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BALLAST

Sat, 16 Jun 2018 14:30:09 +0200

Nâzim Hikmet : ne pas se rendre


Texte inédit pour le site de Ballast

Quinze années de prison, deux tentatives d’assassinat, l’exil, la clandestinité et le rêve d’un communisme international finalement défait: le poète et romancier Nâzim Hikmet est né turc pour disparaître polonais au début des années 1960. « Que les hommes cessent d’être les esclaves des hommes, / cet appel est le nôtre. / Vivre comme un arbre, seul et libre, / Vivre en frères comme les arbres d’une forêt, / cette attente est la nôtre » : un poète salue ici son illustre aîné. ☰ Par Étienne Orsini


La première fois que nous avons rencontré Nâzim Hikmet, il se tenait dans une pièce sans fenêtre, sous une lumière blafarde qui, tant bien que mal, s’efforçait d’éclairer les titres et les noms. Nous venions à peine de prendre nos fonctions de bibliothécaire dans cette médiathèque de banlieue et la descente aux enfers des livres n’en finissait pas d’impressionner nos yeux néophytes. Quand soudain, dans les rangées des ouvrages tôt ou tard promis à un désherbage funeste, quatre syllabes claquèrent à notre face. On aurait dit le bruit d’une arme que l’on recharge : NÂ-ZIM-HIK-MET. Nous étions en 2009 et apprendrions plus tard que le susnommé, après une vie de lutte, d’emprisonnement, d’exil et des années de bannissement post mortem, venait tout juste d’être réhabilité dans son pays. Notre deuxième entrevue, à une petite décennie d’intervalle, se déroula dans une atmosphère autrement bucolique, sur les berges d’un poème élégiaque :

Le ciel était sans nuages
Parmi les saules pleureurs
J’ai rencontré le Danube
Et ses flots limoneux

Combat, mélancolie ? âpreté, douceur ? Dans quels parages fallait-il donc chercher l’homme ?

Comme une balle

Le siècle a deux ans lorsque Nâzim Hikmet naît à Salonique. Il faut croire que c’est l’âge qu’ont les siècles lorsqu’ils accouchent de poètes de légende. Pour l’heure, c’est le petit-fils d’un pacha qui est venu au monde, et pas encore le Victor Hugo turc qu’évoquera Jean-Pierre Rosnay. Dans un poème autobiographique écrit un an avant sa mort, le poète semble s’amuser de cette ascendance si décalée au regard de son engagement révolutionnaire :

Je suis né en 1902
Je ne suis jamais revenu dans ma ville natale
Je n’aime pas les retours.
À l’âge de trois ans à Alep, je fis profession de petit-fils de pacha

« Il faut croire que c’est l’âge qu’ont les siècles lorsqu’ils accouchent de poètes de légende. »

Veut-il aussi nous signifier par là que la croyance au pouvoir d’un seul ou de quelques-uns aurait quelque chose de foncièrement puéril ? Sans doute. Pourtant, c’est peut-être de ce côté-là de son arbre généalogique qu’il tiendra cette « nonchalance coutumière » dont se souvient le poète Charles Dobzynski et, pour reprendre l’expression de l’écrivain Nedim Gürsel, « ce penchant à cette obsédante nostalgie qui pourrait peut-être expliquer son romantisme révolutionnaire ». La prime enfance de Nâzim Hikmet coïncide avec l’agonie de l’Empire ottoman. Dès 1906, une atmosphère d’agitation se fait jour ; des troubles commencent à secouer la Sublime Porte. Révolution des Jeunes-Turcs en 1908, abdication du sultan en 1909, fondation du Parti socialiste ottoman en 1910, guerres, balkaniques puis mondiale. Les événements s’enchaînent, se précipitent, tant à l’échelle du pays et du monde que de sa famille : en 1918, les parents de Nâzim Hikmet divorcent, ce qui marquera profondément le jeune homme. Dans l’intervalle, il commence à ressentir un besoin d’engagement.

Dès l’âge de 12 ans, Nâzim compose ainsi de nombreux poèmes syllabiques à teneur patriotique et sentimentale. Mais c’est l’occupation d’Istanbul et de régions d’Anatolie par les troupes alliées, suite à l’armistice de Moudros, et finalement le traité de Sèvres, dont les clauses sont humiliantes pour les Ottomans, qui décident de sa destinée. En 1919, il rejoint le mouvement de résistance, bientôt soutenu par l’Union soviétique ; il participe notamment au grand meeting d’Istanbul contre l’occupation de son pays ; deux ans plus tard, il gagne le maquis en Anatolie, puis, embarque à Moscou en 1922. Dans la « Ville blanche », ainsi qu’il la surnommera, il vivra quelques expériences peu banales : monter la garde devant le catafalque de Lénine ou porter en triomphe, au sens propre du terme, avec quelques autres bras, le « camarade Staline ». Il rencontrera également les figures emblématiques de la vie culturelle, dont le poète Maïakovski.

Extrait de la toile Wall Painting de Robert Motherwell, 1950

En 1925, retour en Turquie, et déjà une condamnation par contumace à quinze ans de prison du fait de ses activités socialistes et de ses critiques  réitérées de la politique gouvernementale. Des années marquées pour l’écrivain par des allers-retours — souvent clandestins — entre son pays natal et l’Union soviétique et par la publication de poèmes, tant à Moscou (en 1927) qu’à Istanbul, où 835 lignes connaissent un succès retentissant. Une vie commençant sous le signe de la condamnation et de l’exil, mais aussi d’un engagement poétique qui ne s’altérera pas. Au total, Nâzim Hikmet aura été condamné à cinquante-deux années de prison et en aura purgé quinze : quelques mois en 1928, puis en 1934-1935 ;  et, surtout, douze longues années, entre 1938 et 1950, durant lesquelles il composera notamment son chef-d’œuvre, Paysages humains. Après une grève de la faim, et grâce  au soutien du Comité national des écrivains mené par Tristan Tzara, il bénéficiera d’une libération anticipée à la prison de Brousse. En 1951, l’année de naissance de son fils Mehmet, Hikmet, se sentant en danger, quitte définitivement la Turquie. Il mourra à Moscou en 1963 après avoir parcouru le monde (Finlande, Pologne, Hongrie, Cuba, France, Afrique…) comme pour rattraper le temps qu’on lui aura volé. Les vies les mieux remplies, quand bien même aurait-on tenté de les confisquer et d’en ralentir cruellement le cours, peuvent se vivre (et se lire) d’un trait :

Ce n’est pas pour me vanter,
mais j’ai traversé d’un trait, comme une balle, les dix
      années de ma captivité.
Et si on laisse de côté les douleurs que j’ai au foie,
le cœur est toujours le même, la tête celle d’autrefois.

D’un trait, certes, s’agissant d’un poète au parcours empreint de cohérence, mais en allant dans des directions si diverses et si inattendues.

Un homme, combien de paysages ?

« Il mourra à Moscou en 1963 après avoir parcouru le monde (Finlande, Pologne, Hongrie, Cuba, France, Afrique…) comme pour rattraper le temps qu’on lui aura volé. »

« On n’était pas près d’en finir avec Nâzim Hikmet. Şaïr baba était un sujet inépuisable. Il y avait la politique, l’amour, les voyages, les femmes trompées, les camarades fêlons», confie le narrateur de L’Ange rouge de Nedim Gürsel, nous mettant par là-même sur la piste, sur des pistes, plutôt, dont chacune paraît se ramifier aux autres. On ajoutera toutefois à l’énumération la prison et la poésie, tant elle paraît ancrée, dès le début, dans l’existence — dans la chair — d’Hikmet. Il est initié très tôt à l’art poétique ; la demeure stambouliote de son grand-père, Nâzim Pacha, « est un lieu de rencontres privilégié entre esthètes épris de la poésie du Divan, du mevlévisme et de la musique classique ottomane ». Cet environnement favorable confèrera à l’homme une connaissance profonde des classiques de la poésie orientale, lui permettant plus tard de revisiter la tradition en empruntant ses formes (voir ses rubaïs), en actualisant ses mythes (Comme Kerem) ou en reprenant son souffle épique (L’Épopée du Cheikh Bedreddine, Paysages humains). Loin de s’apparenter à quelque jeu subtil de fin lettré connaissant son Rûmi ou son Khayyam, la poésie d’Hikmet est un acte de foi et, davantage, d’amour : « Il faut beaucoup d’amour pour pouvoir s’adonner à la poésie ou à la peinture. » Chez l’auteur d’Il neige dans la nuit, les poèmes sont liés à l’expérience de la réalité sociale la plus injuste et participent d’une sorte de manifeste :

Il faut pouvoir atteler les poèmes
                                          À la charrue du bœuf maigre

La poésie vient dire la misère mais aussi la lutte, et surtout cette liberté qu’aucun barreau d’aucune prison ne saurait raturer. Lorsque nous fermons les yeux, le paysage hikmetien qui s’impose à nous, c’est cette vue du mont Uludag que le poète avait de la fenêtre de sa prison de Brousse :

Voilà sept ans que nous nous fixons
les yeux dans les yeux
cette montagne et moi.
Et nul ne bouge      ni elle
                                   ni moi.

Cet extrait du poème À propos du mont Uludag vaut cent longs récits de captivité. Tout y est : rapports de force, immobilité imposée, insoumission du regard et foi latente en la libération (de celles qui soulèvent les montagnes).

Vague après vague, un raz-de-marée

La puissance poétique de chaque vers de Nâzim Hikmet explique que la publication de ses recueils dans son pays ait pu être un événement : « De 1929 à 1938, il publie coup sur coup un ou deux recueils de poèmes par an, qui formeront, vague après vague, un raz-de-marée balayant sur son passage toutes les vieilleries littéraires et artistiques », écrit la linguiste Güzin Dino dans sa postface à l’édition française d’Il neige dans la nuit. Et Nedim Gürsel de renchérir en des termes empreints d’une certaine stupéfaction : « On se demandait même si ces vers-là avaient pu être écrits tant ils ressemblaient au débordement d’une profonde colère, d’une violente émotion, d’une tempête soudaine […]. Tandis qu’à l’instar d’Ahmet Haşin, les poètes qu’on lisait aux cours de littérature parlaient de roses saignant au soleil et de rossignols, Nâzim Hikmet hurlait qu’on allait emprisonner le soleil. » Une vraie nécessité porte l’écriture d’Hikmet et lui confère sa force. Des « tempêtes soudaines », le poète en aura connu au moins trois, qui auront à chaque fois ébranlé son être et ouvert sa conscience. La première est la disparition de son oncle préféré, Mehmet Ali, tué aux Dardanelles en même temps que quarante mille autres jeunes officiers. Un événement qui attise la fibre politique du jeune garçon et l’amène à écrire des poèmes de débutants, dont quatre seront dédiés à son oncle, qui connaîtront à l’époque un vrai succès d’estime. Le deuxième choc éprouvé par Hikmet tient à la découverte de la condition misérable des paysans d’Anatolie, lors d’une marche de neuf jours qui le conduit en 1921 d’Inebolu, au bord de la Mer Noire, à Ankara, où la résistance turque contre les puissances alliées s’organise. De ce « moment crucial qui décide de son sort d’homme et de poète », l’écrivain nous livre quelques visions dans son roman autobiographique Les Romantiques :

« L’art du rapiéçage, je l’ai découvert au cours de ce voyage. Les vêtements des paysans consistent en des pièces, des bouts d’étoffe, mis côte à côte, multicolores, inconciliables. Plus désolants encore que les vêtements des enfants d’Istanbul.
C’est tout au long de la route encore que j’ai découvert à quel point les ânes, les bœufs, pouvaient être rabougris, décharnés.
Les enfants ont le ventre enflé, énorme.
Durant tout le chemin, je n’ai pas rencontré une seule paysanne qui n’ait pas les pieds nus. »

Extrait de la toile Cape Cod de Robert Motherwell, 1971

Le troisième séisme qu’endure Nâzim Hikmet est lié à l’expérience carcérale. Dans les geôles d’Istanbul et de Brousse, il rencontre la misère de plus près encore, l’inspirant pour écrire cette épopée d’un genre unique — car fondée sur les destins croisés d’hommes de condition modeste — que constitue Paysages humains. La fiction autobiographique reste, là encore, particulièrement éloquente : « D’Istanbul, on envoie aussi des Pères-Adam. On les appelle ainsi parce qu’ils sont très pauvres, à moitié nus de misère. Ceux-là, on les installe dans la salle des paysans pauvres où ils couchent sur des journaux. » Pourtant, le véritable enseignement de l’incarcération ne sera pas celui de la misère. Dans sa prison, le poète fera sans doute l’expérience la plus importante de sa vie : celle de la séparation.

Le séparé

Le terme de « séparation » revient à de nombreuses reprises dans l’œuvre du poète : plusieurs dizaines d’occurrences au moins. Combien de vocables turcs en est-il donné comme traduction ? Un seul, ou plusieurs, avec des nuances difficilement transposables en français ? C’est peut-être là le mot-clef pour entrer dans l’œuvre.

Il est des gens qui peuvent citer par cœur toutes les espèces
d’herbes
d’autres, celles des poissons
                                                       moi celles des séparations

« Tout est un et l’on ne s’étonnera pas de découvrir chez ce poète, hanté par la déchirure, une quête obsédante de l’unité. »

Quand il écrit ces vers, un an avant sa mort, Hikmet est exilé de son pays depuis dix ans. Y a-t-il seulement vécu depuis ses vingt ans, autrement que derrière des barreaux ou dans la clandestinité, exilé de l’intérieur ? Il a aussi connu l’amour (« J’ai été fou de jalousie des femmes que j’ai aimées ») et la fin de l’amour (« J’ai trompé mes femmes »). Au total, il aura été marié quatre fois : avec Lena, en 1925 à Moscou, puis avec Piraye en 1936, avec sa cousine Munevver en 1948 et enfin avec Vera en 1960. La « séparation » de Nâzim Hikmet semble s’être chargée, d’une manière polysémique, parfois ambivalente, de toutes ces expériences carcérales et sentimentales, les unes, il est vrai, ayant souvent impacté les autres et laissé des traces profondes :

Par bonheur cette séparation prend fin, je reviens
mais en moi la nuit de notre grande séparation
en moi  la douleur de ton deuil
en moi ta solitude

Ou encore :

Ce qui nous arrive n’est pas grave
Le pire :
                    C’est de porter en soi la prison

Dans l’échelle des épreuves, la séparation représente chez le poète le degré ultime, si l’on en croit ces vers :

Nous savons tous deux, ma bien aimée
qu’on nous a appris
            à avoir faim et froid
                                        à crever de fatigue
                                                               et à vivre séparés

Cependant, par quelque biais métonymique, cette même séparation pourrait bien s’avérer être un synonyme du mot amour (on pense bien sûr ici à Cendrars et à son « Quand on aime, il faut partir »). Ahmet, le double de Nâzim dans son roman autobiographique, confie ainsi : « Si j’étais poète […], je n’écrirais pas de poème d’amour. » Sachant qu’une ligne au-dessus seulement, il écrit ces vers : « La séparation est une branche, mon aimée, tu en es le fruit amer ». Pudeur ? lucidité ? Dans ce roman, Ahmet se « surprend à répéter le distique » : « Écoute ce que dit la flûte, elle se lamente sur les séparations. » Chez Hikmet, la séparation semble être ce qui peut et doit être dit ; ce qui enfante la parole poétique. Et, en définitive, ce qui doit être affronté. Le poète évoque alors avec une nostalgie assumée cet élan vers la séparation qu’il nomme « romantica » : « […] romantica, ma vie depuis tant d’années, romantica, la vie de Kérime, romantica, la vie d’un tas de gens que je ne connais pas encore mais que je vais connaître. […] Et romantica, peut-être aussi, la vie du partisan Rouge qui s’en va au galop de son cheval. Où s’en va-t-il ? À la mort, le plus souvent, mais afin de pouvoir vivre d’une façon plus belle, plus juste, plus pleine, plus profonde. » Eros et Thanatos. Chez Hikmet, comme chez Rûmi, tout est un et l’on ne s’étonnera pas de découvrir chez ce poète, hanté par la déchirure, une quête obsédante de l’unité.

Extrait de la toile The Voyage de Robert Motherwell, 1949

Vers l’Un

« Tout est un, / La vague et la perle, / La mer et la pierre. […] L’histoire entière du monde / Sommeille en chacun de nous » Féru de culture mevlevie depuis sa plus tendre enfance, Nâzim Hikmet aura sans doute connu ces vers de Rûmi, fondateur de la confrérie soufie. Peut-être l’auront-il convaincu qu’il existe plusieurs manières de chercher l’Un, et que matérialisme historique et mysticisme peuvent aller de pair. Pour le poète communiste, l’unité paraît bien entendu résider dans la fraternité. Un sentiment puissant qui permet d’aller vers l’Autre, jusqu’à devenir l’Autre :

Mes frères
En dépit de mes cheveux blonds
Je suis asiatique
En dépit de mes yeux bleus je suis africain

« La religion, pour lui, est d’autant plus source de division que ceux qui la proclament — du moins certains — brisent la communion fraternelle à leur profit. »

De fait, quel qu’ait pu être l’attachement d’Hikmet à sa patrie (« Mon pays, mon pays, mon pays / Il ne me reste ici ni ma casquette ni mes souliers usés sur tous tes chemins »), ce « patriotisme » s’est fondé sur des considérations humanistes, sur la foi en une communauté de destin des paysans turcs, par-delà les époques, et non sur de froides revendications liées à l’appartenance exclusive à un sol. D’où la veine épique que se plaît à explorer l’écrivain, d’abord avec L’Épopée du Cheikh Bedreddine qui « marque un profond enracinement dans l’identité paysanne anatolienne », puis avec L’Épopée de la Guerre d’indépendance et enfin avec Paysages humains. Et si Hikmet n’a pas entrepris de porter l’épopée à l’échelle d’un continent, à l’instar de Pablo Neruda avec son Chant général, il n’en aura pas moins écrit une poésie à l’affût des soubresauts du monde. Ainsi, ses poèmes de captivité témoignent-ils d’une attention constante à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le poème le plus éloquent à ce titre est sans doute Angine de poitrine, écrit en prison en 1948 :

Si la moitié de mon cœur est ici, docteur,
L’autre moitié est en Chine,
Dans l’armée qui descend vers le Fleuve Jaune.
Et puis, tous les matins, docteur,
Mon cœur est fusillé en Grèce
[…]
Voilà pourquoi, docteur,
Et non à cause de l’artériosclérose, de la nicotine, de la prison,
J’ai cette angine de poitrine.

On a là l’union de soi et du monde sous une forme paroxystique : la somatisation. Il n’est pas dit que Nâzim Hikmet n’ait pas également cherché l’unité du côté de l’âme. C’est encore dans la fiction autobiographique que l’écrivain se confie avec le plus de liberté : « Mais j’étais croyant. Ou plutôt, il ne m’était jamais venu à l’idée que Dieu pouvait ne pas être. Et puis un jour — ce n’est pas que j’aie réfléchi sur l’existence ou la non existence de Dieu, non —, mais je me suis dit que le croyant faisait le bien parce qu’il attendait une récompense divine, pour aller au Paradis, pour s’assurer une vie éternelle, qu’il évitait le péché parce qu’il avait peur du châtiment, peur de l’enfer. Cette dépendance du croyant, cet égotisme me stupéfièrent […]. » Ainsi, c’est de toute évidence parce que, selon lui, la croyance enferme et qu’elle rompt l’unité que Nâzim Hikmet la rejette. La religion, pour lui, est d’autant plus source de division que ceux qui la proclament — du moins certains — brisent la communion fraternelle à leur profit : « Si j’ai pu échapper aussi aisément à Dieu, c’est aussi parce que j’ai vu, j’ai connu l’homme de Dieu en action, en Anatolie. Cet homme ne ressemblait ni à mon mevlevi de grand-père, ni au hodja à lorgnon et à cravate, qui, à l’internat, nous enseignait l’histoire sainte, ni même à l’imam, amateur de bons mots, de la petite mosquée de notre quartier à Scutari. Tel le dragon des contes, qui, assis à la fontaine, en accapare toute l’eau, l’homme de Dieu au village tirait tout à lui. » Et Ahmet/Nâzim de poursuivre avec cette phrase qui semble annoncer, avec quelque trente ans d’avance, l’islamisme radical : « Autour de lui déferlaient les vagues d’un âge d’obscurantisme, de superstitions, d’hypocrisie, d’intolérance, de sombre terreur. »

Nâzim Hikmet, dans son poème Le Livre à couverture de cuir, lance comme un sort définitif aux trois fois Saintes Écritures en jetant au puits un livre qui semble contenir tout à la fois la Torah, les Évangiles et le Coran. Est-ce à dire qu’il cesse de s’intéresser à Dieu ? Rien n’est moins sûr. Ainsi que le rappelle Nedim Gürsel dans Le Chant des hommes, l’écrivain paraît avoir évolué sur le sujet depuis son poème de jeunesse. Par deux fois, il évoque les motifs religieux de l’Apocalypse, pour en jouer et les faire entrer dans les grilles d’analyse marxistes, il est vrai. Et puis, il y a ce poème troublant, intitulé Appel, où l’on pourrait entendre des accents panthéistes :

Dieu, c’est nos mains.
Dieu, c’est nos cœurs et nos raisons
Le Dieu qui existe partout
                        dans la terre comme dans la pierre, dans le bronze,
                                         sur les toiles, sur l’acier et le plastique
Compositeur des grandes harmonies de nombres et de mots.

Il ne s’agit pas de dresser ici le portrait d’un derviche rouge mais de montrer jusqu’à quel point Nâzim Hikmet pouvait s’aventurer dans des voies improbables — et peu orthodoxes — sans rien renier de sa fidélité au Parti. Après l’expérience du stalinisme, le poète n’était pas homme à se laisser berner ni dicter sa voie :

Le plus beau des mensonges
                                       Ne peut plus me faire illusion […]
Je suis passé par des forêts d’idoles
                                       En y abattant ma hache

Quoi qu’il en soit, davantage qu’un mystique, nous pouvons tout du moins voir en Hikmet un contemplatif. Un contemplatif du genre contrarié.

Extrait de la toile Catalonia de Robert Motherwell, 1951

Le platane et lui

L’œuvre poétique de Nâzim Hikmet abonde en évocations d’arbres, de cours d’eau, d’aubes et de nuits étoilées. Le sentiment de la nature est particulièrement présent chez le poète qui, lorsqu’il ne la contemple pas, s’inquiète de son devenir. Nombreux sont les textes dans lesquels il évoque avec effroi l’arme nucléaire (« Le temps est devenu bizarre : du soleil, de la pluie, de la neige / C’est à cause, dit-on, des essais atomiques »). La plupart du temps, il parvient à goûter, dans des paysages encore préservés, une apaisante solitude qui, loin de l’écarter des hommes, participe de son aspiration à l’unité. Il s’agit parfois d’un compagnonnage, comme dans Légende des légendes :

Nous sommes au bord de l’eau,
le platane et moi.
Notre image apparaît dans l’eau,
le platane et moi.
Le reflet de l’eau nous effleure,
le platane et moi.

Souvent, la communion du poète avec la nature va jusqu’à l’identification, particulièrement avec les arbres :

Je suis un noyer dans le parc de Gulhané.
       Vous n’en savez rien, ni toi, ni même la police.

Ou encore :

Un peuplier frissonne en moi

À vrai dire, on ne ressent de plénitude totale chez Hikmet que lorsqu’il parvient à s’abandonner à la contemplation :

Les fenêtres sont entrées dans ma chambre.
[…]
J’ai balancé mes jambes vers les nuages
Et j’aurais pu dire peut-être
Que je suis heureux.

Sans doute est-ce là son aspiration la plus profonde, ainsi qu’il l’écrit dans son poème intitulé « Dimanche » :

Pas de combat en cet instant
   Pas de liberté et pas de femme
                                            Terre, soleil et moi
                                             Je suis un homme heureux

Ainsi, éternel captif autant que capté par ses luttes, le poète n’aura renoncé à rien, pas même à l’abandon :

Et voilà mon amour
                                                    Et voilà, être captif
        Là n’est pas la question
                             La question est de ne pas se rendre.

Le Nâzim Hikmet des sous-sols de notre médiathèque a-t-il été finalement désherbé par quelque bibliothécaire négligent ou soucieux de faire une place au dernier best-seller ? La cellule du poète à Brousse est-elle occupée aujourd’hui par un Kurde ou un opposant à Erdoğan ? « Ne pas se rendre » : plus une réponse qu’une question ; une réponse chargée d’espoir.


REBONDS

☰ Lire notre article « Sam Hamill, ni beat ni abattu », Alexis Bernaut, mai 2017
☰ Lire notre article « Kenneth Rexroth, l’anarchiste érotico-mystique », Adeline Baldacchino, novembre 2016
☰ Lire notre entretien avec Abdellatif Laâbi : « La bataille des idées est de nouveau devant nous », juin 2016
☰ Lire notre entretien avec Jean-Pierre Siméon : « La poésie comme force d’objection radicale », décembre 2015
☰ Lire notre entretien avec Breyten Breytenbach : « On n’a pas nettoyé les caves de l’Histoire ! », juin 2015
☰ Lire notre entretien avec Tristan Cabral : « J’ai la chance de n’être pas dans le milieu soi-disant littéraire », mai 2015
☰ Lire notre article « Rimer à coups de poings : vie et mort d’Arthur Cravan », Guillaume Renouard, mai 2015
☰ Lire notre article « Poésie, anarchie et désir », Adeline Baldacchino, décembre 2014

Étienne Orsini

Wed, 13 Jun 2018 10:30:26 +0200

Cédric Johnson : « Il n’y aura aucune révolution si elle n’engage pas la majorité de la population »


Entretien inédit pour le site de Ballast

À la fin des années 1960, le militant afro-américain Fred Hampton cofonda la « Rainbow Coalition », un front composé de Noirs socialistes, de Portoricains marxistes, de prolétaires et de révolutionnaires blancs. En rompant avec la fragmentation coutumière des luttes et en construisant sur le terrain un espace pluriethnique et anticapitaliste, cette coalition devint bientôt le « pire cauchemar» du FBI. Une réflexion d’une actualité brûlante, en France comme aux États-Unis. Pour continuer à l’alimenter — bien modestement — et donner à débattre, nous publions aujourd’hui l’échange que nous avons eu avec l’essayiste afro-américain antilibéral Cédric Johnson, auteur en 2007 de Revolutionaries to Race Leaders. Admirateur des combats engagés par Luther King et Malcolm X, il n’en reste pas moins sceptique à l’endroit de la « nostalgie » de ces années-ci et déplore le manque de prise en charge de la question de classe dans l’appréhension des enjeux liés à l’identité.


Commençons par Trump pour mieux l’oublier. Sa victoire est volontiers analysée à gauche comme le produit du racisme états-unien et du suprémacisme blanc : est-ce votre lecture ?

Il ne fait aucun doute que Trump a construit sa marque politique sur le racisme, mais cette histoire est plus complexe que l’explication populaire selon laquelle il a été élu par une vague de résurgence de la suprématie blanche — une dénomination aujourd’hui utilisée à tort et à travers. Bien avant de débuter sa campagne présidentielle, Trump a remis en cause la légitimité de la candidature d’Obama en proclamant qu’il n’était pas un citoyen américain. Puis il a lancé des invectives contre les immigrés, soutenant que bien des Mexicains étaient des violeurs, des tueurs ou des criminels, avant d’ajouter que « certains, j’en suis sûr, sont des gens bien ». Durant sa campagne, il a promis de construire un mur le long de la frontière États-Unis/Mexique et d’expulser en masse les sans-papiers. Il a insulté les parents du capitaine Humayun Khan, tué en Irak. Dès qu’il est entré en fonction, il a interdit d’entrée les visiteurs en provenance de pays à majorité musulmane — et ce malgré les manifestations massives et les décisions de justice, finalement victorieuses. Sans oublier, bien sûr, ses déclarations publiques après la marche des suprémacistes blancs de Charlottesville qui s’est terminée par la mort de la contre-manifestante pacifique Heather Heyer. La rhétorique incendiaire de Trump, et ses actions provocatrices depuis qu’il est au pouvoir (de même que l’intégration de gens comme Steve Bannon du média Breitbar News ou Stephen Miller — qu’un de mes amis appelle le « bébé de Goebbels »), ont encouragé certains éléments d’extrême droite. Mais ils ne constituent qu’un pan de l’électorat de Trump.

« Trump a été capable d’engranger l’appui de plus d’électeurs latinos que les candidats républicains précédents, malgré sa rhétorique xénophobe et anti-mexicaine. Il a rassemblé 13 % des votes des hommes noirs. »

Avant toute chose, sa coalition électorale n’est pas la même que sa coalition gouvernementale actuelle (majorités au Congrès, lobbyistes puissants et bailleurs, direction du parti, etc.), qui compte une fraction plus éclairée de la classe des investisseurs. Ces derniers savent que l’extrémisme de droite, le racisme, le sexisme, les frontières fermées, le protectionnisme, la gouvernance par tweets et la rhétorique irresponsable et chauvine — ce sont là tous les traits distinctifs de la première année de Trump à la présidence — sont des freins à l’investissement et à la circulation transnationale du capital. Une boutade qu’on pouvait entendre à gauche aux États-Unis après l’élection était que « tous ceux qui ont voté pour Trump ne sont pas racistes, mais tous ceux qui sont racistes ont voté pour Trump ». C’est une façon utile de penser tout cela. L’idée que Trump a été élu par une vague de résurgence suprémaciste blanche peut être résumée par l’argument de la « réaction blanche » ; on peut la faire remonter à la rhétorique de la « majorité silencieuse » utilisée par Nixon — cette thèse est en partie toujours vraie. Les Républicains s’appuient souvent sur une dénonciation des immigrés, des Noirs pauvres et des féministes pour attiser le mécontentement et trouver des partisans dans certains segments de la population. Cela dit, le problème avec l’explication de la « réaction blanche » est qu’elle dissuade de faire une analyse plus approfondie de ce qui est en train de se passer à tel ou tel moment, des motifs plus discrets et des intérêts historiques sont en jeu.

Trump a été capable d’engranger l’appui de plus d’électeurs latinos que les candidats républicains précédents, malgré sa rhétorique xénophobe et anti-mexicaine. Il a rassemblé 13 % des votes des hommes noirs, ce qui est remarquable… Mettre la focale sur le racisme ne permet pas de voir comment le programme économique de Trump, bien que rétrograde, a été entendu chez certains électeurs. Évidemment, ses promesses de création d’emploi reposent sur des politiques favorables au capital, comme la dérégulation, qui exercent plus de pression par le bas sur les salaires et participent du démantèlement syndical. Mais ce que de nombreux Américains ont entendu, que ce soit vrai ou non, fut sa promesse d’un engagement en faveur de la prospérité du pays plus fort que n’importe quelle proposition du camp Clinton, qui promettait davantage encore de ces politiques commerciales qui ont conduit aux pertes d’emplois. Trump n’a pas fait beaucoup mieux que les deux derniers candidats républicains à la présidence. Le gros de l’affaire, et la véritable cause de sa victoire, c’est l’incroyable déraillement qu’a été la campagne d’Hillary Clinton. 40 % de l’électorat américain est resté à la maison. Elle n’a tout simplement pas su provoquer la passion. Sa campagne a commis des erreurs de calculs fatales et des faux pas stratégiques dans la dernière ligne droite de l’élection — à savoir considérer que les États du Midwest, la vieille ceinture sidérurgique et automobile allant de la Pennsylvanie jusqu’aux rives du lac Michigan, lui étaient acquis. Il y a, du reste, d’autres éléments de cette campagne que l’argument de la « réaction blanche » ne rend pas visibles.

(DR)

Vous songez à quoi ?

Clinton était une cible facile pour le discours de Trump contre le Traité de libre-échange nord-américain (ALENA) et le Partenariat trans-pacifique (TPP). La branche Clinton du Parti démocrate promeut ces politiques depuis des décennies, en dépit de l’opposition des organisations de travailleurs. Elle n’a pas proposé d’alternative au modèle néolibéral ; certains se sont tournés vers Trump comme vote contre l’approche libre-échangiste mise en place par les deux derniers gouvernements démocrates. Bernie Sanders était un meilleur candidat parce qu’il aurait représenté une alternative aux illusions protectionnistes de Trump comme à la libéralisation du commerce de Clinton — deux approches favorables au capital. Le programme de gauche populiste de Sanders aurait pu remporter une partie du soutien que Trump a reçu dans le cœur industriel du pays — le Midwest, des États comme le Wisconsin, le Michigan, l’Ohio et la Pennsylvanie : tous ont été décisifs dans sa victoire dans le collège électoral ; tous avaient été gagnés par Obama en 2008 et 2012.

« Sa rhétorique anti-immigration a cependant l’effet de distraire le public américain, déplaçant l’indignation des gens loin du capital et de son rôle de production de misère et de ruine écologique. »

Il faut également dire clairement que Trump « aboie fort mais mord peu » sur une série de sujets. Il a gouverné par des conférences de presse non conventionnelles, des posts incendiaires sur les réseaux sociaux et des décrets. Ses déclarations publiques et ses actions paraissent improvisées, ce qui plaît à des pans de la population fatigués de la triangulation et de la dissimulation des insiders de Washington. Trump est l’opposé du politicien gourou des relations publiques dont chaque mouvement et chaque mot est basé sur des sondages et des « groupes témoins ». Les mots et les actions de Trump ont déclenché des fureurs hebdomadaires, si ce n’est quotidiennes. Malgré tout son tapage anti-immigrant, Trump a expulsé moins de citoyens mexicains pendant sa première année qu’Obama pendant la sienne. Pour finir, il faut contextualiser cet argument racial d’une manière qui ne soit pas une simple accusation contre la « classe laborieuse blanche » : cela ne reflète pas de réelle subjectivité politique mais c’est devenu une manière pratique pour les gens de gauche de pointer du doigt et d’ignorer les travailleurs plutôt que d’assumer la responsabilité des politiques désastreuses des mandats Clinton et Obama. Il y a une utilité au poison anti-immigration de Trump, qui contrecarre la position pro-immigration convenue que tiennent divers blocs capitalistes de l’industrie de la restauration, de l’hôtellerie, des lieux d’accueil, du bâtiment et de l’agriculture : sa position contrarie ceux qui ont accueilli à bras ouverts le flux constant de travailleurs vulnérables, du Mexique et d’autres pays, parce qu’ils ont énormément bénéficié de cette situation. Trump lui-même s’est enrichi de ce flux dans ses tours condominium, ses hôtels, ses casinos et tous ses autres investissements. Sa rhétorique anti-immigration a cependant l’effet de distraire le public américain, déplaçant l’indignation des gens loin du capital et de son rôle de production de misère et de ruine écologique. À la place, elle la dirige contre les élites de Washington, Hollywood, les « fake news », les Chinois, les travailleurs mexicains, etc. Je ne crois même pas qu’il soit profondément attaché à cette rhétorique mais il sait que cela lui construit une image. L’effet profond est de fragmenter et de dévier les critiques portant sur la classe capitaliste.

Nous avions interrogé Angela Davis en 2014 : elle nous disait que les 10 points du programme des Black Panthersétaient toujours d’actualité, et peut-être « plus encore ».

Je ne suis pas d’accord avec ce point de vue selon lequel rien n’a changé. C’est la ligne dominante de nombreux commentateurs et activistes mais c’est une perspective qui crée une gigantesque confusion quant à ce que nous connaissons aujourd’hui, socialement et politiquement. Trop souvent, ce genre de pensée amène à une impasse politique. L’idée que rien n’a changé est carrément ahistorique ; c’est le fond de commerce du cynisme politique. Là où je rejoins Angela Davis, c’est que certains des maux que les Black Panthers dénonçaient — la ghettoïsation, la pauvreté et les violences policières — sont encore très présents. Mais il faut mesurer jusqu’à quel point les choses ont changé. Et considérer les limites de l’approche des Panthers dans les années 1960. Il faut avoir à l’esprit que même quand les Panthers étaient à leur apogée, la majorité des prisonniers américains était encore blanche, même si les Noirs étaient sur-représentés dans la population carcérale. Depuis les grandes heures des Panthers, les techniques de police et l’État carcéral ont accru leur capacité technologique, leur pouvoir social et, malheureusement, leur large soutien populaire. Les Panthers faisaient face à des situations qui ont survécu jusqu’à présent, mais dans des formes encore plus colossales. Pourtant, même maintenant, la violence de la police et l’incarcération sont des phénomènes ressentis plus largement que les slogans de Black Lives Matter ou la nostalgie des Black Panthers ne le concèdent. Pour beaucoup de militants, il est difficile de voir cela — en partie du fait du profond respect et de la nostalgie qu’ils ont du radicalisme noir des années 1960, mais aussi parce que nous livrons un combat d’arrière-garde depuis très longtemps.

Black Panthers, Oakland, 1968 (par Stephen James, Courtesy of Steven Kasher Gallery)

Il y a d’autres raisons de se méfier des appels à adapter les analyses et les stratégies des Panthers à notre période. Les Panthers étaient héroïques. Ils ont osé imaginé que la fraction la plus submergée de la classe laborieuse urbaine pourrait mener la révolution au cœur du plus puissant des pays capitalistes. Ils ont payé un prix terrible pour leurs efforts. Des dizaines de Panthers ont été tués par la police dans le pays, et beaucoup d’autres ont été arrêtés et jetés en prison entre la fin des années 1960 et le début des années 1970. Dans le même temps, les Panthers n’ont jamais été capables d’obtenir un consentement de masse pour le programme révolutionnaire qu’ils proposaient. Pour qu’un tel projet l’emporte, l’adhésion et l’appui du peuple est indispensable. Ils se voyaient comme l’avant-garde mais le rôle de l’avant-garde est d’inciter et de mobiliser les masses pour l’action révolutionnaire : les Panthers étaient populaires, en particulier dans la Nouvelle gauche, et sans aucun doute dans les communautés noires dans le pays, mais la popularité n’est pas la puissance.

« Bien que la guerre froide soit terminée depuis longtemps, que les conditions de vie quotidienne empirent, que les salaires stagnent, que le travail soit monotone, insatisfaisant et difficile à trouver pour des millions d’Américains, nous continuons à percevoir les intérêts du capital comme les nôtres. »

Il n’y aura aucune révolution aux États-Unis si elle n’engage pas la vaste majorité de la population. Si on regarde les choses en face, beaucoup d’Américains étaient contenus et rassurés par un niveau de vie enviable, une avalanche de biens de consommation, le divertissement de masse et les activités de loisir. Le conservatisme politique instillé par la société de consommation s’est largement accru à l’âge des niches marketing incessantes, des identités névrotiques de consommation, du financement par le crédit et de la politique performative encouragée par les réseaux sociaux et les vidéos virales. Tout cela milite contre la pensée et l’action opposés au pouvoir de la classe capitaliste, ou même contre le fait de voir les intérêts du capital comme une force destructrice dans la société. Il semble que nous soyons dans une situation encore pire que celle que Marcuse soupçonnait dans L’Homme unidimensionnel. Bien que la guerre froide soit terminée depuis longtemps, que les conditions de vie quotidienne empirent, que les salaires stagnent, que le travail soit monotone, insatisfaisant et difficile à trouver pour des millions d’Américains, nous continuons à percevoir les intérêts du capital comme les nôtres. Même des moments de rébellion comme Occupy Wall Street et Black Lives Matter semblent être des flambées temporaires, incapables de déloger le pouvoir impérieux du capital ni d’imposer des limites concrètes à la volonté de la classe des investisseurs.

Le programme des Panthers, comme une grande partie du radicalisme noir Black Power, était ancré dans la réalité historique-démographique du ghetto urbain noir, où, pendant une période, tous les Noirs étaient relégués malgré les différences de niveau d’éducation et de revenu. Ce ghetto noir du milieu du XXe siècle n’existe plus. Ce que l’on observe dans le demi-siècle dernier, c’est un processus d’exode des classes moyennes noires des villes centrales et une re-ségrégation des pauvres, urbains, noirs. Ce phénomène passe inaperçu pour les analyses contemporaines qui se concentrent sur la ségrégation raciale et les disparités raciales dans la santé, l’éducation, etc., sans penser de manière sérieuse et nuancée la structure et les politiques de classe internes à la population noire. Ces analyses ne désagrègent que rarement la population noire en termes de classes et, souvent, minimisent le pouvoir et le rôle de la classe professionnelle-managériale noire dans la perpétuation des politiques néolibérales et revanchardes. Même si le programme en 10 points des Black Panthers reste à certains égards pertinent aujourd’hui, est-ce que quelqu’un peut sur cette base construire un mouvement d’adhésion populaire ? Dans la classe moyenne noire ? Parmi les millions d’Américains qui ne vivent pas dans des conditions d’hyperségrégation urbaine ? Je ne le crois pas.

Black Lives Matter (Flickr/Alisdare Hickson)

Votre récent travail s’est en effet concentré sur les points à vos yeux aveugles d’une certaine nostalgie du mouvement pour les droits civiques. En quoi la compréhension que nous en avons, au sein des divers espaces luttant pour l’émancipation, serait-elle incomplète ?

Depuis le début des manifestations Black Lives Matter contre la violence de la police et des « vigilants », on observe la résurgence de la rhétorique anticoloniale dans le débat public américain. Des militants et des universitaires se sont notamment tournés vers une analogie coloniale pour comprendre le malaise social actuel : celle-ci était populaire dans les années 1960 et soutenait que les Noirs constituaient aux États-Unis une colonie interne qui avait plus en commun avec les peuples dominés d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie. Il y a environ deux ans, un de mes amis m’a dit qu’il entendait écrire un article utilisant l’analogie coloniale pour comprendre Ferguson, dans le Missouri — la banlieue à majorité noire de Saint-Louis où Michael Brown, un Noir de 18 ans désarmé, a été tué par l’officier de police blanc Darren Wilson. Il y a évidemment une ressemblance : un quartier à majorité noire et pauvre, un archétype de ségrégation raciale et une force de police à majorité blanche. Nous avions eu une conversation intéressante mais j’avais vigoureusement pris position contre l’utilité de l’analogie coloniale dans le cas présent. Au cours de conférences et de discussions publiques récentes, on m’a demandé de donner mon opinion sur la pertinence de Frantz Fanon sur les conditions actuelles aux États-Unis. Ces associations sont trop lâches et trop impressionnistes pour être utiles…

« Où cela nous mène-t-il de parler des Noirs comme d’une colonie intérieure ? Quelles sont les solutions ? La libération nationale ? »

Les analogies peuvent être valables, en particulier dans le travail politique. Par exemple, même si c’était trop simpliste pour décrire les dynamiques des plantations, l’analogie de Malcolm X avec « esclave de maison/esclave des champs » a été une critique puissante de la dimension conservatrice de la marche sur Washington de 1963. En associant les principaux dirigeants du mouvement pour les droits civiques comme Martin Luther King, Ralph Abernathy, James Farmer et Roy Wilkins aux « esclaves de maison », Malcolm donnait une présentation humoristique de la manière dont les forces les plus militantes du mouvement étaient muselées, ses élites et la Maison-Blanche tenue par Kennedy s’efforçant de faire passer la législation sur les droits civiques. La puissance de l’analogie coloniale, au moins pendant les années 1960, a été de réorienter la pensée politique noire et la pratique vers une « libération de la colonie », tournant le dos à la reconnaissance de droits civiques formels et allant vers une affirmation effective et significative de l’auto-détermination et de la puissance. L’analogie coloniale trouvait alors un écho parce que la plupart des Noirs, quels que soient leur éducation et leurs revenus, étaient relégués au ghetto noir — bien que sous des conditions différentes de celles de la classe professionnelle-managériale noire, qui avait ses propres enclaves dans toutes les villes au long du XXe siècle.

C’était ce territoire, le ghetto noir, que les gens voulaient revendiquer et utiliser comme une base de pouvoir politique. La libération nationale a alors conduit au contrôle politique par les Noirs de dizaines de villes américaines. Il y avait de grandes attentes sur ce qu’ils pourraient accomplir, mais, après 50 ans, nous savons que le régime de gouvernement noir à Cleveland, Newark, Oakland, la Nouvelle-Orléans et de nombreuses autres villes a rencontré une foule de problèmes, des limites et des barrières économico-structurelles dans la mise en place du progrès que beaucoup attendaient pour les circonscriptions noires. Washington a été gouvernée par des Noirs depuis la fin des années 1960 mais la ville a passé quelques-unes des lois pénales et policières les plus sévères de la nation dans les années 1970 et 1980. C’est une histoire complexe, qui ne peut pas être comprise par des discussions en termes de colonialisme, d’anticolonialisme ou de néocolonialisme. Il faut de l’analyse. Une analyse qui devrait mener vers des solutions viables. Où cela nous mène-t-il de parler des Noirs comme d’une colonie intérieure ? Quelles sont les solutions ? La libération nationale ? À quoi ressemble (ou ressemblait) une politique noire anticoloniale en pratique ? Dans les années 1960, cela a permis aux mouvements noirs de s’aligner sur les luttes anticoloniales et les nouveaux gouvernements socialistes dans le tiers monde mais cela n’a plus les mêmes implications.

Malcolm X, mai 1964 (DR)

Bernie Sanders s’est parfois vu reprocher d’être « colorblind » [aveugle à la couleur]. Le comprenez-vous ?

Je ne pense pas que son programme en tant que tel était colorblind. C’était une étiquette facile pour ses adversaires, les démocrates clintoniens et les membres du commentariat de gauche qui voulaient discréditer l’approche universaliste et social-démocrate de la campagne. Les politiques publiques que Sanders proposaient auraient été massivement bénéfiques pour la classe laborieuse noire et latino — par exemple, l’inscription gratuite dans les universités publiques pour les étudiants. L’immense majorité des étudiants issus de minorités qui vont à l’université le font dans des institutions publiques et la barrière principale à l’obtention d’un baccalauréat, pour de nombreux Américains, est leur capacité à payer les frais d’inscription et les autres dépenses qui y sont liées. La formation universitaire a été mise hors d’atteinte pour des millions d’Américains — en particulier pour les prolétariats des minorités — quand les coûts d’inscription ont explosé. Une bonne part de ces coûts viennent des à-côtés (nouveaux dortoirs, des offres de cafétéria et de restauration croissantes, des complexes sportifs, des espaces de loisir) et des coûts administratifs en expansion. Cet argent n’arrive pas jusqu’aux corps enseignants : de nombreuses universités font désormais appels à des enseignants à temps partiel et ont accru leur offre de cours en ligne pour couper les frais et rattraper les grosses universités.

« C’est une honte que tant de gens de gauche voient encore la population noire des États-Unis de manière si simpliste alors que cette population est plus grande que celle du Canada. »

Comme étudiant de licence, j’étais à la Southern University de Bâton-Rouge. C’est une université historiquement noire ; ma famille et beaucoup d’amis y ont étudié. À l’époque, c’était la plus grosse université noire, comptant près de 10 000 étudiants, et c’était le seul système universitaire noir. On avait trois campus : Bâton-Rouge, la Nouvelle Orléans et Shreveport-Bossier City. Quand j’y suis entré à la fin des années 1980, les frais d’inscriptions étaient de moins de 800 dollars par semestre. Cela laissait l’éducation supérieure accessible pour beaucoup d’habitants de Louisiane, en particulier ceux qui vivaient encore chez leurs parents et travaillaient à temps partiel, et même à temps plein. En plus, c’était une université à l’inscription ouverte : il n’y avait pas d’autre critère que la possession d’un diplôme du secondaire ou d’une équivalence. Cela offrait une véritable opportunité pour des milliers d’étudiants qui n’auraient pas été acceptés sans cela dans une université plus cotée et plus sélective. Dans n’importe quelle classe, on pouvait être assis à côté de quelqu’un qui travaillait dans une raffinerie des environs, un parent célibataire d’âge mûr qui revenait aux études une fois ses enfants adultes, un criminel profitant d’une seconde chance ou quelqu’un qui avait été admis à diverses écoles de la Ivy League mais qui décidait de rester plus près de chez lui. C’étaient tous des étudiants noirs. Depuis cette époque, les frais d’inscription ont été multipliés par 10. L’État a aussi élevé les conditions d’inscription et ces deux changements ont réduit les inscriptions et la diversité de classe et d’expériences qui faisaient de la Southern University et de beaucoup d’autres collèges historiquement noirs des endroits uniques pour faire ses études. C’est ce genre d’étudiants et d’institutions qui bénéficieraient d’un programme national d’accès gratuit à l’éducation supérieure.

Aux États-Unis, il y a beaucoup de gens de gauche dont l’engagement — celui de la posture doctrinaire antiraciste — les empêche de voir la réalité : ils n’ont pas vraiment de compréhension utile de la vie politique noire, à savoir les intérêts politiques réels, les idéologies et les conditions matérielles en jeu. C’est une honte que tant de gens de gauche voient encore la population noire des États-Unis de manière si simpliste alors que cette population est plus grande que celle du Canada, et trois fois plus que celle de la Grèce. Malgré cela, il y a une tendance dans certains cercles de gauche à parler de la vie politique noire comme unifiée et intrinsèquement progressiste, si ce n’est révolutionnaire… Une des choses que nous avons entendue en boucle pendant l’élection de 2016 était que le projet d’une redistribution universelle — qu’elle soit social-démocrate ou socialiste — serait toujours entravé par le racisme aux États-Unis. On a assisté au dénigrement du New Deal, à des mensonges grossiers, des omissions sur l’effet réel que l’administration Roosevelt a eu sur la population noire et des omissions sur la position de nombreux leaders noirs et de leurs électeurs de l’époque par rapport au New Deal. Une autre stratégie rhétorique pendant un moment a été de dire que les sociales-démocraties européennes ne pouvaient pas être un modèle pour les États-Unis parce qu’un grand nombre des exemples scandinaves et occidentaux sont plus ethniquement et racialement homogènes. Ce n’est pas vrai, évidemment, mais à cause de l’anti-intellectualisme de certains segments de la population et de la myopie sur l’histoire et la démographie des autres pays, cette stratégie a été efficace, notamment pour aider à court-circuiter des propositions sérieuses sur des possibilités politiques différentes.

Bernie Sanders et Killer Mike, février 2016 (Sam Hodgson/The New York Times)

Vous avez dit un jour qu’il est impossible de comprendre la question des inégalités raciales et des violences policières sans utiliser l’outil marxiste et matérialiste, sans comprendre le « processus d’accumulation de capital ». Pourquoi le socialisme est-il toujours nécessaire pour les appréhender ?

En 1948-1949, aux États-Unis, les Blancs représentaient plus de 70 % de la population carcérale. Même en 1979, ils constituaient une bonne majorité des détenus — environ 60 % du total de la population carcérale. Malgré une méconnaissance répandue, aujourd’hui, la majorité des prisonniers n’est pas noire mais comprend les franges les plus basses de la classe ouvrière : une coupe transversale variée qui regroupe des Blancs, des latinos et des Noirs dans les mêmes proportions. Je ne pense pas que nous soyons confrontés à un nouveau système Jim Crow conçu pour réprimer les Noirs en tant que tels mais plutôt à un nouveau mode de maintien de l’ordre et d’incarcération visant à gérer les populations superflues. Les racines du maintien de l’ordre tel que nous le connaissons remontent à la transformation du paysage urbain et de l’économie politique après la Seconde Guerre mondiale. Ces changements ont non seulement modifié l’approche de nombreux citoyens des problématiques de classe, mais l’amélioration des conditions matérielles de millions d’Américains a suscité de nouvelles angoisses sur les crimes contre la propriété. Ainsi, la population a progressivement apporté son soutien à un maintien de l’ordre plus agressif — ce qui était un moyen de protéger la nouvelle classe moyenne des pauvres des villes. Un mélange d’urbanistes, de personnes ayant des intérêts commerciaux et immobiliers et d’élites politiques se lancèrent dans une révolution du logement : ils provoquèrent l’étalement phénoménal des villes américaines, la dévaluation des biens situés dans les centres-villes et l’expansion de nouveaux logements suburbains. La promotion de la propriété privée auprès de la population américaine a toujours été sous-tendue par une volonté politique.

« Le développement des banlieues pavillonnaires et toutes les formes de consumérisme transformèrent l’identité de classe, attaquant ainsi les vieilles affinités ethniques et prolétariennes des villes. »

Pendant le mandat du président Wilson, après la révolution d’octobre 1917 en Russie, l’industrie de l’immobilier lança une campagne publicitaire intitulée « Devenez propriétaire ». Lorsqu’il affirmait que « les propriétaires endettés ne font pas la grève », David Harvey nous rappelait les intentions politiques sous-jacentes. Le gouvernement Wilson approuva pleinement cette campagne et se l’appropria. La révolution du logement d’après-guerre n’était pas seulement une aubaine pour les différents blocs du capital mais s’inscrivait également dans une stratégie de la guerre froide plus large visant à détourner le public de courants politiques de gauche socialistes et des révoltes des travailleurs caractéristiques de l’entre-deux-guerres et de la période de la Grande dépression. Les États-Unis s’engagèrent dans une révolution du logement qui débuta avec le New Deal et se poursuivit après la Seconde Guerre mondiale sous Truman. Ce processus permit à des millions de Blancs et de Noirs de détenir un titre de propriété à leur nom et de rejoindre la nouvelle classe moyenne de consommateurs. Parallèlement, la majorité des Noirs les plus pauvres furent relégués dans des quartiers dévalués et détériorés des centres-villes et dans de petites villes du Sud. Le développement des banlieues pavillonnaires et toutes les formes de consumérisme transformèrent l’identité de classe, attaquant ainsi les vieilles affinités ethniques et prolétariennes des villes et scellant la loyauté des travailleurs qui bénéficiaient le plus de l’ascenseur social et d’une forme de sécurité à l’égard de la trajectoire de croissance empruntée pendant la guerre froide — dépenses militaires, rénovation urbaine et périurbanisation, processus auquel certaines politiques étaient intrinsèquement liées. Il s’agissait de politiques qui ségréguaient à nouveau les Noirs pauvres des villes en construisant des tours de logements sociaux ou des autoroutes et en recourant à des pratiques telles que le redlining — autant d’éléments qui dévaluaient les quartiers des centres-villes et dissuadaient les investisseurs d’y investir.

Avec quelles conséquences ?

À l’issue de cette transformation spatio-urbaine des années d’après-guerre, la race devint le langage symbolique dominant qui servit de prisme pour comprendre les inégalités aux États-Unis. L’association de facteurs tels que la propriété privée, l’accès aux secteurs scolaires situés en banlieue pavillonnaire, la protection policière, les allègements fiscaux et un certain avantage économique permit de former un socle matériel sur lequel reposaient les idées conservatrices de nombreux Blancs qui finirent par soutenir le néoconservatisme. Mais nous savons que tous n’adoptèrent pas de telles positions conservatrices. Un certain caractère urbain, l’adhésion à un syndicat, les organisations civiques, la religion, les traditions de militantisme au sein des familles et des communautés ainsi que d’autres facteurs idiosyncratiques continuaient de jouer un rôle dans le façonnement de l’idéologie et de l’engagement politiques, même dans les banlieues pavillonnaires. De la même manière, certains de ces mêmes intérêts politiques conservateurs et les préoccupations vis-à-vis de la criminalité et des valeurs de la propriété furent également des facteurs de cohésion pour des Américains de la classe moyenne de diverses origines ethniques, même s’ils étaient toujours fidèles au Parti démocrate. L’adjectif « blanc » devint synonyme de classe moyenne, vivant en banlieue résidentielle, respectueux de la loi, vertueux, propriétaire, assidu au travail et autonome tandis que « noir » servit d’euphémisme pour pauvre, citadin, criminel, dysfonctionnel, démuni, paresseux et dépendant. Ces termes sont couramment employés pour penser les inégalités et en parler aux États-Unis, mais ils ne sont pas précis et ne reflètent pas complètement cet amalgame d’intérêts de classe auxquels ils font référence.

Martin Luther King, Alabama, 1962 (Ernst Haas/Getty Images)

Ceci étant, personne ne peut contester, aux États-Unis comme en France, d’ailleurs, la disproportion ethnique au sein des prisons.

Ce n’est pas moi qui remettrai en question la dimension raciale du maintien de l’ordre des deux côtés de l’Atlantique Nord ! Pendant les années 1990, des organisations de défense des droits civiques ont documenté la nature discriminatoire des contrôles routiers effectués sur la portion de l’autoroute Interstate 95, entre l’État du Delaware et la région métropolitaine de Washington. D’autres études empiriques prouvent l’ampleur du contrôle au faciès, notamment en ce qui concerne la pratique des « pretext stops » largement utilisée par les départements de police dans tous les États-Unis. Mais le maintien de l’ordre comporte également une dimension de classe. Les Noirs, en tant que groupe, sont confrontés à diverses formes de discrimination mais les franges les plus basses de la population noire sont les plus susceptibles d’être surveillées, d’être quotidiennement prises pour cible, arrêtées, poursuivies en justice et condamnées dans le système de justice pénale. C’est également vrai pour d’autres minorités ethniques. Aux États-Unis, le dénominateur commun entre les détenus est le fait qu’ils aient été au chômage au moment de leur arrestation. Nous devons préciser le type d’animosité qui motive les pretext stops et le maintien de l’ordre à outrance ; l’accusation de racisme n’est pas assez précise. Nous voyons une idéologie de l’underclass à l’œuvre, qui prend parfois la forme de racisme anti-noir mais qui s’exerce également contre les Blancs, latinos, Tongiens, Hmong, Natifs Américains et contre d’autres groupes pauvres.

Qu’entendez-vous par underclass ?

« Aux États-Unis, le dénominateur commun entre les détenus est le fait qu’ils aient été au chômage au moment de leur arrestation. »

Il ne s’agit pas d’une classe définie de façon empirique ou d’une classe réelle, mais plutôt de l’invention d’un argument culturel qui a tout d’abord été présenté par les libéraux puis repris par les néoconservateurs pour expliquer la pauvreté urbaine. Selon l’argument proposé par Daniel Patrick Moynihan et largement accepté par la société états-unienne, les personnes racisées pauvres des villes ne se heurtent pas seulement à des obstacles structurels comme un chômage provoqué par la technologie et des écoles en situation d’échec, mais leur fléau est dû à une culture dysfonctionnelle. L’objectif de Moynihan en avançant ces arguments dans les années 1960 était d’augmenter le soutien fédéral en faveur des programmes de lutte contre la pauvreté. Il était plein de bonnes intentions mais ses idées étaient catastrophiques. L’opinion selon laquelle la culture, et non le pouvoir de la classe capitaliste, était responsable des inégalités s’est profondément enracinée dans la culture américaine. En somme, les pauvres seraient les seuls responsables de leur situation : « Si seulement ils avaient une meilleure éthique au travail, avaient moins d’enfants, différaient la gratification, étaient plus économes, leur situation s’améliorerait peut-être. » L’idée ne date pas d’hier et on peut faire remonter la théorie de Moynihan au même type de condamnation morale émise par les industriels à l’encontre de la classe ouvrière, et évidemment aux diatribes contre le travail de Frederick Winslow Taylor, le pionnier de l’organisation scientifique du travail. Cette moralisation de l’underclass ne se limite pas aux Noirs ou aux latinos, mais concerne également l’antipathie dont de nombreuses personnes font preuve à l’égard de la « classe ouvrière blanche » qui est également tournée en dérision car elle n’aurait pas les bonnes valeurs.

En France, l’antiracisme « politique » (en opposition à l’antiracisme « moral » et mainstream) se revendique très souvent de Malcolm X mais assez peu de Martin Luther King. En 2016, le journal américain Jacobin souhaitait réhabiliter ce dernier, injustement accusé, estimait-il, de complaisance et de modération. Faut-il encore reconduire cette opposition mythique ?

J’admire à n’en pas douter ces deux hommes et j’ai nourri une passion pour les deux personnages : je chéris leurs paroles et leurs actions depuis des années. J’enseigne encore leurs discours et leurs écrits à mes élèves et nous avons beaucoup à apprendre de la façon dont ils ont réagi à leur époque, dont ils ont représenté différentes puissantes voix contestataires pendant les dernières années de la ségrégation exercée par les lois Jim Crow. Je suis moins enthousiasmé par les efforts déployés pour les réhabiliter, qui sont le plus souvent des tentatives de mettre des voix historiques à contribution afin de cautionner la politique contemporaine. Ce n’est peut-être pas toujours le cas et je ne suis pas opposé au fait d’étudier la « Lettre de la prison de Birmingham » de Martin Luther King, le « Message to the Grass Roots » de Malcolm X ou d’autres écrits mais nous devons garder à l’esprit que ces déclarations s’inscrivaient dans une certaine époque. Ils peuvent nous façonner et nous inspirer mais ne peuvent pas remplacer notre propre recherche de perspectives, adaptée. Les paroles tranchantes de Malcolm X devraient nous inspirer, ainsi que sa détermination à dénoncer l’hypocrisie de la classe dirigeante américaine et la capitulation des chefs de file en place du mouvement des droits civiques, mais la distance historique qui nous sépare devrait être claire. Ici, à Chicago, nous avons une université nommée en l’honneur de Malcolm X. Sa voiture 1963 Oldsmobile 98 trône sur le centre d’accueil : elle est exposée dans une université qui accueille principalement des étudiants noirs, au cœur d’une ville mondiale, à mille lieues du monde auquel Malcolm X était confronté ou qu’il aurait pu imaginer de son vivant.

Barack Obama, septembre 2015 (JIM WATSON/AFP - Getty Images)

Noam Chomsky a affirmé qu’Obama était « pire » que Bush et Blair en matière de politique étrangère, en particulier en Afghanistan et au Pakistan. Comment, une fois passée la surprise symbolique de sa première élection, comprendre l’attraction qu’il continue d’exercer sur une partie des « progressistes » ?

C’est précisément à cause de l’incapacité de nombreux Américains à passer outre l’« importance historique » du phénomène Obama qu’il a pu se comporter de manière si rétrograde à l’échelle nationale et internationale. Obama était honnête : il a toujours été néolibéral et l’a affirmé dans de nombreux discours et écrits. Son conservatisme est visible lorsqu’il aborde les thèmes de la race, du crime et de la pauvreté urbaine — ce qui est pour le moins paradoxal. Il explique toujours les inégalités américaines par pléthore d’arguments appartenant à la rhétorique de l’underclass. Obama a exposé la même vision que ses prédécesseurs blancs, celle des Noirs pauvres dépravés, mais avec une forme de sincérité et de persuasion qui a fait écho chez certains publics noirs tout en confortant un plus large public dans son opinion. C’est de cette façon que le premier président noir a pu être « pire » et s’en tirer. Dans son traditionnel discours de la Fête des pères, qu’il prononçait souvent du haut d’une chaire dans une église noire, Obama exhortait les hommes noirs à être des parents et des modèles plus responsables. La réaction d’Obama aux fusillades de masse offre une comparaison révélatrice de son approche unique de la violence urbaine noire. Face aux deux formes de violence liée aux armes à feu, il plaidait typiquement en faveur d’une réforme législative — des vérifications plus strictes des antécédents des consommateurs d’armes à feu. Il insistait souvent sur le rôle joué par le puissant lobby des armes et par un Congrès obstiné dans le maintien du statu quo, avant de demander le soutien de ce dernier afin de réformer le système actuel et d’améliorer la sécurité publique.

« C’est précisément à cause de l’incapacité de nombreux Américains à passer outre l’importance historique du phénomène Obama qu’il a pu se comporter de manière si rétrograde à l’échelle nationale et internationale. »

La maladie était l’un des thèmes récurrents de ses discours sur la violence armée. Toutefois, différence fondamentale, dans le cas d’une fusillade de masse, il mettait en avant la santé mentale fragile du tueur isolé et invitait les parents, les enseignants et les membres de la communauté à être attentifs aux signes avant-coureurs et à aider les personnes dépressives et qui nécessitent des soins de santé mentale. Mais à chaque fois qu’il abordait le problème de la violence urbaine, il insistait sur la maladie culturelle, les prétendues pathologies de l’ensemble des noirs pauvres des villes. Pendant la présidence d’Obama, le problème de la violence urbaine noire l’a plus d’une fois touché de près lorsque plusieurs vagues de violences de rue ont secoué sa ville d’origine d’adoption, Chicago. En 2009, moins d’un an après le début de son premier mandat, Derrion Albert, un élève exemplaire de 16 ans, a été tué lors d’un affrontement entre deux bandes rivales à Chicago. L’incident a été filmé avec un téléphone portable et les terribles images du spectateur innocent qui se fait matraquer à mort à coups de traverse de bois ont fortement contrasté avec la couverture médiatique du voyage du couple Obama à Copenhague, où ils défendaient la candidature de Chicago aux Jeux olympiques. Au début de son second mandat, Obama a de nouveau été confronté à un meurtre très médiatisé d’une adolescente noire innocente. Cette fois-ci, Hadiya Pendleton, 15 ans, a été abattue alors qu’elle était dans un parc avec des amis à à peine plus d’un kilomètre de la résidence des Obama à Hyde Park. Une semaine auparavant, elle avait défilé comme majorette avec la fanfare de son lycée lors de la seconde investiture du président. La Première dame Michelle Obama a représenté la Maison-Blanche lors des funérailles et fait un éloge funèbre. Après l’événement, le Black Youth Project 100 a diffusé une pétition qui exhortait Obama à venir à Chicago afin de prononcer un discours sur la violence armée ; il a cédé et a fait un discours à la Hyde Park Career Academy en février 2013. Il y fait allusion au rôle joué par les conditions économiques et demande une modeste augmentation du salaire minimum national avant d’en venir à son cocktail habituel de solutions : éducation parentale plus efficace, privatisation des écoles et modification des comportements. Obama a minimisé les éventuels effets de l’intervention publique et a valorisé le rôle joué par la société civile et par le marché, d’une façon qu’on aurait été en droit d’attendre des Républicains de Reagan il y a quelques dizaines d’années. Je ne comprends pas comment quiconque à gauche peut sympathiser avec ces propos uniquement car ils ont été tenus par un homme politique noir. Ce seul fait montre le pouvoir et le danger que représente la figure d’Obama et explique en partie pourquoi il n’a pas rencontré davantage d’opposition.

Les intellectuels et les militants noirs marxistes, socialistes ou anarchistes auxquels vous aimez à vous référez restent peu connus et peu présents en librairie. Comment expliquer cette relégation ?

De nos jours, il existe un désespoir et une aliénation sociale immenses aux États-Unis. Je dis cela en étant pleinement conscient de la promesse de connectivité que de nombreuses personnes voient dans les médias sociaux et de l’optimisme suscité chez certains par les manifestations populaires contre le trumpisme — à savoir les marches nationales des femmes, les manifestations qui réclament le retrait des monuments confédérés des lieux publics, les manifestations de Black Lives Matter et tout le reste. Toutes ces évolutions sont importantes mais aucune ne s’est cristallisée en une force capable de galvaniser des gens à même de contester le capital de manière significative. Cette confusion, cette panique et cette aliénation sociales sont des excroissances de la néolibéralisation, un retour en arrière : c’est une destruction du salaire social, des biens et des services publics, mais aussi des liens plus anciens qui unissaient la classe ouvrière en lui conférant une identité politique et un pouvoir social. Dans de telles périodes où les gens se démènent pour survivre, le nationalisme noir et les appels à « la race en premier » s’enracinent plus profondément. Nous pouvons faire remonter les origines du marasme actuel au triomphe du capital pendant l’après-guerre et à la manière donc la classe dirigeante a refaçonné la culture et le mode de vie américains à son image. L’élection de Trump représente un approfondissement de ces contradictions et nous ne pouvons pas aller de l’avant si nous acceptons la logique de l’identitarisme.


Traduit de l’anglais par Jean Ganesh et Maude Morrisson.
Photographie de bannière : Rainbow Coalition


REBONDS

☰ Lire notre entretien avec Saïd Bouamama : « Des Noirs, des Arabes et des musulmans sont partie prenante de la classe ouvrière », mai 2018
☰ Lire notre entretien avec le Comité Adama : « On va se battre ensemble », mai 2018
☰ Lire notre traduction : « Pour un monde socialiste — Huey P. Newton (Black Panther Party) », décembre 2017
☰ Lire notre entretien avec Angela Davis : « S’engager dans une démarche d’intersectionnalité », décembre 2017
☰ Lire notre traduction « Femmes, noires et communistes contre Wall Street — par Claudia Jones », décembre 2017
☰ Lire notre traduction « Anarchisme et révolution noire », Lorenzo Kom’boa Ervin, décembre 2017
☰ Lire notre entretien avec Tactikollectif : « Les anticapitalistes n’ont pas fait leur travail dans les quartiers », octobre 2017
☰ Lire notre entretien avec Nedjib Sidi Moussa : « Ne rien céder aux illusions identitaires », juin 2017
☰ Lire notre article « Résister à Trump par le bas », Richard Greeman , janvier 2017
☰ Lire notre abécédaire d’Angela Davis, octobre 2016
☰ Lire notre entretien avec Almamy Kanouté : « Il faut fédérer tout le monde », juillet 2015
☰ Lire notre article « Luther King : plus radical qu’on ne le croit ? », Thomas J. Sugrue (traduction), mars 2015

Ballast

Mon, 11 Jun 2018 13:32:55 +0200

À l’usine


Texte inédit pour le site de Ballast

Marie-Hélène Bourlard est membre d’une section syndicale depuis ses 16 ans. De ses débuts d’ouvrière textile à sa reconversion comme ambulancière jusqu’à sa retraite en 2017, elle a toujours milité au sein de la CGT et du Parti communiste. Celle que le grand public a découvert dans le documentaire Merci patron ! nous accueille un samedi ensoleillé à Orsinval, petite commune du département du Nord. Ce qui devait être un entretien prend rapidement la forme d’un joyeux déjeuner en famille : le mari, le fils et le frère partagent avec nous un couscous — spécialité familiale — et se joignent à la discussion. Retour sur une vie, une époque et un espoir : que la politique se fasse au porte-à-porte !


À l’époque il y avait une bonne ambiance, on se connaissait tous. On se mariait à l’usine, on avait des enfants et même certaines devenaient grands-mères : c’était comme une famille. Même si c’était dur, j’étais contente d’aller à l’usine et de retrouver mes camarades. Il y avait de la solidarité. Parfois des filles manquaient d’argent pour payer leur électricité, elles avaient 100 euros d’électricité à payer et venaient nous voir. Alors là, tout de suite, dans la chaîne on faisait une quête et on payait sa facture à la camarade. Pareil, une camarade qui avait perdu sa maison suite à un incendie, dans le quart d’heure on lui amenait des vêtements et des meubles. Ça se fait plus ça. Parce que le Parti [communiste] a abandonné aussi — les partis devraient faire le tour des gens. Aujourd’hui, les retraités ils peuvent faire du porte-à-porte mais ils le font pas. Le Parti n’est plus si fort qu’avant. On avait beaucoup de militants. Une partie vieillit aussi. On n’arrive pas à accrocher les jeunes.

« J’ai eu un accident de travail : j’ai pris ma main dans une presse. Pour aller plus vite ils avaient enlevé la cellule de sécurité — elle nous protégeait mais ralentissant la production : ils l’ont retirée. »

Mon père était syndiqué CGT à USINOR : il a fait grève en 1968, mais c’était pas un militant. C’est dans l’usine que je suis devenue militante, au contact des camarades. Quand j’ai commencé, on nous faisait passer une période d’essai puis on nous embauchait. Ils m’ont gardé. Une semaine après mon embauche, il y avait grève ! C’était sur les conditions de travail et les salaires. C’est qu’il faisait une sacrée chaleur là-dedans, on se croyait chez les fous. Alors la déléguée de l’époque est venue me voir et m’a sortie : « Toi, tu fais grève comme tout le monde. Et puis tu viens d’être embauchée, tu dois prendre ton timbre syndical, c’est obligatoire. » Je venais d’arriver, je ne savais pas, alors je les ai suivis à la cantine pour commencer la grève et puis j’ai pris ma carte à la CGT — ça s’est fait comme ça. Deux ans plus tard, à mes 18 ans, ils m’ont inscrit sur la liste des élections de délégué syndical et les autres m’ont désignée. En ce temps-là c’était aux syndiqués d’élire les candidats aux élections de délégué, ça permettait un contrôle. Ça ne se fait plus à présent. Mon engagement s’est construit progressivement. Au début, quand on allait en réunion, je ne parlais pas. C’est vrai que c’est intimidant et puis j’avais pas l’habitude. C’est Josiane qui me disait « Allez, il faut que tu parles maintenant ». Donc j’ai commencé à intervenir et puis au bout d’un moment elle m’a proposée d’être déléguée syndicale. Le syndicalisme, ça fait partie de moi. On apprend plein de choses et la défense des salariés c’était un peu mon job.

J’ai toujours vécu ici, à Orsinval. J’ai presque toujours travaillé à Poix-du-nord, chez ECCE. J’y suis entrée en 1974 à l’âge de 16 ans puis je suis partie en 2009 lors d’un plan de licenciement. Quand j’ai commencé, je sortais à peine de l’école. Chez ECCE, on faisait le costume entièrement. Moi j’étais presseuse, je pressais des vêtements. Dans cette usine, on travaillait pour les grands noms de la mode : Pierre Cardin, Yves Saint-Laurent, Kenzo, Givenchy, Eden Park… Toutes ces marques étaient des griffes de Bernard Arnault et nous étions la sous-traitance. Avec Saint-Laurent, on a fait le mondial de football de 1998 puis aussi le mondial de rugby. C’était une grosse affaire à l’époque, ECCE, on était la dernière entreprise française du luxe prêt-à-porter masculin. Maintenant, tout est à l’Est ou en Asie. En 1980, j’ai eu un accident de travail : j’ai pris ma main dans une presse. Pour aller plus vite ils avaient enlevé la cellule de sécurité — elle nous protégeait mais ralentissant la production : ils l’ont retirée. L’accident a été un accélérateur. (Son frère précise : « Je pense que t’as été plus chieuse après quand t’es revenue de ton accident. Parce que t’as ouvert les yeux, t’as regardé partout. ») Je me suis mise au Comité hygiène sécurité condition de travail, le CHSCT. On n’était pas beaucoup payées et puis les conditions étaient archaïques. Le toit c’était de la taule, il n’y avait pas l’air climatisé. On a dû faire grève pour avoir un ventilateur. Il y avait des femmes d’un certain âge qui avaient des jambes énormes à cause de la chaleur. Et puis c’était hallucinant, les cadences étaient très impressionnantes. Mais ça n’était pas la seule bataille qu’on a menée. Il y avait la question de la polyvalence, on bougeait d’un poste à l’autre mais on gardait à chaque fois le même salaire alors qu’il y a des postes qui sont très difficiles à faire et que le passage d’une tâche à l’autre n’était pas évident. On a obtenu que ça soit reconnu, on a eu des améliorations. La fille qui faisait cinq postes différents était un peu mieux payée. Après mon accident j’ai eu un poste à la machine à coudre ; globalement, on était tous polyvalents.

Par Ptolémé Lyon

ECCE, c’était un gros groupe avec 8 000 salariés au total, en 1980, quand la délocalisation a débuté. En 2003, on a connu un important plan de licenciement, le suivant était en 2006. Puis en 2009 il y a eu toute la bataille durant le dernier « plan de sauvegarde de l’emploi » — ils appellent ça comme ça pour parler des licenciements. Un jour, François Ruffin est venu pendant le plan social et il a dit : « Pourquoi vous ne voulez pas avoir Bernard Arnault ? » Bernard Arnault, ça ne nous disait trop rien, on s’attaquait plutôt au patron d’ECCE, de notre usine. Il nous répondait que c’était pourtant lui, Bernard Arnault, le donneur d’ordre. C’est vrai que dans une délocalisation, nous, les ouvriers, on s’attaque aux dirigeants de l’usine mais jamais au donneur d’ordre. Alors il est venu avec une frise — c’est du François, ça — où il avait marqué ce que Bernard Arnault gagnait par jour, et que nous il nous fallait des vies entières pour gagner tout ça ; c’était très bien expliqué. Alors il nous a donné l’idée d’acheter des actions LVMH et de faire une action au carrousel du Louvre. Je leur disais « Vous montez dans le bus et on vous expliquera, on va faire une opération coup de poing » ; « Ah bon, on te suit » qu’elles répondaient. Donc on est allés avec deux bus au Louvre, il y avait des médias, des élus et puis le Parti communiste, le maire d’Aulnoye-Aymeries aussi.

« Il y a la poussée du FN depuis que l’usine a fermé : dans le village, le FN faisait rien avant la fermeture, maintenant il explose. »

Dans mon usine on était 1 000 salariés puis on est passé à 147 en 2009, pour finir à une soixantaine quelques années plus tard avec une unité à côté de Prouvy. On a eu beaucoup de licenciés et quelques reclassements. Ils m’ont proposé d’être reclassée mais j’ai refusé, je préférais partir avec mes camarades. Je ne voulais pas rester grâce à mon statut de syndicaliste. C’était pas un « bon » plan social parce que ça n’existe pas, mais on a quand même fait des choses. Celle qui faisait une formation elle était toujours à l’effectif et était licenciée après. Donc il y a des gens qui ont fait trois ans de formation en étant payés comme s’ils travaillaient à l’usine. Et ça c’est grâce à la pression qu’on a mise, nous. Les gens pouvaient avoir la formation qu’ils voulaient, on n’était pas toutes obligées de nous reconvertir dans l’aide à la personne : tu pouvais te former comme éducatrice par exemple. L’unité de Prouvy a fermé cette année, aujourd’hui il n’y a plus rien. Il y a la poussée du FN depuis que l’usine a fermé : dans le village, le FN faisait rien avant la fermeture, maintenant il explose. À l’époque on avait quand même des filles qui étaient des Arabes et il n’y avait pas de problème de racisme dans l’usine. C’est vrai que quand on est au contact des salariés, qu’on fait du syndicalisme et de la politique, les gens nous écoutent. Les problèmes viennent quand il n’y a plus personne dans l’usine pour expliquer les raisons du pourquoi, du comment, quand on abandonne l’usine à elle-même.

En 2009, je suis donc partie en même temps que beaucoup de mes camarades. J’ai fait une formation et j’ai passé le concours pour être ambulancière. J’avais quitté l’école à 16 ans alors j’avais des lacunes. Je suis retournée trois mois à l’école à faire du calcul, de la grammaire, tout ça. Ça ne m’a pas fait de tort. Quand je suis arrivée je me suis syndiquée au transport avec Michelle, Régis et Jacques. On était cinq syndiqués sur quinze salariés. Lorsqu’il y avait des manifestations, on y allait ensemble. Mais quand tu es ambulancière, c’est pas simple de travailler et de militer. J’y ai travaillé pendant huit ans. On faisait entre 10 et 12 heures par jour, tu ne sais jamais l’heure à laquelle tu vas finir. On ne peut pas dire au malade « Bah, on vous laisse là parce qu’on s’en va manifester ou revendiquer ». (rires) Dans ce métier-là, c’est pas simple. À l’usine, c’était mieux, moins compliqué. On se voyait toutes tout le temps. Tu as ton poste de travail et il y a toujours quelqu’un à côté ou derrière avec qui discuter. Le syndicalisme de terrain c’est une question de syndicalisme de proximité. Le syndicalisme doit se faire au poste de travail, c’est un boulot au cas par cas, au corps à corps même ! Si on ne fait pas ça, c’est sûr qu’on n’aura personne au syndicat, personne dans la grève. Et malheureusement ça se fait moins. Je ne sais même pas comment ils font une grève aujourd’hui. (Son mari ajoute : « C’est la réunionite. On réunit les délégués dans telle et telle ville, tu dois prendre ta voiture et aller à l’Union locale, à l’Union départementale, et on se réunit. C’est de la parlote, on n’est plus au contact du terrain auprès des gars. T’es en dehors de l’usine, t’es pas sur le terrain. C’est aussi simple que ça. ») Quand on allait à l’usine et qu’on faisait un tract, par exemple, on décidait entre nous au local et ensuite on le distribuait à chaque poste de travail. C’est vrai que la loi interdit de distribuer dans l’usine mais nous on a toujours distribué dedans. C’est un rapport de force. Alors ils m’ont sanctionnée : j’ai eu des jours de mise à pied mais j’en n’ai rien eu à faire. J’étais quand même au poste de travail et après ils ont dû s’écraser parce que l’inspecteur du travail avait statué que c’était un usage. Donc nous on l’a toujours fait au poste de travail et on allait discuter avec les gens. Ça, ça se fait plus. Maintenant ils vont à la sortie. Forcément à la sortie, les gens, hop, ils se barrent.

Par Ptolémé Lyon

Il y a de moins en moins de délégués. Et avec la loi Travail c’est encore pire. Le CHSCT n’existera même plus. Mais il faut aussi que les gens, ils se prennent en main. Il faut un syndicalisme qui soit plus fort parce que là on est à peine à 9 % de syndiqués. Moi je n’ai jamais été permanente, justement pour être tranquille. Le directeur il voulait que je me mette en permanente pour me tenir. Sinon tu n’es plus au contact des salariés, tu es toujours dans ton bureau, tu vas à toutes les réunions. Les salariés après ils te disent « Toi tu travailles pas, tu donnes des leçons et tu travailles pas », alors on n’est pas légitimes. Moi j’ai toujours perdu du salaire avec les salariés les jours de grève. Parce qu’autrement t’es pas crédible. C’est facile de dire « On fait grève » puis ensuite de rattraper tout ça par des heures supplémentaires. Il n’y a pas que l’usine pour militer syndicalement. Nous on allait à Poix-du-Nord, dans le village, on tractait pour la CGT, on informait sur ce qu’il se passait à l’usine. À l’époque il y avait la taxe professionnelle, donc les gens étaient concernés par ce qu’il se passait dans les usines du coin. Une fois on a même fait une exposition de notre savoir-faire à Maubeuge. Il y avait pas mal de gens, ça amenait notre travail et nos talents dans la rue aux yeux de tout le monde.

L’année dernière j’ai pris ma retraite, le 1er mai : c’était tout un symbole ! François Ruffin est passé, d’ailleurs, en plein dans les législatives. Et chez les retraités, c’est différent aussi. Là on bataille sur la hausse de la CSG. À l’investiture de Macron, les retraités n’avaient pas encore vu le retrait sur leur pension. Mais quand ça sera fait les gens vont se bouger. Ils pensent qu’avec une pension de 800 euros ils ne vont pas être concernés, mais si. (Son frère commente : « Moi je dis que les gens sont résignés. ») La journée d’action du 15 mars 2018, il y a tout de même eu du monde ! Alors voilà, il faut réveiller les consciences. Il faut refaire du porte-à-porte : quand j’étais à l’usine et même après, je les lâchais pas. Avec la CGT ou avec le Parti on allait les secouer les gens, chez eux, les samedis et dimanches. Il y a que comme ça qu’on réussira ! 


Photographie de vignette : Arthur Brault Moreau, pour Ballast


REBONDS

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☰ Lire notre témoignage « Pas de train aujourd’hui pour qu’il y en ait demain », mai 2018
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☰ Lire notre entretien avec Jean-Claude Poirson : « Des ouvriers en lutte qui relèvent la tête », novembre 2016
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Ballast

Fri, 08 Jun 2018 15:32:30 +0200

Dominique Vidal : « La lutte contre l’antisémitisme doit se mener en Occident comme dans le monde arabo-musulman »


Entretien inédit pour le site de Ballast

« Nous ne cèderons rien à l’antisionisme, car il est la forme réinventée de l’antisémitisme », a lancé l’an passé Emmanuel Macron, assimilant éhontément la défense d’une position politique — historiquement portée par bien des Juifs socialistes et révolutionnaires — à du racisme. Cette déclaration a fait bondir Dominique Vidal, historien, journaliste et ancien rédacteur en chef adjoint au Monde diplomatique ; il a depuis répondu au président par un ouvrage paru aux éditions Libertalia. Au lendemain de la visite officielle parisienne du leader d’extrême droite Benjamin Netanyahou et quelques semaines après la tout aussi polémique qu’odieuse tribune des 300 dénonçant l’« épuration ethnique à bas bruit » qui frapperait les Français juifs, revenons avec lui sur une tradition aujourd’hui méconnue, celle du Bund et du Matzpen, portant haut la voix de l’émancipation juive, de la lutte sociale et de l’antiracisme.


Vous écriviez dans Le Mal-être juif que de nombreux Français d’origine ou de confession juive éprouvaient « un réel malaise », voire un « désarroi profond ». C’était il y a 15 ans. Comment la situation a-t-elle évolué depuis ?

Le malaise est toujours là. Il a même conduit un nombre plus élevé de Juifs à quitter la France pour Israël depuis le début du siècle. Certes, objectivement, l’antisémitisme est sur le recul en France. En tant qu’idéologie, il a régressé au point de devenir marginal : 89 % considèrent les Juifs comme « des Français comme les autres », contre moins d’un tiers il y a 70 ans. En revanche, les préjugés, bien qu’en diminution, se maintiennent à un niveau élevé : 35 % des Français, par exemple, pensent que « les Juifs ont un rapport particulier à l’argent ». Enfin, les actes de violence contre les Juifs, après un pic au début du siècle, ont reculé progressivement — de même, d’ailleurs, que ceux visant les musulmans, après le pic de 2015. L’année 2017 marque une nouvelle décrue : 121 faits antimusulmans (- 34,5 %), 311 antijuifs (- 7,2 %) et 518 autres faits racistes (- 14,8 %). Mais ces faits indiscutables, que la Commission nationale consultative des droits de l’homme rapporte et analyse chaque année, contredisent la subjectivité de nombre de Juifs. Et pour cause : moins nombreuses, les violences qui les frappent sont souvent beaucoup plus brutales. Pour la première fois depuis 1945 — attentats terroristes étrangers mis à part (comme rue Copernic, en 1980, ou rue des Rosiers, en 1982) — onze Juifs ont été assassinés en tant que Juifs : les huit victimes de Merah, en 2012, et de Coulibaly trois ans plus tard, tueurs à l’antisémitisme affiché, mais aussi Ilan Halimi, Sarah Halimi et Mireille Knoll, par des assassins chez qui la haine des Juifs se mêle aux motivations crapuleuses et sans doute à la folie.

Vous avez un jour dressé le portrait d’un Français communiste juif, depuis décédé : Henri Malberg. Ce dernier constatait la montée des racismes et la liait au recul des « idées collectives de progrès ». Quelle corrélation peut-on effectuer entre l’effondrement de l’espoir socialiste mondial et la résurgence, un peu partout, des questions identitaires ?

« Aucun des partis ou des mouvements d’extrême gauche ne flirte aujourd’hui avec la haine des Juifs. Au contraire. »

Henri Malberg, qui nous a quittés l’an dernier, incarnait bien à la fois le désir de modernisation du communisme français et la difficulté structurelle à la mettre en œuvre. Sur le point que vous citez, je partageais sa conviction : la caractéristique commune à la montée des populismes, typique de notre époque, c’est la disparition de toute alternative — je veux dire dans les pays concernés par ce phénomène, mais aussi à l’échelle mondiale. La chute du Mur et la fin de l’Union soviétique ont permis au capitalisme mondialisé d’étendre son emprise sur l’essentiel de la planète. Sans doute le « socialisme réel » ne constituait-il pas une alternative réelle, mais il semblait en offrir une à nombre d’hommes et de femmes, et il représentait à la fois une concurrence pour l’Occident et une aide pour les mouvements s’opposant à celui-ci. Sur fond de crise économique, sociale, morale et politique, cette absence d’alternative pousse aujourd’hui les victimes de la mondialisation libérale dans les bras de l’extrême droite et plus généralement des populistes. Si vous ajoutez la vague fascisante qui déferle en Pologne, en Hongrie et maintenant en Tchéquie, la poussée des extrêmes droites ouest-européennes et la percée des forces eurosceptiques, Brexit en tête, le paysage européen qui se modèle sous nos yeux a de quoi inquiéter. L’orientation pro-israélienne de la plupart de ces partis n’empêche pas l’expression d’un antisémitisme plus ou moins assumé. Des amis de Benyamin Netanyahou comme Jaroslaw Kaczynski ou Viktor Orban n’en font pas mystère : le premier a fait adopter par la Diète une loi interdisant d’évoquer la collaboration polonaise, pourtant massive, avec l’Allemagne nazie ; le second qualifie de héros le régent Horthy (le Pétain hongrois), dont les successeurs ont « laissé » déporter et exterminer 430 000 Juifs hongrois… La reconstitution d’alternatives systémiques — économiques, sociales et politiques — est à mon sens la clé de l’avenir, et celle du combat contre tous les populismes.

Philippe Poutou a déclaré à la fin du mois d’avril 2018 : « S’il y a un courant qui combat l’antisémitisme depuis toujours, c’est bien la gauche radicale. » Comment entendre alors le retour en force, dans les grands médias, de l’expression « antisémitisme de gauche » ou bien les propos de l’historien Moishe Postone, huit ans plus tôt : « Nous avons maintenant une forme d’antisémitisme qui semble être progressiste et anti-impérialiste ; là est le vrai danger pour la gauche. Le racisme en tant que tel représente rarement un danger pour la gauche. Elle doit certes prendre garde à ne pas être raciste mais ça n’est pas un danger permanent, car le racisme n’a pas la dimension apparemment émancipatrice qu’affiche l’antisémitisme. » ?

La formulation de votre question m’étonne. Pour Ballast, le fait que les médias rabâchent une erreur transforme-t-il celle-ci en vérité ? Certes, si vous pensez à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, vous avez raison : l’historien Michel Dreyfus a amplement démontré, dans son livre L’Antisémitisme à gauche, qu’à l’époque une partie du mouvement ouvrier et démocratique restait influencé par les préjugés anti-juifs. Il en est allé de même à l’Est, notamment dans la période stalinienne. Tant il est vrai, comme le disait le social-démocrate allemand August Bebel, que « l’antisémitisme est le socialisme des imbéciles ». Mais la gauche a tiré les leçons de la montée du fascisme et du nazisme dans les années 1920 et 1930, puis de la Seconde Guerre mondiale et du génocide nazi. Ce qui me frappe dans les accusations de certains sur ce point, c’est qu’elles restent toujours floues. Qui sont ces personnalités représentatives de l’extrême gauche qui seraient antisémites ? Des communistes ? Des trotskystes ? Des altermondialistes ? Des écologistes ? Aucun de ces partis ou de ces mouvements ne flirte aujourd’hui avec la haine des Juifs. Au contraire, c’est de ce côté-là que les Juifs ont trouvé, à l’heure du plus grand péril, leurs défenseurs les plus héroïques. Je rappelle qu’il y avait en France, en 1939, 330 000 Juifs, français et étrangers. Environ 75 000 d’entre eux ont été déportés et presque aucun n’est revenu des camps de la mort. Autrement dit, plus des trois quarts des Juifs vivant en France ont échappé au génocide, et chacun sait que ce miracle — unique en Europe — ne doit presque rien au hasard mais presque tout à la solidarité populaire avec les Juifs…

Plate-forme d’arrivée à Birkenau (DR)

Le Parisien a publié le 22 avril 2018 un manifeste dénonçant « le nouvel antisémitisme ». Vous avez vivement critiqué ce texte tout en rappelant que « la lutte contre l’antisémitisme constitue un impératif moral et politique majeur ». En 2004, vous aviez parlé de la « véritable régression » antisémite touchant « le monde arabe » : comment tenez-vous les deux bouts de la corde ?

Je ne vois pas de contradiction dans ma conception de la lutte contre l’antisémitisme : j’estime qu’elle doit se mener en Occident comme dans le monde arabo-musulman. Et comme j’essaie d’être cohérent, je ne me contente pas de dénoncer depuis mon bureau la résurgence de ce phénomène dans certains pays arabes : je vais sur place en discuter avec mes collègues. C’est ainsi que j’ai participé en décembre 2003 à une conférence à Amman, où j’ai mis tout cela sur la table. J’y citais précisément des dérapages antisémites dans des médias arabes de l’époque, en particulier la réédition ou la manipulation du faux tsariste intitulé Protocoles des Sages de Sion, mais aussi le développement de thèses négationnistes. Et je rappelais ce qu’écrivait Edward Saïd dans un article du Monde diplomatique d’août 1998 : « La thèse selon laquelle l’Holocauste ne serait qu’une fabrication des sionistes circule ici et là de manière inacceptable. Pourquoi attendons-nous du monde entier qu’il prenne conscience de nos souffrances en tant qu’Arabes si nous ne sommes pas en mesure de prendre conscience de celles des autres, quand bien même il s’agit de nos oppresseurs, et si nous nous avérons incapables de traiter avec les faits dès lors qu’ils dérangent la vision simpliste d’intellectuels bien-pensants qui refusent de voir le lien qui existe entre l’Holocauste et Israël. […] Reconnaître l’histoire de l’Holocauste et la folie du génocide contre le peuple juif nous rend crédibles pour ce qui est de notre propre histoire ; cela nous permet de demander aux Israéliens et aux juifs d’établir un lien entre l’Holocauste et les injustices imposées aux Palestiniens. »

Dans Les Banlieues, le Proche-Orient et nous, paru en 2006, vous parliez de l’« urgente nécessité » des alliances à créer entre la gauche historique et les quartiers populaires. Une voix, combien polémique, a émergé dix ans plus tard en la personne d’Houria Bouteldja : « Vous êtes, écrivait-elle en s’adressant aux Juifs français, toujours dans le ghetto. Et si nous en sortions ensemble ? » Comment avez-vous perçu cette proposition ?

« La révolte des banlieues en 2005 a confirmé le caractère crucial — et qui le reste plus que jamais — de l’alliance entre les différentes composantes de la jeunesse de notre pays. »

L’ouvrage que vous évoquez tirait les leçons d’une expérience exceptionnelle que nous avions menée, Leila Shahid, alors déléguée générale de Palestine en France, le militant israélien pacifiste Michel Warschawski et moi-même : en trois ans, à l’initiative des Amis du Monde diplomatique, nous avions participé à une quarantaine de meetings « dans les villes et les banlieues » françaises et dialogué ainsi avec plus de 20 000 personnes. Au cœur de notre démarche se trouvait l’idée du taayush, du « vivre ensemble », au Proche-Orient comme en France et, plus généralement, en Europe. La révolte des banlieues en 2005 a confirmé le caractère crucial — et qui le reste plus que jamais — de l’alliance entre les différentes composantes de la jeunesse de notre pays. Je serais très heureux si Houria Bouteldja et ses amis allaient dans ce sens. Hélas, je ne le crois pas, car ils ne réfléchissent justement pas en termes d’alliance. Au contraire, ils poussent les jeunes issus de l’immigration à un repli, à mon avis suicidaire, sur eux-mêmes. Des millions de jeunes d’origine arabe ou africaine subissent ghettoïsation, discriminations et humiliations. Ils n’imposeront pas seuls leur droit à l’égalité. Seul le combat commun avec leurs frères d’âge le leur permettra. Et, dans ce combat commun, chacun doit trouver sa place spécifique, les Juifs comme les autres.

Vous expliquez dans votre dernier ouvrage, Antisémitisme = antisionisme ?, que « le chantage à l’antisémitisme » fonctionne encore à plein régime. « Le tabou de respect pour le martyre juif passé devient un tabou de mutisme pour la tragédie palestinienne », rappelait déjà Edgar Morin dans un article paru en 1997 dans Libération. Pourquoi reste-t-il à ce point difficile, sept décennies après l’Holocauste, d’embrasser d’un même mouvement la mémoire de Ravensbrück et de Deir Yassin, de faire entendre que la critique du sionisme est consubstantielle à l’histoire juive ?

C’est banaliser un des pires génocides de l’histoire de l’Humanité que de l’instrumentaliser pour faire taire toute critique de la politique israélienne et, plus généralement, du sionisme. La Seconde Intifada et sa répression ont provoqué, en France, au début du siècle, une explosion de violences antisémites et racistes. On se souvient qu’Alain Finkielkraut délira même en parlant d’« année de Cristal »… Dans ce climat, les inconditionnels d’Israël se lancèrent dans un véritable « chantage à l’antisémitisme » : des intellectuels, des enseignants et des journalistes furent insultés, diffamés et même, pour certains, traînés devant les tribunaux — en vain : aucun ne fut finalement condamné. Deuxième étape : la tentative de criminaliser la campagne Boycott-Désinvestissement-sanction (BDS), sur la base de la directive de la ministre de la Justice Michèle Alliot-Marie, en 2010, que Christiane Taubira n’a malheureusement pas annulée. Sur des centaines d’actions de boycott, les parquets n’en ont poursuivi qu’une douzaine, dont deux seulement ont débouché sur une condamnation. L’une d’elle, à Colmar, est désormais soumise à la Cour européenne des droits de l’homme, qui pourrait retoquer la Cour de cassation française. Selon Federica Mogherini, la ministre européenne des Affaires étrangères, l’Union « se positionne fermement pour la protection de la liberté d’expression et de la liberté d’association, en cohérence avec la Charte des droits fondamentaux, qui est applicable au territoire des États membres, y compris en ce qui concerne les actions BDS ».

Edward Saïd (DR)

En difficulté, les organisateurs de ces tentatives liberticides exigent maintenant qu’une loi sanctionne… l’antisionisme, profitant pour ce faire de la petite phrase du président de la République lors de la commémoration du 75e anniversaire de la rafle du Vel d’Hiv : « Nous ne cèderons rien à l’antisionisme, car il est la forme réinventée de l’antisémitisme », avait déclaré Emmanuel Macron le 16 juillet 2017 — un amalgame qu’il n’a pas repris, notons-le, dans son discours au dîner du CRIF le 7 mars dernier. Au-delà des manœuvres politiciennes, une question fondamentale se pose : serons-nous capables de nous confronter à nos histoires, à nos mémoires ? Le génocide nazi n’a pas de précédent, parce que — comme l’écrivait l’historien allemand Eberhard Jäckel — « jamais encore auparavant un État n’avait décidé et annoncé, sous l’autorité de son responsable suprême, qu’un certain groupe humain devrait être exterminé, si possible dans sa totalité […], décision que cet État a, ensuite, appliquée avec tous les moyens à sa disposition ». Il ne s’inscrit pas moins dans la chaîne des génocides qui jalonnent l’histoire, et dont il constitue le paradigme. Et les horreurs des guerres coloniales ont également leur place dans cette histoire. Bien que ces deux termes signifient « catastrophe », respectivement en arabe et en hébreu, la Nakba n’est pas la Shoah : une expulsion massive ne constitue pas un génocide. Reste que la possibilité pour les survivants juifs du génocide nazi de reconstruire leur vie en Israël a eu pour prix, en 1947-1949, des dizaines de massacres de Palestiniens qui ont débouché sur l’exode forcé de quelque 800 000 hommes, femmes et enfants. Bref, les Palestiniens, qui n’avaient aucune responsabilité dans l’extermination des Juifs en Europe, l’ont payée au Proche-Orient. C’est dire que le négationnisme de la Nakba est historiquement et politiquement indéfendable. D’autant que les « nouveaux historiens israéliens », bien que presque tous sionistes, n’en ont pas moins confirmé pour l’essentiel la vision palestinienne et arabe de cette tragédie. Avez-vous visité le mémorial de la Shoah de Yad Vashem ?

Oui.

Lorsque vous sortez du long et sombre tunnel qui raconte le génocide nazi, vous débouchez sur une terrasse ensoleillée donnant sur le paysage de l’ouest de Jérusalem. Regardez bien à droite : ce sont les restes du village de Deir Yassine, massacré le 9 avril 1948 par l’Irgoun et le Lehi, avec l’aide de la Hagana

Vous appréciez Marek Edelman, figure de l’insurrection du ghetto de Varsovie, de l’antisionisme et du Bund. Ce dernier a quasiment disparu. Que reste-t-il aujourd’hui, fût-ce de manière diffuse, du mouvement socialiste juif et de cette mémoire méconnue ?

« Le Bund proposait une troisième voie entre deux illusions : celle des communistes juifs, pour qui la révolution socialiste résoudrait à elle seule le problème juif, et celle des sionistes, pour qui la création d’un État juif normaliserait le peuple juif. »

Dans les années 1960, quand on savait encore fort peu de choses sur le génocide nazi, certains disaient que les Juifs étaient « allés à l’abattoir comme des moutons ». Avec les recherches des historiens, notamment allemands, sur la Shoah, il est clair que ce propos n’est pas seulement blasphématoire : il ne correspond absolument pas à la réalité. La proportion de résistants parmi les Juifs est au moins aussi importante que dans le reste des populations occupées par les nazis. En France, par exemple, Juifs, Arméniens, Espagnols et Italiens ont souvent été à l’origine des premiers groupes qui mobilisèrent contre l’Occupant. À l’est aussi, les Juifs ayant réussi à échapper aux nazis rejoignirent massivement les maquis. Marek Edelman symbolise à mes yeux cette résistance juive. Aux côtés du sioniste de gauche Mordechaj Anielewicz puis, après la mort de ce dernier, à sa place, il dirigea le soulèvement du ghetto de Varsovie, qui tint tête trois semaines durant à la Wehrmacht. Après la guerre, devenu cardiologue, il restera en Pologne mais critiquera le régime communiste et notamment ses tendances antisémites. Il se prononcera aussi avec constance pour les droits du peuple palestinien jusqu’à sa mort en 2009, à 88 ans. Edelman était membre du Bund, l’Union générale des travailleurs juifs de Pologne, de Russie et de Lituanie. Ce mouvement social-démocrate rejetait le projet sioniste d’État juif en Palestine, auquel il opposait l’« autonomie » culturelle des Juifs dans les pays où ils résident. Comme vous le dites, cette formation a quasiment disparu. Et pour cause : ceux auxquels elle s’adressait ont eux-mêmes disparu dans les ghettos, les camps de concentration et les centres d’extermination. De là à dire qu’il ne reste rien de cette pensée, il y a un pas que je ne franchirai pas. Le Bund proposait une troisième voie entre deux illusions : celle des communistes juifs, pour qui la révolution socialiste résoudrait à elle seule le « problème juif », et celle des sionistes, pour qui la création d’un État juif « normaliserait » le « peuple juif ». Cette troisième voie me semble en fait très moderne.

« Le sionisme de gauche, qui débat en permanence entre ses contradictions internes (entre État juif et démocratie, entre droit et justification de la politique israélienne), est entré dans une crise majeure », nous disait en interview le journaliste israélien Michel Warschawski. Si l’on accepte l’hypothèse d’un « sionisme de gauche », c’est-à-dire d’un sionisme qui ne serait pas consubstantiellement dominateur et épurateur, que reste-t-il, de nos jours, de l’idée d’émancipation dans ce discours sioniste ?

Comment ne pas être d’accord avec mon ami Michel Warschawski ? Je suis frappé par l’autocritique, à des degrés divers, de nombreuses personnalités sionistes de gauche. Relisez la tribune historique publiée il y a quinze ans, sous le titre « La révolution sioniste est morte », par Avraham Burg, ancien président de l’Agence juive et ex-président de la Knesset. Lisez les textes récents de l’historien Zeev Sternhell sur la ressemblance entre l’Israël de Netanyahou et « le nazisme à ses débuts ». Même des piliers comme les écrivains A. B. Yehoshua, Amos Oz et David Grossman remettent en cause certains de leurs dogmes. Il est vrai que Netanyahou et ses alliés-rivaux enterrent désormais ouvertement la perspective des deux États. Mais la droite et l’extrême droite ne sont pas seules en cause. Qui a mené les guerres d’Israël — en 1948, 1956, 1967, etc. — sinon la « gauche » travailliste ? Qui a modelé la société israélienne dans le moule capitaliste, puis ultracapitaliste ? Qui a « recruté » puis maltraité les Juifs orientaux ? Qui a saboté systématiquement le « processus de paix » ? Qui a permis à Netanyahou et Sharon de revenir au pouvoir ? Qui a renoncé à toute alternative, intérieure comme extérieure ? Les responsabilités des travaillistes — et singulièrement de dirigeants comme David Ben Gourion, Golda Meir, Shimon Peres ou Ehoud Barak — dans la dégénérescence d’Israël est écrasante. Pour autant, face à la radicalisation en cours, quand le pouvoir entend annexer le reste de la Palestine, quand il fait voter par la Knesset un stupéfiant arsenal liberticide, quand il légalise l’apartheid par une loi constitutionnelle, peut-on se contenter de répéter « blanc bonnet et bonnet blanc » ? Si j’étais israélien, je crois que je travaillerais au rassemblement de toutes les forces prêtes à se mobiliser pour les droits nationaux du peuple palestinien et pour la défense de ce qui reste de libertés d’opinion et d’expression. Le rejet de tout dialogue et a fortiori de toute alliance avec la gauche sioniste me paraît d’autant plus étrange quand il vient de partisans d’un État binational démocratique : avec qui vont-ils le bâtir ? Avec la seule Liste arabe unie ? Il faudra bien rassembler suffisamment d’Israéliens pour donner sa chance à cette nouvelle forme de coexistence entre les deux peuples — dont certains qui se reconnaissent aujourd’hui plus ou moins dans le concept de sionisme.

(Wisam Hashlamoun/Anadolu Agency/Getty Images)

Vous avez dit à Daniel Mermet que « plus on est antisioniste, plus on doit être vigilant à l’égard [des dérapages antisémites], car cela nuit à la cause que l’on entend défendre » : que recouvre ce « plus » ?

Cela souligne seulement que tout dérapage verbal, venant de militants de la solidarité avec la Palestine, n’est pas seulement moralement condamnable : il coûte politiquement très cher à celui qui s’y livre et, au-delà, à la cause palestinienne elle-même. D’où mon appel — répété dans les dizaines de conférences que j’ai tenues à propos de mon livre — à la plus grande vigilance. D’autant qu’il y a dans ce pays deux poids deux mesures : quand Francis Kalifat traite scandaleusement Jean-Luc Mélenchon d’antisémite, que se passe-t-il ? Rien.

En 1967, le Matzpen lançait : « Il faut comprendre que les masses israéliennes ne seront délivrées de l’influence du sionisme et ne lutteront contre lui qu’à la condition que les forces progressistes du monde arabe leur présentent une perspective de coexistence sans oppression nationale. […] Nous en appelons aux forces socialistes révolutionnaires des pays arabes et des autres pays, afin qu’elles prennent en considération le programme présent qui est le nôtre, et entament une large discussion en vue de mettre au point une position commune sur les problèmes du Moyen-Orient. » Ce rêve internationaliste est-il définitivement mort ?

« L’apartheid sud-africain est mort voici près de trente ans. On imagine mal que Netanyahou, Bennett, Liberman et Shaked puissent le ressusciter ailleurs pour longtemps. »

J’espère qu’il n’est pas mort. Et je ne crois pas qu’il le soit. Ce n’est ni ma faute ni la vôtre, mais celle de Theodor Herzl : le fondateur du sionisme a choisi d’implanter son « État des Juifs » au beau milieu du monde arabe. Sauf à imaginer que les rapports de forces militaires lui soient éternellement favorables et qu’un Trump occupe pour l’éternité la Maison-Blanche, il n’aura pas d’autre garantie de survie à long terme qu’un accord de paix durable avec ses voisins. D’autant que, depuis la parution du Manifeste du Matzpen, quelques jours avant la guerre de 1967, la situation a radicalement changé au Proche-Orient : Israël a quadruplé son territoire, occupant puis colonisant Jérusalem-Est, la Cisjordanie, la bande de Gaza, le Sinaï et le Golan. Quant au monde arabe, après avoir longtemps refusé de négocier avec lui, il s’est progressivement engagé dans cette direction, du plan Fahd de 1981 jusqu’à l’« offre de paix » de 2002, réaffirmée depuis régulièrement. Mais, chacun le sait, la clé est et reste palestinienne. Or après 25 ans d’un « processus de paix » saboté par Israël, la perspective des deux États s’efface au rythme où se précise celle de l’annexion par Israël du reste de la Palestine. Quel paradoxe ! Voilà que les dirigeants sionistes, censés constituer un État à majorité juive, jettent les bases d’un État à majorité arabe ! C’est bien pourquoi ils excluent — à l’exception notable du président Reuven Rivlin — d’accorder le droit de vote aux Palestiniens annexés avec leur terre. Pis : le projet de nouvelle loi fondamentale stipule que « seul le peuple juif a droit à l’autodétermination en Israël ». Et, pour mettre les points sur les i, il retire à l’arabe son statut de langue officielle !

L’apartheid sud-africain est mort voici près de trente ans. On imagine mal que Netanyahou, Bennett, Liberman et Shaked puissent le ressusciter ailleurs pour longtemps. Le seul fait de créer un État binational de fait pose la question de sa démocratisation — donc de l’égalité des droits entre Juifs et Arabes. Bref, la vision qui guidait le Manifeste du Matzpen retrouve toute sa pertinence lorsqu’il appelait à la « désionisation » d’Israël, qui doit, précisait-il, « subir une profonde transformation révolutionnaire, de sorte que cet État sioniste (c’est-à-dire État des Juifs du monde entier) devienne un État socialiste représentant les intérêts des masses qui s’y trouvent ». Une telle dynamique pourrait aller à la rencontre des aspirations révélées par les mouvements révolutionnaires arabes apparus en 2011. Si la plupart d’entre eux ont été pour l’instant contenus par la contre-révolution, qu’elle soit saoudienne, syrienne ou égyptienne, nul doute que cette vague ne déferle à nouveau dans un futur sans doute proche. L’avenir du Moyen-Orient n’appartient pas qu’à la droite israélienne et aux dictatures arabes.


REBONDS

☰ Lire notre article « Cisjordanie : la résistance, une affaire de femmes », Paul Lorgerie, novembre 2017
☰ Lire notre entretien avec Mohammad Bakri : « Le droit en lui-même est un cri », juin 2017
☰ Lire « Pourquoi nous sommes en grève de la faim dans les prisons d’Israël », Marwan Barghouti (traduction), avril 2017
☰ Lire notre entretien avec Michel Warschawski : « Il y a une civilisation judéo-musulmane », mars 2017
☰ Lire notre entretien avec Ivan Segré : « Être à l’affut de toutes les convergences progressistes », septembre 2016
☰ Lire notre article « Marek Edelman, l’hérétique », Émile Carme, novembre 2015
☰ Lire nos articles « Palestine : Naplouse, l’indomptable », JB, octobre 2015
☰ Lire notre série « Palestine-Israël, voix de femmes », Shimrit Lee, janvier 2015
☰ Lire l’entretien avec Georges Habache, leader du FPLP (Memento)

Ballast

Wed, 06 Jun 2018 10:56:28 +0200

Mathilde Larrère : « Il y a deux Républiques ! »


Entretien inédit pour le site de Ballast

La révolution et la République : gros morceaux que voici. La première paraît tenir du rêve impossible ou ravive trop souvent de lointaines visions de guillotine en place publique ; la seconde est devenue le terrain de jeu favori des opulents et des mafieux, du parti unique des affaires (LR-En Marche-PS) à l’extrême droite… « Républicain, oui ; mais ce mot ne précise rien », lançait déjà Proudhon. Pour en discuter ou en débattre, nous sollicitons l’historienne Mathilde Larrère, chroniqueuse pour Arrêt sur images ainsi que Mediapart et directrice de l’ouvrage collectif Révolutions — Quand les peuples font l’Histoire. Celle qui ferrailla avec Manuel Valls à propos de la figure de Marianne et dispense chaque semaine sur Twitter des « fils » historiques et politiques afin de rendre l’Histoire accessible au plus grand nombre en jure : « Tout est possible, partout, à tout moment. »


Dès qu’il est question d’Histoire, deux tartes à la crème surgissent : « Connaître son passé pour construire l’avenir » et « En tirer les leçons ». À quoi sert-elle, réellement ?

Vaste question ! Qui en comporte plusieurs en réalité… Passé-présent-futur, quels liens ? Vous avez trois heures… L’histoire, comme discipline, permet d’abord de connaître son passé : un travail à partir des sources et des traces qui permet donc de le comprendre dans son altérité avec le présent. Reste que les questions posées par les historien.ne.s au passé sont posées depuis le présent — ce qui fait souvent dire que « Toute histoire est contemporaine ». L’historien.ne s’interroge sur le passé et interroge le passé dans un présent qui l’habite, le pousse à questionner tels ou tels groupe social, institution ou pratique, à chercher des sources qu’il ou elle n’avait pas utilisé auparavant. Cela explique le surgissement de questionnements historiques en fonction du présent. D’où, par exemple, les premiers travaux en histoire des femmes quand se structure, dans les années 1970, un nouveau féminisme ; d’où la décision de nous lancer dans un livre collectif sur les révolutions alors que Ben Ali « dégageait » en Tunisie et que la place Tahrir était occupée. Le travail historique permet de questionner les continuités, les ruptures, les actualisations, les modifications — en d’autres termes, la lente, chaotique et fort rarement linéaire construction de ce dont nous héritons dans le présent. Ce faisant, si l’histoire ne suffit pas seule à comprendre le présent, on ne saurait le comprendre en ignorant le passé. Elle permet également d’établir que ce qui se donne aujourd’hui comme inévitable ou nécessaire, comme existant « de tout temps », n’est jamais qu’une construction plus ou moins récente, et pour cela transitoire, comme l’ont été toutes les réalités antérieures. L’histoire permet ainsi de se déprendre des évidences du présent, de les inscrire dans des processus de construction, d’inscrire le présent dans une temporalité qui, d’abord, intègre le passé.

« Relativisons, tout de même : un McDo saccagé, on ne va pas en faire un fromage — dégueulasse qui plus est, dans cette officine ! »

Mais, justement, parce qu’on sort du présent, qu’on l’ouvre sur le passé, ce travail permet de rouvrir le futur. Quand on s’enferme dans le présent, dans ce que François Hartog appelle le « présentisme », quand le passé est comme muséifié, sédimenté, mis à l’écart, on ne saurait penser des futurs. Faire de l’histoire, c’est faire l’histoire des changements passés, des moments de renversement, de redéfinition des rapports de force, des alternatives — qu’elles aient échoué ou réussi — pensées, tentées ; ce faisant, c’est permettre de penser des renversements futurs, des alternatives futures. La « fin de l’Histoire » (Fukuyama) et le « There is no alternative » (Margaret Thatcher ayant le copyright de ce mantra largement repris) marchent de concert. S’il y a une « leçon à tirer » du passée, c’est d’abord que tout peut changer. « Le passé est source d’énergie présente », dit ainsi Jérôme Baschet dans son livre que je ne saurais que vous conseiller, Défaire la tyrannie du présent  lequel apporte, avec force détails, une réponse éclairante à votre question !

Le mot « révolution » semble désormais inséparable de celui de « violence »… Le McDo fracassé lors du 1er mai a apparemment chamboulé la France entière — quant à la gauche radicale, elle s’est copieusement engueulée sur le sujet… Vous écrivez que la violence « illégale » devient « légitime » lorsque s’opère le « passage » révolutionnaire : simple constat ou approbation militante ?

Commençons par rappeler que l’association révolution-violence est une construction des contre-révolutionnaires. Quoi de mieux pour dénigrer la révolution que de l’associer à la violence ? Quoi de mieux pour oublier le Maximum (1793) que de brandir la guillotine ? Les Versaillais n’ont rien fait d’autre au lendemain de la Commune. Et la France (mais c’est quoi, « la France » ?) est d’autant plus « chamboulée » qu’on lui ressasse images et récits de l’événement violent (relativisons, tout de même : un McDo saccagé, on ne va pas en faire un fromage — dégueulasse qui plus est, dans cette officine !) isolé de son contexte. La monstration de la violence sert de discours-écran, à but d’effroi et de délégitimation. Passons sur le fait que ce type de discours revient aussi à ne pas questionner les violences politiques hors des périodes révolutionnaires. La « Terreur rouge » de l’an I (et II) n’a pas fait plus de morts que la « Terreur blanche » du Directoire et de la Restauration. Pourtant, on ne parle que de la première… Que dire des 20 000 morts de la Semaine sanglante de mai 1871 ? C’est aussi pourquoi Jaurès, attaqué par Clemenceau sur les violences en marge des grandes grèves de 1906, opposait la violence sourde, invisible des patrons à celle des ouvriers. Il y a de fait plusieurs arguments qui peuvent être mobilisés pour légitimer le recours à la violence : la réponse à la violence d’État ou des patrons (en légitime défense, presque), et/ou l’argument numérique du soutien massif à la violence employée (ce à quoi on ajoutait au XIXe siècle la démonstration que la violence était pratiquée et soutenue par plusieurs classes de la société ; l’union des classes sur les barricades, objet d’innombrables images, étant ainsi une figure imposée des représentations révolutionnaires).

Le siège de Paris, Jean-Louis-Ernest MEISSONIER (1815 - 1891) © RMN-Grand Palais - H. Lewandowski (extrait)

Vous soulevez là une vaste question : celle de la violence légale/légitime. S’agissant de l’extrait que vous citez, il ne s’agit pas d’une approbation mais d’une grille d’analyse de ce qui s’opère dans un phénomène révolutionnaire. Je partirai d’un constat : quand une révolte ou une insurrection menace l’ordre établi, que des biens, ou pire, des personnes sont attaqués, les responsables de ces violences sont jugés et condamnés dès que l’ordre est rétabli. Au lendemain de la prise de la Bastille, les protagonistes de l’événement ne sont pas arrêtés, ni jugés, mais célébrés, récompensés et valorisés. Ainsi, des combattants de 1830 sont enterrés en martyrs dans la crypte de la colonne de Juillet à la Bastille où viennent ensuite reposer à leurs côtés les combattants de 1848. Mêmes « violences », destructions, mises à mort dans les révoltes et les révolutions, mais la différence de traitement montre qu’elles ne sont pas perçues, interprétées de la même façon. Car la révolution parvenant à renverser l’ordre bouleverse le sens de ce qui est légitime ou ne l’est pas et construit, a posteriori, les violences qui l’ont portée comme légitimes. On pourrait dire que ce n’est pas d’abord la violence légitime (ce qui serait bien vague) qui fait la révolution, mais la révolution qui reconnaît sa violence comme légitime. Depuis les travaux de Max Weber sur la violence légitime et son monopole par l’État, la notion de violence légitime, quoique souvent travaillée, reste un objet malaisé à saisir. De fait, ce concept peut être utilisé dans le cadre d’une approbation militante. Anticiper sur la légitimité de la violence exercée, en plus de justifier son usage, est aussi, par conséquent, un moyen de la définir comme de nature révolutionnaire.

« Les pouvoirs révolutionnaires s’installent bien souvent dans les lieux mêmes du pouvoir qu’ils viennent de renverser, sur les mêmes bancs, sous les mêmes ors. »

D’une certaine façon, les révolutionnaires de la fin du XVIIIe siècle, en reprenant les philosophes des droits de l’homme et du contrat social, avaient posé quelques cadres. Pourquoi les révolutions anglaise, mais surtout américaine et française, s’ouvrent par des déclarations des droits de l’homme et du citoyen ? Parce que le droit de résistance à l’oppression (qui peut impliquer la violence), formulé comme un droit de l’homme, permet de légitimer la révolution qui s’opère, et donc de légitimer les violences par lesquelles la révolution est passée (ou passera). Pour dire les choses un peu simplement : Dieu (on y croit, alors) a créé les Hommes dotés de droits naturels ; les Hommes se mettent en société pour garantir ces droits ; ils contractent, se donnent un gouvernement. Mais si ce gouvernement en vient à violer ces droits, alors les Hommes sont en droit de changer de gouvernement. Et cela peut impliquer le recours à la violence, d’autant plus que le gouvernement, on s’en doute, ne se laisse pas renverser sans résistance. « La prudence enseigne, à la vérité, que les gouvernements établis depuis longtemps ne doivent pas être changés pour des causes légères et passagères, et l’expérience de tous les temps a montré, en effet, que les hommes sont plus disposés à tolérer des maux supportables qu’à se faire justice à eux-mêmes en abolissant les formes auxquelles ils sont accoutumés. Mais lorsqu’une longue suite d’abus et d’usurpations, tendant invariablement au même but, marque le dessein de les soumettre au despotisme absolu, il est de leur droit, il est de leur devoir de rejeter un tel gouvernement et de pourvoir, par de nouvelles sauvegardes, à leur sécurité future », peut-on lire dans la Déclaration d’indépendance des États-Unis d’Amérique, en date du 4 juillet 1776 — et ce alors que de nombreuses violences avaient visé les intérêts britanniques et les agents de la couronne. Le « droit de résistance à l’oppression » est formulé dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 ; celle de 1793 allant plus loin en instituant « l’insurrection » comme droit et devoir. C’est ce que nous voulions expliquer dans le livre : dans la révolution s’opère la transformation de la violence illégale en violence légitime, sans intention d’approuver en militant.e.s — mais parce que cela permet de comprendre la spécificité d’une révolution.

Toutes les révolutions victorieuses ont débouché sur un pouvoir autoritaire, sinon pire, qu’elles soient française, russe, cubaine, chinoise, algérienne ou vietnamienne. La gauche a rebondi, grosso modo, de deux façons : s’emparer de l’État par la voie électorale, réformiste et non-violente puis garantir le pluralisme ; refuser la conquête du pouvoir central pour bâtir des alternatives locales, marginales, sécessionnistes ou autogérées. Penser la révolution, c’est donc penser l’État ?

Je m’amuse de voir que vous m’opposez tous les topoï du discours anti-révolutionnaire !

Rien que ça !

La révolution, c’est la violence ; la révolution débouche sur la dictature… Mais bon, il faut pouvoir répondre à ça. Je botterai juste un peu en touche en précisant deux choses. Dans le livre, nous avons justement choisi, après en avoir discuté, de ne travailler que sur les processus révolutionnaires, et non sur les États post- (voire contre-) révolutionnaires. Et de nous interdire de lire la révolution à l’aune de ce sur quoi elle a pu déboucher, pour la saisir dans sa complexité, sa polyphonie, sa fusion de projets parfois contradictoires — même si certains ont vite été enterrés. Dans cette équipe d’historiennes et d’historiens, j’étais la dix-neuviémiste : aussi suis-je bien moins capable que mes co-auteur.e.s de parler des révolutions du XXe siècle dont ils ou elles sont les spécialistes ! Dans les sociétés étato-centrées qui sont les nôtres, la révolution, pour renverser l’ordre établi, a pris la forme de la prise du palais d’Hiver (ou des Tuileries, selon !), puis s’est employée à combler le vide en recréant un État fondé sur d’autres légitimités, d’autres souverainetés. Mais en glissant souvent ses pieds dans les chaussures de l’ancien monde. Cela se marque par exemple par le fait que les pouvoirs révolutionnaires s’installent bien souvent dans les lieux mêmes du pouvoir qu’ils viennent de renverser, sur les mêmes bancs, sous les mêmes ors. Pas toujours, bien sûr : en quittant, sous la pression de la marche des femmes des 5 et 6 octobre 1789, la salle des Menus plaisirs construite pour les états généraux à Versailles, l’Assemblée nationale constituante a donné à la révolution de nouveaux espaces de pouvoir… pour finir par s’installer dans un ancien palais aristocratique, le palais Bourbon… D’où le fait que dans Premières mesures révolutionnaires, Éric Hazan et Kamo notent qu’il ne faut pas « s’asseoir dans les fauteuils vides » mais inventer de nouveaux espaces.

Lénine, par Vladimir Serov (extrait)

La révolution peine à penser totalement un État neuf : elle doit faire avec l’ancien ; elle est aussi faite par des hommes (plus souvent que des femmes) de l’ancien monde ; elle doit donc composer, métisser le passé et le présent. Les formes dictatoriales des États post-révolutionnaires sont un mélange de résurgences de l’ancien (lui-même dictatorial) et des projets révolutionnaires. Ne perdons pas de vue non plus que les pouvoirs post-révolutionnaires se construisent souvent dans des situations de guerre, civile comme extérieure, qui doivent aussi être prises en compte pour expliquer — je ne dis pas excuser — les formes dictatoriales des régimes. On notera aussi qu’au cœur d’une révolution qui s’en prend à l’État, il peut y avoir des formes de dilution. C’est net dans la guerre d’Espagne, qui est aussi une révolution. Dans les régions « républicaines » aux mains des anarchistes, il y a des formes d’alternatives autogérées et sécessionnistes. Au cœur des révolutions de 1848 et de la Commune de Paris, les ouvriers inventent et construisent des associations qui sont autant d’alternatives à la révolution qui, au sommet, renversent et reconstruisent tout à la fois en reprenant les vieilles pierres et le pouvoir central.

« Le révolutionnaire veut changer le monde, il le dépasse vers l’avenir, vers un ordre de valeurs qu’il invente ; le révolté a soin de maintenir intacts les abus dont il souffre pour pouvoir se révolter contre eux. […] Il ne veut ni détruire ni dépasser mais seulement se dresser contre l’ordre », a écrit Sartre dans son Baudelaire. Cette opposition entre révolution et révolte vous paraît-elle pertinente ?

« Chercher les révoltes au cœur des processus révolutionnaires et les projets révolutionnaires au cœur des révoltes. »

Je me retrouve à ne pas être d’accord avec un bout de citation de Sartre… lequel a par ailleurs écrit mille choses très justes sur la révolution et la violence révolutionnaire ! Mon désaccord porte sur « a soin de maintenir intact les abus dont il souffre » : voilà qui fait porter une lourde responsabilité au révolté dans le maintien des abus et le prive ensuite de tout projet politique ou social. Nombreux avant Sartre sont ceux qui ont cherché à distinguer révolte et révolution. Sous la monarchie de Juillet, les légitimistes — les partisans du régime déchu et de son prétendant — cherchaient à déconsidérer les Trois Glorieuses en affirmant qu’il ne s’agissait « que d’une révolte qui a réussi ». À l’inverse, lors du procès qui suivit la répression de l’émeute de juin 1832, les accusés cherchèrent à démontrer que leur révolte (qui risquait de leur coûter la tête) était une révolution qui avait échoué (et que les condamner reviendrait pour le régime à condamner ses propres origines : habile !). Le 24 février 1848, l’issue des événements est encore incertaine et le Comité démocratique de Paris proclame sur une affiche : « À la garde nationale seule il appartient de distinguer une révolution d’une émeute »… Mais il voyait bien que les compagnies citoyennes se refusaient à réprimer les barricades.

Victor Hugo livre de nombreuses pages des Misérables sur la différence entre révolte et révolution — lui qui rapporte dans son roman la révolte de 1832, à l’ombre de celle de juin 1848, qu’il avait condamnée en son temps. D’ailleurs, révolte ou révolution, ces journées de juin qui, loin de se dresser seulement contre la fermeture des ateliers nationaux ou de n’être que des émeutes de crève-la-faim, comme on a pu le dire, portaient le rêve de la Sociale, celui de février ? Révolte ou révolution, cette Commune de Paris qui ne dure que quelques mois, échoue à dépasser le cadre parisien et se fait écraser dans le sang ? Et la révolte des canuts, n’était-elle pas, elle aussi, porteuse de projets politiques ? Dans notre livre, nous avons consacré un chapitre à la Commune mais seulement évoqué les canuts dans le chapitre sur 1830 : ce que nous justifions entre autre par la place que prend immédiatement la Commune et qu’elle conserve dans la mémoire des révolutions. Au XIXe siècle, les penseurs tranchent souvent en considérant que la révolution seule agrège à sa cause quand la révolte échoue à dépasser le groupe de ceux qui se soulèvent. La révolution permet une temporaire union des classes, ce à quoi la révolte ne parvient pas. Mais en pensant une révolution prolétarienne, Marx redistribue les cartes. La question de la différence entre révolte et révolution, donc celle de leur opposition, est éminemment complexe : je serais bien présomptueuse de la régler d’un coup de plume, qui plus est face à Jean-Paul Sartre ! Je m’en sortirai en disant que plutôt que de les opposer, il faut chercher à les rapprocher. À chercher les révoltes au cœur des processus révolutionnaires et les projets révolutionnaires au cœur des révoltes.

Combat devant l’Hôtel de Ville le 28 juillet 1830, Jean-Victor Schnetz, 1833 (extrait)

Vous avez évoqué la Terreur, sous la Révolution française. Dans votre livre, vous dites qu’elle n’a jamais existé en tant que « politique globale » et qu’il s’agit là d’une invention.

Je reprends là ce qu’écrivent les historiens de la Révolution française : Jean-Clément Martin, Guillaume Mazeau, Michel Biard. Pour résumer : il n’y a pas une politique de la « Terreur » mais des politiques, lesquelles ont, de juin 1793 à juillet 1794, entrainé à la fois l’élimination de centaines de milliers d’opposants, la stigmatisation de communautés et l’invasion de pays étrangers mais ont aussi inspiré des projets inédits de réduction des inégalités politiques et sociales. Il ne s’agit donc pas de nier les violences ni les régressions démocratiques mais de montrer qu’elles n’ont jamais fait système et qu’on ne saurait réduire la période à cela. La « Terreur » comme « pathologie de la démocratie » (Cynthia Fleury) a été inventée par ceux qui ont pris le pouvoir en 1794, à la mort des robespierristes, afin de se présenter en victime de Robespierre : un mythe ensuite repris par toute une tradition libérale. La « Terreur » ainsi construite donne l’impression d’un excès d’État avec à sa tête un dictateur en herbe. Les travaux historiques qui analysent les discours et les pratiques effectives montrent qu’au contraire c’est une dérégulation qui est à la source des violences. Il y a une grande hétérogénéité sur le territoire et une discordance entre discours et pratiques. Ce ne sont pas des ordres de tuer qui sont transmis d’en haut mais des chaînes de commandement rompues qui expliquent les massacres. Nulle présence d’un « système de terreur », donc, si ce n’est dans le vocabulaire au cœur de l’univers de fantasme que fut et reste la Révolution française. Qui plus est, en 1793, la répression politique et la terreur d’État qui se caractérise par un usage extrême et ciblé de la violence n’est pas nouvelle : les Français la subissent depuis longtemps ; elle était pratiquée dans toutes les monarchies de l’Europe moderne. La nouveauté serait plus à chercher dans le fait que, pour la première fois, elle était soumise à un impératif de légalité, de justice et de morale.

Les Mémoires des communards rendent souvent compte de leur affection pour la République. À l’exception de la France insoumise, l’idéal républicain ne semble plus soulever les cœurs anticapitalistes. La « République bourgeoise » sonne comme un pléonasme ; l’extrême droite jure être plus républicaine que quiconque ; le Printemps républicain n’a de passion que pour les musulmans. À quel moment ce signifiant a-t-il perdu, pour une partie significative de la gauche, sa charge subversive et émancipatrice ?

« Le parti Les Républicains, l’extrême droite et le Printemps républicain s’inscrivent dans l’héritage de l’autre République, la bourgeoise, la conservatrice. »

Il y a toujours eu deux républiques. La « République bourgeoise », libérale, et la Sociale. La République montagnarde contre celle des Thermidoriens et du Directoire. La République de février 1848 contre celle qui ferme les ateliers nationaux. La Commune d’un côté, la République des opportunistes de l’autre… Deux républiques, deux Mariannes. La Sociale à bonnet phrygien, cheveux détachés, poitrine découverte, guerrière, combattante ; la Marianne sage, couronne de laurier ou de rayon, cheveux attachés, buste couvert, sagement assise, désarmée. Deux républiques dont les contemporains du XIXe siècle ont parfaitement conscience qu’elles existent toutes les deux, qu’elles s’opposent et qu’elles ne sauraient se rassembler que dans les cas où il faut lutter contre la monarchie (ou contre la droite nationaliste à la fin du XIXe). Allez, je vous cite Hugo, sa profession de foi pour les législatives partielles de juin 1848. Un Hugo alors tout juste rallié à la République, qu’il ne pouvait envisager que conservatrice : « Deux républiques sont possibles. L’une abattra le drapeau tricolore sous le drapeau rouge […] ; fera banqueroute, ruinera les riches sans enrichir les pauvres, anéantira le crédit, qui est la fortune de tous, et le travail, qui est le pain de chacun, abolira la propriété et la famille, promènera des têtes sur des piques, remplira les prisons par le soupçon et les videra par le massacre, mettra l’Europe en feu et la civilisation en cendres, fera de la France la patrie des ténèbres, égorgera la liberté, étouffera les arts, décapitera la pensée, niera Dieu […]. L’autre sera la sainte communion de tous les Français dès à présent, et de tous les peuples un jour, dans le principe démocratique ; fondera une liberté sans usurpations et sans violences, une égalité qui admettra la croissance naturelle de chacun, une fraternité, non de moines dans un couvent, mais d’hommes libres […]. De ces deux républiques, celle-ci s’appelle la civilisation, celle-là s’appelle la terreur. Je suis prêt à dévouer ma vie pour établir l’une et empêcher l’autre. »

Les communards sont républicains, oui, bien sûr ! Mais leur république est la Sociale. Une république qui est aussi celle de la France insoumise, qui manie les références à 1793 ou à la Commune, qui fut celle des socialistes puis des communistes après 1936 — et dont on retrouve l’héritage dans la Constitution de la IVe République. Les Républicains (le parti), l’extrême droite et le Printemps républicain s’inscrivent dans l’héritage de l’autre République, la « bourgeoise », la conservatrice, celle des politiques économiques libérales. Pourquoi la République a-t-elle perdu de sa charge subversive et émancipatrice ? Il faut d’abord rappeler que ce n’est pas nouveau et que bien souvent, à gauche, la République a perdu cette charge pour ensuite la retrouver. Après juin 1848, le mouvement ouvrier et les socialistes rejettent la République qui les a écrasés : ils n’iront pas mourir sur les barricades du 4 décembre pour la sauver. Mais sous l’Empire autoritaire, ils renouent avec les souvenirs de la Sociale et tentent de la réaliser avec la Commune. Nouvelle déception après la Semaine sanglante : la République est de nouveau récupérée par sa frange conservatrice… Mais suite aux affaires Boulanger et Dreyfus, c’est autour des valeurs de la République émancipatrice que se refonde le modèle républicain. Années 1920 : pour les communistes, la République bourgeoise est sans espoir. Mais voici que les ligues prennent la rue ; on craint un complot fasciste. Thorez, dans un contexte international qui le pousse aux fronts populaires, revêt l’écharpe tricolore, entonne La Marseillaise et se réconcilie avec une République qu’il veut sociale. Elle le sera au lendemain de la guerre. De nos jours, la difficulté est que la République conservatrice, de nouveau, l’a emporté. Elle semble d’autant moins menacée que, comme vous le signalez, même l’extrême droite se dit républicaine ! Difficile, dès lors, de porter la République émancipatrice — d’autant plus quand son histoire est doucement sortie des programmes scolaires et que domine l’impression qu’il n’y aurait qu’une République… Sauf qu’il y en a bien deux !

L’arrestation de Louise Michel, Jules Girardet, 1871 (extrait)

La Commune de Paris reste, comme vous nous l’avez dit, une inspiration vivace : de Nuit Debout à Tolbiac en passant par la ZAD… Est-ce l’échec de cette révolution — comme celle, plus tard, des spartakistes et des partageux espagnols — qui la rend paradoxalement si désirable à nos mémoires parfois sujettes au romantisme ?

La Commune, la Révolution allemande de 1919 et la Révolution espagnole sont d’abord et avant tout désirables du fait de leur contenu, bien plus que du fait de leur échec. Oui, les martyrs, ça pousse au désir de vengeance ; oui, les échecs donnent envie de remettre l’ouvrage sur le métier tout en tirant les leçons de ce qui a pu foirer. Mais si l’on s’y réfère, c’est pour les projets d’alternatives sociales et politiques qu’ils portent, chacun.

L’effondrement de l’URSS et l’extension du mode de production capitaliste aux quatre coins du monde ont annoncé cette fameuse « fin de l’Histoire ». Plus personne ne parlait de « révolution », sinon pour parler du Goulag ; le soulèvement zapatiste a bousculé la donne et, depuis 2012, le Rojava en porte à son tour les couleurs. L’Europe est-elle condamnée à regarder au loin pour espérer ?

Réponse 1 : l’historien.ne ne peut rien savoir de l’avenir. Réponse 2 : l’historien.ne sait en revanche une chose, tout est possible, partout, à tout moment ; et souvent, on ne l’attendait pas du tout ! Réponse 3 : C’est justement quand on espère, que les choses sont possibles.

Le sociologue et économiste Bernard Friot lie révolution et émancipation du travail. Poursuivre la sortie du travail capitaliste pour arriver à l’institution communiste du travail, en somme. Il insiste sur la notion de « déjà-là » et les bases révolutionnaires dont nous disposons. Faut-il en finir avec l’idée de révolution entendue comme basculement ?

Je ne sais pas si vous êtes allés voir la pièce Amargi ! Anti-tragédie de la dette et de la monnaie, de Judith Bernard ?

Oui !

« Mais lutter tout de même. Toujours. Sans se réfugier dans nos tours d’ivoires académiques mais en entrant dans l’arène, quitte à ferrailler parfois violemment, quitte à s’en prendre plein la gueule. »

Eh bien, dans la dernière partie, elle met en scène cette société que prône Friot. Je vous assure que c’est un basculement, une rupture complète. Alors oui, quelque part, il y a du « déjà-là », notamment dans le régime de la Sécurité sociale tel qu’il a été pensé en 1947 ; pour autant, l’étendre à tout le fonctionnement de la société n’en serait pas moins un changement profond, l’exception devenant la norme. À l’inverse, toutes les révolutions passées s’appuyaient aussi sur un déjà-là, qu’il ait été pensé, tenté puis effacé, qu’il existe ailleurs ou dans un petit recoin. L’image de rupture complète des révolutions passées est en réalité plus complexe, dans les faits…

L’historien Eric Hobsbawm écrit dans L’Âge des extrêmes que la jeunesse vit dans le « présent permanent » et qu’elle n’a plus « aucun lien organique avec le passé ». Comment ne pas laisser le passé aux conservateurs ou aux réactionnaires ; comment rendre aux morts leur parfum de scandale émancipateur ; comment, finalement, faire de la mémoire autre chose qu’un bien pieux « devoir » ?

La boucle est bouclée, pourrait-on dire, avec votre première question ! Je me garderai bien de dire que la jeunesse vit dans un présent permanent — pourtant, j’ai un profond et total respect (et même de l’admiration) pour Hobsbawm. Il faut faire, en outre, la différence entre un passé vécu et un passé rapporté. Tout.e militant.e qui fait le récit de sa vie enchaîne les souvenirs de ses mobilisations, chacune contribuant à lui construire son passé de luttes, des souvenirs de barricades ou de manifs, un savoir-faire qui s’enrichit et qu’il ou elle réactive naturellement à chaque mobilisation. Le primo militant/manifestant/occupant de sa fac n’a pas cette expérience personnelle. Là, de fait, il n’a pas de lien « organique » avec un passé qui serait le sien. Mais s’y supplée parfois la mémoire familiale, souvent essentielle et dont l’importance dans l’engagement est largement documentée par les études portant sur ces questions : je pense par exemple aux travaux de Julie Pagis sur Mai 68. Enfin, il y a le passé qu’on apprend à l’école, à travers les cours d’histoire. Comment dès lors ne pas laisser le passé aux réactionnaires ? Eh bien, en faisant de l’histoire ! Et je dis bien de l’histoire, avec ses méthodes, ses doutes, ses tâtonnements. Pas de la « mémoire ». Une histoire des luttes, une histoire des rêves, une histoire des moments d’empowerment — tout en déconstruisant les romans nationaux et les tentatives de muséifier le passé. En occupant l’espace du plus qu’on peut. En s’organisant en association comme peuvent le faire le Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire ou le collectif Aggiornamento, qui travaille sur les programmes scolaires et propose des alternatives passionnantes. Il faut lire, écrire, travailler, publier et diffuser. Et diffuser partout, avec tous les supports. « Vulgariser », comme on dit. En investissant les réseaux sociaux, Facebook, Twitter, YouTube ; en publiant des tribunes, en créant des blogs, en faisant des bandes dessinées (c’est le projet de l’Histoire dessinée de la France des éditions La Découverte), en participant à l’écriture de pièces (comme le fait Guillaume Mazeau), en animant des podcasts (comme le nouveau venu Paroles d’histoire), des émissions (comme Les Détricoteuses que j’anime avec Laurence De Cock sur Médiapart, ou Quand l’histoire fait dates sur Arte, de Patrick Boucheron), en multipliant les interventions, les rencontres dans des librairies, des bibliothèques, des théâtres, des universités populaires ou des prisons. Difficile de lutter contre les Bern, Deutsch et consorts, auxquels le service public ouvre ses plateaux. Difficile aussi de lutter dans ces temps de retour du roman national. Mais lutter tout de même. Toujours. Sans se réfugier dans nos tours d’ivoires académiques mais en entrant dans l’arène, quitte à ferrailler parfois violemment, quitte à s’en prendre plein la gueule.


Illustration de bannière : extrait de la toile La Rue Montorgueil, à Paris, Fête du 30 juin 1878, de Claude Monet
Portrait de Mathilde Larrère : Stéphane Burlot, pour Ballast


REBONDS

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