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Acrimed | Action Critique Médias

Tue, 22 May 2018 06:30:00 +0200

"C'est mon boulot", un évènement patronal organisé par France Info en toute indépendance

Les dirigeants au chevet des salariés


La présentation de la soirée, animée par deux journalistes de France Info, Philippe Duport et Olivier de Lagarde, donne le ton : « Comment appréhender les changements d’un monde du travail en pleine mutation ? En tant que salariés, de quelles compétences aurons-nous besoin ? Quelles sont les clés pour réussir aujourd’hui ? Cet événement, à hauteur d’homme, a pour ambition d’accompagner le public de 25 à 55 ans, dans les grandes mutations du monde du travail, dans tous les secteurs. Conseils concrets et utiles, nouvelles compétences, retours d’expériences, parcours professionnels… »

Aura-t-on alors l’occasion d’entendre les « retours d’expérience » de salariés ou de syndicalistes analysant leur vie au travail et les conditions dans lesquelles ils l’exercent ? Des médecins ou des sociologues du travail qui feraient part de leur expérience « à hauteur d’homme » des effets sociaux et sanitaires des méthodes actuelles de management ? Des « conseils concrets et utiles  » de demandeurs d’emploi, de travailleurs précaires ou en reconversion ? Des descriptions de « parcours professionnels » similaires à ceux du public convié à cette soirée, soit, des travailleurs ?

Rien de tout cela. Car pour France Info, les seules personnes visiblement habilitées à conseiller les simples salariés sont celles qui ont atteint la « réussite ». Soit le haut de l’échelle dans la hiérarchie de l’entreprise, c’est-à-dire... ses dirigeants : « Venez rencontrer des DRH, entrepreneurs, PDG et salariés de grandes entreprises et d’acteurs du secteur comme Pôle Emploi, La Poste, Orange, BlaBlaCar… pour mieux comprendre les évolutions du marché du travail !  »

Si les « salariés  » [2] sont mentionnés dans la présentation de l’événement, aucun ne figure comme intervenant dans la programmation. Un rôle réservé aux « DRH, entrepreneurs, PDG » qui représentent plus des trois quarts des orateurs : sur quatorze invités, on compte en effet onze représentants de direction d’entreprises – et de grandes entreprises : aucun représentant de PME ou de TPE n’a été invité, non plus qu’aucun travailleur indépendant, par exemple. Parmi les trois invités restants figurent une élue de la région Île-de-France, membre de l’UDI et présentée comme une spécialiste du « dialogue social », ainsi que l’« adjoint au pôle études de l’APEC », l’Association Pour l’Emploi des Cadres, et... la ministre du travail, Muriel Pénicaud !

Soit, dans le détail :

- Muriel Pénicaud, ministre du Travail
- Stéphane Richard, PDG d’Orange
- Alain Roumilhac, président de ManpowerGroup France
- Yves Arnaudo, DRH de la branche service-courrier-colis du Groupe La Poste
- Gaël Bouron, adjoint au pôle études de l’APEC (Association Pour l’Emploi des Cadres)
- Frédéric Mazzella, président fondateur de BlaBlaCar
- Sylvie Casenave-Péré, PDG de Posson Packaging
- Robin Rivaton, directeur général de Paris Régions Entreprises
- Béatrice de Lavalette, vice-présidente de la région Île-de-France en charge du dialogue social et adjointe au maire de Suresnes, en charge des ressources humaines et du dialogue social
- Jean-François Auclair, DRH du groupe O2
- Olivier Pelvoizin, directeur régional adjoint en charge des opérations chez Pôle emploi Pays de Loire
- Benjamin Grange, chief operating officer Dentsu aegis network
- Christian Boghos, directeur général communication, marketing stratégique et influence chez ManpowerGroup France

Une belle brochette qui laisse entrevoir la teneur des « conseils » qui seront prodigués aux salariés…

Murielle Pénicaud leur fera-t-elle par exemple profiter de son « retour d’expérience » chez Danone, qui l’a vue « réaliser en 2013 une plus-value de 1,13 million d’euros sur ses stock-options en tant que dirigeante [de l’entreprise], profitant de la flambée en Bourse qui a suivi l’annonce de 900 suppressions d’emplois du groupe en Europe » ? [3] Stéphane Richard va-t-il revenir sur le détail de son « parcours professionnel » qui l’a conduit, en décembre 2017, à être renvoyé en correctionnelle dans « l’affaire Tapie » « pour "complicité de détournement de fonds publics" et pour "escroquerie" » selon Mediapart ? Ou peut-être préférera-t-il prodiguer aux salariés quelques « conseils concrets et utiles » pour devenir multimillionnaire et « écope[r] d’un redressement fiscal d’un montant de 660.000 euros », comme ce fut son cas dans les années 2000 d’après Challenges ? Le président de Manpower leur fera-t-il un exposé des « compétences » ingénieuses mises en pratique par sa boîte pour « [spolier] les intérimaires et du même coup, les organismes sociaux  », comme le relate L’Humanité ?

La liste pourrait être longue, et les chances de voir aboutir le programme que nous imaginons… plutôt maigres ! En revanche, et en choisissant de tels intervenants présentés comme des modèles de réussite, France Info signe son allégeance au monde merveilleux du capitalisme, aux puissants qui l’organisent et à une vision particulièrement étroite, aussi médiatiquement consensuelle soit-elle, de la « réussite sociale » : monter dans les échelons des entreprises et, lorsqu’on est au sommet, les faire fructifier coûte que coûte et au détriment… des salariés. Une vision qui ruisselle sur la définition du travail lui-même, telle que l’esquisse la chaine de service public : le vocabulaire managérial – des « clés » (pour réussir) aux « acteurs du monde du travail » – utilisé dans son descriptif révèle une vision centrée sur l’individu d’une part, dans le but de servir l’entreprise et ses dirigeants d’autre part. Et ce au mépris des autres composantes qui font le monde du travail, comme l’action collective par exemple : à aucun moment il n’est ici question des syndicats ni de quelque autre instance collective existant dans les lieux de travail. Pas plus que ne sont prévues des tables rondes sur les conditions de travail et les droits des salariés, alors même que la soirée s’ouvre sur une allocution de la ministre du travail, invitée à venir faire la promotion de sa propre réforme sous l’intitulé : « Vous et la réforme du Travail »…

Le travail ? Une affaire de dirigeants

L’analyse de la programmation détaillée nous en dit encore davantage sur l’adhésion de France Info à cet imaginaire managérial. Tant est si bien qu’à l’arrivée, les interventions proposées semblent moins s’adresser aux salariés – ou pour les éclairer sur la sauce à laquelle ils seront mangés ! – qu’aux patrons et managers eux-mêmes.


Sur les six discussions, interviews ou conférences qui constituent le programme de la soirée, cinq s’adressent clairement aux dirigeants. Et si certaines affichent des thématiques qui pourraient nourrir une réflexion sur le travail, les interlocuteurs choisis définissent clairement le périmètre de ce qui sera dit.

Outre certaines interventions dont on ne saurait voir l’intérêt pour les salariés (« Comment je transforme mon entreprise ? », « quelles compétences pour grandir ? »), les angles choisis épousent systématiquement le point de vue des dirigeants d’entreprise. Ainsi de la première table ronde, qui revendique partir du « terrain » (« Vu du terrain : demain c’est déjà aujourd’hui »), mais d’un terrain qu’on devine rapidement d’altitude puisque les trois témoignages recueillis sont ceux d’un président d’entreprise, d’un DRH et du représentant d’une association de cadres.

De la même façon, quand la question du travail robotisé se pose (« Comment travailler avec les robots ? »), la parole est donnée au PDG d’une entreprise fabriquant des emballages et au directeur d’une agence de développement économique régionale. Un sujet sur lequel on aurait pourtant pu entendre le point de vue de salariés confrontés à la robotisation de leur travail –, comme celui des manutentionnaires de l’entreprise Lidl, à propos desquels un reportage de Cash Investigation (France 2) montrait les effets néfastes de l’utilisation des « commandes vocales » sur leurs conditions de travail et sur la qualité de leur vie sociale, familiale, psychique et physique. Voilà qui aurait pu apporter des éléments de réponse pertinents à la question « Comment travailler avec les robots ? »...

La troisième table ronde poursuit la mascarade : posant de façon un brin naïve – ou cynique... – la question « Et l’humain dans tout ça ? », France Info donne alors la parole, non aux « humains » qui travaillent, mais… à ceux qui les dirigent ! C’est ainsi une DRH et une responsable publique chargée du « dialogue social » qui interviendront. Et si le « dialogue social » fait généralement intervenir plusieurs parties – dont les organisations syndicales – c’est à un monologue politicien qu’auront droit les spectateurs, l’élue UDI d’Île-de-France étant la seule « partie » représentée...

La quatrième et dernière partie est consacrée au « Baromètre des compétences 2018 », un outil commandé par France Info en partenariat avec deux grandes entreprises (ManPower et Dentsu Aengis Network) ayant pour fonction d’évaluer les compétences les plus demandées dans le monde du travail. Un angle qui manifeste clairement la manière dont sont vus et représentés les travailleurs : de simples « ressources » à la disposition des entreprises, réduits et contraints à acquérir les compétences demandées pour servir leurs dirigeants.

Service public, intérêts privés, pouvoir politique : la confusion des genres

Outre le défaut de pluralisme évident de cet événement, on peut se demander si la propagande d’une telle vision du travail entre bien dans la mission d’information de France Info. En d’autres termes, est-il acceptable qu’une chaîne de service public soit à l’initiative d’un événement qui, non content de se faire le porte-voix d’une vision étriquée du travail, déroule qui plus est le tapis rouge à des PDG de grandes entreprises, offre une tribune libre à la Ministre du Travail, et ce au sein, cerise sur le gâteau, d’un établissement public (l’événement se déroulait à la Maison de la Radio) ?

Prétendant donner une image « dynamique » de Radio France, ces « opérations de diversification » entretiennent en réalité des réseaux de copinage dans les milieux dirigeants à la fois économiques et politiques qui participent d’une fâcheuse confusion des genres. Qui plus est, ce genre d’initiative qui flirte avec les métiers de la communication, de l’évènementiel et des relations publiques dévoie la mission d’information qui incombe à un média de service public. Des opérations que la nouvelle présidente de Radio France, Sibyle Veil, en poste depuis quelques semaines, appelait de ses vœux dans son projet stratégique :

Je développerai les ressources propres de manière dynamique, avec des activités qui ont du sens au regard du cœur de métier de Radio France. Il est important que les activités issues de la billetterie des concerts, des éditions ou des opérations de diversification, contribuent positivement à l’image de l’entreprise par une stratégie innovante et créative, en liaison étroite avec les antennes et dans l’intérêt du public. […] Dans cette perspective, je ferai du label « Studio Radio France » un véritable projet d’entreprise permettant de répondre aux tensions qui existent aujourd’hui sur l’allocation des espaces entre les besoins de la production interne et la place croissante des activités de diversification. Ce projet mobilisateur et fédérateur pourra apporter des ressources nouvelles, mais aussi des bénéfices mutuels pour l’ensemble de Radio France : réseau, prestige, effet d’image positive, développement d’un futur public.

Une confusion du service public et des intérêts privés que l’évènement « C’est mon boulot » illustre à merveille, puisqu’en plus de véhiculer le vocabulaire et les valeurs des entrepreneurs ou grands dirigeants, France Info n’hésite pas à se faire le « partenaire », voire le canal de communication d’intérêts privés.

On ne saurait dire si les chefferies de Radio France initient ces évènement par excès de zèle ou si elles sont animées par leurs convictions intimes, mais dernièrement, la radio n’a pas lésiné dans l’organisation de telles activités. Ainsi la Maison de la radio a-t-elle abrité, le 17 avril, un événement intitulé « La journée de la femme digitale », dédié à « l’innovation au féminin », accueillant des invités tels que « Microsoft, Orange, Cap Gemini, La Frenchtech, La Française des Jeux, La Redoute, des start-up et bien d’autres acteurs  », ainsi que, en guise de «  marraine  » officielle ... la PDG de la Française des Jeux. Des personnalités politiques actuellement en poste étaient là encore accueillies à titre d’« invités d’honneurs » [4] : ainsi de la secrétaire d’État à l’égalité entre les femmes et les hommes Marlène Schiappa, et du secrétaire d’État au numérique Mounir Majhoubi. Mais que l’on se rassure : leur présence visait certainement à garantir l’indépendance de la radio publique vis-à-vis des puissances privées !

Nous citerons, en guise de dernier exemple, le cas de l’événement « Trophées sport et management », visant, comme le précise son « partenaire » France Info, à « encourager et valoriser les initiatives managériales originales développées dans les structures sportives ou à partir du sport dans les entreprises, les grandes écoles et universités et les territoires ». Si France Info peut à la rigueur couvrir l’événement dans ses éditions sportives ou économiques, on a du mal à comprendre la logique poussant la radio de service public à s’exhiber comme « partenaire » d’un événement organisé par un cabinet de conseil (TPS Conseil), aux côtés d’autres porte-voix de choix tels que le Medef, Vivendi, HEC ou l’Association nationale des DRH… Une des logiques est peut-être à trouver dans le descriptif de l’événement lui-même : à sa lecture, nous apprenons en effet que parmi les récompenses attribuées aux lauréats des trophées figure «  l’exposition auprès des médias au travers du plan de communication accompagnant le palmarès »...

***

Alors que des grèves et des manifestations éclatent dans de nombreux secteurs d’activité [5], donnant à entendre des salariés qui témoignent de conditions de travail de plus en plus dégradées, et alors que deux réformes successives du travail ont généré des mouvements sociaux d’ampleur, France Info cède bien volontiers son micro aux patrons de grandes entreprises et aux représentants du gouvernement, affirmant une ligne économique axée sur les bienfaits des réformes et de l’entreprise. Une ligne éditoriale que la chaine dicte au travers des « événements » qu’elle organise, ou dont elle est partenaire, comme au travers de ses émissions « éco », au mépris de tout pluralisme et de toute indépendance. Car comme nous l’avions montré par l’analyse de trois émissions de l’antenne [6], l’économie est traitée du point de vue des patrons et des représentants du monde de la finance, qui constituent l’écrasante majorité des invités. L’événement « C’est mon boulot » ne déroge pas à la règle : traiter du travail uniquement du point de vue des chefferies des grandes entreprises revient à conforter une vision patronale de l’économie, faisant des travailleurs de simples variables d’ajustement, et une vision patronale du travail, propre à ceux qui en profitent, et certainement pas à ceux qui le font.

Sarah Bourdaire

Sarah Bourdaire

Thu, 17 May 2018 13:30:00 +0200

Gaza : halte au massacre (communiqué intersyndical)

Nous reproduisons ci-dessous un communiqué publié le 16 mai, signé par le SNJ, le SNJ-CGT et la CFDT-Journalistes, qui condamne le massacre de 58 Palestiniens par les troupes israéliennes le 14 mai à Gaza.

Les syndicats français de journalistes (SNJ, SNJ-CGT, CFDT-Journalistes), membres de la Fédération internationale des journalistes (FIJ), condamnent le massacre de 58 Palestiniens par les troupes israéliennes le 14 mai à Gaza où 2000 manifestants pacifiques ont été blessés. Au nombre de ces blessés figurent au moins 13 journalistes.

C’est intolérable.

Le syndicat palestinien des journalistes a, à ce jour, identifié neuf d’entre eux : il s’agit de Omar Hamdam, cameraman (TV algérienne), du photographe Mohammed Wael Aldwaik (Etihat Press photo), du photographe Ahmed Zakkout (Reuters), du journaliste Farhan Hashim Abu Hadayed, du reporter d’Al-Jazeera Wael Dahdouh, du journaliste Abdullah Alshorbaji, du photographe pour Zain Media, Mohammeh Abu Dahrouh, du photographe de l’agence Wafa Rafi Almaleh, et du reporter de la radio Fursan Al-Irada Nihad Fouad Abu Ghalyoun.

Les syndicats français appuient avec force la demande du syndicat palestinien des journalistes (PJS) exigeant que les Nations unies, ses agences ainsi que les ONG humanitaires internationales contribuent à la protection de nos confrères palestiniens. Tout particulièrement, le PJS demande que « soit appliquée la résolution 2222 du Conseil de sécurité » concernant la protection des journalistes.

L’impunité doit cesser. Les auteurs de ces tirs meurtriers doivent être recherchés et condamnés. Nous réclamons, pour ce faire, une enquête d’experts internationaux indépendants.

Les syndicats français, avec la FIJ, dénoncent la répression féroce menée par l’armée israélienne à l’aide de tirs à balles réelles contre la population qui manifestait lundi pacifiquement à l‘occasion du 70e anniversaire de la Nakba, la catastrophe de l’exode massif des Palestiniens, du fait de la guerre israëlo-arabe de 1948, et contre l’implantation de la nouvelle ambassade américaine à Jérusalem.

Les syndicats français avaient déjà dénoncé ces dernières semaines la mort coup sur coup à Gaza de deux photographes palestiniens Ahmad Abou Hussein et Yasser Murjata, tous deux victimes - car journalistes - de la répression menée par l’armée israélienne. Ils demandent à la France de condamner ces tueries. Ils se déclarent solidaires de la population palestinienne et de ses travailleurs et appellent à participer aux manifestations pour dire : HALTE AU MASSACRE.

Thu, 17 May 2018 06:30:00 +0200

Lire : Les plaisirs du journalisme, de Claude Angeli et Pierre-Édouard Deldique

Dans Les plaisirs du journalisme [1], Claude Angeli, journaliste au Canard enchaîné depuis 1971 [2], et Pierre-Édouard Deldique, journaliste à RFI, donnent à voir leur conception, les conditions de possibilité des pratiques et des effets du métier de journaliste fondé sur des enquêtes qui ont fait et font l’utilité publique et la notoriété du « palmipède » en dévoilant des « affaires » qui contredisent la représentation enchantée d’elles-mêmes et de leurs activités que les « élites » imposent et que le journalisme dominant ratifie la plupart du temps.

Une certaine idée du journalisme et de son rôle dans l’espace public

En opposition aux formes de simili journalisme que sont le journalisme de « magnétophone », de « présentation » [3], de « commentaire », et celui « à la « moi je pense que », qui se limite à commenter les sondages sans trop se fatiguer » [4] Angeli et Deldique rappellent qu’« [i]l y a un journalisme d’enquête qui, en lui-même, est un pléonasme. Depuis la fin des années 1960, la recherche et la publication d’informations constituent la base du journalisme tel qu’on le conçoit au Canard. »

Cette conception du journalisme comparé à de l’« artisanat » [5] prend en compte le fait qu’il n’y a pas d’immaculée conception de l’information : « L’information ne tombe pas du ciel (…) Rien ne peut remplacer le travail d’enquête et la chasse aux informations, l’un des plaisirs du métier », et nécessite, en plus d’un travail de connaissance de l’objet d’enquête, de savoir recourir à des « informateurs » dont certains « ont pris des risques pour informer le Canard, pour le mettre sur une piste ou lui transmettre un document ». Cela amène Angeli et Deldique à postuler à juste titre que « chaque citoyen peut exercer un droit d’alerte » et à confirmer ainsi un propos attribué à l’un des pères de l’Église selon lequel « il y a du pollen sur toutes les fleurs ».

Cette pratique du journalisme est articulée à une idée claire de son rôle dans l’espace public, à savoir « la recherche et la diffusion d’informations que l’on cache au public ». Et l’un des « terrains » d’exercice de cette pratique est celui des questions de défense et de relations internationales [6] à propos desquelles les auteurs remarquent qu’« il est anormal que les décisions et les analyses de politique étrangère échappent au contrôle du Parlement, trop souvent méprisé, et demeurent ignorées des Français, en vertu du sacro-saint domaine réservé du président de la République » et relèvent « l’absence de débats et de votes au Parlement sur toute décision engageant la France à l’étranger ».

Propriété des médias, publicité et cadre légal des conditions de travail

Réaliser des enquêtes ne se fait pas hors-sol mais requiert que soient réunies des conditions qu’il importe de connaître pour comprendre les possibilités et impossibilités du travail journalistique.

Angeli et Deldique, lucides, observent : « À de rares exceptions près, les médias ne sont pas libres et les bons journalistes éprouvent souvent quelque peine à y exercer leur métier. La propriété, par quelques oligarques, de plusieurs journaux, chaînes de télévision et stations de radio, constitue un sérieux obstacle à la liberté de la presse. Mais la “servitude volontaire”, l’autocensure admise par certains journalistes et l’absence de remise en cause de leurs actionnaires sont d’autres écueils à la pratique de ce métier. Sans liberté ni indépendance, l’information évolue entre complaisance, connivence et complicité. Elle est corrompue. ».

Une solution, parmi d’autres, pour qu’existent des médias aussi indépendants que possible des pouvoirs, est constituée par la structure capitalistique du Canard enchaîné qui « fonctionne comme une société anonyme. Il appartient à ses journalistes, à ses dessinateurs et à ses autres salariés. Leurs actions ne peuvent être cédées ni transmises à des tiers. Ainsi, lorsque l’un d’eux quitte le journal, ses parts sont redistribuées aux autres membres de l’équipe. Enfin, ces actions ne génèrent pas de dividendes, c’est la règle, et les bénéfices sont affectés aux “réserves” (dépôts à terme sur des comptes en banque), conformément à l’usage. »

Autre élément structurant l’activité journalistique : les sources de financement des médias, et notamment le pouvoir de la publicité. Pour une fois, la direction des Renseignements généraux avait vu juste en écrivant en 1972 dans un rapport à destination du ministre de l’Intérieur de l’époque : « Sa liberté d’expression, son indépendance, peuvent s’expliquer par le fait que Le Canard est un journal sans support publicitaire ».

En tenant compte de ce qui précède il est possible de déduire les marges de manœuvre que les journalistes du Canard enchaîné sont parvenus à se créer : « grâce à son indépendance et à son aisance financière Le Canard est l’un des rares médias à pouvoir consacrer plusieurs mois à une enquête, mobilisant journalistes et pigistes ».

Il serait cependant trompeur d’imaginer qu’il est suffisant de ne pas dépendre des forces de l’argent pour pouvoir enquêter en toute liberté : des détenteurs du pouvoir politique contribuent à mettre en place des dispositifs de surveillance exerçant ou pouvant exercer des effets sur l’activité journalistique. Angeli et Deldique notent ainsi que « depuis la loi sur le renseignement votée sur proposition du gouvernement Valls, promulguée le 24 juillet 2015, et largement validée par le Conseil constitutionnel, la raison d’État – accommodée à bien des sauces- a pris nettement le pas sur l’État de droit. » Et comme nous l’écrivions en avril 2015 « Cette atteinte [représentée par la loi sur le renseignement] intolérable à la liberté d’expression d’un simple citoyen devient, pour les journalistes, au-delà de la seule (mais fondamentale) protection de leurs sources, une véritable entrave à leur activité professionnelle. Là encore, non seulement la promesse de protéger l’investigation journalistique n’est pas respectée, mais en plus de nouveaux obstacles viennent en réduire la possibilité ! »

Résultats et effets plus ou moins directs des enquêtes journalistiques

Ce n’est pas un hasard si l’une des plus retentissantes affaires révélées par le Canard enchaîné soit celle des plombiers du Canard : le 3 décembre 1973, « [l]e dessinateur André Escaro, passant par hasard devant le futur immeuble du Canard, et remarquant un filet de lumière, (…) découvre [de] curieux ouvriers en plein travail. Dix jours plus tard, Claude Angeli publiera les six premiers noms des membres de cette équipe de la DST [7] » missionnée par le pouvoir pompidolien en place, excédé par les révélations de l’hebdomadaire, pour espionner le volatile et connaître ses informateurs.

Cette affaire est pour ainsi dire exemplaire en ce qu’elle montre que le journalisme peut « tenir le rôle d’un contre-pouvoir  » s’il arrive à « exposer une situation “anormale” ou “choquante”, dévoiler au lecteur ce que le pouvoir tient à lui cacher, braquer une lumière crue vers un lieu soigneusement tenu à l’ombre  ».

Même si elles sont connues de la plupart de nos lecteurs, il n’est pas inutile de rappeler quelques affaires « sorties » par Le Canard enchaîné, ne serait-ce que pour faire voir la différence entre un journalisme aussi humble que scrupuleux et sa version dévoyée par des éditocrates sans enquête et des experts sans savoir :

- La feuille d’impôts de Chaban-Delmas ;
- Le château de Chirac ;
- Les diamants de Giscard ;
- Le Carrefour du développement ;
- Les appartements parisiens de la famille Juppé ;
- Les « prouesses [de Jacques Chirac] de collecteur de fonds pour le RPR et pour son confort personnel », Jacques Chirac qui « terminera sa carrière avec une simple condamnation à deux ans de prison avec sursis, le 15 décembre 2011, pour abus de confiance, détournement de fonds publics, prise illégale d’intérêt et dix-neuf emplois fictifs à la mairie de Paris.  » ;
- Les vacances tunisiennes de Michèle Alliot-Marie ;
- Les cadences infernales de Penelope Fillon [8].

Bien que « le haut niveau de tolérance des magistrats, à quelques exceptions près, des parlementaires et de l’opinion garantit aux membres de cette « noblesse d’état » une relative absolution pour leurs méfaits », l’un des effets majeurs du dévoilement des affaires consiste en ce que Angeli et Deldique appellent « La “punition sociale” (…) Celle qui, bien souvent, assombrit une carrière, aussi sûrement qu’un rideau de velours rouge met fin à un spectacle, et sans rappel. » et dans le cas des responsables politiques « le fait d’avoir obtenu l’“onction populaire” constitue une circonstance aggravante pour qui a trébuché. (…) Une tache sur une réputation peut se révéler plus désastreuse pour une carrière, plus indélébile qu’une inscription sur le casier judiciaire et plus déprimante qu’une peine de prison avec sursis. ».

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Les plaisirs du journalisme ? À l’écart du tumulte artificiel dans lequel s’épanouissent les éditocrates, les « journalistes » nombrilistes et ceux qui sont au service des dominants, il existe des journalistes, comme Claude Angeli et Pierre-Édouard Deldique, qui considèrent que leur métier ne vaudrait pas une heure de peine s’ils ne portaient pas à la connaissance du public des informations, obtenues par un patient travail d’enquête, qui contribuent au dévoilement chez des dominants de tous ordres de pratiques illégales et/ou en contradiction avec l’intérêt général. « Le plaisir de savoir » et de faire savoir…

Denis Souchon

Denis Souchon

Wed, 16 May 2018 06:30:00 +0200

Grève SNCF : les théoriciens de l'essoufflement qui vient

Dans leur course au dénigrement en règle de la grève et des grévistes, les grands médias ne s’essoufflent pas. Ils n’en disent pas autant de la mobilisation qui, selon eux et ce depuis la mi-avril, « s’effrite », « s’érode » ou « s’essouffle », au choix, tout comme le soutien aux cheminots en grève. Retour sur le leitmotiv médiatique de la démobilisation.

« Les premiers concernés par cette grève étaient évidemment les clients de la SNCF », déclarait Gilles Bouleau, solennel, au soir du premier jour de la grève des cheminots, le 22 mars (JT de 20 h). Un précepte et un point de vue devenus depuis le fil rouge de nombre de médias dominants, dont on ne compte plus les chroniques, sujets et reportages exclusivement dédiés aux conséquences (évidemment néfastes) de la grève sur les usagers en particulier, et la société en général. Diffuser des centaines d’heures d’antenne depuis les quais de gare pour raconter « la galère » ; blâmer certaines stratégies syndicales accusées de « rajouter du chaos dans le désordre ou du désordre dans le chaos » [1] ; se découvrir une empathie de circonstance avec les travailleurs en retard ; plaindre les futurs vacanciers ; exhiber le milliard d’euros de manque-à-gagner prétendument engendré dans le secteur du tourisme ; disserter sur le stress et les angoisses occasionnés par les retards de train…

Autre « angle » de prédilection pour le traitement des mobilisations sociales : celui de « l’essoufflement ». Au temps long de la construction des luttes, la plupart des médias répondent par le temps court de l’info en continu, en prétendant évaluer le « souffle » des mouvements sociaux à l’aune de leur « efficacité » immédiate. Une « efficacité » qu’ils mesurent aux réactions gouvernementales – forts de leur foi dans le dialogue social –, au taux de grévistes – forts des comptages de la direction –, au nombre de manifestants – forts de leur méthode de comptage prétendue « neutre » – et au sens de « l’opinion » – forts de l’impartialité auto-proclamée des instituts de sondage [2]. Ces « indicateurs », omniprésents depuis le début du mouvement, ont par exemple inspiré au Parisien ce verdict définitif, porté en Une dès le lendemain du premier jour de grève, le 22 mars : « Mouvements sociaux : ça ne prend pas  ». Des indicateurs si fiables qu’ils incitaient Le Parisien, à nuancer quelque peu cette première appréciation une semaine plus tard : « Grève SNCF : Pourquoi ça peut durer  » !

Les autres quotidiens ne sont pas en reste. « Divisés, les syndicats peinent à mobiliser  » pouvait-on lire en Une du côté du Figaro le 23 mars. « Les nombreux manifestants ne font pas vaciller l’exécutif  » affichait encore Le Monde, pressé d’opposer les différents secteurs en grève – sur un dénominateur commun toutefois : « une mobilisation plus “mitigée” côté fonctionnaires que côté cheminots ». « Pourquoi la mobilisation du 22 mars est un semi-échec » (sic) cherchait enfin à expliquer Challenges.

L’histoire sans fin du début de la fin

Après avoir annoncé que le mouvement « ne prenait pas », depuis la mi-avril les grands médias en théorisent « l’essoufflement ». Tous scrutent avec attention le taux de grévistes en général, et la communication de la SNCF en particulier. Et une nouvelle fois, certains médias ont excellé dans l’art divinatoire. Ainsi du Monde, de Capital, Sud-Ouest ou Ouest-France qui, dès le 13 avril, savaient et voulaient à tout prix le faire savoir :

Quatre jours plus tard, le 17 avril, Capital confirme avec enthousiasme :

C’est en outre sans la moindre distance critique par rapport aux chiffres de la direction de la SNCF que bon nombre de médias étalent leurs prédictions. Sans parler de la complaisance consistant à fonder le diagnostic de l’essoufflement sur la baisse du taux global de grévistes, sans mettre l’accent sur les foyers de mobilisation les plus actifs (notamment ceux des conducteurs, aiguilleurs, etc. [3])

D’autres médias ont quant à eux choisi de dater le début de la fin une semaine plus tard. Ainsi, par exemple, de France Info (18 avril), du Figaro (19 avril), de L’Est Eclair (22 avril), ou d’Europe 1 (23 avril) :

Les plus gauchistes ont attendu la fin du mois d’avril pour agiter le drapeau et signer la fin du mouvement. Ainsi du Point (28 avril), Economie Matin (29 avril) ou Le Journal de l’économie (29 avril) :

Le 1er mai, jour de circonstance, BFMTV ne s’embarrasse même plus :

Inutile de préciser la réponse apportée par la rédaction évoquant pêle-mêle la baisse du personnel gréviste, « une seule concession aux revendications » des syndicats et une opinion qui « semble ne pas suivre majoritairement »

On serait pourtant tentés de conseiller à la rédaction business de BFMTV de coordonner ses journalistes et de recouper ses informations. Le même jour, sur le même site, on pouvait en effet lire l’article suivant :

Où le journaliste se questionne, dès le premier paragraphe :

Le mois de mai marquera-t-il l’essoufflement de la contestation ou, au contraire, l’avènement d’une convergence des luttes de nature à faire plier le gouvernement ? Une chose est sûre : les mécontentements perdurent, en témoignent les nombreuses manifestations prévues lors des 30 prochains jours.

***

Déjà en 2016, le mouvement contre la Loi Travail n’en « finissait pas de s’essouffler » dans les médias. Nous écrivions alors :

« Lors de chaque mobilisation sociale d’ampleur, difficile de ne pas entendre ou lire, dans les “grands médias”, cette formule, qui, sous la forme d’une interrogation ou, pire, d’un constat, informe moins sur l’évolution du conflit que sur la vision qu’en ont les médias qui le (mal)traitent. Si la mobilisation a le malheur de s’amplifier, on parlera de “contagion” qui “s’étend”, de “jeudi noir” et de “galères” tous azimuts. Au moindre reflux apparent, généralement fondé sur les chiffres officiels, souvent mieux adaptés, on annoncera avec soulagement le “début de la fin”. […] Souvent réticents à rendre compte de la montée en force d’un mouvement social, ces médias se plaisent en revanche à […] en guetter les signes d’affaiblissement, au besoin dès le lendemain de son apparition – pour être certains d’avoir eu raison avant tout le monde ? À moins qu’il ne s’agisse, en multipliant les faire-part de décès de la mobilisation, d’instiller le doute chez les personnes mobilisées, de leur suggérer qu’elles sont isolées et qu’il ne sert à rien de s’entêter à continuer ? »

Deux ans plus tard, il n’y a pas à changer une ligne de ces constats. Plutôt que de rendre compte et d’expliquer le mouvement en cours à la SNCF, bon nombre de journalistes préfèrent jouer les prophètes de démobilisation et annoncer depuis les premiers jours sa fin prochaine, renonçant ainsi à informer pour mieux prendre part à la bataille politique. Et bien que depuis deux mois la combativité des cheminots semble constamment donner tort à ces pronostiqueurs de pacotille, ceux-ci ne désarment pas et s’acharnent à démontrer l’impopularité de la grève dans l’opinion, en multipliant et en surinterprétant les sondages, ainsi que nous le verrons dans un prochain article.

Pauline Perrenot

P.S. Le 14 mai, nouvelle journée de mobilisation, certains médias auraient-ils réalisé que leur diagnostic, quasi unanime, était précipité ?

Rassurons-nous cependant : l’essoufflement n’a pas perdu son souffle ! Le JT de France 2 (12 mai) veille au grain…

Pauline Perrenot

Tue, 15 May 2018 13:30:00 +0200

Actualité des médias n°15 (avril 2018)

I. Du côté des journalistes, des médiacrates et de leurs œuvres

- Fermeture de la chaîne NoLife – La chaîne indépendante de télévision NoLife, spécialisée dans la couverture des jeux vidéo et des « cultures japonaises », n’a plus suffisamment d’argent pour continuer à émettre. La chaîne s’arrêtera donc sous peu. NoLife était une chaîne historique du secteur : «  Lancée le 1er juin 2007, Nolife est un rêve de geek devenu réalité : à l’époque, le jeu vidéo, les jeux de rôle, les mangas et la musique japonaise sont quasiment invisibles à la télévision » explique ainsi Le Monde.

- Autre coup d’arrêt pour un titre de presse : Têtu «  Premier média sur l’information LGBT » d’après la description que le titre faisait de lui-même, le magazine cesse de paraître. D’après Adrien Naselli, ancien rédacteur en chef du journal qui a donné un entretien au Média, cette fermeture s’expliquerait par «  le changement de direction [qui a eu lieu à l’été 2017] et l’arrivée à la tête du journal de personnes qui ne connaissent ni la presse ni la place de Têtu dans le paysage médiatique.  » Malgré cet arrêt de la parution du journal papier, Adrien Naselli considère que Têtu a de l’avenir sur internet grâce à « une communauté importante sur les réseaux sociaux, très engagée ».

- RSF veut lutter contre la désinformation – L’organisation non gouvernementale Reporters sans frontières (RSF) a lancé une «  initiative pour la fiabilité de l’information » afin de favoriser « le respect des processus de production journalistique et à donner des avantages concrets à ceux qui les mettent en oeuvre » a annoncé l’organisation sur son site. D’autres acteurs, comme l’Agence France-Presse (AFP), sont partenaires de l’initiative. Concrètement, le dispositif consiste à «  créer un référentiel pour le journalisme sous la forme d’indicateurs sur la transparence des médias, l’indépendance éditoriale, la mise en oeuvre de méthodes journalistiques et le respect des règles déontologiques. » In fine, les titres et blogueurs qui respecteront ces règles se verront certifiés. Une certification qui permettra à ces sources d’être plus visibles grâce à « un traitement privilégié par les algorithmes des moteurs de recherche et des réseaux sociaux. » Google et Facebook ont en effet annoncé, chacun à leur manière, vouloir privilégier les sources fiables. Une affaire à suivre...

- Les Echos refusent une interview trop réécrite d’une ministre – Le quotidien économique Les Echos a refusé de publier une interview de la ministre des Transports Elisabeth Borne au motif que l’entretien avait été trop réécrit par l’équipe du Premier ministre. D’après France Info, « la ministre et ancienne directrice de la stratégie de la SNCF tenait pourtant des propos "prudents" dans cet entretien destiné à être publié le 13 mars (...). Mais le sujet est sensible. Et "la volonté de contrôle sur cette ministre ’technique’’ était visiblement telle du côté des services d’Edouard Philippe que ceux-ci ont largement amendé ses propos, ce que n’a pas accepté le quotidien économique. » Un choix qui honore la rédaction des Echos, et qui rappelle la décision récente du quotidien régional La Voix du Nord de ne plus permettre de relecture des entretiens politiques [2].

- Grève à la SNCF : les journalistes télé interdits d’accès aux gares – La SNCF assume interdire l’accès aux gares, lors des grèves, pour les journalistes de la télévision. Raison invoquée, d’après des propos rapportés par L’Express : « On n’est pas en capacité d’encadrer un journaliste (...) partout en France, c’est impossible, ingérable pour nous.  » Résultat : « Toute autorisation de tournage doit être associée à la présence d’un attaché de presse en gare.  » En revanche, la SNCF juge tout à fait gérable de tourner et transmettre des images « maison » aux journalistes.

- Manifestation à Paris : un photographe blessé à la tête par un CRS – Les violences policières contre les journalistes continuent. Le 3 avril dernier, un photographe indépendant affirme avoir été matraqué par un CRS, ce qui lui a valu, selon Buzzfeed news, des « blessures sérieuses avec notamment une plaie à la tête de 7 cm.  » Au-delà de ce cas, le Syndicat national des journalistes (SNJ) a dénoncé deux autres agressions de photographes pendant une autre manifestation, celle du 19 avril à Paris. Selon lui, l’un « pourrait perdre l’usage d’un doigt » et l’autre « a eu la clavicule brisée ».

- Notre-Dame-des-Landes : information sous contrôle – Innovation à l’occasion de la tentative d’évacuation de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes : les gendarmes deviennent journalistes. Ceux-ci ont en effet abondamment filmé leur travail lors de cette évacuation. Pour une raison simple : leur couverture médiatique des événements permettrait, pour les téléspectateurs, «  un jugement objectif » d’après le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb... D’après un communiqué du Syndicat national des journalistes (SNJ), Gérard Collomb «  assume le fait d’avoir écarté des journalistes professionnels pour montrer au public des images “contrôlées” de l’évacuation des Zadistes de Notre-Dame-des-Landes. » Toujours d’après le SNJ, «  lors de leur arrivée sur les lieux, nos confrères ont été parqués en bord de route puis évacués de la zone, sous escorte, avec interdiction de filmer. Certains sont parvenus à regagner la ZAD par des chemins de traverse, ils ont été contrôlés, menacés, interdits d’accès. » Cette mise sous cloche médiatique de Notre-Dame-des-Landes s’est de plus accompagnée de violences contre les journalistes présents. Ainsi, Libération évoque le cas de deux journalistes « blessés au cours d’opérations menées par les forces de l’ordre », tandis que le SNJ, évoque des confrères «  parqués ». Dans les deux cas, les journalistes auraient été touchés par des « grenades à effet de souffle » jetés par les policiers et / ou des gendarmes.

- Le Média et Reporterre s’excusent après avoir diffusé une fausse nouvelle – L’étudiant dans le coma suite à l’intervention des forces de police au sein de l’université de Tolbiac n’existait finalement pas. Reporterre, qui avait publié un article affirmant qu’un étudiant avait été grièvement blessé pendant l’évacuation de l’université a finalement reconnu que l’information était fausse, notamment suite à une enquête de Libération. Suite à cette enquête et à son propre travail de vérification, le journal en ligne a fini par « conclure que les témoignages ne sont pas fiables. Il n’y a pas eu de blessé grave à Tolbiac le 20 avril.  » Le Média, qui avait lui aussi publié un article affirmatif, l’a supprimé par la suite. Dans un communiqué, la rédaction dit « [reconnaître] son erreur et [présenter ses] excuses [aux] Socios ainsi qu’à ceux qui [les] suivent. »

II. Du côté des entreprises médiatiques et de leurs propriétaires

- Nominations à la tête de l’AFP, France Médias Monde et Radio France – À l’issue de plusieurs votes et après l’abandon de son seul concurrent, le sortant Emmanuel Hoog, lâché par l’Elysée, Fabrice Fries a finalement été élu PDG de l’Agence France-Presse (AFP). Le Canard enchaîné du 18 avril a dressé un portrait inquiétant de son parcours : Fabrice Fries prend la tête de l’AFP après 22 ans de pantouflage dans divers groupes du CAC 40 et après avoir divisé par deux le chiffre d’affaire de la société de conseil Publicis, dont il a été le patron de 2008 à 2016. Cette nomination est d’autant plus étonnante que son prédécesseur Emmanuel Hoog a été débarqué par le conseil d’administration de l’AFP pour une gestion semblable de son budget… À France Médias Monde, après deux mois d’une situation ubuesque [3], Marie-Christine Saragosse a finalement retrouvé ses fonctions de PDG. D’après Le Monde, Le CSA a précisé avoir « apprécié l’expérience et la compétence de Mme Saragosse qu’attestent tant son parcours professionnel que les actions qu’elle a engagées depuis son premier mandat à la tête de l’entreprise ». Enfin, du côté de Radio France, le CSA a sans surprise nommé Sibyle Veil pour remplacer l’ancien PDG Mathieu Gallet. Pour Libération, le CSA a joué la carte de la continuité, Sybile Veil faisant partie de l’équipe de direction précédente. Détail loin d’être anodin, la nouvelle patronne de Radio France a le bon goût d’être une proche du président de la république Emmanuel Macron, camarade de promotion à l’ENA en 2004…

- Plusieurs magazines avalés par Czech Media Invest – Après lui avoir vendu ses radios internationales (en République tchèque, Pologne, Slovaquie et Roumanie), le Groupe Lagardère a annoncé qu’il allait aussi céder plusieurs de ses magazines (Elle, Version Femina, Art & Décoration, Télé 7 Jours, France Dimanche, Ici Paris et Public) au groupe tchèque Czech Media Invest. D’après Le Canard enchaîné du 18 avril, les ventes à la découpe de ce qu’il reste de l’empire médiatique Lagardère représenterait la moitié des profits du groupe, masquant artificiellement une situation très précaire. Seuls Europe 1, Paris Match et Le Journal du dimanche devraient échapper à cette grande braderie médiatique. Le groupe Czech Media Invest a quant à lui annoncé être en négociation pour racheter 91 % des parts de l’hebdomadaire Marianne, actuellement propriété de Yves de Chaisemartin. D’après Le Monde, le dirigeant de ce puissant groupe tchèque, le milliardaire Daniel Kretinsky, a « été épinglé dans l’enquête des “Panama Papers”, car il possède la société Wonderful Yacht Holdings, basée aux îles Vierges britanniques. »

- Un mois d’avril chargé pour Vincent Bolloré – Début avril a eu lieu l’audience du procès en diffamation qu’a intenté le milliardaire breton Vincent Bolloré à France Télévisions. En cause : la diffusion d’un documentaire de l’émission Complément d’enquête sur les conditions de travail des employés du Groupe Bolloré au Cameroun. D’après Télérama, qui a assisté à l’audience, la décision du tribunal tombera le 5 juin. Ce même mois, Vincent Bolloré a annoncé qu’il quittait ses fonctions de président du Conseil de surveillance de Canal+. Il laisse ainsi les commandes à une équipe qu’il a imposée au cours de la réorganisation brutale du groupe depuis 2014. D’après Le Monde, « Une source syndicale relativise la portée réelle de ce départ : “Il reste quand même le premier actionnaire de Vivendi. Ça ne change pas grand-chose. Jean-Christophe Thiery et Maxime Saada [ses successeurs] ont tous les deux appliqué à la lettre la politique de Bolloré.” A l’avenir, il n’y a pas de raison de prévoir d’inflexion stratégique, d’autant que M. Bolloré restera membre du conseil de surveillance de Canal+. » Quelques jours plus tard, nouvelle surprise, et de taille : le 19 avril, Vincent Bolloré annonce qu’il quitte la présidence du conseil de surveillance de Vivendi (la maison mère de ses activités médiatiques), et cède sa place à son fils, Yannick Bolloré. Dans un article très documenté, le site Les Jours évoque les raisons qui peuvent avoir poussé Vincent Bolloré vers la sortie : une personnalité trop clivante dans le cadre de négocations compliquées avec Mediaset en Italie, ou encore la crainte d’être rattrapé par la justice dans des malversations de son groupe en Afrique… Cette dernière piste s’est justement confirmée quelques jours plus tard, lorsque Vincent Bolloré a été placé en garde à vue puis mis en examen par police judiciaire de Nanterre pour « corruption d’agent public étranger, complicité d’abus de confiance et faux et usage de faux. »

- Lobbying tous azimuts de TF1 – Après avoir obtenu du CSA l’autorisation de couper son journal télévisé de 20h d’une page de publicité [4], TF1 milite désormais auprès des députés pour une troisième coupure de publicité pendant les films. D’après Le Figaro, TF1 présente cette demande comme d’un moyen de « pallier la baisse de ses ressources publicitaires (-15 % en 10 ans) et la concurrence des géants américains (...) le groupe demande aussi l’ouverture de la publicité au secteur du cinéma et aux promotions de la grande distribution (réservées jusqu’ici à la radio et à la presse), un "allègement de la pression fiscale" sur les chaînes et un "durcissement de la réponse graduée" pour lutter contre le piratage ». Sur un autre sujet, TF1 peut crier victoire : l’Autorité de la concurrence a autorisé fin avril le rachat de l’éditeur de sites web Aufeminin au groupe allemand Axel Springer. D’après Le Monde, l’opération de 365 millions d’euros devrait permettre à TF1 de se renforcer dans les médias en ligne et le commerce électronique, et lui assurer l’accès à « 129 millions d’utilisateurs dans le monde, dont 20 millions en France. » Pour l’Autorité de la concurrence, « l’opération ne pose pas de problème de concurrence sur les marchés de la vente d’espaces publicitaires » en raison de la présence massive de Google et Facebook sur ce secteur.

- Le CSA valide la prise de contrôle de NextRadioTV par SFR – La concentration des médias se renforce à nouveau… Le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) a validé la prise de contrôle de NextRadioTV (BFMTV, RMC…) par SFR (Libération, L’Express…), propriété d’Altice, groupe du milliardaire Patrick Drahi. Cette autorisation fait suite à celle de la décision de l’Autorité de la concurrence en juin 2017. Cette décision du CSA a néanmoins fait l’objet d’une curieuse négociation : en échange de cette autorisation, NextRadioTV a dû modifier ses conventions de service concernant la chaîne Numéro 23 (dont le rechat par NextRadioTV avait été autorisé non sans mal par le CSA [5]) afin de réaffirmer ses engagements en terme de « diversité ». D’après La Lettre Pro, la chaîne devra respecter « une parité hommes/femmes à l’antenne » et « rendre accessible au moins 50% des programmes aux personnes sourdes ou malentendantes. »

- Un studio de jeu vidéo porte plainte contre Le Monde et Mediapart – Le studio parisien Quantic Dreams a porté plainte en diffamation contre Le Monde et Mediapart pour une enquête sur les conditions de travail de ses salariés. Cette enquête dénonçait notamment de nombreuses infractions au code du travail, des montages financiers opaques et une affaire de harcèlement au travail. Le magazine spécialisé Canard PC, qui s’était associé à Mediapart pour cette enquête, n’aurait de son côté reçu que des lettres de mise en demeure restées sans suite. D’après le site spécialisé Gamekult, il s’agirait « d’un premier cas de procès opposant un studio de jeu vidéo à des journalistes. »

Jérémie Fabre et Benjamin Lagues, grâce au travail d’observation collective des adhérent.es d’Acrimed

Benjamin Lagues, Jérémie Fabre