’information. Une information rarement hostile aux banques…

Mathias Reymond

Mathias Reymond

Mon, 13 Nov 2017 06:30:00 +0100

3e Journée de la critique des médias : "Quelles transformations des médias" (vidéo)

par Acrimed,

Le 25 mars 2017, Acrimed organisait à Paris la troisième Journée de la critique des médias. Nous publions ici la vidéo de la seconde table ronde autour de laquelle Pierre Barron (radio Fréquence Paris Plurielle), Fernando Malverde (syndicaliste à France Télévisions) et un membre d’Acrimed ont évoqué les transformations souhaitables du champ médiatique et ont tenté de répondre aux questions suivantes : à quoi risque de ressembler, dans vingt ans, le paysage médiatique que nous craignons ? Quel est le paysage médiatique que nous souhaitons ? Et en particulier quel projet pour un service public de l’information et de la culture ? Avec quel secteur public de l’audiovisuel digne de ses missions ? Avec quelle contribution des médias indépendants, associatifs, alternatifs ?

Acrimed

Thu, 09 Nov 2017 07:00:00 +0100

Jean-Luc Mélenchon « déprimé » : des médias se donnent le mot

« Pour l’instant, c’est lui qui a le point. » C’est en ces termes que Jean-Luc Mélenchon concédait le 29 octobre 2017 un avantage à Emmanuel Macron, notamment dans sa capacité à imposer ses réformes libérales. Aussi courte soit-elle, cette phrase de 40 signes représentait une opportunité trop belle pour une poignée de journalistes impatients : l’occasion de diagnostiquer une dépression au leader de la France Insoumise et en filigrane, d’annoncer l’échec des mobilisations face à la politique du gouvernement. Et tant pis si rien ou presque ne permet d’étayer ce bilan.

Sur la base des déclarations de Jean-Luc Mélenchon le 29 octobre dernier à Athènes, de nombreux médias ont constitué le dossier médical du député de la 4ème circonscription des Bouches-du-Rhône. Et leur diagnostic est unanime : miné par la déprime et découragé par la bataille contre la loi Travail (supposément perdue), l’ancien candidat de la France Insoumise à l’élection présidentielle est à l’image du mouvement social contre les réformes du gouvernement : exsangue, empli d’un sentiment de défaite et résigné. Faute d’éléments suffisants pour démontrer que Jean-Luc Mélenchon s’essouffle, les journalistes usent et abusent d’éléments de langage et de choix iconographiques évocateurs pour convaincre les lecteurs du « coup de blues ».

Le 24 octobre 2017 sur LCI, Laurent Bazin lançait les prémisses de « la déprime » lorsqu’il évoquait le « coup de fatigue de Jean-Luc Mélenchon », son « amertume » et même un « épuisement soudain », avant de donner la parole à Brigitte Benkemoun, qu’il qualifiait pour l’occasion d’ « experte en psychanalyse mélenchonienne ».

Une semaine plus tard, les déclarations de Jean-Luc Mélenchon au micro de France Info suffisent pour que 20 Minutes s’inquiète de son état de forme :

« Un petit coup de blues automnal ? Une fois n’est pas coutume, Jean-Luc Mélenchon a reconnu avoir perdu une première manche, samedi dernier : "C’est un moment étrange pour dans le pays. [Emmanuel Macron] est en état surcritique. Normalement, l’avalanche devrait avoir lieu. Elle n’a pas lieu".  »

Et pour convaincre le lecteur du bien-fondé de son diagnostic, le journaliste combine un titre explicite à une photographie du député, le regard dans le vide :

Manquant cruellement de pièce pour constituer leur dossier, les journalistes du Progrès troquent eux aussi leur carte de presse contre une blouse blanche :

Pas plus original, le Dauphiné (même groupe de presse – EBRA) reprend le même titre et la même photographie de Jean-Luc Mélenchon :

« Coup de mou ou coup de blues ? » Après avoir posé cette question pour le moins fermée, le journaliste du Dauphiné finit par trancher en faisant parler le député ou plutôt, en parlant à sa place : « Il ne l’avouera pas mais Jean-Luc Mélenchon est aussi dépité par les révélations sur les logements HLM de ses lieutenants parisiens. »

Quoique plus modérée dans son titre, l’AFP se pose aussi la question de l’état psychique de Jean-Luc Mélenchon dans sa dépêche, avant d’être reprise par Libération et Le Point :


Le 1er novembre, L’Obs donne sa réponse, sans détour :

Le même jour sur LCI, David Pujadas fait de l’état de forme du député insoumis un des thèmes de son émission :

Dans la foulée, le site publie une dépêche quasiment vide mais bien emballée avec un titre et une photographie explicites :

Le Parisien questionne à son tour la détermination de Jean-Luc Mélenchon :

La « déprime » de Jean-Luc Mélenchon est également au menu des débats de Bruce Toussaint et de ses invités, lors de l’émission « C dans l’air » du 30 octobre sur France 5 :

Quasiment au même moment, sur le plateau de l’émission « Les informés » de France Info, François Ernenwein, rédacteur en chef de La Croix, parle « sinon d’une grosse déprime, dans tous les cas d’un petit passage à vide », avant que le présentateur de l’émission ne modère : « un p’tit coup d’mou ».
Enfin, c’est Yves Calvi qui, le 2 novembre, interpelle le député Éric Coquerel au micro de RTL :


- Yves Calvi : Que se passe-t-il dans la tête de Jean-Luc Mélenchon ?
- Éric Coquerel : (rires) Tout va bien, pourquoi ?
- Yves Calvi : Non, non, non... On dit qu’il a en permanence des sautes d’humeur (…) Clairement, en ce moment, est-ce que ça va bien ? Est-ce qu’il est dépressif  ? (…) Est-ce que vous faites un constat d’échec, les uns les autres, en ce moment ?

Pour clore l’épisode « déprime », dans lequel journalistes et éditorialistes scrutent l’humeur du député insoumis à la loupe, il convient d’observer que c’est Le Figaro qui, le premier et quasiment deux semaines avant tout le monde, avait lancé la petite musique du « coup de blues » de Jean-Luc Mélenchon, évoquant alors son « passage à vide » :

* * *

Finalement, les symptômes importent peu : quand les journalistes diagnostiquent Jean-Luc Mélenchon « dépressif », c’est uniquement pour prescrire une période de convalescence à l’opposition politique et mettre la mobilisation sociale anti-Macron au repos.

Julien Baldassarra

Julien Baldassarra