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BALLAST

Thu, 19 Apr 2018 12:00:29 +0200

L’abécédaire de Pier Paolo Pasolini


Texte inédit pour le site de Ballast

Son assassinat, en 1975, a fait du poète un mythe ; passons. Que voulait l’homme Pasolini ? « Jeter [s]on corps dans la lutte », lançait-il une décennie plus tôt. Celui qui estima que « seul le communisme est en mesure de fournir une nouvelle vraie culture », à même d’interpréter « l’existence entière », nous lègue une œuvre littéraire, poétique et cinématographique des plus denses. Pasolini, bon client des tribunaux (pour « obscénité » ou « outrage à la religion »), s’avança ainsi en contempteur aussi farouche que mélancolique de la modernité marchande, productiviste et capitaliste. Retour, en vingt-six lettres, sur la pensée du créateur italien.


Abattre : « J’ai la nostalgie des gens pauvres et vrais qui se battaient pour abattre ce patron, sans pour autant devenir ce patron. » (Entretien avec Furio Colombo, La Stampa, 8 novembre 1975)

Bourgeoisie : « Je nourris une haine viscérale, profonde, irréductible, contre la bourgeoisie, contre sa suffisance, sa vulgarité ; une haine mythique, ou, si vous préférez, religieuse. » (Entretiens avec Pier Paolo Pasolini, avec Jean Duflot, Éditions Pierre Belfond, 1970)

Consolation : « Quand j’étais enfant, la bourgeoisie, au moment le plus délicat de mon existence, m’a exclu : elle m’a mis sur la liste des réprouvés, des gens autres [allusion à son homosexualité, ndlr] : et je ne peux plus l’oublier. Il m’en est resté un sentiment d’offense, la perception d’un mal, justement : le même que doit avoir un Noir quand il se promène dans la Cinquième avenue. Ce n’est pas une pure coïncidence si, chassé du centre des villes, j’ai trouvé une consolation dans leurs banlieues. » (Empirismo eretico, Garzanti, 1972)

Division : « Car : tant que l’homme exploitera l’homme, tant que l’humanité sera divisée en maîtres et en esclaves, il n’y aura ni normalité ni paix. Voilà la raison de tout le mal de notre temps. […] De cette division naissent la tragédie et la mort. » (La Rage, Nous, 2014)

Église : « L’Église ne peut être que réactionnaire ; l’Église ne peut être que du côté du pouvoir ; l’Église ne peut qu’accepter les règles autoritaires et formelles de la société ; l’Église ne peut qu’accepter les sociétés hiérarchisées dans lesquelles la classe dominante garantit l’ordre ; l’Église ne peut que détester toute forme de pensée ne serait-ce que timidement libre ; l’Église ne peut être qu’opposée à toute innovation antirépressive […] ; l’Église ne peut qu’agir complètement en dehors de l’enseignement de l’Évangile ; l’Église ne peut prendre des décisions pratiques qu’en se référant formellement au nom de Dieu, et quelquefois en oubliant de le faire ; l’Église ne peut imposer l’Espérance que verbalement, parce que son expérience propre des actions humaines lui interdit de nourrir toute espèce d’espérance ; l’Église ne peut (pour en venir à des thèmes d’actualité) que considérer éternellement valable et paradigmatique son concordat avec le fascisme. » (Écrits corsaires, Flammarion, 1976/2009)

Fin : « J’aime la vie férocement, désespérément. Et je crois que cette férocité, ce désespoir m’amèneront à ma fin. J’aime le soleil, l’herbe, la jeunesse. L’amour de la vie est devenu en moi un vice plus tenace que la cocaïne. Je dévore mon existence avec un appétit insatiable. Comment tout cela finira-t-il ? Je l’ignore. » (« Tête-à-tête avec Pier Paolo Pasolini », Louis Valentin, Lui, avril 1970)

Gigolos : « Sur mes camarades des bas-fonds / sur mes camarades gigolos / sur mes camarades chômeurs / sur mes camarades manœuvres / j’écris ton nom / liberté ! » (La Rage, Nous, 2014)

Harlem : « Aux États-Unis, lors de mon très bref séjour, j’ai vécu plusieurs heures dans le climat clandestin de lutte, d’urgence révolutionnaire, d’espoir qui fut celui de l’Europe de 1944 et 1945. […] J’ai suivi un jeune syndicaliste noir qui m’a conduit à la section de son mouvement, un petit mouvement qui ne compte à Harlem que quelques centaines d’adhérents — et qui lutte contre le chômage des Noirs ; je l’ai suivi chez un de ses camarades, un maçon qui avait eu un accident de travail et qui nous a accueillis allongé sur son pauvre lit, avec le sourire ami, complice et plein de cet amour qu’avaient nos résistants et que nous avons oublié. » (Empirismo eretico, Garzanti, 1972)

Montgomery, Alabama, 1963 ©Bruce Davidson/Magnum Photos

Indépendance de l’Algérie : « Ah, France, / la haine ! / Ah France, / la peste ! / Ah, France, / la lâcheté ! / La haine, la peste, la lâcheté / de celui qui veut, qui est maître, qui possède ! […] Gens de couleur, / l’Algérie est rendue à son histoire ! » (La Rage, Nous, 2014)

Jeunesse : « […] En ce temps-là, les jeunes, à peine enlevaient-ils leurs uniformes et reprenaient-ils la route vers leur pays et leurs champs, qu’ils redevenaient les Italiens de cinquante ou cent ans auparavant, comme avant le fascisme. Le fascisme avait en réalité fait d’eux des guignols, des serviteurs, peut-être en partie convaincus, mais il ne les avait pas vraiment atteints dans le fond de l’âme, dans leur façon d’être. En revanche, le nouveau fascisme, la société de consommation, a profondément transformé les jeunes ; elle les a touchés dans ce qu’ils ont d’intime, elle leur a donné d’autres sentiments, d’autres façons de penser, de vivre, d’autres modèles culturels. Il ne s’agit plus, comme à l’époque mussolinienne, d’un enrégimentement superficiel, scénographique, mais d’un enrégimentement réel, qui a volé et changé leur âme. Ce qui signifie, en définitive, que cette civilisation de consommation est une civilisation dictatoriale. » (Article paru dans L’Europeo, 26 décembre 1974)

Kibboutz : « C’étaient là des dieux, / ou les fils de dieux, qui mystérieusement tiraient, / avec une haine qui les aurait poussés à fondre, des monts de craie, / tels des époux assoiffés de sang, sur les Kibboutz envahisseurs, / de l’autre côté de Jérusalem… / Ces gueux, qui s’en vont dormir maintenant, / sans abri, au fond de quelque pré de faubourg. / Avec leurs frères aînés, soldats / armés d’un vieux fusil et d’une paire de moustaches / en mercenaires résignés depuis toujours à mourir. / Ce sont les Jordaniens, terreur d’Israël, / ceux-là qui, face à moi, pleurent / l’antique douleur des proscrits. » (« L’aube méridionale », Poésies, 1953-1964, Gallimard, 1980)

Lucioles : « Au début des années soixante, à cause de la pollution atmosphérique et, surtout, à la campagne, à cause de la pollution de l’eau (fleuves d’azur et canaux limpides), les lucioles ont commencé à disparaître. Cela a été un phénomène foudroyant et fulgurant. Après quelques années, il n’y avait plus de lucioles. » (« Le vide du pouvoir en Italie », Corriere della Sera, 1er février 1975)

Monde : « Un nouveau problème éclate dans le monde. Il s’appelle Couleur. / Il s’appelle Couleur, le nouvel élargissement du monde. Il faut intégrer l’idée de milliers d’enfants noirs ou marrons, / d’infans à l’œil noir et à la nuque bouclée. / […] D’autres voix, d’autres regards, d’autres amours, d’autres danses : / tout devra devenir familier et agrandir la terre ! » (La Rage, Nous, 2014)

Non : « Le refus a toujours constitué un rôle essentiel. Les saints, les ermites, mais aussi les intellectuels. Le petit nombre d’hommes qui ont fait l’Histoire sont ceux qui ont dit non, et non les courtisans et les valets des cardinaux. Pour être efficace, le refus doit être grand, et non petit, total, et non pas porter sur tel ou tel point, absurde, contraire au bon sens. Eichmann, mon cher, avait énormément de bon sens. Qu’est-ce qui lui a fait défaut ? La capacité de dire non tout en haut, au sommet, dès le début, tandis qu’il accomplissait une tâche purement et ordinairement administrative, bureaucratique. Peut-être qu’il aura dit à ses amis que ce Himmler ne lui plaisait pas tant que ça. Il aura murmuré, comme on murmure dans les maisons d’édition, les journaux, chez les sous-dirigeants politiques et à la télévision. Ou bien il aura protesté parce que tel ou tel train s’arrêtait une fois par jour pour laisser les déportés faire leurs besoins et avaler un peu de pain et d’eau, alors qu’il aurait été plus fonctionnel ou économique de prévoir deux arrêts. Il n’a jamais enrayé la machine. » (Entretien avec Furio Colombo, La Stampa, 8 novembre 1975)

Procès de Eichmann à Jérusalem, 1961 (DR)

Officiel : « Cependant je tiens à dire que si je suis marxiste, ce marxisme a toujours été extrêmement critique à l’égard des communistes officiels, particulièrement à l’égard du PCI ; j’ai toujours été une minorité située en dehors du Parti, depuis mon premier ouvrage de poésie, Les Cendres de Gramsci. » (Entretiens avec Pier Paolo Pasolini, avec Jean Duflot, Éditions Pierre Belfond, 1970)

Poésie : « Dans le football il y a des moments exclusivement poétiques : il s’agit des moments où survient l’action qui mène au but. Chaque but est toujours une invention, il est toujours une perturbation du code : il a toujours quelque chose d’inéluctable, de fulgurant, de stupéfiant, d’irréversible. C’est précisément ce qui se passe aussi avec la parole poétique. Le meilleur buteur d’un championnat est toujours le meilleur poète de l’année. » (« Il calcio è in linguaggio con i suoi poeti e prosatori », Il Giorno, 3 janvier 1971)

Quand : « Quand il ne restera plus rien du monde classique, quand tous les paysans et les artisans seront morts, quand l’industrie aura fait tourner sans répit le cycle de la production et de la consommation, alors notre histoire sera finie. » (La Rabbia, 1963)

Raison : « Je ne suis pas catholique idéologiquement et je ne suis pas croyant, je ne vois donc pas pourquoi ma rationalisation de l’irrationnel doit être catholique, ma rationalisation est de type marxiste. » (Cité par René de Ceccatty, Pasolini, Gallimard, 2005)

Société de consommation : « La fièvre de la consommation est une fièvre d’obéissance à un ordre non énoncé. Chacun, en Italie, ressent l’anxiété, dégradante, d’être comme les autres dans l’acte de consommer, d’être heureux, d’être libre, parce que tel est l’ordre que chacun a inconsciemment reçu et auquel il doit obéir s’il se sent différent. Jamais la différence n’a été une faute aussi effrayante qu’en cette période de tolérance. L’égalité n’a, en effet, pas été conquise, mais est, au contraire, une fausse égalité reçue en cadeau. » (Écrits corsaires, Flammarion, 1976/2009)

Télévision : « […] La responsabilité de la télévision est énorme, non pas, certes, en tant que moyen technique, mais en tant qu’instrument de pouvoir et pouvoir elle-même. Car elle n’est pas seulement un lieu à travers lequel circulent les messages, mais aussi un centre d’élaboration de messages. Elle constitue le lieu où se concrétise une mentalité qui, sans elle, ne saurait où se loger. C’est à travers l’esprit de la télévision que se manifeste concrètement l’esprit du nouveau pouvoir. Nul doute (les résultats le prouvent) que la télévision soit autoritaire et répressive comme jamais aucun moyen d’information au monde ne l’a été. » (« Défi aux dirigeants de la télévision », Corriere della Sera, 9 décembre 1973)

Urbain : « Sans cesser d’habiter Rome, je peux dire que j’ai vécu hors de la ville. Peu à peu, cet attachement est devenu idéologie et j’en suis venu à voyager fréquemment et à aimer les pays du tiers-monde, d’un amour de terrien irréductible. » (Entretiens avec Pier Paolo Pasolini, avec Jean Duflot, Éditions Pierre Belfond, 1970)

Mark Zuckerberg (Facebook) au MWC le 21 février 2016

Vampire : « Le bourgeois — disons-le par un mot d’esprit — est un vampire, qui n’est pas en paix tant qu’il n’a pas mordu le cou de sa victime pour le pur plaisir, naturel et familier, de la voir devenir pâle, triste, laide, sans vie, tordue, corrompue, inquiète, culpabilisée, calculatrice, agressive, terrorisante, comme lui. […] Le moment est donc venu de reconnaître qu’il n’est pas suffisant de considérer la bourgeoisie comme une classe sociale, mais comme une maladie ; désormais, la considérer comme une classe sociale est même idéologiquement et politiquement une erreur (et cela même à travers les instruments du marxisme-léninisme le plus pur et le plus intelligent). De fait, l’histoire de la bourgeoisie — au travers d’une civilisation technologique, que ni Marx ni Lénine ne pouvaient prévoir — s’apprête aujourd’hui, concrètement, à coïncider avec la totalité de l’histoire mondiale. » (« Contre la terreur », Tempo, 6 août 1969)

Wagner : « Qui nous a donné — tant jeune que vieux — la langue officielle de la protestation ? Le marxisme, soit la seule veine poétique et le souvenir de la Résistance, qui ravive les pensées du Vietnam et de la Bolivie. Pourquoi je regrette le langage officiel de la protestation que la classe ouvrière, à travers son idéologie bourgeoise, m’a donné ? Car il s’agit d’un langage qui n’oublie jamais l’idée de pouvoir et qui est donc toujours pratique et raisonnable. Mais le pragmatisme et la raison ne sont-ils pas les mêmes dieux qui ont rendu fous et idiots nos pères bourgeois ? Pauvres Wagner et Nietzsche ! » (Lettre à Allen Ginsberg, octobre 1967)

XXe siècle : « d’un horizon de notre siècle, / le quartier tout entier… C’est la ville, / enfouie dans une lueur de fête, / — c’est le monde. Ce qui pleure, c’est ce qui prend / fin, et qui recommence. Ce qui était / champ d’herbe, espace ouvert, et qui devient / une cour, blanche comme cire » (« Les pleurs de l’excavatrice », Poésies, 1953-1964, Gallimard, 1980)

Yeux : « Ne vous faites pas d’illusions. Et vous, avec vos écoles, avec votre télévision, avec vos journaux bien tranquilles, vous êtes les grands conservateurs d’un ordre horrible fondé sur la possession et sur la destruction. Soyez heureux, vous qui n’êtes contents que lorsque vous pouvez coller une étiquette sur un crime. À mes yeux, ce n’est là qu’une des nombreuses opérations de la culture de masse : ne pouvant empêcher certains événements, on trouve la paix en fabricant des tiroirs sur mesure que l’on referme aussitôt. » (Contre la télévision, Les Solitaires intempestifs, 2003)

Zélotes : « J’ai toujours été étonné et même, à vrai dire, profondément indigné par l’interprétation cléricale de cette phrase du Christ : Donnez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu : une interprétation dans laquelle se sont concentrées toute l’hypocrisie et toute l’aberration qui ont caractérisé l’Église de la Contre-Réforme. Elle a fait passer — quelque monstrueux que cela puisse sembler — pour modérée, cynique et réaliste une phrase du Christ qui, à l’évidence, était radicale, extrémiste et parfaitement religieuse. Le Christ ne pouvait en effet aucunement vouloir dire : Fais plaisir aux uns et aux autres, ne t’occupe pas de politique, concilie les avantages de la vie sociale avec le caractère absolu de la vie religieuse, ménage la chèvre et le chou, etc. […] En posant cette dichotomie extrémiste, le Christ pousse et invite à une opposition éternelle à César, même si elle doit être non-violente (à la différence de celle des zélotes). » (« Nouvelles perspectives historiques : l’Église est inutile au Pouvoir », 6 octobre 1974)


Tous les abécédaires sont confectionnés, par nos soins, sur la base des ouvrages, articles et correspondances des auteur.e.s.


REBONDS

☰ Lire notre abécédaire d’Hannah Arendt, avril 2018
☰ Lire notre abécédaire de Cornelius Castoriadis, février 2018
☰ Lire notre abécédaire de Simone de Beauvoir, novembre 2017
☰ Lire notre abécédaire de Jean-Paul Sartre, septembre 2017
☰ Lire notre abécédaire de Christine Delphy, septembre 2017
☰ Lire notre abécédaire du sous-commandant Marcos, mai 2017
☰ Lire notre abécédaire de Louise Michel, mars 2017

Ballast

Tue, 17 Apr 2018 13:16:30 +0200

L’injonction au courage


Texte — légèrement modifié — paru dans le n°4 de la revue papier Ballast (printemps 2016)

Le refrain est connu : nos pays, baignés dans l’illusion des Trente Glorieuses, doivent faire un retour « douloureux mais nécessaire » à la réalité. Ce discours de la nécessité est très répandu : respect des 3 % de déficit, remboursement de la dette, ouverture à la concurrence, équilibre financier, etc. Mais qu’en est-il de la douleur ? Comment la justifier ? Toute la perversité d’un pouvoir, aligné en outre sur l’agenda du capital, se loge là — et elle est sans limite : elle donne au caractère vertueux du courage le sens de l’abattement et de l’inaction. En somme, plus les réformes sont dures socialement, plus nous serions courageux d’accepter leur nécessité. Cette équation est une ritournelle médiatique d’autant plus redoutable qu’elle se base sur un certain bon sens populaire. À l’heure des mobilisations contre les réformes du gouvernement Philippe et forts de l’expérience de ces dernières années (grecque, notamment), levons à nouveau le voile sur ces faux appels au courage. ☰ Par Julien Chanet


Fait 1. À la suite de la crise financière de 2008, on aurait pu croire les rois de l’économie définitivement nus, leurs équations et graphiques s’effondrant comme châteaux de cartes. Il n’en fut rien : dirigeants politiques, experts médiatiques et économistes parlèrent d’une même voix pour imposer et justifier « efforts » et « sacrifices » au nom du « rétablissement des comptes publics », du respect des traités ou du « réalisme » économique. Le courage devint alors moteur des « politiques du capital » — celles-là mêmes qui nous avaient conduits au bord du précipice. Le courage de réformer fut partout psalmodié.

Fait 2. Les actes terroristes sur le territoire européen ont généré un ensemble de discours sur le courage. On a salué le courage des forces de l’ordre intervenant sur le terrain et celui des populations sous le choc, des familles et des proches des victimes. S’y sont mêlés la sécurité et son lot de décisions à prendre. Décisions difficiles. Courageuses. Pêle-mêle : interdiction de manifester, lockdown de Bruxelles, perquisitions, assignations à résidence, état d’urgence. À la sécurité s’est joint le sécuritaire, la face la plus sombre du courage politique institutionnel.

« Pour accéder à la reconnaissance, nous devons nous dépasser : le mérite fait loi. »

Fait 3. Le courage s’inscrit aussi au long cours dans notre quotidien. Face aux épreuves administratives, bureaucratiques, interpersonnelles, nous devons montrer notre capacité à faire front ; pour accéder à la reconnaissance, nous devons nous dépasser : le mérite fait loi. Dans un contexte de crise, la souffrance peut devenir une échelle de mérite. La politique d’accueil des réfugiés divise ; sans cesse, les rumeurs sur leur confort ou sur les allocations qu’ils percevraient doivent être démontées. Une pensée égalitaire dévoyée apparaît, où un lit et un toit temporaire ressemblent à des courts-circuits au regard des épreuves à devoir endurer. Les critères de justice et d’injustice sont relus à l’aune des efforts méritoires, et non plus en termes d’analyse systémique à même de garantir, par le recul, une vision claire des rapports de force et des intérêts des uns et des autres, à hauteur de la société. Bref, c’est une guerre intraclassiste : la guerre des dominés entre eux. La précarité, ou même la crainte qu’elle suscite — puissant dopant des intérêts égoïstes —, alimente cet état d’esprit délétère.

Illustration : Richard Vergez

Le courage : sens commun et ambiguïtés des termes

« Notre ignorance et notre résignation sont les principaux instruments de nos défaites » : c’est avec ces mots que le collectif des Économistes atterrés a communiqué sur Facebook son amertume, en prévision du résultat attendu du Front national et de l’abstention aux élections régionales françaises, le 6 décembre 2015. Le constat est imparable, mais tragique. Le sursaut, dès lors, viendrait-il d’un courage politique ? La formule est tentante, engageante. Insuffler le courage de dépasser ses appréhensions, de lutter, de se prendre en main. Ne plus se résigner à la vie morne de la société de consommation, créer du lien tout en combattant notre bêtise qui, toujours, nous menace. Au carrefour du discours et de l’action politique, le courage, que l’on accueille de prime abord si volontiers, comporte pourtant ses zones d’ombre. Sans doute en ces temps troubles voudrions-nous voir le courage comme étant mobilisateur, réconfortant, valorisant. Mais comme nous le rappelle l’anthropologue Éric Chauvier, « c’est en cassant l’ambiance que le sens apparaît ». Tentons de coller à cette proposition, et postulons que poser la question de l’instrumentalisation du courage par le pouvoir apparaît comme un levier indispensable pour désembuer le regard que nous portons sur notre condition de sujets politiques. Autrement dit, suivre des consignes sans les interroger, parce qu’elles nous semblent naturelles, est souvent le meilleur moyen de se résigner — quelquefois sans s’en apercevoir.

« C’est précisément un des éléments du succès de l’hégémonie culturelle du néolibéralisme que de savoir rendre invisibles nombre de ses préceptes et injonctions. »

Les mots, on le sait, peuvent être capturés, tordus, sémantiquement essorés par le pouvoir pour créer une langue officielle, des fictions théoriques et des discours de propagande. Orwell, Klemperer, ou encore Wittgenstein et Chomsky, nous auront averti des usages et mésusages de la langue, de son pouvoir et des principes de légitimation à l’œuvre dans les institutions. Mais avec le courage, et plus précisément son injonction, le pouvoir travaille une matière bien plus plastique et plus sensible que les mots seuls : il vise au cœur des sentiments moraux, de la dynamique des passions. Peu importe ici l’expression utilisée : elle décrit la part inconsciente qui irrigue nos consentements, nos opinions, et apparaît généralement comme constitutive de notre singularité. En d’autres mots, ce qui nous rassemble et nous différencie en tant qu’êtres humains. Le courage — ou la lâcheté — est un trait de caractère que l’on remet rarement en question. C’est par un travail de colonisation des émotions que le néolibéralisme prend ses racines les plus profondes, pouvant se faire oublier au profit, par exemple, du ressenti narcissique. Dans le même ordre d’idée, phagocytant les valeurs de mérite et de compétition, le néolibéralisme se fait l’apôtre de la valorisation symbolique dans l’espace social : les accents, les attitudes, les centres d’intérêt entrent en concurrence sur le marché des « bons comportements ». L’élévation entrepreneuriale de soi, par l’extraction de ses conditions initiales par gain monétaire — tel qu’un (meilleur) salaire —, est essentielle dans l’analyse sociologique du néolibéralisme ; mais les conditions morales du travail à fournir ne le sont pas moins, tant par le regard que l’on porte sur soi que par le regard des autres. Se sentir courageux ou bien se sentir lâche ; être perçu comme courageux ou être perçu comme lâche. Ce qui fait passer la question du courage sous le radar des luttes et de la pensée critique. Mais c’est précisément un des éléments du succès de l’hégémonie culturelle du néolibéralisme que de savoir rendre invisibles nombre de ses préceptes et injonctions — ce qui tend à rendre ce dernier à la fois insaisissable et performant.

C’est, en substance, l’une des thèses de l’ouvrage des sociologues Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le Nouvel esprit du capitalisme : « Si le capitalisme, non seulement a survécu […], mais n’a cessé d’étendre son empire, c’est bien aussi qu’il a pu prendre appui sur un certain nombre de représentations et de justifications partagées […] qui le donnent pour ordre acceptable et même souhaitable, le seul possible, ou le meilleur des ordres possibles. Ces justifications doivent reposer sur des arguments suffisamment robustes pour être acceptées comme allant de soi par un assez grand nombre de gens, de façon à contenir ou à surmonter le désespoir ou le nihilisme que l’ordre capitaliste ne cesse d’inspirer[…]. » Les politiques du capital travaillent sans cesse à se rendre vraies, sans hésiter à user de la violence que leur offre l’espace institutionnel des démocraties capitalistes. Mais là où la violence sémantique s’associe à la violence physique, « ou, au moins, à sa menace, pour stabiliser les interprétations, et par là, éloigner le risque de dispute ouverte », l’injonction au courage intègre le risque de dispute ouverte — et c’est bien là toute son originalité. L’enjeu devient binaire : soit faire face à l’épreuve (« prendre son courage à deux mains »), soit fuir et être un lâche. Le contenu s’efface et laisse place à la morale.

Illustration : Richard Vergez

L’injonction au courage, gardienne de l’ordre capitaliste

Dans un essai sorti en 2010, intitulé Du courage — Une histoire philosophique, Thomas Berns, Laurence Blésin et Gaëlle Jeanmart décortiquent cette notion si commune et pourtant polysémique, dans le but de « rendre manifeste la morale du courage et en montrer la diversité, les contradictions, les marges ». Le courage est une notion qui évolue et se transforme au contact des valeurs et doctrines qui l’environnent, selon les lieux et les époques. Nous manipulons cet héritage conceptuel par les outils pratiques et les « fictions théoriques » qui sont à notre portée. Le courage est dès lors un objet propice à la récupération politique — plus particulièrement, par les politiques du capital. Politiques qui s’alimentent des critiques (en les vidant de leurs arguments les plus aiguisés), ce qui leur permet d’actualiser leurs valeurs et leurs morales sans renoncer à leurs fondamentaux : « Le capitalisme a besoin de ses ennemis, de ceux qu’il indigne et qui s’opposent à lui, pour trouver des points d’appui moraux qui lui manquent et incorporer des dispositifs de justice dont il n’aurait sans cela aucune raison de reconnaître la pertinence. »

« Le discours de résignation, qui résulte de l’injonction au courage, se perpétue par des conventions sociales qui frappent les esprits par leur apparente évidence, telles que Soyons courageux, c’est plus difficile ailleurs. » 

L’injonction au courage intervient lorsque la volonté de mettre en place ces dispositifs de justice — qui eux-mêmes ne permettent pas la remise en cause du modèle capitaliste — dépasse la limite que fixe le pouvoir. C’est ici que le discours sur les vertus peut prendre le relais. Le discours de résignation, qui résulte dès lors de l’injonction au courage, se perpétue par des conventions sociales qui frappent les esprits par leur apparente évidence, telles que « Soyons courageux, c’est plus difficile ailleurs » — et toutes ses déclinaisons possibles. Dans le champ du discours économique libéral, la compétitivité repose d’ailleurs sur cette convention : si d’autres pays sont plus attractifs, c’est qu’il y a de la marge (pour une compression des salaires, pour un allègement des cotisations sociales, etc.). Cette expression de force morale, dite de la « comparaison au voisin », est une rengaine politique qui détourne le regard du contenu de la chose à comparer.

Exprimons-le par un exemple éloquent. Sophia Aram, chroniqueuse à France Inter, a relaté un jour le témoignage d’une femme « déprimée et plongée dans le désespoir par la situation actuelle », minorée socialement, qui se « demande qui a vraiment envie d’avoir 25 ans aujourd’hui ». Son interlocuteur politique, Stéphane le Foll, alors ministre socialiste, s’était fendu d’une réponse qui, pour paternaliste qu’elle fût, n’était en rien délirante ; elle était même l’illustration d’une condescendance — voire d’une obscénité — à la hauteur de l’incapacité politique de prendre en charge les questions sociales : « J’ai regardé un reportage sur la Syrie avec des jeunes du lycée français de Damas. Ils disaient : Nous, on sait ce que c’est d’être en guerre. On voudrait bien que chacun se préoccupe de la guerre qu’on subit. […] C’est aussi ce message que je voudrais envoyer à la jeunesse. Que rien n’est jamais acquis. On peut avoir du désespoir, on peut être mélancolique, j’en ai parfaitement conscience, j’ai parfaitement compris. Mais de temps en temps, il faut aussi regarder le monde tel qu’il est. Et que, dans ce pays, on a encore le choix d’être libre, d’avoir la capacité de s’exprimer, de voter, d’écouter de la musique, d’aller sur des terrasses, d’avoir toute cette liberté. Et je pense que c’est magnifique la liberté. La liberté, c’est fragile. » Se voir comparer des revendications minimales d’émancipation à des vies en zone de guerre est un procédé qui en dit long sur les stratégies d’évitement de la question des intérêts divergents des classes sociales.

Illustration : Richard Vergez

Par un rétrécissement du champ des possibles, même le dépassement de cette impuissance se fait au prix d’une adhésion au courage : il nous faut renforcer notre position dans le champ circonscrit par les institutions déjà existantes et jouer le jeu d’une méritocratie largement imaginaire mais fortement normative. Autrement dit, nous sommes enjoints, non pas à travailler de concert à l’émancipation et à l’égalité, mais à chérir les causes et les effets de notre aliénation. C’est en somme ce que nous dit le philosophe Vladimir Jankélévitch, cité par Cynthia Fleury dans son ouvrage La Fin du courage : « C’est toute la paradoxologie de la relation méritante que de nous renvoyer ainsi du contradictoire : le mérite est raison inverse de la perfection en acte, c’est-à-dire que plus l’agent est vertueux, moins il est vertueux. » Elle poursuit : « Avec le courage, la paradoxologie continue d’être la loi morale : plus on sera aux confins du découragement et plus l’on sera près du courage. […] C’est parce qu’on flirte avec le manque de courage qu’on connaît son goût et sa nécessité. » Mais Cynthia Fleury, enrôlant Jankélévitch dans sa démonstration visant la « reconquête d’une vertu démocratique », ne pense cependant pas l’institution capitaliste dans ses rapports concrets, et reste enfermée dans une perspective profondément métaphysique.

Une fausse égalité

« Lutter contre la logique capitaliste, ce n’est pas seulement lutter contre la logique de l’extraction de la plus-value, c’est aussi lutter contre une logique conservatrice, ankylosée par le poids de son évidence, de son bon sens. »

Le discours sur l’assistanat, très en vogue, est simple et puissamment évocateur, au point qu’il n’est aucunement le produit exclusif des nantis. Certes, il est stigmatisant, mais suffisamment mâtiné de « bon sens » pour qu’il fasse mouche partout où les inconséquences tragiques d’un modèle économique libéral unique ont fait leurs ravages. Autant dire qu’à la guerre entre pauvres, qu’un mépris de classe d’une rare violence aura alimenté — cette folklorique « France d’en bas » —, s’est ajouté un imaginaire méritocratique du besogneux. Le courage est un effort vertueux, volontaire : « Si on veut, on peut. » Pourtant, il y a malaise, mal-être entre le discours et sa réalisation. La dissonance est éprouvante, quand toute une éthique de vie basée sur la valeur travail, formatée par les conditions de la reproduction matérielle, rencontre la crise économique, les faillites qui s’ensuivent, le chômage de longue durée, les emplois pénibles et les paies indignes. Une échappatoire à sa propre impuissance, en forme de métadiscours, consiste à « faire de nécessité vertu », à jouer le jeu jusqu’au bout. Une logique s’installe. Pourtant, le sociologue Pierre Bourdieu écrivait déjà : « Les véritables révolutions symboliques sont sans doute celles qui, plus que le conformisme moral, offensent le conformisme logique, déchaînant la répression impitoyable que suscite pareil attentat contre l’intégrité morale. »

La pression inconfortable qu’implique cette dissonance s’évacue dans un second temps vers des boucs émissaires qui ne respectent pas la logique suivante : celle de l’effort qu’il s’agit nécessairement d’entreprendre. Lutter contre la logique capitaliste, ce n’est pas seulement lutter contre la logique de l’extraction de la plus-value, c’est aussi lutter contre une logique conservatrice, ankylosée par le poids de son évidence, de son « bon sens ». Les injonctions, produites notamment par le marché de l’emploi, se cristallisent dans un discours populaire. Ce dernier peut, dès lors, malheureusement épargner le self-made-man richissime ou le « capitaine d’industrie » car « il a mérité son argent, il a travaillé pour ». En conséquence de quoi, le travail — encapsulé dans cet imaginaire — lisse tous les rapports de classes et devient à la fois la ligne de fracture et l’élément central d’une égalité dévoyée : « Il faut arrêter de jouer les bons samaritains, de mettre les aides sociales… et nous on est obligés de travailler combien d’heures par mois et on n’a jamais rien ! » ; « Ils se croient tout permis et ils pensent que tout leur est dû » ; « On voit des gens qui ne se lèvent pas le matin, qui ne bossent pas. » ; « Il y en a marre de se lever à 6 heures tous les jours pour travailler alors que d’autres gagnent la même chose à ne rien faire ».

Illustration : Richard Vergez

« Le courage de réformer »

De ces considérations sur le corps social, prenons la tangente, et voyons comment l’injonction au courage est promue par les politiques du capital et ses relais institutionnels. Le terme de « réforme » est depuis longtemps analysé par les discours critiques, où il n’est plus que synonyme d’agression contre les conquêtes sociales des mouvements progressistes syndicaux, associatifs, ouvriers. La profusion de livres portant sur la question sémantique témoigne de la persistance et de l’efficacité de la propagande néolibérale. Cependant, le phénomène de répétition inscrit dans le discours dominant est aussi le signe d’une incomplétude des institutions qui lui sont accolées : ces dernières, de manière générale, « sont acculées à la tâche de redire sans cesse ce qu’elles veulent dire, comme si les affirmations les plus péremptoires et, en apparence, les plus imparables étaient toujours confrontées à la menace du déni, ou encore comme si la possibilité de la critique ne pouvait jamais être complètement écartée. »

« L’injonction au courage est donc le mécanisme agissant, pourvoyeur de réel, qui permet au discours prônant le courage de réformer de trouver cet équilibre toujours précaire entre sémantique et pragmatisme. »

Mais s’arrêter à la question sémantique — ici, la question de la réforme en tant qu’idéologie —, c’est manquer l’élément pragmatique qui fera que cette réforme prendra dans l’espace public. Cet élément pragmatique, qui se doit d’être commun et rassembleur, passe par l’injonction au courage. En d’autres mots, le discours réformiste (qui est objet de débat) prônant la nécessité du changement, et venant d’en haut, doit s’ancrer le plus naturellement possible dans notre quotidien pour espérer être entendu. Le naturel, ne faisant, lui, pas débat. L’injonction au courage est donc le mécanisme agissant, pourvoyeur de réel, qui permet au discours prônant le « courage de réformer » de trouver cet équilibre toujours précaire entre sémantique et pragmatisme. Ce qu’une simple recherche préliminaire [réforme + courage] sur Google vérifie rapidement, donnant un tombereau de résultats. Le courage « audacieux » d’Emmanuel Macron, s’attaquant aux « tabous », « blocages », « freins », pour « faire avancer », « moderniser », « adapter », ou encore « assouplir » la société française, synthétise la majorité du contenu des résultats de cette recherche. Dans cette même ligne, deux livres de catéchisme libéral apparaissent en tête des résultats). La tribune du Mouvement des jeunes socialistes plaidant pour le « courage de la réforme », le discours de politique générale d’un Manuel Valls (« Le courage de gouverner, le courage de réformer », 16 septembre 2014.), ou encore les réformes « courageuses » de l’Allemagne, ne laissent planer aucun doute : il faut du courage pour réformer.

Confirmation avec une intervention de Bruno Leroux — alors président du groupe socialiste à l’Assemblée — sur David Cameron, particulièrement éclairante : déclarant que si le conservateur britannique est arrivé en tête lors des dernières élections, c’est parce qu’il a eu le « courage de réformer ». Il ajoutait : « J’en tire une leçon : c’est que, quand on a le courage de réformer, ça peut payer au niveau de l’opinion publique. » Le succès politique, dans le cadre électif, serait donc tributaire de la mise en œuvre — courageuse — des réformes, elles-mêmes courageuses. À cette référence à David Cameron par Bruno Leroux s’ajoute celle d’Emmanuel Macron à Margaret Thatcher quelques mois plus tard.

Illustration : Richard Vergez

François Hollande s’est lui aussi avancé sur cette ligne — faire appliquer des mesures de droite par un gouvernement de gauche — quand il déclarait dans les pages du Monde, le 31 octobre 2012, à propos de sa volonté de réformer la France : « Je pense que, pour la France, c’est mieux que ce soit la gauche qui fasse cette mutation, qu’elle le fasse par la négociation, dans la justice, sans blesser les plus fragiles ni les déconsidérer. Les autres l’auraient fait sans doute, mais brutalement. » Cela pose un cadre cohérent : toutes les réformes ne sont pas bonnes en soi. Et si choisir, c’est renoncer, le gouvernement français — la gauche dite « responsable » — a choisi : les réformes de la finance, la séparation des activités banques-assurances, la taxe Tobin et les outils antiparadis fiscaux sont torpillés.

« Et si choisir, c’est renoncer, le gouvernement français — la gauche dite responsable — a choisi : les réformes de la finance, la séparation des activités banques-assurances, la taxe Tobin et les outils antiparadis fiscaux sont torpillés. »

Cohérence également avec notre définition de l’injonction au courage. Voir un manque de courage à ne pas appliquer ces réformes, c’est encore se tromper de cible : l’injonction au courage n’est pas le courage politique de sens commun. Il s’agit d’instaurer un état d’esprit propice à accepter les difficultés inhérentes aux décisions prises. Dans leur article sur la production de l’idéologie dominante (1976), Pierre Bourdieu et Luc Boltanski résument ce qui apparaît comme une doctrine du pouvoir : « Le discours dominant sur le monde social n’a pas pour fonction seulement de légitimer la domination mais aussi d’orienter l’action destinée à la perpétuer, de donner un moral et une morale, une direction et des directives à ceux qui dirigent et qui le font passer à l’acte. » Le courage de réformer le Code du travail par exemple, pour « stimuler la croissance et l’emploi », est cohérent avec la décision de ne pas mettre en œuvre la réforme bancaire — celle-ci risquant de « casser la croissance » (selon l’avis du lobby bancaire auquel s’est raccroché le gouvernement) — et constitue dès lors cette « directive », au sens évoqué par Bourdieu et Boltanski.

Le cas de la Grèce : un courage destructeur

La Grèce de Syriza, l’Europe néolibérale, les mémorandums, les réformes, les affrontements institutionnels autant que personnels, le tout commenté par la caste médiatico-politique et universitaire mondiale : autant dire que la séquence ouverte en janvier 2015 (élection de Syriza) et refermée le 16 juillet avec la signature à l’arraché du bailout aura été pour le moins haute en couleur — et faite de discours, de comportements, de réactions qui permettent d’illustrer notre propos. Cette crise aura mis en émoi le personnel médiatico-politique au point qu’au cours des derniers mois de négociations, il fut difficile de savoir si nous, lecteurs et spectateurs, devions louer ou craindre Tsípras. Au terminus des affrontements institutionnels entre l’Europe et la Grèce, ce sont sans doute les mots de Laurent Joffrin (directeur de la rédaction de Libération) qui résumèrent le mieux l’état d’esprit de ses congénères éditocrates : un sentiment de soulagement. Parlant de la signature de l’accord, Joffrin salua le courage de celui qui aurait fini par lui donner raison : Alexis Tsípras, « homme d’État responsable qui fait la part du feu au nom de l’intérêt national ». D’autres, moins centristes, auront à cœur de parler de « coup d’État financier », voire de « capitulation ».

Illustration : Richard Vergez

Le courage est ici lié à une position « responsable » — pourtant, ce terme a été peu entendu après l’annonce du précédent référendum : le gouvernement grec a, au contraire, été qualifié de tout, sauf de « courageux » ou de « responsable ». Dans le même ordre d’idée, le courage de négocier face à une eurozone hostile ne fut jamais mis en avant dans la presse mainstream, quand bien même l’état du rapport de force était objectivement décrit. Encore une fois, le courage ne s’applique que lorsqu’il s’agit d’anticiper une décision inévitable, surtout si l’on sait qu’elle causera, par euphémisation, quelques désagréments à la population. Même son de cloche « responsable » du côté de François Hollande — à la manœuvre durant le dernier round, véritable facilitateur entre acteurs allemands et grecs —, qui salua « le choix courageux » de Tsípras : « Il a été élu sur un programme très à gauche et se retrouve à porter des réformes très difficiles, il a été courageux. » À la violence brutale des institutions européennes — formelles et informelles —, le président français joua une partition plus feutrée, arrivant d’autant mieux à faire avaler les couleuvres qu’elles furent épaisses.

 « En un parallèle troublant avec le courage chrétien, la Grèce — intrinsèquement, voire presque congénitalement fautive — se devait d’expier ses péchés. »

Avec l’optimisme qui le caractérise, Pierre Laurent, secrétaire national du Parti communiste français, mit également en avant la bravoure du dirigeant grec, semblant prendre la signature d’un accord comme étant de facto une bonne nouvelle : « Si un accord est signé, c’est grâce au courage d’Alexis Tsípras. » Étrange formule, qui renversait les rôles des acteurs en désignant ce dernier comme meneur de négociations — sa position de faiblesse était pourtant avérée, au lendemain de son revirement post référendum. Nigel Farage (UKIP), néoconservateur anglais et chantre du Grexit, usa également du terme, sur le mode de l’interpellation : « M. Tsípras, si vous en avez le courage, vous devriez sortir le peuple grec de la zone euro, la tête haute. » Et l’on n’oubliera pas de mentionner Guy Verhofstadt, président du groupe ALDE (libéral) au Parlement européen, qui, dans une intervention à la grandiloquence presque gênante, implorait littéralement Tsípras de mener à bien toutes les réformes promises… Sans émettre le moindre jugement à l’égard de ces réformes, l’eurodéputé libéral exigeait du Premier ministre grec un courage politique hors-sol, faisant fi du temps politique délibératif et exécutif, considérant de fait Tsípras comme un autocrate omniscient. Du côté de l’Eurogroupe, on relèvera également une déclaration du Premier ministre slovaque, saluant le plan courageux du ministre allemand des Finances, Wolfgang Schaüble, consistant à exclure la Grèce de l’eurozone pour une période de cinq ans. Mais de quel courage parle-t-on ? Du courage d’un homme politique qui, sans même tenir compte de ses errements et de ses erreurs stratégiques, aura été contraint d’accepter un accord qualifié d’« indigne », « scandaleux » et « désastreux » par des figures intellectuelles aussi peu révolutionnaires que Jürgen Habermas, Paul Krugman et Joseph Stiglitz. Autant dire que l’on dépasse le strict point de vue économique pour appréhender des questions à valeur historique, où l’impression d’assister à un saut qualitatif dans le déroulement des événements est susceptible de laisser une trace qui, on le sait, pourra provoquer le retour du stigmate. Une telle dévalorisation peut être la source d’un ressentiment aux conséquences difficilement prévisibles. Ainsi va l’Europe et ses rêves de concorde.

À la domination politique qu’impliqua la signature de l’accord mémorandaire, la rhétorique du courage se révéla être une humiliation. En un parallèle troublant avec le courage chrétien, la Grèce — intrinsèquement, voire presque congénitalement fautive — se devait d’expier ses péchés. Et de « l’examen intime de l’âme » ne pouvait ressortir que la source du mal : « La morale chrétienne a engagé une éthique de l’humilité considérant l’homme comme un pécheur ayant à en prendre conscience pour combattre plus efficacement et plus lucidement le mal qui l’habite. » Bien que conscient des limites des comparaisons anachroniques, l’on ne trouvera pas de description plus juste de la visée politique, voire idéologique, de l’Eurogroupe à l’encontre de la Grèce que ce commentaire décrivant le rappel à l’humilité de l’homme pécheur dans les Confessions de saint Augustin : « La poigne du seigneur maintient ferme le pécheur, le nez sur l’immondice, comme la truffe du chien sur l’excrément coupable, encore un peu, qu’il lui devienne odieux et qu’il ne recommencera plus. »

Illustration : Richard Vergez

Ce à quoi nous aurons à nouveau droit, c’est à l’indigence des réponses apportées. Car ce qui se décide dans les cénacles feutrés des institutions européennes se répercute sur toute une population. Le courage dont aurait fait preuve le Premier ministre grec en capitulant ne peut se lire dans l’abstrait des articles de presse ou des commentaires politiques, où la préservation de quelques fétiches — tel que l’euro ou la dette — compte plus que le sort de la population. Le « dire vrai », si souvent mis en avant par les réformistes (« Il faut avoir le courage de dire la vérité aux Français. ») est une instrumentalisation à vocation pédagogique de la volonté et de la nécessité. Il faut vouloir un changement inévitable, douloureux mais nécessaire. Le courage de dire vrai, la franchise, la parrêsia, furent instrumentalisés, enfermant le débat dans — au mieux — les dérapages budgétaires de la Grèce, et — au pire — dans le supposé penchant insatiable, voire génétique, du Grec pour la fraude, le vol et le farniente. Une autre vérité, c’est ce qui résulte réellement de ce courage, c’est-à-dire la poursuite d’une austérité ayant déjà démontré son caractère destructeur. Le principe de responsabilité collective prend l’ascendant sur le caractère — théorisé par Hannah Arendt — fondamentalement imprédictible d’une action. Celle-ci prenant dès lors place dans le creuset des actions passées, les relations de cause à effet peuvent être identifiées. Les conséquences de ce courage, présentées dans leur réalité crue, sans misérabilisme, rendent toutes manifestations de contentement particulièrement déplacées. Parlons cru : l’austérité tue. Les laudateurs du courage dont aurait fait preuve Tsípras sont donc à ranger du côté des inconscients et des bourreaux. L’austérité tue, et souvent en silence. Nous renvoyons le lecteur à une étude du journal médical britannique The Lancet, disant en résumé ceci : les conséquences sanitaires des politiques austéritaires sont dramatiques. Épidémies, réapparitions de maladies comme la malaria ou la dengue, dépressions, suicides.

« Les conséquences de ce courage, présentées dans leur réalité crue, sans misérabilisme, rendent toutes manifestations de contentement particulièrement déplacées. Parlons cru : l’austérité tue. »

Il est intéressant de noter, avec un recul qui oblige au bilan, que nous — un très large « nous », d’ailleurs — avons projeté, en solidarité tant politique que morale, du courage sur Tsípras, sur Varoufákis, tant les raisons d’espérer s’étaient faites rares ces dernières années. Mais cet élan fut pris en étau entre passion politique (surtout) et raison analytique (un peu moins). Refroidis par les concessions successives, enhardis par un référendum mais toujours proportionnels aux épreuves que durent subir les responsables grecs, nos encouragements témoignaient autant d’un besoin de construction de figures héroïques que de notre volonté de faire front, face aux attaques des tenants de l’ordre économique européen. Les mois et les années ont passé ; désormais, Tsípras, bien  d’avoir modifié les rapports de force, use de cette même terminologie : le « courage politique » ayant consisté à ne pas « précipiter la Grèce dans l’inconnu » et à « assum[er] les responsabilités ». Une nouvelle incarnation du discrédit de la parole politique.

Ne renoncer à rien

Pour parler des luttes sociales, le champ lexical médiatique mobilise largement la notion d’endurance : « la contestation s’essouffle », « le mouvement perd en intensité », etc. C’est d’ailleurs bien souvent le cas. L’économiste Frédéric Lordon fait remarquer que le pouvoir — synonyme de notre dépossession politique — nous fatigue. « Car la sortie de la passivité réclame son supplément d’énergie. Et les pratiques de la réappropriation ne commencent qu’après les huit heures de la vie professionnelle — effet pratique, extrêmement prosaïque et concret, mais écrasant, de la division du travail politique. » Un encouragement à la critique, trop appuyé, mal contextualisé, a peu de chances d’aboutir. Les démocraties capitalistes ont séparé jusqu’à l’absurde gouvernants et gouvernés. Et si l’autonomie quasi autistique des premiers est bien documentée par la gauche critique, il est moins dit des seconds qu’ils risquent la catatonie politique suite aux réflexions en vase clos et aux impératifs idéologiques qui en découlent. Reste à se constituer un arsenal émancipateur qui ne conduise pas à la frustration, celle de l’impuissance individuelle, et soit en mesure de forger une conscience et une pratique collectives — à chacun selon ses capacités d’action — passant par le refus de la logique de l’injonction au courage. Pour mieux se réapproprier un courage proprement politique, et non plus normatif et réactionnaire. Un courage intime et quotidien, politique sans être politicien, constitutif d’une communauté plus ou moins imaginaire : une cartographie mentale de la lutte et de la résistance que chacun se construit au contact du collectif, suivant ses propres complexions, afin de réinvestir les possibles latéraux — autrement dit, d’ouvrir des alternatives contradictoires et désobéissantes.

Illustration : Richard Vergez


REBONDS

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☰ Lire notre entretien avec Frédéric Lordon : « L’internationalisme réel, c’est l’organisation de la contagion », juillet 2016
☰ Lire notre entretien avec Razmig Keucheyan : « C’est à partir du sens commun qu’on fait de la politique », janvier 2016
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☰ Lire notre entretien avec Cédric Durand : « Les peuples, contres les bureaucrates et l’ordre européen », juillet 2015
☰ Lire notre article « Grèce — L’Europe agit comme si elle était en guerre contre les Grecs », Gwenaël Breës, juillet 2015
☰ Lire notre entretien avec Joëlle Fontaine : « Difficile pour la Grèce d’être souveraine suite aux menaces de l’Union européenne », février 2015

Julien Chanet

Fri, 13 Apr 2018 14:07:58 +0200

L’abécédaire d’Hannah Arendt


Texte inédit pour le site de Ballast

« Pourquoi est-il si difficile d’aimer le monde ? », s’interroge Hannah Arendt dans son Journal de penséeNée en 1906 dans une famille juive allemande et disparue en 1975 dans son pays d’exil, les États-Unis, celle qui n’entendait pas se dire philosophe a traversé les « sombres temps » d’une Europe minée par le totalitarisme, la guerre et l’antisémitisme. Convaincue que ces événements, qui ont bouleversé son existence personnelle, sont les symptômes d’une logique plus globale, elle a consacré sa vie à la compréhension et à la critique de ce qui les a rendus possibles. L’œuvre d’Arendt, édifiée sur les ruines des grandes traditions politiques modernes, est éclectique et semble inassignable. Sa seule constante : un effort infatigable pour redonner son sens à l’action politique, pour repêcher ce « trésor perdu des révolutions » que les États modernes ont englouti.


Amor mundi : « J’entends par [avoir l’esprit politique] prendre un plus grand soin du monde, qui était là avant que nous n’apparaissions et qui sera là après que nous aurons disparu, que de nous-mêmes, de nos intérêts immédiats et de nos vies […]. Amor mundi : amour ou plutôt dévouement pour le monde dans lequel nous sommes nés. » (Cité par É. Tassin, dans Le Trésor perdu : Hannah Arendt, l’intelligence de l’action politique, Payot, 1999)

Bonheur public : « [Dans le mouvement étudiant,] le jeu politique a pris une dimension nouvelle : l’action s’avérait avoir un côté plaisant. Cette génération découvrait ce que le XVIIIe siècle avait appelé le bonheur public, c’est-à-dire que participer à la vie publique donne accès à une dimension de l’expérience humaine qui, sinon, demeurerait inconnue, et que cette expérience est en quelque sorte inséparable du bonheur complet. » (« Politique et révolution », entretien avec Aldebert Reif pour la New York Review of Books, 12 avril 1971)

Conservatisme : « En politique, cette attitude conservatrice — qui accepte le monde tel qu’il est et ne lutte que pour préserver le statu quo — ne peut mener qu’à la destruction […]. Parce que le monde est fait par des mortels, il s’use ; et parce que ses habitants changent continuellement, il court le risque de devenir mortel comme eux. […] Notre espoir réside toujours dans l’élément de nouveauté que chaque génération apporte avec elle. » (« La Crise de l’éducation », La Crise de la culture, Gallimard, 1989)

Droits de l’homme : « Les droits de l’homme avaient été définis comme inaliénables parce qu’ils étaient supposés indépendants de tout gouvernement ; or, il s’est révélé qu’au moment où les êtres humains se retrouvaient sans gouvernement propre et qu’ils devaient se rabattre sur leurs droits minimums, il ne se trouvait plus ni autorité pour les protéger, ni institution prête à les garantir. » (« L’Impérialisme », Les Origines du totalitarisme, Gallimard, 2002)

Eichmann : « Ce qui me frappait chez [Eichmann], c’était un manque de profondeur évident […]. Les actes étaient monstrueux, mais le responsable […] était tout à fait ordinaire, comme tout le monde, ni démoniaque ni monstrueux. Il n’y avait en lui trace ni de convictions idéologiques solides, ni de motivations spécifiquement malignes, et la seule caractéristique notable qu’on décelait dans sa conduite […] était de nature entièrement négative : ce n’était pas de la stupidité, mais un manque de pensée. […] C’est cette absence de pensée — tellement courante dans la vie de tous les jours où l’on a à peine le temps et pas davantage l’envie, de s’arrêter pour réfléchir — qui éveilla mon intérêt. » (Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, Gallimard, 2002)

Formules : « Au cœur de la révolution, c’étaient avant tout les programmes des partis qui séparaient les Conseils des partis politiques ; ces programmes, en effet, qu’ils fussent ou non révolutionnaires, étaient tous des formules toutes faites qui n’exigeaient aucune action mais une exécution […]. Les Conseils ne pouvaient que s’insurger contre une telle politique, étant donné que le clivage entre les experts du parti qui savaient et les masses populaires censées appliquer ce savoir, ne prenait pas en compte la capacité du citoyen ordinaire à agir. » (De la révolution, Gallimard, 2013)

Genre humain : « [Le mal radical, dans le système totalitaire] est essentiellement : […] le fait de rendre l’homme superflu tout en conservant le genre humain, dont on peut à tout moment éliminer les parties. » (Journal de pensée, Seuil, 2005, cahier I, § 22)

Hérodote : « Depuis Hérodote, [la liberté] était conçue comme une forme d’organisation politique dans laquelle les citoyens vivaient ensemble dans un état de non-domination (no-rule), sans distinction entre gouvernants et gouvernés. Le terme d’isonomie exprimait cette notion de non-domination ; […] celle-ci se caractérisait en ce que la notion d’autorité (l’-archie dans monarchie et oligarchie ou la -cratie dans démocratie) en était totalement absente. » (De la révolution, Gallimard, 2013)

Adolf Eichmann en 1961, à Jérusalem (AP)

Isoloir : « Nous voulons participer, déclarent les Conseils, nous voulons discuter et faire entendre publiquement notre voix, nous voulons avoir la possibilité de déterminer l’orientation politique de notre pays. Puisque ce pays est trop vaste et trop peuplé pour que nous puissions nous rassembler tous en vue de déterminer notre avenir, nous avons besoin d’un certain nombre de lieux politiques. L’isoloir à l’intérieur duquel nous déposons notre bulletin de vote est certainement trop étroit, car seule une personne peut s’y tenir. » (« Politique et révolution », Entretien avec Aldebert Reif pour la New York Review of Books, 12 avril 1971)

Judaïsme : « Manifestement, l’appartenance au judaïsme était devenue mon problème, et mon problème était politique. Purement politique ! » (Entretien avec G. Gaus, 1964)

Kant : « Le pouvoir de juger [est] une faculté spécifiquement politique, dans le sens où l’entend Kant, à savoir la faculté de voir les choses non seulement d’un point de vue personnel, mais dans la perspective de tous ceux qui se trouvent présents ; mieux, le jugement [est] l’une des facultés fondamentales de l’homme comme être politique, dans la mesure où il le rend capable de s’orienter dans le domaine public, dans le monde commun. » (Juger — Sur la philosophie politique de Kant, Points, 2017)

Lessing : « Lessing avait des opinions très peu orthodoxes sur la vérité. […] Il se réjouissait de ce que [la vérité] authentique, s’il y en a jamais eu un[e], ait été perdu[e] ; il s’en réjouissait pour le salut de l’infinité des opinions possibles où se reflète le débat des hommes sur le monde. Si [la vérité] authentique avait existé, cela aurait impliqué la fin du dialogue, et donc de l’amitié, et donc de l’humanité. » (« De l’humanité dans de sombres temps, réflexions sur Lessing », Vies politiques, Gallimard, 1986)

Miracles : « S’il est vrai que l’action et le commencement sont essentiellement la même chose, il faut en conclure qu’une capacité d’accomplir des miracles compte aussi au nombre des facultés humaines. » (« Qu’est-ce que la liberté ? », in La Crise de la culture, Gallimard, 1989)

Nazis : « Nous le savons aujourd’hui, le meurtre n’est qu’un moindre mal. Le meurtrier qui tue un homme — un homme qui devait de toute façon mourir — se meut encore dans le domaine de la vie et de la mort qui nous est familier […]. Le meurtrier laisse un cadavre derrière lui et ne prétend pas que sa victime n’a jamais existé […] ; il détruit une vie, mais il ne détruit pas le fait de l’existence lui-même. […] Les nazis [firent preuve d’un extrême] radicalisme dans les mesures prises pour traiter les gens comme s’ils n’avaient jamais existé, et pour les faire disparaître au sens littéral du terme […]. La véritable horreur des camps de concentration et d’extermination réside en ce que les prisonniers, même s’il leur arrive d’en réchapper, sont coupés du monde des vivants bien plus nettement que s’ils étaient morts ; c’est que la terreur impose l’oubli. » (« Le Totalitarisme », Les Origines du totalitarisme, Gallimard, 2002)

Hannah Arendt (DR)

Ordinateurs géants : « Tout ce que prouvent les ordinateurs géants, c’est que les temps modernes ont eu tort de croire […] que la rationalité, au sens du calcul des conséquences, est la plus haute, la plus humaine des facultés de l’homme […]. Il est évident que cette force cérébrale et les processus logiques obligatoires qu’elle engendre sont incapables d’édifier un monde. » (Condition de l’homme moderne, Calmann-Lévy, 1961)

Paria : « Dès lors qu’il entre activement sur la scène politique et traduit son statut en termes politiques, le paria devient forcément un rebelle. […] Le Juif paria avait beau être, d’un point de vue historique, le produit d’une loi injuste […], politiquement parlant, tout paria qui refusait d’être un rebelle était responsable en partie de sa propre position et, simultanément, de la souillure qui en rejaillissait sur l’humanité dont il était un représentant. » (« Le Juif comme paria : une tradition cachée », Écrits juifs, Fayard, 2011)

Qu’est-ce que la politique ? : « La politique repose sur un fait : la pluralité humaine. Dieu a créé l’homme ; les hommes sont un produit humain, terrestre, le produit de la nature humaine. C’est parce que la philosophie et la théologie s’occupent toujours de l’homme, parce que toutes leurs déclarations seraient exactes quand bien même il n’y aurait qu’un seul homme […] ou uniquement des hommes identiques, qu’elles n’ont jamais trouvé aucune réponse philosophiquement valable à la question : qu’est-ce que la politique ? » (Qu’est-ce que la politique ?, Points, 2011)

Réalité : « La réalité est différente de la totalité des faits et des événements et elle est plus que celle-ci, qui, de toute façon, ne peut être déterminée. Qui dit ce qui est raconte toujours une histoire, et dans cette histoire les faits particuliers […] acquièrent une signification humainement compréhensible. » (« Vérité et politique », La Crise de la culture, Gallimard, 1989)

Souveraineté : « Il est dangereux de croire qu’on ne peut être libre — en tant qu’individu ou que groupe — que si l’on est souverain. La fameuse souveraineté des corps politiques a toujours été une illusion qui, en outre, ne peut être maintenue que par les instruments de la violence […]. Si les hommes veulent être libres, c’est précisément à la souveraineté qu’ils doivent renoncer. » (« Qu’est-ce que la liberté ? », La Crise de la culture, Gallimard, 1989)

Temps libéré : « [Les loisirs] servent, comme on dit, à passer le temps, et le temps vide qui est ainsi passé n’est pas, à proprement parler, le temps de l’oisiveté — c’est-à-dire le temps où nous sommes libres de tout souci et activité nécessaires de par le processus vital, et, par là, libres pour le monde ; c’est bien plutôt le temps de reste, […] qui reste après que le travail et le sommeil ont reçu leur dû. Le temps vide que les loisirs sont supposés remplir est un hiatus dans le cycle biologiquement conditionné du travail. […]. Avec les conditions de vie moderne, ce hiatus s’accroît constamment : il y a de plus en plus de temps libéré à remplir avec les loisirs, mais ce gigantesque accroissement de temps vide ne change pas la nature du temps. Les loisirs […] font irrévocablement partie du procès biologique de la vie, et la vie biologique est toujours engagée dans la consommation ou dans la réceptivité passive de la distraction, un métabolisme qui se nourrit des choses en les dévorant. » (« La Crise de la culture », La Crise de la culture, Gallimard, 1989)

Université : « L’objectif des sciences est politique. L’Université a été politisée — au service du gouvernement. D’où la révolte des étudiants : politiser l’Université contre le gouvernement. » (Journal de pensée, Seuil, 2005, cahier XXVI, § 3)

Walter Benjamin (DR)

Violence : « Il est particulièrement tentant de penser le pouvoir en termes de commandement et d’obéissance, et donc de confondre pouvoir et violence, dans l’analyse de ce qui n’est, en réalité, que l’une des manifestations caractéristiques du pouvoir, c’est-à-dire le pouvoir du gouvernement » (« Sur la violence », Du mensonge à la violence, Pocket, 1989)

Walter Benjamin : « Walter Benjamin savait que la rupture de la tradition et la perte de l’autorité survenues à son époque étaient irréparables, et il concluait qu’il lui fallait découvrir un style nouveau de rapport au passé. En cela, il devint maître le jour où il découvrit qu’à la transmissibilité du passé, s’était substituée sa citabilité, à son autorité, cette force inquiétante de s’installer par bribes dans le présent […]. Les citations, dans mon travail, sont comme des voleurs de grands chemins qui surgissent en armes et dépouillent le promeneur de ses convictions (Schriften, I, 571). » (« Walter Benjamin », in Vies politiques, Gallimard, 1986)

XVIIIe siècle : « À travers la compassion, l’humanitarisme révolutionnaire […] du XVIIIe siècle cherche une solidarité avec le malheur et la misère, pour remonter aux sources mêmes de la fraternité. Mais […] ni la compassion, ni le partage de la souffrance ne suffisent. Nous ne pouvons nous étendre sur le mal qu’a fait la compassion aux révolutions modernes, en tentant de rendre heureux les malheureux, au lieu d’établir la justice pour tous. » (« De l’humanité dans de sombres temps, réflexions sur Lessing », Vies politiques, Gallimard, 1986)

Yeux et oreilles : « L’efficacité de [la propagande totalitaire] met en lumière l’une des principales caractéristiques des masses modernes. Elles ne croient à rien de visible, à la réalité de leur propre expérience ; elles ne font confiance ni à leurs yeux ni à leurs oreilles, mais à leur seule imagination, qui se laisse séduire par tout ce qui est à la fois universel et cohérent en soi. » (« Le Totalitarisme », Les Origines du totalitarisme, Gallimard, 2002)

Zôon politikon : « [Les Grecs] étaient-ensemble sur le mode du parler les uns avec les autres et non pas sur celui de l’être-gouverné. Politeuein [faire de la politique] signifiait régler toutes les affaires par la parole. Zôon politikon [Être un animal politique] et zôon logon ekhon [être un animal doué de parole] sont une seule et même chose. » (Journal de pensée, cahier XVII, § 1)


Tous les abécédaires sont confectionnés, par nos soins, sur la base des ouvrages, articles et correspondances des auteur.e.s.


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Ballast

Mon, 09 Apr 2018 12:56:43 +0200

Rio de Janeiro, à l’ombre de l’apartheid


Article publié par la revue CTXT et traduit pour le site de Ballast

L’assassinat de la conseillère municipale Marielle Franco est le point culminant d’un processus d’institutionnalisation de la violence envers les communautés noires de l’État de Rio de Janeiro. Sous l’impulsion du président Michel Temer, arrivé au pouvoir en 2016 suite à l’éviction de Dilma Rousseff, les militaires ont pris en charge le contrôle de la sécurité publique de la ville. Dans un reportage paru dans les pages de la revue espagnole CTXT, que nous traduisons ici, la journaliste et correspondante au Brésil Agnese Marra revient sur les récents événements, mettant en lumière le quotidien d’une société soumise à la violence et au racisme systémique.

Marielle Franco, 38 ans, a été assassinée de quatre balles dans la tête dans la nuit du 14 mars. Elle était l’enfant de la Maré, a cria da Maré, comme elle aimait à se faire appeler, pour que tout le monde soit bien conscient qu’elle était née dans l’une des plus grandes favelas de Rio de Janeiro. Et pour que tout le monde sache qu’elle en était fière. Marielle Franco était aussi conseillère municipale, sociologue, défenseure des droits de l’homme, noire — et l’une des femmes les plus appréciées des populations des favelas, dans lesquelles le personnel politique ne s’aventure d’ordinaire qu’en période de campagne électorale. Sa voix résonnait particulièrement fort lorsqu’il s’agissait de dénoncer le racisme et la violence policière subis par les communautés noires de Rio. La veille de son assassinat, elle écrivait sur Twitter : « Combien de personnes en plus doivent mourir pour que s’achève cette guerre ? », faisant référence à l’augmentation des exécutions sommaires dans des zones comme Acarí, où les militaires ne laissent pas de répit aux populations locales depuis qu’ils ont pris en main le contrôle de la sécurité publique de la ville. « Il faut qu’ils arrêtent de tuer des jeunes Noirs », disait-elle encore dans un autre message, publié 72 heures avant sa mort.

« - Pourquoi ils vous arrêteraient ? - Parce que je vis dans la favela. Ici, nous sommes tous suspects. »

Marielle Franco  donnait une voix à des personnes telles qu’Evarildo dos Santos : cet ouvrier de 52 ans à la peau sombre reconnaît regarder plusieurs fois son téléphone quand il sort du travail ou arrive chez lui. Si sa femme lui envoie un message d’alerte, il suit alors scrupuleusement un protocole établi. Il descend du bus un arrêt avant le sien, prend une gorgée d’air, vérifie que sa chemise est bien rentrée dans son pantalon, se lisse les sourcils comme s’il pouvait effacer la fatigue de la journée et fait un signe de croix. « PM [Police militaire] dans le quartier », indique le SMS. Evarildo marche lentement, la tête basse, et espère ne pas être arrêté. « - Pourquoi ils vous arrêteraient ? - Parce que je vis dans la favela. Ici, nous sommes tous suspects. » Comme Evarildo, Cleide Lima, 32 ans, vit dans le quartier de la Maré. Elle a quatre fils et s’inquiète constamment pour eux. Pour ceux de 15 et 13 ans en particulier, « parce qu’ils sont les cibles typiques des tirs des militaires, qui pensent que n’importe quel gamin est un trafiquant », dit cette femme au foyer qui ne trouve plus le sommeil depuis que le président Temer a annoncé la prise de contrôle par l’armée de la sécurité publique de l’État de Rio de Janeiro. Cette mesure a sans cesse été dénoncée par la conseillère municipale de la Maré depuis le 16 février dernier. C’est cette décision qui, d’après le témoignage du juge André Bezerra, a « indirectement tué Marielle ».

Renata Trajano, 38 ans, ne plaisante pas quand elle dit avoir un « master en relation avec les militaires ». Elle habite depuis 20 ans dans le Complexo do Alemão, le Quartier de l’Allemand, l’une des favelas les plus violentes de la ville — la vue qu’elle en a depuis la terrasse de son logement en fait l’un des lieux les plus convoités des militaires. « Ils entrent et détruisent tout, cassent les meubles, prennent l’argent quand il y en a, effraient ma famille, ils sont tous pareils », témoigne cette médiatrice sociale. Quand, il y a un mois, Michel Temer a annoncé le décret d’intervention militaire « parce que le crime organisé s’est converti en une métastase dans l’État », Trajano a pris cette mesure exceptionnelle, jamais vue depuis les temps de la dictature, comme une formalité de plus. De la même façon qu’il le fait chaque été lorsque le gouvernement annonce la campagne contre la dengue, Trajano a diffusé son propre message pour avertir les voisins de l’arrivée des militaires. Ses conseils, publiés sur les réseaux sociaux, sont les suivants : « En cas d’intervention militaire, n’oubliez pas de vous munir de documents d’identité en règle, de votre carte de sécurité sociale et de votre confirmation de résidence pour être en mesure de les montrer immédiatement aux soldats lors des contrôles. »

(Leo Correa / AP)

Ses conseils furent prémonitoires. Le jour suivant, la une de tous les journaux relatait non seulement comment les militaires arrêtaient les habitants des favelas pour contrôler leurs papiers, mais encore comment ils les photographiaient avec leurs téléphones personnels sans mandat ni autorisation aucune : « Je trouve assez curieux que tout le monde s’offusque de cette situation. Nous sommes depuis toujours considérés comme des citoyens de seconde zone, nous n’avons pas le droit de nous déplacer librement, nous sommes contrôlés pour le simple fait de vivre dans une favela, nos enfants n’ont pas droit à une éducation digne ce nom parce que les écoles sont toujours fermées. L’État n’arrive dans nos quartiers que sous la forme d’un fusil. » Cette même semaine, la médaillée olympique Rafaela Silva dénonçait un autre cas de discrimination. Alors que la judoka quittait l’aéroport en taxi, une voiture de police s’est arrêtée à sa hauteur et a immobilisé le véhicule. Les policiers, l’arme au poing, firent alors descendre la sportive et le chauffeur, avant que celui-ci ne fasse remarquer que sa passagère était « celle des Jeux olympiques » ; ce à quoi on lui répondit : « Ah, d’accord, je pensais que vous l’aviez prise dans une favela. » Silva a rapidement dénoncé le traitement reçu su Twitter : « Combien de temps allons-nous encore supporter tant de discrimination envers les populations des favelas ? »

Racisme institutionalisé

 « Combien de temps allons-nous encore supporter tant de discrimination envers les populations des favelas ? »

Un million et demi de personnes vivent dans les favelas de Rio de Janeiro, chiffre qui pourrait doubler du fait du grand nombre d’habitants non-déclarés. Si les violences entre trafiquants et forces de l’ordre varient dans les 800 communautés de la ville, l’équation suivante se vérifie dans chacune d’entre elles : personne de couleur et favela = voleur et narcotrafiquant. Un paradoxe quand la plupart des soldats et policiers qui patrouillent dans ces quartiers y vivent souvent eux-mêmes. Les contrôles et les photographies réalisés par les militaires des habitants de Vila Kennedy et de Vila Aliança ont poussé l’ONG Global Justice à présenter aux Nations Unies et à l’Organisation des États américains un rapport exigeant un suivi des interventions militaires de Rio. « La ville vit dans une situation d’état d’exception où l’institutionnalisation du racisme est évidente, parce qu’ils [les militaires] ne s’en prennent qu’aux populations noires des favelas. Il n’y a aucun contrôle à Copacabana », selon un communiqué de cette ONG. Dans la même veine, la chercheuse et ancienne directrice des Institutions pénitentiaires de Rio de Janeiro, Julia Lemgruber, dénonce le caractère absurde de la situation : « Il est honteux de lutter si violemment contre le trafic de drogue dans les quartiers pauvres pendant que la cocaïne est livrée à domicile dans les quartiers riches sans que personne ne lève le petit doigt. »

L’ancien secrétaire d’État aux droits de l’homme, Paulo Sergio Pinheiro, avance que les événements qui se déroulent à Rio lui rappellent « l’apartheid sud-africain, pendant lequel les personnes de couleur se conseillaient mutuellement sur les stratégies à adopter pour éviter d’être arrêtées et assassinées ». Pinheiro fait ici référence à une vidéo dans laquelle trois jeunes de couleur donnent des indications à leurs voisins sur les attitudes à adopter pendant l’intervention militaire : « N’emmenez pas de long parapluie, qui pourrait être confondu avec une arme et déclencher les tirs des soldats. Si vous portez un objet de valeur, prenez avec vous son ticket de caisse pour qu’ils ne pensent pas que vous l’avez volé. S’ils vous arrêtent en voiture, demandez l’autorisation aux soldats avant d’ouvrir la boîte à gants et sortir vos papiers, ou ils pourraient penser que vous allez sortir une arme. Ne sortez pas de chez vous à des heures tardives. Et si vous êtes femme, homo ou transexuel, ne sortez pas seul et soyez toujours accompagnés ».

Favela Rocinha, à Rio de Janeiro, le 23 septembre 2017 (REUTERS/Ricardo Moraes)

Les données statistiques justifient ces mises en garde. Selon l’Institut de la Sécurité publique du Brésil (IPEA), 85 % des victimes assassinées par la police de Rio présentent un profil similaire : jeunes entre 18 et 29 ans, de couleur et peu scolarisés. L’année dernière, l’Institut de recherche économique appliquée du Brésil (IREA) avançait que les jeunes de couleur ont 23 % de possibilité de plus d’être tués que les autres personnes de leur âge. « Il y a au Brésil une sorte de permis de tuer, pour autant cela se passe dans les zones périphériques comme les favelas », reconnaît Daniel Cerquita, d’IPEA.

L’opacité des militaires

Cela fait un mois que les militaires ont pris le contrôle des rues de Rio et que le général Walter Souza Braga Netto, contrôleur général de la sécurité publique de la ville, maintient une stricte politique d’opacité : absence de dialogue avec la population, les médias, et avec ses propres subalternes. Il s’est jusqu’à présent contenté de promettre qu’il n’y aurait pas d’occupation permanente de la Maré comme en 2014 et 2015, période pendant laquelle les arrestations et assassinats de civils étaient montés en flèche. « Nous réaliserons des opérations ponctuelles, c’est la seule chose que je peux garantir », a-t-il dit dans l’unique conférence de presse réalisée jusqu’à présent, il y a trois semaines. Il n’a pas non plus confirmé si les mandats de recherche et de détention collective annoncés dans un premier temps par Raul Jungmann, membre du Parti populaire socialiste, ancien ministre de la Défense et aujourd’hui de la sécurité publique, seront effectivement appliqués. Cette mesure rendrait superflue la nécessité d’un mandat spécifique indiquant les nom et prénom de la personne à contrôler, et autoriserait les forces de l’ordre à pénétrer dans l’ensemble des logements d’une zone définie. « L’urbanisme des favelas permet aux trafiquants de passer facilement d’une maison à une autre », justifie Jungmann. Ni le président brésilien, Michel Temer, ni le général Netto n’ont par ailleurs mentionné l’idée suggérée par l’armée d’autoriser à tirer sur toute personne portant une arme et de cette façon éviter la réglementation obligeant les forces de l’ordre à tirer un coup de semonce. Le général a par contre reconnu ne pas être en mesure de garantir qu’un « civil ne puisse être atteint par une balle au milieu d’une opération, car il y a toujours des dommages collatéraux ». Cette phrase est prononcée dans un État dans lequel un civil est tué par une balle perdue toutes les 7 minutes, et dans un pays qui occupe le premier rang en Amérique latine des décès dus à cette cause. Le 12 mars dernier, Matheus Melo est mort ainsi, alors qu’il sortait d’une église du district d’Acarí.

« Si [les militaires] refusent de se soumettre [à la justice publique], c’est soit parce qu’ils n’ont pas confiance dans le système de justice, soit parce qu’ils cherchent à s’en protéger. »

À l’heure actuelle, la demande de « garanties juridiques » du général Eduardo Villas Bôas, commandant en chef de l’armée, afin que les soldats ne puissent sous aucun prétexte être jugés par la justice ordinaire et exclusivement par un tribunal militaire, n’a pas été appliquée, sans pour autant être formellement écartée. Ignacio Cano, coordinateur du Laboratoire d’Analyse de la Violence de l’Université d’État de Rio de Janeiro (UERJ), souligne l’incohérence de la proposition du général : « Si les militaires prennent en charge la sécurité publique, ils doivent également être soumis à la justice publique. S’ils refusent de s’y soumettre, c’est soit parce qu’ils n’ont pas confiance dans le système de justice, soit parce qu’ils cherchent à s’en protéger face à la possibilité de nombreux homicides susceptibles d’être contraires à la loi ».

Une mesure électoraliste

Selon plusieurs spécialistes, l’intervention militaire décrétée par Temer serait une mesure électoraliste visant à satisfaire une tranche de la population pour laquelle la sécurité est la principale préoccupation en vue des élections présidentielles d’octobre prochain. Rio de Janeiro n’apparaît pourtant qu’à la dixième place des États les plus violents du Brésil, alors que la cote de popularité du gouvernement de Temer se limite à 6 % et que les enquêtes indiquent une demande de fermeté de la part de la population brésilienne. « Le pouvoir exécutif croule sous les scandales de corruption et joue sur les peurs d’une société prête à accepter l’intervention de n’importe quel type d’armée pour se sentir en sécurité », affirme le professeur Ignacio Cano de l’UERJ. Pour ce sociologue, les mesures les plus à même d’améliorer la sécurité devraient se focaliser sur le développement d’équipes de recherche contre le crime organisé et sur la récupération des ressources supprimées dans ce domaine. « Davantage que d’envoyer des chars et des militaires, il serait nécessaire de pourvoir au paiement des heures supplémentaires de la police, de garantir un approvisionnement en carburant suffisant pour que leurs voitures puissent circuler et des conditions de travail dignes de ce nom pour des forces de l’ordre qui risquent leur vie et sont laissées à l’abandon par l’État », déclare-t-il en référence à la crise économique affectant depuis deux ans Rio de Janeiro et dont l’impact sur les services publics est désastreux.

Mai 2015 (AP Photo/Felipe Dana)

Dans les favelas, les leaders communautaires se divisent autour de la question de l’intervention militaire. Certains revendiquent sa suppression pure et simple, alors que d’autres sont partisans d’un dialogue avec le général Netto pour éviter davantage d’exécutions arbitraires. De son côté, l’armée n’est pas disposée au dialogue. Les militaires sont soutenus par 65 % de la population, selon le dernier sondage de Data Folha, et sont assurés du soutien d’un gouvernement qui compte sur leur présence pour gagner quelques voix lors des prochaines élections. Les habitants des favelas peuvent compter sur la protection des organisations de défense des droits de l’homme, qui contrôlent étroitement chaque opération militaire. Aujourd’hui, comme tous les jours, Evarildo dos Santos descendra du bus un arrêt avant le sien, prendra une gorgée d’air, vérifiera que sa chemise est bien rentrée dans son pantalon, se lissera les sourcils comme s’il pouvait effacer la fatigue de la journée, et fera un signe de croix. Cleide ne trouvera pas le sommeil et ses enfants n’iront pas à l’école. Et le 15 mars, des centaines de cariocas [habitants de Rio de Janeiro, ndlr] descendront dans la rue afin de manifester contre l’assassinat de Marielle Franco, a cria da Maré, dont la voix s’est éteinte pour toujours.


Texte original : « Rio de Janeiro : a la sombra del Apartheid », Agnese Marra, www.ctxt.es, 17 Mars 2018. Traduit de l’espagnol par Thomas Misiaszek, avec l’aimable autorisation de la revue CTXT, pour Ballast.

REBONDS

Ballast

Fri, 06 Apr 2018 08:37:21 +0200

Miguel Benasayag : « Il ne faut pas traiter les gens désengagés de cons »


Entretien paru dans le n° 5 de la revue papier Ballast (automne 2016)

Philosophe et psychanalyste, ancien guérillero emprisonné en Argentine, animateur du collectif Malgré tout, auteur d’une vingtaine d’ouvrages et sympathisant communiste libertaire : voici notre homme en deux ou trois mots. Si ses derniers travaux s’attachent à démonter le transhumanisme et l’empire de la technologie, c’est d’engagement politique dont nous discutons ici, dans un bistrot. Miguel Benasayag s’avance, depuis les années 1990, en critique résolu du pouvoir et du ressentiment militant ; il leur préfère la « multiplicité », la « puissance » et la lutte, concrète, par le bas et tous azimuts, sans garantie jamais de l’emporter : « L’espoir nous condamne à la tristesse. »


« Heureusement que les gens se méfient de l’engagement », avez-vous déclaré. Comment une revue comme la nôtre doit-elle le prendre ?

Ce n’est pas une provocation de ma part. Nombre d’amis et de camarades passent leur temps à regretter le « désengagement » et la méfiance actuelle des gens à l’endroit de tout projet politique. Il ne faut pas en rester là. Tout n’est pas négatif : les peuples font une expérience de pensée — il n’y a pas que les intellectuels. Cette expérience est liée à des expériences, des échecs et des désirs. Le XXe siècle fut une période au cours de laquelle les promesses des engagements et les projets de radicalité et de changement ont, pour la plupart, produit le contraire de ce qu’ils voulaient. Les gens se sont sentis trahis : ce fut une déception immense. Qui aurait pu croire que tout cela conduirait à l’horreur du Goulag, à des massacres ? Voilà pour le courant révolutionnaire. Il y eut aussi le courant social-démocrate, et ce n’est pas mieux : il en est venu à gérer le néolibéralisme. Cette méfiance relève d’une positivité : « Attention, attention ! » Il en va de même à l’endroit de la médecine virile et conquérante du siècle dernier : le toubib qui savait où était la santé et le bien de son patient et prescrivait des antibiotiques à tour de bras et opérait à droite et à gauche… C’est une méfiance qui nous importe pour un renouveau de l’engagement. Il faut se dire que tous ces hommes et ces femmes ne sont pas morts pour rien ; il faut « capitaliser » ce qui n’a pas marché. Donc analyser, pour avancer dans ce désir d’émancipation et de justice sociale.

« Nous ne devons plus prendre l’inertie populaire pour du bruit dans le système qu’il convient d’écraser. Cherchons la vérité qui se trouve derrière. »

Il ne faut pas traiter les gens désengagés de lâches, de cons ou d’aliénés ; nous ne sommes pas des élites qui voyons tandis que le pauvre peuple ne voit rien. Si les gens n’y vont pas, c’est qu’il faut croire qu’il existe un savoir populaire ; nous avons trop cher payé les avant-gardes. Quelle est la conséquence ? Non pas qu’il ne faille plus y aller. Nous ne devons  plus prendre l’inertie populaire pour du bruit dans le système qu’il convient d’écraser. Cherchons la vérité qui se trouve derrière. Lorsque des personnes de votre génération, sans forcément succomber à l’individualisme féroce et barbare, ne veulent pas s’engager, ne sont pas enthousiasmées par cette perspective, je n’ai pas envie de dire qu’elles se trompent. Je me méfie énormément des vieux intellectuels et militants de ma génération, ceux qui sont tombés, comme Obélix, dans la marmite de la vérité lorsqu’ils sont nés, et ont toujours eu raison — même quand ils appuyaient Staline ou Pol-Pot. À tout prendre, je préfère tous ceux qui n’ont pas voulu marcher derrière Alain Badiou…

Ce n’est pas la première fois que vous le critiquez…

C’est un exemple. Je ne supporte pas le platonisme — Platon expliquait qu’il détestait les corps et la vie (des simulacres) et que la vérité se situait dans les idées. Non : celles-ci sont très importantes mais la vérité est dans la vie. Dans sa fragilité. J’ai été officier durant dix ans ; je peux dire qu’il faut faire très attention à un philosophe-guerrier comme Badiou. Les idées « bien faites », au compas et au tire-ligne, ne m’enthousiasment pas — c’est sans doute la raison de la position marginale que j’occupe. Je les ai toujours détestées. J’ai accepté de militer au plus haut niveau de violence tout en me méfiant absolument de ceux qui savaient. Leur savoir éclipsait ce qu’ils vivaient. Je préfère être bête que trop intelligent et devenir un petit maître libérateur qui vous conduit à l’abattoir.

Extrait d’une affiche de René Mederos

Vous évoquez régulièrement un « troisième âge de l’engagement ». À quoi correspond-il ?

Je constate un renouveau : l’engagement joyeux. Sans transitivité messianique (« Je souffre et je meurs aujourd’hui pour que demain… »). Quand il faut passer à la caisse, on y passe ; si on va en taule ou qu’on tombe au combat, dans le cadre d’une lutte, c’est malheureux, mais c’est normal. Cela n’oblige en rien à adorer le sacrifice et à mépriser ceux qui « aiment la vie ». Depuis quelques années, nous assistons à l’émergence diffuse d’un mode d’engagement existentiel : un projet radical qui refuse d’employer les gens comme de la chair à canon. Cela se passe notamment dans les expériences de contre-pouvoir. En Amérique latine, nous sortons de deux coups d’État institutionnels : au Paraguay et au Brésil. Je ne doute pas un instant que l’entourage de Cristina Kirchner soit corrompu : quiconque a le goût du pouvoir le montre en manipulant de grandes sommes. Il est arrivé que certains hommes aient dû prendre le pouvoir par nécessité — comme Mandela ou Václav Havel —, mais ils restent des exceptions : ceux qui, d’ordinaire, aspirent au pouvoir relèvent de la pathologie. La corruption n’est pas un accident. La population ne s’en montre pas moins très déçue : il y a eu, chez nous, en Amérique latine, les militaires, le néolibéralisme, puis un processus d’émancipation d’une décennie à travers le continent — et voilà la droite revancharde qui revient… On entend dire que « Rien n’a servi à rien ». Le nouvel engagement implique de comprendre la vie non comme une route vers mais comme des cycles.

« Une fois qu’on a expérimenté qu’une femme, une seule, peut être médecin, c’est irréversible ; une fois qu’on a expérimenté qu’un Noir, un seul, peut être président des États-Unis, c’est irréversible. »

Le retour de l’horreur et de la Réaction n’est pas l’échec du projet. Aucune marche vers l’émancipation n’est sans retour ; la seule chose qui le soit relève de l’expérimentation, chez les humains — ce qui, dirait Deleuze, « fait jurisprudence ». Autrement dit : une fois qu’on a expérimenté qu’une femme, une seule, peut être médecin, c’est irréversible ; une fois qu’on a expérimenté qu’un Noir, un seul, peut être président des États-Unis, c’est irréversible. Bien sûr, le racisme revient et reviendra, il y aura encore des victimes, mais il y a des nouveaux possibles. Il n’y a pas de marche cumulative vers l’émancipation ; les expériences sont irréversibles au cœur de l’éphémère. Le saisir permet d’éviter la tristesse permanente. Dans notre guérilla contre la dictature, nous avons pris le bunker de Somoza puis nous avons « fait justice », c’est-à-dire qu’on l’a liquidé. (rires) Le Nicaragua est ensuite devenu une sorte de merdouille sans nom, mais il ne faut jamais penser « Tout ça pour ça ». Dans la situation de la dictature de Somoza, la liberté passait par son renversement. Il y a des actes d’émancipation, pas d’état d’émancipation. Fidel Castro, en 1959, lorsqu’il renverse le régime de Batista, c’est l’émancipation ; aujourd’hui, Cuba est une horrible caricature. Le Che disait, et ça semblait une idiotie, qu’un révolutionnaire fait la révolution : on n’est révolutionnaire qu’à l’instant précis de l’acte révolutionnaire. Il n’y a pas de monde de la révolution. C’est notre grand défi : pour gagner de nouveaux possibles, il faut abandonner l’idée de lutte finale, de société de justice. Ça ne produit que de la déception — ou de la dictature, lorsque les « justiciers » triomphent.

Ces « nouvelles radicalités » parlent volontiers de « projets », de fluidité, d’existentiel… En quoi est-ce vraiment différent du langage managérial d’un DRH ne jurant que par le « développement de soi » ?

(Rires) Tous les deux ont en un commun des pratiques et des récits de la fin des grands récits. Le néolibéralisme propose, puisqu’il n’y a plus de révolutions ni de grandes ruptures, des microrécits minables : « Occupe-toi de ton cul et de tes enfants, sois heureux, souris au boulot quand tu fabriques de la merde. » Il n’est pas étonnant que nous et les partisans de la Réaction — le new management, l’entreprise, l’évaluation — soyons à la même heure, sur le même socle, puisqu’il n’y a plus d’émancipation finale ; la différence, c’est qu’ils trouvent ça génial et appellent à jouir comme des porcs, à « s’éclater », à être des winners. Nous, nous affirmons qu’un monde de justice totale n’existe pas mais nous cherchons à savoir ce qu’est la justice. Le désir de justice est inhérent à la vie ; il est désir de déployer sa puissance d’agir. Le DRH dit d’acheter un 4x4 et nous disons que la vie, c’est l’arbre, les fils, les ancêtres, pas seulement toi. Nous constatons tous deux l’impossibilité de la grande rupture, mais ce ne sont pas des discours symétriques. Le néolibéral se rallie à la maladie au prétexte que le médecin s’est trompé ; nous nous demandons comment continuer à lutter pour la santé en dépit des échecs du médecin. Nous ne devons pas nous considérer comme extraterrestres par rapport au DRH, mais mesurer à quel point nos conclusions sont inverses.

Extrait d’une affiche de René Mederos

Vous écrivez, dans Résister c’est créer, qu’il ne faut pas se construire par rapport à l’ennemi, bâtir notre « nous » sur le modèle de l’affrontement, car il y a risque de mimétisme. C’est-à-dire ?

Durant les années 1960 et 1970, nous étions, dans le monde entier et en Amérique latine plus particulièrement, ouvert aux nouveaux possibles : les femmes n’avaient plus à être des animaux de basse-cour, les formes artistiques n’étaient plus limitées à la Beauté, etc. C’étaient des années d’invention tous azimuts. La Réaction, à échelle planétaire, a eu très peur : la contre-offensive fut particulièrement violente et sanglante. Face à leur brutalité grandissante, la conflictualité multiple des nouveaux types de vie s’est, pas à pas, réduite jusqu’à accepter l’affrontement. J’ai vu l’Argentine foisonnante de contre-cultures et d’alternatives (des femmes, des Indiens, des homosexuels…) s’aligner comme une armée, symétrique et spéculaire à l’armée ennemie. C’est ainsi que j’ai découvert, avec effroi, qu’on m’avait donné un grade ! Je venais de l’anarcho-hippisme, je faisais du rock et me voilà officier ! (rires) Petit à petit, nous nous battions sur leur terrain. Avant même qu’ils ne nous écrasent militairement, nous avions déjà perdu. La lutte armée était une possibilité parmi d’autres : le théâtre alternatif, l’alphabétisation, la lutte des femmes et des Indiens, les communautés, les galeries d’art, l’antipsychiatrie… Tout ceci formait un monde multiple que la répression avait du mal à saisir, à connaître, et sur lequel il était difficile de cogner ; en devenant comme nos ennemis, nous devenions une cible évidente. La lutte armée était à mes yeux une des dimensions de la lutte, une de plus. J’aimais la musique, je m’intéressais à l’antipsychiatrie et je pensais qu’il fallait leur tirer dessus — tout ceci ensemble. Croire qu’il suffisait de tirer, c’était être vaincus. Un autre exemple, moins tragique : en France, les élections, tous les cinq ans ; sous la droite, les expériences se multiplient et lorsqu’arrive le jour des élections, on discipline tout le monde ! « La droite ne doit pas passer ! » Ce n’est plus l’heure de « s’amuser » ; il y a des « choses sérieuses ». On nous refait le coup à chaque fois. Quand on se discipline pour le deuxième tour, on a déjà perdu.

« La politique — avance Chantal Mouffe — a toujours à voir avec la construction d’une identité collective, d’un nous qui, pour se constituer, doit se distinguer d’un eux» Cela ne vous semble pas pertinent ?

« Si on pense la merde extérieure à soi, on risque de devenir une canaille. »

Je dirais qu’il n’y a pas de « nous » défini. Oui, il y a des salauds et des canailles, mais il n’y a pas de saints. Nous devons trouver des pratiques émancipatrices sans jamais nous déclarer du bon côté. Dire « nous/eux », cela  signifierait que le « nous » ne compte ni adversaires ni ennemis en son sein. La multiplicité qui nous compose en tant qu’individu compte pourtant des éléments très réactionnaires et mortifères : je suis au quotidien mon propre ennemi. Ma seule condition de mâle me rend par endroits ennemi de moi-même ; ma condition de père m’oblige — et c’est compliqué — à ne pas écraser mes enfants… Se méfier de soi est très important. J’ai souvent observé que les personnes les plus intègres sont celles qui, frottées à l’ennemi, se brisent le plus rapidement. Prenez la torture : celui qui se considère comme un lâche a de fortes chances de s’en tirer sans trop de dégâts ; celui qui se prend pour un surhomme est cassé, net, car l’ennemi trouve sa faille. Je le dis en tant que clinicien et militant : il faut assumer la multiplicité contradictoire qui nous permet d’éprouver la merde qui existe partout dans le monde tant elle est tout près, chez soi. Si on pense la merde extérieure à soi, on risque de devenir une canaille. Ça ne signifie pas que nous soyons tous des nazis ou des xénophobes… Ce qui nous définit (comme salaud ou résistant), c’est l’acte. Ce n’est pas l’essence. On peut être la pire des merdes mais, dans telle situation, être du bon côté.

Mais ça devient plus compliqué, tout de suite, pour forger une identité collective à même de rassembler…

Le chavisme a déployé le « nous » et « eux » calqué sur Castro : ça n’a pas permis l’inventivité du peuple. Bien sûr, de chaque lutte émerge un imaginaire, un grand « nous » plein de joie et d’élan, mais il doit rester dans l’éphémère de l’acte — qui peut s’étendre en années. Le « nous » doit exister à cette condition. Castro ou Chávez s’approprient ce « nous » et, dès lors, le poussent à devenir le contraire de ce qu’il était pour durer et survivre. Bien sûr, il faut ce « nous » pour « rester motivés quand on les aura en face », comme dit la chanson ; ce « nous » qui n’est pas que le camarade à nos côtés mais qui englobe de façon transhistorique de Spartacus jusqu’à aujourd’hui — heureusement qu’il est là, au cours d’une manifestation, quand il y a des CRS en face. Quand on te tape dessus dans un cachot, tu tiens le coup si tu gardes à l’esprit tous ceux qui sont avec toi au point d’en faire exploser les murs. Le problème advient lors de sa bureaucratisation, de son institutionnalisation. Les leaders, les petits chefs. Ils capturent l’élan libertaire : c’est une horreur.

Extrait d’une affiche de René Mederos

Le mouvement social autour de la loi Travail et la mobilisation Nuit debout avaient fait resurgir la fameuse « question de la violence » dans les espaces militants. Comment sortir des gros blocs de pensée, en la matière ?

Déjà, Nuit debout. Je me suis montré très critique. Avoir un impact dans les mass media n’est pas avoir un impact social : c’est un raccourci dangereux. Ce n’est pas normal qu’une réunion de gens très sympathiques et pleins de bonne volonté sur une place de Paris soit commentée à Buenos Aires, à New York et en Chine. Ça doit nous mettre la puce à l’oreille. La répercussion médiatique est un piège. Nuit debout est l’idéal de la contestation qui ne passe pas à la caisse. Je me souviens avoir entendu un militant se plaindre qu’il manquait toujours des toilettes publiques au bout de trois semaines d’occupation : mon chéri… J’ai l’impression qu’ils voulaient changer le monde en traversant sur les clous. La question de la violence est une fausse question. La vraie question, c’est celle du terrorisme. La situation détermine s’il faut ou non assumer la violence — c’est tout. Monsanto vire des communautés indiennes pour déforester et leur lutte a « seulement » cinq siècles… Répercussion médiatique ? minimale. Mais les Indiens ne se laissent pas faire. Ce n’est pas une question théorique : quand on veut te virer, tu assumes les moyens de résistance nécessaire. La violence ne se décide jamais par avance. C’est un élément de la vie. Paris devrait être isolé de la violence ? La Syrie, ce sont des Martiens ? Le monde méchant et moche commence à Calais ? Le pouvoir dit : « Il faut surtout que vous ne soyez pas violents, mais laissez-nous massacrer les bougnoules, bombarder et laisser couler les bateaux de migrants. » Quiconque jure, alors que l’on détruit la planète, qu’il ne sera jamais violent ne fonctionne pas correctement. Il ne faut rien jurer, ni de la violence, ni de la non-violence. Il faut assumer la tâche qui se présente à nous.

Et le « terrorisme », donc ?

« Il ne faut rien jurer, ni de la violence, ni de la non-violence. Il faut assumer la tâche qui se présente à nous. »

C’est autre chose. C’est la méthode des puissants : ils utilisent des personnes dont ils n’ont rien à faire pour faire passer un message à d’autres puissants. Tout terroriste, même le plus petit, est du côté du mirador. Quand nous attaquions des casernes, il y avait des morts, oui. Des morts militaires. Nous avions une énorme divergence avec les Fuerzas Armadas Peronistas, qui liquidaient des dirigeants syndicaux bureaucratisés. Nous refusions : un dirigeant, même bureaucrate, reste un élu — il doit être écarté par la base syndicale. Même chose pour les dirigeants d’extrême droite élus, qui, qu’on le veuille ou non, représentent une partie du peuple. Nous attaquions les flics, les tortionnaires et les militaires : jamais nous n’avons utilisé le terrorisme. Amalgamer la violence et le terrorisme est profondément réactionnaire ; le second est toujours du côté du pouvoir. Parler, d’en haut, de « violence » pour le militant qui jette un petit caillou sur le Goldorak-CRS, c’est un geste réactionnaire ; clamer, d’en bas, « Pas de cailloux contre les Goldorak ! », c’est une connerie.

Vous écrivez dans Du contre-pouvoir qu’il est vain de chercher à s’emparer du pouvoir central en ce qu’il est un « lieu vide », inutile en matière de transformation sociale. Quelqu’un comme Daniel Bensaïd estime à l’inverse qu’on ne peut agir sans s’en saisir. Comment expliquer, alors que vos prémisses sont assez proches, que vos conclusions soient à ce point divergentes ?

La seule chose que nous ayons en commun, c’est que nous sommes juifs séfarades ! (rires) Daniel comptait parmi les meilleurs — il n’était pas un stalinien, pas un bureaucrate ; il était honnête mais tout nous opposait, en réalité, même si nous étions d’accord sur beaucoup de points. Au Forum social européen, il me disait qu’il y avait trop de social et pas assez de politique : dans sa bouche, ça signifiait un parti organisé, une avant-garde, des militants éclairés qui savent ce qui est bien pour le peuple. Daniel, comme beaucoup d’amis, s’est laissé prendre entre les bornes de l’institution politique : il a essayé de démocratiser le communisme mais n’a pas pu jeter par-dessus bord ce qui ne fonctionnait pas. La vision pyramidale est une erreur historique. Seules les luttes décentralisées et bordéliques — à l’instar du combat des femmes, des indigènes, des Noirs ou des homosexuels —, qui visaient le changement ici et maintenant et non le pouvoir, ont pu changer le monde ; celles qui voulaient le pouvoir ont produit des dictatures. J’aimais Daniel. Et cette incompréhension, toute notre vie durant, a été une douleur. Je paie ma liberté, il est vrai, d’une certaine impuissance ; il avait la LCR [aujourd’hui le NPA, ndlr], je n’ai personne — mais je ne saurais pas quoi en faire !

Extrait d’une affiche de René Mederos

Si le pouvoir n’est pas dans l’appareil d’État, ni dans les banques ou les multinationales, où se niche-t-il ?

Partout. C’est la vraie question. Les pouvoirs sont des microstructures de pouvoir, comme dirait votre compatriote Michel Foucault. Les institutions sont la partie visible de ces microstructures de pouvoir ; si la microphysique du pouvoir n’était pas néolibérale — ou fasciste —, il n’y aurait pas d’institutions gouvernementales néolibérales — ou fascistes. On aime penser que le fascisme est contre le peuple… Si un pouvoir fasciste, comme Pinochet, a tenu si longtemps, c’est parce qu’il correspondait malheureusement à la volonté majoritaire du peuple chilien. On aime à croire qu’il existe quelque part un calife, un Big Brother : la vérité, c’est qu’il existe des défenseurs, des agents et des bénéficiaires du pouvoir, mais il n’y a pas de maîtres.

Ne serait-il pas possible d’imaginer une position médiane et articulée : un pied dans l’institué et l’autre dans l’horizontalité radicale ?

« On aime à croire qu’il existe quelque part un calife, un Big Brother : la vérité, c’est qu’il existe des défenseurs, des agents et des bénéficiaires du pouvoir, mais il n’y a pas de maîtres. »

Ce ne devrait pas être antinomique, en principe. J’ai beaucoup participé à des expériences de contre-pouvoirs dans la province de Buenos Aires : il y avait des usines et des écoles en autogestion, des terres occupées… On a fini par gagner une mairie. Une façon, pensions-nous, de potentialiser les expériences par cet instrument supplémentaire. Deux jours après l’élection de notre camarade, il a dit qu’il fallait arrêter de casser les couilles ! Nous n’avons, au final, rien gagné. Il serait possible d’articuler les deux niveaux si les gens en place parvenaient, par quelque heureuse coïncidence, à comprendre qu’ils ne sont à la tête de rien, qu’ils ne sont qu’une dimension de plus au sein du processus général. Un élu devrait comprendre qu’il ne possède rien de plus que le militant de base, mais ils ont beaucoup de mal à se penser ainsi… Ceux qui occupent les lieux de pouvoir n’ont, contrairement à ce qu’ils croient, pas de « vue d’ensemble ». Les gestionnaires ne voient que la gestion, pas la vue globale ; la gestion n’est que portion de la multiplicité — ni plus, ni moins.

Le tirage au sort ne serait-il pas en mesure de sangler le désir de pouvoir des individus ?

Je ne crois pas. Il faut marteler, cogner : quelle est la nature des institutions de pouvoir ? Il faut tatouer sur la peau des militants que chacun est au même niveau. Mieux vaut perdre les élections que de discipliner les copains. La pratique et l’expérience permettent de ne pas tomber amoureux du pouvoir : faire l’amour à une femme, lorsqu’on est un homme, peut l’amener à changer sur son rapport aux femmes. Bien plus que l’éducation, entendue comme information. Il y a plus de puissance et de joie à ne pas vouloir saisir l’autre comme un objet dans notre film.

Le leader politique peut-il néanmoins avoir une fonction progressiste ? Celui qui, en France, porte la parole au sein d’un plus grand public — un Besancenot, un Mélenchon…

C’est un propre de l’humain : il y a toujours quelqu’un pour cristalliser un état collectif. En général, il faut qu’il soit médiocre.

Extrait d’une affiche de René Mederos

Il ne faut pas plutôt qu’il soit une grande gueule ?

Si, donc un médiocre. (rires) Je ne dis pas cela d’un point de vue moral : si la personne est trop maligne, trop fine, personne ne va la comprendre, même si elle monte sur la table… Pour galvaniser, il faut croire en soi ; or, l’intelligence, c’est de trouver en permanence un contre-argument à ce qu’on vient d’énoncer : difficile de galvaniser, ainsi ! On devrait pouvoir imaginer, aujourd’hui, des leaders qui n’enrégimentent pas les gens. Que leur message ne soit pas « Suivez-moi » mais « Faites ». Le Che était de cette sorte-là, contrairement à Fidel. Fidel en appelait à l’obéissance de ceux qui se montraient d’accord avec lui ; le Che les exhortait à agir. Le guévarisme a été une multiplicité de pratiques contradictoires. Avec ses hommes, il se comportait comme un officier classique et borné — avec tout ce que ça a de négatif —, mais son nom a recouvert des pratiques nombreuses, même non-autoritaires.

Quelle place occupe la puissance argumentative et rationnelle dans votre dispositif militant ? Vous n’aimez pas ceux qui cherchent à « convaincre », n’est-ce pas ?

« Ma propre conscientisation vient des Indiennes boliviennes à genoux devant le marché car elles ne pouvaient pas entrer. »

Si j’explique à quelqu’un ce qu’est le néolibéralisme et qu’il a, dans sa vie, même de façon extrêmement parcellaire, des expériences qui lui permettent de prouver ce que je dis, cela peut se développer. Si rien n’entre en résonance, ça va glisser. Je songe à un voisin que j’avais : le plus gentil de tous les voisins. Poli, sympa, ingénieur chez Total en Afrique. Tu peux lui parler de la destruction du vivant mais rien, dans son expérience de la vie — le rugby et ses enfants —, ne l’amenait à souffrir de ça. Il n’y avait, en lui, aucune surface d’affection au sein de laquelle le monde le fasse souffrir. Bien sûr, il souffre : son appartement est trop petit, son fils a une grippe, il se coince un doigt dans une porte. Mais aucune surface hors et au-delà de son moi. Et c’est cela, le mal. Mon voisin est une horreur totale de par sa sympathie. (rires) Aucun argument ne peut rien contre ça car le changement est un défi immédiat. Rien dans son expérience n’est plus immédiat que son loyer, son sport et ses enfants. D’autres personnes, moins bien faites, un peu bancales, faillibles, sont concernées par ces problèmes « extérieurs » de la même manière que leur propre doigt dans une porte. Ma propre conscientisation vient des Indiennes boliviennes à genoux devant le marché car elles ne pouvaient pas entrer. Ça m’abîmait pour la journée. Puis j’ai trouvé des paroles.

Il y a une vulgate que vous mettez à mal : les années 1970 ne seraient pas celles de l’idéologie à tout crin et notre époque celle du soupçon, du doute…

Il y avait à l’époque une place pour le réel et la confrontation. Il y avait plusieurs idéologies en conflictualité ; aucune n’était vraiment dominante. Aujourd’hui, tout le monde pense que l’économie est première ; c’est le triomphe de l’idéologie car elle ne se voit pas, elle apparaît comme une seconde nature. Aucune idéologie n’était parvenue à triompher par le passé, c’est-à-dire à se rendre invisible. Des milliers de jeunes vont dans des écoles de commerce chaque année, et rien à signaler…

Notre époque serait aussi, à lire votre ouvrage Parcours, celle de la « fabrique de l’oubli ». Nous n’avons pourtant que le « devoir de mémoire » à la bouche !

On en parle comme d’un passé qu’on veut figer. Il faut honorer la mémoire de Jean Moulin mais surtout ne plus se révolter. Il faut honorer l’Holocauste mais on peut massacrer au Rwanda. Le passé n’est jamais fermé ; c’est un élément du présent en perpétuelle refondation, reproduction. Il y a un oubli bien caché par le devoir de mémoire. Les médias participent énormément à cette vision d’une actualité qui seule serait importante — et d’un passé qui serait, bien sûr, passé. C’est une illusion dangereuse.


Portrait de Miguel Benasayag : Cyrille Choupas


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