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Acrimed | Action Critique Médias

Mon, 15 Jan 2018 10:42:46 +0100

Violences faites aux femmes : le festival des éditocrates réactionnaires

Avec les hashtags #BalanceTonPorc et #MeToo, la question des violences faites aux femmes est en partie sortie des rubriques de « faits divers », comme nous l’écrivions dans notre précédent article, pour devenir un fait politique majeur, et même un phénomène de société [1]. Mais cela n’a, semble-t-il, pas plu à tout le monde, et l’œuvre de « diversion » a échu à quelques commentateurs présentés comme éditorialistes, « intellectuels » ou « polémistes » qui, s’ils forment une galaxie restreinte numériquement, ne se sont pas moins bruyamment manifesté dans les médias, à la faveur de maintes invitations.

Notre association n’a pas vocation à contester que des opinions réactionnaires puissent s’exprimer publiquement. Mais force est de constater que l’avalanche des prises de position de cet ordre ne s’est pas cantonnée aux médias de parti-pris, sur lesquels nous revenons dans un premier temps, mais qu’elles ont également occupé une place disproportionnée dans les médias généralistes, sans que leurs auteurs soient jamais présentés comme ce qu’ils sont, à savoir des polémistes de la droite extrême.

Causeur, Valeurs Actuelles, le FigaroVox : la parole réactionnaire en roue libre

Depuis octobre, les tribunes hostiles aux hashtags #BalanceTonPorc et #MeToo se sont multipliées dans les colonnes de médias de parti-pris tels que Causeur, Valeurs actuelles, ou encore du FigaroVox [2]. En première ligne, Causeur, qui, disons-le, n’a pas boudé son obsession. En témoigne sa « une » de novembre 2017 :

Causeur publie également des articles aux titres pour le moins évocateurs. « Le grand Délathon a commencé » (17 octobre 2017) alerte ainsi Élisabeth Lévy. Ingrid Riocreux prévient quant à elle : « Les Weinstein, certaines femmes s’en accommodent très bien » (18 octobre 2017). Dans son article, elle développe la thèse audacieuse selon laquelle les victimes – les femmes agressées – seraient en réalité souvent consentantes… voire coupables.

Pour Diane de Bourguesdon [3], « la chasse aux sorciers doit s’arrêter » (21 octobre 2017). Si l’on en croit sa démonstration [4], la parfaite égalité entre l’homme et la femme aurait été acquise… dès l’époque romaine, grâce à la religion chrétienne [5].

Le vibrant plaidoyer de Causeur en défense des hommes se poursuit avec Élisabeth Lévy, qui dénonce le « harcèlement féministe » et « les magistrates de #balancetonporc [qui] ont condamné la gent masculine » (10 novembre 2017). Enfin, Paul Thibaud regrette que « le désir masculin [soit] présumé coupable » (11 novembre 2017).

La libération de la parole autour des violences faites aux femmes est d’autant plus insupportable aux yeux des commentateurs réactionnaires qu’elle mettrait en sourdine un autre type d’obsession : celle du péril islamique. Le 20 novembre dans le FigaroVox, l’inénarrable Finkielkraut s’insurge : « L’un des objectifs de la campagne #balancetonporc était de noyer le poisson de l’islam : oubliée Cologne, oubliée la Chapelle Pajol, oubliés les cafés interdits aux femmes à Sevran [6] ».

Bien évidemment, Causeur n’est pas en reste. « Balance ton porc… mais pas que ton mâle blanc » (15 novembre 2017) corrige Anne Zelensky. Deux autres articles font écho aux propos de Finkielkraut : « Balance ton porc… sauf celui de La Chapelle-Pajol ? » (24 novembre 2017) puis « #MeToo à Paris, #Omerta à Cologne ». On l’a compris : le féminisme ne devrait être bon qu’à se focaliser sur les agresseurs musulmans ou les migrants, mais certainement pas à remettre en cause la domination masculine. [7]

Enfin, le déni des violences faites aux femmes en tant que phénomène structurel et systématique s’incarne dans Valeurs actuelles. Charlotte d’Ornellas, invitée régulière de « L’heure des pros » de Pascal Praud sur CNews, parle dans l’hebdomadaire de « l’hypocrisie d’une polémique » (16 octobre). La raison ? Les violences ne sont pas à l’œuvre partout dans la société mais se cantonnent aux agissements d’un « monstre » d’Hollywood, Weinstein. Un raisonnement qui lui permet d’aboutir à l’équation suivante : Weinstein = Hollywood = « l’empire du vice » = condensé de tout ce que l’humanité contient d’ « immoral » = violences.

Une campagne de diversion généralisée dans les grands médias

Les contributeurs de Causeur, Valeurs actuelles ou du FigaroVox ne se contentent pas d’étaler leurs opinions outrancières dans les médias réactionnaires. Ils sont et ont été en permanence invités dans les grands médias, tantôt pour apporter de l’eau au moulin d’une polémique qu’ils avaient eux-mêmes lancée, tantôt pour servir de « gage à buzz » pourvoyeur systématique de « petites phrases choc » qui, sous couvert de pluralisme, huile à son tour la mécanique médiatique.

Parce qu’ils s’assoient sur les plateaux comme dans leurs salons, ces auteurs sont devenus des spécialistes du jeu médiatique, de ses dispositifs contraignants, de ses formats à bras raccourcis, de ses simulacres de débats où gagne celui qui parle le plus fort. Et parce qu’ils dirigent ou animent, pour nombre d’entre eux, leurs propres blogs, journaux, émissions télé ou radio, ils ont le verbe facile des « bons clients » médiatiques. Des clients dont on s’indigne des saillies polémiques pour mieux les réinviter le lendemain.

Corollaire : parce qu’ils n’existent que dans une course au remplissage et au clic, les grands médias en ont besoin pour exister et les invitent précisément pour cela. Partant, ils légitiment et souvent amplifient des prises de position contribuant à appauvrir le niveau du débat public et à institutionnaliser la pensée d’extrême-droite en France.

Arrêtons-nous sur quelques-unes de ces invitations [8].

- Souvenons-nous que pour les « experts » de Causeur, les femmes aiment qu’on leur fasse violence / s’accommodent des agresseurs / agressent aussi. C’est également le point de vue de Gilles-William Goldnadel [9], chroniqueur permanent de l’émission « Les Terriens du dimanche » de C8, animée par Thierry Ardisson (le 22 octobre 2017) :

Ce délire hystérique sur la toile, moi en tant qu’avocat encore plus qu’en tant que mec, ça m’effraie profondément. […] Effectivement c’est une délation grave parce qu’elle est anonyme ou sous forme de pseudo. […] Mais des menteuses ça existe. Des mythomanes ça existe. Des maîtresses-chanteuses ça existe. Moi j’ai connu des femmes qui voulaient se venger. Des harceleuses, j’en ai fait condamner moi des harceleuses. Bien sûr que ça existe aussi.

- Pour celles et ceux qui, non abonnés, auraient manqué les articles de Causeur dénonçant la « chasse à l’homme » et le « harcèlement féministe », une chaîne d’information en continu en a offert un équivalent en accès libre :

- Ivan Rioufol : Ce que je n’aime pas, c’est cette chasse à l’homme qui se laisse voir à travers ce qui a été au départ, quand même, une opération également politique menée par les néoféministes, qui ont essayé d’inculqu.., de faire comprendre qu’il y avait une sorte de présomption de culpabilité sur chaque mâle. Le harcèlement il peut être aussi chez les femmes.
- Pascal Praud : Faut arrêter ça fait un mois et demi, il n’y a pas un cas d’un homme qui s’est fait harceler.
- I. Rioufol : Mais parce qu’ils ne s’en plaignent pas !
- Laurent Joffrin : C’est comme les femmes à barbe, ça existe mais ce n’est pas la majorité.
- I. Rioufol : La promotion-canapé ça existe aussi. Arrêtons avec cet angélisme-là. Les allumeuses, ça existe aussi tout de même, faut ouvrir les yeux. »

Discussion de comptoir ? Point du tout. Simplement un plateau de CNews, animé par Pascal Praud à une heure de grand écoute pour débattre du sujet « Harcèlement, tous concernés ». [10]

- Souvenons-nous encore que, balayant d’un revers de main toutes les données sur les violences sexuelles, les « polémistes » niaient le caractère structurel du phénomène et lui ôtaient toute dimension politique. Voilà qui méritait une tribune sur le service public :

On a l’impression avec l’accumulation de temps que les témoignages réels poignants de ces femmes sont la vie de toutes les femmes. […] Nous vivons aujourd’hui sous le règne de la victime et je ne céderai pas au chantage émotionnel, parce qu’il y a des témoignages poignants… […] Mais enfin on vit où ? En Afghanistan ? On est en France et on nous dit « Quand sortirons-nous de notre nuit » ? Mais enfin… un peu d’humour ! [11]

Bavardage de salon ? Point du tout. Émission de service public « C l’hebdo » (le 11 novembre 2017) qui invite Élisabeth Lévy à venir polémiquer sur sa « une » polémique de Causeur… Misère du journalisme et desdits « débats télévisés ».

- Souvenons-nous enfin que pour Valeurs actuelles, les violences n’avaient rien à voir avec une quelconque domination masculine mais seraient la faute de courants qui prôneraient « l’immoralité ». Voilà qui justifiait, pour BFM-TV, l’invitation du rédacteur en chef le 12 octobre :

Je pense qu’on ne peut pas se contenter d’ouvrir le procès de ce producteur ou de celui du cinéma américain, d’Hollywood, ou de la société en se contentant de dire, finalement, c’est l’homme qui serait le grand coupable de tout ça. Derrière tous ces agissements, je pense qu’il y a une question sociétale et une question qui vient finalement de relativement loin, c’est quand même très largement mai 68.

Pour d’autres encore, à l’instar de Finkielkraut, le phénomène médiatique autour des violences faites aux femmes n’est qu’un énième symptôme de « l’américanisation de la société » et d’un retour au « puritanisme ». Une pensée qu’il a eu tout le loisir de développer sur le service public, dans « L’émission politique » du 19 octobre, dont une partie était consacrée à la question « Harcèlement des femmes : pour ou contre #BalanceTonPorc ? » :

La France était jusqu’à présent le pays de la mixité heureuse, c’est en train de se transformer...[Coupé] Tous les voyageurs, Hume, James au 19ème siècle ont remarqué le caractère d’aménité de la vie française du fait de la présence des femmes. Les phénomènes que vous dénoncez existent et vous avez raison de le faire mais on est en train de transformer la France en province de l’Amérique néo-puritaine. C’est cela qui se passe, l’américanisation de la France.

De celle qui explique les agressions sexuelles par « Hollywood » à celle qui explique leur dénonciation par « l’américanisation de la France », la droite extrême est plurielle. Même si elle se rejoint sur un point essentiel : la France, la vraie, est innocente.

Une parole ostracisée ? Vraiment ?

Nous avons réalisé un décompte qui, s’il n’est pas exhaustif [12] a au moins le mérite de donner une idée de l’espace qu’a occupé dans le débat médiatique le courant de pensée qui s’est appliqué au cours des derniers mois à minimiser, l’ampleur des phénomènes de harcèlement et de violences sexistes, quand il ne s’agissait pas de les nier purement et simplement.

Nous avons ainsi, du 12 octobre au 30 novembre 2017, recensé les émissions qui ont, en toute largesse et au nom du débat démocratique, tendu le micro à six de ces idéologues (et ce, uniquement évidemment, sur le sujet qui nous intéresse !) : Alain Finkielkraut, Gilles-William Goldnadel, Élisabeth Lévy, Eugénie Bastié, Éric Zemmour et Yvan Rioufol.

- 16 octobre, Gilles-William Goldnadel, « Hondelatte raconte », Europe 1 ;
- 16 octobre, Eugénie Bastié, « L’heure des pros », CNews ;
- 17 octobre, Éric Zemmour, « Village médias », Europe 1 ;
- 17 octobre, Charlotte d’Ornellas, « L’heure des pros », CNews ;
- 19 octobre, Alain Finkielkraut « L’Émission politique », France 2 ;
- 21 octobre, Élisabeth Lévy, « Salut Les Terriens », C8 ;
- 22 octobre, Gilles-William Goldnadel, « Les Terriens du dimanche », C8 ;
- 27 octobre, Élisabeth Lévy,« Le grand oral des Grandes Gueules », RMC ;
- 29 octobre, Gilles-William Goldnadel, « Les Terriens du dimanche », C8 ;
- 30 octobre, Gilles-William Goldnadel, « Les Grandes gueules », RMC ;
- 3 novembre, Eugénie Bastié, « L’heure des pros », CNews ;
- 5 novembre, Gilles-William Goldnadel, « Les Terriens du dimanche », C8 ;
- 11 novembre, Élisabeth Lévy, « C l’hebdo », France 5 ;
- 15 novembre, Alain Finkielkraut et Éric Zemmour, « Zemmour et Naulleau », Paris Première ;
- 16 novembre, Éric Zemmour, « On n’est pas forcément d’accord », RTL ;
- 16 novembre, Eugénie Bastié, « 28 Minutes », Arte ;
- 17 novembre, Ivan Rioufol, « L’heure des pros », CNews ;
- 19 novembre : Finkielkraut, « En même temps », BFM/TV ;
- 25 novembre, Alain Finkielkraut, « On n’est pas couché », France 2 ;
- 30 novembre, Élisabeth Lévy, Nice Matin.

Mais… « On ne peut plus rien dire ».

***

Une exposition médiatique considérable, écrivions-nous en introduction de cet article, qui démontre que les idées réactionnaires n’ont pas seulement le vent en poupe dans la presse qui leur est dédiée - ce qui est, somme toute, logique -, mais qu’elles bénéficient en outre d’une chambre d’écho considérable dans les médias généralistes. Difficile, dès lors, de ne pas rire (jaune) lorsque ceux qui les portent se plaignent – parfois en direct sur les plateaux – que leur parole soit ostracisée, sans visiblement se rendre compte que le fait de répéter, à longueur d’antenne, sur des médias de masse, qu’« on ne peut plus rien dire », tout en martelant ce rien que l’on ne peut plus dire, a une portée tragicomique certaine - et une vie décidemment bien longue…

Pauline Perrenot et Frédéric Lemaire

***

Annexe 1 : Les éditocrates réactionnaires en boucle

Un autre constat s’impose : connivence et copinage obligent, ces journalistes s’invitent en permanence entre eux avec, comme nous le disions, un centre névralgique : Le FigaroVox.

Ainsi, Élisabeth Lévy est interviewée par le rédacteur en chef Alexandre Deveccio le 10 janvier. Ivan Rioufol s’épanche sur le site à longueur de tribunes, notamment le 19 octobre, le 26 octobre, en plus des publications sur son blog gracieusement hébergé par Le Figaro, comme celle du 27 novembre pour le sujet qui nous concerne. De même que Gilles-William Goldnadel, dont on a pu recenser également trois tribunes à charge, le 16 octobre, le 23 octobre et le 27 novembre. Finkielkraut est à son tour interviewé le 20 novembre, une semaine avant Eugénie Bastié, le 26 novembre. Zemmour publie quant à lui pas moins de 14 articles sur la période (dont un sur le sujet qui nous intéresse…) !

L’entre-soi est à son comble dès lors qu’on observe que les mêmes éditocrates forment de manière hebdomadaire des tandems : ainsi de l’émission « L’esprit de l’escalier », où bavardent en toute camaraderie Élisabeth Lévy (présentatrice de l’émission) et Alain Finkielkraut (invité permanent) chaque semaine sur RCJ. L’occasion était trop belle pour ne pas aborder le sujet, ce qui fut fait le 22 octobre. Une émission immédiatement retranscrite en publication pour… Causeur :

Le même Finkielkraut est invité le 15 novembre dans l’émission « Zemmour et Naulleau » sur Paris Première en qualité de « grand témoin », et avec en prime, en sous-titre : « Alain Finkielkraut face aux controverses ».

C’est bien le caractère « polémique » qui justifie systématiquement l’invitation de ces porte-parole médiatiques de la droite la plus décomplexée. Un qualificatif qui se vend à défaut de dévoiler ce qu’il recouvre : l’étalage d’une rhétorique réactionnaire. Ce même mécanisme explique pourquoi Zemmour bénéficie, dans Le Figaro et sur RTL, de deux chroniques quotidiennes, respectivement intitulées « Les insolences d’Éric Zemmour » et « On n’est pas forcément d’accord ». Deux chroniques dont les violences faites aux femmes ont fait évidemment les frais, en janvier 2018 et en novembre 2017.

***

Annexe 2 : Petits extraits de paroles réactionnaires

Au-delà de titres évocateurs, les articles publiés sur Causeur valent le détour. Nous livrons ici quelques extraits parmi les plus édifiants :

Le 21 décembre 2017, Diane de Bourguesdon brosse pour le mensuel, sous le titre « Balance ton porc : la chasse aux sorciers doit s’arrêter » un petit historique des relations hommes-femmes de l’antiquité à nos jours !

L’affirmation de la parfaite égalité entre l’homme et la femme par la religion chrétienne dès l’époque romaine, puis la valorisation de la courtoisie érigée en vertu chevaleresque durant le Moyen-Âge, en particulier en France, ont peu à peu lissé les aspérités de la brute nature masculine et tempéré leurs fougueuses ardeurs envers la gent féminine. [ …] L’instruction de la littérature, combinée à une éducation des garçons dans un profond respect des jeunes filles et des femmes, a permis que la tradition courtoise se perpétue au fil des générations, au bonheur des dames françaises.

La religion chrétienne si efficace, notamment dans l’organisation de son clergé, pour la promotion de l’égalité entre hommes et femmes, ne permet toutefois pas à la « journaliste » d’ignorer les violences sexistes, évidemment requalifiées sous sa plume :

Jouir de sa position de force, abuser de la situation de faiblesse ou de la candeur de quelqu’un sont assurément des comportements moralement blâmables. Mais ils font partie de la nature humaine, et ne sont en outre nullement l’apanage des hommes. Vouloir abolir ce type d’agissements à l’échelle sociétale est non seulement parfaitement illusoire, mais s’apparente à une entreprise totalitaire de moralisation de la société.

En somme, tout cela n’est pas si grave, et les quelques « abus », eu égard à la « morale » – chrétienne ? –, n’ont rien à voir avec une quelconque forme de domination sociale, puisqu’il s’agit d’un phénomène « naturel ». Moralisation et dépolitisation : un redoutable couple qui invalide a priori toute possibilité d’action... Car qui critiquerait la « nature humaine » hormis des totalitaristes aveuglés ?

Autre article de Causeur, celui de l’universitaire Ingrid Riocreux paru le 18 octobre. Tout, ou presque, est dans le titre : « Les Weinstein, certaines femmes s’en accommodent très bien » (sic). Extrait :

Pour beaucoup de femmes, un homme dominé par ses pulsions est un être faible. […] On les croirait victimes, on les croirait soumises. À la vérité, elles n’iront jamais se plaindre d’un individu qu’elles estiment facile à manœuvrer et qu’elles méprisent profondément.

Des victimes coupables, et des coupables victimes : formidable retournement ! Car si l’argument selon lequel « tous les hommes ne sont pas agresseurs » a été maintes fois employé (voir notre précédent article), il fallait faire preuve d’une imagination et d’une audace à toute épreuve, ainsi que d’un talent certain dans la pratique de la dialectique de l’extrême, pour expliquer que même les agresseurs sont, en fait, des dominés. Et les agressées, des dominantes ? Et ce n’est pas fini :

Cela s’apprend très tôt : c’est la jolie lycéenne qui vient au début du cours, en minaudant, le chemisier ouvert, expliquer au professeur que « monsieur, je suis vraiment désolée mais je n’ai pas eu le temps de faire ma dissertation, est-ce que je peux vous la rendre la semaine prochaine ? ». C’est sa camarade, qui se demande pourquoi elle irait débourser 1000 euros pour avoir le nouvel iPhone alors que tel mec de terminale, qui l’a chouré on ne sait où, le lui cède en échange d’une fellation. S’il y a des Harvey Weinstein, si « personne n’a rien dit », c’est aussi parce qu’il y a des femmes qui s’en accommodent très bien.

Nous apprécierons la rigueur académique consistant à tirer des vérités universelles à partir d’anecdotes… vues ? entendues ? imaginées ? Nul ne le sait, car les « polémistes » n’ont que faire des enquêtes.

Frédéric Lemaire, Pauline Perrenot

Fri, 12 Jan 2018 14:00:00 +0100

La presse vidéoludique, entre pôle commercial et pôle alternatif (vidéo d'un Jeudi d'Acrimed)

par Acrimed,

Adossés à une industrie puissante et prospère, la presse et le journalisme vidéoludiques sont tiraillés entre deux pôles aux pratiques et aux finalités opposées. D’un côté, les acteurs dominants du secteur adoptent une approche essentiellement promotionnelle, tandis que d’autres titres, plus alternatifs et indépendants des éditeurs de jeux, privilégient une approche journalistique plus critique.

C’est à ce second pôle qu’appartiennent résolument les deux invités de ce Jeudi d’Acrimed qui s’est tenu à Paris le 18 mai 2017 : Ivan Gaudé, co-fondateur du journal Canard PC et Thomas Cusseau, rédacteur en chef du journal en ligne Gamekult.

Acrimed

Thu, 11 Jan 2018 06:30:00 +0100

Actualité des médias n° 11 (décembre 2017)

I. Du côté des journalistes, des médiacrates et de leurs œuvres

- Delphine Ernotte fragilisée, l’audiovisuel public sous pression… – La présidente de France Télévisions a essuyé un nouveau désaveu de ses salariés. D’après Télérama, « la motion de defiance dont la PDG de France Télévisions était l’objet a été approuvée à une large majorité. À la question de savoir si les salariés font confiance à leur dirigeante “pour préserver la qualité et les moyens de l’information à France Télévisions”, les votants ont répondu massivement non, à 84%. » [2] De quoi affaiblir encore un peu plus Delphine Ernotte face au gouvernement et sa volonté affichée de réformer massivement l’audiovisuel public. CBNews rappelle ainsi qu’« en novembre, des fuites dans la presse sur des “pistes de travail” radicales émanant du ministère de la Culture, avaient fait l’effet d’une bombe. Ces documents évoquaient un “rapprochement” entre France Télévisions et Radio France, ainsi qu’entre les réseaux régionaux de France 3 et France Bleu, mais aussi la suppression de France Ô ou le passage de France 4 à une diffusion 100 % numérique. » : en espérant que l’interview dégoulinante de complaisance du président de la République par le présentateur vedette de France 2, Laurent Delahousse, ne constitue pas une illustration de ce que l’exécutif attend de l’audiovisuel public à l’avenir...

- Un journaliste devient porte-parole du ministère de l’Intérieur – L’ancien journaliste de TF1 et BFMTV Frédéric de Lanouvelle a été nommé début décembre porte-parole du ministère de l’Intérieur, a annoncé Europe 1. Ce nouveau mélange des genres au sommet de l’État fait suite à la nomination polémique de l’ancien éditorialiste du magazine Challenges Bruno Roger-Petit au poste de porte-parole de l’Élysée l’été dernier [3]...

- L’idée d’un Conseil de la presse devient une question politique – Début décembre, après un passage dans une émission politique sur France Télévisions qu’il a qualifié de « traquenard », le député France insoumise Jean-Luc Mélenchon a lancé une pétition « Pour la création d’un Conseil de déontologie du journalisme en France ». Si cette initiative a bien sûr déclenché une polémique dans la profession, Jean-Luc Mélenchon a attribué la primauté de cette proposition à Acrimed. Dans un article intitulé « Un “Conseil de la Presse” ? À quelles conditions et comment », nous avons précisé notre position sur le sujet.

- La rédaction du Parisien Week End désavoue encore une fois sa direction – Fin novembre, la chefferie du supplément week end du Parisien a dû annuler en catastrophe un projet douteux de partenariat commercial avec des entreprises de sondages. Arrêt sur images détaille ainsi le projet : « L’idée : publier un sondage sur les produits préférés des Français, effectué à titre “gracieux” par Statista pour le magazine. Ce sondage serait ventilé sur 32 semaines sur une page thématique en fin de supplément. “Les entreprises plébiscitées (Décathlon, Nike, Adidas par exemple) seront ensuite démarchées par la régie dans le but de monétiser ce classement : elle leur vendra le titre de ’Marque préférée des Français’, assorti des logos du Parisien et de Statista. Ces enseignes pourront l’utiliser dans leur campagne publicitaire” ». Contre ce projet, la rédaction du Parisien Week End a voté à l’unanimité moins une abstention une motion déplorant « une ligne éditoriale floue déconnectée de l’actualité avec pour volonté clairement affichée de servir les annonceurs au détriment des lecteurs du Parisien Week-End.  » Ce n’est pas le premier désaveu de la nouvelle direction du journal depuis son rachat par le milliardaire Bernard Arnault : en octobre dernier, la rédaction du Parisien avait voté massivement la suppression de l’édito, que la direction souhaitait et est parvenue à maintenir [4].

- L’Obs condamné pour le licenciement abusif d’Aude Lancelin – En mai 2016, la directrice adjointe de la rédaction de l’Obs, Aude Lancelin, est licenciée sans explication par la direction du journal. Il apparaît rapidement que le renvoi d’Aude Lancelin aurait été une demande directe du propriétaire du journal, Claude Perdriel, qui n’appréciait pas sa proximité avec le mouvement Nuit debout. S’ensuit une polémique houleuse quant au caractère politique de ce licenciement, comme nous le racontions un mois plus tard. Le bureau de jugement des prud’hommes de Paris a tranché début décembre une partie de l’affaire : le licenciement d’Aude Lancelin par l’Obs était « sans cause réelle et sérieuse ». L’Obs est donc condamné à lui verser 90 000 euros. D’après Libération, Aude Lancelin demandait cinq fois plus, car elle estimait en effet « avoir été limogée pour des raisons politiques, des soupçons alimentés par les propos et SMS de plusieurs actionnaires de l’Obs. Lors de l’audience, le bureau de jugement avait averti qu’il ne s’intéressait qu’au contenu de la lettre de licenciement. Il a donc estimé celle-ci insuffisamment argumentée, et laissé de côté le débat sur les raisons réelles de ce limogeage. »

- Le JDD fait passer pour une exclusivité des photos volées sur les réseaux sociaux – À propos de la contestation de la construction de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes près de Nantes, Le Journal du dimanche a publié mi-décembre un article intitulé « Les photos secrètes de la ZAD ». D’abord présentées comme une exclusivité du journal, il s’avère finalement que les photos en question ont été pillées sur plusieurs réseaux sociaux, puis retouchées pour accentuer leur caractère anxiogène. Le JDD s’est depuis excusé dans une mise au point publiée quelques jours plus tard, avouant que sa source était un document de la gendarmerie repris tel quel sans vérifications... Un exemple particulièrement navrant qui participe de la médiatisation inquiétante de la « zone à défendre » (ZAD) de Notre-Dame-des-Landes, sur laquelle nous sommes revenus récemment dans un article.

II. Du côté des entreprises médiatiques et de leurs propriétaires

- Le groupe Perdriel se réorganise – Le groupe automobile français Renault Nissan va rentrer au capital du Groupe Challenges (qui comprend Challenges, Sciences & Avenir, La Recherche, L’Histoire et Historia) à hauteur de 40 %. C’est ce qu’a annoncé mi-décembre Claude Perdriel dans son hebdomadaire économique. Perdriel devrait de son côté conserver 60 % des parts. Renault va ainsi investir cinq millions d’euros dans le Groupe Challenges pour éponger ses dettes, et mettra ses contenus à disposition de tous les propriétaires de ses marques de voitures. Une tentative de synergie inédite en France, où ce sont les groupes de télécommunications (SFR, Free, Bouygues télécom…) qui ont été les plus agressifs dans le domaine jusqu’ici. Dans un article publié le lendemain, Mediapart pose plusieurs questions intéressantes : « Carlos Ghosn a-t-il accepté lui-même cet accord, qui fait perdre 5 millions d’euros à Renault sans réelle contrepartie ? Martin Vial, qui dirige l’Agence des participations de l’État (APE) et qui siège à ce titre au conseil d’administration de Renault, a-t-il été mis au préalable dans la confidence ? Question plus grave : le soutien énergique que Claude Perdriel a apporté à Emmanuel Macron, bien avant qu’il ne soit assuré de sa victoire présidentielle, lui vaut-il cette bonne fortune d’aujourd’hui ? ». Si Claude Perdriel se pose en « garant » de l’indépendance éditoriale de Challenges, il est particulièrement savoureux de noter que la une du jeudi 14 décembre (le surlendemain de l’annonce de l’arrivée de Renault) fait figurer en bonne place une voiture… Renault ! Autre titre de Claude Perdriel, Le Nouveau magazine littéraire tente de se relancer de son côté en faisant appel à des investisseurs tels que Thierry Verret, Bruno Ledoux, et… l’inévitable Xavier Niel, déjà copropriétaire du Groupe Le Monde.

- Presstalis en grande difficulté – Les journaux arriveront-ils encore dans les kiosques ? Ce n’est pas certain si Presstalis coule. L’entreprise de logistique est en effet menacée : «  Affectée depuis des années par la sévère crise touchant la diffusion de la presse, elle a connu en 2017 une aggravation de sa situation, menaçant par ricochet l’ensemble du système », explique Libération. Pour tenter de sauver l’entreprise, «  le conseil d’administration de Presstalis a donné les pleins pouvoirs à sa nouvelle patronne, Michèle Benbunan.  » Le CA de l’entreprise a par ailleurs « demandé l’ouverture d’une procédure de conciliation auprès du tribunal de commerce pour être épaulé dans cette tâche. » Enfin, Presstalis se tourne aussi vers l’État, qui a une responsabilité en la matière : «  Le système de distribution de la presse est régi par la loi Bichet de 1947, qui garantit le libre accès des éditeurs au réseau de distribution. Alerté par les éditeurs sur les difficultés de Presstalis, le gouvernement a confié en septembre une mission sur le sujet à Gérard Rameix, ex-président de l’Autorité des marchés financiers, qui connaît bien le secteur pour avoir déjà travaillé dessus il y a quelques années » explique Libération.

- Causette en liquidation judiciaire – D’après Arrêt sur Images, le mensuel féministe « se dirige vers une liquidation judiciaire, mais sans cessation d’activité ». Le 9 janvier, toujours selon Arrêt sur images, “le tribunal de commerce vient de décider la poursuite d’activité jusqu’à fin février. Les repreneurs / repreneuses potentielles vont maintenant déposer leurs dossiers.

- Le Lab d’Europe 1 supprimé – Confronté à une chute d’audience et de rentrées publicitaires depuis plusieurs mois [5], Europe 1 a annoncé la suppression fin janvier du site Le Lab d’Europe 1, largement consacré aux petites phrases de personnalités politiques. D’après Le Figaro, « les faibles audiences du Lab seraient à l’origine de cette décision (...). La direction de la radio devrait proposer à l’équipe d’autres postes au sein de la rédaction numérique. »

- Le CSA condamne NRJ et met en demeure France Télévisions – L’animateur de télévision et radio Cauet a « publiquement humilié et placé dans une situation de détresse et de vulnérabilité manifestes  » une personne victime d’un canular de l’animateur, selon les mots du CSA. En cause : un canular téléphonique humiliant, diffusé sur NRJ en décembre 2016, au sujet d’une personne qui, par ailleurs, « n’avait pas donné son accord pour la diffusion de la séquence  » selon le Huffington Post. La chaîne a décidé de faire appel devant le Conseil d’État en précisant qu’elle « n’a jamais été sanctionnée dans de telles conditions en 36 ans, et qu’elle s’attache à promouvoir les valeurs de l’égalité femmes-hommes, du respect d’autrui, de l’acceptation des différences et du vivre ensemble. » De son côté, France Télévisions vient également de subir une sanction du CSA en raison de l’entretien avec Sandrine Rousseau, diffusé au sein de l’émission « On n’est pas couché » (France 2), à propos des violences faites aux femmes. Sandrine Rousseau avait été «  violemment prise à partie par les deux chroniqueurs vedettes, Yann Moix et Christine Angot  » relate l’hebdomadaire Marianne. La sanction contre France Télévisions n’est cependant qu’une mise en demeure, une « sanction plutôt symbolique, qui précède les pénalités financières et les suspensions de programme dans l’échelle du CSA » explique Marianne.

- Censure de Vincent Bolloré à Canal+ (suite) Nous racontions le mois dernier comment le milliardaire Vincent Bolloré a imposé la déprogrammation de sa chaîne Canal+ d’un reportage critiquant Faure Gnassingbé, président du Togo et client important du Groupe Bolloré. Manque de chance, le reportage en question a été diffusé par erreur en Afrique par Canal+ international. Le site Les Jours est revenu dans un article sur les suites de l’affaire. En interne, Vincent Bolloré a exigé le licenciement pour faute grave d’une « coupable toute trouvée, la chargée de la programmation qui n’a pas vu que [ce reportage] était frappé d’opprobre : faute grave, après dix-sept ans de maison. “Cette pauvre femme a fait son travail consciencieusement comme elle le fait depuis des années, et c’est elle qui trinque ? Je suis dégoûté”, s’indigne un salarié. Mais que voulez-vous, il fallait que quelqu’un paie. On notera d’ailleurs que sa responsable, elle, n’est pas menacée : celle-ci s’appelle Nathalie Folloroux, elle est directrice de la programmation à Canal+ International depuis 2015. Oh et un détail, elle est également la belle-fille d’Alassane Ouattara, président de la Côte d’Ivoire, où les affaires de Vincent Bolloré se portent très bien merci. » La colère de Vincent Bolloré a finalement atteint les hautes sphères de la direction de Canal+ : François Deplanck, n° 2 de Canal+ international a lui aussi été écarté. Les Jours citent une excellente question d’une salariée du Groupe Canal+ : « On va devoir passer notre temps à se demander si les sujets ne sont pas contraires aux intérêts de Bolloré ? » Des conditions de travail iniques que dénonce publiquement Reporters sans frontière. RSF a ainsi demandé publiquement au Comité d’éthique de Canal+ de se saisir de l’affaire.

- La chaîne de télévision RT France, émanation de Russia Today, est lancée – Lundi 18 décembre 2017, la chaîne de télévision RT France, déclinaison française de la chaîne publique russe Russia Today, a été officiellement lancée. Distribuée «  sur le câble et le satellite, sur Internet ainsi que via la box de Free (Canal 359) », la chaîne fonctionnera «  avec un budget de lancement de 20 millions d’euros  » et «  devrait compter en 2018 une rédaction d’une cinquantaine de journalistes  » selon CBNews. La chaîne a notamment recruté des journalistes des chaînes d’information en continu. Ainsi, toujours selon CBNews, «  son directeur adjoint de l’info, transfuge de LCI, [est] Jean-Maurice Potier.  » Parmi les recrutements, figurent aussi «  le journaliste Jean-Marc Sylvestre et l’économiste euro-critique Jacques Sapir qui animeront un débat chaque semaine.  » Le CSA, avec qui RT France a signé une convention qui lui permet d’être diffusée en France, s’est vu adresser une demande de revenir sur cette autorisation. Les auteurs de cette demande ont signé une tribune, publiée dans Le Monde, qui demande en effet, «  au nom de la préservation de la paix civile de suspendre l’attribution de la licence de diffusion à Russia Today sur le territoire français.  » Olivier Schrameck a affirmé, à propos de RT France que les membres du CSA «  l’observent constamment  » pour « réagir avec promptitude à toute anomalie qui se produirait. » Une verve qui contraste avec les pouvoirs réels du CSA

Jérémie Fabre et Benjamin Lagues

Benjamin Lagues, Jérémie Fabre

Tue, 09 Jan 2018 06:30:00 +0100

La grève se poursuit aux Actualités sociales hebdomadaires

Hebdomadaire très prisé dans le secteur social et médico-social, les Actualités sociales hebdomadaires, dites ASH, ont été rachetées à la multinationale Wolters Kluwer France en juillet 2016, avec d’autres activités presse, par le groupe ATC qui a créé une filiale à cet effet, Info6tm. Le groupe ATC, dirigé par François Grandidier, était jusque-là spécialisé dans la presse professionnelle agricole et animalière. Déjà mal lotis sous le règne de WKF, les journalistes des ASH ne semblent pas avoir gagné au change avec Info6tm, dont la gestion paraît aussi erratique que désinvolte vis-à-vis des personnels.

Après avoir adressé à leur direction une motion de défiance le 12 décembre, les journalistes ont décidé de se mettre en grève illimitée le 2 janvier 2018, en présentant une série de revendications afin de « recouvrer les moyens de travailler ». Alors que la direction s’était engagée à présenter des propositions le 5 janvier, elle a préféré communiquer sur son projet pour les ASH, affirmant qu’il devait être finalisé avant de parler de moyens. Rappelant que l’on ne fait pas un journal avec si peu de moyens humains, les journalistes en grève interrogent M. Grandidier sur son projet pour les ASH, car ils craignent la mort de leur titre. Nous reproduisons ci-dessous le communiqué des salariés en grève (SNJ-CGT – SNJ). (Acrimed)

Vers la mort des ASH ?

Le 4 janvier, à l’issue d’une rencontre avec les journalistes des ASH en grève, M. Grandidier s’était engagé à leur remettre dès le lendemain des propositions afin d’ouvrir des négociations. Au lieu de cela, la direction du journal a diffusé plusieurs communiqués où la question du « projet d’avenir » des ASH est placée avant celle des moyens donnés à ses journalistes pour le mettre en œuvre, comme s’il s’agissait de deux questions sans lien.

Pourtant, en quelques mois, la quasi-totalité de l’équipe des ASH en activité au moment de la cession du titre en juillet 2016 (soit 13 journalistes rédacteurs et 5 journalistes d’édition pour les ASH et son site internet, et 5 rédacteurs et éditeurs pour les numéros juridiques et le Guide de l’action sociale) a quitté la rédaction. Et avec elle une connaissance historique du secteur.

Les premiers temps, des remplacements ont été effectués. Mais, depuis le mois de juillet 2017, plus aucune demande de recrutement n’a été acceptée. Ainsi, au 8 janvier, la rédaction ne compte plus que 6 journalistes rédacteurs et 5 journalistes éditeurs, auxquels s’ajoute un rédacteur en chef qui, nommé le 3 janvier 2018, est déjà convaincu que le magazine peut fonctionner en l’état.

Or, qui osera soutenir que l’on peut sérieusement produire un journal hebdomadaire et publier plusieurs articles par jour sur un site internet dans de telles conditions ? Qui osera soutenir que des travailleurs sont capables d’endurer physiquement de telles conditions pendant plusieurs mois ?

Et quel est donc ce « projet d’avenir » qui pourrait prospérer avec si peu de journalistes ?
M. Grandidier confirme-t-il qu’il veut donner la place au secteur à but lucratif pour ouvrir le marché des ASH, quitte à abandonner les secteurs de l’action sociale les moins solvables ?

Confirme-t-il qu’il souhaite que les ASH n’offrent plus une veille juridique et sociale exhaustive ?

Confirme-t-il qu’il souhaite réduire de quatre à un la fréquence mensuelle de publication des dossiers juridiques ?

Confirme-t-il qu’il souhaite réduire de moitié la fréquence mensuelle de publication des reportages qui rendent compte des expériences et pratiques innovantes dans nos secteurs ?

Comment entend-il développer les ASH numériques avec une plateforme de site internet produite par une de ses entreprises qui, depuis que les ASH ont été transférées vers elle en mai dernier, n’offre toujours pas la qualité de service attendue ?

Confirme-t-il qu’il veut mettre en place une organisation du travail fondée sur la sous-traitance à une agence de contenus, avec des journalistes amenés à écrire aussi bien pour les ASH que pour des titres spécialisés dans les transports, le tourisme, l’agriculture ou les ressources humaines, en dépit des spécificités de chaque secteur et de leur besoin d’expertise ?

Au regard de la stratégie de pourrissement qu’il adopte en refusant de remplacer des journalistes partis, peut-il affirmer qu’il ne cherche pas à vider à courte échéance la rédaction des ASH pour mettre en place sans encombre son « nouveau projet » ?

LES JOURNALISTES RESTENT EN GRÈVE
POUR QUE VIVENT LES ASH !

Paris, le 8 janvier 2018

Mon, 08 Jan 2018 10:08:00 +0100

Jean-Robert Pitte membre du « Comité d'éthique » de Radio France : provocation ou bras d'honneur au service public ?

Le 3 avril 2017, le médiateur de Radio France nous apprenait la « création du Comité d’éthique de Radio France » et nous expliquait que « le Comité relatif à l’honnêteté, à l’indépendance et au pluralisme de l’information et des programmes de Radio France – c’est son nom officiel – a été créé en application de la loi du 14 novembre 2016 [1] et de son décret d’application du 21 mars 2017. Il vise à renforcer la liberté, l’indépendance et le pluralisme des médias. […] Ce comité est composé de cinq personnalités indépendantes nommées pour trois ans, et dont le mandat est renouvelable. »

Or nous relevions récemment que parmi ces cinq « personnalités indépendantes » [2] figurent Noëlle Lenoir, une familière de tous les cercles de pouvoirs, ainsi qu’Isabelle Giordano et Gilles Leclerc, des journalistes réputés pour leurs « ménages » [3] – pratique fort rémunératrice et déontologiquement plus que discutable.

Mais à Radio France, l’indécence n’a visiblement aucune limite. Comment ne pas s’attarder, en effet, sur Jean-Robert Pitte, quatrième membre de ce bien étrange « Comité d’éthique ». Cet homo academicus à la retraite se distingue surtout par des prises de positions politiques (très à droite) et des activités et accointances extra-universitaires pour le moins incompatibles avec une quelconque forme d’indépendance (vis-à-vis des pouvoirs) et d’éthique.

Une carrière d’apparatchik de l’Université

Les informations contenues dans la notice que Radio France consacre à ce docteur en géographie (en 1975) et docteur ès lettres (en 1986) ne donnent qu’un (faible) aperçu des nombreuses positions académiques et para-académiques que Jean-Robert Pitte a occupées ou occupe encore aujourd’hui :

- 1988-2014 : professeur de géographie à l’Université Paris-IV ;
- 1988-1991 : dirige l’Institut d’Urbanisme et d’Aménagement ;
- 1992-2002 : président du Comité national français de géographie ;
- 2003-2008 : président de l’Université Paris IV ;
- Depuis 2007 : président de la Mission française du patrimoine et des cultures alimentaires ;
- Depuis 2009 : président de la Société de géographie ;
- 2010-2014 : délégué à l’information et à l’orientation, auprès du Premier ministre ;
- Depuis 2017 : secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences morales et politiques dont il est membre depuis 2008 [4].

À défaut de garantir une quelconque compétence en matière d’éthique du journalisme, ce parcours académique nous renseigne au moins sur les cercles de sociabilité du personnage. Rappelons par exemple, comme nous l’écrivions dans un article consacré à Éric le Boucher [5], que la section « Économie politique, statistiques et finances » de l’Académie des sciences morales et politiques dont Jean-Robert Pitte est secrétaire, est « majoritairement composée de représentants du patronat privé, parmi lesquels Michel Pébereau, mais aussi Denis Kessler, ou Yvon Gattaz… » [6]

Des prises de position politiques affirmées

Non content de cumuler les positions de pouvoir dans l’Université, Jean-Robert Pitte n’hésite pas à intervenir dans le débat public. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que ses prises de positions ne brillent pas par leur sens de la mesure, usuellement associé à ceux qui se piquent d’éthique. Petit florilège de citations témoignant d’une certaine... constance !

À propos de l’occupation de la Sorbonne en 2006 et des mouvements anti-CPE : « Encore une fois, on retrouve les mêmes groupuscules d’extrême-gauche. J’ai vu qu’à Tolbiac ils ressortaient les slogans de 1968, ceux de leurs parents ou grands-parents. » (Le Parisien, 12 mars 2006)

- « Comment rêver de commencer sa vie avec un confortable CDI ou un poste de fonctionnaire, mal payé, mais sûr ? C’est triste d’avoir 60 ans d’âge mental quand on en a 20 à l’état civil. » (Le Figaro, 25 mars 2006)

- « C’est un concentré de brèves de comptoir réacs. “Les étudiants qui défilaient sont d’une frilosité pathétique”, il a eu “honte pour la France, devenue le dernier refuge de Staline”. Il dénonce “l’ignorance et la bêtise” des jeunes et juge “bien triste d’avoir soixante ans d’âge mental quand on en a vingt à l’état-civil” : “leurs rêves sont étriqués”. Jean-Robert Pitte s’en prend aux “c... molles qui s’aplatissent lamentablement devant les étudiants” et tolèrent des “AG illégales et subversives”. Ce n’est pas sur le zinc de la fête Bleu-Blanc-Rouge que cet homme vitupère, mais depuis la Sorbonne dont il préside une université (Paris-IV). Étudiant en 1968, il était déjà opposé au mouvement et du côté de la droite extrême. Il n’a pas changé. » (L’Humanité, 24 avril 2006)

- « Il faut augmenter les droits d’inscription et ouvrir le capital des universités. L’État doit maintenir son effort, mais on ne peut pas augmenter encore la pression fiscale. Vous vous rendez compte que je dispose de 2,60 mètres carrés par étudiant quand un poulet de Bresse a droit à 10 ? » (Le Point, 27 juillet 2006)

- « Il se considère comme notre “complice” dans le combat contre l’étatisme. » (IFRAP, 05 novembre 2006)

- « Feuilletant certains manuels du secondaire, il enrage en constatant l’effarante permanence de l’emprise marxiste sur les esprits : “On enseigne l’économie comme on devait le faire dans l’URSS des années 50. L’argent reste sale. Depuis la Libération, l’Éducation nationale et la culture sont clairement entre les mains de ce qu’on appelle la gauche.” » (Le Figaro, 13 mai 2008)

- « Le vrai détonateur, c’est l’extrême-gauche. Ceux qui bloquent, ceux qui détruisent le matériel sont de pseudo-étudiants militants de la mouvance gauchiste. » (Paris Match, 15 mail 2009)

- « Pour Jean-Robert Pitte, géographe et ex-président de l’Université Paris-Sorbonne, il n’y a aucun doute à avoir : “Les mobilisations étudiantes sont totalement manipulées par l’extrême-gauche !” » (RMC, 14 octobre 2010)

- Dans un article publié dans Le Monde le 30 août 2013 Jean-Robert Pitte nous offre un festival de propos définitifs :
« La voie libérale n’a jamais été essayée en France.
[…] Une haine absurde de l’Union européenne et de la mondialisation.
[…] Au fond la voie libérale qui n’est en rien un extrémisme n’a jamais été essayée dans ce pays, pas même sous Nicolas Sarkozy, malgré le reproche d’ultra-libéralisme qui lui a été adressé. Tout le monde l’exclut d’office par crainte du modèle américain et de ses effets destructeurs pour les moins aptes à prendre leur destin en mains, sans imaginer qu’il est possible de leur apprendre.
[…] Accepter les réformes de bon sens qui s’imposent.
[…] Il est temps de réveiller les forces vives de la France et d’abord le travail en abolissant le frein des 35 heures.
[…] Pour libérer l’initiative, il faut diminuer drastiquement la pression fiscale et donc le train de vie de l’État, le nombre de ses fonctionnaires en premier lieu.
[…] La gratuité généralisée de certains services publics est un luxe absurde qui les dévalorise chaque jour un peu plus. »

Ce n’est donc pas non plus dans ses prises de positions publiques que l’on trouvera des éléments justifiant la nomination de Jean-Robert Pitte au « comité d’éthique » de Radio France...

On ressort plutôt de leur lecture en s’interrogeant : comment notre cher professeur parvient-il à survivre dans « le dernier refuge de Staline », cerné de « groupuscules d’extrême-gauche », de « l’extrême-gauche » et de la « mouvance gauchiste » ?

Jean-Robert Pitte sauvé des gauchistes par le luxe, les croisières et les conseils d’administration

Il faut croire qu’une passion en cache une autre... Car chez Jean-Robert Pitte, la collection de titres universitaires n’a d’égal que l’attirail de distinctions acquises dans le domaine... des vins. Et heureusement pour notre œnologue averti [7], ce secteur « d’excellence » a su reconnaître l’un des siens.

En 2017, il est lauréat du Prix Edmond de Rothschild [8]. Une récompense qui lui sera remise, comme nous l’apprend le site Dico du Vin « au siège de la banque Edmond de Rothschild à Paris [en compagnie d’]Alexis de la Palme, président du directoire Edmond de Rothschild Héritage [et de] Nicolas de Rabaudy, l’organisateur du prix »...

Par ailleurs, il est depuis 2014 « Président d’honneur de Ferrières, l’École de l’excellence à la française. Gastronomie, hôtellerie, luxe. » Et comme nous l’apprend le trop méconnu Journal des palaces, aucun risque de trouver le moindre gauchiste dans cette école où « les frais de scolarité sont fixés à 18.000 euros par an pour la filière francophone et à 24.000 euros par an pour la filière internationale en anglais. »

Nulle trace non plus de l’extrême-gauche lors du 12ème sommet du luxe et de la création, au cours duquel Jean-Robert Pitte intervenait dans une table ronde consacrée à « la fabrique du désirable », et où il côtoyait notamment le directeur de la communication de LVMH.

Aucun groupuscule d’extrême-gauche non plus dans la « commission d’attribution de la distinction Palace », dont notre spécialiste de l’éthique est nommé président le 9 décembre 2015 par un déjà oublié secrétaire d’État « socialiste ». On imagine le dévouement sans fin ni fond avec lequel Jean-Robert Pitte dut s’acquitter du très douloureux examen des 16 palaces et des hôtels 5 étoiles ayant postulé à cette distinction. Un vrai sacerdoce... [9]

Il est réconfortant de savoir que Jean-Robert Pitte, comme Noëlle Lenoir, fait lui aussi partie du microcosme des conférenciers-croisiéristes :

- du 15 au 24 avril 2017, sans doute pour fêter sa nomination au « Comité d’éthique » de Radio France, Jean-Robert Pitte était au programme d’une croisière de luxe « Vignes et Océan » en tant que « spécialiste du Vin et de la Gastronomie Française » [10] ;

- du 11 au 19 avril 2018, sans doute pour fêter sa première année de présence au « Comité d’éthique » de Radio France, il sera une des têtes d’affiche d’une croisière de luxe « Saveurs, vignes et océan » au cours de laquelle il animera des « Conférences autour du vin et de la gastronomie ».

À quand une croisière proposant des conférences avec le duo Jean-Robert Pitte / Noëlle Lenoir dissertant sur « l’honnêteté, l’indépendance et le pluralisme de l’information et des programmes de Radio France » ?

Enfin, nous sommes néanmoins rassurés de savoir que Jean-Robert Pitte, sans doute pour rester à bonne distance de Staline et faire montre de son indépendance vis-à-vis du pouvoir économique, est membre :
- du très masculin conseil d’administration de la Fondation du Crédit Agricole - Pays de France ;

- du conseil d’administration de la Fondation Nestlé ;

Banque et industrie agroalimentaire succèdent ainsi à l’énergie puisque de 2012 à 2014, notre expert multi-cartes était membre du Comité stratégique de Suez-Gaz de France de 2012 à 2014.

***

Le point commun entre Jean-Robert Pitte, Noëlle Lenoir, Gilles Leclerc et Isabelle Giordano ? Ils n’ont pas leur place au « Comité d’éthique » de Radio France compte-tenu de leurs parcours, activités et prises de positions. S’ils avaient une once… d’éthique, ils n’auraient jamais accepté d’être nommés dans ce comité. Et si les membres du conseil d’administration de Radio France en avaient également, ils n’auraient pas eu l’indécence de nommer ces quatre « personnalités » au « comité d’éthique » de Radio France (comprenant, rappelons-le, cinq membres).

Dans un prochain article nous exposerons les raisons structurelles et éthiques (qui dépassent le seul cas de Radio France) pour lesquelles il faut en finir avec les comités Théodule.

Denis Souchon

Denis Souchon