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le Ravi

Fri, 23 Feb 2018 09:43:44 +0100

Belles à croquer

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« Mais qu’est-ce que je fais là ! », le stress commence à monter pour Sara, 33 ans, poussée par une copine à s’inscrire au concours de Miss Curvy Paca qui se déroule en ce dimanche de novembre à Sainte-Maxime, dans le Var. Elles sont cinq participantes, sur la vingtaine intéressée au départ, à avoir finalement fait le déplacement des communes avoisinantes, de Marseille ou encore des Alpes- Maritimes. Elles ont entre 25 et 40 ans, mesurent entre 1m53 et 1m80 et ont pour seul point commun d’être rondes et de l’assumer pleinement.

Aucune n’est aguerrie aux concours de beauté. Et pour cause, ces femmes ne ressemblent pas vraiment au standard dont la société et les publicistes aiment à nous mitrailler. Curvy signifie « pulpeuse » en français. « Il n’y a pas de critères d’âge, ni de taille, la seule condition c’est de s’habiller en 42 et plus », explique Marie-Claire Guerin qui, avec son association Belles en courbes, est à l’origine du concours Paca. La soixantaine rayonnante, grande, élancée, cette femme active, maximoise depuis quatre ans, s’est lancée dans l’aventure suite à l’élection de sa fille Jenny au titre de Miss Curvy Pays de la Loire.

« Jenny a toujours été mal dans sa peau. Je l’ai vue en larmes dans les magasins car elle ne trouvait rien à sa taille. Les femmes fortes subissent une vraie discrimination, explique Marie-Claire Guerin. Mais grâce à ce concours, dont je n’avais jamais entendu parlé, ma fille a gagné en assurance, elle ose enfin se mettre en maillot de bain sur la plage. Et je trouve cela fabuleux. » En organisant un concours Paca, elle a bien conscience que la gagnante concourra contre sa propre fille le 20 janvier prochain pour le titre national. Elle sourit et assure : « Ça va être dur ! Mais il y a de la place pour tout le monde et nous aurons à cœur d’être derrière Miss Curvy Paca ! » Chacune des participantes est là avant tout pour défendre une autre image de la femme, et montrer que le bien-être ne se cache pas forcément dans une taille 36…

EN FINIR AVEC LE 90-60-90

Son association est toute récente et Marie-Claire Guerin a eu à peine quelques semaines pour tout organiser. Cette première édition Paca se fera avec les moyens du bord. C’est donc Alain, son mari, qui est désigné aux platines, et malgré quelques faux départs, il s’en sort plutôt bien. « C’est une belle idée qui participe de l’air du temps : donner la parole et la représentation à toutes les femmes, dans un esprit d’égalité et de solidarité », explique-t-il. Pour le jury, notre Geneviève de Fontenay locale a demandé à des commerçants et des connaissances, pour lesquels c’est aussi une première. Anaïs, qui représente la lingerie Au Moulin Rose à Gémenos, est ravie d’être là : « Je trouve génial de montrer que l’on n’est pas obligée de faire un 90-60-90 pour être belle. C’est un peu mon travail au quotidien… »

Marie-Claire Guerin briefe ses troupes qui doivent s’assurer de la réelle disponibilité des candidates en cas d’élection, que les maris sont vraiment au courant de leur participation pour éviter tout désistement, qu’elles sont bien informées des frais à leur charge pour le concours national, d’environ 300 euros, etc. Et l’organisatrice de conclure : « Regardez bien leur posture, leur attitude, c’est important, on n’est pas Miss pour rien ! » Les candidates devront expliciter leurs motivations et répondre à deux questions de culture générale. « Car ce n’est pas tout d’être belle en courbes, il faut aussi que notre Miss Curvy ait une tête bien faite. J’ai assisté à une élection où aucune des filles n’a su dire qui était Édouard Philippe ! », s’insurge miss Guerin.

Dans les régions du Nord, les élections de miss rondes existent depuis des années et drainent un millier de personnes. À Sainte-Maxime, cet après-midi, ils sont une petite quinzaine, dont les familles et amis des participantes. DJ Alain ouvre le défilé sur un air latino. C’est Sara qui essuie les plâtres, d’abord en tenue de ville puis en robe du soir. Budget restreint oblige, chacune a du apporter ses vêtements, se maquiller et se coiffer.

« Je suis noire, petite et ronde »

« Je suis noire, petite et ronde », lance Sara au jury, non sans une pointe d’humour. Elle explique que si elle a mis du temps à assumer ses rondeurs, aujourd’hui elle en a fait des alliées. Sa passion c’est la danse et depuis plus d’un an elle enseigne la Booty Therapy, un mélange de danses afro-urbaines qui permet aux femmes d’assumer leur féminité et d’accepter leur corps tel qu’il est. Sara évoque aussi la grossophobie dont elle a pu souffrir à une époque et qui n’aide pas à se construire. Séverine a 40 ans, c’est sa fille qui l’a inscrite. « On m’a toujours dit qu’avec mes 1m80 j’avais un physique à faire Miss France sauf que je mets du 48 ! », ironise-t-elle. Sophie, cheveux courts et robe bleue, est venue en famille, son fils de cinq ans Raphaël la dévore des yeux à chaque passage. « Mes rondeurs ont un passé… », se confie la jeune femme, évoquant son long combat contre l’anorexie et sa joie de vivre retrouvée depuis qu’elle n’est plus en guerre contre son corps. « On m’a redonné le goût de manger et je suis redevenue moi », explique-t-elle.

Madison, cheveux longs et robe en mousseline rose, est la plus jeune des participantes. Cette éducatrice pour enfants handicapés est passionnée de rugby : « Car quelque soit votre gabarit et votre caractère, sur le terrain il y a de la place pour tout le monde. » Madison a pesé 45 kilos de plus que son poids actuel, pour des raisons de santé elle a du se faire opérer. « En perdant mes kilos j’ai eu peur de perdre mon identité », explique-t-elle. Ses bras portent encore les stigmates d’une opération. «  Ces cicatrices racontent aussi mon histoire… », confie-t-elle.

Sandrine, 36 ans, de grands yeux bleus, est la dernière à passer et peut-être la moins à l’aise avec l’exercice. Elle se confie lors du shooting-photo : « Je trouve que ça manque de femmes comme nous dans le paysage. Ma démarche est altruiste et personnelle à la fois. Je n’ai plus grand-chose à me prouver, je m’assume, je me mets en maillot. Et si j’entends encore des filles chuchoter sur mon passage, ça ne me blesse plus, ça me donne envie au contraire de les provoquer encore plus. J’ai pris du poids suite à une agression, on appelle ça un poids de protection. Mais aujourd’hui je vis avec et je suis heureuse. Il ne faut pas être nostalgique de son corps passé mais vivre avec son corps du moment. » Regrettant un peu de ne pas avoir su dire tout cela face au jury, elle sourit en pensant à ce qui lui importe le plus, la présence de son compagnon : « J’ai senti de la fierté dans son regard, j’ai eu l’impression qu’il me redécouvrait. »

C’est finalement Madison qui est élue Miss Curvy Paca, Séverine et Sara endossent l’écharpe de 1re et 2e dauphines. Rondes, grande, petite, noire… Pendant une année ces trois femmes fortes au sens propre comme au figuré, se feront les ambassadrices de la beauté en Paca… dans toute sa diversité !

Samantha Rouchard

#bodypositive

Né aux États-Unis en 1996 à l’initiative de deux féministes, le mouvement « body positive » a pris de l’ampleur ces dernières années, notamment en France. Il consiste à adopter une attitude indulgente vis-à-vis de son corps, et à s’affirmer haut et fort dans sa différence. Les femmes rondes, pulpeuses, fortes, grosses… ne veulent plus se cacher. Sur la toile, on ne compte plus les bloggeuses modes et mannequins grandes tailles qui contribuent chaque jour un peu plus à changer le regard sur ce qu’est la norme, en posant notamment en sous-vêtements. Si elles essuient encore des commentaires insultants, elles ne désarment pas. Le but étant d’occuper tous les champs d’action qui leur paraissaient jusqu’ici hors de portée. Les danseuses américaines du Pretty Big Movement s’affichent en body moulants et leurs chorégraphies cartonnent. En France, la Booty Thérapie est aussi dans cette veine, que l’on ait trop de fesses ou pas assez, l’important c’est de danser, ensemble !

S. R.

Reportage publié dans le Ravi n°157, daté décembre 2017

leravi

Thu, 22 Feb 2018 08:53:24 +0100

Un pot au feu géant pour soutenir le Ravi !

Et si pour réussir le "Couscous Bang Bang" du mensuel régional pas pareil, on organisait un pot au feu géant ? C’est l’idée géniale qui a donné naissance à LA soirée immanquable en Provence-Alpes-Côte d’Azur (et bien au delà) pour fêter le printemps avant l’heure... Réservez vite votre place !

Un pot au feu géant pour soutenir le Ravi !

Samedi 3 mars
Reillanne (Alpes-de-Haute-Provence)
19 heures
Café du Cours

Pot au feu géant. 15 euros. Vin offert.
Avec l’équipe du Ravi et la présence du comédien Jean-Marc Ravera et du réalisateur Christian Philibert.

Et merci à toustes pour les coups de mains !

Soirée organisée en partenariat avec le Café du Cours, la librairie Regain, le Ravi, les Jardins du Largue, le potager d’un curieux et les Films d’Espigoule.

Réservations repas : 04 92 76 53 84
Renseignements : 06 87 22 38 59

Une presse indépendante, mais pour quoi faire ?

Avant le pot au feu, on débat !
Samedi 3 mars, Reillanne
Entrée gratuite

17h-18h30 (Librairie Regain) : Rencontre-débat autour de la presse indépendante, avec l’équipe du Ravi, La Canarde Sauvage, Marsactu, et Radio Zinzine.

leravi

Wed, 21 Feb 2018 17:25:59 +0100

Egypte : #EllesAussi

Du côté du Caire aussi les femmes ont fort à faire face à la domination masculine

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C’est l’heure de pointe dans le métro du Caire. Jeunes filles, mères de famille, voilées ou pas, les femmes s’agglutinent dans les deux wagons qui leur sont réservés. Seul un vendeur à la sauvette parvient à se faufiler pour brader des culottes en coton. Le reste de la rame est mixte, mais rares sont les Égyptiennes qui s’y aventurent, «  et jamais seules  », nous explique un Cairote. À travers les vitres poussiéreuses, les regards des hommes sont lourds de sens et nous font fuir plus qu’ils ne nous invitent.

Introduits en 1989 à l’occasion d’une extension du nombre de voitures par rame, ces wagons « femmes » auraient été créés pour leur « donner plus de confort », un altruisme qui camoufle mal une triste réalité : celle du harcèlement sexuel, lot quotidien des Égyptiennes. Selon une étude de l’ONU (2013), 99 % des femmes y auraient été confrontées au moins une fois dans leur vie. Et selon une étude de la fondation Thomson Reuters, publiée en octobre dernier, Le Caire serait devenu la ville la plus dangereuse au monde pour la gente féminine.

Un harcèlement quotidien

« Parquer » les femmes dans des wagons de métro pour éviter qu’elles ne soient insultées et touchées par des hommes pose question, mais pour les Égyptiennes ce moyen de transport reste le plus serein, même s’il est de court répit face à ce qui les attend dans les taxis collectifs, les bus, la rue, leur lieu de travail, le domicile même pour certaines… Nous avons passé vingt jours sur place, empruntant les transports en commun, marchant dans les rues, subissant insultes, sifflements, gestes obscènes et essuyant quelques mains baladeuses sur notre passage. Lorsque l’on est une femme en Égypte, on ne se balade pas, on avance d’un pas déterminé, vêtements amples, visage fermé et regard fuyant. «  C’est la bonne attitude à avoir  », nous explique un ami égyptien. Car c’est bien connu, c’est forcément à la femme d’être la garante de « la bonne attitude à avoir »...

Le sujet est sensible et les langues des Égyptiens sont difficiles à délier, entre déni et peur d’être accusés de donner une mauvaise image d’un pays déjà écorné par un gouvernement autoritaire, où l’on enferme plus les défenseurs des droits humains qu’on ne les écoute. Asma, la quarantaine, rédactrice d’un quotidien national, trouve étrange que nous nous intéressions à cette question qui pour elle est un « non sujet  ». « Lorsqu’on me siffle ou que l’on m’aborde dans la rue, je ne réponds pas, explique-t-elle. Celles qui répondent c’est qu’elles veulent entrer en contact. Et les hommes ne touchent que les femmes qui ont envie de l’être.  » Un de ses collègues remet notre déontologie en question, nous accusant de voir les choses avec des «  yeux d’occidentale  ». La liberté d’expression en Égypte n’existe plus, et surtout pas chez les journalistes. Ce que subissent les femmes au quotidien ne fait pas la Une des médias, si ce n’est celle du site indépendant Mada Masr (Cf « le Ravi fait sa révolution arabe  » n°134), mais auquel les citoyens n’ont plus accès.

Oum (le prénom a été changé, Ndlr), 21 ans, jupe longue et voile à fleurs, est étudiante en littérature française. Est-ce la connivence linguistique ou bien Le Rouge et le Noir de Stendhal qu’elle vient de terminer qui lui donne assez d’audace pour se confier ? Elle est en tout cas la seule qui accepte de parler ouvertement de ce qu’elle vit au quotidien. La jeune femme passe quatre heures par jour dans les transports en commun dont une majeure partie dans les services (taxis collectifs) : «  J’ai déjà été agressée et personne n’a réagi. Lorsqu’on essaie d’en parler, on ne nous croit pas, on pense simplement que l’on veut attirer l’attention sur nous. Toutes mes amies ont déjà subi la même chose, entre femmes on se confie mais ça ne va jamais au-delà.  » Si Oum rêve du jour où elle sera «  tranquille  » dans sa propre voiture, dans l’immédiat elle opte pour «  le self-defense  » : « J’ai toujours un énorme livre sur moi. Et je n’ai aucune hésitation à frapper ceux qui osent m’approcher de trop près !  »

« Un crime socialement acceptable »

Le harcèlement sexuel est un crime punit par la loi égyptienne, avec des peines d’emprisonnement pouvant aller de 6 mois à 5 ans et une amende pouvant atteindre 2300 euros. Chaque condamnation est une avancée, mais à ce jour elles sont encore trop peu nombreuses à déposer plainte et lorsqu’elles le font, elles ne sont pas à l’abri d’être rejetées par leur famille. « Il faut que la loi soit appliquée pour que les harceleurs comprennent que leur crime peut avoir des répercussions  », explique Alia Soliman, porte-parole de l’association HarassMap créée en 2010 qui répertorie les lieux d’agression sur une carte interactive.

«  Le but étant que de plus en plus de gens réagissent en présence de cas de harcèlement sexuel pour mettre fin à cette "épidémie", ensemble, souligne encore la porte-parole. Nous travaillons pour engager toute la société égyptienne à créer un environnement qui ne tolère pas le harcèlement sexuel.  » HarassMap intervient aussi dans les écoles, les entreprises et même auprès des chauffeurs Uber. «  Nous devons déconstruire la façon dont ce crime est devenu socialement acceptable, pour ça nous devons nous attaquer aux mythes et aux stéréotypes de genre, et c’est la partie la plus difficile de notre mission  », poursuit la militante.

Accusées d’ « espionnage », de « mettre en danger la sécurité du pays », ou encore d’inciter « à la libération irresponsable des femmes », les activistes féministes comme Azza Soliman, avocate à l’origine du CEWLA (Center for egyptian women’s legal assistance) ou Mozn Hassan de l’ONG Nazra for feminist studies sont harcelées par les autorités, empêchées de sortir du pays, ou de subvenir à leurs propres besoins. Depuis la révolution du 25 janvier 2011, le but est aussi d’étouffer toute revendication citoyenne.

Dans un appartement du centre-ville du Caire, nous rencontrons Dina Abdel-Nabi, chef de projet de l’ONG BuSSy, qui signifie « regarde » en arabe mais qui fait référence aussi au mot « Pussy  », « chatte » en anglais. En 2006, des étudiantes de l’Université américaine du Caire s’inspirent des Monologues du Vagin pour faire le récit de leurs propres histoires vécues. À travers des ateliers d’écriture, des femmes, mais aussi des hommes mettent en mots les harcèlements, viols, incestes, mariages forcés ou encore mutilations qu’ils ont vécus.

BuSSy archive et documente ces histoires de vie jusque-là passées sous silence - plus de 1000 en onze ans - et les restitue à travers des performances scéniques, dans des théâtres ou dans l’espace public, comme dans le métro. Les réactions du public peuvent être parfois violentes. Et produire librement sans être censuré devient de plus en plus compliqué. Mais BuSSy comme beaucoup d’autres ONG résiste par idéal. Et Dina Abdel-Lani de conclure : « Nous croyons en l’art et en sa capacité de résoudre des problèmes sociaux. Faire l’expérience d’une performance et entendre une jeune femme raconter son harcèlement sera toujours plus puissant que d’énoncer des chiffres…  »

Samantha Rouchard

Tant qu’on vend des Rafales…

L’Égypte est surnommée «  le tombeau des droits humains  » par les ONG. La liberté de la presse n’existe plus. Journalistes, opposants et activistes sont derrière les barreaux. Le 24 octobre dernier, le président Abdel Fattah-al-Sissi était en visite en France. L’occasion pour Emmanuel Macron de parler des Droits de l’Homme à son homologue ? Pensez donc ! Il a déclaré : «  Ne pas vouloir donner de leçon hors de tout contexte.  »

Trouver des « contextes » de manquement aux droits humains en Egypte, plutôt chose aisée ! Alors même que Sissi reprenait du dessert à l’Élysée, au Caire, une présentatrice TV était condamnée à trois ans de prison pour avoir évoqué dans son émission la maternité hors mariage ! Mais il est vrai que niveau business, c’est compliqué de faire la morale à un de ses meilleurs clients dictateurs : le quatrième sur la dernière décennie dont 24 Rafales achetés en 2015… On n’est pas là pour faire du commerce équitable non plus !

S. R.

Reportage publié, avec le soutien de Ritimo, le réseau pour un monde solidaire, dans le Ravi n°157, daté décembre 2017

leravi

Tue, 20 Feb 2018 10:16:48 +0100

Des gratuits qui n'ont pas de prix

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Ce soir-là, on jouait les « Monsieur Loyal » au cinéma marseillais Les Variétés pour la projection de Irrintzina (cf. le Ravi n°146), le film de nos collègues de Fokus 21, Sandra Blondel et Pascal Hennequin. Et ce dernier de brandir le dernier exemplaire du gratuit culturel marseillais Ventilo : « Ils ont recruté un nouveau journaliste pour l’édito. Ça devrait vous plaire ! »

Le « journaliste », c’est lui, disant son soutien à ce gratuit qui, après 400 numéros au compteur, saura bientôt s’il met ou non la clé sous la porte. Et qui, pour éviter ce scénario, lance une opération de financement participatif. Une situation presque banale qui met en lumière la fragilité de ces titres. Fin 2014 déjà, alors que le Ravi venait d’être placé en redressement, Le César, gratuit culturel Arlésien, passait l’arme à gauche.

Soupir de Damien Boeuf, de Ventilo : « Au-delà de la fin des contrats aidés et malgré les partenariats qu’on a noués (avec Marsactu, La Nuit Magazine...), on est directement impacté par la situation économique des acteurs culturels. Les budgets sont plus serrés alors ils communiquent moins. Ou préfèrent le web alors que la pub est censée être plus performante sur papier parce que jugée moins envahissante. Or, si l’on a fait le choix d’être gratuit, c’est parce que nous estimons que, pour promouvoir la culture, la défendre, il faut être accessible au plus grand nombre. »

Comme nous l’explique Agnès Freschel, la patronne de Zibeline, « si l’on est passé l’an dernier du gratuit au payant, c’est parce qu’on avait senti ce resserrement du marché publicitaire et vu les difficultés des structures culturelles qui, lorsqu’elles ne disparaissent pas, se regroupent ou réduisent la voilure ».

Une mutation en tâtonnant puisqu’en kiosque, le titre, désormais payant, sera aussi distribué un temps comme supplément - gratuit - de La Marseillaise. De quoi donner la migraine aux kiosquiers ! Désormais, si le destin des deux titres reste lié - ils partagent les mêmes locaux et Zibeline est également envoyé aux abonnés de La Marseillaise - le mensuel culturel ne semble pas trop mal s’en tirer : « On tire la moitié de nos ressources de la publicité, un tiers de nos ventes et le reste de prestations et de subventions, notamment le fonds de soutien aux médias d’information sociale de proximité. »

S’il ne néglige pas le web, cela n’empêche pas ce titre engagé de ressentir certains choix comme « éminemment politiques. On n’a aucune publicité de la ville de Marseille, du Conseil départemental ou de la Région ». Et si Zibeline commence à s’aventurer jusqu’à Montpellier, c’est du côté de Nice que se trouve un autre franc-tireur, Michel Sajn, le patron de la Strada, dont les péripéties confirment les multiples difficultés de ces publications.

Distribué à plus de 30 000 exemplaires, de Nice jusqu’à Toulon, ce titre, se distinguant tout particulièrement par des éditos tirés au cordeau, s’est vu réclamer en 2011 plus de 100 000 euros par les douanes, considérant cette publication comme un «  prospectus » devant payer une taxe sur les « activités polluantes » ! Un bras de fer qui « n’est pas terminé », dixit Michel Sajn, très remonté contre le système des aides à la presse.

« Je préfère dépendre de ceux à qui je loue mes colonnes que de devoir mon indépendance aux pouvoirs publics », assène celui qui, très attaché au « papier » et fustigeant « Google et le net », refuse autant d’être un simple guide qu’une posture surplombante : « A La Strada, même si l’on fait appel à des pigistes de qualité, quoique travaillant bénévolement, on ne se considère pas comme des critiques. On ne veut pas faire trembler quand on rentre dans une salle. Notre but, c’est de faire sortir les gens de chez eux. Se rencontrer, échanger. » Comme lorsqu’il relaie le combat en faveur des migrants dans la vallée de la Roya. Ou qu’il prête main forte à nos collègues niçois de Ressources Magazine.

Un travail d’intérêt public qui ferait presque mentir l’adage selon lequel « quand c’est gratuit, c’est vous le produit ». Même si, être payant est loin d’être simple. L’autre soir, pour Irrintzina, le cinéma avait beau être plein comme un œuf, nous n’avons pas vendu un seul exemplaire ! Et quand on a expliqué à celui qui avait pris le Ravi pour un gratuit qu’on n’avait malheureusement pas les moyens de l’être, il nous a filé, royal, 2 euros. De quoi se payer avec sa pièce une bière pour soutenir les copains de Fokus 21. Il est plus simple de vendre une boisson qui fait pisser qu’un journal qui fait chier !

Sébastien Boistel

Article publié dans le Ravi n°157, daté décembre 2017

leravi

Mon, 19 Feb 2018 10:39:03 +0100

Trets : une capitale provençalo-culturelle controversée...

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« Euh, vous êtes sûre que ça a bien eu lieu ici ? », ironise une serveuse du café La Renaissance, à Trets (13), lorsque que l’on cherche à savoir ce que les habitants ont pensé du label « capitale provençale de la culture » décerné à leur commune en 2017. Dans la foulée de MP 2013, la capitale européenne de la culture, et anticipant Marseille Provence 2018, le conseil départemental des Bouches-du-Rhône a décidé, chaque année, d’estampiller une commune de moins de 20 000 habitants afin de l’aider à mettre en lumière sa propre programmation, grâce à un soutien logistique et financier, mais aussi en délocalisant sur ce territoire semi-rural certains spectacles de grands festivals départementaux.

Street-art et bouffonnade

De mai à décembre, c’est donc Trets, commune de 11 000 habitants nichée entre la Sainte-Victoire et le Mont-Aurélien, qui a été labellisée. Sur quels critères, par qui et comment, on ne sait pas trop. Sabine Bernasconi (LR), 2e vice-présidente déléguée à la culture, non plus visiblement : «  Je pense que Trets a dû candidater. Je suppose que c’est discuté avec les maires... Tout cela doit se faire de gré à gré... » Jean-Claude Féraud, maire LR de la commune est aussi 3e vice-président du conseil départemental, ça a peut-être aidé à prendre une décision...

L’édile est très fier de cette labellisation et aujourd’hui qu’elle arrive à son terme, il en tire un bilan plutôt positif : « Cela a permis à la commune d’avoir à la fois de grands spectacles de qualité et de magnifier sa propre programmation. » Selon le maire, l’opération aurait drainé entre 12 000 et 15 000 personnes. « Pour le plus grand bien-être de nos petits commerçants ! », ajoute-t-il. Notre employée de café rit jaune : « Ça n’a rien ramené du tout, en tout cas pas dans le centre-ville… » Un patron de snack fait le même constat : « Lorsque que le Festival de Martigues s’est produit dans les rues, personne n’était au courant, c’est dommage, ça aurait pu faire venir du monde dans un village qui se meurt. » Assis sur un banc face à la mairie, Michel et ses copains retraités sont perplexes. « Tout ça est une bouffonnade ! », s’énerve Michel. « C’est du tape-à-l’œil ! », lance son collègue. Il faut dire qu’en ce moment c’est plutôt le « street-art » qui intéresse les habitants. En effet, depuis juillet, un corbeau tague les murs de la commune mettant en doute la probité du maire. Ce dernier a déposé plainte.

Robots, ail et art lyrique

Une expo sur les robots et les super-héros, un spectacle sur Pagnol, une conférence sur JFK, un salon de la BD ou encore un marché à l’ail auxquels se greffent des dates de grands festivals du département, cette capitale provençale ne semble pas vraiment avoir de logique programmatique... « Le seul fil rouge, nous explique Sam Khebizi, directeur des Têtes de l’art à Marseille et habitant de Trets, c’est de faire rentrer des spectacles déjà conventionnés dans le planning. Le seul moteur de la programmation, c’est celui-là. » Lors du lancement, en mai dernier, la subvention annoncée par le conseil départemental était de 40 000 euros. A ce jour, Trets a reçu 48 000 euros plus 20 000 euros de rallonge. Pas énorme en effet pour construire une capitale culturelle. « On est dans des éléments d’affichage puisque le mécanisme mis en place par le CD13 pour gérer les capitales provençales de la culture consiste à imposer dans le cahier des charges des grosses structures déjà financées par le département, comme le Festival d’art lyrique ou autre, de réaliser des dates à Trets », note Sam Khebizi. Une jolie façon pour le département de conditionner ses subventions aux grosses structures. Et le Tretsois de poursuivre amer : « On est sur de l’événementiel ! Aucun effort n’a été fait sur l’investissement. Alors qu’à Trets il n’y a toujours pas de salle de spectacle digne de ce nom. Quant à la pratique amateur elle n’a pas du tout été mise à l’honneur. Il y a un véritable verrouillage par ceux qui sont déjà subventionnés. »

Du côté de l’opposition municipale, on se désole aussi : « Dans le mot culture on peut mettre ce que l’on veut, s’énerve Laurent Louis, élu PCF. C’est bien le haut de gamme mais ça n’attire qu’une élite, pas la grosse population du village. » L’élu s’occupe d’une association de musique. Il a proposé ses services à moindre coût mais le maire aurait refusé. « Il faut faire vivre le centre. Jean-Claude Féraud a supprimé le marché du dimanche et fait payer les terrasses plus cher qu’à Aix à des commerçants qui se meurent ! »

L’an prochain, le conseil départemental mettra à l’honneur quatre capitales provençales en plus de MP 2018. Du grand n’importe quoi selon Benoît Payan, conseiller départemental d’opposition PS : « On multiplie les labels comme les pains. On pourrait faire une capitale européenne des santons aussi, c’est scandaleusement passéiste ! Ce n’est pas ça qui fabrique une politique culturelle. Sur notre territoire on est en train de parler "label" alors qu’avec la disparition des emplois aidés, le milieu associatif culturel va souffrir comme jamais. » Et de conclure : « Alors oui on peut bien faire déclamer du Pagnol à un robot qui sent l’ail, mais ça ne résoudra pas le problème ! »

Samantha Rouchard

Enquête publiée dans le Ravi n°157, daté décembre 2017

leravi