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Acrimed | Action Critique Médias

Mon, 23 Jul 2018 06:30:00 +0200

« Un pognon de dingue » : les médias tombent dans le panneau de la communication élyséenne

Coup d’envoi : une fuite et quelques déclarations ministérielles

Dans un article daté du 18 mai, Le Monde inaugurait le nouveau cycle d’un débat récurrent dans l’espace public : se basant sur une note interne des services du budget, le journal révélait « les pistes explosives de Bercy pour réduire les aides sociales.  » Cette note avait-elle été transmise à dessein au journaliste du Monde pour donner le coup d’envoi d’une campagne médiatique, ou bien est-ce la fuite de ce document qui incita plusieurs membres du gouvernement à réagir ? Impossible de le savoir, mais toujours est-il que dans les jours ayant suivi la publication de l’article du Monde, plusieurs médias ont ouvert micros et colonnes aux responsables politiques pour « expliquer » le projet : Bruno Le Maire le 20 mai dans « Le grand rendez-vous » sur Europe 1, Benjamin Griveau dans Le Parisien le 27 mai, Gérald Darmanin le 29 mai sur RTL, tandis que les déclarations d’Édouard Philippe le 30 mai à l’issue d’un séminaire gouvernemental ont été reprises dans Le Monde, Les Echos, le JDD, Le Parisien, Le Point, Challenges, etc.

Dans les jours qui suivirent ces déclarations, plusieurs médias ont proposé une synthèse du projet [1]. Certains journalistes politiques lui ont porté un intérêt d’autant plus grand que l’annonce de ces mesures à venir avait, selon la formule consacrée, « suscité la désapprobation dans les rangs de la majorité ». Il s’agissait donc « d’éteindre le début d’incendie » (Les Echos, 1er juin), ou de cheminer en « terrain miné » (Le Monde, 30 mai), voire d’une « cacophonie gouvernementale » (France Bleu, 30 mai).

Comme toute bonne campagne médiatique, celle-ci fut accompagnée d’un sondage ad hoc, commandé par deux médias et un « think tank », tous ouvertement favorables au projet gouvernemental de réduction des aides sociales : Les Echos, Radio Classique, et l’Institut Montaigne. Ce sondage, largement repris dans la presse après avoir été relayé par l’AFP, charrie les mêmes biais que tout sondage d’opinion, auxquels il ajoute l’incohérence [2] et la malhonnêteté de la photo d’illustration de l’article, occultant le chiffre de 32% de sondés considérant le niveau de ces aides à « juste ce qu’il faut » pour laisser apparaître les 40% de « trop d’aides » comme majoritaires.


C’est ainsi que l’angle du débat médiatique autour des aides sociales s’est d’emblée imposé, à l’unisson des problématiques posées par le gouvernement : faut-il ou non les réduire ?

Un débat médiatique amputé

Déjà bien limité par les termes dans lesquels il est posé, ce débat politique est encore amputé dans sa version politicienne, où seuls comptent les enjeux d’alliances et de popularité dans les sondages – c’est-à-dire, in fine, les enjeux potentiellement électoraux. Un bon exemple de ce journalisme politique dépolitisé fut donné à entendre dans sa version cultivée lors de l’émission du 3 juin de « L’esprit public » sur France Culture. Recevant comme chaque dimanche des invités idéologiquement proches du gouvernement actuel, Émilie Aubry leur posait la question : « Faut-il poser la question des aides sociales ? » Son texte introductif, stylisé à la façon d’un récit, vaut d’être cité in extenso  :

Que ferait le jeune président avec [les aides sociales] ? En condamnerait-il certaines ou se contenterait-il de revoir les conditions d’accès et la revalorisation de ces prestations ? Comment ferait-il pour n’apparaître ni comme l’incarnation d’un état technocrate mettant à mal un état social, ni comme celui qui à force de plaider le « en même temps » n’accomplissait comme son prédécesseur que des réformes cosmétiques sans effet réel sur l’ampleur de nos déficits ? Que devait-on lire entre les lignes de ses sibyllins propos élyséens : « nous allons faire des économies sans toucher aux paramètres » ?

Heureusement que le service public est là pour nous aider à réfléchir aux enjeux de la communication gouvernementale (« comment faire pour n’apparaître ni comme ceci ni comme cela »), et pour organiser ces « débats » où toutes les opinions peuvent s’exprimer : aussi bien celles qui encouragent la diminution des aides sociales que celles qui plaident pour leur suppression.

Certes, cette présentation caricaturale ne représente pas la tonalité générale de la campagne médiatique qui aura suivi les déclarations ministérielles de la fin mai : nombres d’articles firent également état de « l’attachement des Français » à leur « modèle social ». Autrement dit, la question se posait souvent sous la forme d’une alternative : réduire les aides sociales (éventuellement jusqu’à en supprimer certaines), ou les conserver.

C’est selon cette alternative que le débat fut posé dans les médias dominants : rares furent par exemple les articles mentionnant le fait bien établi que de très nombreuses personnes éligibles à une allocation n’en bénéficient pas parce qu’elles ne la demandent pas – alors même que ce « non-recours » concerne au moins 30% des allocataires potentiel du RSA par exemple [3]. Et ce sans parler de poser la question des moyens à envisager pour réduire ce non-recours !

Rares également furent les médias à s’emparer de visions politiques de la gauche radicale – par exemple celles qui jugent que ces aides devraient être augmentées, ou que le principe de redistribution devrait être généralisé, par exemple sur le modèle du salaire à vie [4]. Des visions qui comptent pourtant des représentants, responsables politiques, intellectuels, militants, soit autant de potentiels invités qui pourraient venir les défendre sur un plateau ou dans les colonnes d’un journal. Mais les invitations leur furent distribuées au compte-goutte [5], et aucun de nos grands médias n’emploie d’éditorialiste idéologiquement proche de ces courants politiques. Tant et si bien qu’ils restèrent quasiment invisibles durant toute cette séquence – aussi invisibles que d’habitude pourrait-on dire, et le périmètre du débat en fut particulièrement restreint, aussi restreint que d’habitude pourrait-ton dire !

Acte deux : la fabuleuse histoire médiatique du « pognon de dingue » ou la misère du journalisme politique

C’est dans la nuit du 12 ou 13 juin, soit après trois semaines de débat médiatique sur la question de la nécessité, ou non, de réduire les aides sociales, que la fameuse vidéo du « pognon de dingue » est mise en ligne sur le compte Twitter de la directrice de communication d’Emmanuel Macron.

Cet épisode intervient à la suite de deux révélations du Canard Enchaîné : une première affirmant que le montant des coupes budgétaires dans les aides sociales a été fixé à 7 milliards d’euros par le gouvernement ; et une seconde retranscrivant les propos d’un « conseiller gouvernemental » regrettant justement cette première révélation : « Pour éviter que les oppositions se coagulent contre les économies budgétaires, il était prévu qu’aucune donnée chiffrée ne devrait sortir avant que l’opinion soit préparée par des sondages opportuns et par une communication gouvernementale justifiant par avance ces mesures. Au nom de l’efficacité et de la nécessaire réforme. »

Et ce « coup de com’ » suscita en effet une large couverture dans les médias dominants, qui se sont une nouvelle fois illustrés par un suivisme sans borne à l’égard de la communication gouvernementale : en dissertant sur la forme et le vocabulaire d’une part, et en recentrant d’autre part quasi systématiquement les débats autour de la question de « l’efficacité » des aides sociales.

Dans la presse écrite tout d’abord, nombre d’articles se contentent de rapporter les propos de la vidéo, et parfois de la présenter comme une volonté d’Emmanuel Macron de « clarifier la politique sociale après quelques couacs » (Ouest France, 13 juin). D’autres, comme Le Figaro ou le site de BFM-TV, prétendent raconter « les dessous d’un coup de com’ », mais ne font en réalité que le prolonger en rapportant des détails du tournage, du montage ou de la mise en ligne fournis par les conseillers d’Emmanuel Macron… D’autres encore choisissent de poser la question de l’efficacité de ce « coup de com’ », à l’instar de Libération et du Huffington Post – le premier jugeant que le « coup de com’ » ne passe pas, et le second estimant que c’est un « pari gagnant ». Sur le fond, de nombreux médias ont repris à leur compte la question de « l’efficacité » des aides sociales, se basant notamment sur une dépêche AFP reprenant des statistiques officielles de la DREES. Comme le montre un article d’Arrêt sur images, cette même dépêche aura été reprise très différemment d’un média à l’autre :

Le journal Les Échos reprend la quasi-totalité de la dépêche AFP, en titrant sur le montant de ces dépenses : « La France, championne d’Europe des dépenses de protection sociale ». Très différent est le titre du Monde : « Le « pognon de dingue » investi dans la protection sociale est efficace et apprécié par les Français. » D’autres médias ont choisi également la même mise en perspective. C’est le cas de Libération, de France Bleu, ou encore du Parisien |...] ou du site de BFMTV Business.

Les journaux télévisés du 13 juin consacreront tous un sujet à cette vidéo, à 13h comme à 20h, sur TF1 comme sur France 2. Qu’il s’agisse de brefs reportages ou de commentaires en plateau, il s’agit de noter la singularité du ton et du vocabulaire et de pointer le « coup de com’ », tout en relayant la volonté proclamée d’Emmanuel Macron de rendre les aides sociales « plus efficaces ». Nathalie Saint-Cricq, grande spécialiste du style jupitérien était évidemment au rendez-vous du JT d’Anne-Sophie Lapix :

C’est la quintessence du « en même temps » macronien : un coup de social, on l’a vu ce matin à Montpellier et au même moment il parle aussi à la droite du genre « bah moi, j’ai le courage de dire ce que beaucoup pensent tout bas. » Alors finalement le style n’est pas très jupitérien et on a l’impression ce soir d’un message franchement brouillé, mais vous savez, tout ça, c’est de la com’, c’est de la politique car in fine ce qui comptera ce ne sont pas les paroles, ce seront les actes, les arbitrages, les priorités, les aides sociales, et ça on sera fixé très très vite, probablement d’ici juillet.

Car oui, dans le petit monde des éditorialistes, la politique, c’est de la com’. Et inversement.

Du côté des matinales radio, le sujet est cadré à l’identique. Sur RTL le 13 juin, Yves Calvi y ajoute son sens particulier du pluralisme, qui a peut-être encore rétréci depuis qu’il a quitté France 5 et l’émission « C dans l’air »... Au sommaire de cette matinale, il annonce un entretien téléphonique avec le Président de la Mutualité française [6] qui, à la surprise générale, déclare que « chaque euro doit être utilement dépensé ». Pas peu fier de pouvoir diffuser des propos aussi hostiles aux projets gouvernementaux, le présentateur poursuit :

Et comme nous aussi à RTL nous sommes curieux et obstinés, à l’autre bout de la chaîne, c’est Bruno Le Maire, ministre de l’Économie, qui répondra aux questions d’Élizabeth Martichoux [...]. Bref, on ne peut pas être plus complets.

Plus complet qu’Yves Calvi ? Impossible ! Ou comme disait Pierre Desproges,ce serait comme être « plus rockeur que Tino Rossi. »

Le 14 juin, recevant François Hollande dans la matinale d’Europe 1, Patrick Cohen mène l’enquête. Il demande d’abord « Vous les prépariez de cette façon vos discours ?  », avant de poser une question sur le fond… de la forme : « Et sur le contenu... contenu et vocabulaire ? Ce ’’pognon de dingue’’ qui n’aide pas les pauvres à sortir de la pauvreté ? »

Le même jour, Jean-Michel Apathie et Bruce Toussaint sollicitent l’éclairage de Daniel Cohn-Bendit sur France Info. Jean-Michel Apathie tente l’exégèse du vocabulaire présidentiel, en se demandant si le mot « pognon » ne veut pas dire « trop de pognon ». Et à Daniel Cohn-Bendit qui répond qu’Emmanuel Macron a raison de pointer le problème de l’efficacité des aides sociales, Bruce Toussaint réplique : « Vous avez raison sur le fond, on peut entendre ce qu’il dit, mais sur la forme ...  »

Toujours le 14 juin, dans la matinale de France Inter, Thomas Legrand consacre son édito à décrire les « 2 lignes de com’ [qui] s’affrontent à l’Elysée  ». « Et le fond alors ?  » lui demande Nicolas Demorand à 40 secondes la fin de sa chronique (de trois minutes). Réponse de l’éditorialiste : « Ah bah j’ai plus le temps ». Hilarité dans le studio. Et pour les auditeurs qui doutaient encore de la fascination du petit monde des éditocrates à l’égard du petit monde de la communication élyséenne, l’échange qui eut lieu quelques minutes plus tard entre Léa Salamé et son invité Raphaël Enthoven, a clarifié la situation :

- Léa Salamé : Quand vous voyez la conseillère com’ de l’Elysée balancer sur les réseaux sociaux une vidéo, avec un vrai-faux « off » d’Emmanuel Macron qui prépare son discours devant ses conseillers, Thomas Legrand a parlé de « trumpisme de salon », vous en pensez quoi vous de cette vidéo ?
- Raphaël Enthoven : […] C’est ça qui est intéressant ici, c’est qu’on est dans une mise en scène au carré alors que l’enjeu c’est de donner le sentiment qu’on est sorti de la mise en scène parce qu’on le filme à l’iphone.
- Léa Salamé : Donc c’est raté ?
- Raphaël Enthoven : À mon avis.
- Léa Salamé : Sur le vocabulaire […], ce vocabulaire-là, il est disruptif, il est transgressif, ou au fond il est furieusement dans l’air du temps et conformiste ?

D’un entretien entre la journaliste élue « meilleure intervieweuse » en 2015 et le philosophe de studios, on n’attendait pas moins.

Le 25 juin, Léa Salamé semble avoir fait le tour de la forme, et peut donc embrasser le fond dans sa question à Thomas Piketty : « Au-delà de la forme [...], est-ce que c’est forcément faux de dire qu’il y a trop d’argent dans les prestations sociales ? » Mais son compère Nicolas Demorand n’en démord pas. Le 28 juin, au premier président de la Cour des comptes qui lui explique qu’il n’a pas à commenter les propos tenus dans cette vidéo, l’animateur demande, rigolard : « Vous parlez cette langue à la cour des comptes ou pas ? »

Entre temps, dans sa matinale du 15 juin sur RMC, Jean-Jacques Bourdin a lui aussi pris soin d’aborder le sujet avec son invité Nicolas Dupont-Aignan, en poussant un cran plus loin la logique du discours gouvernemental : « La France est généreuse, vous avez raison. Elle est trop généreuse ? Donc il faut réduire la dépense publique, on est bien d’accord ? »

Conseillers en com’ cherchent plateaux télé

Les principaux « talk-show » n’ont pas été en reste [7], et ont apporté leur pierre à l’édifice des commentaires sur la communication gouvernementale, avec, comme toujours, des invitations multiples de spécialistes en communication, aux profils, parcours et avis sensiblement identiques !

Dans « 24h Pujadas » (LCI), la moitié des invités (soit deux sur quatre) ont occupé le poste de « conseiller en communication » d’un Président de la République [8]. Un tiers de la séquence intitulée « Aides sociales : ’’un pognon de dingue’’ ? » est consacré à « décrypter » la stratégie de communication d’Emmanuel Macron – soit tout de même 7 minutes de discussion, au terme desquelles David Pujadas propose d’orienter la discussion sur le fond : « Bien, alors on va sur le fond. Parce qu’il y a la forme, il y a le choix de ce vocabulaire, et puis il y a le fond. Est-ce qu’il a raison quand il dit ’’ces aides sociales coûtent cher, elles coûtent de plus en plus cher, et elles sont relativement inefficaces’’ ?  »

Dans « L’info du vrai » sur Canal + le 13 juin, Yves Calvi (encore lui) poursuit sa campagne en recevant un sondeur, un « politologue spécialiste de communication politique » et un économiste médiatique macroniste. Dans un style plus tranché, la prestation du journaliste dépolitiseur revendiqué consistera essentiellement à ventriloquer les éléments de langage du Président, au point qu’on se demande parfois qui de Calvi ou de Macron fait un discours :

La France championne du monde de l’aide sociale : on pourrait en être fiers si elles étaient réellement utiles, alors nous allons essayer de dépolitiser en quelque sorte le débat pour en parler le plus normalement possible. La république française fonctionne sur un principe de solidarité, de redistribution, c’est sans doute notre fierté, encore faut-il qu’il soit efficace. C’est finalement ce que nous a dit Emmanuel Macron avec un sens consommé de la provocation.

Dans « L’heure des pros » sur CNews, le même jour, Pascal Praud reprend les deux questions qui auront finalement cadré la majorité de cette campagne médiatique dans les médias dominants : « ’’Pognon’’, un président ne devrait pas dire ça ? À moins qu’il ait raison, et que le fond justifie la forme ? »

Et le service public n’est pas en reste. Dans un débat organisé en marge du congrès de la Mutualité française sur Public Sénat, la présidente de la région Occitanie doit répondre à des questions telles que : « [Cette] formule choc, ’’un pognon de dingue’’, ça vous a choquée ?  », ou encore : «  Mais quand Emmanuel Macron dit que sur ces aides sociales il y a un problème d’efficacité, un problème d’effectivité, est-ce qu’il n’a pas raison ? »

Quant à l’émission « C dans l’air », petit salon de l’éditocratie, la discussion a été menée comme chaque soir entre amis [9]. Les deux premières questions posées par sa présentatrice montrent que la discussion fut encore largement consacrée aux objectifs et aux effets de la stratégie de communication de l’Elysée :

- Première question : Il faut qu’on commence cette émission par cette vidéo. C’était assez inattendu, donc c’est une scène un petit peu volée, à l’Elysée, une séance de travail… Alors pas du tout volée puisque c’est l’attachée de presse d’Emmanuel Macron qui la filme, en tout cas ça ressemble à une séance de travail avec les conseillers d’Emmanuel Macron. Et là, il y va avec une formule dont il a le secret.

- Deuxième question : Une formule qui a été diversement reçue […], ça a hérissé une partie de la gauche et même parfois de sa majorité dont certains ont des états d’âme. À quoi ça sert ? À quoi ça sert de prendre les Français à témoin d’une séance de travail à l’Elysée, en utilisant […] une façon de parler assez triviale ? Est-ce que c’est choquant ?

***

Dans notre article « Le pouvoir des médias : entre fantasmes, dénis et réalités », nous pointions certains des pouvoirs que les médias exercent réellement. Parmi ceux-ci, nous relevions le pouvoir d’agenda, puisqu’ « en déterminant quelles informations sont dignes d’être traitées, les médias définissent les événements qui font ’’l’actualité’’, suggérant au public non pas ce qu’il doit penser, mais ce à quoi il faut penser » ; et le pouvoir de cadrage découlant du fait que «  les médias ont le pouvoir de suggérer sous quel angle doivent être abordées les questions dont ils traitent et comment il faut y penser ».

Ces pouvoirs s’exercent avec d’autant plus de force que le niveau d’uniformité du traitement médiatique est élevé : moins les informations et les opinions diffusées sont diverses, notamment dans les médias dominants, plus l’agenda et le cadrage proposés relégueront les autres sujets et les autres points de vue aux marges de l’espace médiatique. Or il existe des acteurs extérieurs aux médias qui ont la possibilité d’imposer des sujets dans le débat médiatique, notamment, comme ici, le pouvoir politique, dont les choix annoncés ou effectifs font partie des centres d’intérêts évidents du travail de journaliste.

Dans ces conditions, la surexposition des débats consacrés à la communication d’Emmanuel Macron (qui est un sujet parfaitement mineur au regard des enjeux), ainsi que la reprise du cadre suggéré par l’Elysée lors des quelques occasions où le sujet de fond était abordé (« les aides sociales sont-elles efficaces ? ») ont permis au pouvoir politique d’utiliser les effets d’agenda et de cadrage à son bénéfice. En effet, pour voir exprimer des points de vue qui ont contesté cette façon de poser les problèmes ou en ont suggéré d’autres, c’est une nouvelle fois aux marges de l’espace médiatique qu’il aura fallu chercher.

Bref, dans les conditions de fonctionnement actuelles de l’univers médiatique, lorsqu’il s’agit de « préparer l’opinion » à « la nécessité et l’efficacité de la réforme », l’autonomie des médias dominants vis-à-vis du pouvoir politique semble si faible qu’il suffit d’un simple « coup de com’ », filmé sur un iPhone.

Patrick Michel

Patrick Michel

Thu, 19 Jul 2018 06:30:00 +0200

Dalila Zein, une « cost killer » devient directrice générale de l'AFP

La privatisation de l’AFP est en marche.

Le 12 avril 2018 Fabrice Fries, un spécimen de la noblesse d’État, était « élu » à la présidence de l’AFP. Le 28 juin 2018 un communiqué de l’AFP nous apprend que Dalila Zein est nommée Directrice générale de l’AFP. Deux événements qui confient l’encadrement d’une des plus grandes agences de presse à des managers avouant, comme nous l’écrivions, « un amour inconsidéré pour le privé, la novlangue managériale, les méthodes marketing et la rigueur budgétaire », soit autant de qualités visiblement requises de nos jours pour diriger un média et prétendre donner du sens au « journalisme »…

Fort de cette décision autocratique, et doté par un tel nouveau bras droit, Fabrice Fries est dans de bonnes conditions pour rééditer à l’AFP des exploits tout aussi « remarquables » que ceux qu’il avait réalisés à la présidence de Publicis Consultant de 2008 à 2016 [1].

Car n’ayant rien à envier au parcours de Fabrice Fries, celui de l’impétrante présente en effet bien des traits constitutifs d’une carrière entièrement dédiée au service d’intérêts privés :

- En 1997, Dalila Zein est diplômée de l’école de commerce « EDHEC Business School » de Lille.

- Elle débute comme auditrice chez Price Waterhouse Coopers, l’un des quatre plus grands groupes mondiaux d’audit financier, les « big 4 ». Groupes dont une note d’Attac du 9 janvier 2018 décrit l’ « éthique » : « Le rôle des cabinets de conseil est souvent sous-estimé ou méconnu dans les pratiques d’évasion fiscale. Les révélations du Luxleaks l’avaient pourtant mis au jour : les cabinets d’audit comme les Big 4, et les cabinets d’avocats spécialisés sur ces questions, sont les chevilles ouvrières d’un système industrialisé d’évasion fiscale de multinationales. Ces cabinets étudient précisément les législations fiscales pour en trouver les failles et conseillent les entreprises pour "optimiser leurs impôts", c’est-à-dire souvent, localiser des filiales dans des paradis fiscaux et y transférer des bénéfices artificiellement, pour échapper au paiement de l’impôt dans les pays où ont vraiment eu lieu leurs activités. C’est PwC [Price Waterhouse Coopers] qui a rédigé et négocié les fameux rescrits (accords préalables aux prix de transfert) pour le compte de centaines de multinationales avec l’administration luxembourgeoise. »

- De 2000 à juin 2018, elle travaille chez Lagardère Active, où elle gravit tous les échelons (contrôleuse de gestion, Responsable du CDG - pôle presse magazine France, CFO presse magazine France, Deputy Chief Financial Officer) pour en devenir en 2014 la directrice financière (« Chief Financial Officer » en langage local).

- L’ « apothéose » de Lagardère Active, sous le contrôle de l’héritier Arnaud Lagardère, est atteinte le 4 avril 2018 quand Le Figaro titre « Lagardère Active prépare son démantèlement » [2]. Une nouvelle qui allait bientôt laisser Dalila Zein chômeuse [3]. À moins que son réseau parmi les dominants, cultivé depuis des années, ne lui facilite la recherche d’un nouvel emploi et précipite un parachutage. Chose faite à l’AFP.

Pour comprendre en quoi l’arrivée de Dalila Zein à l’AFP est tout aussi antinomique de l’esprit de service public que celle de Guy Lagache à Radio France, il suffit de lire le résumé de sa carrière qu’elle fait sur sa page Linkedin :

Expérience managériale solide (équipe d’env. 200 personnes) dans des environnements complexes, Mise en œuvre et suivi de plans de réduction des coûts, nombreux dossiers d’acquisitions et cessions, stratégie et analyse financière, Optimisation du cash, Projets immobiliers.

Restructuring, Cost reduction, Financial strategy, Project management, Working capital optimisation, Organization, Controlling, Business transformation, Real estate, Acquisitions, Divestments.

Les salariés de l’AFP ne seront donc nullement surpris si dans les mois qui viennent, Dalila Zein et Fabrice Fries envisagent de réduire les effectifs (« réduction des coûts » et « restructuring »), supprimer certaines activités (« cessions ») en les sous-traitant (« optimisation du cash »), vendre le siège de l’AFP (« projets immobiliers »), le tout en privatisant l’AFP (« business transformation ») au nom de la-nécessaire-réforme-pour-sauver-l’AFP-dans-un- « environnement complexe ».

Denis Souchon

Post-scriptum 1 : Le 3 octobre 2014, on pouvait lire sur le site Option Finance : « Nommée responsable du contrôle de gestion du pôle presse magazine de Lagardère Active en 2007, [Dalila Zein] est promue, un an plus tard, directrice financière. "En partenariat avec le directeur de l’activité presse magazine, j’ai alors pu intervenir sur des sujets d’organisation et de stratégie, comme la réflexion sur le portefeuille d’actifs", précise-t-elle. Un travail récemment concrétisé par la cession par le groupe d’une dizaine de titres, dont Psychologies ou Première. »

Post-scriptum 2 : Il paraît souhaitable de ne pas accorder systématiquement sa confiance à des gens qui affirment, comme le fait Dalila Zein sur sa page Linkedin, que « les causes qui [leur] importent [sont] :
Arts et culture
Droits civiques et action sociale
Droits de l’homme
Enfants
Environnement
Formation
Lutte contre la pauvreté »

Denis Souchon

Mon, 16 Jul 2018 06:30:00 +0200

Le Conseil de presse du Québec

Qu’est-ce qu’un Conseil de presse ?

Il peut être aussi dénommé Conseil de déontologie des médias ou Conseil des médias. Le Conseil de presse est un organe professionnel d’autorégulation. En tant que tel, il peut être comparé à l’Ordre des avocats ou à celui des médecins, mais la comparaison s’arrête là, dans la mesure où les Conseils de presse n’ont généralement pas de pouvoir de sanction et concernent des salariés et non des professions libérales. Ils font office, sinon de tribunal, du moins d’instance de concertation, de médiation et d’arbitrage pour régler les conflits entre le public et la profession ; selon la formule souvent citée de Robert Pinker (Conseil de presse britannique) : « Les Conseils de presse servent à protéger la liberté de la presse et à protéger le public des excès de cette liberté. »

Les Conseils de presse sont composés de représentants des journalistes, des éditeurs et du public, en proportions variables selon les pays : uniquement des journalistes (Italie), journalistes et éditeurs (Allemagne), journalistes et public (Ukraine), éditeurs et public (Grande-Bretagne), journalistes, éditeurs et public (Bénin, où les journalistes sont les plus nombreux, Québec où les représentants du public sont les plus nombreux). Ces représentants sont désignés soit par la communauté professionnelle, soit par des comités indépendants, qui visent toujours à assurer l’indépendance du Conseil par rapport aux diverses formes de pouvoir [5]. Le financement des Conseils est généralement assuré par ses membres, hors public, avec souvent une participation de l’État.

Le cœur de l’activité des Conseils de presse concerne les litiges qui ne relèvent pas de la loi et des tribunaux mais qui soulèvent des questions relatives à la déontologie ou à l’éthique professionnelle, soit l’ensemble des règles régissant les pratiques professionnelles, parfois rassemblées dans des codes de déontologie. De telles règles condamnent, par exemple, le fait de déguiser des publicités en articles (publi-rédactionnel, publi-reportages), de déguiser en « experts » ou « spécialistes » neutres sur les plateaux de télévision des intervenants dont les activités professionnelles ou les engagements politiques pouvant nourrir des partis-pris ne sont pas mentionnés, les bidonnages (comme la fausse interview de Fidel Castro par Patrick Poivre d’Arvor), les fausses nouvelles (comme le « charnier » de Timisoara), les « ménages » (prestations juteuses de journalistes à des sociétés privées [6]), les manifestations de sexisme, d’homophobie, mais aussi les conflits d’intérêt, les atteintes à la vie privée, etc. Autant de pratiques dont les critiques abondent dans les articles gracieusement mis à la disposition du public par Acrimed. Nombre de ces offenses à la déontologie professionnelle ne sont pas passibles de sanctions par les tribunaux. Mais même lorsqu’elles le sont, comme dans les cas d’atteinte à l’honneur, à la considération des personnes, les justiciables préfèreront souvent s’adresser au Conseil de presse (s’il existe) plutôt que se lancer dans des procès coûteux et au résultat incertain.

Dans les pays, comme la France, qui en sont dépourvus, l’absence de Conseil de presse favorise la prolifération des médiateurs, qui sont plutôt des amortisseurs des reproches du public à leur média voire des chiens de garde corporatistes patentés [7] et celle de risibles « comités d’éthique » maison, rendus obligatoires par la loi Bloche et composés sur mesure par les grands médias. D’où l’intérêt des Conseils de presse, où les médias interpellés par le public sont normalement contraints de lui apporter une réponse argumentée. Notons également que les éditeurs et les journalistes sont souvent favorables à la création de Conseils de presse dans lesquels ils voient un moindre mal face à des projets de réglementation étatique des médias beaucoup plus contraignants [8] et un moyen d’améliorer leur image aux yeux du public.

Le Conseil de presse du Québec

La naissance du Conseil de presse du Québec, en 1973, s’inscrit dans un triple contexte : celui où la presse francophone avait fort mauvaise réputation [9], celui d’une forte concentration des médias, et surtout au moment où le gouvernement envisageait de règlementer le secteur des médias [10]. Il se dénomme plus précisément « Tribunal d’honneur de la presse », une appellation qui, quoique un peu grandiloquente, exprime bien le rôle du Conseil qui fonctionne comme un tribunal classique, mais un tribunal sans pouvoir de sanction autre que morale.

Organisme privé sans but lucratif, il œuvre depuis 45 ans « à la protection de la liberté de la presse et à la défense du droit du public à une information de qualité ». Il s’appuie pour cela sur un code de déontologie publié en 2003 [11] et largement rénové en 2015. Ce guide de déontologie sert de référence à ses décisions.

Le Conseil est composé de trois collèges : 6 journalistes, 6 représentants des éditeurs, et 7 représentants du public. Il est présidé par un représentant du public. Les journalistes sont choisis par l’assemblée générale de la fédération des journalistes québécois, les représentants des éditeurs par ces derniers, et les représentants du public par le CA du Conseil après appel public de candidatures dans les médias et recommandations d’un comité de sélection tripartite. L’adhésion des médias au Conseil est libre. Il est financé par les médias adhérents (60%), les revenus de ses fonds propres (16%), la Fédération professionnelle des journalistes (2,5%) et le gouvernement (22,5%), pour un total compris entre 500 000 $ (328 000 €) et 700 000 $ (460 000 €) annuels.

Sa compétence s’étend à tous les médias du Québec, qu’ils adhèrent ou pas, mais il n’est financé que par ses adhérents. Il est compétent pour tout litige ayant trait à la déontologie, y compris s’il oppose un journaliste salarié à son employeur ; mais il s’abstient ou se retire si d’autres tribunaux sont saisis de la même affaire. Le Conseil ne peut pas s’autosaisir, mais tout citoyen, tout organisme privé ou public, peut le saisir gratuitement d’une plainte qui, si elle est estimée recevable, fait l’objet d’une décision susceptible d’appel sous 30 jours. Le Conseil n’a aucun pouvoir coercitif mais invite vivement les médias, en particulier celui qui est visé par une plainte, à publier sa décision. Depuis le 15 novembre 2017, le Conseil de presse a mis en place un service de médiation qui recherche dans un délai de 30 jours une « entente équitable et durable » entre les parties. À défaut d’entente, la procédure ordinaire est engagée.

Les plaintes, dont l’immense majorité émanent de particuliers, furent pendant longtemps au nombre d’une centaine par an ; elles ont augmenté depuis 1998, lorsque le Conseil s’est doté d’un site Internet sur lequel elles peuvent être déposées, et récemment, on en comptait environ 220 en moyenne par an (2014-2016), avant que leur nombre ne fasse un bond pour atteindre le chiffre de 735 en 2017. C’est également en 2017 que le nombre de plaintes concernant la presse écrite, qui fut longtemps la principale cible, a été dépassé par celui concernant les autres médias (radio, télévision, Internet – y compris les versions Internet des journaux).

Les plaintes jugées recevables sont ensuite traitées par une Commission des plaintes et, après notification d’argumentaires par les parties, font l’objet d’une analyse par la Commission et d’une décision. Les décisions favorables au plaignant, dites « retenues », sont parfois accompagnées d’un blâme, voire d’un blâme sévère à l’intention du journaliste et/ou du média. Ces décisions ont permis l’édification au fil du temps d’un véritable corpus de jurisprudence sur la déontologie du journalisme, chaque décision faisant l’objet d’un rapport circonstancié où figurent les positions des parties et les conclusions du Conseil. Pour exemple, on trouvera en annexe une décision récente du Conseil prise à la suite d’un afflux exceptionnel de plaintes. Ce sont plus de 2 000 décisions qui sont ainsi accessibles sur le site du Conseil, par thèmes, titres des journaux et années, critères de recherche que l’on peut croiser.

Difficile de savoir si l’existence du Conseil a modifié sérieusement les pratiques professionnelles des journalistes québécois, mais on ne peut douter qu’il a favorisé, au moins par les commentaires que ses décisions ont suscités dans le milieu médiatique, des réflexions et une conscience plus aigüe et avertie des questions de déontologie. De même pour le public : depuis que le Conseil de presse a acquis une certaine notoriété, il a incontestablement contribué à familiariser le public à la déontologie des médias, à ce que peuvent faire et ne pas faire, dire et ne pas dire les journalistes, et partant, à une vigilance accrue à leur égard.

Où s’arrête la liberté d’expression ? Où commence le droit du public à une information de qualité ? Devant trancher ces délicates questions au cas par cas, dans une époque de vive concurrence entre les médias, le Conseil de presse du Québec a fait l’objet de nombreuses critiques.

Critiques et limites

Une critique récurrente souligne la lenteur des décisions du Conseil. Malgré une volonté constante de réduire les délais, ceux-ci tournent autour d’une année, si ce n’est plus ; onze mois (un record de brièveté !) en moyenne en 2017. Et il n’y a pas de procédure accélérée pour des cas qui l’exigeraient. Dans de nombreuses affaires liées à l’actualité, ce délai peut constituer un véritable préjudice pour les plaignants, notamment en cas d’atteinte à la considération de la personne. En cause sans doute, une procédure lourde comprenant de nombreuses étapes [12] auxquelles se sont surajoutées récemment une formalisation de la tentative de résolution amiable, plus étoffée, et la possibilité pour les parties de demander une audition. Mais surtout, le budget manifestement trop faible du Conseil, qui ne permet d’employer que cinq salariés, laisse une charge de travail considérable aux membres chargés d’instruire les requêtes et de prendre les décisions.

Il a aussi été reproché au Conseil de limiter son activité au recueil et au traitement des plaintes, plutôt que de mener de vastes enquêtes sur les médias et le journalisme et, le cas échéant de rapporter de façon autonome des dysfonctionnements constatés. Même si de temps à autre une subvention ponctuelle du ministère de la Culture permet de lancer des études approfondies sur des sujets précis, comme ce fut le cas en 2009 sur l’état de l’information locale, régionale et nationale au Québec, ou encore en 2013 sur l’indépendance des journalistes, le Conseil pâtit en la matière de ses contraintes budgétaires.

Le Conseil serait par ailleurs trop peu connu du public, même si cette tendance semble évoluer au vu de l’accroissement du nombre de plaintes reçues. Ce handicap est important dans la mesure où la seule sanction des médias blâmés par une décision du Conseil consiste à publier cette décision : cette publication sera rarement en première page et en gros caractères et elle pourra passer inaperçue à un public ignorant le Conseil et son rôle (dans l’hypothèse où le média publie la décision, ce qui n’est pas toujours le cas, loin de là, et même si d’autres médias, non concernés par la décision la publient de leur côté). En outre, faire connaître le Conseil de presse au public demanderait un financement autrement plus important que celui dont il dispose [13].

Le Conseil de presse a souvent été attaqué pour sa « partialité ». Certains éditeurs et journalistes lui reprochent, parfois vivement [14] des décisions les concernant. Pour d’autres, c’est « la faiblesse des motifs justifiant les décisions, leur caractère arbitraire et leur absence de rigueur » (groupe Québecor cité par Le Devoir du 15 septembre 2010), qui sont en cause.

Vue par le milieu universitaire, la partialité du Conseil s’exprime au contraire dans des décisions trop favorables aux médias. Ainsi, Armande Saint-Jean, ancienne journaliste devenue chercheuse universitaire se fait l’écho de ces critiques : « Il [le Conseil de presse] serait dominé par les patrons et les journalistes dont les intérêts corporatistes se rejoignent, et le public n’y est représenté que par une certaine élite issue des corps intermédiaires, jamais par "des Noirs, des étudiants, des mineurs" (Sauvageau, 1980). » [15]. Dans le même sens, une étude portant sur les critères déontologiques retenus par 1489 jugements du Conseil de presse du Québec établit que « les résultats de l’analyse confirment les présomptions voulant que le Conseil de presse protège avec vigueur la liberté des entreprises de presse et des journalistes ». L’auteur précise après analyse des contenus des jugements : « Si la jurisprudence du Conseil de presse se révèle partiale par ses taux de rejet des griefs, elle l’est bien davantage par les conceptions qu’elle véhicule » [16]. Jugement confirmé par Marc-François Bernier, titulaire de la chaire de recherche en éthique du journalisme de l’université d’Ottawa, pour lequel les systèmes d’autorégulation, dont le Conseil de presse fait partie, ne sont que « des mythes professionnels assurant la protection des intérêts économiques des médias, au détriment du droit du public à une information de qualité » [17]. Consultés par sondage en 2011, les Québécois semblent du même avis, n’étant que 16% à désigner le Conseil de presse en réponse à la question : « Qui devrait assurer que les journalistes respectent l’éthique et la déontologie de leur métier ? » [18].

La dépendance vis-à-vis des groupes de médias

Comme on l’a vu plus haut, une part notable des difficultés du Conseil tient à son sous financement. Pourtant, parmi les généreux contributeurs au maigre budget du Conseil, tout le monde ne souffre pas d’impécuniosité. Par exemple le groupe Gesca, filiale de Power corporation, compte 33 700 salariés de par le monde, dont 3 150 au Québec, et chiffrait à 28 milliards de dollars canadiens (soit 18 milliards d’euros) ses revenus en 2013. C’est également le cas jusqu’en 2009 (où il quitta le Conseil) de Québecor, un groupe de presse rassemblant plus de 17 000 salariés et dont les revenus s’élevaient en 2015 à 4 milliards de dollars canadiens (soit 2,6 milliards d’euros) de revenus. Que comptent, pour de tels groupes, les quelques dizaines de milliers de dollars accordés au Conseil de presse et à ses cinq salariés ? Le sous-financement semble délibéré, d’autant plus que les grands éditeurs se sont toujours opposés à ce que le Conseil ait les moyens de s’occuper d’autre chose que du traitement des plaintes du public.

La pression économique est d’autant plus forte du fait que le Québec est une région où les médias sont extrêmement concentrés : deux groupes contrôlent 97% des quotidiens (Québecor et Gesca), trois autres 97% de l’audience radio (Cogeco, Astral et Radio-Canada), trois autres 82 % de l’audimat télévision (Bell, Québecor, Radio-Canada).

Cette situation de dépendance rend précaire la stabilité du Conseil. Quand le groupe Québecor, qui contrôle 40 % de l’information du Québec, quitte le Conseil de presse en 2009, il met de fait l’institution en danger sur le plan matériel, en amputant un budget que l’État sera contraint d’abonder [19]. Ce départ affecte aussi la légitimité (au sens de « représentativité ») du Conseil puisqu’il n’est plus reconnu par son principal partenaire. Certes, le Conseil garde la possibilité de traiter les plaintes concernant Québecor, et il le fait, mais les médias appartenant à Québecor ne participent pas au traitement de ces plaintes (en exposant leur point de vue en défense), si bien que les décisions du Conseil les concernant sont formellement biaisées car issues de procédures incomplètes. En outre, évidemment, les médias du groupe Québecor ne publient jamais les décisions du Conseil.

Après le départ de Québecor, le Conseil a dû encore affronter les revendications de Radio Canada, radio-télévision publique, portant sur la procédure de traitement des plaintes (2015), revendications qu’il a dû satisfaire [20]. Plus récemment (2017), il a dû faire face aux protestations du groupe Gesca contre des décisions qui impliquaient le groupe en question, avec, à chaque fois, des menaces de départ, départs qui auraient mis cette fois son existence directement en péril.

***

Au vu de l’histoire du Conseil, même rapidement brossée, et de la constance de ses difficultés, on est conduit à penser que son fonctionnement à bas régime, qui dure depuis 45 ans, ne disconvient pas à tout le monde, en particulier à ceux qui pourraient le modifier : les grands médias partenaires.

Des divers freins à ce fonctionnement, le plus saillant est sans doute le double rôle des éditeurs (patrons de médias), en tant que financeurs et décideurs au sein du Conseil. Position dominante qui est encore facilitée par la liberté d’adhésion au Conseil et la liberté de publier ou non ses décisions, libertés dont les éditeurs usent sans se priver, tout en maintenant le Conseil dans une situation financière précaire.

Par ailleurs, dans une économie des médias de type capitaliste, et qui plus est très concentrée, l’autonomie des journalistes est très sujette à caution. Comme ils sont sous la dépendance, directe en tant que salariés, ou indirecte sur le marché du travail, des éditeurs, il y a de fortes chances que leur contribution aux décisions du Conseil aille dans le même sens que celle des éditeurs, et rompe ainsi l’équilibre initialement prévu entre les trois collèges décisionnaires.

Quant au public, peu instruit de l’existence et du rôle du Conseil, isolé, inorganisé et devant porter seul la charge de la preuve, il voit la majorité de ses plaintes déclarées irrecevables et la moitié de celles qui restent rejetées, et il doit en outre attendre une année avant de voir aboutir ses requêtes. Malgré un effort initial pour qu’il soit représenté plus efficacement, ce public demeure l’enfant pauvre d’un processus pourtant censé être en sa faveur.

Jean Pérès

Annexe : une décision du Conseil de presse, tribunal d’honneur des médias du Québec (15-09-2017) : Prudence dans la couverture de verdicts de culpabilité.

Le Conseil a observé une réaction exceptionnelle du public avec le dépôt de 161 plaintes à l’encontre de l’article « Coupables d’agression sexuelle : les proches des trois jeunes hommes condamnés pour le viol d’une adolescente sont démolis », publié dans Le Journal de Montréal.

Les plaignants reprochaient au journaliste Yanick Poisson d’avoir fait preuve d’un parti pris et d’un manque d’équilibre dans son compte-rendu du verdict. Après analyse, la majorité des membres du comité des plaintes (5/6) a jugé que le journaliste a manqué d’impartialité en présentant les trois hommes condamnés pour agression sexuelle en victimes, notamment en mettant l’accent sur l’impact que le verdict a eu sur eux et leurs familles, dans le choix de mots comme « sont démolis » ou encore l’intertitre « Une soirée qui coûte cher » qui fait référence au prix payé par les coupables. Le Conseil a rappelé le devoir d’impartialité des journalistes factuels, en particulier lors de la couverture d’un procès.

Les mis en cause ont également été blâmés pour le manque d’équilibre dont témoigne l’article en ne faisant pas état de la réaction de la victime et de ses proches au moment du verdict. Indiquer que la victime, qui était présente, ou que ses proches n’avaient pas souhaité commenter la décision du jury aurait permis de remplir minimalement cette obligation déontologique, a fait remarquer le Conseil.

Le Conseil a rejeté les griefs d’atteinte à la dignité, de manque de respect devant un drame humain et d’atteinte à la sensibilité du public et celui d’expression de mépris et d’entretien de préjugés. Cependant, le Conseil a rappelé aux médias de faire preuve d’une prudence accrue, notamment dans le choix des mots, lors de la couverture de procédures judiciaires aussi sensibles qu’une cause de viol collectif dont la victime est mineure. On peut lire ici l’intégralité de la décision.

Post-Scriptum : Nous remercions le Conseil de presse du Québec de nous avoir fourni avec diligence quelques informations qui nous manquaient.

Jean Pérès

Wed, 11 Jul 2018 06:30:00 +0200

Actualité des médias n°17 (juin 2018)

I. Du côté des journalistes, des médiacrates et de leurs œuvres

- Après trois ans d’agonie, les « Guignols » s’arrêtent définitivement – Vincent Bolloré a fini par avoir la peau des « Guignols » – ex « Guignols de l’info ». Dans un article revenant sur la longue période d’agonie des marionnettes de Canal +, le site Lesjours.fr rappelle que « c’est précisément l’annonce de la suppression des Guignols en juin 2015 qui a déclenché la prise de pouvoir de Vincent Bolloré à Canal + » et que « dès sa prise de contrôle à l’été 2015, Vincent Bolloré met les mains dans le latex, rencontre l’équipe, serre des mains, promet monts, merveilles et internationalisation aux marionnettes. Elle ne se fera jamais. À la place, il diligente un manuel de refonte des Guignols, révélé par Les Jours, qui fixe une nouvelle ligne éditoriale excluant la politique de l’émission (à part Chirac, la marotte de Bolloré) pour en faire un pauvre castelet où s’ébattent Kim Kardashian et des footballeurs du PSG. » Après trois ans d’agonie pendant lesquelles les équipes de l’émission ont subi « un sabotage en règle de la part de Vincent Bolloré » (des promesses mirifiques qui ne se réaliseront jamais, moins de moyens et plus de contraintes), les « Guignols » s’arrêtent donc définitivement.

- TF1 promeut discrètement ses vidéastes – Dans un reportage diffusé lors de son journal télévisé de 20h, TF1 a vanté les mérite de la vidéaste Zoé et du Studio Bubble Tea, une chaîne Youtube dont les vedettes sont des enfants de huit et cinq ans. Des reportages particulièrement élogieux, d’après Arrêt sur images, qui relève que ces vidéastes sont en contrat avec Studio 71 France, un réseau de chaînes Youtube dont le propriétaire n’est autre que… le Groupe TF1.

- François Lenglet passe à TF1 – C’est le début du mercato d’été des éditocrates. L’économiste multicartes de France 2 François Lenglet [2] va rejoindre le Groupe TF1 pour intervenir dans les JT de 13h et 20h, ainsi que sur la chaîne d’information en continu LCI. Des chaînes qui manquaient cruellement jusqu’ici de pédagogie néolibérale...

- Grève à L’Etudiant – Les salariés du magazine L’Etudiant ont massivement débrayé le lundi 18 juin. D’après France Info, le mouvement aurait en effet été suivi par 92 % de la rédaction, pour s’opposer à une restructuration du groupe décidée par l’actionnaire Marc Laufer qui envisagerait de supprimer une trentaine de postes. D’après le Syndicat national des journalistes (SNJ), les salariés du magazine « refusent une réorganisation basée sur la suppression de nouveaux postes (...) À terme, c’est la fin d’une marque plurimédia, forte et reconnue depuis plus de 45 ans, qui se profile. Réduit à la seule activité d’organisateur de salons, L’Étudiant n’aura désormais plus de valeur ajoutée par rapport à ses concurrents ».

II. Du côté des entreprises médiatiques et de leurs propriétaires

- L’Équipe livré par Amazon – Le quotidien sportif L’Équipe a intégré fin juin l’offre « Amazon Prime Now » du géant américain de la vente sur internet. Le journal pourra être livré en moins de deux heures dans Paris et sa petite couronne. Si c’est une première en France, Amazon n’en est pas à son coup d’essai en Europe, d’après Le Figaro : « Un accord similaire avec la presse a été conclu l’an passé en Espagne. Là-bas, les utilisateurs de Prime Now pouvaient se faire livrer en moins de deux heures à Madrid et Barcelone le principal quotidien national du pays, El Pais, le quotidien économique Cinco Dias, et le quotidien sportif As, tous trois édités par Prisa. (...) La nouvelle avait suscité la colère des marchands de journaux espagnols, qui y voyaient une concurrence déloyale et menaçaient Prisa de boycott. L’éditeur leur avait alors proposé des contreparties financières sur chaque vente réalisée sur Amazon. Depuis, les quotidiens de Prisa ont été retirés de Prime Now. »

- Suites de la réforme de l’audiovisuel public – La réforme de l’audiovisuel a été annoncée le 4 juin par la ministre de la Culture Françoise Nyssen. Le contenu de cette réforme est cependant partiel. D’après BFM Business, « les deux sujets les plus sensibles, le budget et la nomination des dirigeants, ne sont toujours pas tranchés et ont été renvoyés à plus tard. La nomination des dirigeants sera au menu de la future loi sur l’audiovisuel, promise jusqu’à présent pour fin 2018, mais qui est reportée à "courant 2019" » et « la question du nombre de chaînes publiques sur la TNT n’a même pas été tranchée. Certes, la fin de la diffusion hertzienne de la chaîne jeunesse France 4 a été annoncée (...). Mais la question reste ouverte sur la chaîne ultra-marine France Ô. »

Les décisions annoncées concernent la suppression de la chaîne France 4 – qui conserverait une version uniquement web – et des diffusions communes entre France bleu et France 3 (dont une matinale). Toujours d’après BFM Business, plusieurs nouveaux programmes web ont par ailleurs été annoncés : « Une offre pour les 13-30 ans avec "des programmes courts, de la comédie, de la musique, des webséries, des documentaires immersifs, des écritures interactives...", à partir des offres existantes (Mouv’, Slash, Mashable, Studio 4) ; une offre d’éducation grand public, "en lien avec l’Education nationale", lancée en 2019 ; une offre de "décryptage de l’information et de lutte contre les fake news", hébergée par le site france info, et lancée dès ce mercredi 6 juin ; une offre culturelle, avec "des captations, des webséries, des podcast", lancée fin juin. »

Des annonces cohérentes avec le « plan de transformation » de France Télévisions annoncé par sa présidente, Delphine Ernotte, très portée sur le numérique. Un plan par ailleurs guidé par un mantra : il y aura toujours moins d’argent pour l’audiovisuel public. Selon le site Offre média, la présidente de France TV a en effet assuré que « la collectivité a mille priorités à financer et n’a plus les moyens d’accompagner les dynamiques budgétaires de l’audiovisuel public ».

- Point sur la loi fake news – La loi sur les « fausses nouvelles » a été votée mercredi 4 juillet à l’Assemblée nationale. L’objectif, tel qu’il est communiqué par le gouvernement, est de « faire cesser "un trouble objectif" en période électorale » comme le rappelle La Croix. La justice aura pour objectif de « faire cesser la diffusion de fausses informations sous 48h » détaille Le Figaro. Par ailleurs, le CSA pourra « suspendre la diffusion d’une chaîne contrôlée par un pays étranger si elle propage de fausses informations. » La définition d’une fausse information continue de poser problème. En l’état, la définition retenue concerne « toute allégation ou imputation d’un fait inexacte ou trompeuse », de « manière délibérée » selon Les Échos.

- Buzzfeed licencie toute son équipe en France – La direction du site d’information et de divertissement Buzzfeed a annoncé début juin qu’elle comptait fermer sa filiale française et licencier ses 14 salariés. La direction américaine s’est justifiée en parlant d’un manque de rentabilité. Une explication qui ne tient pas la route d’après Libération, qui assure que Buzzfeed France n’est pas dans le rouge financièrement, et a même réalisé 69 000 euros de bénéfices en 2017… Après le lancement d’un grève des salariés menacés, le Tribunal de grande instance de Paris a suspendu la procédure de licenciement économique « jusqu’à ce que la maison mère américaine fournisse aux salariés des documents justifiant la fermeture de la filiale française ».

- Orient XXI et Arrêt sur images attaqués par Le Point – Pour avoir écrit sur « la complaisance de certains médias et journalistes français à l’égard du pouvoir marocain », les sites d’information Orient XXI et Arrêt sur images ont été attaqués en diffamation en décembre 2014 par la journaliste Mireille Duteil et par le magazine Le Point. Déboutés de leurs demandes financières en mars dernier, les plaignants ont décidé de faire appel de cette décision. Orient XXI a donc lancé une campagne de dons pour supporter la charge financière de ce nouveau procès-bâillon.

- Lagardère prend la tête de ses médias d’information – La réorganisation continue du côté de Lagardère Active. Après l’arrivée le mois dernier de Laurent Guimier à la direction de la radio en crise Europe 1 [3], c’est le propriétaire Arnaud Lagardère lui-même qui va assurer la direction de son pôle « news ». D’après BFM-Business, la branche médias de Lagardère Active va être divisée en cinq pôles : « Les activités se répartiront entre un pôle "Presse" (les magazines), un pôle "News" (JDD, Paris Match, Europe 1, Virgin radio et RFM), un pôle "Télévisions" (Gulli, Mezzo...), Lagardère Studios (production audiovisuelle) et un pôle "Pure Players" (Doctissimo...). » Cette division du groupe en pôles doit permettre de faciliter la vente à la découpe du groupe entamée depuis plusieurs années et dont l’épisode le plus récent est la vente du magazine Elle à Czech Media Invest [4]. Autre changement notable : le retour de Jean-Michel Aphatie [5] après deux ans passés sur le service public. D’après Le Figaro, l’éditocrate « rejoindrait Nikos Aliagas et Audrey Crespo-Mara – qui a hérité de l’interview politique – dans la matinale pour tenir un édito quotidien traitant de politique et de sujets de société tout en ayant carte blanche. » Avec un énième expert en rien pérorant sur tous les sujets, Europe 1 ne fait pas vraiment le choix de l’originalité pour redresser ses audiences…

- Le CSA avertit RT France – La chaîne de télévision russe RT France vient d’être mise en demeure par le CSA. En cause, « des "manquements à l’honnêteté, à la rigueur de l’information et à la diversité des points de vue" dans un sujet sur la Syrie », selon CBNews. Le journal en ligne ajoute que « selon le CSA, l’ensemble des éléments diffusés dans ce journal traitant de la situation en Syrie "faisait apparaître un déséquilibre marqué dans l’analyse, sans que, sur un sujet aussi sensible, les différents points de vue aient été exposés". » Une préoccupation pour « l’honnêteté, la rigueur de l’information et la diversité des points de vue » louable de la part du CSA. À quand l’application des mêmes critères aux médias dominants, dont on ne peut pas dire qu’ils se distinguent par leur objectivité et leur respect du pluralisme ?

Jérémie Fabre et Benjamin Lagues, grâce au travail d’observation collective des adhérent.es d’Acrimed

Benjamin Lagues, Jérémie Fabre

Mon, 09 Jul 2018 06:30:00 +0200

Jacques-Marie Bourget, journaliste grièvement blessé par un soldat israélien, enfin indemnisé ?

Macron soutiendra-t-il les « correspondants de guerre »

Enfin une bonne nouvelle, une lueur dans le chaos de l’injustice globalisée : la Cour d’appel de Paris vient, le 21 juin, de condamner le geste fou d’un sniper israélien qui, il y a dix-huit ans, a visé au cœur le journaliste Jacques-Marie Bourget. Pas d’excuse juridique possible pour un soldat, un agent, lorsqu’il s’en prend ainsi aux civils, donc aux reporters. Cet arrêt, obtenu par William Bourdon, le défenseur du « correspondant de guerre » blessé, est un monument des droits de l’homme. Les vrais, pas ceux que Trump et ses amis jettent aux poubelles de l’histoire. Reste encore à convaincre l’État français d’appliquer la décision que vient de rendre le TGI de Paris…

Le 21 octobre 2000 à Ramallah, en Palestine occupée, Jacques-Marie Bourget, alors grand reporter à Paris-Match était très grièvement blessé au poumon gauche. Transpercé par le tir direct d’un fusil d’assaut américain « M16 », arme de dotation d’un soldat israélien. Tir d’un sniper totalement inattendu, sauf à imaginer que le militaire avait pour objectif d’assassiner notre confrère ? En effet, au moment du drame, la place publique où se tenait Jacques-Marie Bourget était calme et les cafés ouverts à la clientèle, en dépit de l’effervescence du moment, celle de la « Seconde Intifada ».

Quelques minutes après le coup de feu les secouristes du Croissant Rouge Palestinien se précipitent pour embarquer le journaliste en état de coma. A l’hôpital de Ramallah les médecins constatent que la situation est très grave. Qu’étant donné la qualité de journaliste étranger de la victime, il est préférable que l’opération chirurgicale nécessaire se déroule dans un établissement israélien mieux équipé. Questionnés, les responsables politico-militaires hébreux refusent de secourir le reporter qui est donc opéré à Ramallah par des chirurgiens palestiniens qui, hélas, ont une grande habilité en matière de chirurgie de guerre. Devant l’hôpital, des jeunes font la queue pour donner le sang nécessaire aux transfusions du Français.

Trente-six heures plus tard, opéré et stabilisé, le journaliste doit être pris en charge par un avion sanitaire et son équipe, expédiés de France, jusqu’à Tel Aviv. Refus des mêmes responsables israéliens de laisser passer l’ambulance palestinienne jusqu’à l’aéroport Ben Gourion. Finalement c’est Jacques Chirac, président de la République, qui se gendarme et exige du Premier ministre Ehoud Barak le libre passage pour le blessé.

En France commence, d’abord en réanimation, la longue reconquête d’une santé qui ne reviendra jamais. Puis un combat pour désigner les coupables et obtenir leur sanction. Une plainte pour « tentative d’homicide volontaire » est déposée devant le TGI de Paris. Pour prospérer l’enquête exige la coopération du gouvernement israélien, l’application d’une convention d’entraide signée en 1959. Résultat ? L’affaire va en rester là. Si les policiers experts et magistrats français ont pu faire une partie de leur travail en France, rien n’est possible avec le régime de Tel Aviv puisqu’après plus de trois années de silence ce dernier refuse de coopérer : le dossier militaire concernant ce tir est « secret ».

En 2011, faute de pouvoir avancer, le TGI rend une ordonnance de « non-lieu ». William Bourdon, l’avocat du reporter, se retourne alors vers le Fonds de Garantie dont la mission est de soutenir financièrement les victimes. Pas de chance pour le journaliste, cet organisme pourtant placé sous tutelle de l’état, refuse de prendre en charge le dossier du blessé de Ramallah. Approuvant son point de vue en première instance, la justice estime que « donner raison au reporter reviendrait à s’ingérer dans la politique d’Israël, un état souverain ». Exprimé d’une façon brutale, cet arrêt nous dit que tirer sur un journaliste peut être une mission qu’on ne doit pas contester. En septembre 2015, devant la Cour d’appel de Paris, les juges retrouvent leur bon sens. Est entériné le fait que Jacques-Marie Bourget est bien une victime civile qui justifie de l’assistance du Fonds de Garantie. Hélas l’arrêt est rédigé avec une ambiguïté qui motive une décision de cassation.

Quatrième mi-temps le 21 juin dernier. Cette fois la Cour d’appel de Paris, de composition différente, vient confirmer le statut de victime du journaliste. Elle le fait en termes clairs, forts et exemplaires. On peut dire courageux puisque la critique d’un acte commis par un agent israélien – même au simple niveau de la technique juridique – exige en France volonté et indépendance. L’arrêt du 21 juin nous dit :

« Si le Fonds de Garantie est en droit de soutenir que le militaire qui agit en zone de combat ou de maintien de l’ordre bénéficie d’une cause objective d’impunité qui opère “in rem”, et d’invoquer l’existence d’un fait justificatif inhérent à l’acte de guerre, c’est à la condition que le militaire ait agi dans le respect des règles du droit international humanitaire, notamment des conventions de Genève relatives à la guerre, qui encadrent l’usage de la violence inhérente aux conflits armés, et protègent les populations civiles et les personnes qui ne participent pas aux combats.

Selon l’article 79 du Protocole additionnel I du 8 juin 1977 – entré en vigueur à l’égard de la France le 24 août 1984 – aux Conventions de Genève du 12 août 1949 relatif à la protection des victimes des conflits armés internationaux :

“Les journalistes qui accomplissent des missions professionnelles périlleuses dans des zones de conflit armé sont considérés comme des personnes civiles et protégés comme telles.

Les personnes protégées ont droit, en toutes circonstances, au respect de leur personne, de leur honneur, de leurs droits familiaux, de leurs convictions et pratiques religieuses, de leurs habitudes et de leurs coutumes. Elles seront traitées, en tout temps, avec humanité et protégées notamment contre tout acte de violence ou d’intimidation, contre les insultes et la curiosité publique”.

… « Il découle de ces éléments que l’auteur du tir a commis un acte grave, qui n’était pas absolument nécessaire en l’état de ces circonstances de fait et qu’il a agi en violation des règles du droit international humanitaire.

… Que le soldat israélien – qui n’a pu être identifié – n’ait pas eu l’intention de blesser un journaliste, cette circonstance n’a pas d’effet exonératoire dès lors que l’auteur du tir a pris sans motif légitime, à tout le moins, le risque d’une maladresse.

Il a commis un acte manifestement illégal qui le prive du fait justificatif inhérent à l’acte de guerre et spécialement, de la cause d’impunité prévue par l’article L 122-4 du code pénal. »

Bon ! Eh bien voilà. Dix-huit années de douleur, de lutte, d’abandon des « confrères » et des médias outre le SNJ et la Fédération Internationale du Journalisme, pour atteindre cette décision exemplaire qui permet à Jacques-Marie Bourget de « faire son deuil ». Celui de ce que sa vie n’a plus jamais été. Mais, si les mots sont dits, la partie n’est pas jouée. Alors qu’au travers du Fonds de Garantie c’est l’État qui s’exprime, ce dernier a déjà menacé de se pourvoir, une fois encore, dans le ping-pong de la cassation. Voulant ignorer par ce recours scélérat qu’au-delà du cas du grand reporter, cet arrêt de la Cour d’appel fait jurisprudence et s’applique à l’ensemble des journalistes victimes de crimes ou de violences en zone de conflit. Dans un monde médiatique dont la doxa est d’être solidaire de ceux qui sont victimes des violences de notre temps, il serait logique que les journalistes entrent aussi sous l’aile de la République.

Richard Labévière

Richard Labévière