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BALLAST

Mon, 11 Jun 2018 13:32:55 +0200

À l’usine


Texte inédit pour le site de Ballast

Marie-Hélène Bourlard est membre d’une section syndicale depuis ses 16 ans. De ses débuts d’ouvrière textile à sa reconversion comme ambulancière jusqu’à sa retraite en 2017, elle a toujours milité au sein de la CGT et du Parti communiste. Celle que le grand public a découvert dans le documentaire Merci patron ! nous accueille un samedi ensoleillé à Orsinval, petite commune du département du Nord. Ce qui devait être un entretien prend rapidement la forme d’un joyeux déjeuner en famille : le mari, le fils et le frère partagent avec nous un couscous — spécialité familiale — et se joignent à la discussion. Retour sur une vie, une époque et un espoir : que la politique se fasse au porte-à-porte !


À l’époque il y avait une bonne ambiance, on se connaissait tous. On se mariait à l’usine, on avait des enfants et même certaines devenaient grands-mères : c’était comme une famille. Même si c’était dur, j’étais contente d’aller à l’usine et de retrouver mes camarades. Il y avait de la solidarité. Parfois des filles manquaient d’argent pour payer leur électricité, elles avaient 100 euros d’électricité à payer et venaient nous voir. Alors là, tout de suite, dans la chaîne on faisait une quête et on payait sa facture à la camarade. Pareil, une camarade qui avait perdu sa maison suite à un incendie, dans le quart d’heure on lui amenait des vêtements et des meubles. Ça se fait plus ça. Parce que le Parti [communiste] a abandonné aussi — les partis devraient faire le tour des gens. Aujourd’hui, les retraités ils peuvent faire du porte-à-porte mais ils le font pas. Le Parti n’est plus si fort qu’avant. On avait beaucoup de militants. Une partie vieillit aussi. On n’arrive pas à accrocher les jeunes.

« J’ai eu un accident de travail : j’ai pris ma main dans une presse. Pour aller plus vite ils avaient enlevé la cellule de sécurité — elle nous protégeait mais ralentissant la production : ils l’ont retirée. »

Mon père était syndiqué CGT à USINOR : il a fait grève en 1968, mais c’était pas un militant. C’est dans l’usine que je suis devenue militante, au contact des camarades. Quand j’ai commencé, on nous faisait passer une période d’essai puis on nous embauchait. Ils m’ont gardé. Une semaine après mon embauche, il y avait grève ! C’était sur les conditions de travail et les salaires. C’est qu’il faisait une sacrée chaleur là-dedans, on se croyait chez les fous. Alors la déléguée de l’époque est venue me voir et m’a sortie : « Toi, tu fais grève comme tout le monde. Et puis tu viens d’être embauchée, tu dois prendre ton timbre syndical, c’est obligatoire. » Je venais d’arriver, je ne savais pas, alors je les ai suivis à la cantine pour commencer la grève et puis j’ai pris ma carte à la CGT — ça s’est fait comme ça. Deux ans plus tard, à mes 18 ans, ils m’ont inscrit sur la liste des élections de délégué syndical et les autres m’ont désignée. En ce temps-là c’était aux syndiqués d’élire les candidats aux élections de délégué, ça permettait un contrôle. Ça ne se fait plus à présent. Mon engagement s’est construit progressivement. Au début, quand on allait en réunion, je ne parlais pas. C’est vrai que c’est intimidant et puis j’avais pas l’habitude. C’est Josiane qui me disait « Allez, il faut que tu parles maintenant ». Donc j’ai commencé à intervenir et puis au bout d’un moment elle m’a proposée d’être déléguée syndicale. Le syndicalisme, ça fait partie de moi. On apprend plein de choses et la défense des salariés c’était un peu mon job.

J’ai toujours vécu ici, à Orsinval. J’ai presque toujours travaillé à Poix-du-nord, chez ECCE. J’y suis entrée en 1974 à l’âge de 16 ans puis je suis partie en 2009 lors d’un plan de licenciement. Quand j’ai commencé, je sortais à peine de l’école. Chez ECCE, on faisait le costume entièrement. Moi j’étais presseuse, je pressais des vêtements. Dans cette usine, on travaillait pour les grands noms de la mode : Pierre Cardin, Yves Saint-Laurent, Kenzo, Givenchy, Eden Park… Toutes ces marques étaient des griffes de Bernard Arnault et nous étions la sous-traitance. Avec Saint-Laurent, on a fait le mondial de football de 1998 puis aussi le mondial de rugby. C’était une grosse affaire à l’époque, ECCE, on était la dernière entreprise française du luxe prêt-à-porter masculin. Maintenant, tout est à l’Est ou en Asie. En 1980, j’ai eu un accident de travail : j’ai pris ma main dans une presse. Pour aller plus vite ils avaient enlevé la cellule de sécurité — elle nous protégeait mais ralentissant la production : ils l’ont retirée. L’accident a été un accélérateur. (Son frère précise : « Je pense que t’as été plus chieuse après quand t’es revenue de ton accident. Parce que t’as ouvert les yeux, t’as regardé partout. ») Je me suis mise au Comité hygiène sécurité condition de travail, le CHSCT. On n’était pas beaucoup payées et puis les conditions étaient archaïques. Le toit c’était de la taule, il n’y avait pas l’air climatisé. On a dû faire grève pour avoir un ventilateur. Il y avait des femmes d’un certain âge qui avaient des jambes énormes à cause de la chaleur. Et puis c’était hallucinant, les cadences étaient très impressionnantes. Mais ça n’était pas la seule bataille qu’on a menée. Il y avait la question de la polyvalence, on bougeait d’un poste à l’autre mais on gardait à chaque fois le même salaire alors qu’il y a des postes qui sont très difficiles à faire et que le passage d’une tâche à l’autre n’était pas évident. On a obtenu que ça soit reconnu, on a eu des améliorations. La fille qui faisait cinq postes différents était un peu mieux payée. Après mon accident j’ai eu un poste à la machine à coudre ; globalement, on était tous polyvalents.

Par Ptolémé Lyon

ECCE, c’était un gros groupe avec 8 000 salariés au total, en 1980, quand la délocalisation a débuté. En 2003, on a connu un important plan de licenciement, le suivant était en 2006. Puis en 2009 il y a eu toute la bataille durant le dernier « plan de sauvegarde de l’emploi » — ils appellent ça comme ça pour parler des licenciements. Un jour, François Ruffin est venu pendant le plan social et il a dit : « Pourquoi vous ne voulez pas avoir Bernard Arnault ? » Bernard Arnault, ça ne nous disait trop rien, on s’attaquait plutôt au patron d’ECCE, de notre usine. Il nous répondait que c’était pourtant lui, Bernard Arnault, le donneur d’ordre. C’est vrai que dans une délocalisation, nous, les ouvriers, on s’attaque aux dirigeants de l’usine mais jamais au donneur d’ordre. Alors il est venu avec une frise — c’est du François, ça — où il avait marqué ce que Bernard Arnault gagnait par jour, et que nous il nous fallait des vies entières pour gagner tout ça ; c’était très bien expliqué. Alors il nous a donné l’idée d’acheter des actions LVMH et de faire une action au carrousel du Louvre. Je leur disais « Vous montez dans le bus et on vous expliquera, on va faire une opération coup de poing » ; « Ah bon, on te suit » qu’elles répondaient. Donc on est allés avec deux bus au Louvre, il y avait des médias, des élus et puis le Parti communiste, le maire d’Aulnoye-Aymeries aussi.

« Il y a la poussée du FN depuis que l’usine a fermé : dans le village, le FN faisait rien avant la fermeture, maintenant il explose. »

Dans mon usine on était 1 000 salariés puis on est passé à 147 en 2009, pour finir à une soixantaine quelques années plus tard avec une unité à côté de Prouvy. On a eu beaucoup de licenciés et quelques reclassements. Ils m’ont proposé d’être reclassée mais j’ai refusé, je préférais partir avec mes camarades. Je ne voulais pas rester grâce à mon statut de syndicaliste. C’était pas un « bon » plan social parce que ça n’existe pas, mais on a quand même fait des choses. Celle qui faisait une formation elle était toujours à l’effectif et était licenciée après. Donc il y a des gens qui ont fait trois ans de formation en étant payés comme s’ils travaillaient à l’usine. Et ça c’est grâce à la pression qu’on a mise, nous. Les gens pouvaient avoir la formation qu’ils voulaient, on n’était pas toutes obligées de nous reconvertir dans l’aide à la personne : tu pouvais te former comme éducatrice par exemple. L’unité de Prouvy a fermé cette année, aujourd’hui il n’y a plus rien. Il y a la poussée du FN depuis que l’usine a fermé : dans le village, le FN faisait rien avant la fermeture, maintenant il explose. À l’époque on avait quand même des filles qui étaient des Arabes et il n’y avait pas de problème de racisme dans l’usine. C’est vrai que quand on est au contact des salariés, qu’on fait du syndicalisme et de la politique, les gens nous écoutent. Les problèmes viennent quand il n’y a plus personne dans l’usine pour expliquer les raisons du pourquoi, du comment, quand on abandonne l’usine à elle-même.

En 2009, je suis donc partie en même temps que beaucoup de mes camarades. J’ai fait une formation et j’ai passé le concours pour être ambulancière. J’avais quitté l’école à 16 ans alors j’avais des lacunes. Je suis retournée trois mois à l’école à faire du calcul, de la grammaire, tout ça. Ça ne m’a pas fait de tort. Quand je suis arrivée je me suis syndiquée au transport avec Michelle, Régis et Jacques. On était cinq syndiqués sur quinze salariés. Lorsqu’il y avait des manifestations, on y allait ensemble. Mais quand tu es ambulancière, c’est pas simple de travailler et de militer. J’y ai travaillé pendant huit ans. On faisait entre 10 et 12 heures par jour, tu ne sais jamais l’heure à laquelle tu vas finir. On ne peut pas dire au malade « Bah, on vous laisse là parce qu’on s’en va manifester ou revendiquer ». (rires) Dans ce métier-là, c’est pas simple. À l’usine, c’était mieux, moins compliqué. On se voyait toutes tout le temps. Tu as ton poste de travail et il y a toujours quelqu’un à côté ou derrière avec qui discuter. Le syndicalisme de terrain c’est une question de syndicalisme de proximité. Le syndicalisme doit se faire au poste de travail, c’est un boulot au cas par cas, au corps à corps même ! Si on ne fait pas ça, c’est sûr qu’on n’aura personne au syndicat, personne dans la grève. Et malheureusement ça se fait moins. Je ne sais même pas comment ils font une grève aujourd’hui. (Son mari ajoute : « C’est la réunionite. On réunit les délégués dans telle et telle ville, tu dois prendre ta voiture et aller à l’Union locale, à l’Union départementale, et on se réunit. C’est de la parlote, on n’est plus au contact du terrain auprès des gars. T’es en dehors de l’usine, t’es pas sur le terrain. C’est aussi simple que ça. ») Quand on allait à l’usine et qu’on faisait un tract, par exemple, on décidait entre nous au local et ensuite on le distribuait à chaque poste de travail. C’est vrai que la loi interdit de distribuer dans l’usine mais nous on a toujours distribué dedans. C’est un rapport de force. Alors ils m’ont sanctionnée : j’ai eu des jours de mise à pied mais j’en n’ai rien eu à faire. J’étais quand même au poste de travail et après ils ont dû s’écraser parce que l’inspecteur du travail avait statué que c’était un usage. Donc nous on l’a toujours fait au poste de travail et on allait discuter avec les gens. Ça, ça se fait plus. Maintenant ils vont à la sortie. Forcément à la sortie, les gens, hop, ils se barrent.

Par Ptolémé Lyon

Il y a de moins en moins de délégués. Et avec la loi Travail c’est encore pire. Le CHSCT n’existera même plus. Mais il faut aussi que les gens, ils se prennent en main. Il faut un syndicalisme qui soit plus fort parce que là on est à peine à 9 % de syndiqués. Moi je n’ai jamais été permanente, justement pour être tranquille. Le directeur il voulait que je me mette en permanente pour me tenir. Sinon tu n’es plus au contact des salariés, tu es toujours dans ton bureau, tu vas à toutes les réunions. Les salariés après ils te disent « Toi tu travailles pas, tu donnes des leçons et tu travailles pas », alors on n’est pas légitimes. Moi j’ai toujours perdu du salaire avec les salariés les jours de grève. Parce qu’autrement t’es pas crédible. C’est facile de dire « On fait grève » puis ensuite de rattraper tout ça par des heures supplémentaires. Il n’y a pas que l’usine pour militer syndicalement. Nous on allait à Poix-du-Nord, dans le village, on tractait pour la CGT, on informait sur ce qu’il se passait à l’usine. À l’époque il y avait la taxe professionnelle, donc les gens étaient concernés par ce qu’il se passait dans les usines du coin. Une fois on a même fait une exposition de notre savoir-faire à Maubeuge. Il y avait pas mal de gens, ça amenait notre travail et nos talents dans la rue aux yeux de tout le monde.

L’année dernière j’ai pris ma retraite, le 1er mai : c’était tout un symbole ! François Ruffin est passé, d’ailleurs, en plein dans les législatives. Et chez les retraités, c’est différent aussi. Là on bataille sur la hausse de la CSG. À l’investiture de Macron, les retraités n’avaient pas encore vu le retrait sur leur pension. Mais quand ça sera fait les gens vont se bouger. Ils pensent qu’avec une pension de 800 euros ils ne vont pas être concernés, mais si. (Son frère commente : « Moi je dis que les gens sont résignés. ») La journée d’action du 15 mars 2018, il y a tout de même eu du monde ! Alors voilà, il faut réveiller les consciences. Il faut refaire du porte-à-porte : quand j’étais à l’usine et même après, je les lâchais pas. Avec la CGT ou avec le Parti on allait les secouer les gens, chez eux, les samedis et dimanches. Il y a que comme ça qu’on réussira ! 


Photographie de vignette : Arthur Brault Moreau, pour Ballast


REBONDS

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Ballast

Fri, 08 Jun 2018 15:32:30 +0200

Dominique Vidal : « La lutte contre l’antisémitisme doit se mener en Occident comme dans le monde arabo-musulman »


Entretien inédit pour le site de Ballast

« Nous ne cèderons rien à l’antisionisme, car il est la forme réinventée de l’antisémitisme », a lancé l’an passé Emmanuel Macron, assimilant éhontément la défense d’une position politique — historiquement portée par bien des Juifs socialistes et révolutionnaires — à du racisme. Cette déclaration a fait bondir Dominique Vidal, historien, journaliste et ancien rédacteur en chef adjoint au Monde diplomatique ; il a depuis répondu au président par un ouvrage paru aux éditions Libertalia. Au lendemain de la visite officielle parisienne du leader d’extrême droite Benjamin Netanyahou et quelques semaines après la tout aussi polémique qu’odieuse tribune des 300 dénonçant l’« épuration ethnique à bas bruit » qui frapperait les Français juifs, revenons avec lui sur une tradition aujourd’hui méconnue, celle du Bund et du Matzpen, portant haut la voix de l’émancipation juive, de la lutte sociale et de l’antiracisme.


Vous écriviez dans Le Mal-être juif que de nombreux Français d’origine ou de confession juive éprouvaient « un réel malaise », voire un « désarroi profond ». C’était il y a 15 ans. Comment la situation a-t-elle évolué depuis ?

Le malaise est toujours là. Il a même conduit un nombre plus élevé de Juifs à quitter la France pour Israël depuis le début du siècle. Certes, objectivement, l’antisémitisme est sur le recul en France. En tant qu’idéologie, il a régressé au point de devenir marginal : 89 % considèrent les Juifs comme « des Français comme les autres », contre moins d’un tiers il y a 70 ans. En revanche, les préjugés, bien qu’en diminution, se maintiennent à un niveau élevé : 35 % des Français, par exemple, pensent que « les Juifs ont un rapport particulier à l’argent ». Enfin, les actes de violence contre les Juifs, après un pic au début du siècle, ont reculé progressivement — de même, d’ailleurs, que ceux visant les musulmans, après le pic de 2015. L’année 2017 marque une nouvelle décrue : 121 faits antimusulmans (- 34,5 %), 311 antijuifs (- 7,2 %) et 518 autres faits racistes (- 14,8 %). Mais ces faits indiscutables, que la Commission nationale consultative des droits de l’homme rapporte et analyse chaque année, contredisent la subjectivité de nombre de Juifs. Et pour cause : moins nombreuses, les violences qui les frappent sont souvent beaucoup plus brutales. Pour la première fois depuis 1945 — attentats terroristes étrangers mis à part (comme rue Copernic, en 1980, ou rue des Rosiers, en 1982) — onze Juifs ont été assassinés en tant que Juifs : les huit victimes de Merah, en 2012, et de Coulibaly trois ans plus tard, tueurs à l’antisémitisme affiché, mais aussi Ilan Halimi, Sarah Halimi et Mireille Knoll, par des assassins chez qui la haine des Juifs se mêle aux motivations crapuleuses et sans doute à la folie.

Vous avez un jour dressé le portrait d’un Français communiste juif, depuis décédé : Henri Malberg. Ce dernier constatait la montée des racismes et la liait au recul des « idées collectives de progrès ». Quelle corrélation peut-on effectuer entre l’effondrement de l’espoir socialiste mondial et la résurgence, un peu partout, des questions identitaires ?

« Aucun des partis ou des mouvements d’extrême gauche ne flirte aujourd’hui avec la haine des Juifs. Au contraire. »

Henri Malberg, qui nous a quittés l’an dernier, incarnait bien à la fois le désir de modernisation du communisme français et la difficulté structurelle à la mettre en œuvre. Sur le point que vous citez, je partageais sa conviction : la caractéristique commune à la montée des populismes, typique de notre époque, c’est la disparition de toute alternative — je veux dire dans les pays concernés par ce phénomène, mais aussi à l’échelle mondiale. La chute du Mur et la fin de l’Union soviétique ont permis au capitalisme mondialisé d’étendre son emprise sur l’essentiel de la planète. Sans doute le « socialisme réel » ne constituait-il pas une alternative réelle, mais il semblait en offrir une à nombre d’hommes et de femmes, et il représentait à la fois une concurrence pour l’Occident et une aide pour les mouvements s’opposant à celui-ci. Sur fond de crise économique, sociale, morale et politique, cette absence d’alternative pousse aujourd’hui les victimes de la mondialisation libérale dans les bras de l’extrême droite et plus généralement des populistes. Si vous ajoutez la vague fascisante qui déferle en Pologne, en Hongrie et maintenant en Tchéquie, la poussée des extrêmes droites ouest-européennes et la percée des forces eurosceptiques, Brexit en tête, le paysage européen qui se modèle sous nos yeux a de quoi inquiéter. L’orientation pro-israélienne de la plupart de ces partis n’empêche pas l’expression d’un antisémitisme plus ou moins assumé. Des amis de Benyamin Netanyahou comme Jaroslaw Kaczynski ou Viktor Orban n’en font pas mystère : le premier a fait adopter par la Diète une loi interdisant d’évoquer la collaboration polonaise, pourtant massive, avec l’Allemagne nazie ; le second qualifie de héros le régent Horthy (le Pétain hongrois), dont les successeurs ont « laissé » déporter et exterminer 430 000 Juifs hongrois… La reconstitution d’alternatives systémiques — économiques, sociales et politiques — est à mon sens la clé de l’avenir, et celle du combat contre tous les populismes.

Philippe Poutou a déclaré à la fin du mois d’avril 2018 : « S’il y a un courant qui combat l’antisémitisme depuis toujours, c’est bien la gauche radicale. » Comment entendre alors le retour en force, dans les grands médias, de l’expression « antisémitisme de gauche » ou bien les propos de l’historien Moishe Postone, huit ans plus tôt : « Nous avons maintenant une forme d’antisémitisme qui semble être progressiste et anti-impérialiste ; là est le vrai danger pour la gauche. Le racisme en tant que tel représente rarement un danger pour la gauche. Elle doit certes prendre garde à ne pas être raciste mais ça n’est pas un danger permanent, car le racisme n’a pas la dimension apparemment émancipatrice qu’affiche l’antisémitisme. » ?

La formulation de votre question m’étonne. Pour Ballast, le fait que les médias rabâchent une erreur transforme-t-il celle-ci en vérité ? Certes, si vous pensez à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, vous avez raison : l’historien Michel Dreyfus a amplement démontré, dans son livre L’Antisémitisme à gauche, qu’à l’époque une partie du mouvement ouvrier et démocratique restait influencé par les préjugés anti-juifs. Il en est allé de même à l’Est, notamment dans la période stalinienne. Tant il est vrai, comme le disait le social-démocrate allemand August Bebel, que « l’antisémitisme est le socialisme des imbéciles ». Mais la gauche a tiré les leçons de la montée du fascisme et du nazisme dans les années 1920 et 1930, puis de la Seconde Guerre mondiale et du génocide nazi. Ce qui me frappe dans les accusations de certains sur ce point, c’est qu’elles restent toujours floues. Qui sont ces personnalités représentatives de l’extrême gauche qui seraient antisémites ? Des communistes ? Des trotskystes ? Des altermondialistes ? Des écologistes ? Aucun de ces partis ou de ces mouvements ne flirte aujourd’hui avec la haine des Juifs. Au contraire, c’est de ce côté-là que les Juifs ont trouvé, à l’heure du plus grand péril, leurs défenseurs les plus héroïques. Je rappelle qu’il y avait en France, en 1939, 330 000 Juifs, français et étrangers. Environ 75 000 d’entre eux ont été déportés et presque aucun n’est revenu des camps de la mort. Autrement dit, plus des trois quarts des Juifs vivant en France ont échappé au génocide, et chacun sait que ce miracle — unique en Europe — ne doit presque rien au hasard mais presque tout à la solidarité populaire avec les Juifs…

Plate-forme d’arrivée à Birkenau (DR)

Le Parisien a publié le 22 avril 2018 un manifeste dénonçant « le nouvel antisémitisme ». Vous avez vivement critiqué ce texte tout en rappelant que « la lutte contre l’antisémitisme constitue un impératif moral et politique majeur ». En 2004, vous aviez parlé de la « véritable régression » antisémite touchant « le monde arabe » : comment tenez-vous les deux bouts de la corde ?

Je ne vois pas de contradiction dans ma conception de la lutte contre l’antisémitisme : j’estime qu’elle doit se mener en Occident comme dans le monde arabo-musulman. Et comme j’essaie d’être cohérent, je ne me contente pas de dénoncer depuis mon bureau la résurgence de ce phénomène dans certains pays arabes : je vais sur place en discuter avec mes collègues. C’est ainsi que j’ai participé en décembre 2003 à une conférence à Amman, où j’ai mis tout cela sur la table. J’y citais précisément des dérapages antisémites dans des médias arabes de l’époque, en particulier la réédition ou la manipulation du faux tsariste intitulé Protocoles des Sages de Sion, mais aussi le développement de thèses négationnistes. Et je rappelais ce qu’écrivait Edward Saïd dans un article du Monde diplomatique d’août 1998 : « La thèse selon laquelle l’Holocauste ne serait qu’une fabrication des sionistes circule ici et là de manière inacceptable. Pourquoi attendons-nous du monde entier qu’il prenne conscience de nos souffrances en tant qu’Arabes si nous ne sommes pas en mesure de prendre conscience de celles des autres, quand bien même il s’agit de nos oppresseurs, et si nous nous avérons incapables de traiter avec les faits dès lors qu’ils dérangent la vision simpliste d’intellectuels bien-pensants qui refusent de voir le lien qui existe entre l’Holocauste et Israël. […] Reconnaître l’histoire de l’Holocauste et la folie du génocide contre le peuple juif nous rend crédibles pour ce qui est de notre propre histoire ; cela nous permet de demander aux Israéliens et aux juifs d’établir un lien entre l’Holocauste et les injustices imposées aux Palestiniens. »

Dans Les Banlieues, le Proche-Orient et nous, paru en 2006, vous parliez de l’« urgente nécessité » des alliances à créer entre la gauche historique et les quartiers populaires. Une voix, combien polémique, a émergé dix ans plus tard en la personne d’Houria Bouteldja : « Vous êtes, écrivait-elle en s’adressant aux Juifs français, toujours dans le ghetto. Et si nous en sortions ensemble ? » Comment avez-vous perçu cette proposition ?

« La révolte des banlieues en 2005 a confirmé le caractère crucial — et qui le reste plus que jamais — de l’alliance entre les différentes composantes de la jeunesse de notre pays. »

L’ouvrage que vous évoquez tirait les leçons d’une expérience exceptionnelle que nous avions menée, Leila Shahid, alors déléguée générale de Palestine en France, le militant israélien pacifiste Michel Warschawski et moi-même : en trois ans, à l’initiative des Amis du Monde diplomatique, nous avions participé à une quarantaine de meetings « dans les villes et les banlieues » françaises et dialogué ainsi avec plus de 20 000 personnes. Au cœur de notre démarche se trouvait l’idée du taayush, du « vivre ensemble », au Proche-Orient comme en France et, plus généralement, en Europe. La révolte des banlieues en 2005 a confirmé le caractère crucial — et qui le reste plus que jamais — de l’alliance entre les différentes composantes de la jeunesse de notre pays. Je serais très heureux si Houria Bouteldja et ses amis allaient dans ce sens. Hélas, je ne le crois pas, car ils ne réfléchissent justement pas en termes d’alliance. Au contraire, ils poussent les jeunes issus de l’immigration à un repli, à mon avis suicidaire, sur eux-mêmes. Des millions de jeunes d’origine arabe ou africaine subissent ghettoïsation, discriminations et humiliations. Ils n’imposeront pas seuls leur droit à l’égalité. Seul le combat commun avec leurs frères d’âge le leur permettra. Et, dans ce combat commun, chacun doit trouver sa place spécifique, les Juifs comme les autres.

Vous expliquez dans votre dernier ouvrage, Antisémitisme = antisionisme ?, que « le chantage à l’antisémitisme » fonctionne encore à plein régime. « Le tabou de respect pour le martyre juif passé devient un tabou de mutisme pour la tragédie palestinienne », rappelait déjà Edgar Morin dans un article paru en 1997 dans Libération. Pourquoi reste-t-il à ce point difficile, sept décennies après l’Holocauste, d’embrasser d’un même mouvement la mémoire de Ravensbrück et de Deir Yassin, de faire entendre que la critique du sionisme est consubstantielle à l’histoire juive ?

C’est banaliser un des pires génocides de l’histoire de l’Humanité que de l’instrumentaliser pour faire taire toute critique de la politique israélienne et, plus généralement, du sionisme. La Seconde Intifada et sa répression ont provoqué, en France, au début du siècle, une explosion de violences antisémites et racistes. On se souvient qu’Alain Finkielkraut délira même en parlant d’« année de Cristal »… Dans ce climat, les inconditionnels d’Israël se lancèrent dans un véritable « chantage à l’antisémitisme » : des intellectuels, des enseignants et des journalistes furent insultés, diffamés et même, pour certains, traînés devant les tribunaux — en vain : aucun ne fut finalement condamné. Deuxième étape : la tentative de criminaliser la campagne Boycott-Désinvestissement-sanction (BDS), sur la base de la directive de la ministre de la Justice Michèle Alliot-Marie, en 2010, que Christiane Taubira n’a malheureusement pas annulée. Sur des centaines d’actions de boycott, les parquets n’en ont poursuivi qu’une douzaine, dont deux seulement ont débouché sur une condamnation. L’une d’elle, à Colmar, est désormais soumise à la Cour européenne des droits de l’homme, qui pourrait retoquer la Cour de cassation française. Selon Federica Mogherini, la ministre européenne des Affaires étrangères, l’Union « se positionne fermement pour la protection de la liberté d’expression et de la liberté d’association, en cohérence avec la Charte des droits fondamentaux, qui est applicable au territoire des États membres, y compris en ce qui concerne les actions BDS ».

Edward Saïd (DR)

En difficulté, les organisateurs de ces tentatives liberticides exigent maintenant qu’une loi sanctionne… l’antisionisme, profitant pour ce faire de la petite phrase du président de la République lors de la commémoration du 75e anniversaire de la rafle du Vel d’Hiv : « Nous ne cèderons rien à l’antisionisme, car il est la forme réinventée de l’antisémitisme », avait déclaré Emmanuel Macron le 16 juillet 2017 — un amalgame qu’il n’a pas repris, notons-le, dans son discours au dîner du CRIF le 7 mars dernier. Au-delà des manœuvres politiciennes, une question fondamentale se pose : serons-nous capables de nous confronter à nos histoires, à nos mémoires ? Le génocide nazi n’a pas de précédent, parce que — comme l’écrivait l’historien allemand Eberhard Jäckel — « jamais encore auparavant un État n’avait décidé et annoncé, sous l’autorité de son responsable suprême, qu’un certain groupe humain devrait être exterminé, si possible dans sa totalité […], décision que cet État a, ensuite, appliquée avec tous les moyens à sa disposition ». Il ne s’inscrit pas moins dans la chaîne des génocides qui jalonnent l’histoire, et dont il constitue le paradigme. Et les horreurs des guerres coloniales ont également leur place dans cette histoire. Bien que ces deux termes signifient « catastrophe », respectivement en arabe et en hébreu, la Nakba n’est pas la Shoah : une expulsion massive ne constitue pas un génocide. Reste que la possibilité pour les survivants juifs du génocide nazi de reconstruire leur vie en Israël a eu pour prix, en 1947-1949, des dizaines de massacres de Palestiniens qui ont débouché sur l’exode forcé de quelque 800 000 hommes, femmes et enfants. Bref, les Palestiniens, qui n’avaient aucune responsabilité dans l’extermination des Juifs en Europe, l’ont payée au Proche-Orient. C’est dire que le négationnisme de la Nakba est historiquement et politiquement indéfendable. D’autant que les « nouveaux historiens israéliens », bien que presque tous sionistes, n’en ont pas moins confirmé pour l’essentiel la vision palestinienne et arabe de cette tragédie. Avez-vous visité le mémorial de la Shoah de Yad Vashem ?

Oui.

Lorsque vous sortez du long et sombre tunnel qui raconte le génocide nazi, vous débouchez sur une terrasse ensoleillée donnant sur le paysage de l’ouest de Jérusalem. Regardez bien à droite : ce sont les restes du village de Deir Yassine, massacré le 9 avril 1948 par l’Irgoun et le Lehi, avec l’aide de la Hagana

Vous appréciez Marek Edelman, figure de l’insurrection du ghetto de Varsovie, de l’antisionisme et du Bund. Ce dernier a quasiment disparu. Que reste-t-il aujourd’hui, fût-ce de manière diffuse, du mouvement socialiste juif et de cette mémoire méconnue ?

« Le Bund proposait une troisième voie entre deux illusions : celle des communistes juifs, pour qui la révolution socialiste résoudrait à elle seule le problème juif, et celle des sionistes, pour qui la création d’un État juif normaliserait le peuple juif. »

Dans les années 1960, quand on savait encore fort peu de choses sur le génocide nazi, certains disaient que les Juifs étaient « allés à l’abattoir comme des moutons ». Avec les recherches des historiens, notamment allemands, sur la Shoah, il est clair que ce propos n’est pas seulement blasphématoire : il ne correspond absolument pas à la réalité. La proportion de résistants parmi les Juifs est au moins aussi importante que dans le reste des populations occupées par les nazis. En France, par exemple, Juifs, Arméniens, Espagnols et Italiens ont souvent été à l’origine des premiers groupes qui mobilisèrent contre l’Occupant. À l’est aussi, les Juifs ayant réussi à échapper aux nazis rejoignirent massivement les maquis. Marek Edelman symbolise à mes yeux cette résistance juive. Aux côtés du sioniste de gauche Mordechaj Anielewicz puis, après la mort de ce dernier, à sa place, il dirigea le soulèvement du ghetto de Varsovie, qui tint tête trois semaines durant à la Wehrmacht. Après la guerre, devenu cardiologue, il restera en Pologne mais critiquera le régime communiste et notamment ses tendances antisémites. Il se prononcera aussi avec constance pour les droits du peuple palestinien jusqu’à sa mort en 2009, à 88 ans. Edelman était membre du Bund, l’Union générale des travailleurs juifs de Pologne, de Russie et de Lituanie. Ce mouvement social-démocrate rejetait le projet sioniste d’État juif en Palestine, auquel il opposait l’« autonomie » culturelle des Juifs dans les pays où ils résident. Comme vous le dites, cette formation a quasiment disparu. Et pour cause : ceux auxquels elle s’adressait ont eux-mêmes disparu dans les ghettos, les camps de concentration et les centres d’extermination. De là à dire qu’il ne reste rien de cette pensée, il y a un pas que je ne franchirai pas. Le Bund proposait une troisième voie entre deux illusions : celle des communistes juifs, pour qui la révolution socialiste résoudrait à elle seule le « problème juif », et celle des sionistes, pour qui la création d’un État juif « normaliserait » le « peuple juif ». Cette troisième voie me semble en fait très moderne.

« Le sionisme de gauche, qui débat en permanence entre ses contradictions internes (entre État juif et démocratie, entre droit et justification de la politique israélienne), est entré dans une crise majeure », nous disait en interview le journaliste israélien Michel Warschawski. Si l’on accepte l’hypothèse d’un « sionisme de gauche », c’est-à-dire d’un sionisme qui ne serait pas consubstantiellement dominateur et épurateur, que reste-t-il, de nos jours, de l’idée d’émancipation dans ce discours sioniste ?

Comment ne pas être d’accord avec mon ami Michel Warschawski ? Je suis frappé par l’autocritique, à des degrés divers, de nombreuses personnalités sionistes de gauche. Relisez la tribune historique publiée il y a quinze ans, sous le titre « La révolution sioniste est morte », par Avraham Burg, ancien président de l’Agence juive et ex-président de la Knesset. Lisez les textes récents de l’historien Zeev Sternhell sur la ressemblance entre l’Israël de Netanyahou et « le nazisme à ses débuts ». Même des piliers comme les écrivains A. B. Yehoshua, Amos Oz et David Grossman remettent en cause certains de leurs dogmes. Il est vrai que Netanyahou et ses alliés-rivaux enterrent désormais ouvertement la perspective des deux États. Mais la droite et l’extrême droite ne sont pas seules en cause. Qui a mené les guerres d’Israël — en 1948, 1956, 1967, etc. — sinon la « gauche » travailliste ? Qui a modelé la société israélienne dans le moule capitaliste, puis ultracapitaliste ? Qui a « recruté » puis maltraité les Juifs orientaux ? Qui a saboté systématiquement le « processus de paix » ? Qui a permis à Netanyahou et Sharon de revenir au pouvoir ? Qui a renoncé à toute alternative, intérieure comme extérieure ? Les responsabilités des travaillistes — et singulièrement de dirigeants comme David Ben Gourion, Golda Meir, Shimon Peres ou Ehoud Barak — dans la dégénérescence d’Israël est écrasante. Pour autant, face à la radicalisation en cours, quand le pouvoir entend annexer le reste de la Palestine, quand il fait voter par la Knesset un stupéfiant arsenal liberticide, quand il légalise l’apartheid par une loi constitutionnelle, peut-on se contenter de répéter « blanc bonnet et bonnet blanc » ? Si j’étais israélien, je crois que je travaillerais au rassemblement de toutes les forces prêtes à se mobiliser pour les droits nationaux du peuple palestinien et pour la défense de ce qui reste de libertés d’opinion et d’expression. Le rejet de tout dialogue et a fortiori de toute alliance avec la gauche sioniste me paraît d’autant plus étrange quand il vient de partisans d’un État binational démocratique : avec qui vont-ils le bâtir ? Avec la seule Liste arabe unie ? Il faudra bien rassembler suffisamment d’Israéliens pour donner sa chance à cette nouvelle forme de coexistence entre les deux peuples — dont certains qui se reconnaissent aujourd’hui plus ou moins dans le concept de sionisme.

(Wisam Hashlamoun/Anadolu Agency/Getty Images)

Vous avez dit à Daniel Mermet que « plus on est antisioniste, plus on doit être vigilant à l’égard [des dérapages antisémites], car cela nuit à la cause que l’on entend défendre » : que recouvre ce « plus » ?

Cela souligne seulement que tout dérapage verbal, venant de militants de la solidarité avec la Palestine, n’est pas seulement moralement condamnable : il coûte politiquement très cher à celui qui s’y livre et, au-delà, à la cause palestinienne elle-même. D’où mon appel — répété dans les dizaines de conférences que j’ai tenues à propos de mon livre — à la plus grande vigilance. D’autant qu’il y a dans ce pays deux poids deux mesures : quand Francis Kalifat traite scandaleusement Jean-Luc Mélenchon d’antisémite, que se passe-t-il ? Rien.

En 1967, le Matzpen lançait : « Il faut comprendre que les masses israéliennes ne seront délivrées de l’influence du sionisme et ne lutteront contre lui qu’à la condition que les forces progressistes du monde arabe leur présentent une perspective de coexistence sans oppression nationale. […] Nous en appelons aux forces socialistes révolutionnaires des pays arabes et des autres pays, afin qu’elles prennent en considération le programme présent qui est le nôtre, et entament une large discussion en vue de mettre au point une position commune sur les problèmes du Moyen-Orient. » Ce rêve internationaliste est-il définitivement mort ?

« L’apartheid sud-africain est mort voici près de trente ans. On imagine mal que Netanyahou, Bennett, Liberman et Shaked puissent le ressusciter ailleurs pour longtemps. »

J’espère qu’il n’est pas mort. Et je ne crois pas qu’il le soit. Ce n’est ni ma faute ni la vôtre, mais celle de Theodor Herzl : le fondateur du sionisme a choisi d’implanter son « État des Juifs » au beau milieu du monde arabe. Sauf à imaginer que les rapports de forces militaires lui soient éternellement favorables et qu’un Trump occupe pour l’éternité la Maison-Blanche, il n’aura pas d’autre garantie de survie à long terme qu’un accord de paix durable avec ses voisins. D’autant que, depuis la parution du Manifeste du Matzpen, quelques jours avant la guerre de 1967, la situation a radicalement changé au Proche-Orient : Israël a quadruplé son territoire, occupant puis colonisant Jérusalem-Est, la Cisjordanie, la bande de Gaza, le Sinaï et le Golan. Quant au monde arabe, après avoir longtemps refusé de négocier avec lui, il s’est progressivement engagé dans cette direction, du plan Fahd de 1981 jusqu’à l’« offre de paix » de 2002, réaffirmée depuis régulièrement. Mais, chacun le sait, la clé est et reste palestinienne. Or après 25 ans d’un « processus de paix » saboté par Israël, la perspective des deux États s’efface au rythme où se précise celle de l’annexion par Israël du reste de la Palestine. Quel paradoxe ! Voilà que les dirigeants sionistes, censés constituer un État à majorité juive, jettent les bases d’un État à majorité arabe ! C’est bien pourquoi ils excluent — à l’exception notable du président Reuven Rivlin — d’accorder le droit de vote aux Palestiniens annexés avec leur terre. Pis : le projet de nouvelle loi fondamentale stipule que « seul le peuple juif a droit à l’autodétermination en Israël ». Et, pour mettre les points sur les i, il retire à l’arabe son statut de langue officielle !

L’apartheid sud-africain est mort voici près de trente ans. On imagine mal que Netanyahou, Bennett, Liberman et Shaked puissent le ressusciter ailleurs pour longtemps. Le seul fait de créer un État binational de fait pose la question de sa démocratisation — donc de l’égalité des droits entre Juifs et Arabes. Bref, la vision qui guidait le Manifeste du Matzpen retrouve toute sa pertinence lorsqu’il appelait à la « désionisation » d’Israël, qui doit, précisait-il, « subir une profonde transformation révolutionnaire, de sorte que cet État sioniste (c’est-à-dire État des Juifs du monde entier) devienne un État socialiste représentant les intérêts des masses qui s’y trouvent ». Une telle dynamique pourrait aller à la rencontre des aspirations révélées par les mouvements révolutionnaires arabes apparus en 2011. Si la plupart d’entre eux ont été pour l’instant contenus par la contre-révolution, qu’elle soit saoudienne, syrienne ou égyptienne, nul doute que cette vague ne déferle à nouveau dans un futur sans doute proche. L’avenir du Moyen-Orient n’appartient pas qu’à la droite israélienne et aux dictatures arabes.


REBONDS

☰ Lire notre article « Cisjordanie : la résistance, une affaire de femmes », Paul Lorgerie, novembre 2017
☰ Lire notre entretien avec Mohammad Bakri : « Le droit en lui-même est un cri », juin 2017
☰ Lire « Pourquoi nous sommes en grève de la faim dans les prisons d’Israël », Marwan Barghouti (traduction), avril 2017
☰ Lire notre entretien avec Michel Warschawski : « Il y a une civilisation judéo-musulmane », mars 2017
☰ Lire notre entretien avec Ivan Segré : « Être à l’affut de toutes les convergences progressistes », septembre 2016
☰ Lire notre article « Marek Edelman, l’hérétique », Émile Carme, novembre 2015
☰ Lire nos articles « Palestine : Naplouse, l’indomptable », JB, octobre 2015
☰ Lire notre série « Palestine-Israël, voix de femmes », Shimrit Lee, janvier 2015
☰ Lire l’entretien avec Georges Habache, leader du FPLP (Memento)

Ballast

Wed, 06 Jun 2018 10:56:28 +0200

Mathilde Larrère : « Il y a deux Républiques ! »


Entretien inédit pour le site de Ballast

La révolution et la République : gros morceaux que voici. La première paraît tenir du rêve impossible ou ravive trop souvent de lointaines visions de guillotine en place publique ; la seconde est devenue le terrain de jeu favori des opulents et des mafieux, du parti unique des affaires (LR-En Marche-PS) à l’extrême droite… « Républicain, oui ; mais ce mot ne précise rien », lançait déjà Proudhon. Pour en discuter ou en débattre, nous sollicitons l’historienne Mathilde Larrère, chroniqueuse pour Arrêt sur images ainsi que Mediapart et directrice de l’ouvrage collectif Révolutions — Quand les peuples font l’Histoire. Celle qui ferrailla avec Manuel Valls à propos de la figure de Marianne et dispense chaque semaine sur Twitter des « fils » historiques et politiques afin de rendre l’Histoire accessible au plus grand nombre en jure : « Tout est possible, partout, à tout moment. »


Dès qu’il est question d’Histoire, deux tartes à la crème surgissent : « Connaître son passé pour construire l’avenir » et « En tirer les leçons ». À quoi sert-elle, réellement ?

Vaste question ! Qui en comporte plusieurs en réalité… Passé-présent-futur, quels liens ? Vous avez trois heures… L’histoire, comme discipline, permet d’abord de connaître son passé : un travail à partir des sources et des traces qui permet donc de le comprendre dans son altérité avec le présent. Reste que les questions posées par les historien.ne.s au passé sont posées depuis le présent — ce qui fait souvent dire que « Toute histoire est contemporaine ». L’historien.ne s’interroge sur le passé et interroge le passé dans un présent qui l’habite, le pousse à questionner tels ou tels groupe social, institution ou pratique, à chercher des sources qu’il ou elle n’avait pas utilisé auparavant. Cela explique le surgissement de questionnements historiques en fonction du présent. D’où, par exemple, les premiers travaux en histoire des femmes quand se structure, dans les années 1970, un nouveau féminisme ; d’où la décision de nous lancer dans un livre collectif sur les révolutions alors que Ben Ali « dégageait » en Tunisie et que la place Tahrir était occupée. Le travail historique permet de questionner les continuités, les ruptures, les actualisations, les modifications — en d’autres termes, la lente, chaotique et fort rarement linéaire construction de ce dont nous héritons dans le présent. Ce faisant, si l’histoire ne suffit pas seule à comprendre le présent, on ne saurait le comprendre en ignorant le passé. Elle permet également d’établir que ce qui se donne aujourd’hui comme inévitable ou nécessaire, comme existant « de tout temps », n’est jamais qu’une construction plus ou moins récente, et pour cela transitoire, comme l’ont été toutes les réalités antérieures. L’histoire permet ainsi de se déprendre des évidences du présent, de les inscrire dans des processus de construction, d’inscrire le présent dans une temporalité qui, d’abord, intègre le passé.

« Relativisons, tout de même : un McDo saccagé, on ne va pas en faire un fromage — dégueulasse qui plus est, dans cette officine ! »

Mais, justement, parce qu’on sort du présent, qu’on l’ouvre sur le passé, ce travail permet de rouvrir le futur. Quand on s’enferme dans le présent, dans ce que François Hartog appelle le « présentisme », quand le passé est comme muséifié, sédimenté, mis à l’écart, on ne saurait penser des futurs. Faire de l’histoire, c’est faire l’histoire des changements passés, des moments de renversement, de redéfinition des rapports de force, des alternatives — qu’elles aient échoué ou réussi — pensées, tentées ; ce faisant, c’est permettre de penser des renversements futurs, des alternatives futures. La « fin de l’Histoire » (Fukuyama) et le « There is no alternative » (Margaret Thatcher ayant le copyright de ce mantra largement repris) marchent de concert. S’il y a une « leçon à tirer » du passée, c’est d’abord que tout peut changer. « Le passé est source d’énergie présente », dit ainsi Jérôme Baschet dans son livre que je ne saurais que vous conseiller, Défaire la tyrannie du présent  lequel apporte, avec force détails, une réponse éclairante à votre question !

Le mot « révolution » semble désormais inséparable de celui de « violence »… Le McDo fracassé lors du 1er mai a apparemment chamboulé la France entière — quant à la gauche radicale, elle s’est copieusement engueulée sur le sujet… Vous écrivez que la violence « illégale » devient « légitime » lorsque s’opère le « passage » révolutionnaire : simple constat ou approbation militante ?

Commençons par rappeler que l’association révolution-violence est une construction des contre-révolutionnaires. Quoi de mieux pour dénigrer la révolution que de l’associer à la violence ? Quoi de mieux pour oublier le Maximum (1793) que de brandir la guillotine ? Les Versaillais n’ont rien fait d’autre au lendemain de la Commune. Et la France (mais c’est quoi, « la France » ?) est d’autant plus « chamboulée » qu’on lui ressasse images et récits de l’événement violent (relativisons, tout de même : un McDo saccagé, on ne va pas en faire un fromage — dégueulasse qui plus est, dans cette officine !) isolé de son contexte. La monstration de la violence sert de discours-écran, à but d’effroi et de délégitimation. Passons sur le fait que ce type de discours revient aussi à ne pas questionner les violences politiques hors des périodes révolutionnaires. La « Terreur rouge » de l’an I (et II) n’a pas fait plus de morts que la « Terreur blanche » du Directoire et de la Restauration. Pourtant, on ne parle que de la première… Que dire des 20 000 morts de la Semaine sanglante de mai 1871 ? C’est aussi pourquoi Jaurès, attaqué par Clemenceau sur les violences en marge des grandes grèves de 1906, opposait la violence sourde, invisible des patrons à celle des ouvriers. Il y a de fait plusieurs arguments qui peuvent être mobilisés pour légitimer le recours à la violence : la réponse à la violence d’État ou des patrons (en légitime défense, presque), et/ou l’argument numérique du soutien massif à la violence employée (ce à quoi on ajoutait au XIXe siècle la démonstration que la violence était pratiquée et soutenue par plusieurs classes de la société ; l’union des classes sur les barricades, objet d’innombrables images, étant ainsi une figure imposée des représentations révolutionnaires).

Le siège de Paris, Jean-Louis-Ernest MEISSONIER (1815 - 1891) © RMN-Grand Palais - H. Lewandowski (extrait)

Vous soulevez là une vaste question : celle de la violence légale/légitime. S’agissant de l’extrait que vous citez, il ne s’agit pas d’une approbation mais d’une grille d’analyse de ce qui s’opère dans un phénomène révolutionnaire. Je partirai d’un constat : quand une révolte ou une insurrection menace l’ordre établi, que des biens, ou pire, des personnes sont attaqués, les responsables de ces violences sont jugés et condamnés dès que l’ordre est rétabli. Au lendemain de la prise de la Bastille, les protagonistes de l’événement ne sont pas arrêtés, ni jugés, mais célébrés, récompensés et valorisés. Ainsi, des combattants de 1830 sont enterrés en martyrs dans la crypte de la colonne de Juillet à la Bastille où viennent ensuite reposer à leurs côtés les combattants de 1848. Mêmes « violences », destructions, mises à mort dans les révoltes et les révolutions, mais la différence de traitement montre qu’elles ne sont pas perçues, interprétées de la même façon. Car la révolution parvenant à renverser l’ordre bouleverse le sens de ce qui est légitime ou ne l’est pas et construit, a posteriori, les violences qui l’ont portée comme légitimes. On pourrait dire que ce n’est pas d’abord la violence légitime (ce qui serait bien vague) qui fait la révolution, mais la révolution qui reconnaît sa violence comme légitime. Depuis les travaux de Max Weber sur la violence légitime et son monopole par l’État, la notion de violence légitime, quoique souvent travaillée, reste un objet malaisé à saisir. De fait, ce concept peut être utilisé dans le cadre d’une approbation militante. Anticiper sur la légitimité de la violence exercée, en plus de justifier son usage, est aussi, par conséquent, un moyen de la définir comme de nature révolutionnaire.

« Les pouvoirs révolutionnaires s’installent bien souvent dans les lieux mêmes du pouvoir qu’ils viennent de renverser, sur les mêmes bancs, sous les mêmes ors. »

D’une certaine façon, les révolutionnaires de la fin du XVIIIe siècle, en reprenant les philosophes des droits de l’homme et du contrat social, avaient posé quelques cadres. Pourquoi les révolutions anglaise, mais surtout américaine et française, s’ouvrent par des déclarations des droits de l’homme et du citoyen ? Parce que le droit de résistance à l’oppression (qui peut impliquer la violence), formulé comme un droit de l’homme, permet de légitimer la révolution qui s’opère, et donc de légitimer les violences par lesquelles la révolution est passée (ou passera). Pour dire les choses un peu simplement : Dieu (on y croit, alors) a créé les Hommes dotés de droits naturels ; les Hommes se mettent en société pour garantir ces droits ; ils contractent, se donnent un gouvernement. Mais si ce gouvernement en vient à violer ces droits, alors les Hommes sont en droit de changer de gouvernement. Et cela peut impliquer le recours à la violence, d’autant plus que le gouvernement, on s’en doute, ne se laisse pas renverser sans résistance. « La prudence enseigne, à la vérité, que les gouvernements établis depuis longtemps ne doivent pas être changés pour des causes légères et passagères, et l’expérience de tous les temps a montré, en effet, que les hommes sont plus disposés à tolérer des maux supportables qu’à se faire justice à eux-mêmes en abolissant les formes auxquelles ils sont accoutumés. Mais lorsqu’une longue suite d’abus et d’usurpations, tendant invariablement au même but, marque le dessein de les soumettre au despotisme absolu, il est de leur droit, il est de leur devoir de rejeter un tel gouvernement et de pourvoir, par de nouvelles sauvegardes, à leur sécurité future », peut-on lire dans la Déclaration d’indépendance des États-Unis d’Amérique, en date du 4 juillet 1776 — et ce alors que de nombreuses violences avaient visé les intérêts britanniques et les agents de la couronne. Le « droit de résistance à l’oppression » est formulé dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 ; celle de 1793 allant plus loin en instituant « l’insurrection » comme droit et devoir. C’est ce que nous voulions expliquer dans le livre : dans la révolution s’opère la transformation de la violence illégale en violence légitime, sans intention d’approuver en militant.e.s — mais parce que cela permet de comprendre la spécificité d’une révolution.

Toutes les révolutions victorieuses ont débouché sur un pouvoir autoritaire, sinon pire, qu’elles soient française, russe, cubaine, chinoise, algérienne ou vietnamienne. La gauche a rebondi, grosso modo, de deux façons : s’emparer de l’État par la voie électorale, réformiste et non-violente puis garantir le pluralisme ; refuser la conquête du pouvoir central pour bâtir des alternatives locales, marginales, sécessionnistes ou autogérées. Penser la révolution, c’est donc penser l’État ?

Je m’amuse de voir que vous m’opposez tous les topoï du discours anti-révolutionnaire !

Rien que ça !

La révolution, c’est la violence ; la révolution débouche sur la dictature… Mais bon, il faut pouvoir répondre à ça. Je botterai juste un peu en touche en précisant deux choses. Dans le livre, nous avons justement choisi, après en avoir discuté, de ne travailler que sur les processus révolutionnaires, et non sur les États post- (voire contre-) révolutionnaires. Et de nous interdire de lire la révolution à l’aune de ce sur quoi elle a pu déboucher, pour la saisir dans sa complexité, sa polyphonie, sa fusion de projets parfois contradictoires — même si certains ont vite été enterrés. Dans cette équipe d’historiennes et d’historiens, j’étais la dix-neuviémiste : aussi suis-je bien moins capable que mes co-auteur.e.s de parler des révolutions du XXe siècle dont ils ou elles sont les spécialistes ! Dans les sociétés étato-centrées qui sont les nôtres, la révolution, pour renverser l’ordre établi, a pris la forme de la prise du palais d’Hiver (ou des Tuileries, selon !), puis s’est employée à combler le vide en recréant un État fondé sur d’autres légitimités, d’autres souverainetés. Mais en glissant souvent ses pieds dans les chaussures de l’ancien monde. Cela se marque par exemple par le fait que les pouvoirs révolutionnaires s’installent bien souvent dans les lieux mêmes du pouvoir qu’ils viennent de renverser, sur les mêmes bancs, sous les mêmes ors. Pas toujours, bien sûr : en quittant, sous la pression de la marche des femmes des 5 et 6 octobre 1789, la salle des Menus plaisirs construite pour les états généraux à Versailles, l’Assemblée nationale constituante a donné à la révolution de nouveaux espaces de pouvoir… pour finir par s’installer dans un ancien palais aristocratique, le palais Bourbon… D’où le fait que dans Premières mesures révolutionnaires, Éric Hazan et Kamo notent qu’il ne faut pas « s’asseoir dans les fauteuils vides » mais inventer de nouveaux espaces.

Lénine, par Vladimir Serov (extrait)

La révolution peine à penser totalement un État neuf : elle doit faire avec l’ancien ; elle est aussi faite par des hommes (plus souvent que des femmes) de l’ancien monde ; elle doit donc composer, métisser le passé et le présent. Les formes dictatoriales des États post-révolutionnaires sont un mélange de résurgences de l’ancien (lui-même dictatorial) et des projets révolutionnaires. Ne perdons pas de vue non plus que les pouvoirs post-révolutionnaires se construisent souvent dans des situations de guerre, civile comme extérieure, qui doivent aussi être prises en compte pour expliquer — je ne dis pas excuser — les formes dictatoriales des régimes. On notera aussi qu’au cœur d’une révolution qui s’en prend à l’État, il peut y avoir des formes de dilution. C’est net dans la guerre d’Espagne, qui est aussi une révolution. Dans les régions « républicaines » aux mains des anarchistes, il y a des formes d’alternatives autogérées et sécessionnistes. Au cœur des révolutions de 1848 et de la Commune de Paris, les ouvriers inventent et construisent des associations qui sont autant d’alternatives à la révolution qui, au sommet, renversent et reconstruisent tout à la fois en reprenant les vieilles pierres et le pouvoir central.

« Le révolutionnaire veut changer le monde, il le dépasse vers l’avenir, vers un ordre de valeurs qu’il invente ; le révolté a soin de maintenir intacts les abus dont il souffre pour pouvoir se révolter contre eux. […] Il ne veut ni détruire ni dépasser mais seulement se dresser contre l’ordre », a écrit Sartre dans son Baudelaire. Cette opposition entre révolution et révolte vous paraît-elle pertinente ?

« Chercher les révoltes au cœur des processus révolutionnaires et les projets révolutionnaires au cœur des révoltes. »

Je me retrouve à ne pas être d’accord avec un bout de citation de Sartre… lequel a par ailleurs écrit mille choses très justes sur la révolution et la violence révolutionnaire ! Mon désaccord porte sur « a soin de maintenir intact les abus dont il souffre » : voilà qui fait porter une lourde responsabilité au révolté dans le maintien des abus et le prive ensuite de tout projet politique ou social. Nombreux avant Sartre sont ceux qui ont cherché à distinguer révolte et révolution. Sous la monarchie de Juillet, les légitimistes — les partisans du régime déchu et de son prétendant — cherchaient à déconsidérer les Trois Glorieuses en affirmant qu’il ne s’agissait « que d’une révolte qui a réussi ». À l’inverse, lors du procès qui suivit la répression de l’émeute de juin 1832, les accusés cherchèrent à démontrer que leur révolte (qui risquait de leur coûter la tête) était une révolution qui avait échoué (et que les condamner reviendrait pour le régime à condamner ses propres origines : habile !). Le 24 février 1848, l’issue des événements est encore incertaine et le Comité démocratique de Paris proclame sur une affiche : « À la garde nationale seule il appartient de distinguer une révolution d’une émeute »… Mais il voyait bien que les compagnies citoyennes se refusaient à réprimer les barricades.

Victor Hugo livre de nombreuses pages des Misérables sur la différence entre révolte et révolution — lui qui rapporte dans son roman la révolte de 1832, à l’ombre de celle de juin 1848, qu’il avait condamnée en son temps. D’ailleurs, révolte ou révolution, ces journées de juin qui, loin de se dresser seulement contre la fermeture des ateliers nationaux ou de n’être que des émeutes de crève-la-faim, comme on a pu le dire, portaient le rêve de la Sociale, celui de février ? Révolte ou révolution, cette Commune de Paris qui ne dure que quelques mois, échoue à dépasser le cadre parisien et se fait écraser dans le sang ? Et la révolte des canuts, n’était-elle pas, elle aussi, porteuse de projets politiques ? Dans notre livre, nous avons consacré un chapitre à la Commune mais seulement évoqué les canuts dans le chapitre sur 1830 : ce que nous justifions entre autre par la place que prend immédiatement la Commune et qu’elle conserve dans la mémoire des révolutions. Au XIXe siècle, les penseurs tranchent souvent en considérant que la révolution seule agrège à sa cause quand la révolte échoue à dépasser le groupe de ceux qui se soulèvent. La révolution permet une temporaire union des classes, ce à quoi la révolte ne parvient pas. Mais en pensant une révolution prolétarienne, Marx redistribue les cartes. La question de la différence entre révolte et révolution, donc celle de leur opposition, est éminemment complexe : je serais bien présomptueuse de la régler d’un coup de plume, qui plus est face à Jean-Paul Sartre ! Je m’en sortirai en disant que plutôt que de les opposer, il faut chercher à les rapprocher. À chercher les révoltes au cœur des processus révolutionnaires et les projets révolutionnaires au cœur des révoltes.

Combat devant l’Hôtel de Ville le 28 juillet 1830, Jean-Victor Schnetz, 1833 (extrait)

Vous avez évoqué la Terreur, sous la Révolution française. Dans votre livre, vous dites qu’elle n’a jamais existé en tant que « politique globale » et qu’il s’agit là d’une invention.

Je reprends là ce qu’écrivent les historiens de la Révolution française : Jean-Clément Martin, Guillaume Mazeau, Michel Biard. Pour résumer : il n’y a pas une politique de la « Terreur » mais des politiques, lesquelles ont, de juin 1793 à juillet 1794, entrainé à la fois l’élimination de centaines de milliers d’opposants, la stigmatisation de communautés et l’invasion de pays étrangers mais ont aussi inspiré des projets inédits de réduction des inégalités politiques et sociales. Il ne s’agit donc pas de nier les violences ni les régressions démocratiques mais de montrer qu’elles n’ont jamais fait système et qu’on ne saurait réduire la période à cela. La « Terreur » comme « pathologie de la démocratie » (Cynthia Fleury) a été inventée par ceux qui ont pris le pouvoir en 1794, à la mort des robespierristes, afin de se présenter en victime de Robespierre : un mythe ensuite repris par toute une tradition libérale. La « Terreur » ainsi construite donne l’impression d’un excès d’État avec à sa tête un dictateur en herbe. Les travaux historiques qui analysent les discours et les pratiques effectives montrent qu’au contraire c’est une dérégulation qui est à la source des violences. Il y a une grande hétérogénéité sur le territoire et une discordance entre discours et pratiques. Ce ne sont pas des ordres de tuer qui sont transmis d’en haut mais des chaînes de commandement rompues qui expliquent les massacres. Nulle présence d’un « système de terreur », donc, si ce n’est dans le vocabulaire au cœur de l’univers de fantasme que fut et reste la Révolution française. Qui plus est, en 1793, la répression politique et la terreur d’État qui se caractérise par un usage extrême et ciblé de la violence n’est pas nouvelle : les Français la subissent depuis longtemps ; elle était pratiquée dans toutes les monarchies de l’Europe moderne. La nouveauté serait plus à chercher dans le fait que, pour la première fois, elle était soumise à un impératif de légalité, de justice et de morale.

Les Mémoires des communards rendent souvent compte de leur affection pour la République. À l’exception de la France insoumise, l’idéal républicain ne semble plus soulever les cœurs anticapitalistes. La « République bourgeoise » sonne comme un pléonasme ; l’extrême droite jure être plus républicaine que quiconque ; le Printemps républicain n’a de passion que pour les musulmans. À quel moment ce signifiant a-t-il perdu, pour une partie significative de la gauche, sa charge subversive et émancipatrice ?

« Le parti Les Républicains, l’extrême droite et le Printemps républicain s’inscrivent dans l’héritage de l’autre République, la bourgeoise, la conservatrice. »

Il y a toujours eu deux républiques. La « République bourgeoise », libérale, et la Sociale. La République montagnarde contre celle des Thermidoriens et du Directoire. La République de février 1848 contre celle qui ferme les ateliers nationaux. La Commune d’un côté, la République des opportunistes de l’autre… Deux républiques, deux Mariannes. La Sociale à bonnet phrygien, cheveux détachés, poitrine découverte, guerrière, combattante ; la Marianne sage, couronne de laurier ou de rayon, cheveux attachés, buste couvert, sagement assise, désarmée. Deux républiques dont les contemporains du XIXe siècle ont parfaitement conscience qu’elles existent toutes les deux, qu’elles s’opposent et qu’elles ne sauraient se rassembler que dans les cas où il faut lutter contre la monarchie (ou contre la droite nationaliste à la fin du XIXe). Allez, je vous cite Hugo, sa profession de foi pour les législatives partielles de juin 1848. Un Hugo alors tout juste rallié à la République, qu’il ne pouvait envisager que conservatrice : « Deux républiques sont possibles. L’une abattra le drapeau tricolore sous le drapeau rouge […] ; fera banqueroute, ruinera les riches sans enrichir les pauvres, anéantira le crédit, qui est la fortune de tous, et le travail, qui est le pain de chacun, abolira la propriété et la famille, promènera des têtes sur des piques, remplira les prisons par le soupçon et les videra par le massacre, mettra l’Europe en feu et la civilisation en cendres, fera de la France la patrie des ténèbres, égorgera la liberté, étouffera les arts, décapitera la pensée, niera Dieu […]. L’autre sera la sainte communion de tous les Français dès à présent, et de tous les peuples un jour, dans le principe démocratique ; fondera une liberté sans usurpations et sans violences, une égalité qui admettra la croissance naturelle de chacun, une fraternité, non de moines dans un couvent, mais d’hommes libres […]. De ces deux républiques, celle-ci s’appelle la civilisation, celle-là s’appelle la terreur. Je suis prêt à dévouer ma vie pour établir l’une et empêcher l’autre. »

Les communards sont républicains, oui, bien sûr ! Mais leur république est la Sociale. Une république qui est aussi celle de la France insoumise, qui manie les références à 1793 ou à la Commune, qui fut celle des socialistes puis des communistes après 1936 — et dont on retrouve l’héritage dans la Constitution de la IVe République. Les Républicains (le parti), l’extrême droite et le Printemps républicain s’inscrivent dans l’héritage de l’autre République, la « bourgeoise », la conservatrice, celle des politiques économiques libérales. Pourquoi la République a-t-elle perdu de sa charge subversive et émancipatrice ? Il faut d’abord rappeler que ce n’est pas nouveau et que bien souvent, à gauche, la République a perdu cette charge pour ensuite la retrouver. Après juin 1848, le mouvement ouvrier et les socialistes rejettent la République qui les a écrasés : ils n’iront pas mourir sur les barricades du 4 décembre pour la sauver. Mais sous l’Empire autoritaire, ils renouent avec les souvenirs de la Sociale et tentent de la réaliser avec la Commune. Nouvelle déception après la Semaine sanglante : la République est de nouveau récupérée par sa frange conservatrice… Mais suite aux affaires Boulanger et Dreyfus, c’est autour des valeurs de la République émancipatrice que se refonde le modèle républicain. Années 1920 : pour les communistes, la République bourgeoise est sans espoir. Mais voici que les ligues prennent la rue ; on craint un complot fasciste. Thorez, dans un contexte international qui le pousse aux fronts populaires, revêt l’écharpe tricolore, entonne La Marseillaise et se réconcilie avec une République qu’il veut sociale. Elle le sera au lendemain de la guerre. De nos jours, la difficulté est que la République conservatrice, de nouveau, l’a emporté. Elle semble d’autant moins menacée que, comme vous le signalez, même l’extrême droite se dit républicaine ! Difficile, dès lors, de porter la République émancipatrice — d’autant plus quand son histoire est doucement sortie des programmes scolaires et que domine l’impression qu’il n’y aurait qu’une République… Sauf qu’il y en a bien deux !

L’arrestation de Louise Michel, Jules Girardet, 1871 (extrait)

La Commune de Paris reste, comme vous nous l’avez dit, une inspiration vivace : de Nuit Debout à Tolbiac en passant par la ZAD… Est-ce l’échec de cette révolution — comme celle, plus tard, des spartakistes et des partageux espagnols — qui la rend paradoxalement si désirable à nos mémoires parfois sujettes au romantisme ?

La Commune, la Révolution allemande de 1919 et la Révolution espagnole sont d’abord et avant tout désirables du fait de leur contenu, bien plus que du fait de leur échec. Oui, les martyrs, ça pousse au désir de vengeance ; oui, les échecs donnent envie de remettre l’ouvrage sur le métier tout en tirant les leçons de ce qui a pu foirer. Mais si l’on s’y réfère, c’est pour les projets d’alternatives sociales et politiques qu’ils portent, chacun.

L’effondrement de l’URSS et l’extension du mode de production capitaliste aux quatre coins du monde ont annoncé cette fameuse « fin de l’Histoire ». Plus personne ne parlait de « révolution », sinon pour parler du Goulag ; le soulèvement zapatiste a bousculé la donne et, depuis 2012, le Rojava en porte à son tour les couleurs. L’Europe est-elle condamnée à regarder au loin pour espérer ?

Réponse 1 : l’historien.ne ne peut rien savoir de l’avenir. Réponse 2 : l’historien.ne sait en revanche une chose, tout est possible, partout, à tout moment ; et souvent, on ne l’attendait pas du tout ! Réponse 3 : C’est justement quand on espère, que les choses sont possibles.

Le sociologue et économiste Bernard Friot lie révolution et émancipation du travail. Poursuivre la sortie du travail capitaliste pour arriver à l’institution communiste du travail, en somme. Il insiste sur la notion de « déjà-là » et les bases révolutionnaires dont nous disposons. Faut-il en finir avec l’idée de révolution entendue comme basculement ?

Je ne sais pas si vous êtes allés voir la pièce Amargi ! Anti-tragédie de la dette et de la monnaie, de Judith Bernard ?

Oui !

« Mais lutter tout de même. Toujours. Sans se réfugier dans nos tours d’ivoires académiques mais en entrant dans l’arène, quitte à ferrailler parfois violemment, quitte à s’en prendre plein la gueule. »

Eh bien, dans la dernière partie, elle met en scène cette société que prône Friot. Je vous assure que c’est un basculement, une rupture complète. Alors oui, quelque part, il y a du « déjà-là », notamment dans le régime de la Sécurité sociale tel qu’il a été pensé en 1947 ; pour autant, l’étendre à tout le fonctionnement de la société n’en serait pas moins un changement profond, l’exception devenant la norme. À l’inverse, toutes les révolutions passées s’appuyaient aussi sur un déjà-là, qu’il ait été pensé, tenté puis effacé, qu’il existe ailleurs ou dans un petit recoin. L’image de rupture complète des révolutions passées est en réalité plus complexe, dans les faits…

L’historien Eric Hobsbawm écrit dans L’Âge des extrêmes que la jeunesse vit dans le « présent permanent » et qu’elle n’a plus « aucun lien organique avec le passé ». Comment ne pas laisser le passé aux conservateurs ou aux réactionnaires ; comment rendre aux morts leur parfum de scandale émancipateur ; comment, finalement, faire de la mémoire autre chose qu’un bien pieux « devoir » ?

La boucle est bouclée, pourrait-on dire, avec votre première question ! Je me garderai bien de dire que la jeunesse vit dans un présent permanent — pourtant, j’ai un profond et total respect (et même de l’admiration) pour Hobsbawm. Il faut faire, en outre, la différence entre un passé vécu et un passé rapporté. Tout.e militant.e qui fait le récit de sa vie enchaîne les souvenirs de ses mobilisations, chacune contribuant à lui construire son passé de luttes, des souvenirs de barricades ou de manifs, un savoir-faire qui s’enrichit et qu’il ou elle réactive naturellement à chaque mobilisation. Le primo militant/manifestant/occupant de sa fac n’a pas cette expérience personnelle. Là, de fait, il n’a pas de lien « organique » avec un passé qui serait le sien. Mais s’y supplée parfois la mémoire familiale, souvent essentielle et dont l’importance dans l’engagement est largement documentée par les études portant sur ces questions : je pense par exemple aux travaux de Julie Pagis sur Mai 68. Enfin, il y a le passé qu’on apprend à l’école, à travers les cours d’histoire. Comment dès lors ne pas laisser le passé aux réactionnaires ? Eh bien, en faisant de l’histoire ! Et je dis bien de l’histoire, avec ses méthodes, ses doutes, ses tâtonnements. Pas de la « mémoire ». Une histoire des luttes, une histoire des rêves, une histoire des moments d’empowerment — tout en déconstruisant les romans nationaux et les tentatives de muséifier le passé. En occupant l’espace du plus qu’on peut. En s’organisant en association comme peuvent le faire le Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire ou le collectif Aggiornamento, qui travaille sur les programmes scolaires et propose des alternatives passionnantes. Il faut lire, écrire, travailler, publier et diffuser. Et diffuser partout, avec tous les supports. « Vulgariser », comme on dit. En investissant les réseaux sociaux, Facebook, Twitter, YouTube ; en publiant des tribunes, en créant des blogs, en faisant des bandes dessinées (c’est le projet de l’Histoire dessinée de la France des éditions La Découverte), en participant à l’écriture de pièces (comme le fait Guillaume Mazeau), en animant des podcasts (comme le nouveau venu Paroles d’histoire), des émissions (comme Les Détricoteuses que j’anime avec Laurence De Cock sur Médiapart, ou Quand l’histoire fait dates sur Arte, de Patrick Boucheron), en multipliant les interventions, les rencontres dans des librairies, des bibliothèques, des théâtres, des universités populaires ou des prisons. Difficile de lutter contre les Bern, Deutsch et consorts, auxquels le service public ouvre ses plateaux. Difficile aussi de lutter dans ces temps de retour du roman national. Mais lutter tout de même. Toujours. Sans se réfugier dans nos tours d’ivoires académiques mais en entrant dans l’arène, quitte à ferrailler parfois violemment, quitte à s’en prendre plein la gueule.


Illustration de bannière : extrait de la toile La Rue Montorgueil, à Paris, Fête du 30 juin 1878, de Claude Monet
Portrait de Mathilde Larrère : Stéphane Burlot, pour Ballast


REBONDS

☰ Lire notre entretien avec Saïd Bouamama : « Des Noirs, des Arabes et des musulmans sont partie prenante de la classe ouvrière », mai 2018
☰ Lire « La Commune ou la caste — par Gustave Lefrançais » (Memento), juin 2017
☰ Lire notre entretien avec Edgar Morin : « Il y a toujours eu deux France », février 2017
☰ Lire notre entretien avec Judith Bernard : « Armer le spectateur d’une pensée en mouvement », novembre 2016
☰ Lire notre entretien avec Olivier Besancenot : « Le récit national est une imposture », octobre 2016
☰ Lire notre entretien avec Bernard Friot : « Nous n’avons besoin ni d’employeurs, ni d’actionnaires pour produire », septembre 2015
☰ Lire notre article « Victor Hugo, la grande prose de la révolte », Alain Badiou, juin 2015
☰ Lire notre entretien avec Philippe Marlière : « La République est un consensus mou », juin 2015
☰ Lire la lettre-testament de Victor Serge (Memento), janvier 2015

Ballast

Mon, 04 Jun 2018 14:00:52 +0200

Guillaume Perrier : « Erdoğan, un rêve de présidence omnipotente »


Entretien inédit pour le site de Ballast

Opposants traqués, journalistes incarcérés, organes de presse suspendus, défenseurs des droits humains arrêtés, tortures recensées, marche des fiertés interdite, festival de films LGBTI supprimé, associations de défense des droits des femmes fermées, citoyens interpellés suite à des posts Facebook et président de la section locale d’Amnesty International sous les barreaux : on aura reconnu là l’œuvre du régime de Recep Tayyip Erdoğan. Tout en avançant au 24 juin la date des élections présidentielles et des législatives initialement prévues fin 2019, le président turc supervise l’invasion meurtrière du nord majoritairement kurde de la Syrie et s’érige en défenseur des Palestiniens sans rompre ses relations économiques, militaires et diplomatiques avec Israël. Pour en parler, nous interrogeons le journaliste Guillaume Perrier, spécialiste de la Turquie et auteur d’une biographie consacrée au chef de l’AKP.


Vous dressez le portrait d’un leader s’avançant comme « la voix des sans-voix », le représentant « du petit peuple », des opprimés et des marginalisés. Ce récit porte-t-il toujours autant après quinze ans d’exercice du pouvoir central ?

C’est en effet ainsi qu’Erdoğan s’est propulsé sur le devant de la scène politique. Très pragmatiquement, il a compris dès les années 1990 que c’est de cette manière qu’il accèderait au pouvoir. D’abord à Istanbul, puis au niveau national avec l’AKP. Ce discours populiste a porté largement auprès des « Turcs noirs », des conservateurs anatoliens, néo-urbains aux modes de vie traditionnels marginalisés pendant des décennies par l’élite kemaliste occidentalisée. Erdoğan a incarné leur revanche, porté leur message et recueilli ainsi leurs voix. C’est évidemment un discours plus difficile à tenir aujourd’hui alors qu’Erdoğan est claquemuré dans son palais et que son train de vie et sa culture n’ont plus rien à voir avec ceux de ses électeurs. Pourtant, il parvient encore à sauver les apparences. Il garde en effet un lien fort avec « son » peuple, en exhibe les attributs culturels ou religieux, flatte ses instincts nationalistes et ses penchants complotistes… Surtout, il parvient toujours à diviser la société turque pour en souder une partie autour de ses propres intérêts. Son sens du peuple inné, sa culture politique et religieuse ainsi que son origine sociologique — du quartier de Kasimpacha et de la Mer noire — expliquent son habileté à jouer avec ces codes.

De quelle façon ?

Kasimpacha est un quartier populaire du centre d’Istanbul, peuplé d’immigrants turcs venus de régions rurales et conservatrices — notamment de la Mer Noire. C’est un quartier, au pied de la colline de Beyoglu, qui s’est construit en miroir : Beyoglu est la ville des minorités, de la culture, c’est la vitrine occidentalisée ; Kasimpacha est un lieu interlope, malfamé. Erdoğan a grandi dans ce quartier, il a fait ses armes dans ses rues et en a fait son tremplin politique.

Vous décrivez la mue du jeune Erdoğan islamiste en chantre « du populisme de droite le plus classique » : un mélange entre conservatisme et libéralisme économique — une ligne portée par le Parti du progrès en Norvège, le Fidesz d’Orbán, le Likoud israélien ou Trump. Dans quelle mesure Erdoğan est-il l’incarnation d’une séquence politique contemporaine, par-delà l’héritage historique turc ?

« Erdoğan va revenir vers une forme de nationalisme, d’islamisme et d’autoritarisme, faisant de manière empirique une forme de synthèse entre l’islam politique et le kémalo-nationalisme turc. »

Le jeune Erdoğan était un véritable militant islamiste enflammé et plein de conviction : c’est après les années 1990 qu’il devient ce populiste achevé, cet opportuniste sans idéologie, dans l’objectif de conquérir le pouvoir. Je crois qu’en la matière, Erdoğan est un précurseur, un archétype d’homme fort du XXIe siècle. Il préfigure la montée d’un populisme européen mais ne sous-estimons pas non plus le contexte turc, l’évolution des rapports de force internes. Erdoğan est le produit d’une évolution : il incarne l’islam politique, dans la continuité d’Erbakan, qui a déjà participé à plusieurs gouvernements et a donc fait évoluer la mouvance. Erdoğan est le produit de son époque : il prend la mairie d’Istanbul en 1994 en étant le candidat antisystème, contre les élites, contre la corruption et la mauvaise gestion de la ville ; en 2002, idem, il prend le pouvoir un an après la création de l’AKP en faisant campagne sur la rupture et la démilitarisation du régime. Une stratégie payante car la Turquie sort à peine d’une profonde crise politique et économique : faillite financière, inflation galopante, omnipotence des militaires, etc. Il adopte donc la ligne politique qui va lui permettre de gagner le pouvoir. Erdoğan est à la fois l’aboutissement d’un processus politique propre à la Turquie, d’un contexte régional, et le produit d’une dérive populiste, nationaliste et anti-occidentale semblable à d’autres pays.

Vous insistez en effet sur sa position continuellement contradictoire, versatile, tactique et opportuniste. Quels sont toutefois les invariants « des » Erdoğan ?

Son souci permanent de renforcer son pouvoir, sa confiance en sa force politique et son charisme, qui lui permet de faire et défaire autour de lui des coalitions et des alliances avant chaque élection et de se maintenir au pouvoir en ne laissant que des accessits à ses adversaires. Erdoğan a toujours eu la main ; il reste maître du jeu. Surtout, il est intuitif ; il sent le danger mieux que quiconque. Ce sixième sens lui permet toujours d’anticiper les retournements : Gezi, décembre 2013, la montée de Demirtas, le putsch manqué du 15 juillet 2016… Puis d’écraser ses adversaires en agissant rapidement.

La journaliste Laure Marchand parle, dans Triple assassinat au 147, rue de La Fayette, de la « longue nuit qui descend sur la Turquie ». Vous qualifiez quant à vous le président turc de « despotique » et parlez d’un « État orwellien ». À quel moment a-t-on réellement pris la mesure de cette évolution anti-démocratique ?

La situation est devenue tragique pour la Turquie. Mais cette évolution ne date pas d’hier : c’est l’histoire d’une lente et longue régression. Certains diront même qu’Erdoğan a nourri, dès le début, un projet islamiste dissimulé derrière une façade démocratique… Mais s’il faut marquer un point de départ, une rupture, je la place en 2007-2008. C’est le moment au cours duquel les relations Turquie/Union européenne se fissurent. Bruxelles cesse d’être le moteur du changement. Ankara recule sur les réformes démocratiques, l’UE verse elle aussi dans le populisme de droite et s’oppose à la Turquie pour de mauvaises raisons. L’opportunisme électoraliste l’emporte des deux côtés sur une vision stratégique. De plus, en interne, Erdoğan surmonte l’obstacle de l’armée à partir de 2007. Il remporte les élections législatives avec 47 % des voix, notamment grâce au vote des Kurdes qui espèrent alors qu’Erdoğan sera l’homme de la paix entre l’État et le PKK. Et il place son fidèle Abdullah Gül à la présidence de la République jusqu’alors tenue par les militaires. Après 2007, il tient plus fermement les institutions, les rênes du pouvoir : son ouverture pro-démocratie est moins utile. Dès lors, Erdoğan va peu à peu revenir vers une forme de nationalisme, d’islamisme et d’autoritarisme, faisant de manière empirique une forme de synthèse entre l’islam politique et le kémalo-nationalisme turc. Le mandat 2007-2011 est ainsi marqué par une première série de régressions spectaculaires de l’État de droit : les procès spectacle, l’instrumentalisation de la lutte antiterroriste pour maquiller des purges de l’appareil politique. C’est le début de l’affaire Ergenekon-Balyoz, mais aussi la répression contre les Kurdes avec le procès KCK. En 2010, la Turquie est déjà le pays qui compte le plus grand nombre de journalistes en prison. Mais il parvient encore à tromper ses alliés sur ses intentions. La prise de conscience des Occidentaux survient bien plus tard. C’est avec les émeutes de Gezi et leur violente répression que le monde entier ouvre les yeux au printemps 2013. Les centaines de milliers de jeunes et de moins jeunes, de femmes, d’étudiants, d’alévis, de laïques ou encore de militants de gauche qui se mobilisent alors autour de la place Taksim sont pourtant poussés par une situation déjà intenable. La pression morale et religieuse et la répression politique, qui frappe de nombreuses catégories de la population, ont tendu et polarisé la société turque. Erdoğan est déjà focalisé sur son rêve de présidence omnipotente. L’affairisme du pouvoir et le bétonnage d’Istanbul pour satisfaire la mégalomanie de ses dirigeants devient étouffant.

2018 (DR)

Il existe une « nostalgie impériale » du pouvoir turc, dites-vous. En s’emparant d’Afrin, en mars dernier, les nationalistes ont explicitement fait référence à la victoire ottomane de Canakkale, en 1915, face aux puissances occidentales : que cela dit-il des desseins d’Erdoğan ?

Il y a deux aspects dans votre question. La nostalgie de l’Empire ottoman et le nationalisme anti-occidental. La bataille des Dardanelles n’est pas vraiment liée à l’histoire de l’Empire, alors en pleine déliquescence. C’est l’époque où les unionistes nationalistes Jeunes-Turcs sont au pouvoir. Mustafa Kemal joue un rôle important même si la bataille des Dardanelles est menée par des officiers allemands… Mais les célébrations du 15 mars ont en effet permis à Erdoğan de nourrir le ressentiment anti-occidental en Turquie ; politiquement, c’est un créneau porteur dans l’optique des prochaines élections. Depuis 2015, le président turc a noué une alliance avec l’extrême droite et a fixé une ligne nationaliste à sa politique. Le meilleur moyen de renforcer ce sentiment nationaliste reste de faire la guerre aux Kurdes du PKK : c’est une recette immuable depuis les années 1980. Depuis Gezi, Erdoğan ne cesse également de dépeindre la Turquie comme un territoire assiégé par les complots occidentaux, par les « Croisés », les lobbies financiers, etc. Il existe aussi une « nostalgie impériale », une récupération du passé assez classique chez les hommes d’État à tendance autoritaire. Pour vendre sa campagne militaro-politique contre les Kurdes, par exemple, Erdoğan n’hésite pas à invoquer le passé ottoman. Il existe une forme de nostalgie, en tout cas une volonté de la part du président turc de se faire une place dans l’histoire turque, dans la lignée des grands sultans mais aussi de Mustafa Kemal. Erdoğan utilise pour cela les références et les symboles impériaux : pour son meeting de campagne du 20 mai, à Sarajevo, il a été accueilli comme « le sultan » ; après chaque victoire électorale depuis 2014, il va prier à la mosquée d’Eyyup, sur la Corne d’Or, là où se rendaient les sultans après leur sacre ; les références à Selim ou à Abdülhamit II, son modèle, sont de plus en plus présentes dans le discours politique…

« L’objectif non dissimulé d’Ankara est aussi de faire de l’ingénierie démographique pour affaiblir la présence kurde dans le nord de la Syrie et éviter que le PKK ne s’y renforce. »

Il invoque régulièrement Fatih, le conquérant de Constantinople, ou Selim, qui fut l’homme de la conquête de l’Égypte et de la Syrie au XVIe siècle. C’est d’ailleurs à la date exacte de l’invasion de la Syrie par Selim qu’Erdoğan a choisi d’envoyer ses troupes à Jarablus en Syrie, le 24 août 2016, juste après la tentative de coup d’État. Cette « nostalgie impériale » prend des formes multiples : architecturales, culturelles, politiques… Abdülhamit est le héros d’un feuilleton turc produit par la télévision d’État et suivi par des millions de téléspectateurs. Les colloques et les expositions à sa gloire se sont multipliés ces dernières années. Le « sultan rouge » est, comme Erdoğan, celui qui a enterré les projets de réformes (les Tanzimat) et entamé une longue dérive autoritaire et nationaliste. Il est l’homme de la synthèse islamo-nationaliste, des massacres contre les minorités dans les années 1890 et en 1909. Il joue à l’époque avec la montée d’un sentiment anti-occidental chez les Turcs, traumatisés par les guerres balkaniques. Aujourd’hui, Erdoğan se sent menacé par l’Occident, trahi par l’Europe et les États-Unis qui soutiennent le PKK en Syrie et accueillent Fethullah Gülen sur leur sol. Il cherche donc à faire le parallèle avec une époque où la Turquie était convoitée, dépecée par les Occidentaux. Le repli nationaliste est encouragé par ce que l’on appelle communément « le syndrome de Sèvres », la peur réflexe de voir le pays de nouveau taillé en pièces comme à l’issue du traité de Sèvres.

Erdoğan a lancé en janvier 2018 l’opération d’invasion du Rojava, au nord de la Syrie, appelée « Rameau d’olivier » ; pensez-vous que les troupes turques quitteront le pays, leur incursion achevée, ou sommes-nous en train d’assister à un redécoupage de la Syrie ?

Une incursion signifierait que l’armée turque prévoit d’en ressortir, ce qui n’est pas du tout évident. La Turquie a pu mettre en place avec Afrin ce qu’elle envisageait dès le début du conflit syrien : établir une zone d’influence dans le Nord au prétexte de créer une zone tampon pour protéger les réfugiés. La même chose s’était produite en Irak au début des années 1990, après le gazage des Kurdes par Saddam Hussein et leur exode vers la Turquie. Ankara en avait profité pour installer des bases au Kurdistan irakien. 25 ans plus tard, elles sont toujours là. Il faut bien comprendre que du point de vue turc, ces territoires lui appartiennent un peu — ce sont les « frontières du cœur » évoquées par Erdoğan : la Turquie se sent pleinement légitime pour y intervenir. Idem avec Mossoul ou Alep : la Turquie y installe des bases et y maintient des positions. Je ne vois donc aucune raison pour laquelle la Turquie ressortirait d’Afrin. À Jarablus, où elle est entrée en 2016, à Al-Bab, à Azaz, c’est une petite colonie turque qui s’est installée : les écoles, les bureaux de poste, les réseaux d’électricité, tout vient de Turquie. L’administration, l’armée et la police lui obéissent. La présence turque est amenée à durer. L’objectif non dissimulé d’Ankara est aussi de faire de l’ingénierie démographique pour affaiblir la présence kurde dans le nord de la Syrie et éviter que le PKK ne s’y renforce, en instrumentalisant les réfugiés syriens et les déplacés de la région de la Ghouta, par exemple. Pour toutes ces raisons, un retrait rapide ne semble guère d’actualité.

Invasion d’Afrin, 18 mars 2018 (Hasan Kırmızitaş/DHA-Depo, via AP)

Dans Assad, le journaliste Régis Le Sommier écrit, suite à l’une de ses rencontres avec le président syrien, que ce dernier décrit « Erdoğan comme un fanatique religieux ». Comment percevez-vous leur relation et que nous dit-elle des rapports de force internationaux contemporains ?

Je ne suis pas sûr que l’avis d’Assad sur Erdoğan soit d’un grand intérêt. Je ne tirerais pas non plus de grandes théories de leur relation et des enjeux internationaux autour de la Syrie. Ce qu’on peut dire c’est que Bachar el-Assad et Erdoğan ont tenté de se rapprocher, par pragmatisme, et de faire de leur alliance un nouvel axe fort dans la région. Revenons un peu en arrière pour mieux comprendre : en 1999 le régime d’Hafez el-Assad, qui protégeait Öcalan et le PKK, cède face aux menaces de la Turquie et expulse le leader kurde qui est capturé par le MIT, les services secrets turcs. S’ensuit une période de détente entre les deux voisins. En coulisses, c’est le jeune Bachar qui entreprend un rapprochement avec les Turcs. Quand Erdoğan arrive au pouvoir, cette détente se poursuit. Entre 2003 et 2011, les deux pays se réconcilient, développent leurs relations politiques, commerciales, culturelles, ouvrent des postes-frontières, abolissent les visas. Erdoğan appelle Bachar el-Assad « mon frère » ; il se rend en famille à Alep en 2009 ; son ministre des Affaires étrangères Ahmet Davutoglu est à Damas une fois par semaine… L’axe Ankara-Damas est alors l’axe principal de la fameuse diplomatie du « zéro problème avec les voisins ». La Turquie mise beaucoup sur l’ouverture de la Syrie, se persuade qu’elle influence suffisamment Assad pour le faire rentrer dans le rang et espère dominer économiquement la région. Au début de la guerre syrienne, Ankara espère encore infléchir la position de Damas. Puis, en 2012, Erdoğan bascule dans une opposition virulente et réclame le départ d’Assad. En conséquence son gouvernement accueille les réfugiés et les déserteurs, soutient l’opposition civile et armée jusqu’aux groupes islamistes et djihadistes les plus radicaux. Cette relation en dit long sur la duplicité d’Assad et ses talents de manipulateur. Elle révèle aussi un aspect crucial de la personnalité d’Erdoğan. Lorsqu’un allié dans lequel il avait placé sa confiance le trahit, il s’expose à une vengeance terrible de la part du « reis » Erdoğan. C’est vrai pour l’UE, pour Israël, pour Washington, pour Fethullah Gülen… Et pour Assad.

Le porte-parole des Affaires étrangères de la Fédération du nord de la Syrie, Salih Muslim, a récemment déclaré : « La politique d’Erdoğan et de son parti l’AKP, qui consiste à écraser tout ce qui ne lui ressemble pas, ce n’est pas seulement un danger pour nous, c’est un danger pour toute l’Europe. Ce qui est clair, c’est qu’Erdoğan va encore renforcer sa politique dictatoriale, il va encore menacer l’Europe et toutes les forces qui ne sont pas d’accord avec lui. Il faut absolument créer une digue face à cela. Dans l’Histoire on a connu une situation similaire avec Hitler. On n’a pas fait ce qu’il fallait faire au bon moment et on l’a beaucoup regretté après. » S’agit-il d’un énième parallèle catastrophiste ou le président turc peut-il constituer une menace à l’extérieur du Moyen-Orient ?

« La libre circulation des combattants djihadistes étrangers, leur hébergement dans les hôpitaux turcs, tout cela a servi les objectifs d’Erdoğan. »

La comparaison que fait Salih Muslim me paraît excessive et je me méfie de la manière dont l’histoire du nazisme est interprétée dans le contexte syrien ! La critique de l’action d’Erdoğan n’a pas besoin de ce type de clichés ni de point Godwin. Maintenant, à l’évidence, oui, Erdoğan constitue une menace ; il est devenu depuis des années un facteur de déstabilisation plus que de stabilisation du Moyen-Orient. Il peut constituer une menace pour l’Europe s’il instrumentalise plus directement la question des migrants et celle des djihadistes en se servant d’eux comme d’une monnaie d’échange. Ou encore s’il excite le nationalisme anti-grec comme il le fait en ce moment, au risque de relancer des conflits territoriaux… Et comme on l’a vu lors des dernières campagnes électorales turques, Erdoğan peut aussi instrumentaliser les communautés turques présentes au sein de l’UE (environ 5 millions de personnes) et en faire un vecteur de sa propagande. Cela a provoqué des troubles et des violences dans plusieurs pays. Les services secrets turcs ont également mené, depuis deux ans, des opérations secrètes dans 20 pays pour enlever plus de 80 ressortissants turcs considérés comme des opposants, des gulénistes… Et la Turquie joue de son influence auprès de gouvernements et d’institutions européennes. Tout cela constitue clairement une menace à l’ordre public et à la cohabitation entre les différentes sensibilités politiques sur le sol européen.

Il instrumentalise déjà beaucoup les immigrés !

Oui, dans le discours, il le répète régulièrement. Mais pas encore dans les actes. Il est bien sûr envisageable qu’il mette sa menace à exécution. Lorsque des dizaines de milliers de réfugiés ont quitté les côtes turques ces dernières années, la Turquie n’a pas fait grand-chose pour les en empêcher.

Vous avez évoqué un « soutien » aux djihadistes. Dans La Question kurde à l’heure de Daech, le géostratège Gérard Chaliand écrit également que « la frontière turque a constitué une porte ouverte aux islamistes désireux de participer au djihad ». Pourquoi cette stratégie ?

Le constat de Chaliand est une évidence que personne ne peut contester : pendant des années la frontière turco-syrienne a été une véritable passoire — combattants, armes, etc. Les trafics en tout genre ont prospéré et ont vu l’émergence d’une économie de guerre très lucrative pour certains clans liés au pouvoir. La libre circulation des combattants djihadistes étrangers, leur hébergement dans les hôpitaux turcs, tout cela a servi les objectifs d’Erdoğan. L’analyse qu’on peut en faire est assez simple. Dès 2012, Erdoğan voit les groupes armés islamistes, voire djihadistes, comme un moyen légitime de renverser Assad et de contenir l’expansionnisme kurde. De son côté Assad instrumentalise les Kurdes en leur laissant contrôler un vaste territoire le long de la frontière turque. Du point de vue turc, la présence massive du PKK à cette frontière devient la principale menace sécuritaire, bien plus que Daech ou Jabhat al-Nosra. Aujourd’hui, on voit qu’un certain nombre de djihadistes sont recyclés dans les brigades rebelles pro-turques qui s’installent dans la zone du Bouclier de l’Euphrate, sous contrôle de l’armée turque. Ankara se constitue une armée supplétive pour administrer le nord de la Syrie.

Élysée, 5 janvier 2018 (AFP)

Lors de sa venue en France au début de l’année 2018, Erdoğan a parlé de son « ami » Macron. Sur fond de question migratoire, il a été question de partenariat, de coopération et de signatures de contrats. Comment appréhender la diplomatie française ?

Il y avait du point de vue d’Erdoğan une nécessité de renouer des liens avec la France alors que la Turquie était en sérieux froid avec les États-Unis et l’Allemagne. Macron a joué sa carte en se démarquant de ces deux autres puissances occidentales habituellement alliées d’Ankara. Le discours était effectivement à la coopération et à la signature de partenariats mais, en réalité, ils se sont avérés assez limités. C’était avant tout une opération de communication. Ce qui est plus préoccupant, c’est la grande tolérance des autorités françaises à l’égard des agissements des lobbies pro-Erdoğan sur le territoire français, là où les autres pays européens ont fixé des limites plus nettes.

À quoi pensez-vous ?

« Dès 2012, les relations commerciales turco-israéliennes battaient tous les records malgré les sanctions diplomatiques. Le froid de façade n’a jamais empêché la coopération militaire ou énergétique. Business as usual. »

Je vous renvoie à un certain nombre de faits survenus ces dernières années en Europe de l’Ouest, dans les pays où le gouvernement turc a essayé de prendre le contrôle de la diaspora turque en multipliant les actions de lobbying et de noyautage. La campagne électorale 2018 a ainsi été interdite dans plusieurs pays européens, réduite au strict minimum presque partout. L’Autriche a même interdit le vote à ses citoyens. Les meetings de ministres ont été interdits en 2017 au moment du référendum constitutionnel. Le ministre des Affaires étrangères Cavusoglu, éconduit d’Hollande et d’Allemagne, avait ainsi trouvé refuge à Metz, un fief des Loups gris, pour y faire un meeting. Le préfet avait jugé que ce meeting ne créait pas de trouble à l’ordre public, malgré les insultes lancées contre les pays européens — leurs pratiques « nazies » — et les slogans fascistes. Devant les actions clandestines des services turcs, certains pays ont vite fixé les limites. En Allemagne, Suisse, Danemark, Autriche, Belgique, Hollande… Partout des poursuites ont été engagées contre des activités d’espionnage, des tentatives d’enlèvements. En France, l’activité associative et politique des pro-Erdoğan s’est accompagnée d’une pression grandissante, voire de violences contre des opposants. Mais la diplomatie de Macron à l’égard de la Turquie est avant tout pragmatique. Cette visite de janvier a aussi été marquée par le scandale provoqué par Erdoğan à l’Elysée où, en tutoyant un journaliste français et en le traitant de terroriste, il a fait la démonstration de sa vision de la liberté de la presse et de la démocratie. La réaction de Macron a été pour le moins légère et peu à la hauteur de l’enjeu. Cela montre peut-être un excès de confiance et un manque de compréhension du rapport de force dans lequel Erdoğan veut entraîner la présidence française. Que ce soit la question des migrants, le renseignement sur les djihadistes, le dirigeant turc sait parfaitement exploiter politiquement les faiblesses de ses adversaires.

Au lendemain de la répression des manifestants gazaouis, Erdoğan s’est avancé à la face du monde comme le grand défenseur de la cause palestinienne. En mai 2017, un accord de coopération avait été signé entre la Chambre de commerce israélienne et l’association des exportateurs turcs. Un an plus tôt, le volume des échanges entre les deux pays s’élevaient à hauteur de 3,9 milliards de dollars. L’AKP a récemment rejeté la proposition du HDP visant à ce que la Turquie rompe ses relations militaires et commerciales avec Israël… Erdoğan pourra-t-il continuer à jouer sur les deux tableaux ?

Comme tous les pays ou les dirigeants qui se proclament défenseurs de la cause palestinienne depuis 70 ans, Erdoğan instrumentalise cette question à des fins purement politiciennes. Il a toujours joué sur les deux tableaux : il n’y a aucune raison que cela change. En 2008-2009, vexé par l’opération « Plomb durci » pour laquelle il n’avait pas été tenu au courant, il a parfaitement utilisé cette question : sur le plan interne, il a renoué son alliance avec les islamistes du Milli Görüs, très sensibles à la cause palestinienne, ce qui lui a aussi permis de remporter largement les municipales 2009 ; sur le plan extérieur, la critique de l’action d’Israël lui a permis de prendre de vitesse les vieux dirigeants arabes et d’apparaître sur la scène moyen-orientale comme le défenseur des Palestiniens. Cet espoir a fait long feu. Dès 2012, les relations commerciales turco-israéliennes battaient tous les records malgré les sanctions diplomatiques. Le froid de façade n’a jamais empêché la coopération militaire (sur les drones utilisés contre le PKK, notamment) ou énergétique (trois centrales construites par l’industriel turc proche d’Erdoğan, Ahmet Zorlu)… De nouveau aujourd’hui, avant des élections cruciales et dans un paysage régional où aucun leadership ne se dégage, il réutilise cette carte. Business as usual.


REBONDS

☰ Lire notre article « L’émancipation kurde face aux pouvoirs syriens », Raphaël Lebrujah, mai 2018
☰ Lire notre entretien avec le Conseil démocratique kurde en France, janvier 2018
☰ Lire notre article « Défendons Afrin : défendons l’humanité ! » (traduction), Dilar Dirik, janvier 2018
☰ Lire notre entretien avec Olivier Grojean : « Le PKK n’est pas une institution monolithique », décembre 2017
☰ Lire notre reportage « Turquie, PKK et civils kurdes d’Irak sous tirs croisés », Sylvain Mercadier, ☰ Lire notre reportage « Kurdistan irakien : les montagnes, seules amies des Kurdes ? »☰ Lire notre rencontre avec la Représentation du Rojava, juillet 2017
☰ Lire notre article « La démocratie radicale contre Daech » (traduction), Dilar Dirik, mai 2017
☰ Lire notre entretien « Quelle révolution au Rojava ? » (traduction), avril 2017

Ballast

Thu, 31 May 2018 14:11:02 +0200

Cartouches (32)


Des champs mécanisés, des territoires en résistance, des sexes et des genres, une libertaire et un briseur de grèves, un poète foutraque disparu, un socialisme de la coopération, chaque animal est une personne, le feu de Baldwin, une chaîne de travail à l’usine, l’autonomie politique ou les droits étatiques : nos chroniques du mois de mai.


La Plaine : récits de travailleurs du productivisme agricole, de Gatien Elie

Traversée pour rejoindre Paris depuis l’ouest ou quitter la capitale dans le sens inverse, connue pour ses vastes étendues monotones ponctuées d’éoliennes et de silos, la Beauce a peu à voir avec l’image d’Épinal d’une paysannerie éternelle. Cette dernière, cristallisée par la caméra de Raymond Depardon dans ses Profils paysans, émeut et séduit là où les exploitants céréaliers du Bassin parisien laissent indifférents ou, pis, excèdent en raison de leur productivisme et de leur soutien à une FNSEA omniprésente. Gatien Elie, professeur d’histoire-géographie à Saint-Denis, se garde ici de tout jugement : les témoignages recueillis auprès d’agriculteurs, de semenciers, d’assureurs ou de banquiers ouvrent sur un monde à part dont chaque membre est interdépendant impossible de se satisfaire d’un seul tracteur quand les parcelles se multiplient et s’étirent ; impossible aussi désormais de réparer ses machines soi-même ; impossible encore d’imaginer se défaire des engrais, des pesticides et des fongicides associés tant la terre en a ingéré. Les drones ciblant les zones à pulvériser ou les GPS intégrés aux engins sont le signe que l’agriculture n’échappe pas à l’automatisation de sa pratique. L’agriculteur est dès lors « obsolète », avance l’auteur en reprenant le philosophe allemand Günther Anders : dans les champs, « il n’y a personne ». La beauté du lieu devient paradoxale : « à cette saison, fin octobre, le sol est recouvert de ces semences enrobées de pesticides qui se dispersent, hasard de semoir, en milliers de points rouges sur la terre brune. » Le charme n’opère pas. Elie conclut par un songe : « Je revois les parcelles régulières, mécaniques et tristes. Les terrains vagues et les sacs d’engrais. Les silos de béton. Les phares des camions. La balle de maïs emportée dans le vent silencieux et la terre noire couvrant le paysage morne de la plaine. Je repense à la laideur, à l’acceptation de la laideur. » Et nous laisse amer. [R.B.]

Éditions Amsterdam, 2018

Errekaleor — Territoires en bataille, n°1, du collectif Mauvaise troupe

Errekaleor : un quartier hors de la ville de Gasteiz, dans le Pays basque espagnol, quoiqu’en son sein en même temps ; un ensemble de seize barres construit en 1959 dans ce qui était encore une campagne pour loger les ouvriers de l’industrie locale ; un îlot dépérissant, un temps caché par une ceinture verte plantée par la municipalité ; « le plus grand squat du Pays basque », également. Le collectif Mauvaise troupe — à qui l’on doit des récits de lutte et de vie à Notre-Dame-des-Landes (Saisons — nouvelles de la ZAD, 2017), croisés avec ceux du mouvement No-Tav (Contrées, 2016) ou insérés dans la magistrale fresque sur ce que le XXIe siècle recèle de révolutionnaire (Constellations, 2014) — lance le premier de ses reportages sur ce qu’il nomme les « territoires en bataille ». Ancré à la ZAD mais ouvert aux voyages, le collectif s’est rendu au quartier d’Errekaleor pour y écouter les récits d’un lieu que la municipalité et l’État veulent voir disparaître. Alors qu’une poignée de propriétaires habitaient encore les appartements dont l’avenir était la démolition, les premiers squatteurs sont accueillis en 2013 : y renaît un espace profondément attaché à des valeurs communes « parler la langue basque est une de celles-ci tout comme l’anticapitalisme, le féminisme et la recherche de la souveraineté alimentaire ». La mémoire des combats locaux est inscrite sur les murs, le partage de ceux de maintenant se fait à travers des bertso saio, ces improvisations chantées en euskara. La Mauvaise troupe nous conte le quotidien d’un lieu trop peu commun, mais aussi sa rage contre les assauts d’un État aménageur et d’un nationalisme basque peu partageux. Le jumelage entre la ZAD et le quartier squatté de Gesteiz, officialisé en avril, paraît dès lors être la matérialisation de ce que souhaitent faire les auteurs de ce premier numéro : « c’est bien moins d’une convergence des luttes dont nous avons besoin — qui suppose que celles-ci prennent une même direction pour se rejoindre en un point mystérieux — que de liens profonds et spécifiques entre chaque territoire, chaque situation singulière. » [R.B.]

Auto-édition, 2018

Sexe, genre et sexualités, d’Elsa Dorlin

« Le sexe désigne communément trois choses : le sexe biologique, tel qu’il nous est assigné à la naissance — sexe mâle ou femelle —, le rôle ou le comportement sexuels qui sont censés lui correspondre — le genre, provisoirement défini comme les attributs du féminin et du masculin — que la socialisation et l’éducation différenciées des individus produisent et reproduisent ; enfin la sexualité, c’est-à-dire le fait d’avoir une sexualité, d’avoir ou de faire du sexe. » Les théories féministes s’attachent à problématiser ensemble ces trois dimensions. Comment démêler les significations de ces termes tellement imbriqués dans le langage parlé ? Comment penser les différences ayant rapport au sexe sans reconduire la normativité hétérosexuelle ? Et comment penser de manière matérialiste et militante tout en faisant de la science ? Ces questions trouvent leurs réponses dans ce petit livre d’Elsa Dorlin. Véritable mine d’informations et de références, cette introduction aux théories féministes guide le lecteur pas à pas dans le dédale des débats et controverses. Allant du rapport au savoir à la politique des corps, Dorlin fait la part belle aux épistémologies situées, aux théories post-coloniales et à la praxis queer, pour permettre d’éclairer les soubassements de la reproduction de l’ordre sexiste, tant dans nos pratiques que dans nos esprits. Cela implique de problématiser la question du rapport à la médecine mais aussi à la psychanalyse, et bien sûr à la politique. Écrit comme un manuel d’introduction, l’ouvrage offre une synthèse toujours actuelle des débats traversant les luttes féministes : on en (re)découvre la diversité et la richesse. [J.G.]

Éditions PUF, 2008

Georges & Louise, de Michel Ragon

Ce n’est pas seulement parce que Michel Ragon est l’inoubliable auteur de l’épopée anarchiste du XXe siècle, La Mémoire des vaincus, qu’il faut lire ce livre qui hésite entre l’essai historique et le roman vrai. C’est d’abord parce que l’on y croise deux figures que tout semblait séparer mais dont l’amitié sans failles demeure bouleversante : celles de Georges Clemenceau, dont on réalise qu’il fut blanquiste avant de devenir « premier flic de France » et Louise Michel, directrice d’école sur la Butte-Montmartre quand elle rencontre Georges en pleine Commune. Certes, on ne peut s’empêcher de penser que leur amitié n’aurait pas survécu si Louise n’était pas morte en 1905, alors que Georges, seulement sénateur, n’avait pas encore eu le temps de renier, au pouvoir, l’essentiel de ce qu’il avait défendu quand il luttait contre le pouvoir. Bien plus, on se demande si ce n’est pas la disparition de cette amie capable de dire son fait à tous qui déverrouilla en lui les derniers scrupules, comme s’il n’avait plus de comptes à rendre aux fantômes de sa jeunesse. Demeure le mystère de cette conversion oublieuse, par laquelle le vieil homme s’assoit sur ses rêves libertaires et envoie la troupe briser les grèves. Ce qui marque pourtant le plus dans ce texte est la figure de Louise, fidèle par-delà toutes les vicissitudes de la vie et de la prison à quelques idées fixes. On l’aime dans sa fougue parfois suicidaire — quand elle prétend s’en aller assassiner Thiers ; on l’aime en Nouvelle-Calédonie se passionnant pour la culture kanak ; dans les meetings, blessée à la tête par un Chouan et refusant de porter plainte ; on l’aime solitaire, et finalement dure comme le sont ceux qui sacrifient tout à une cause. Louise, qui aurait pu cent fois choisir le confort procuré par sa notoriété, mourut miséreuse mais préserva la grandeur d’âme que Georges, devenu notable, aura foulée aux pieds au nom d’un pragmatisme assassin. Cette histoire d’amitié improbable est d’abord la preuve qu’aucun destin n’est écrit. Et qu’au tribunal de la grande Histoire, les petits gagnent souvent ce que les puissants perdent : dans notre mémoire, c’est Louise qui rit et Georges qui pleure. [A.B.]

Livre de Poche, 2002

L’Express de Bénarès, de Frédéric Vitoux

Voici donc un curieux livre, dont on s’empare à cause du titre si prometteur et dans lequel on s’engouffre à la suite du personnage qui lui vaut son sous-titre : « À la recherche d’Henry J.-M Levet ». Qui fut-il, ce poète foutraque dont ne demeurent, dans les anthologies, que quelques poèmes en forme de « cartes postales », parmi lesquels on trouve ces vers joueurs dédiés à Rubén Darío : « Ni les attraits des plus aimables Argentines / Ni les courses à cheval dans la pampa, / N’ont le pouvoir de distraire de son spleen / Le Consul général de France à La Plata ! » ? C’est tout le problème : on ne sait pas, on ne sait plus. C’est pourquoi l’auteur se lance dans une quête très intime, entrelaçant sa propre histoire à celle du dandy malheureux, traquant les raisons de l’aimer autant que la vérité impossible. Il cherche des images de lui, des traces de sa famille et de ses amis, le roman perdu qui prête son titre au livre. Ce faisant, il nous donne à voir toute une galerie de personnages du Paris début de siècle. L’un des plus attachants se nomme Francis Jourdain, fils d’un architecte, lui-même peintre et anarchiste, organisateur d’une manifestation pour accueillir Louise Michel de retour à Paris en 1895, proche de Jean Grave et de Sébastien Faure, engagé auprès d’Octave Mirbeau, membre d’une bohème qui rêvait d’Art pour tous (titre d’une revue fondée par ce dernier) et défendant l’idéal de l’artisan-artiste ou de l’ouvrier d’art. Quant à Levet, cet anti-héros par excellence, poète maudit et chroniqueur impavide, on le suit jusqu’aux Indes, aux Philippines et aux Canaries, avant qu’il ne s’en revienne mourir de tuberculose à 33 ans dans le sud de la France. Il y a de la nostalgie et de l’inquiétude plus encore que de l’admiration dans ce livre qui se demande surtout ce que signifie la résurrection littéraire, et qui tente un pari fou, plus beau d’être sans illusions : celui de ranimer un instant la flamme vacillante d’une vie secrète, perdue dans les plis de l’Histoire. [A.B.]

Éditions Fayard, 2018

L’Âme humaine sous le socialisme, d’Oscar Wilde

Belle preuve qu’il faut toujours aller chercher derrière les romanciers qu’on aime les hommes qu’on espère : il peut y avoir de bonnes surprises. Voici donc Oscar Wilde le réprouvé, père de l’inoubliable Dorian Gray, métaphore par excellence des vices de la société moderne, abîmé par les plaisirs sans tendresse, les mondanités stupides et l’appât du lucre. On l’aimait en raconteur d’histoires, on va l’adorer en pamphlétaire. Le texte est court mais salutaire et incroyablement visionnaire : il y défend l’idée d’un socialisme libertaire qui changerait le monde en supprimant la propriété privée tout en se méfiant des pièges de l’autoritarisme. « Le socialisme, le communisme — appelez comme vous voudrez le fait de convertir toute propriété privée en propriété publique, de substituer la coopération à la concurrence — rétablira la société dans son état d’organisation absolument sain, il assurera le bien-être matériel de chaque membre de la société. En fait, il donnera à la vie sa vraie base, le milieu qui lui convient. » Mais attention, tout cela ne marche qu’à condition de préserver l’individualisme, qui n’est jamais que le sommet de la liberté, allié au sens de la justice le plus aigu, sans quoi l’on sombre dans une barbarie pire que celle que l’on prétendait éviter : « Toute association doit être entièrement volontaire. » Ne nous leurrons pas : il manque un mode d’emploi dans ce livre, un résumé des étapes qu’il faudra franchir pour atteindre à l’harmonie parfaite, à la jubilation promise, à cette société qui rend la pauvreté impossible et donc la charité inutile. Le constat est implacable - il faut sortir de la confusion entre l’être et l’avoir, retrouver la vraie vie qui est celle du créateur, échapper à l’uniformité et récuser tous les opiums du peuple. Le chemin pour atteindre ce but est plus incertain. Mais qu’il est salutaire, ce rappel à l’ordre de la désobéissance ! « Partout où l’homme exerce l’autorité, il en est un qui résiste à l’autorité. » [A.B.]

Éditions de L’Herne, 2013

Être le bien d’un autre, de Florence Burgat

Dans cet ouvrage, concis quoique dense, la philosophe Florence Burgat livre ses réflexions sur le statut de ceux qui sont notre bien, les animaux. Et constate un paradoxe : depuis la modification en 2015 du Code civil, les animaux sont reconnus comme « des êtres vivants doués de sensibilité » mais sont pourtant toujours soumis aux régimes des biens meubles. En d’autres termes, le législateur nous dit d’une part que l’animal n’est pas une chose mais continue de le traiter comme tel. Si cette modification officielle a permis de médiatiser la condition animale, la situation n’en reste pas moins juridiquement instable ; l’auteure explore dès lors les potentiels droits des animaux en s’attachant à clarifier les notions de droits moraux et droits juridiques. Tout en étant favorable à une extension des droits fondamentaux aux animaux, Burgat pointe les dangers et les limites de celles et ceux qui entendent l’appliquer sur des critères de ressemblances cognitives avec l’humain — voilà une forme d’anthropocentrisme. Elle souhaite également consacrer les animaux comme autant de personnes (lorsqu’un individu en est une, « il a une valeur morale qui impose de le traiter comme une fin et jamais simplement comme un moyen ») et procède à une étude comparée entre le statut juridique des esclaves dans le droit romain puis le Code noir et celui des animaux domestiques. Les esclaves avaient eux aussi été définis comme des « choses appropriables », des biens meubles sur lesquels le propriétaire avait la main : un dommage causé par quelqu’un d’autre que le maître était une atteinte à la propriété. Si l’on ne peut superposer l’esclavage des humains et la condition faite aux animaux — rappeler qu’ils ont intrinsèquement la même valeur, en tant qu’êtres sentients, ne saurait conduire à masquer les singularités historiques, anthropologiques et politiques —, leur inscription dans le droit n’en présente pas moins de nombreuses similitudes en ce que « les esclaves et les animaux domestiques ne s’appartiennent pas ». Un livre qui, par une méticuleuse approche juridique et philosophique, plaide pour changer le sort et le statut des animaux ici et maintenant. [M.B.]

Éditions Rivages, 2018

La Prochaine fois, le feu, de James Baldwin

Un titre à valeur d’avertissement ; un texte de « querelle » lancé au visage des États-Unis au début des années 1960, quelques années après que Rosa Parks eut refusé de céder sa place dans un bus de Montgomery et quelques autres avant les assassinats de Malcolm X et Martin Luther King. Le natif d’Harlem ne romance rien, ici, mais compose deux lettres qui pourraient n’en faire qu’une, la première à son neveu et l’autre à son propre esprit. C’est qu’il est à chaque ligne question de racisme, des Blancs et des Noirs. « Le monde est blanc et ils sont noirs » : c’est à cet « indicible » constat, si simple de cruauté, que l’écrivain donne voix — avec éclat. Baldwin accuse autant qu’il tend la main ; condamne tout en cherchant à panser les plaies d’une nation qui s’aveugle sur son histoire et celles et ceux qui la firent et trop souvent la hantent. Baldwin en appelle à ce « passé de feu, de corde, de torture, de castration, d’infanticide, de viol » pour ne pas s’y noyer ; tance tour à tour les progressistes blancs et les nationalistes noirs pour mieux « mettre fin au cauchemar racial ». Baldwin dit le martyre « ignoble » des Juifs d’Europe mais s’étonne de l’étonnement de celle-ci face aux crimes qu’elle parvint à commettre sur son sol : les Noirs pourtant savaient de quoi le Vieux Monde était capable — la « seule originalité » des nazis fut affaire de méthodes. Baldwin invite, comme seul échappatoire, comme dernier recours à même de régler « le problème noir », comme ultime issue de secours, à « transcender les réalités raciales, nationales et religieuses ». À refuser l’emprisonnement « des totems, tabous, croix, sacrifices du sang, clochers, mosquées, races, armées ». À libérer de concert les Blancs et les Noirs, les premiers de leur suprématie et les seconds de leur statut. « Humainement, personnellement la couleur n’existe pas. Politiquement elle existe », lance en conclusion ce précurseur de l’antiracisme politique, avant d’appeler à l’action, celle des Blancs et des Noirs conscients qui, « tels des amants », pousseront le reste de la population à bâtir enfin un pays, un vrai. [E.C.]

Éditions Gallimard|Folio, 1963|2018

L’Établi, de Robert Linhart

Septembre 1968, usine Citroën de la porte de Choisy. Les sensations plantent le décor et vous collent à la peau : l’odeur âpre de fer brûlé, celle écœurante du caoutchouc et les effluves toxiques de peinture ; le bruit assourdissant de la tôle martelée et des chalumeaux ; la grisaille qui envahit tout, des carcasses métalliques aux combinaisons des ouvriers ; la poussière et la chaleur écrasante. Et le rythme aliénant, surtout : cette chaîne qui avance, au ralenti croirait-on de prime abord, mais dont l’inéluctable avancée oppresse et noie ; c’est elle le maître ici, symbole roi du capitalisme industriel et moyen de domination des patrons sur les ouvriers. Rien ne doit l’arrêter. Ni Christian, breton, qui travaille vite mais « met un point d’honneur à ne jamais faire un siège de plus que les soixante-quinze de la norme » ; ni Mouloud, travailleur kabyle dont la famille est en Algérie, et dont la dextérité silencieuse semble être le paradigme de l’usage des travailleurs immigrés — attendus uniquement comme outils invisibles ; ni Georges, le Yougoslave aux allures de play-boy qui travaille en sifflotant et qui compose le trio d’entraide de choc du « carrousel des portières » avec ses comparses Pavel et Stepan. Non, rien ne doit arrêter cette chaîne de production infernale où les oppressions de classe et de race se cumulent, se superposent, et font la règle. Pourtant… Dans cette torpeur du néant qui engloutit et anesthésie, quelque chose va se produire. Un combat qui opposera ces hommes et femmes, outils jetables, à cette chaîne de petits chefs successifs qui ne lésinera sur aucune méthode de pression et d’intimidation pour briser la lutte collective que ces personnes décideront de mener. L’usine, ce monde où la lutte des classes, si l’ouvrier cherchait à l’oublier, lui sera de cesse rappelée par les patrons. Indispensable ouvrage autobiographique de ce sociologue et philosophe qui part s’établir plus d’un an comme ouvrier spécialisé — comme des centaines d’autres militants révolutionnaires à cette époque historique. [C.G.]

Éditions de Minuit, 1978

La Tyrannie des droits, de Brewster Kneen

Brewster Kneen a été agriculteur puis consultant en politique agricole et alimentaire, le conduisant à s’intéresser aux biotechnologies et au « droit de cultiver ». C’est donc largement à partir de son expérience qu’il a écrit cet ouvrage au titre polémique : ce qui l’intéresse, c’est de montrer les mécanismes qui se retrouvent derrière les notions de « droits sociaux » — que ce soit le droit à l’alimentation, au logement, à l’eau, etc. Ceux-ci ne constituent en réalité que des justifications du système capitaliste en légitimant le droit de propriété, rejoignant ici la classique analyse marxiste. Là où Kneen devient plus intéressant, c’est lorsqu’il montre que ces droits supposent une vision du monde individualiste que l’on pourrait corriger en s’inspirant d’une conception davantage relationnelle de celui-ci. Le droit au territoire, par exemple, n’est pas un droit foncier mais le seul moyen d’obtenir une reconnaissance juridique sur un territoire. Or, pour les capitalistes, le seul type de relation possible est fondé sur le droit de propriété, convertissant ainsi le droit des gens et leur relation avec le territoire en droits fonciers. Pour les communautés « indigènes », le rapport au territoire ne se réduit pas à un droit mais concerne un tout : les relations entre les individus et les plantes, la forêt, la pluie ; tout est relié. C’est à partir d’une vision holistique qu’il deviendrait envisageable de réaliser une véritable autonomie politique, rompant avec les rapports capitalistes de propriété et les dépendances vis-à-vis de l’État comme seule institution à pouvoir reconnaître les droits. Il reprend dans cette perspective la déclaration des peuples indigènes des communautés autonomes du Mexique de 2003 : « Nous avons résolu que l’État mexicain a perdu toute légitimité, du fait de ses pratiques juridiques, et que nous devons exercer notre autonomie de facto, pour ainsi remédier à notre situation pénible et donner un meilleur avenir à nos enfants. » [E.J.]

Éditions Écosociété, 2014


Photographie de bannière : Circa, 1905, auteur inconnu


REBONDS

Cartouches 31, avril 2018
Cartouches 30, mars 2018
Cartouches 29, février 2018
Cartouches 28, janvier 2018
Cartouches 27, décembre 2017

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