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Fri, 23 Feb 2018 12:46:56 +0100

Frustration : « Former un camp majoritaire contre les classes dominantes »


Rubrique ENGRENAGES — entretien inédit pour le site de Ballast

La revue Frustration, créée en 2013, campe dans les kiosques de France depuis son neuvième numéro. À l’origine ? Quelques amis bénévoles, « un même dégoût du capitalisme » et « une lassitude envers les formes convenues de la critique sociale ». Tiré à 10 000 exemplaires, le trimestriel refuse l’« intellectualisation à outrance » de la gauche radicale et son « jargon militant », tonne contre « la macronie » et son leader — « le pire représentant du peuple » — et aspire à écrire « au plus près des expériences vécues ».


Vous vous revendiquez « du vrai journalisme citoyen ». Ce qui appelle deux questions : qu’est-ce que le « faux » journalisme, et que dit le mot, désormais très consensuel, de « citoyen » ?

C’est vrai que « citoyen » est un terme presque aussi galvaudé que « humaniste » ou « démocrate ». Mais l’usage de ce terme est une façon pour nous d’insister sur le fait que nous avons pour objectif de favoriser l’expression de points de vue et d’analyses à la portée de tou.te.s — et le moins verticalement possible. Nous opposons le « citoyen » à  l’« expert » ou au « penseur » : deux catégories d’auteurs souvent mobilisées dans le champ de la diffusion des idées. Les personnes qui écrivent à Frustration ne se sentent ni expertes de leurs sujets, ni plus intelligentes que leurs lecteurs. Elles ont simplement réservé des heures de leur temps libre pour se pencher sur un sujet à des fins politiques, et ont conçu une démonstration claire, documentée, avec des conclusions morales et critiques. La dimension « citoyenne » est donc aussi liée à l’objectif critique de Frustration : on n’écrit pas pour le plaisir d’écrire et de « diffuser des idées », mais bien dans un but politique explicite d’agitation sociale et de dénonciation de l’ordre capitaliste.

« Nous pratiquons du journalisme d’opinion décomplexé, pas partisan mais politisé. »

Cela passe par un certain type de journalisme, qui ne fait pas semblant d’être ce qu’il ne peut pas être, c’est à dire « neutre » — comme le prétendent une bonne partie des journalistes français. Nous pratiquons du journalisme d’opinion décomplexé, pas partisan mais politisé. Le « faux journalisme », ce serait donc la pratique qui consiste à faire croire et se faire croire qu’on se contente de « décrire » le réel, de « traiter l’actualité » et de faire du « décryptage et de l’analyse ». En procédant ainsi, en pensant que, par magie, le fait de vouloir être neutre va vous rendre neutre, vous produisez des contenus politisés et situés, mais qui s’ignorent. Les exemples de ce journalisme-là sont très nombreux : du reportage de JT, qui s’interroge en deux minutes sur l’opportunité de la « baisse des charges sociales » (en reprenant sans souci ce terme patronal forgé pour dénigrer les cotisations sociales) aux « décodeurs » du Monde, qui veulent caractériser en termes de « vrai » ou « faux » des débats aussi politiques et socialement déterminés que les effets d’une réforme fiscale ou le programme d’un candidat à la présidentielle (en termes de « réaliste » ou « irréaliste »). Le journalisme de Frustration n’est pas celui-là. Sans doute, l’expression « vrai journalisme » est un peu promotionnelle : on devrait plutôt dire « journalisme honnête ».

« La compétence politique, ça n’existe pas », avancez-vous. Comment faire entendre l’idée, a priori contre-intuitive, que tout un chacun vaut mieux que tous les « experts » en place ?

Attention : nous ne prétendons pas que, sur tous les sujets, tout un chacun vaut mieux que celles et ceux qui possèdent des connaissances, et ont donc une pertinence et une acuité justifiées par le recueil d’informations et le temps de réflexion. Nous disons cela au sujet de la politique, le lieu où se discute ce qui est juste ou injuste dans la configuration d’une société. Nos élites politiques et économiques ont beaucoup mis en avant, ces trente dernières années, l’incompétence du peuple à savoir ce qui était bon pour lui, pour justifier leurs réformes. D’où leur enthousiasme à considérer qu’une « bonne réforme » est une réforme impopulaire, car elle seule serait en mesure de saisir son impérieuse nécessité pour le bien commun (que l’on reconnaît selon elle au fait de « générer de la croissance » ou de « créer de l’emploi »). Cette incompétence tiendrait aux grands défauts de la population française : elle serait inculte, « nulle en économie » — comme le répètent souvent les cadres du MEDEF — et repliée sur elle-même, nationaliste et xénophobe. Nos élites se targuent, quant à elles, de posséder une légitimité intellectuelle et technicienne forte, parce qu’elles ont passé cinq ans de leur vie à récupérer des cartes de visite et chanter « Les lacs du Connemara » à HEC, ou qu’elles ont assisté à des tas de conférences passionnantes à Sciences Po. En plus, elles voyagent : New York, Berlin, Madrid leur sont familières ; elles y ont des « amis de longue date » et y visitent des expos d’art contemporain. Pour toutes ces raisons, elles sont « ouvertes sur le monde », contrairement aux ouvriers français qui refusent de considérer les bienfaits du libre-échange.

Comité HEC Lausanne, 2014 (DR)

On se souvient du référendum de 2005, où ce discours de la compétence technique et morale des élites a atteint son apogée. Le « Non » des Français a été expliqué par les intellectuels, éditorialistes et politiques, de deux façons : un vote de « gauche radicale » incapable de saisir l’intérêt économique du renforcement de l’intégration européenne et l’impérieuse nécessité du libre-échange, et un vote Front national de la France ouvrière devenue réactionnaire, qui craint le plombier polonais. Dernièrement, l’incompétence populaire a été l’explication favorite pour expliquer le Brexit. Vexé d’un résultat qui allait à l’encontre du sens de l’Histoire que les néolibéraux de son espèce croyaient avoir enclenché depuis des décennies, Alain Minc avait ainsi déclaré : « Le Brexit, c’est la victoire des gens peu formés sur les gens éduqués. » Après tout, « Hitler n’est-il pas arrivé au pouvoir démocratiquement ? », ajoutent les partisans de l’aristocratie technicienne qu’est l’Union européenne. C’est ce perpétuel procès en incompétence qui a jeté le discrédit sur le principe du référendum : mieux vaut élire des représentants de la bourgeoisie qui vont prendre les « bonnes décisions » que de faire confiance à une population peu diplômée et aux pulsions forcément racistes. Frustration s’inscrit en faux contre cette vision. D’abord en dégommant un à un les arguments en faveur de la supériorité morale et intellectuelle de nos « élites », ensuite en rappelant que leur « grandeur d’âme » coïncide souvent avec leurs intérêts. Tiens, les diplômés et les cadres sont ceux qui votent le plus souvent en faveur de l’extension des prérogatives de l’Union européenne telle qu’on la connaît : appétit insatiable pour l’amitié entre les peuples, ou goût pour un modèle économique qui favorise leurs intérêts ?

« Les riches ont un visage, ils ne règnent pas sur nos vies depuis une mystérieuse échelle internationale qui les rendrait intouchables. »

Si l’on considère la politique comme le lieu d’un conflit d’intérêts, où la conception du Juste, du Bien ou de l’Efficacité est largement corrélée à la position sociale, alors il n’y a aucune « compétence » en jeu dans cette arène-là. Mais des intérêts discordants, très discordants, dans le capitalisme. Le problème, c’est que cela fonctionne : beaucoup continuent de penser que la politique n’est pas pour eux, qu’il faut laisser ça aux « gens compétents » — la boucle de la dépossession est bouclée. Nous voulons contribuer à décomplexer la population ; cela passe très concrètement par deux choses qui sont essentielles à l’écriture de Frustration : dé-techniciser les sujets, en mettant à jour le conflit de valeurs et d’intérêts qui se joue autour d’une question présentée à tort par les dominants comme purement technique ; décomplexer le lecteur face à sa propre inculture en montrant que non, le monde n’est pas « de plus en plus complexe » et que sa configuration peut donc bien faire l’objet d’une délibération démocratique.

Votre tout premier numéro titrait Pourquoi il faut détester les riches : formule provocatrice que vous avez récemment reprise dans votre communication Internet. Est-ce une manière d’incarner la critique systémique — souvent abstraite — généralement portée par la gauche radicale intellectuelle ?

Oui, on n’est pas les premiers à dire que le terrain de la lutte des classes a été abandonné ou ringardisé dans les années 1990-2000. Avec la crise financière et la remontée en flèche des inégalités sociales, ce thème est heureusement revenu au premier plan, mais avec une importante dérive, selon nous : il était traité de façon trop théorique, trop désincarnée. « Les classes dominantes », « les classes supérieures » et « la finance internationale ». À la fin, on se retrouve avec un candidat socialiste aux présidentielles qui parle de cette finance qui « n’a pas de visage » mais qui, pourtant, gouverne. Hollande était bien placé pour savoir qu’elle en avait un, de visage, comme celui de son secrétaire général adjoint Emmanuel Macron. Mais il s’agissait de surfer sur la vague de la lutte des classes sans l’incarner ni identifier des responsables. En disant qu’il faut « détester les riches », nous voulions parler d’eux comme des adversaires identifiés et incarnés. Ils ont un visage, ils ne règnent pas sur nos vies depuis une mystérieuse échelle internationale qui les rendrait intouchables. Ils sont là, dans nos villes et en particulier notre capitale, avec leurs clubs, leurs restaurants, leurs hôtels particuliers et leurs chauffeurs. Ils font des choix, soutiennent des candidats, tentent d’orienter les lois en leur faveur. Ce sont des gens de chair et d’os, pas des « marchés » générés par d’implacables lois immuables de l’économie, ni un petit groupe de dix comploteurs qui se réunissent dans l’ombre pour décider de notre destin.

Emmanuel Macron et Pierre Gattaz (Reuters)

À l’époque où nous avons sorti notre numéro intitulé Pourquoi il faut détester les riches, le discours des Soral et Zemmour battait son plein sur Internet — et celui de l’extrême droite et de la droite en général. Ces discours disent tous « Votre ennemi, c’est l’étranger, ou bien les féministes, ou bien le lobby LGBT qui vous dévirilise, ou votre voisin qui vit grassement avec les APL. » Dans ce numéro introductif, nous avons voulu affirmer une analyse de gauche décomplexée qui nie ces faux antagonismes et qui redirige la frustration et la colère, que nombre de gens ressentent sincèrement, vers ceux qui sont responsables de l’état actuel de la société : pas les profs trop laxistes, ni les créateurs de jeux vidéo violents ou les syndicalistes trop « archaïques » ; mais les riches, ce groupe qui se divise en strates successives entre les 10 % et les 0,1 % les plus fortunés, dont les membres ont pour point commun de maîtriser notre économie par les ressources (financières, professionnelles et symboliques) qu’ils monopolisent, et qui parviennent toujours à faire triompher en politique une vision de la réalité à leur avantage. Enfin, il s’agissait, et il s’agit toujours, de prendre le total contrepied du discours qui fait des riches des sauveurs de l’humanité, des gens méritants qui ont « pris des risques » et qui méritent pour cela qu’on les aime et qu’on se plie en quatre pour eux. Or, les riches détruisent la planète et entretiennent un système économique violent et injuste. Ils ne sont pas méritants, l’immense majorité d’entre eux a tout eu : c’est le principe de leur éducation que d’éliminer toute possibilité de déclassement social de leur progéniture. Ils n’ont pris aucun risque, si ce n’est de décider où investir l’argent dont ils héritent et qu’ils ont obtenu grâce au travail des autres. Celles et ceux qui prennent des risques dans ce pays, ce sont les ouvriers du bâtiment qui meurent encore d’une chute mortelle depuis des toits ou des échafaudages, ce sont les aides-soignantes dans les EHPAD qui travaillent en sous-effectifs permanents, ce sont les livreuses et livreurs à vélo qui slaloment entre les voitures pour que des petits bourgeois puissent recevoir leur plat japonais à déguster devant « Quotidien ». Nous disions dans ce numéro « détester les riches, c’est aimer l’humanité », car leur présence et leur pouvoir sont le dénominateur commun qui nous lient entre gens qui ne vivons pas au même endroit, ne parlons pas la même langue, ne faisons pas le même travail.

Depuis février 2017, on vous trouve en kiosque, en quelque 10 000 exemplaires. Quels sont les bienfaits d’une existence sur papier, à l’ère du fameux « numérique » ?

« Vous pouvez ne jamais avoir entendu parler du concept de lutte des classes ou de Pierre Bourdieu pour lire Frustration. »

D’abord, l’objet revue papier nous a permis de trouver une organisation de travail qui fonctionne pour des gens bénévoles : tous les trois mois nous avons un numéro à sortir. Il faut y parvenir coûte que coûte, ça oblige à une discipline que les sites Web et blogs qu’on alimente au fil de nos idées et de nos disponibilités ne requiert pas. Ce n’est pas pour autant qu’on a pris le parti du papier contre le Web, car notre site offre gratuitement la majeure partie de nos articles, notre page Facebook est active, on y commente l’actualité et on s’y énerve (souvent), et nous avons même un compte Twitter. Mais le cœur de notre travail, ce sont nos articles. Et si maintenant les formats varient, au départ ils étaient souvent longs, parce qu’à vocation très pédagogique. Puisque notre politique vise à proposer des articles dont la lecture ne nécessite aucun prérequis (vous pouvez ne jamais avoir entendu parler du concept de lutte des classes ou de Pierre Bourdieu pour lire Frustration), il faut prendre un peu de temps. Quand on répond à une question aussi piégeuse que « Qui est l’élite au pouvoir ? » ou « Qui contrôle notre alimentation ? », ça ne peut pas être un contenu lisible ou visible en trois minutes. Ça nécessite donc des articles assez étoffés, et pour cela la lecture sur écran n’est pas très appropriée. On en fait régulièrement l’expérience quand on publie sur notre site Web les articles des anciens numéros : beaucoup de lecteurs nous disent alors « pour Internet c’est vraiment trop long » — effectivement : ça n’a pas été conçu pour. Il y aussi le plaisir et l’intérêt de faire un objet : quelque chose qu’on lit dans les transports (le format de Frustration a vraiment été conçu pour ça : allez lire Le Monde diplomatique dans une rame bondée de tramway ou de RER !), et qui est beau. C’est ce que nous permet le papier, et qui a toujours eu de l’importance pour nous, c’est de faire de la critique sociale esthétique, agréable à lire, belle à regarder. Se battre pour l’égalité, c’est très sexy. C’est important de le matérialiser. Pour finir, faire du papier nous permet de travailler avec une imprimerie coopérative, des dizaines de librairies et des milliers de kiosquiers. C’est chouette de travailler avec ces différents métiers et de contribuer à la vie de ce secteur.

Vous avez un jour écrit que « le contraire de la démocratie, ce n’est pas une dictature militaire. Le contraire de la démocratie, c’est quand ce n’est pas le peuple (le plus grand nombre de la population) qui exerce le pouvoir ». Une idée de plus en plus admise par la population. Pourquoi n’est-elle pas encore devenue « une force matérielle », pour citer Marx ?

On est en effet, selon nous, de plus en plus dans ce « contraire de la démocratie » – mais les raisons pour lesquelles cela ne débouche pas sur une révolution, pas besoin d’être fin analyste pour les comprendre. Chacun de nous, aussi énervé et frustré soit-il, en fait l’expérience quotidienne. On sait tous en notre for intérieur pourquoi nous ne sommes pas tous dans la rue en ce moment même. Quand ça va mal, quand il faut galérer pour s’installer quelque part et vivre convenablement, on n’est pas poussé vers le collectif. Mais, surtout, les relais de contestation manquent. Un mouvement social ne dépend qu’en partie d’initiatives individuelles : il a besoin d’être structuré par des organisations. Or, ce n’est pas la joie de ce côté-là. Les deux tiers des syndicats sont devenus des appareils technocratiques qui pensent avant tout à sauver les meubles dans les entreprises ou les administrations où ils sont implantés. Et la CGT et Solidaires n’ont pas à eux seuls le poids pour entrer une grande contestation. Malheureusement, cela reste les syndicats qui fixent les journées de manifs, de grèves, qui donnent le top départ à une contestation ! Et quand nous voulons nous battre, nous sommes tous là à miser sur telle attitude de telle confédération, et quand ça ne fonctionne pas, on dit « C’est à cause des syndicats, ils ont coulé le mouvement ». C’est devenu une attitude très rationnelle de ne pas aller perdre une journée de salaire pour un mouvement qui ne marchera pas. C’est triste, mais c’est ainsi. Il faut donc faire autrement.

Philippe Martinez (CGT) et Jean-Claude Mailly (FO), manifestation contre la loi Travail, 28 juin 2016, Paris (AFP)

On voit bien que la France insoumise essaie. Mais elle ne dispose pas encore du degré d’organisation qui fait qu’elle est capable, comme reste capable un syndicat comme la CGT, de faire descendre des dizaines de milliers de gens dans la rue le même jour. On n’y est pas encore. Face à ça, on observe plusieurs attitudes : il y a celles et ceux qui se disent « Il faut conscientiser les gens, en multipliant les vidéos, les analyses, etc., et ils descendront dans la rue ». Et celles et ceux qui sont dans la stratégie du pire « À force que ça soit la merde, les gens n’en pourront plus et ils feront la révolution ». La deuxième option est assez risquée : plus on précarise les gens, moins ils se mobilisent. Un intérimaire est bien plus dans la galère et en veut sans doute encore plus à la société qu’un salarié en CDI, mais il peut beaucoup moins facilement se mobiliser. Et pour la première attitude, eh bien, dans un sens, nous nous y inscrivons. Pas pour dévoiler aux gens une vérité qu’ils ignoreraient, mais pour contribuer à donner confiance en eux-mêmes et défiance envers celles et ceux qui nous dirigent. « La défiance monte », déplore la presse bourgeoise. Par notre part, nous voulons y contribuer, et à la prise de confiance des classes populaires et moyennes en elles-mêmes et en leur capacité à gouverner sans l’aide d’une armée d’énarques, qu’ils soient de droite ou « de gauche ». Mais ce n’est pas ça qui mettra les gens dans la rue, c’est le travail d’organisation syndicale et politique. Écrire et convaincre peut aider, mais ne fait pas tout.

Vous insistez sur votre désir d’être « accessible à tous », au « grand public », et ne reculez pas, parfois, devant un langage familier. Le camp anticapitaliste compte-t-il trop de théoriciens et de purs cerveaux, le doigt sur la couture ?

« À force de jouer sur le folklore, le camp anticapitaliste s’est mis à ressembler davantage à un grand groupe de potes qu’à une force susceptible de rallier les salarié.e.s, les précaires, les groupes dominés. »

Depuis notre création, les choses ont beaucoup évolué dans le camp anticapitaliste, mais à l’époque (en 2013), nous voyions deux grands défauts à ce camp, qui contribuaient à le couper du plus grand nombre et à en faire le lieu d’un véritable entre-soi. D’abord, la gauche radicale était saturée de codes culturels et d’un folklore dans lequel ses membres se complaisaient trop souvent : les nombreux symboles hérités du siècle passé sont devenus de moins en moins des signes de ralliement à une classe sociale ou une population, et de plus en plus le monopole exclusif d’une sorte de « sous-culture » où l’on chante l’Internationale ou La jeune garde pour témoigner de son appartenance, plus que pour mobiliser les foules. À force de jouer sur le folklore, le camp anticapitaliste s’est mis à ressembler davantage à un grand groupe de potes qu’à une force politique et intellectuelle susceptible de rallier les salarié.e.s, les précaires, les groupes dominés. Or, on peut ressentir une profonde révolte envers le système capitaliste et les logiques hétérosexistes sans porter une casquette et être bardé de Pin’s à messages. À l’inverse de ce qui nous paraissait une dérive, nous avons conçu Frustration et sa maquette comme un objet que tout le monde peut s’approprier, parce qu’il ne requiert pas la maîtrise de codes et l’identification à des symboles. Ce qui compte pour lire Frustration, c’est d’être dégoûté par des injustices vécues et partagées, et vouloir que ça change. C’est tout. Aimer le rouge, connaître la vie de Trotsky ou l’histoire de la Révolution française n’est pas un prérequis. Ce n’est pas pour autant que l’objet Frustration est neutre esthétiquement et culturellement, mais il vise à faire ressentir des émotions politiques et esthétiques qui ne correspondent pas à une identité culturelle précise.

La folklorisation du camp anticapitaliste s’est aussi accompagnée d’une intellectualisation à outrance, c’est vrai, qui découle certainement du fait que la sociologie de ses sympathisants s’est élitisée. Si nous ne trouvions pas notre compte dans les revues et magazines existants, c’est qu’ils se contentaient souvent, de façon très universitaire et avec un biais scolaire évident, de faire le commentaire de théories existantes et de les confronter entre elles : « Êtes-vous plutôt Lénine ou Trotsky ? », « Est-ce gramscien ou pasolinien ? », « N’est-il pas temps de relire Proudhon ? ». Là encore, ce sont d’importants prérequis qui sont demandés, avec une importante violence symbolique à la clef. Il faut avoir le goût et la disposition d’esprit d’aimer le traitement d’idées abstraites et la discussion théorique. C’est un problème si on veut toucher l’ensemble de la population et former un camp majoritaire contre les classes dominantes. Car cela ne sert à rien de résoudre des débats en vigueur depuis le XIXe siècle si on ne diffuse qu’à une minorité les idées de base, déjà suffisamment utiles pour passer à l’action, de conflictualité de classes, de capitalisme, d’inégalité sociale, de domination masculine. Les choses se sont arrangées avec la vague de révélation « Balance ton porc », mais il faut par exemple se souvenir de la technicité qu’ont longtemps eue les gender studies… alors que la critique du sexisme et de l’homophobie doit être diffusée d’urgence !

Harvey Weinstein, 2014, Hollywood (Lucas Jackson / REUTERS)

On ne nie pas l’intérêt des débats de haute volée sur des auteurs et des courants de pensée, mais ce n’est pas cela que l’on veut faire : on veut diffuser des idées, des schémas d’analyse et de compréhension de la société qui peuvent servir directement aux gens, même s’ils n’ont pas le temps ou l’envie de se plonger dans des débats ardus et abstraits. Ça nécessite d’aller droit au but, de ne pas se perdre en notes de bas de page et en multiples précautions méthodologiques visant à ne froisser personne. Il y une règle que nous nous sommes imposée et qui matérialise bien cette volonté : nous nous autorisons les notes de bas de page, mais uniquement pour donner des sources ou rajouter des éléments supplémentaires. Les notes de références de type « comme le montre Bourdieu dans La Misère du Monde, chapitre tant » ne sont pas autorisées. D’abord parce que nous ne reconnaissons pas de droit de propriété sur les idées, mais aussi parce que cela constitue un argument d’autorité ainsi qu’un signe de reconnaissance pour les sachants qui vont se sentir flattés de connaître cette référence, alors qu’elle va parasiter la lecture de ceux qui n’en savent rien (et qui s’en foutent). Et le plus souvent, un tel argument n’apporte rien à la démonstration, si ce n’est l’aval d’une figure d’autorité. Or l’un de nos principes est « Ni Dieu ni maître à penser ». Plus concrètement, nous voulons rallier les colères, la frustration individuelle, pour participer à leur transformation en frustration collective politiquement fertile. Dans le quotidien des gens, elles ne s’expriment pas sous la forme d’une interrogation théorique ou d’une référence à un auteur ou à un courant de pensée, mais plutôt sur le mode « salaud de patron », « politiciens de merde » ou « J’en peux plus de ces gros lourds ». Ce sont ces colères-là qu’on veut rallier, pas les personnes déjà informées qui veulent approfondir théoriquement les choses et qui ont tout un tas d’autres publications pour les y aider. Sinon, on se serait appelés Réflexion sur la critique sociale, et pas Frustration.

L’un de vos contributeurs de premier plan travaille en parallèle pour la France insoumise : est-ce une orientation parmi tant d’autres au sein de votre rédaction, ou peut-on imaginer une certaine affinité idéologique entre Frustration et les idées et stratégies portées par ce mouvement ?

« Nous voulons rallier les colères, la frustration individuelle pour participer à leur transformation en frustration collective politiquement fertile. Dans le quotidien des gens, elles ne s’expriment pas sous la forme d’une interrogation théorique. »

Un peu des deux. Pour replacer les choses dans leur contexte précis, parmi l’équipe à l’origine de Frustration, deux étaient des déçus du militantisme qui avaient fait l’expérience des débats qu’ils avaient jugé stériles dans des formations de gauche radicale. Deux autres n’avaient jamais milité, mais ressentaient un besoin d’explication politique aux injustices qu’ils vivaient et remarquaient. Frustration a donc été un mélange de tout ça, et l’est encore : il fallait, et il faut, parler à ceux qui ne se reconnaissent pas dans « l’échiquier politique » ou dans les formes militantes, et il faut aussi parler aux jeunes qui, comme nous, font la première expérience de la fracture qui existe entre les grands discours sur l’égalité et la réalité faite des privilèges de quelques-uns, rentiers qui croient « prendre tous les risques ». Sur les constats comme sur un certain nombre de solutions que nous avons déjà proposées dans nos articles (les unes comme les autres étant le fruit de discussions au sein de la rédaction), nous retrouvons en effet des affinités avec le programme porté par la France insoumise. Prenons l’exemple de l’agriculture : dans un numéro qui doit dater du printemps 2016, nous avons dressé un état des lieux de la question en décrivant la catastrophe sociale, sanitaire, environnementale et territoriale d’une agriculture capitaliste sous le contrôle de grands groupes et sous une perfusion publique contrôlée par et dirigée vers les gagnants. Quand on parle des solutions qui peuvent être apportées, on s’appuie sur l’existant — sur Terre de liens, qui cherche à mieux partager le foncier agricole, et sur la Confédération paysanne — puis on dresse des perspectives : protectionnisme social et écologique, changer les modes de consommation (dans les collectivités et par l’éducation), favoriser le passage à une agriculture durable (bio, polyculture), garantir les prix ou les revenus, redistribuer le foncier, développer le contrôle et la participation démocratiques, etc. Tout ce qui constitue un modèle d’agriculture paysanne qui pourrait créer des centaines de milliers d’emplois dans un secteur agroalimentaire relocalisé.

La France insoumise a les mêmes axes de travail mais elle n’en a pas l’apanage (on pourrait citer le NPA), et les personnes qui ont écrit les livrets de son programme, « L’Avenir en commun », ne sont autres que des chercheurs et des militants qui se sont retrouvés dans ce mouvement. C’est pourquoi de nombreuses associations avaient signalé la qualité de ce programme. Nous nous trouvons aussi des points de convergence avec la stratégie affichée par la France insoumise consistant à se défaire (ça prend du temps) des oripeaux de la culture « de gauche » pour parler au plus grand nombre. Ceci dit, le fait de se retrouver avec un mouvement politique sur une ligne ne vaut pas soutien, et encore moins blanc-seing : notre indépendance est farouche, et notre objectif de remettre dans le débat public de la conflictualité de classes ne correspond pas à l’agenda politique d’un parti. Maintenant, l’un des contributeurs historiques est devenu salarié de la France insoumise comme conseiller du groupe parlementaire après avoir, comme d’autres contributeurs, trouvé dans l’aspect « mouvement » sans engagement et sans codification une forme militante lui convenant. Il n’y a rien d’incohérent à cela. Mais nous prenons soin de signaler les liens individuels des contributeurs avec un mouvement politique. Et, surtout, la sociologie de l’équipe ne se réduira jamais au militantisme : il y a, parmi les toujours plus nombreux contributeurs, des étudiants, des fonctionnaires, des travailleurs précaires, des chercheurs, des « professionnels » qu’on a poussés à développer le témoignage qu’ils voulaient apporter sous la forme d’enquêtes, dans la mission que nous nous sommes assignée de (se) former au journalisme — et donc à la citoyenneté.

Les députés de la France insoumise (AFP)

Dans votre numéro 11, vous attaquez Macron de plein fouet et raillez, dans son sillage, les « fils et filles à papa », les « héritiers », les « bandes d’enfoirés » du management et les « nuisibles ». La « macronie » (vous aviez évoqué un « putsch légal ») est-elle l’adversaire ou l’ennemi principal pour qui aspire à une alternative émancipatrice ?

Le capitalisme mondialisé est un système intrinsèquement douloureux, frustrant et insupportable pour une grande partie de la population, en France comme ailleurs dans le monde. Mais chez nous, des générations de résistants et de militants ont réussi à créer des systèmes comme la Sécurité sociale et le Code du travail, qui limitent son emprise sur nos vies. La classe dirigeante est détachée par l’élite capitaliste pour faire le sale boulot de nous priver de ces conquêtes, tout en faisant en sorte que la conflictualité sociale que cela génère ne fasse pas vaciller l’ordre dont elle bénéficie. « Défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance », comme disait le PDG Denis Kessler en 2007, n’est pas une mince affaire et nécessite des courants et des figures politiques en perpétuel renouvellement pour parvenir à faire croire, ne serait-ce que pendant les quelques mois de campagne présidentielle, que ce n’est pas la même chose qui se déroule sous nos yeux depuis des décennies. En 2007, le champion était Nicolas Sarkozy. Son monde politique et intellectuel, la « sarkozie », était composé de fils et filles à papa à pull sur les épaules et col relevé, plus « tradis » que les rebuts d’école de commerce qui composent les admirateurs de Macron, mais issus du même milieu social, la classe supérieure qui croque la vie capitaliste à pleines dents et adhère à tout un tas d’histoires à dormir debout sur son droit à dominer le reste de l’univers. Entre les deux, nous avons eu droit à l’intermède « socialiste », soutenu par des naïfs eurobéats persuadés qu’être « de gauche » nécessitait simplement de répéter le mot le plus souvent possible.

« L’ennemi du moment est donc Macron, incarnation particulièrement détestable du Français content de lui portant un mépris de classe assorti à ses costumes. Il a causé en un temps record un nombre incalculable de dégâts à notre modèle social. »

Macron est une synthèse des deux équipes qui l’ont précédé. Il n’est pas plus détestable que Sarkozy, ni plus menteur que Hollande. Il est l’atout du moment pour nous arracher ces insupportables conquêtes sociales. Non pas que les autres aient échoué : Sarkozy est parvenu à limiter le droit de grève (le service minimum qu’il a instauré dans les transports rend impossible tout scénario de paralysie du pays comme en 1995 — une défaite sociale dont notre classe dirigeante se souvient) et a transféré 7 milliards d’exonérations d’impôts aux riches dès son arrivée. Hollande et l’affreux Valls ont dérégulé le droit du travail sans trop de dégâts. Mais ils se sont usés vite, et il fallait les changer. L’ennemi du moment est donc Macron, incarnation particulièrement détestable du Français content de lui portant un mépris de classe assorti à ses costumes. Il a causé en un temps record un nombre incalculable de dégâts à notre modèle social, sans même avoir fait vraiment semblant de le faire pour notre bien. La « macronie » est le bras armé de la bourgeoisie française des années 2020. Mais une fois que Macron sera devenu un président médiocre et majoritairement détesté, comme ont fini ses prédécesseurs, un autre atout entrera en scène, avec son storytelling sur une énième rupture et un prétendu « profil atypique » : il faudra le combattre tout autant.

Vous vous étiez emportés contre les leçons de morale « du monde de la culture » contre le FN. Comment produire une critique, à vos yeux audible et pertinente, de ce dernier ?

Ce qui nous agace avec les grandes déclarations anti-FN, c’est qu’elles ressemblent de plus en plus à des postures à la mode, surtout quand elles viennent du « monde de la culture ». Ce sont des postures car elles ne pensent généralement pas à leurs effets : leurs auteurs semblent par exemple ignorer qu’il existe une certaine façon de taper sur le FN qui le renforce, car il se nourrit des caricatures qu’on fait de lui pour se donner une dimension « antisystème » et « seul contre tous » qui parle à des gens qui se sentent perpétuellement à l’écart de la marche du monde. Des acteurs payés des centaines de milliers d’euros, voyageant dans le monde et vivant à Paris ou dans une grande capitale, pense-t-on vraiment que l’expression de leur point de vue va faire « basculer » un électeur ou une électrice FN vivant en périphérie, payé au SMIC ou chômeur, assigné à résidence par le coût de la vie ? Bien sûr que non. L’antifascisme bourgeois est avant tout un mode de reconnaissance mutuelle, un non-engagement narcissique qui permet de se dire qu’on reste du bon côté, malgré ses privilèges, et de se congratuler collectivement d’être des gens biens et profonds. Le sublime engagement de tout ce petit monde qui s’est rangé sans réserve du côté d’Emmanuel Macron aux dernières présidentielles, « pour faire barrage aux idées fascistes », voit son hypocrisie dévoilée en ce moment : pourquoi tous ces amoureux des libertés publiques et de l’État de droit acceptent-ils que les migrants soient traités ainsi, à Calais comme ailleurs ? Comment peuvent-ils tolérer les postures martiales du président de la République, la façon dont il verrouille sa communication, et son autoritarisme teinté d’un virilisme bien rance ? Eh bien, ils s’en foutent, dans le fond, des libertés publiques et de la démocratie. Tout comme ils se foutent de l’état du monde — et ceux qui ont tapé sur Mélenchon, n’ayant pas de mots assez durs contre ce soi-disant « ami de Poutine et de Bachar el-Assad », ont applaudi le rapprochement entre Macron et le président russe et se désintéressent complètement de l’amitié persistante entre la France et toutes les dictatures du monde.

Marine Le Pen à un marché de Noël, Paris (Sipa)

Pour produire une critique audible et pertinente du FN, il faut commencer par se départir de tous les réflexes hypocrites et inefficaces que la bourgeoisie culturelle a pu nous insuffler. Ce n’est pas en répétant « Le FN, c’est la haine » ou en brodant des comparaisons historiques douteuses, qu’on réduira l’attrait qu’il a sur une partie de la population. C’est en analysant celui-ci et en le détournant vers des causes qui en valent la peine. Les fascismes se nourrissent de la frustration et de la souffrance bien réelle des classes moyennes et populaires, et les retournent contre des catégories criminalisées : les allocataires des minima sociaux, les non-Blancs, les migrants, les femmes, les homosexuels. Car tout en prétendant reprendre à son compte la disparition de l’idéal communiste, le Front national a toujours évité de tenir le moindre discours sur la question sociale, si ce n’est quelques tirades qui ne mangent pas de pain sur la « finance mondialisée ». Il n’a rien à dire sur les ordonnances Travail, rien à dire sur la baisse des APL ; il est en fait inaudible sur toutes les questions matérielles et de redistribution des richesses ; il prospère dès que les obsessions médiatiques du moment tournent autour de « l’identité nationale » ou de « Quelle laïcité voulons-nous ? ». Sortir de ces débats moisis est une première chose à faire : à Frustration, nous n’avons jamais ergoté sur « l’esprit Charlie » ou « Qu’est-ce que la Nation ? ». Ensuite, il faut ramener la frustration et la souffrance sociale à ses vraies causes. Là où l’antifascisme bourgeois répond aux électrices et électeurs FN « Renoncez à ces idées fausses, défendez le vivre-ensemble et la démocratie libérale », nous disons « Renoncez à ces idées fausses, défendez-vous contre les riches ».

La grande partie de vos parutions traitent de la société française. Serait-ce un choix éditorial visant à « ancrer » la politique dans des questions nationales — voire européennes — au motif que le lecteur serait impuissant quant au reste du monde ?

« Ce n’est pas en répétant Le FN, c’est la haine ou en brodant des comparaisons historiques douteuses qu’on réduira l’attrait qu’il a sur une partie de la population. »

Si nos articles sont ancrés dans des questions nationales, c’est par souci qu’ils soient ancrés dans le quotidien des lecteurs. Pour rallier leurs colères, il faut les toucher, et pour les toucher, il faut parler ce qui leur est (et ce qui nous est) proche : un portrait de la ministre du Travail qui a été sur tous les écrans, expliquer ce que deviennent nos primes d’assurance, relater les rapports de classe dans un film qu’ils ont pu voir ou un livre à succès, réfléchir aux mythes historiques. Quand on fait un article sur la SNCF, il va pointer, derrière les problèmes subis par les usagers, le tout-TGV (de luxe), le désengagement du réseau dit secondaire, l’ouverture prochaine à la concurrence, et diriger le ressentiment partagé vers les responsables politiques comptables d’une situation dégradée qui éloigne chaque jour un peu plus le train de ses missions de service public et d’égalité territoriale, au profit de l’exploitation privée et du mouvement de métropolisation. Mais nous n’avons ni les compétences, ni les moyens, pour aller enquêter sur les effets de la privatisation au Royaume-Uni, alors que certains excellent dans ce domaine.

C’est vrai que ça fait très classe d’avoir des « correspondants à l’étranger », mais cela pose aussi des problèmes de vérifiabilité et de possibilité de discussion démocratique du contenu : la principale dérive de l’article « international », c’est que celui ou celle qui a « vu ce qui se passe là-bas » en fasse un argument d’autorité. La caricature de cette dérive, ce sont les journalistes aux indignations puériles, comme un Hugo Clément qui vient faire la leçon aux gens parce qu’il a vu la guerre de près et qu’il sait de quoi il parle, lui. Mais, plus généralement, combien de fois a-t-on lu des conclusions définitives au sujet du succès (ou de l’échec) de Podemos en Espagne, du civisme des citoyens scandinaves ou, encore plus ennuyeux, de la réalité du processus révolutionnaire au Venezuela ? Avec toutes les simplifications que cela induit, souvenons-nous des multiples reportages bien réducteurs sur les phénomènes révolutionnaires du « Printemps arabe » ou l’Euromaïdan. Les médias qui défendent l’ordre établi usent également en permanence de la comparaison internationale comme argument d’autorité. Combien de séquences de JT consacrées à « la réussite de l’économie allemande » ou à la baisse du taux de chômage aux États-Unis ? Si l’on veut, comme nous, éviter tout argument d’autorité, et écrire sur des thèmes qui n’exercent pas de violence symbolique sur le lecteur (et sur le reste de la rédaction, qui mène une délibération sur le contenu des articles) pour qu’il puisse s’approprier le contenu et fonder en raison ses perceptions et frustrations, s’aventurer loin du territoire national est compliqué.

Nicolas Maduro dans l’État de Carabobo, 5 septembre 2014 (DR)

Votre 13e numéro paraît aujourd’hui. Votre revue compte-t-elle s’en prendre aux « élites » et à « leurs médias » et « leurs sondeurs » pour de longues années encore ?

D’abord, notre principal objet d’étude, « la classe dirigeante et ses coups tordus », reste en bonne forme, et la hausse perpétuelle des inégalités montre que la critique sociale a de beaux jours devant elle. Mais, puisque nous défendons l’égalité sous toutes ses formes et dans tous les domaines, nous investissons aussi et de plus en plus des questions qui ne sont pas uniquement définies et causées par l’antagonisme entre le capital et le travail. Le dossier principal de notre numéro 13 contiendra des articles sur la domination masculine, l’homophobie et l’actualité du combat féministe. C’était un défi pour nous d’investir ces sujets qui nous tiennent à cœur, et où un pôle conservateur reste fort et impérativement à combattre. Ensuite, nous avons des abonné.e.s fidèles et engagés sur la durée. Le plus récent abonnement se terminera en février 2019. Si, à ce moment-là, la grande bourgeoisie continue de mener victorieusement sa lutte des classes et que le reste du monde perd du terrain, ça voudra dire que nos nerfs seront toujours à vif, que notre volonté de revanche sera toujours aussi farouche, notre mépris de classe à l’égard des puissants continuant d’imbiber nos colonnes.


Frustration


ENGRENAGES — « dispositif de transmission d’un mouvement généralement circulaire formé par plusieurs pièces qui s’engrènent », en mécanique. Cette rubrique donnera, au fil des mois, la parole à ceux que l’usage nomme, dans le camp de l’émancipation, les médias « indépendants » ou « alternatifs » : autant de sites ou de revues qui nourrissent, au quotidien, la pensée-pratique. Si les divergences sont à l’évidence nombreuses, entre tous, n’en demeure pas moins un même désir d’endiguer les fameuses « eaux glacées du calcul égoïste » — partons de là.


REBONDS

☰ Lire notre entretien avec Le Vent se lève : « « Rester connecté au sens commun » », novembre 2017
☰ Lire notre entretien avec Hors-Série : « Il y a une vraie demande de longs formats », novembre 2017
☰ Lire notre entretien avec Danièle Obono : « Il faut toujours être dans le mouvement de masse », juillet 2017
☰ Lire notre article « Refuser le clivage gauche-droite ? », Alexis Gales, décembre 2016
☰ Lire la tribune d’Iñigo Errejón, « Podemos à mi-chemin » (traduction), mai 2016
☰ Lire notre entretien avec Razmig Keucheyan : « C’est à partir du sens commun qu’on fait de la politique », février 2016
☰ Lire notre entretien avec Emmanuel Daniel : « L’émancipation ne doit pas être réservée à ceux qui lisent », janvier 2016
☰ Lire notre article « Mélenchon, de la Gauche au Peuple », Alexis Gales, mars 2015
☰ Lire notre entretien avec Paul Ariès, « La politique des grandes questions abstraites, c’est celle des dominants », mars 2015

Ballast

Wed, 21 Feb 2018 12:56:04 +0100

Rwanda — recommencer à vivre


Texte inédit pour le site de Ballast

Le 7 avril 1994 débutait un génocide au Rwanda : en trois mois, c’est près d’un million de victimes, à grande majorité tutsie, qui seront exterminées. Deux décennies après, la responsabilité des principaux acteurs est connue. Les coupables ont été jugés par les « Gacaca », les tribunaux populaires rwandais ; l’État français, qui n’a jamais assumé sa part de responsabilité en dépit des preuves, continue de faire figure de grand absent au tableau de la réconciliation. Cela n’a pas empêché le Rwanda de se relever et de devenir l’un des pays les plus sûrs du continent africain. Gabriel avait 11 ans, alors : il est l’un des nombreux civils anonymes rescapés d’un carnage qui continue de nous hanter. Nous l’avons rencontré dans la province de Gisenyi, au bord du lac Kivu, à 500 mètres de la frontière avec la République démocratique du Congo. S’il respire la joie de vivre au quotidien, ses mains se crispent au moment d’évoquer ses souvenirs ; sa gorge se noue. Nous l’écoutons.


Je suis né en 1983, de parents éleveurs et cultivateurs. On était six garçons à la maison et on vivait en campagne, ce qui signifie que, comme la majorité des Rwandais éloignés des villes, on ne connaissait rien à la politique. À cette époque, 90 % des gens qui vivaient en zone rurale n’étaient jamais allés à Kigali, la capitale. La grande majorité des Rwandais n’avait jamais vu la route bétonnée. On était des « innocents », dont la seule préoccupation était le travail. À cette époque les Hutus et les Tutsis vivaient ensemble ; la seule différence entre les trois groupes se lisait sur la carte d’identité. L’époque coloniale a montré et marqué les différences entre les gens. Les distinctions étaient basées sur des critères économiques. Les Tutsis étaient des éleveurs, les Hutus des agriculteurs. Le nombre de vaches que chaque individu possédait déterminait son appartenance. Cette classification pouvait évoluer, dépendamment du nombre de vaches. Pour autant, nous étions le même peuple. Il était impossible pour nous de faire la distinction. Les Belges ont alors commencé à nous mesurer pour nous différencier afin que notre prétendue ethnicité n’évolue plus. Tout ça a fixé le cadre d’un complexe d’infériorité pour une partie des Hutus.

« Le gouvernement avait déployé des militaires partout mais ils n’ont pas fait attention à moi : j’ai pu m’échapper. J’ai dormi près d’un poste électrique. Au petit matin, j’ai commencé à voir défiler le flot des réfugiés. »

Je me trouvais avec mon oncle quand le génocide a débuté. Quand nous avons appris ce qu’il se passait, nous avons tenté de fuir, tout d’abord vers le Burundi, car nous vivions près de la frontière. Quand nous nous sommes aperçus que c’était impossible, nous avons décidé de nous rendre vers la sous-préfecture avant que les génocidaires n’arrivent jusqu’à nos villages. On voulait rallier les bâtiments officiels car on n’imaginait pas que ces tueries étaient planifiées par le gouvernement. Sur la route, des soldats nous ont demandé notre carte d’identité. J’avais 11 ans, je n’en avais pas. Mon oncle, oui. Même si sa mère était hutue et que son père tutsi, lui était tutsi au regard du gouvernement rwandais. Et dès qu’ils arrêtaient des Tutsis, ils les frappaient systématiquement. Quand ils ont vu la carte d’identité de mon oncle, ils ont commencé à le frapper et à le torturer en lui enfonçant des clous dans les pieds afin qu’il ne puisse pas s’enfuir. Je me souviens qu’ils criaient que nous étions des traîtres, des espions. Ils m’ont dit : « Toi tu es un enfant, on te tuera après. » Je pensais qu’ils feraient du mal à mon oncle, mais pas qu’ils le tueraient. Le gouvernement avait déployé des militaires partout mais ils n’ont pas fait attention à moi : j’ai pu m’échapper. J’ai dormi près d’un poste électrique. Au petit matin, j’ai commencé à voir défiler le flot des réfugiés. Tous fuyaient. Parmi eux, il y avait beaucoup de jeunes filles, qui seront violées par les militaires avant d’être tuées. J’étais terrifié, parce que j’étais seul, mais peut-être que ça a été aussi une chance : personne ne faisait trop attention à mes faits et gestes. J’ai décidé de partir pour rejoindre la maison de mes parents. Je ne comprenais pas bien ce qu’il se passait à ce moment, comme beaucoup de monde. Mais le chant guerrier « Iyeee tubatsembatse iyee tubagandagure » (« On va les exterminer »), repris par les milices, nous a fait rapidement comprendre ce qu’il se passait.

Nos voisins étaient nos amis, je pensais que je serais en sécurité là-bas. Mais je ne savais pas quel chemin je devais prendre : les hommes armés étaient partout, et certains transportaient des cadavres sanguinolents. J’étais un enfant encore naïf, je pensais que mon oncle était en vie, alors je demandais à tous les gens que je croisais s’ils savaient quelque chose. Ces moments étaient particulièrement difficiles, les routes étaient parsemées de cadavres, les chiens rôdaient autour… Rapidement, j’ai décidé de ne plus m’adresser aux hommes, ils me faisaient peur. J’ai rencontré sur mon chemin une femme, et je lui ai posé des questions. Elle s’est mise à pleurer et m’a demandé de ne jamais dire que j’étais tutsi, qu’on me tuerait sans aucune pitié. Alors que le génocide avait débuté depuis plusieurs jours à Kigali, nous n’en étions qu’au deuxième dans ma région. J’ai abordé une deuxième femme, qui m’a dit d’aller rejoindre une famille tutsie qui était un peu plus loin, afin d’être exécuté avec eux. J’avais faim, j’avais peur, et quelque chose venait de changer pour moi : je comprenais que je ne pourrais pas rentrer chez moi.

Avant que je sois séparé de mon oncle, il m’avait donné de l’argent, pensant que ça me sauverait peut-être la vie. Et il a eu raison : une dame a accepté de me prendre chez elle. Quand je suis arrivé à son domicile, j’ai vu son mari avec une machette et du sang sur ses vêtements. Il a demandé immédiatement : « D’où viens-tu avec ce serpent ? » Son épouse lui a répondu qu’elle ne savait pas, mais que j’avais de l’argent. Je portais un short kaki, je lui ai donné l’argent que j’avais en poche. Il m’a dit que je pouvais rester chez eux. J’y suis resté une semaine. Le sang coulait partout dans le pays. Tout le monde avait changé. Même celui qui était bon était devenu mauvais. Un matin, l’homme qui m’hébergeait est venu me voir. Sur les 500 francs que je lui avais donnés, il m’a rendu 100 francs et m’a demandé de partir. Aussitôt dehors, j’ai vu un autre homme d’environ 25 ans se faire massacrer. Terrifié, j’ai fait demi-tour et je suis reparti vers la maison. Celui qui m’avait hébergé a alors brandi sa machette et m’a demandé de faire un choix que je n’ai jamais pu oublier : « Tu pars ou tu restes ?  » Je suis parti.

« Le sang coulait partout dans le pays. Tout le monde avait changé. Même celui qui était bon était devenu mauvais. Un matin, l’homme qui m’hébergeait est venu me voir. »

J’ai décidé de me rendre dans l’église du village, pensant que j’y serais en sécurité. Je me suis rendu compte qu’elle était remplie de cadavres. Devant le porche, j’ai vu un homme se suicider. La violence de cet acte de désespoir m’a profondément traumatisé — plus tard, j’ai également essayé de mettre fin à mes jours. En sortant de l’église, j’ai été arrêté par des Bakiga qui étaient en train d’apprendre aux Hutus des villages comment tuer. Ils m’ont laissé partir mais, plus loin, ce sont des miliciens qui m’ont arrêté : ils se sont mis à me compter le nombre de côtes, puisqu’il avait été rendu public durant la colonisation que les Tutsis avaient plus de côtes que les Hutus. Étant donné que je niais en bloc, un des miliciens m’a menacé de me couper la jambe si je n’avouais pas. Un homme est arrivé et il lui a demandé de me laisser : des adultes tutsis devaient être exécutés plus loin. Même si j’ai été frappé et humilié, c’est un véritable miracle que je n’aie pas été exécuté. Plusieurs jours après, un homme m’a permis de rentrer dans un quartier qu’on m’avait décrit comme moins dangereux. J’ai vu quelques enfants qui jouaient sur un terrain de football. Comme je m’approchais d’eux, ces derniers m’ont dit de fuir, que leur oncle était un tueur. Je n’avais nulle part où aller, et dans ces villages, tout le monde se connaissait.

Après des jours interminables, j’ai réalisé que je ne pouvais pas m’en sortir. Je ne voulais plus vivre, tout simplement. Je suis allé à la barrière où il y avait un contrôle et j’ai dit que j’étais tutsi, et que je voulais mourir. Alors que j’avais toutes les chances d’être exécuté sur-le-champ, à ma grande surprise, ces hommes m’ont répondu qu’ils ne voulaient pas me tuer et ils ont demandé à une dame de m’héberger. Elle a accepté pour une nuit. Une nuit en sécurité, dans un lit, c’était comme une année pour moi. Son mari était un homme extraordinaire. Je lui ai demandé si je pouvais rester. Il m’a dit que non, qu’ils viendraient tôt ou tard pour me tuer. Mais il a éprouvé de la compassion pour moi, c’était la première personne que j’ai réellement senti touchée par ma situation. Il a fini par me garder chez lui et par me confier la garde de ses vaches. Il aurait pu être torturé et exécuté pour avoir hébergé un Tutsi. Pendant les semaines de ce génocide, il pleuvait beaucoup. Je gardais ses vaches avec d’autres enfants du village. La radio nous informait que les FPR progressaient et qu’ils allaient arriver dans les prochaines heures pour nous sauver et libérer nos villages. C’est dans ce contexte que des tueurs ont fouillé toutes les maisons pour vérifier qu’il n’y ait pas de rescapés tutsis. Alors que je commençais juste à reprendre espoir, ils m’ont arrêté avec une cinquantaine de personnes.

Au bord du lac Kivu, qui fait office de frontière naturelle entre le Rwanda et la RDC, Gabriel porte son regarde vers le Congo.

La nuit tombait. L’heure de notre exécution arrivait. Soudain, ils nous ont tiré dessus. Tout le monde est tombé. Moi, j’étais derrière des adultes. Ils me sont tombés dessus et m’ont entraîné dans leur chute. J’ai passé la nuit au milieu des cadavres, couvert de leur sang. J’ai survécu, mais une partie de moi est morte ce jour-là. Je suis retourné chez les gens qui m’hébergeaient. Ils étaient tellement persuadés que j’étais mort qu’ils ont pensé voir un fantôme. Le lendemain, nous avons entendu de très longues fusillades. Les FPR étaient arrivées. Le génocide était fini. Vint l’heure des comptes. Et ils ont été terribles pour moi. Mes parents et mes cinq frères avaient été tués. J’étais le seul survivant. Plus tard, j’ai appris comment mon père avait été tué. Piégé, par des voisins de ses amis hutus.

« Et pourtant, il fallait reconstruire. Et reconstruire, ça signifiait apprendre à vivre avec des individus qui avaient potentiellement exterminé ta famille. »

Mon histoire est aussi celle de milliers d’autres enfants, devenus comme moi des orphelins du génocide. J’étais seul. Je ne connaissais personne. Des gens qui fréquentaient ma famille se sont alors mis à ma recherche. Mais il faut bien comprendre le contexte : ils ne me cherchaient pas seulement moi, ils couraient aussi après les biens de mes parents. C’était davantage le profit que l’amour qui les guidait. J’ai été rapidement emmené dans un orphelinat. C’est, même des années après, un souvenir très éprouvant à raconter. Nous n’avions pas beaucoup à manger, beaucoup d’enfants portaient des cicatrices du génocide… Mais nous, les enfants, nous n’étions pas le seul problème : il y avait aussi les veuves, souvent mutilées, et toutes ces femmes qui avaient subi des viols… Si la paix règne au Rwanda maintenant, le pays revient de loin : notre nation était détruite, ses habitants étaient détruits, le sang coulait de notre terre. Et pourtant, il fallait reconstruire. Et reconstruire, ça signifiait apprendre à vivre avec des individus qui avaient potentiellement exterminé ta famille. Pendant les trois mois du génocide, 10 000 personnes étaient tuées chaque jour. On n’avait pas le choix. Il fallait recommencer à vivre sans esprit de vengeance. Aujourd’hui, je sais qui a tué ma famille. Je les ai rencontrés. Si je m’étais vengé, ni mes parents ni mes frères ne seraient revenus. Trouver quelqu’un qui dit la vérité peut même aider à la reconstruction. Malheureusement, ça n’a pas été le cas pour moi. À part mon père, je ne sais pas où les autres membres de ma famille ont été enterrés. Faire le deuil dans ces conditions est presque impossible.

Les Gacaca existaient même avant le génocide. C’était un tribunal local et populaire qui plaçait les coupables face aux victimes, et face à ce qu’ils avaient commis. Ils devaient reconnaître ce qu’ils avaient fait et demander pardon. Au Rwanda, après le génocide, ça paraissait irréalisable de juger tous ceux qui avaient participé aux crimes : on pense à ceux qui avaient tué, mais il ne faut pas oublier ceux qui avaient torturé, exécuté, violé, piégé ou dénoncé des Tutsis. Nous avions perdu près d’un million de personnes. Le nombre de tueurs était presque inquantifiable. Le nouveau gouvernement a alors pensé qu’il était mieux d’éduquer les gens pour prouver que l’époque coloniale avait induit tout le monde en erreur : tous les Rwandais sont les mêmes. Il y a eu un gros travail effectué sur la question du pardon : ce travail, c’était d’apprendre à demander pardon, mais aussi, pour les victimes, d’apprendre à accepter ce pardon. Une fois que le FPR a pris le pouvoir, l’appartenance ethnique a été de suite supprimée de la carte d’identité. Le FPR a mené une politique d’unité et de réconciliation, en totale opposition avec les anciens dirigeants qui pensaient que le pays devait être seulement pour les Hutus.

Mémorial de Gisozi, à Kigali : une liste de noms, ceux de quelques-unes des victimes du génocide

Il est acquis que la France a soutenu les génocidaires dès le début. Mais pas seulement : elle a aussi essayé par la suite d’évacuer les tueurs vers la RDC, qui était alors le Zaïre. Il faut que la France accepte le rôle qu’elle a joué dans ce drame et qu’elle reconnaisse que sans sa collaboration avec le précédent gouvernement, le génocide n’aurait certainement pas pris les mêmes proportions. Les soldats français étaient là avant que le génocide commence. Et ils étaient toujours là pendant les tueries, cette fois-ci sous l’uniforme de l’ONU. Évidemment, les crimes ont été commis par les Rwandais eux-mêmes mais, durant ces quelques mois, l’humanité avait complètement disparu. Nous n’étions plus des humains. En tant que rescapé du génocide, je pense que la France doit, elle aussi, demander pardon. Je ne peux qu’être reconnaissant envers les soldats du FPR, ainsi qu’envers notre président Paul Kagame. Sans eux, je ne serais pas là pour témoigner. Je serais certainement mort, d’une part, mais sans le travail effectué après le génocide, je serais resté un enfant de la rue, un vagabond. J’étais un enfant malheureux, comme tant d’autres, jusqu’à la fin des années 1990. Si ma vie a changé, c’est grâce aux pas énormes qu’a fait le pays. J’ai pu étudier, apprendre l’anglais, le français… Le gouvernement rwandais a, à cette époque, pris la place de nos parents et de nos familles. Nous avons été élevés comme les enfants du Rwanda.

« Il faut que la France accepte le rôle qu’elle a joué dans ce drame et qu’elle reconnaisse que sans sa collaboration avec le précédent gouvernement, le génocide n’aurait certainement pas pris les mêmes proportions. »

À quelques centaines de mètres d’ici [il désigne la République démocratique du Congo, qui apparaît en toile de fond de l’autre côté du lac Kivu], il y a toutes ces personnes qui sont parties vivre une autre vie. Je pense qu’elles doivent aujourd’hui revenir, afin de nous aider à soigner nos cicatrices et à reconstruire au lieu de continuer à détruire. L’histoire de la séparation des Rwandais est déjà finie. Ceux qui ont commis des crimes doivent accepter d’être jugés et punis, et doivent revenir. Ils ont des enfants qui sont nés ici et qui sont en train de payer le prix des crimes de leurs parents. Mon souhait, c’est qu’ils reviennent. Pas qu’ils meurent dans les forêts. Cette histoire n’est finalement pas seulement la mienne, mais plutôt celle de tous ceux à qui on a arraché leur enfance et leur famille. Mais, parfois, en écoutant les histoires des autres, il m’arrive d’éprouver le sentiment de n’avoir rien vécu de grave. Tellement de femmes ont été torturées, ont subi des viols collectifs, tellement de personnes ont perdu une partie de leur corps… Malgré toutes ces atrocités, je pense que le Rwanda a un bon futur devant lui. Je suis optimiste. Ceux qui étaient des orphelins comme moi ont construit une famille. J’ai une femme, trois jeunes enfants. Nous avons avancé. Mais je devrai un jour raconter à mes enfants mon histoire, car elle est aussi la leur. Celle de leur famille, mais aussi celle de leur pays. Je devrai trouver les mots, pour ne pas qu’ils grandissent avec la haine. Ça sera une manière de les éduquer. Parler, raconter, c’est difficile. Mais celui qui est malade, c’est celui qui ne parle pas.


Propos recueillis par Laurent Perpiga Iban, pour Ballast — également auteur des photographies.


REBONDS

Ballast

Mon, 19 Feb 2018 01:09:50 +0100

L’abécédaire de Cornelius Castoriadis


Texte inédit pour le site de Ballast

Son biographeévoque un « paradoxe » : comment se fait-il qu’un intellectuel « d’une telle ampleur » soit à ce point marginal et « négligé » par l’Université ? Saluons plutôt ce « déficit de reconnaissance » institutionnelle et médiatique : c’est à cette condition que se déploie la pensée critique. Né en 1922, mort en 1997, pilier de l’organisation Socialisme ou Barbarie, trotskyste puis marxiste critique puis critique du marxisme, à la fois économiste et psychanalyste de profession, révolutionnaire revendiqué jusqu’à son dernier souffle, ce Grec devenu français a toute sa vie loué l’autonomie. Celle du corps politique et des individus qui le forment. Celle qu’il faut apprendre et arracher « aux oligar­chies bureaucratiques, managériales et financières » pour instaurer — avec le concours de la grande masse des citoyens et non du seul prolétariat ouvrier — une société auto-organisée, frugale, écologique et enfin démocratique.


Autonomie : « C’est le projet d’une société où tous les citoyens ont une égale possibilité de participer à la législation, au gouvernement, à la juridiction et finalement à l’institution de la société. […] C’est en cela qu’on peut l’appeler le projet révolutionnaire, étant entendu que révolution ne signifie pas des massacres, des rivières de sang, l’extermination des Chouans ou la prise du palais d’Hiver. » (Entretien paru dans le n° 10 de la revue Propos, en mars 1993)

Bonheur : « [Les hommes] travaillent comme des fous à l’usine ou au bureau, pendant la plus grande partie de leur vie éveillée, afin d’obtenir une augmentation de 3 % de leur salaire ou une journée supplémentaire de vacances par an. À la fin — et cela est de moins en moins une anticipation —, le bonheur humain sera réalisé par un monstrueux embouteillage de voitures, chaque famille regardant la télévision dans sa voiture et mangeant des glaces produites par le réfrigérateur de la voiture. La consommation en tant que telle n’a pas de signification pour l’homme. […] Partout dans le monde les ouvriers attendent impatiemment toute la semaine que le dimanche arrive. Ils sentent le besoin impérieux d’échapper à l’esclavage physique et mental de la semaine de travail. Ils attendent avec impatience le moment où ils seront maîtres de leur temps. Et ils découvrent que la société capitaliste s’impose à eux-mêmes pendant ces moments. » (Quelle démocratie ? Écrits politiques, tome II, éditions du Sandre, 2013)

Choisir : « La liberté, c’est très difficile. Parce qu’il est très facile de se laisser aller. L’homme est un animal paresseux. Il y a une phrase merveilleuse de Thucydide : Il faut choisir : se reposer ou être libre. Et Périclès dit aux Athéniens : Si vous voulez être libres, il faut travailler. Vous ne pouvez pas vous reposer. » (Post-scriptum sur l’insignifiance, L’Aube, 1998)

Délibérer : « Ces trois siècles [cité des Athéniens, avant Jésus-Christ, ndlr] sont caractérisés par la participation constante, permanente, des citoyens dans le corps politique. Ça ne veut pas dire du 100 %, mais les plus récentes études, celle de Finley par exemple, montrent que quand une affaire importante était discutée dans l’Assemblée du peuple à Athènes, il y avait 15 000, 20 000 personnes — sur 30 000 citoyens. Il faut savoir ce que cela veut dire. Ça veut dire qu’il y avait des gens qui partaient à deux heures du matin du cap Sounion, de Laurion ou de Marathon pour être sur la Pnyx au moment du lever du soleil. Les Prytanes annonçaient que la délibération était ouverte. Et ils faisaient ça pour rien. Le salaire ecclésiastique a été introduit beaucoup plus tard. Ils perdaient une journée de travail, leur sommeil pour aller participer. » (Entretien avec Chris Marker, L’Héritage de la chouette, 1989)

Enseigner : « Si les enseignants ne sont pas capables d’inspirer aux enfants l’amour pour à la fois ce qu’ils apprennent et pour le fait d’apprendre, ce ne sont pas des enseignants. Sans cela, on peut éventuellement sortir d’un lycée comme une bête à concours, non pas comme quelqu’un d’ouvert au monde et passionné par cette énorme dimension de l’existence humaine qu’est le savoir. Si j’ai pu faire quelque chose dans ma vie, c’est grâce à mes parents, mais aussi grâce à cette grande chance que j’ai eue, au cours de la misérable éducation grecque de mon enfance et de mon adolescence, d’avoir chaque année, parmi la dizaine de professeurs que l’on avait, au moins un dont j’étais d’une certaine manière amoureux. » (Carrefours du labyrinthe, volume VI, Seuil, 1999)

Faux : « Il n’est plus question de dire que le prolétariat est historiquement chargé de la transformation de la société, lorsque ce prolétariat devient une petite minorité, ni que les couches salariées le sont, puisque aujourd’hui presque tout le monde est salarié. La transformation de la société exige aujourd’hui la participation de toute la population, et toute la population peut être rendue sensible à cette exigence — à part peut-être 3 à 5 % d’individus inconvertibles. Il faut insister sur une autre idée fausse, profondément ancrée dans le mouvement de gauche : l’idée d’un privilège politico-historique des pauvres. C’est un héritage chrétien. La logique et l’expérience historique montrent que l’idée d’un tel privilège est absurde, que les vrais pauvres seraient plutôt enclins à courber l’échine devant les dominants. » (« Une exigence politique et humaine », 1988)

Généralisé : « Il est ahurissant de penser qu’il y a eu des idéologues et des écrivains pour parler de l’époque contemporaine comme d’une époque d’individualisme alors que précisément, ce qu’il faut surtout déplorer actuellement, c’est la disparition des individus véritables devant cette espèce de conformisme généralisé. » (Post-scriptum sur l’insignifiance, L’Aube, 1998)

Histoire : « Il n’y a pas dans l’Histoire de progrès, sauf dans le domaine instrumental. Avec une bombe H nous pouvons tuer beaucoup plus de monde qu’avec une hache en pierre et les mathématiques contemporaines sont infiniment plus riches, puissantes et complexes que l’arithmétique des primitifs. Mais une peinture de Picasso ne vaut ni plus ni moins que les fresques de Lascaux et d’Altamira, la musique balinaise est sublime et les mythologies de tous les peuples sont d’une beauté et d’une profondeur extraordinaires. Et si l’on parle du plan moral, nous n’avons qu’à regarder ce qui se passe autour de nous pour cesser de parler de progrès. Le progrès est une signification imaginaire essentiellement capitaliste, à laquelle Marx lui-même s’est laissé prendre. » (Entretien avec La République des Lettres, juin 1994)

Presidents Cup 2017 (Chris Condon, Getty Images)

Intellectuel : « Je pense que la véritable fonction d’un intellectuel, ce n’est évidemment pas d’être à l’avant-garde de la société, mais de mettre en question l’institué, d’interroger et de critiquer ce qui est. Non par pur plaisir de critiquer, mais parce que, sans cette mise à distance de l’institué, il n’y a tout simplement pas de pensée. » (Conférence donnée le 31 mai 1991 au Collège international de philosophie)

Jouissance : « Un nouveau type anthropologique d’individu émerge, défini par l’avidité, la frustration, le conformisme généralisé (ce que, dans le domaine de la culture, on appelle pompeusement le post-modernisme). Tout cela est matérialisé dans des structures lourdes : la course folle et potentiellement létale d’une technoscience autonomisée, l’ona­nisme consommationniste, télévisuel et publicitaire, l’atomisation de la société, la rapide obsolescence technique et morale de tous les produits, des richesses qui, croissant sans cesse, fondent entre les doigts. Le capitalisme semble être enfin parvenu à fabri­quer le type d’individu qui lui correspond : perpétuellement distrait, zappant d’une jouissance à l’autre, sans mémoire et sans projet, prêt à répondre à toutes les sollicitations d’une machine économique qui de plus en plus détruit la biosphère de la planète pour produire des illusions appelées marchandises. » (Quelle démocratie ? Écrits politiques, tome II, éditions du Sandre, 2013)

Krátos : « Il y a d’abord le mot lui-même : démocratie, démos, Krátos. Krátos veut dire le pouvoir, démos c’est le peuple, donc la démocratie, c’est le pouvoir du peuple. Ça veut dire déjà, dans la conception grecque, que ça n’est bien entendu pas le pouvoir d’une oligarchie. Ça veut dire aussi que le peuple exerce lui-même le pouvoir. C’est-à-dire, c’est une démocratie directe. […] Chez les Modernes, l’idée de la démocratie représentative va de pair avec ce qu’il faut bien appeler une aliénation du pouvoir, une auto-expropriation du pouvoir. » (Entretien avec Chris Marker, L’Héritage de la chouette, 1989)

Limitation : « On est entré dans une époque d’illimitation dans tous les domaines, et c’est en cela que nous avons le désir d’infini. Cette libération est en un sens une grande conquête. Il n’est pas question de revenir aux sociétés de répétition. Mais il faut aussi — et c’est un très grand thème — apprendre à s’autolimiter, individuellement et collectivement. La société capitaliste est une société qui court à l’abîme, à tous points de vue, car elle ne sait pas s’autolimiter. » (Post-scriptum sur l’insignifiance, L’Aube, 1998)

Marges : « La marginalité devient quelque chose de revendiqué et de central, la subversion est une curiosité intéressante qui complète l’harmonie du système. Il y a une capacité terrible de la société contemporaine à étouffer toute véritable divergence, soit en la taisant, soit en en faisant un phénomène parmi d’autres, commercialisé comme les autres. » (Entretien avec La République des Lettres, juin 1994)

Nouveauté : « On abandonne tous les terrains collectifs, on se replie sur son existence individuelle ou micro-familiale, on ne se soucie de rien qui dépasse le cercle très étroit des intérêts personnels. Ce mouvement est encouragé par les couches dominantes ; non pas qu’il y ait, évidemment, une conspiration, mais il y a toute une dynamique du système. La société de consommation, c’est cela : achetez un nouveau téléviseur, et taisez-vous ; achetez un nouveau modèle de voiture, et taisez-vous. […] Tout cela encourage l’apathie des individus, tout cela détruit l’espace public comme espace d’activité collective par laquelle les gens essaient de prendre en charge leur propre destin. » (Entretien diffusé sur France Culture le 30 janvier 1982)

Béji Caid et Emmanuel Macron, 2018 (DR)

Opprimés : « Contrairement au lieu commun marxien, l’histoire de la société n’est pas celle de la lutte des classes. La plupart du temps, les esclaves, les opprimés sont restés à leur place en acceptant l’exploitation et l’oppression et en bénissant les tsars. » (La Culture de l’égoïsme, avec Christopher Lasch, Climats, 2012)

Pouvoir : « Le politique est ce qui concerne le pouvoir dans une société. Du pouvoir dans une société, il y en a toujours eu et il y en aura toujours — pouvoir au sens de décisions collectives qui prennent un caractère obligatoire et dont le non-respect est sanctionné d’une façon ou d’une autre, ne serait-ce que Tu ne tueras pas ! […] Il y aura donc des décisions collectives. Ces décisions s’imposeront à tout le monde. Ce qui ne veut pas dire qu’il devra y avoir un État, mais qu’il devra y avoir un pouvoir. Mais ce pouvoir a toujours existé — aussi bien dans la tribu primitive, dans la tribu de Clastres, sur les plateaux de Haute-Birmanie, en Chine […], etc. » (« La relativité du relativisme. Débat avec le MAUSS », La Revue du MAUSS, n° 13, premier semestre 1999)

Querelle : « Prenons la querelle entre la droite et la gauche. Elle a perdu son sens. Les uns et les autres disent la même chose. Depuis 1983, les socialistes français ont fait une politique, puis M. Balladur a fait la même politique ; les socialistes sont revenus, ils ont fait, avec Pierre Bérégovoy, la même politique ; M. Balladur est revenu, il a fait la même politique ; M. Chirac a gagné l’élection de 1995 en disant : Je vais faire autre chose et il a fait la même politique. Les responsables politiques sont impuissants. La seule chose qu’ils peuvent faire, c’est suivre le courant, c’est-à-dire appliquer la politique ultralibérale à la mode. » (Post-scriptum sur l’insignifiance, L’Aube, 1998)

Régimes occidentaux : « Ces régimes sont libéraux : ils ne font pas essentiellement appel à la contrainte, mais à une sorte de semi-adhésion molle de la population. Celle-ci a été finalement pénétrée par l’imaginaire capitaliste : le but de la vie humaine serait l’expansion illimitée de la production et de la consommation, le prétendu bien-être matériel, etc. » (Entretien paru dans le n° 10 de la revue Propos, en mars 1993)

Socialisme : « Il n’y a pas de socialisme comme étape nécessaire de l’Histoire, pas plus que de science de la société garantissant son avènement et qui, entre les mains des spécialistes, pourrait en guider la construction. Le projet socialiste est projet de création d’une nouvelle forme de société. […] Cette visée, on peut la formuler en un seul mot : la visée d’autonomie. Celle-ci implique la suppression des groupes dominants et des institutions qui  incarnent et instrumentalisent cette domination — en premier lieu, l’État —, le véritable autogouvernement des collectivités, l’auto-organisation de la société. » (Entretien paru dans Le Monde, les 13 et 14 décembre 1977)

Totalitarisme : « Après l’effondrement des régimes totalitaires et la pulvérisation du marxisme-léninisme, les intellectuels occidentaux dans leur majorité passent leur temps à glorifier les régimes occidentaux comme des régimes démocratiques, peut-être pas idéaux (je ne sais pas ce que cette expression veut dire), mais les meilleurs régimes humainement réalisables, et à affirmer que toute critique de cette pseudo-démocratie conduit droit au Goulag. On a ainsi une répétition interminable de la critique du totalitarisme, qui vient 70, 60, 50, 40, 30, 20 ans trop tard (plusieurs antitotalitaires d’aujourd’hui soutenaient le maoïsme au début des années 1970) — critique qui permet de passer sous silence les problèmes brûlants d’aujourd’hui : la décomposition des sociétés occidentales, l’apathie, le cynisme et la corruption politiques, la destruction de l’environnement, la situation des pays misérables, etc. » (Entretien avec La République des Lettres, juin 1994)

Tiers monde : « J’ai toujours pensé qu’il devrait y avoir non pas une synthèse possible — je n’aime pas le mot, trop radical-socialiste —, mais un dépassement commun qui combinerait la culture démocratique de l’Occident avec des étapes qui doivent venir, ou qui devraient venir, c’est-à-dire une véritable autonomie individuelle et collective dans la société, avec conservation, reprise, développement sur un autre mode des valeurs de socialité et de communauté qui subsistent — dans la mesure où elles ont subsisté — dans les pays du tiers monde. Il y a encore des valeurs tribales en Afrique. […] Je dis qu’il faut qu’il y ait quelque chose qui aille au-delà et qu’il y a encore dans le tiers monde, ou du moins dans certaines parties, des comportements, des types anthropologiques, des valeurs sociales, des significations imaginaires comme je les appelle, qui pourraient être, elles aussi, prises dans ce mouvement, le transformer, l’enrichir, le féconder. » (Démocratie et relativisme, Débat avec le MAUSS, Mille et une nuits, 2010)

Le pape François dans le hall Paul VI au Vatican, le 2 août 2017 (OSSERVATORE ROMANO/AFP/Archives)

Victoire : « Ne pas se dresser contre l’imposture, ne pas la dénoncer, c’est se rendre coresponsable de son éventuelle victoire. Plus insidieuse, l’imposture publicitaire n’est pas, à la longue, moins dangereuse que l’imposture totalitaire. Par des moyens différents, l’une et l’autre détruisent l’existence d’un espace public de pensée, de confrontation, de critique réciproque. La distance entre les deux, du reste, n’est pas si grande, et les procédés utilisés sont souvent les mêmes. » (« L’industrie du vide », Le Nouvel observateur, juillet 1979)

W. Bush : « George Bush, avant la guerre [du Golfe], était considéré comme un faiblard par ses concitoyens. Maintenant, c’est un héros. Mais l’Amérique va se retrouver immédiatement devant ses vrais problèmes internes devant lesquels M. Bush sera impuissant. La crise de la société américaine va continuer, avec la décrépitude des cités, les déchirures sociales, et tout le reste que l’on connaît. Et c’est aussi ce qui commence à se produire en Europe. » (Entretien paru dans Le Monde le 19 mars 1991)

XVIIIe siècle : « Et dans la mesure où une théorie libérale de la constitution politique s’élabore et prévaut à partir de la fin du XVIIIe siècle, elle s’appuie sur l’affirmation explicite de l’impossibilité de cette participation dans les sociétés contemporaine et sur l’acceptation de l’État comme distinct de la communauté politique, étranger à elle. […] Cette philosophie politique se trouve face à une quadrature du cercle : on maintient un État séparé dont on essaie de limiter le pouvoir, on tient pour acquis que les citoyens ne peuvent ou ne veulent pas, sauf exception passagère, s’occuper des affaires publiques, et en même temps on prétend fonder là-dessus un régime qui se réclame de la souveraineté du peuple et qui se donne le nom de démocratie. On aboutit à l’auto-organisation de la société dite civile à travers le marché — la dimension essentielle de la société étant ici la dimension économique —, processus avec lequel la communauté politique devrait donc s’abstenir d’interférer. » (La Cité et les Lois — Ce qui fait la Grèce — La création humaine, Seuil, 2008)

Y : « Quand les gens votent, ils votent cyniquement. Ils ne croient pas au programme qu’on leur présente, mais ils considèrent que X ou Y est un moindre mal par rapport à ce qu’était Z dans la période précédente. » (Paru dans la revue Parcours, les cahiers du GREP Midi-Pyrénées, n° 15-16, septembre 1997)

Zapping : « L’écologie est subversive car elle met en question l’imaginaire capi­taliste qui domine la planète. Elle en récuse le motif central selon lequel notre destin est d’augmenter sans cesse la production et la consommation. Elle montre l’impact catastrophique de la logique capitaliste sur l’environnement naturel et sur la vie des êtres humains. Cette logique est absurde en elle-même et conduit à une impossibilité physique à l’échelle de la planète puisqu’elle aboutit à détruire ses pro­pres présuppositions. Il n’y a pas seulement la dilapidation irréversible du milieu et des ressources non remplaçables. Il y a aussi la destruction anthropologique des êtres humains transformés en bêtes productrices et consommatrices, en zappeurs abrutis. » (Texte paru dans Le Nouvel Observateur du 7-15 mai 1992)


Tous les abécédaires sont confectionnés, par nos soins, sur la base des ouvrages, articles, entretiens ou correspondances des auteur.e.s.


REBONDS

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Ballast

Fri, 16 Feb 2018 12:05:26 +0100

B. Traven : ombre et révolte


Texte inédit pour le site de Ballast

« Vous devriez avoir des papiers pour prouver qui vous êtes, me conseilla l’agent de police.
Je n’ai pas besoin de papiers, je sais qui je suis
, répondis-je. » Ainsi parlait B. Traven. Il n’entendait pas être la proie des commentateurs et des curieux, aimant mieux offrir ce qu’il avait de plus cher : ses écrits. N’en voici pas moins, en partenariat avec les éditions Libertalia et à l’occasion de la réédition d’une biographie écrite par R. Recknagel — B. Traven, romancier et révolutionnaire —, le portrait de cet écrivain mythique disparu au Mexique en 1969. Notre seule excuse ? L’aimer☰ Par Thomas Misiaszek


Munich, Halle des Beaux-Arts, 1918. Obscurité totale. Seul un faible rai de lumière se pose sur un manuscrit. Derrière lui, dans l’ombre, une voix s’élève, pourfend la guerre, sa boue, son sang. Les États, qui ont transformé pendant quatre ans d’honnêtes hommes en assassins. Le capitalisme, empiffré de souffrance et de mort. Cette voix, c’est celle de l’auteur du Ziegelbrenner Le Fondeur de Briques —, revue anarchiste et pacifiste allemande créée un an plus tôt. Cette voix, c’est celle du révolutionnaire Ret Marut, alias Arnolds, Barker, Hal Croves, Traven Torsvan, Traven Torsvan Torsvan, Traven Torsvan Croves, Artum, Fred Maruth, Rex Marut, Richard Maurhut, Albert Otto Max Wienecke, Otto Feige, Adolf Rudolph Feige, Kraus, Martínez, Fred Gaudet, Lainger, Götz Ohly, Anton Räderscheidt, Robert Bek-Gran, Hugo Kronthal, Wilhelm Schneider, Heinz Otto Becker… Alias B.Traven. « Je n’ai pas envie d’être de ces gens qui se tiennent sous les feux de la rampe », disait-il pour entretenir le mystère qui jusqu’à aujourd’hui entoure son identité. « Comme travailleur, je me trouve immergé au sein de l’humanité, anonyme et obscur comme tout ouvrier qui apporte son lot de contribution pour faire progresser l’humanité. […] Mes œuvres ont de l’importance, moi, je n’en ai pas, pas davantage que le cordonnier qui considère de son devoir de fabriquer pour les hommes de bonnes chaussures qui leur aillent. » Et pourtant. La vie des cordonniers peut aussi mériter d’être contée. Et quid de celle d’un mystérieux pamphlétaire, anarchiste, révolutionnaire, fugitif, marin, aventurier, explorateur au Chiapas, défenseur des indigènes du Mexique et des opprimés de toutes sortes, écrivain majeur du XXe siècle dont l’œuvre est aussi féconde et actuelle qu’encore trop méconnue en France ?

« Après sa mort, en 1969, la dispersion de ses cendres au-dessus de la jungle du Chiapas assure que le secret restera entier. »

La véritable identité de B. Traven restera sans doute à jamais inconnue. Car on ne connaît ni le nom de celui qui se cache sous ses multiples pseudonymes, ni sa date ou lieu de naissance, ni ses liens de parenté. Toute sa vie, il s’est efforcé de tenir secrets ses lieux de résidence et s’est battu pour interdire la publication des rares photos qui lui étaient volées. Après sa mort, en 1969, la dispersion de ses cendres au-dessus de la jungle du Chiapas assure que le secret restera entier. Pas de tombe à visiter, ni de douteuses analyses post-mortem à réaliser. L’aura de mystère entretenue par l’intéressé autour de sa personnalité a de fait laissé le champ libre à d’innombrables théories plus ou moins farfelues, contribuant à brouiller davantage les pistes. Parmi elles, certaines font de lui le fils illégitime de l’empereur allemand Guillaume II, avec lequel il aurait entretenu une étrange ressemblance. D’autres avancent que B. Traven aurait été le pseudonyme de Jack London, qui aurait mis en scène sa mort aux États-Unis pour aller se cacher au Mexique et échapper à ses créanciers. D’autres encore affirment qu’il s’agit d’un milliardaire américain soucieux de se racheter une conscience en prenant la défense des classes dominées. Ou d’un collectif d’écrivains anonymes. Ou d’Adolfo López Mateos, président du Mexique entre 1958 et 1964. Ou rien de tout ça, mais plutôt un lépreux dangereusement contagieux ne sortant que rarement de chez lui, la tête couverte d’un masque. Bref, on ne sait pas qui se cache derrière les pseudonymes. Au-delà des nombreuses élucubrations, les témoignages de Rosa Elena Luján, veuve de Hal Croves/B. Traven, et les travaux biographiques notamment entrepris par R. Recknagel ont permis de remonter le fil d’Ariane des différents avatars de l’auteur et, plus important, de retracer les lignes directrices de son œuvre.

Aucun document n’atteste de l’existence de Ret Marut, premier pseudonyme de Traven, avant 1907. Tout au plus l’auteur fait-il lui-même référence à des études de théologie qu’il aurait débutées puis abandonnées, expliquant les nombreuses allusions à la Bible dans ses écrits postérieurs. Les premières traces de Marut font état d’un acteur et metteur en scène au théâtre municipal d’Essen, dans la Ruhr. Marut voyage et joue dans de nombreuses villes allemandes, de Düsseldorf à Berlin et Munich, où il se serait installé à partir de 1915. Lorsque la guerre éclate, il parvient à faire remplacer la nationalité anglaise sous laquelle il s’était déclaré par une citoyenneté américaine, pays neutre jusqu’en 1917. Cela lui donne une certaine tranquillité et lui permet de commencer le projet qui l’occupera pendant quatre ans et lui procurera une première notoriété de 1917 à 1921 : la publication de la revue Der Ziegelbrenner, le fondeur de briques. Ce pamphlet politique tire son nom tant du rouge incandescent de sa couverture que de son format de 12x21 cm, rappelant celui d’une brique. Peut-être aussi de sa fonction première, consistant à exploser les vitres d’une censure de guerre que Marut juge insupportable. Dans les treize numéros qui paraîtront, la revue n’aura de cesse de lancer de virulentes attaques contre le militarisme, l’État, la presse bourgeoise, le capitalisme et l’Église. Marut y développe un anarchisme individualiste fortement influencé par les idées de Max Stirner, qui caractérisera l’ensemble de son œuvre. Il rejette et crache sur toute structure, étatique, partisane, privée, évidemment, et revendique une humanité libérée des carcans dans lesquels elle est enserrée.

David Alfaro Siqueiros, extrait de la toile Ethnographie, 1939

À la fin de la guerre, il continue de dénoncer les nationalismes comme source de futurs conflits : « La possibilité d’une nouvelle guerre est plus proche que nous ne le croyons ; il y a encore des États, il y a encore des patries. Et l’État signifie : la guerre ; et la patrie signifie : la guerre. Et tant qu’il y aura sur terre des hommes pour qui existe un concept d’“honneur national”, la menace d’une nouvelle guerre subsistera. » Marut s’engage rapidement dans les mouvements révolutionnaires qui secouent l’Allemagne après l’armistice de 1918. En Bavière, une brève République des Conseils, organisée autour de soldats, ouvriers et paysans, est instaurée avant d’être rapidement écrasée par les forces gouvernementales. Le Ziegelbrenner prend fait et corps pour la révolution, maudit la bourgeoisie et le gouvernement social-démocrate qui répriment dans le sang le régime des Conseils encore naissant. Marut est arrêté en mai 1919 pour ses activités d’agitateur. Il relatera plus tard avoir été emmené à un tribunal militaire composé d’un lieutenant et dont le jugement se limitait à choisir entre l’exécution immédiate ou la relaxe des détenus. Parvenu à s’échapper grâce à la passivité complice de deux de ses gardes, Marut entre dans la clandestinité. En cavale, il bénéficie du soutien de réseaux anarchistes, se réfugie à Cologne et Berlin et continue jusqu’en 1921 à publier le Ziegelbrenner.

« Arrivé au Mexique, B. Traven distille son passé de pamphlétaire dans une œuvre romanesque empreinte d’aventure, de révolte, d’aversion du pouvoir et d’idéalisme. »

Le dernier numéro appelle plus que jamais à l’insurrection des esprits, dans le plus pur style stirnérien : « Vous êtes morts sur les champs de bataille pour ceux que votre trépas a engraissé. Eh bien, mourez donc pour votre propre cause ! […] Je suis invincible si je ne veux pas ce que veut un autre ! Tu es invincible si tu ne fais pas ce que veut un autre ! […] Le pouvoir des souverains les plus puissants se brise sur le non-vouloir des esclaves les plus faibles. » Marut disparaît ensuite de la circulation pour réapparaître à la prison de Brixton, au Royaume-Uni, où il est incarcéré pour défaut de papiers. Il y donne diverses identités, se fait passer pour un libraire lituanien, un Allemand résidant aux États-Unis, tente sans succès d’obtenir des papiers américains. Puis il file à l’anglaise en s’embarquant sur un vieux rafiot. Direction : Mexique, Chiapas, terre anarchiste et déjà mythique des rebelles zapatistes. Ret Marut, le Fondeur de Briques, ne reviendra plus. Arrivé au Mexique, B. Traven distille son passé de pamphlétaire dans une œuvre romanesque empreinte d’aventure, de révolte, d’aversion du pouvoir et d’idéalisme. Il y ajoute une cinglante fascination pour la mort, ou plutôt sur ces morts qui refusent de mourir, sur les opprimés et les parias qui se rebellent contre leur condition et qui se battent pour avoir droit, eux aussi, d’être libres et vivants.

En 1926, il envoie et publie en Allemagne Le Vaisseau des Morts, véritable bombe littéraire dans laquelle Traven règle ses comptes avec la vieille Europe — il n’a à ce jour rien perdu de son actualité. Le personnage de Gérard Gale y incarne un marin américain des années 1920 dont le bateau a quitté sans lui le port d’Anvers. Sans papier ni argent, Gale est trimballé de pays en pays par des autorités qui se débarrassent de lui en l’envoyant en douce vers les États limitrophes. Les scènes, répétitives, de raccompagnement aux frontières sont burlesques et légères, mais le constat est sans appel : « En ces temps de démocratie achevée, l’hérétique, c’est le sans-passeport, l’individu qui n’a donc pas le droit de vote. À chaque époque ses hérétiques, à chaque époque son inquisition. Aujourd’hui, le passeport, le visa, l’anathème dont est frappée l’immigration, sont les dogmes sur lesquels s’appuie l’infaillibilité du pape, auxquels il faut croire si on veut éviter d’être soumis aux différents degrés de torture. Jadis les tyrans étaient les princes, aujourd’hui c’est l’État. » Aujourd’hui, la condition des réfugiés suit le même schéma que celui auquel Gérard Gale est confronté. Sans droit, sans patrie, ils vivent en marge de sociétés qui les rejettent. Pour du papier. Dans l’espoir d’atteindre l’Angleterre, Gale embarque sur un bateau fantôme acceptant exclusivement les fugitifs, desperados, apatrides de tous bords. Des gens sans existence. Des morts. Le Yorikke, ce vaisseau des morts et paradigme de l’Europe impérialiste, broie alors ces personnes sans droit en les exploitant, telle une parfaite machine capitaliste, en attendant un naufrage qui permettrait à son armateur de toucher une prime d’assurance. À travers ce roman, aux antipodes des histoires romantiques de marin, Traven réinvente les récits de la mer en « chantant l’épopée du héros qui se tape le boulot ».

David Alfaro Siqueiros, extrait de la toile La Patrona, 1939

Au Mexique, il revit, voyage, écrit beaucoup. En 1927, il publie Le Trésor de la Sierra Madre, plus tard porté au cinéma par John Huston et avec Humphrey Bogart dans le rôle principal. Il y aborde le thème de l’avarice et de la ruée vers l’or à travers les aventures de trois compères. En arrière-plan, la quête du métal dénonce l’obsession du gain pécunier au détriment des aspects humains et sociaux. Traven prend clairement position pour démontrer que le véritable trésor de la Sierra Madre n’est pas celui que l’on croit… En parallèle à l’écriture, l’auteur part à la découverte du pays. Il parvient en 1926 à intégrer une expédition scientifique en partance pour le Chiapas en se faisant passer pour F. Torsvan, photographe norvégien. Lors des multiples séjours qu’il effectuera dans la région jusqu’en 1930, Traven se passionne pour la beauté luxuriante de la jungle, sa lumière, ses clameurs mystérieuses, ses appels étranges et quasi irréels. Il arpente de nombreux villages, discute, s’imprègne des populations et cultures locales et tombe sur un sujet qui inspirera désormais l’ensemble de ses écrits : les luttes révolutionnaires des travailleurs forestiers de la caoba, l’acajou, à l’époque de la révolution mexicaine, vers 1910.

« Le cri de guerre des rebelles zapatistes résonne tout au long des romans de l’acajou, résumant et portant les aspirations des Indiens vers leurs idéaux d’émancipation. »

Toute l’information rassemblée lui servira à écrire ce cycle de l’acajou auquel il travaillera, reclus dans une solitude quasi complète, pendant presque dix ans. Chacun des six livres de la série y forme un tout et peut être lu indépendamment des autres, mais Traven imprime une continuité qui transcende l’ensemble de l’œuvre. Tierra y Libertad ! Le cri de guerre des rebelles zapatistes résonne tout au long des romans de l’acajou, résumant et portant les aspirations des Indiens vers leurs idéaux d’émancipation. Traven y décrit d’abord la vie quotidienne des populations du Chiapas dans La Charrette, dénonce les abus dont ils sont victimes dans Indios, puis met en branle les dynamiques de révolte dans La Marche sur l’Empire de l’acajou. La Révolte des pendus présente les tortures infligées aux ouvriers indiens, suivies du déclenchement d’une rébellion inarrêtable. L’armée créée et grossissante des damnés, paysans souvent illettrés, affamés et poussés à bout par des décennies d’exploitation impitoyable, sort de la jungle pour étendre la révolution et détruire les fondements du pouvoir dans L’Armée des pauvres. Traven y lie souffrance et rébellion, décrit sans manichéisme le cheminement de populations traditionnellement soumises au joug des exploitants vers le moment de la négation, le moment où les Indiens disent « non », basta, et dans un retournement camusien se jettent corps et âme dans la révolte. « Si ces jeunes gens avaient été des hommes de raison », écrit-il pour illustrer le caractère spontané et nécessairement irrationnel des révoltés, « ils ne se seraient jamais révoltés. Les insurrections, les mutineries et les révolutions sont toujours irrationnelles en elles-mêmes, car elles viennent déranger la douce somnolence qui porte le nom de paix et d’ordre… Les vrais responsables des actes des rebelles sont les hommes qui croient qu’il est possible de maltraiter des êtres humains à jamais, en toute impunité, sans les pousser à la révolte. »

Ce dépassement du rationnel est également ce qui permet à Traven de penser l’avènement de la société idéale de Solipaz, « Soleil et Paix », qui conclut le cycle par l’utopie d’une communauté mue par une soif intarissable de liberté et de destruction des rapports de domination. Traven n’écrira plus beaucoup après le cycle de l’acajou. L’adaptation au cinéma de plusieurs de ses romans lui donnera l’occasion d’arpenter les studios d’Hollywood sous le nom d’Hal Croves, « représentant attitré de B. Traven ». À la fin de sa vie, Skipper, comme il aimait à se faire appeler, se réfugie sur sa passerelle, deuxième étage de sa maison inaccessible à toute autre personne que sa femme et lui. Entouré de vieux appareils photo, de jumelles, d’un Colt, d’un arc et de flèches, il s’efface derrière une œuvre abondante et la lutte d’une vie contre l’oppression. À sa mort, en 1969, les cendres dispersées au-dessus des terres rebelles du Chiapas emportent avec elles le lien indéfectible entre deux aspects fondamentaux de cet écrivain anonyme. Écriture et révolte.


Bannière et vignette : extraits de peintures de David Alfaro Siqueiros


REBONDS

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Thomas Misiaszek

Tue, 13 Feb 2018 09:47:32 +0100

Jean-Baptiste Vidalou : « La nature est un concept qui a fait faillite »


Entretien inédit pour le site de Ballast

Au lendemain d’une mobilisation contre l’installation d’un transformateur électrique à Saint-Affrique, en Aveyron. Mobilisation, aussi, pour l’ensemble des territoires en lutte suite à un appel commun pour « préparer un hiver ardent » aux aménageurs. Jean-Baptiste Vidalou — un nom de plume en hommage à la guerre des Demoiselles — nous reçoit chez lui pour discuter du combat auquel il participe, de ceux qui l’inspirent, de l’aménagement du territoire et des forêts qui font son quotidien. Son livre, Être Forêts — Habiter des territoires en lutte, a paru en octobre aux éditions Zones : « devenir ingouvernables », lance-t-il.


Comment écrit-on un jour sur la forêt ?

J’ai vécu dans les Cévennes pendant sept ans. J’ai beaucoup défriché pour restaurer des terrasses et faire un potager ; je me suis un peu coltiné à la réalité de ce qu’est une forêt. Petit à petit, avec cette histoire de centrale à biomasse de Gardanne, pas mal de gens ont voulu réfléchir à ce qui nous arrive sur le coin de la gueule avec la transition énergétique — le « mix énergétique », comme ils disent. Ce projet de prédation sur la forêt a été le départ de nombreuses pistes de réflexion collective sur ce qu’est l’imaginaire de la forêt, la culture de la forêt, comment on pourrait la gérer, est-ce qu’il faut seulement la gérer, est-ce que c’est un espace qui mérite de rester sauvage ou avec une autre forme de redéploiement ? Un collectif d’opposants à ce projet de bois-énergie s’est monté et on a tenté, avec une bande d’amis, d’écrire une revue : Bogues. On a commencé à réfléchir vraiment sur ce que signifie la forêt dans toutes ses dimensions : en termes de culture, d’économie locale, d’histoire. Dans les Cévennes, le souvenir de la guerre des Camisards est un élément très important dans l’imaginaire des gens. On a listé tout ça pour en faire une sorte d’enquête. Ça a pris pas mal d’ampleur et, petit à petit, avec les différents textes écrits, je me suis dit que ça méritait plus d’approfondissement : ça a donné ce bouquin…

… Qui est davantage une réflexion sur l’histoire de l’aménagement du territoire que la chronique des luttes forestières d’aujourd’hui…

« Quand ce sont des camarades qui tiennent des barricades dans une forêt, il existe une sensibilité commune à une émeute dans un quartier ou à un blocage sur une autoroute. »

Je ne voulais pas insister sur la portée historique, mais plutôt faire des aller-retours entre le passé et le présent, avec cette idée que « le passé ne passe pas ». Ce ne sont pas uniquement les luttes actuelles qui nourrissent nos imaginaires, mais ce va-et-vient entre les luttes passées et présentes. Je ne voulais pas prétendre écrire quelque chose que je ne vis pas : je suis allé une fois à Bure et à Roybon… Certains font ça très bien, mieux que je ne le ferais — comme le livre Constellations, par exemple. Il y avait d’ailleurs des camarades au moment de la conception du bouquin qui avaient l’intention d’écrire « Forêts en lutte, luttes en forêts », avec tout un panel de récits autour de Roybon, Bure, les Cévennes, etc. Ils avaient pris le temps de crapahuter entre tous ces lieux et de produire une géographie de la lutte. Ce n’était pas mon propos : j’avais envie d’une analyse philosophique et historique sur la forêt, je voulais parler de l’aménagement du territoire, de l’histoire que ça a pu avoir en France…

Tous ces espaces insurrectionnels sont-ils propres aux forêts ?

Je ne crois pas. Tous les lieux sont aujourd’hui propices à la résistance, surtout quand on voit ce qui s’est passé autour de la loi Travail, pendant les Printemps arabes… Je n’avais pas envie de penser la forêt comme un lieu privilégié, comme un dehors absolu. Ce que j’aimais bien, c’était l’idée de la forêt comme imaginaire d’un dehors atteignable, qui brasse encore des désirs de résistance. Mais ce n’est pas un endroit à mythifier. Penser la forêt comme ce qu’il faut défendre, ce qu’il faut préserver, le lieu d’où doit partir la lutte ou l’insurrection, ce serait absurde. Ce n’est pas une question de substance, c’est une question de rapport au monde, une sensibilité qu’on pourrait avoir vis-à-vis d’un lieu habité. Quand on rentre dans une forêt, il y a une forme de présence, surtout si c’est une forêt habitée ou en lutte. Quand ce sont des camarades qui tiennent des barricades dans une forêt, il existe une sensibilité commune à une émeute dans un quartier ou à un blocage sur une autoroute : une espèce d’émulation, une présence enfin là.

Dans les Cévennes, par Maya Mihindou

Mais on ne défend pas seulement la forêt ; on défend d’autres zones. Notre-Dame-des-Landes n’est pas qu’une forêt, c’est surtout un bocage, avec sa propre histoire de l’aménagement, et ce n’est pas une zone purement naturelle — comme l’expliquent bien les copains de la ZAD, le bocage a été aménagé. Pourtant, ils ne défendent pas l’histoire de cet aménagement-là mais ce qu’ils ont, sur ce territoire précis, commencé à composer, à inventer, à bricoler. La forêt est aussi ce qu’on y fait, ce qu’on y bricole, dans le sens d’une composition commune de gestes. C’est d’abord cette composition commune et située qu’on défend : l’idée d’ancrage. Au regard de la crise généralisée de la présence en Occident, où le sentiment d’un ancrage au réel tend à disparaître, il y a des lieux qui produisent encore ce sentiment à la fois affectif et éminemment politique d’« être là ». Ça peut être expérimenté dans une émeute comme dans un blocage de chantier éolien, ou sur une barricade à Bure. À Bure, ils défendent un bois communal qui ne paie pas de mine : autour, c’est le désert, c’est le désastre et c’est tout ça qui reste, une mémoire collective d’usages et d’imaginaires. On pourrait dire qu’il y a des « devenir forêt » dans les luttes actuelles, même s’il ne s’agit pas d’essentialiser la forêt comme enjeu de l’insurrection. C’est un imaginaire parmi d’autres. Ça pourrait être la Commune.

Ces imaginaires ont aussi cela en rapport : l’idée de commun, que ce soit un espace vécu et partagé, comme les Cévennes des Camisards, ou l’Ariège lors de la guerre des Demoiselles dont vous parlez beaucoup. On le voit avec la propriété en indivision que les opposants à RTE (Réseau transport électricité) ont mis en place à Saint-Victor pour se réapproprier un espace en danger. Est-ce que l’accaparement du territoire via son aménagement imposé stimule ce commun ?

« La nature est un concept qui a fait faillite. Penser en termes de nature, d’un côté, et de culture, de l’autre, de sauvage et de civilisé, voilà des concepts que la société occidentale s’est permise d’imposer au monde. »

Le commun n’est pas donné : c’est toujours quelque chose qu’on est en train de se donner, dans la situation. Les terres, en l’occurrence à Saint-Victor, sont privées. On a eu la chance que Victor [l’agriculteur qui a cédé, avec sa famille, une partie de ses terres, ndlr] soit disposé à communaliser des parcelles autour de l’Amassada pour débuter la lutte. Si on s’enrichit de cet imaginaire partagé et passé, du commun, de la Commune, il faut toujours le réagencer, le « rebricoler » à l’aune du présent, de ce qu’on y fait. Ce qui est intéressant dans toutes ces luttes, c’est qu’elles présentent, à chaque fois, des situations singulières le commun pour nous n’est pas agencé de la même manière que le commun à Bure, Roybon ou NDDL. Même s’il y a quelque chose qui circule et qui fait sens pour tout le monde, il n’y a pas d’homogénéité de l’imaginaire : chaque imaginaire tient sa force de la part d’hétérogénéité qu’il contient.

Le sociologue et anthropologue Bruno Latour, dans un entretien pour Reporterre, a eu cette phrase pour caractériser les territoires en lutte : « Défendre la nature : on baille. Défendre les territoires : on se bouge. » Est-ce l’hétérogénéité des lieux et leurs imaginaires pluriels qui stimulent les luttes, plus qu’un discours écologique plus général ?

Justement : on ne lutte plus pour la nature. La nature est un concept qui a fait faillite. Penser en termes de nature, d’un côté, et de culture, de l’autre, de sauvage et de civilisé, voilà des concepts que la société occidentale s’est permise d’imposer au monde. Ce qui est intéressant dans la phrase de Latour, c’est qu’on ne défend pas la nature comme un concept complètement abstrait ; ce qu’on défend, ce sont des territoires existentiels, des vies, des gestes, des techniques. Ce n’est pas un bloc conceptuel. Si l’écologie politique doit renaître — est-ce qu’il faut qu’elle renaisse ? —, si des gens ont envie de repenser l’écologie politique, ce devrait être autour de cette question des territorialités. Comment est-ce qu’on habite des lieux, comment est-ce qu’on habite ce monde ? Il y avait un camarade à Bure qui disait : « On n’occupe pas ces lieux, on les habite. » Ce sont ceux d’en face qui les occupent : Cigeo, l’ANDRA, les policiers… Si les luttes à venir ont quelque chose à apporter, c’est sur ce plan-là. Dès lors, il y a plein de ponts et d’alliances possibles avec d’autres luttes, des luttes indigènes par exemple, où certains peuples disent « On habite cette terre », au sens de la Terre-Mère. Qu’est-ce que ça veut dire alors « être terrestre » ? Non pas habiter dans une maison, un village, un pays, mais habiter cette Terre. Ça déplace complètement la question écologique : de comment gérer un système-Terre, avec ses mécanismes, ses réseaux, à comment s’inscrire dans un sol, dans un lieu, dans une culture — au sens large, pas comme une « fascisterie ». Et, surtout, comment les défendre.

Dans les Cévennes, par Maya Mihindou

La philosophe Simone Weil, sur cette question territoriale, disait notamment qu’« un milieu déterminé doit recevoir une influence extérieure non comme un apport, mais comme un stimulant qui rende sa vie propre plus intense». Comme si un territoire stimulé reprenait vie une fois agressé. Faut-il parler alors de « réaction », au risque que ces combats soient vus comme… « réactionnaires » ?

Je ne sais pas s’il faut le penser en termes de réaction, comme si l’aménagement du territoire faisait réagir la bête morte qui sommeillait en nous. Au regard de la pacification générale qu’on observe dans le monde occidental — dans le sens d’un ethos occidental, de manière d’être-au-monde devenue hégémonique —, la question de l’aménagement du territoire révèle des existences qui achoppent sur une inimitié réelle. Sur fond de marasme quotidien, l’aménagement t’attaque dans ta vie. Avec un parc éolien qui vient s’implanter sur des crêtes en une semaine, alors qu’on les voit depuis des années et qu’on a fabriqué son rapport au monde par rapport à ces crêtes, en lien avec elles, il y a revivification de ton être-au-monde. Et surtout mise en danger de cet être. Ce n’est pas un grand monstre froid qui t’attaque, mais un ennemi bien particulier à travers la main de l’aménagement du territoire ; derrière, il y a la figure de l’ingénieur, de l’économiste, du manager… Ça pourrait se passer aussi comme ça dans un bureau : un petit chef arrive et déplace la disposition des ordinateurs, commence à faire de l’open-space… Une personne pourrait avoir une réaction de rupture avec le quotidien complètement normé qui passe chez lui par le réaménagement de son espace de travail, à l’intérieur d’un bureau. Pour le projet de RTE à Saint-Victor, je l’ai vécu comme une colonisation, non pas d’un monde extérieur lointain qui viendrait agresser une entité territoriale plus ou moins abstraite, mais dans ma chair : j’ai senti une agression.

« Il n’y a pas un arbre comme un individu, plus un autre, qui créeraient une forêt. La forêt est d’emblée plurielle, conjonction d’un ensemble de mondes. »

Les luttes territoriales ne se pensent pas en termes de réaction d’un territoire qui serait en sommeil et qui tout d’un coup réveille son histoire. C’est quelque chose qui se redéploie dans le présent, avec des forces qui se trouvent déjà là. Des aborigènes qui défendraient leur territoire contre un projet de mines le feraient avec leurs traditions, forcément, mais aussi avec des gens extérieurs qui voudraient les aider, avec une perception particulière d’un monde qu’ils ont construit ensemble... Pour le bouquin, je n’avais pas envie de penser la forêt comme quelque chose de réactionnaire et « vieille France » — on en a assez du « patrimoine » ! Dans l’idée de forêt il y a le déploiement, il y a une force qui cherche à s’élargir. Deleuze le prend différemment : l’arbre c’est la ramification, comme la hiérarchie, qu’il oppose au rhizome. Mais c’était son idée à lui ; aujourd’hui, tous les travaux de biologie montrent que la forêt contredit ce modèle-là. La forêt, justement, se déploie comme un rhizome, avec tous les êtres vivants qui la composent : il y a une prolifération de formes de vie. Il n’y a pas un arbre comme un individu, plus un autre, qui créeraient une forêt. La forêt est d’emblée plurielle, conjonction d’un ensemble de mondes. Si on laissait la forêt à elle-même, elle recouvrirait à nouveau les champs — il y a comme une volonté de guérir le sol nu. Une terre à nu, c’est une terre morte.

Vous avez évoqué dans un entretien des forêts devenues des champs. Pourrait-on opposer à cela une « forêt non pas exploitée mais jardinée », comme l’ont constaté Gaspard D’Allens et Lucile Leclair dans la Drôme ? Est-ce qu’une forêt comme un jardin est pensable, et en même temps exploitable ?

Si on quitte le modèle de production économique actuel, il faudra exploiter d’une certaine manière des espaces. La question est politique, pas uniquement technique. Ce n’est pas seulement quel collectif on choisirait sur la forme, mais plutôt à partir de quel collectif ancré quelque part dans un territoire, et par quelle forme d’organisation ce collectif voudrait penser le monde. La décision se fera de gérer ou non la forêt et de comment le faire.

Ce qui implique quand même un aménagement…

Ce n’est plus en termes d’aménagement qu’il faut le voir, mais en termes de soin, d’attention à des gestes communs et à un territoire partagé. Si les mots sont là — une gestion autre, plus humaine, respectueuse de l’environnement —, ils sont plutôt publicitaires. Ce qui se dessine de plus intéressant, c’est une manière autre de voir ces espaces, non plus comme des endroits vides, à exploiter, mais des endroits en lien avec nos existences. La question de la forêt jardinée est intéressante, pas seulement en termes d’alternative économique ou comme autre forme de gestion : ça demande à être redéployé à travers un tas de questions existentielles, territoriales, politiques des questions qui devraient être posées en débat dans les communes.

Dans les Cévennes, par Maya Mihindou

Le soin du territoire pourrait être un objet propre à une sorte de démocratie participative ?

C’est dans ces directions-là qu’il faut aller. Ça pourrait décloisonner les rapports entre militants et personnes moins politisées. Ça désactive un dispositif de séparation entre ceux qui ont pensé la chose politique et ceux qui ne l’ont pas fait. Il y a une sorte d’humilité à aller voir un forestier et à lui poser des questions sans l’agresser, pour partir d’un questionnement commun.

Beaucoup de travaux historiques paraissent en ce moment sous le titre d’« Histoire populaire de… ». Est-ce qu’il y aurait une culture, une histoire populaire de la forêt ? Votre travail avec la guerre des Camisards et celle des Demoiselles s’intégrerait-il là-dedans ?

Complètement. Mais c’est toujours à l’intersection de différents domaines. Les gens ne pensent pas à une histoire populaire de la forêt mais il y a des imaginaires et des gestes populaires qui prennent cet dernière pour objet. La forêt-jardinée n’est pas une idée nouvelle : c’est déjà ce que Colbert voulait éradiquer. La forêt jardinée par les paysans : une forêt qui n’était pas « sauvage » mais où les paysans allaient avec leur troupeau — ils les faisaient paître, leur faisaient manger des glands, ramassaient du bois, le coupaient… Avec Colbert, il y avait d’un côté les chasses gardées pour le roi, et de l’autre les forêts aménagées pour le bois de construction de la marine. Évidemment, la forêt jardinée telle que pratiquée par les paysans n’entrait pas dans ce plan-là ! La guerre des Demoiselles vient de là, du refus par les paysans et les montagnards de la mise en aménagement de leur forêt (les frontières y étaient floues : des hybrides entre le champ, la lisière, la forêt profonde…).

Un onzième Parc national est en projet, le Parc national des forêts de Champagne et Bourgogne. Traduit-il justement un idéal forestier colbertiste ou tend-il davantage vers la conservation de ce rapport populaire à la forêt ?

C’est une mise sous cloche. Il y a un rapport très clair entre exploitation et préservation. Dans les Cévennes, avec le Parc national, on a parfois l’impression d’être un Indien dans une réserve. Dans la zone cœur, c’est délirant : entre le verrouillage des dispositifs administratifs, ce qu’on peut faire ou ne pas faire, ce qu’on peut cueillir ou ne pas cueillir, ce qu’on peut presque dire ou ne pas dire, prendre en photo ou non… Au niveau de la construction, on ne peut évidemment pas mettre de tuiles, ni faire de bardage bois. C’est très compliqué d’y installer une yourte… Ça pose vraiment une logique de contrôle absolu des manières d’être. Le parc des Cévennes se dit « naturel et culturel » ; il joue sur cette fibre de la résistance, avec tout un discours sur le rapport au passé, les Camisards, etc. C’est une interface de gestion entre les habitants et un pouvoir administratif beaucoup plus large, qui lui-même est une interface avec des entreprises comme E.ON, qui a signé un protocole de travail pour l’exploitation de la forêt Cévenole pour le bois-énergie.

Vous critiquez volontiers la figure de l’ingénieur et les termes de bricolage ou de bidouillage semblent vous être chers. Claude Lévi-Strauss opposait ces deux figures : le bricoleur se débrouille avec ce qu’il a autour de lui, développant ainsi une « science du concret», distincte de la science de l’ingénieur. Ceux qui luttent aujourd’hui pourraient-ils être appelés, dans ce sens, des bricoleurs ?

« Il ne s’agit pas de repousser et de se séparer de la technique, comme d’un mal absolu. On peut l’opposer à la technologie, comme la mainmise d’un certain système sur les techniques. »

Malheureusement, le terme de bricoleur est un peu péjoratif, même si ça ne l’est pas dans le texte de Lévi-Strauss. On peut toutefois parler de techniques qu’on invente. J’aime bien comment l’historien Lewis Mumford parlait de ça, des techniques comme quelque chose qu’on peut se réapproprier, toujours lié à des situations singulières. Une technique en pierre sèche n’est ici pas la même qu’ailleurs, les manières de faire diffèrent d’un artisan à un autre, alors que la pose du parpaing, ou du moins la fabrication du parpaing, est homogène partout, standardisée d’ici à l’Arabie Saoudite. Il ne s’agit pas de repousser et de se séparer de la technique, comme d’un mal absolu. Ce qui est technique fait partie d’un monde singulier. On peut l’opposer à la technologie, comme la mainmise d’un certain système sur les techniques, qu’il réagence pour en faire un système de techniques, un système de systèmes. Ça donne une espèce de conglomérat, de réagencement de particularités sous un unique moule. L’ingénieur serait plutôt du côté de la technologie, d’un système pensé depuis l’économie, le plan, avec une certaine idée de l’aménagement du territoire. Alors que les techniques, appréhendées de manière radicale et à partir d’une situation concrète, sont toujours hétérogènes : ça pourrait être du bricolage, quelque chose d’ouvert, qui se bidouille. Pourquoi ne pas dire « bricoler les forêts », « bricoler les habitats » ? C’est même évident.

Bricoler aussi avec des frontières, des limites imposées par ailleurs…

Oui. Il s’agit de trouver les brèches, les lignes de fuite, de trouver des manières de faire avec ou contre. Avec des éoliennes, on ne peut pas faire avec : il n’est pas possible d’aller chercher des câbles, de les brancher et de faire marcher une ampoule à la maison. D’ailleurs, avec les compteurs Linky ce ne sera plus possible de bidouiller avec l’électricité des compteurs. L’aménagement verrouille aussi toute porte de sortie.

Sur l’île de Skye, par Maya Mihindou

Ça rappelle la pensée technique du philosophe Gilbert Simondon. Comme il le conseillait, faut-il se réapproprier un savoir pour maîtriser non seulement une machine, mais aussi son fonctionnement technique et mécanique ? 

Complètement. Pour les compteurs Linky, il paraît qu’on peut les hacker. Mais ça place le terrain de lutte sur la cybernétique. Il n’y a plus de mécanique. C’est d’emblée un système technologique qui ne veut pas être appropriable. On ne peut pas s’approprier le réseau de RTE. Peut-être qu’aujourd’hui, dans une forme d’insurrection, il faudrait que les ingénieurs soient avec nous, ou que nous soyons nous-mêmes devenus ingénieurs… Mais je ne pense pas que ce soit un objectif de maintenir un réseau international d’électricité après une insurrection. Il me paraît intéressant de ne pas se couper de ce milieu-là — comme dans certaines mouvances anti-industrielles, qui critiquent beaucoup le terme de « technique ». Mais les lignes bougent aussi de ce côté. La pensée métaphysique d’Heidegger, diffusée à travers les milieux post-Ellul et post-Charbonneau (l’« Homme » face à la « Technique »), n’est plus en phase. Même au niveau des technologies, il y en a qu’il faut connaître — comme les ordinateurs. On peut avoir un rapport technique à la technologie : si on commence à les bidouiller soi-même ou à utiliser des processus d’anonymisation, par exemple. Ce sont des questions politiques avant d’être proprement techniques. C’est un peu pareil avec la forêt : ceux qui font de la forêt jardinée ont un rapport technique à la forêt, mais pas dans le sens d’un rapport de technicien ou d’ingénieur. C’est plutôt une forme de vie qui interagit, entre des outils, un cheval de débardage, un bûcheron, une commune, un territoire, des besoins, un charpentier, une maison collective, une charpente qui pourrait être posée sur une ZAD… C’est ça la technique : un ensemble hétérogène et pourtant composé qui fait qu’à un endroit précis, dans une situation précise, on construit une charpente ensemble. Mais sans débardeur 12 tonnes ni abatteuse-groupeuse de 250 chevaux.

Ce rapport social qui se crée via la forêt est-il limité aux humains, ou bien s’étend-il aussi aux non-humains ?

« C’est plutôt une forme de vie qui interagit, entre des outils, un cheval de débardage, un bûcheron, une commune, un territoire, des besoins, un charpentier, une maison collective, une charpente qui pourrait être posée sur une ZAD… »

Complètement. Dans le Réseau pour les alternatives forestières, qui essaie de penser les forêts jardinées, il y a un rapport avec le cheval absolument dingue. Un rapport avec un non-humain qui fait partie du dispositif technique. Sans le cheval, on ne peut pas débarder une grume [pièce de bois formée d’un tronc ou d’une portion de tronc non équarrie, ndlr] d’une ou deux tonnes. Il y a donc un lien quotidien avec un animal — ce qui évidemment n’est pas la même chose avec une abatteuse-groupeuse où on met seulement de l’essence dedans ! Si on se dirige vers un tel rapport avec les non-humains, ça pourrait donner de belles choses. D’ailleurs, ne faudrait-ils pas arrêter de prendre l’humain comme seul curseur ? Les luttes du présent tapent fort à ces endroits-là, où les gens pensent ensemble ces enjeux.

Ce ne sont pas des luttes pour un territoire, au sens cartographique du terme…

Non, on a un autre rapport à la « Terre ». On est tous un peu nomades et on a en même temps envie de s’enraciner. C’est assez paradoxal. On n’est pas cosmopolites non plus : on se doit de partir de là où on est, de la situation elle-même.

Beaucoup de paysans néo-ruraux prennent part à ces luttes. Est-il plus cohérent de lutter pour un territoire qu’on travaille ?

Ce n’est pas une question de cohérence, mais de vision du monde. Le camarade qui fait le pain en face et a acheté quelques hectares a sa manière de penser son bout de terrain ; ça lui a permis d’aller voir un ensemble de gens : des gens qui ont bidouillé leur propre moulin électrique, qui font du maraîchage sol vivant, qui ont construit leur propre four à pain. On peut parler d’un redéploiement technique à travers des gestes singuliers parce qu’il s’est installé là. Il l’aurait pensé différemment ailleurs. Et le rapport qu’on a quand on mange son pain, il est aussi fait de tout ça.


 Toutes les photographies sont de Maya Mihindou
En vignette : masques de Léonard Condemine.


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