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Sat, 21 Apr 2018 11:00:00 +0200

Entretien avec Emmanuel Dockès, à propos de son Voyage en misarchie

Les utopies sociales ont fait l'année dernière leur retour en force, de nombreux ouvrages s'intéressant à leur potentiel de transformation...

Avec son Voyage en misarchie, le juriste Emmanuel Dockès adopte la forme du roman, plutôt que de l’essai de philosophie politique, pour nous présenter les utopies auxquelles il croit ou qu’il nous soumet pour nous faire réfléchir. Le style en est très didactique. Son personnage débarque, contraint et forcé, en Arcanie, où il découvre les institutions du pays, censées réduire au maximum la domination, en se les faisant expliquer et parfois en payant de sa personne.

L’association volontaire y tient une large place, ainsi que l’autogouvernement, encadrés simplement par quelques principes fondamentaux ou supplétifs. La monnaie fiduciaire y a été remplacée par la monnaie électronique, gérée par une banque unique – ce qui rend, soit dit au passage, toutes les transactions contrôlables par des fonctionnaires mandatés pour cela. Pour contourner le déterminisme social, à moins que ce ne soit pour enseigner la tolérance aux enfants, ceux-ci sont invités à se choisir des familles d’accueil successives. Les vêtements y sont conçus pour être réutilisables à l’infini. A côté de cela, des quartiers entiers sont régulièrement démolis et rebâtis. L’entrée dans le monde du travail s’opère tôt, mais la durée légale du travail n’y est que de seize heures, et les migrants y sont accueillis à bras ouverts. Enfin, spectres actifs du passé, on y croise encore un égaliseur et mêmes des nostalgiques du capitalisme – porteurs de signes distinctifs – qui donnent leur avis sur ces institutions. D'un bout à l'autre de ce voyage en Arcanie, l'intérêt ultime de l’anecdote et du trait d’humour est qu'ils y côtoient sans transition les réflexions les plus sérieuses.

Dans cet entretien, Emmanuel Dockès revient sur les éléments de philosophie politique qui s'expriment sous ces dehors amusants. Il s'emploie à tirer les conséquences logiques des règles qu'il préconise – laissant au lecteur le soin de refaire le voyage pour imaginer ce qu'il adviendrait d'un tel modèle quelques générations plus tard...

Nonfiction : Entre roman satirique et essai de politique fiction, votre livre, au-delà de propositions plus légères et amusantes, est aussi l’occasion pour vous de discuter de questions très sérieuses, comme l’affiliation des individus à différentes sortes de collectifs et la gestion de leurs appartenances multiples. Pourriez-vous nous en dire un mot ?

Emmanuel Dockès : Un individualisme bien compris impose de respecter les désirs et volontés des individus. Or si les humains ont un goût en commun, c’est bien le goût d’autrui. Respecter les choix des individus impose donc de respecter les collectifs et communautés qu’ils créent, mais il faut le faire prudemment. Hypostasier les nations, les religions ou les entreprises et les placer au-dessus des individus qui les composent est dangereux. C’est d’ailleurs sous les coups de cette pulsion que nos démocraties s’effondrent. 

Pour résister à cela, il est vain et liberticide de réduire les appartenances collectives. Il faut au contraire les multiplier. Une personne qui est membre d’une famille, d’une entreprise, d’un club sportif et d’une religion, ne sera totalement dominée par aucun de ces collectifs, tant que ceux-ci demeurent bien distincts les uns des autres. Et elle sera d’autant plus libre qu’elle refusera de hiérarchiser trop fortement ses différentes appartenances. Pour ces raisons, la misarchie favorise les appartenances multiples. Les organisations collectives y sont plus nombreuses, plus diverses, plus spécialisées aussi. Les changements d’appartenance sont encouragés et facilités. 

La dissociation de la gouvernance de ces différents collectifs y compris au niveau le plus élevé est peut-être la proposition la plus radicale du livre. Elle repose sur le fait que les principaux collectifs dépendant de ressources publiques puissent s’entendre entre eux, sans autorité qui tranche. Cela paraît compliqué. Que peut-on tirer de cette idée, pour reconstruire, puisque c’est le sous-titre que vous donnez à votre livre ?

La misarchie tente d’accroître la liberté et l’égalité, donc de réduire les pouvoirs (d’où le nom « mis-archie » qui n’aime pas le pouvoir). Mais il s’agit tout de même d’un système juridique. Les autorités n’ont pas disparu. Elles sont simplement plus encadrées, plus limitées. Pour ce faire, le vieux principe de la division des pouvoirs est mobilisé avec énergie, bien plus que dans nos démocraties jupitériennes. 

Cette division conduit à remettre en cause le concept d’Etat. L’Etat est une entité qui se prétend par définition souveraine, plénipotentiaire, englobante, unitaire. Diviser l’Etat, c’est le faire disparaître. 

Cette division est opérée par fonctions. L’organisation misarchiste n’a pas de Président de la République, de Premier ministre, de Gouvernement, de Parlement… Mais cela ne veut pas dire qu’elle n’a rien. Elle conserve notamment l’équivalent de nos ministères. Par exemple, le ministère de l’éducation et de la recherche est remplacé par un district global de l’éducation et de la recherche, chargé principalement de financer l’éducation et la recherche. Le ministère des finances est remplacé par un district qui remplit ses fonctions, pareil pour le ministère de l’intérieur, etc. Au niveau global, qui couvre toute la misarchie, il existe une douzaine de grands districts globaux. Chacun est organisé selon des principes démocratiques et même hyper-démocratiques, avec un parlement élu, un parlement tiré au sort, des systèmes de révocation, de référendum, etc. 

La coordination de ces différents districts qui remplacent l’Etat n’a rien d’insurmontable ni d’épouvantablement complexe. En réalité, un groupe d’acteurs en nombre limité peut se coordonner autrement que par la verticalité. Or ici, il ne s’agit que d’une douzaine d’acteurs… 

De nombreuses modalités de coordination sont envisageables. Dans le système proposé de grandes négociations quinquennales sont organisées entre les districts globaux sur le montant de l’impôt commun et sur la répartition de ce budget au sein des douze grandes fonctions représentées au niveau global. Cela suppose du temps de réunion, du temps de négociation, d’éventuels conflits portés sur la place publique, peut-être de nouvelles élections dans tel ou tel district. Mais on peut imaginer que ceux qui apparaîtraient responsables du blocage auraient tôt fait d’être remplacés. Au final, cette négociation quinquennale sera beaucoup plus transparente et démocratique que les obscurs arbitrages d’un président ou d’un premier ministre. D’autres instances d’arbitrage, plus légères et plus rapides sont naturellement nécessaires pour les plus petits différents. 

Pour plus de détails, au fil de ses pérégrinations, le personnage central du livre sera confronté à l’organisation misarchiste de la police, de la justice, de la monnaie, au fonctionnement et au financement des services publics, de la santé, de l’éducation… 

A ceux qui s’inquiètent de la disparition de notre Etat, si familier, il faut rappeler que la notion d’Etat est née au XVIe siècle avec pour objectif terrifiant de transposer en politique la toute-puissance du Dieu unique. Alors que les technologies du contrôle ont explosé, après un XXe siècle qui nous a démontré les dangers du totalitarisme, il est plus que temps de se débarrasser de cette vieille mythologie. 

L’autre moyen que vous imaginez pour limiter au maximum la domination est celui d’une propriété « fondante », qui serait toutefois d’application différente selon le type de biens. En quoi consiste-t-elle ?

L’héritage est pour l’essentiel aboli en misarchie. Il ne s’agit pas d’organiser une grande spoliation de toute la fortune au moment de la mort, mais plutôt de considérer que la propriété n’est pas un droit perpétuel. Personne ne peut avoir un droit sur les choses plus long que sa propre vie. En d’autres termes, les droits sont viagers. De ce fait, la valeur d’un droit de propriété varie selon l’espérance de vie de son titulaire. 

Par exemple, pour les appartements ou les maisons, cela conduit au calcul suivant. Pour simplifier, on pose que l’espérance de vie est de cent ans. A vingt ans, un propriétaire est supposé avoir une espérance de vie de 80 ans. Son droit de propriété aura comme valeur 80% de la valeur totale du bien. A 70 ans, l’espérance de vie n’est que de trente ans, et ce droit ne vaudra donc plus que 30 % de la valeur du bien... C’est un exemple de propriété « fondante ». 

A la mort de la personne, le droit de propriété cesse et le bien fait retour dans un grand fond commun, chargé de le revendre aux enchères. 

Ce fond est aussi chargé de réaliser la péréquation financière en cas de vente d’un bien entre deux personnes d’âge différent. Si un jeune de vingt ans vend son bien, il doit toucher la valeur du droit qu’il cède, soit 80% de la valeur du bien. Si l’acquéreur est plus âgé, qu’il a soixante-dix ans, il paiera la valeur du droit qu’il acquiert, soit seulement 30% de la valeur du bien. C’est le fond commun qui paiera la différence (50%) au jeune qui a vendu. Ce qui est logique : le fond gagne à cette vente, puisque le bien est désormais entre les mains d’une personne plus âgée et que donc il lui reviendra plus vite… 

Il en résulte aussi que les biens sont plus chers pour les jeunes. Mais un service public bancaire leur accorde des prêts à très long terme, sans intérêts, la monnaie étant aussi fondante. Ainsi, les remboursements sont bien plus faibles que des loyers actuels. Il existe aussi de possibles garanties sur le prix de revente d’un appartement, assurée par le Fond. Ce qui permet d’acheter et de revendre sans risque, sur des durées brèves. De ce fait, tout le monde peut être propriétaire d’un appartement. 

La monnaie ne peut évidemment pas se voir appliquer le même type de règle. Mais elle est aussi est fondante, par le biais de taux d’intérêts négatifs sur les comptes bancaires ou, plus simplement, par l’action de la Banque centrale qui maintien un taux d’inflation minimal… D’autres règles sont nécessaires pour faire fondre la propriété des entreprises, etc. 

Cette fonte progressive de la propriété est l’un des moyens utilisé en misarchie pour éviter les accumulations et les trop grandes inégalités de fortune. Elle contrebalance la tendance naturelle qui fait que plus on en a, plus on en gagne…

Le fonctionnement de l’entreprise est sans doute le thème sur lequel vous êtes le plus disert. Le mécanisme que vous décrivez, s’il récuse toute propriété sur l’entreprise des simples apporteurs de capitaux, préserve, dans une large mesure, les droits des fondateurs. Mais il suppose également un mode de valorisation des entreprises, pour définir le prix d’acquisition des parts au fil du temps, qui repose sur l’attractivité de celles-ci comme outil de placement. Pourriez-vous expliciter un peu ce modèle ?

L’entreprise misarchiste est un compromis entre deux nécessités contradictoires. La première est le nécessaire abandon de la société commerciale traditionnelle. Dans celle-ci les détenteurs de capitaux, parfois lointains et ignorant des réalités de l’entreprise, prennent toutes les décisions sur la base de bilans financiers abstraits. Ceci conduit à des catastrophes économiques et humaines. Ceci conduit aussi la grande majorité des personnes qui travaillent à être en situation de subordination pendant l’essentiel de leur vie professionnelle. Et cela produit certaines accumulations de richesse indécente chez certains détenteurs de capitaux. Le tout n’est pas très conforme aux idéaux démocratiques.

La seconde nécessité est de respecter la liberté d’entreprendre. Une société qui interdit de monter son entreprise est une société qui prohibe l’autonomie. De surcroît ce serait une société sclérosée. Il convient d’encourager et de favoriser la liberté d’entreprendre.

Pour concilier ces deux pôles contradictoires, la solution misarchiste s’appuie sur la dimension temporelle. Lorsqu’un entrepreneur crée une entreprise, y consacre son patrimoine et son énergie, parfois pendant des années, il est juste que cette entreprise soit son entreprise. Il ne serait pas juste de lui imposer, lorsqu’il embauche un premier salarié, de tout partager par moitié, fût-ce au nom du principe démocratique qui donne une voix par personne. D’ailleurs, si on le lui imposait, cet entrepreneur n’embaucherait jamais personne… L’entrepreneur qui crée une entreprise doit donc recevoir un droit particulier sur cette entreprise. Ce qui revient à admettre que son premier salarié sera bien en position de faiblesse, au moins dans un premier temps. Il y a là une inégalité, mais celle-ci ne semble pas injuste au vu des efforts et des dépenses de l’entrepreneur. 

En revanche, si on reprend les deux mêmes, l’entrepreneur et son salarié, vingt ans plus tard, la question n’est plus la même. L’entreprise est alors devenue le fruit du travail des deux. Il serait juste tous deux soient devenus copropriétaires à égalité de leur entreprise. 

Pour permettre ce début inégalitaire et cette fin égalitaire, il convient d’imposer un rachat progressif des parts des entrepreneurs par leurs salariés. En misarchie, toutes les entreprises ne naissent pas dans l’autogestion, mais toutes tendent vers l’autogestion. Celle-ci survient plus ou moins vite selon les montants investis et le nombre de salariés. Mais à terme, elle survient. Le livre propose d’ailleurs des modalités de calcul précises sur ces parts préférentielles accordées aux entrepreneurs/fondateurs et sur les modalités de leur rachat. 

L’évaluation de ces parts sociales guide le montant dû par les salariés aux entrepreneurs. Elle guide aussi le montant qui sera versé aux salariés qui quittent l’entreprise et cèdent leur part (nul ne peut rester copropriétaire d’une entreprise où il ne travaille pas). 

Il convient donc de fixer un prix pour ces parts, aussi juste que possible. Ce qui n’est pas si facile. Seuls les travailleurs de l’entreprise, entrepreneur compris, ont vocation à acquérir des parts. Les purs apporteurs de capitaux n’ont aucun droit de vote. Ils sont assimilés à des prêteurs d’argent et la seule rémunération qu’il puisse revendiquer est celle de taux d’intérêts (d’où aussi l’importance connexe d’une refonte du système bancaire, afin d’encourager le crédit). Les parts de l’entreprise ne sont donc pas des actions qui s’achètent et se vendent librement, ni même des outils de placement. Il n’y a donc pas de marché qui pourrait directement fixer un prix. 

En misarchie, la valeur des parts est fixée par des commissions indépendantes d’experts qui se fondent principalement (pas exclusivement) sur ce que pourraient rapporter la vente des actifs (locaux, machines, marques, clientèle…), diminuée du règlement du passif (dettes qui restent à honorer, …). La valeur de base est, en d’autres termes, la valeur liquidative. Ce mode d’évaluation fait sens. L’entreprise comme telle ne peut pas être cédée en un bloc, puisque seuls ses travailleurs peuvent en acquérir des parts. La seule manière pour ses propriétaires de s’en répartir le capital, est donc de la liquider. Cela conduit à une évaluation du patrimoine commercial et industriel bien plus faible que celle actuellement pratiqué, dans notre droit qui autorise à vendre librement les entreprises et les travailleurs qui les composent. Pareille réduction de la valeur du capital est au demeurant une condition pour que les salariés puissent racheter progressivement leur entreprise et aboutir à l’autogestion dans un délai raisonnable. 

L’entrepreneur ne doit pas être spolié pour autant. Les premiers temps, la valeur de l’entreprise se rapproche des sommes réellement mises par l’entrepreneur dans son entreprise. Les premiers rachats de ses parts sont calculés sur le remboursement des sommes qu’il a réellement dépensées à partir de son patrimoine propre. De plus, l’évaluation sur la valeur liquidative n’est qu’une base, laquelle peut être réévaluée par la commission, au vu de la profitabilité ou des perspectives de développement. 

Il convient de remarquer au passage qu’ainsi la misarchie n’a supprimé ni l’argent, ni la propriété, ni l’entreprise, ni même certaines formes de salariat. Mais les détenteurs de capitaux n’ont aucun pouvoir es-qualité sur les entreprises. Les entrepreneurs n’ont de pouvoir que s’ils sont eux-mêmes travailleurs de leur entreprise et leur pouvoir est fondant, cela fait tendre toutes les entreprises vers l’autogestion. De plus, les revenus de l’entreprise peuvent rembourser des dettes, être réinvestis ou répartis comme augmentation de salaire. Mais ils ne peuvent pas être répartis au prorata de la détention de capital. Les dividendes sont prohibés. Ainsi, la misarchie maintien la liberté d’entreprendre. Elle favorise même l’esprit d’entreprise. Mais elle supprime le capitalisme. 

La misarchie a rejeté le revenu universel pour une série de raisons, expliquez-vous, qui pourraient valoir aussi bien pour nous-mêmes. Quelles sont-elles ? 

Le revenu universel, quel qu’en soit les modalités, conduit à scinder deux populations : celles qui sont rémunérées pour leur travail et celles qui se contentent de l’allocation versée automatiquement. Les premiers concentrent toute l’activité marchande et tous le pouvoir économique. Ils sont en position dominante. La nature humaine étant ce qu’elle est, il est plus que probable qu’ils useront de cette position de force. Mais si l’allocation de départ est généreuse, les détenteurs du pouvoir économique finiront par réduire les autres à un rang d’inférieur, d’assisté. Et ceux-ci seront maintenus dans un état de relative misère. Cette vision d’un monde divisée en deux castes est épouvantable. 

Déjà, dans la société actuelle, le travail rémunéré est accaparé par les uns, au risque du burn out, cependant que le temps libre et les activités gratuites sont réservées aux autres, au risque de la misère. Nos sociétés sont d’ores et déjà fracturées par cette répartition inégale du travail. Le revenu universel renforcerait et stabiliserait cette fracture. Il produirait une société plus divisée encore que la nôtre, ce qui n’est pas peu dire. 

Je suis un défenseur de l’égalité et donc je pense que la raréfaction du temps de travail marchand doit être traitée non par la mise à l’écart des personnes privées de travail, mais par un partage du temps travail. Si chacun travaille moins, cela permettra non seulement de rendre effectif le droit à un emploi, mais aussi le droit au loisir, à la culture, à une vie familiale. Et chacun aura la faculté de développer une partie de son activité productive hors de l’économie marchande. Le partage du temps de travail, c’est aussi le partage du temps libre.

En même temps, c’est peut-être le seul sujet pour lequel vous cherchez à tirer les conséquences de la mise en œuvre des mécanismes que vous décrivez, au-delà de leur simple présentation. Ne pensez-vous pas que la construction d’alternatives doive passer aussi par une phase consistant à tirer les conséquences des modèles ou des scénarii que vous proposez ? N’avez-vous pas fait rentrer à Paris Gulliver trop tôt ?

L’intérêt de la forme utopique est de raconter tout à la fois la règle et ses effets. Le souci de l’application concrète et des conséquences possibles est continuel. Il est dans les discussions entre personnages, il est aussi présent au travers de la description du « décor » dans lequel se déroule l’histoire, lequel est pensé comme la conséquence des règles proposées, ou dans certaines des aventures vécues. Par exemple, les règles sur la propriété des entreprises sont testées au travers de l’histoire des personnages qui se lancent dans les affaires …

Certes, toutes ces applications sont des expériences de pensée. Ce ne sont pas des expériences concrètes, empiriques. Mais cette difficulté se retrouve pour toute proposition d’innovation. L’évaluation des effets du revenu universel, lequel n’a été mis en place nulle part sur une grande échelle, est elle aussi une expérience de pensée. 

Les propositions de la misarchie sont tout de même nourries d’expériences réelles qui existent ou ont existé ici et là, à petite échelle. Elles tirent aussi des leçons de certains effets néfastes connus des règles actuelles (voir par exemple l’impact des inégalités sur le taux d’incarcération de la population). Cet ancrage passe un peu inaperçu, la forme du récit utopique n’étant guère compatible avec l’accumulation des notes de bas de page. Mais si Gulliver avait dû rentrer armé d’un traité démonstratif complet, étayé, avec toutes les références requises, pour tout reconstruire, il lui aurait fallu écrire une bonne quinzaine d’épais volumes passablement illisibles. Et d’ailleurs, écrasé par la tâche, il ne serait probablement jamais rentré à Paris.

Thu, 19 Apr 2018 09:30:00 +0200

Actuel Moyen Âge – Toutes les routes mènent-elles à Rome ?

À l'heure de la réforme de la SNCF, une petite histoire des routes entre Antiquité et Moyen Âge, en partenariat avec Ariane Buisson du blog Passeur d'échos !

Cette semaine, les auteurs d'Actuel Moyen Âge s'associent avec l'excellent blog Passeur d’échos d'Ariane Buisson !

Les routes et l'empire

Sur le Forum romain, non loin de la tribune des Rostres d’où les orateurs haranguaient la foule, s’élevait une borne probablement recouverte de bronze doré marquant le point de départ des routes romaines, le Miliarium aureum, « le Miliaire d’or » et portant sur ses flancs la distance entre la capitale et les principales villes de l’Empire. Érigé là par l’empereur Auguste en 20 av. J.-C., les vestiges de ce petit monument à la forte valeur symbolique sont encore visibles devant le Temple de Saturne. Ce point zéro du réseau routier romain peut être considéré comme le centre de l’Empire.

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Umbilicus mundi...

En effet, les grands artères quittant Rome ne partent pas à proprement parler du cœur du Forum, mais se forment plus généralement au pied de la muraille servienne, depuis les portes auxquelles elles donnent leur nom. Dès lors, ce monument est revêtu d’une dimension symbolique évidente : c’est à partir du Forum que rayonnent les grandes voies de circulation impériales. Cette dimension est renforcée par la présence à proximité immédiate de l’Umbilicus Urbis, le « Nombril de la Cité », qui marque le centre de la ville. Dans son guide archéologique de Rome, Filippo Coarelli (Guide archeologiche, Laterza, Rome, 2008, p. 70) note la position symétrique des deux monuments, l’un faisant pendant à l’autre au centre même de Rome. Le cœur de la Cité et le cœur de l’Empire battent ainsi côte-à-côte, même s’il convient de noter que l’existence du premier est plus ancienne et que le second monument aurait été conçu à l’imitation de l’Umbilicus. L’image est forte et traduit la volonté du princeps, l’empereur Auguste en l’occurrence, de faire rayonner l’Empire depuis Rome grâce aux infrastructures routières.

La qualité du réseau routier romain est bien connue, devenue proverbiale même puisque chacun sait que tous les chemins mènent à Rome. En réalité, la formule originale, que l’on trouve sous la plume d’Alain de Lille, un théologien érudit du XIIe siècle, renvoie à la Rome chrétienne, siège de l’Église et haut lieu de pèlerinage. Qu’importe ! Il est bien établi dans l’opinion publique que le système des voies de communication romain est remarquable à maints égards, particulièrement en ce qui concerne la qualité de ce réseau, dont de nombreux vestiges sont encore visibles, ou son étendue, estimée à 80 000 kilomètres ! Ce réseau nous est connu grâce aux données archéologiques, au témoignage des auteurs et à deux précieux documents : la Table de Peutinger et l’Itinéraire d’Antonin. Le premier de ces documents est la copie, réalisée au XIIIe siècle, d’une sorte de carte présentant le tracé des principales routes de l’Empire, celles formant le cursus publicus, accompagné de dessins symbolisant les villes, les ports, les stations thermales et autres phares. Ce long rouleau de parchemin n’est pas sans évoquer nos propres plans de réseaux de transports : il n’est pas prévu comme un support pour cartographier avec rigueur une région, mais permet de construire un itinéraire, de mesurer la distance entre deux points, d’anticiper les étapes d’un parcours. La Table de Peutinger met ainsi en valeur la régularité avec laquelle le voyageur rencontrera une halte, traduisant la vocation initiale des routes romaines, qui sont avant tout des voies stratégiques.

Petits embarras de Rome à Brindes

Dans le récit de son parcours de Rome à Brindisi, port de départ pour les rivages de la Grèce, le poète Horace nous fait part de sa propre expérience de voyageur dans une satire haut en couleurs. Horace s’attache en effet à dépeindre les menus événements survenus sur l’itinéraire de manière pittoresque, offrant au lecteur moderne de véritables saynètes au réalisme chatoyant, le plongeant dans un univers bruyant et plein de vie. Nous suivons le poète le long de la voie Appia, la plus vénérable des routes romaines, dont la construction est due à Appius Claudius le Censeur à partir de 312 avant notre ère. Il s’agit de la première route aménagée par la puissance publique afin de relier, en 480 kilomètres environ, Rome au sud de l’Italie, par Terracina, puis Capoue, Bénévent, Tarente et, enfin, Brindisi. Une telle distance, un cavalier d’élite de la poste publique devait la parcourir en un peu plus de cinq jours, à raison de 80 à 100 kilomètres quotidien. Horace, lui, accomplit ce périple avec une certaine lenteur, raillant ceux qui « relèvent plus haut leur tunique » car « la voie Appienne est moins fatigante à qui ne se presse pas » (Satires, I, 5, 5-6).

Le voyage, en effet, ne semble pas se dérouler dans les meilleures conditions de confort qui soit en dépit des infrastructures qui jalonnent le parcours : si les auberges sont nombreuses et permettent aux voyageurs de se restaurer, l’eau de Forum Appi, à une journée de Rome, est imbuvable et Horace préfère se passer de diner. Il choisit ensuite de délaisser la Regina viarum, « la reine des routes » afin de traverser la zone des Marais Pontins, au sud du Latium, par le canal qui longe la route ; le géographe Strabon, puis, une centaine d’année plus tard, le prédicateur Paul font le même choix. Cette navigation n’est pourtant pas de tout repos si l’on en croit Horace car les mariniers qui opèrent sur le canal font preuve d’une très grande nonchalance. Il faut attendre longuement le départ, attente rendue plus pénible encore par la morsure des moustiques qui infestent la région et l’incessante clameur des grenouilles qui empêche le voyageur harassé de trouver réconfort dans le sommeil :

« De maudits moustiques et les grenouilles des marais / nous détournent du sommeil. » (Satires, I, 5, 15-16).

Lorsque Horace évoque l’arrivée de la nuit, le récit du périple prend franchement un tour épique, comme il est de règle dans la satire, qui se plait à mélanger les genres :

« La nuit déjà se préparait, sur la terre, à étendre / ses ombres et, dans le ciel, à semer des étoiles. » (Satires, I, 5, 9-10).

Le voyage devient alors aventure et les voyageurs doivent affronter l’écueil de mariniers peu scrupuleux et bruyants, dont les voix troublent le calme de la nuit. Lorsqu’enfin le bateau semble quitter l’embarcadère, le voyageur épuisé s’est endormi, terrassé par la fatigue et le mauvais vin (multa prolutus vappa, v. 16), et ce n’est qu’aux premières lueurs de l’aube que l’on se rend compte que le pilote dort lui aussi et que le bateau n’a pas avancé. La colère s’empare des voyageurs arnaqués qui en viennent aux mains avec le marinier, avant, enfin, d’arriver à l’escale de fontaine Féronia, d’où ils gagnent Anxur. Le voyage se poursuit ainsi cahin-caha, d’auberge en maison d’hôte. S’il se déroule dans des conditions qui semblent bien rudes au délicat Horace, il est remarquable de noter la fluidité avec laquelle se déroule ce déplacement. De fait, à aucun moment le voyageur ne parait éprouver de difficultés pour s’orienter ou pour poursuivre sa route. Il s’agit certes d’un axe majeur de circulation, mais le poème d’Horace, en filigrane, nous invite à mesurer la qualité de ses installations.

Les (très bonnes) routes romaines

En Province, la situation n’est pas moins documentée. Ainsi, en ce qui concerne la Gaule, le géographe Strabon nous indique que pour des raisons géostratégiques, c’est Lugdunum (Lyon) qui constitue le cœur du réseau routier :

« Comme la ville de Lugdunum s'élève au centre même de la Gaule et que, par sa situation au confluent de deux grands fleuves et à proximité des différentes parties de la contrée, elle en est pour ainsi dire l'acropole ou la citadelle, Agrippa l'a choisie pour en faire le point de départ des grands chemins de la Gaule, lesquels sont au nombre de quatre et aboutissent, le premier, chez les Santons et en Aquitaine, le second au Rhin, le troisième à l'Océan et le quatrième dans la Narbonnaise et à la côte massaliotique. »

Il est d’ailleurs notable que le réseau routier pré-existait, en Gaule, à la conquête romaine. Dans La Guerre des Gaules, Jules César indique que le déplacements de ses troupes dans la région a été facilitée par la présence de routes. De ce savoir-faire en matière de construction de routes témoigne aussi l’existence d’un lexique lié aux véhicules gaulois : ainsi, le latin carrus, qui donne, en français, « char, carrosse », mais aussi l’italien « carrozza » provient du gaulois carros. L’innovation romaine s’exprime en fait essentiellement dans le domaine de l’ingénierie et dans l’organisation en système du réseau routier. On distingue ainsi entre routes principales et secondaires et, dans ce contexte, l’empereur Auguste institue des commissaires aux grands-routes (curatores viarum) chargé de veiller à leur entretien, financé par le trésor public, mais aussi les autorités locales, voire les propriétaires privés dont le domaine était desservi par une route.

On le voit, dès l’Antiquité romaine, la question de la circulation est un enjeu crucial. Si leur vocation initiale est bien militaire, les voies romaines permettent à l’Empire de pénétrer au cœur de toutes les provinces, de rayonner à partir du Forum romain, centre politique de la ville. L’établissement et l’entretien de ce réseau sont confiés à des magistrats à l’époque impériale, signe de l’importance politique de cet enjeu.

Anciennes routes, nouvelles voies

« Toutes les routes mènent à Rome… ». Certes, mais quand Rome n’existe plus, les routes lui survivent-elles ?

La voirie médiévale hérite des routes romaines, qui sont toujours utilisées à cette époque. Les grands axes monumentaux d’origines antiques restent souvent empierrés, mais certains perdent progressivement de leur centralité. Le réseau routier Est/Ouest, fondamental pendant l’Antiquité, est en partie remplacé par un axe Nord/Sud, de la Frise à l'Italie. Quand de nouvelles villes émergent et s'imposent comme des centres économiques et politiques, il faut de nouvelles routes : le réseau romain, centré sur Lyon, s'avère inadapté à la vie politique médiévale, centrée sur Paris.

Néanmoins, les routes romaines restent très utilisées, en particulier durant le Haut Moyen Âge. On y trouve, comme durant l'époque antique, des auberges et des relais destinés à accueillir les voyageurs.

Ce qui n'empêche pas des évolutions dans les usages de la route : l'apparition et la diffusion du fer à cheval, au début de la période carolingienne, entraînent ainsi la disparition du dromadaire, jusque-là très utilisé en Gaule pour le transport des marchandises. Eh oui, au VIe siècle, vous aviez plus de chances de croiser un dromadaire qu'un chevalier ... ! Quand on vous dit que le Moyen Âge est surprenant...

Caravane_sur_la_Route_de_la_soie_-_Atlas_catalan

Tout pareil, mais en Gaule

Un bien fragile réseau

Ce réseau, cependant, est fragile. En l'absence d'une administration centralisée et de moyens économiques conséquents, il se dégrade relativement vite. Ce sont les ponts qui sont les premiers touchés : un peu partout, les ponts romains s'effondrent, obligeant les voyageurs médiévaux à passer par des gués – plus long, plus dangereux.

Super utile...

Les crues peuvent également effacer des routes de la carte. C'est le cas par exemple d'un tronçon de la Via Domitia, l'une des grandes artères de l'empire romain : après Briançon, carrefour routier, la route circule sur la rive droite de la Durance jusqu'à La-Chapelle-de-Rame (aujourd'hui La Rama). Au cours du XIe siècle, une crue détruit cette chapelle : la route bascule alors rive gauche de la Durance, ce qui est encore le cas aujourd'hui.

Un autre phénomène vient fragiliser les routes : les paysans ont tendance à « grignoter » la route pour agrandir leur champ. Ça n'a l'air de rien, mais faites le calcul : si vous avez un champ qui longe une route sur plusieurs dizaines de mètres, même quelques centimètres grappillés font une jolie surface... Une vie de saint nous montre ainsi un certain Théodulfe gronder un paysan : « il ne faut pas labourer une route, mais la fouler avec des pieds inoffensifs » !

Payer pour les routes

Très tôt, les pouvoirs publics ont pris conscience que les routes coûtaient cher, mais que cette dépense était nécessaire. Les rois mérovingiens réparent tellement et tellement bien les routes romaines que, trois siècles plus tard, on fait de Brunehaut (reine de 567 à 613) la créatrice d'un grand nombre de routes, un peu partout dans la France du nord.

Après les Mérovingiens, les empereurs carolingiens, en particulier, se font les porteurs d'un programme de restauration des voies romaines. On répare les bornes, on installe à nouveau des relais postaux et des auberges routières. On n'a plus forcément les compétences techniques pour empierrer les routes, mais on utilise la chaux : c'est d'ailleurs à cette époque qu'apparaît le terme de « chaussée ».

Surtout, on répare les ponts : plusieurs capitulaires carolingiens mentionnent des « restaurateurs de pont », une fonction apparemment prestigieuse et considérée comme vitale pour l'empire. Ces ouvriers sont payés par « ceux qui tiennent des honneurs », autrement dit par l'aristocratie locale et les agents royaux. Et les missi dominici, envoyés spéciaux de l'empereur, sont chargés de veiller à ce que l'argent des taxes et des péages serve bien à réparer les routes et les ponts... et ne termine pas dans les poches du comte local.

Pour le dire autrement, dès le Moyen Âge, la route et les circulations sont une question publique, qu'on finance avec l'argent public. Lorsque le pouvoir carolingien s'affaiblit, cet effort économique va reposer sur les pouvoirs locaux : des princes, des seigneurs, mais aussi des monastères ou des églises. Certains s'en sortent très bien : au XIe-XIIe siècle, les comtes de Champagne ont bâti leur réputation sur leur capacité à assurer la sécurité des foires de Champagne mais aussi des routes qui y menaient. Le duc de Bourgogne est quant à lui surnommé « sire des grans chemins de Bourgoigne ». Mais ailleurs, le réseau se dégrade très rapidement et très nettement, lorsque les seigneurs n'ont pas les moyens d'y consacrer des ressources suffisantes. Les « grands chemins » disparaissent au profit de sentiers en terre.

L'un des enjeux de la réforme en cours de la SNCF est de laisser les régions financer une partie plus importante des lignes régionales, et notamment prendre en charge leurs rénovations. Les seigneurs médiévaux, sauf rares exception, n'ont pas réussi : il faut attendre le XIIIe siècle, avec l'émergence des États territoriaux centralisés, pour que le réseau viaire soit véritablement repris en main. Il peut paraître bien étrange, alors, de chercher aujourd'hui à faire l'inverse, au risque, comme au Xe siècle, de détruire en quelques années un réseau qui a mis des siècles à se construire.

Pour aller plus loin :

- Raymond Chevallier, Voyages et déplacements dans l’Empire romain, Paris, Armand Colin, 1988.

- Gérard Coulon, Les Voies romaines en Gaule, Paris, éd. Errances, 2013.

- Laurence Ray, The Roads of Roman Italy: Mobility and Cultural Change, Londres, Routledge, 1999.

- Michel Rouche, « « L’héritage de la voirie antique dans la Gaule du haut Moyen Âge (Ve-XIe siècle) » », in Le choc des cultures. Romanité, Germanité, chrétienté durant le Haut Moyen Âge, Lille, Presses Universitaires du Septentrion, 2003, p. 37-58.

- Sandrine Robert, « L’héritage pré et post-romain dans les réseaux routiers anciens », Les Nouvelles de l’archéologie, 2009, p. 23-30.

- Thomas Szabo, « Les dangers du voyage au Moyen Âge. Problèmes et solutions », Siècles, vol. 25, 2007, p. 51-66.

 À lire aussi sur Nonfiction :

- Damien Augias, « La montagne sous toutes ses formes »

- Damien Augias, « EXPOSITIONS - L'Afrique des routes au Quai Branly & Aventuriers des mers à l'IMA »

- Pauline Guéna, « ACTUEL MOYEN ÂGE (18) : Heureux qui comme Ulysse »

- Pauline Guéna, « ACTUEL MOYEN ÂGE (37) – Et l'homme créa le passage du Nord-Ouest »

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Wed, 18 Apr 2018 09:00:00 +0200

Actuel Moyen Âge – Et le Pulitzer de 1175 revient à...

Le prochain prix Pullitzer du journalisme sera décerné le 16 avril prochain. Et à qui aurait-il été décerné en 1175 ?

Dans notre société de l'information, être le premier journal ou journaliste à rapporter un évènement devient plus important que jamais. On cherche avant tout le scoop. Il faut aller vite, dénicher une information inconnue, être au courant, pour empêcher le lecteur de cliquer sur un autre site, mieux informé ou plus réactif. Or cet impératif de vitesse dans la production et la diffusion de la connaissance, qui pousse souvent les journaux à aller trop vite, n'est pas uniquement contemporain...

L'évènement

En 1170, Thomas Becket, archevêque de Canterbury, est assassiné dans son église par quatre chevaliers anglais, probablement sur l'ordre du roi Henry II Plantagenêt. C'est un énorme scandale, qui résonne dans toute la chrétienté. Le roi est obligé de faire pénitence publique en 1172 ; dès 1173, Thomas est canonisé et son tombeau devient un grand lieu de pèlerinage. Des dizaines de représentations de son martyr apparaissent : des vitraux, des reliquaires émaillés, des enluminures.

Châsse de saint Thomas Becket, Musée de Cluny

Bref, Thomas devient très célèbre, à l'échelle de toute la chrétienté. Aujourd'hui, on dirait qu'il « fait le buzz ». Certes, à l'époque on ne compte pas en minutes comme aujourd'hui, mais on voit que tout ce processus ne prend que quelques mois – ce qui, à une époque où il faut plusieurs semaines pour aller de Londres à Rome, est extrêmement rapide.

Dans ce contexte, les écrivains de l'époque flairent le filon : il faut faire paraître une Vie – on dirait une biographie aujourd'hui – de Thomas Becket. Et, si possible, être le premier à le faire.

Un vol intellectuel

En 1175, Guernes de Pont-Saint-Maxence, un clerc français, rédige ainsi une Vie de Saint Thomas Becket. Il s'agit de la première Vie du saint en français – en français de l'époque, c’est-à-dire en langue d'oïl, une langue émaillée de nombreux termes venus des différents dialectes de l'époque. Pour les linguistes et les historiens de la langue française, c'est un texte très important.

Dans son texte, Guernes insiste : son ouvrage devait être la première biographie tout court. Il a commencé à l'écrire dès qu'il a appris la mort de Thomas. Mais la première version du texte lui a été volée, par des « mauvais écrivains », qui ont repris son texte, l'ont abrégé, « empli de contre-vérités » avant de le publier sous leur nom . Le temps qu'il reprenne son texte, qu'il termine son manuscrit, il s'est fait griller la politesse : il y a déjà trois Vies de Thomas qui circulent en Europe – en tout, il y en aura dix, toutes rédigées avant 1186. On est vraiment au cœur d'un gros sujet de société, qui stimule la création.

On comprend l'amertume de Guernes – même s'il est évidemment impossible de savoir si c'est vrai : peut-être qu'il ne dit ça que pour faire de ces autres vies des copies de la sienne, afin de mieux se mettre en valeur. Mais son témoignage souligne que de tels actes devaient exister à l'époque, comme aujourd'hui – en 2005, un homme avait volé une partie du manuscrit du sixième tome d'Harry Potter pour tenter de le vendre à un journaliste. Dès le XIIe siècle, il y a ainsi des enjeux économiques autour des manuscrits : selon Guernes, ceux qui lui ont volé sa version l'ont «  vendu à des riches hommes ». Y avait-il déjà des collectionneurs, prêts à débourser des fortunes pour un texte original ?

Guernes, ancêtre de Mediapart ?

Guernes ne renonce pas, et, après ce vol, se relance dans l'écriture d'une Vie. Il soigne la forme : il s'agit d'un texte en alexandrins, qui évoque des chansons de geste de l'époque. Surtout, Guernes soigne le fond. En effet, il décide de renoncer à la vitesse pour privilégier une recherche approfondie, et il se rend à Canterbury, où il interroge des témoins. Il met plus de deux ans à composer cette version, car il a à cœur de vérifier toutes les anecdotes qu'on lui rapporte.

Finalement, le fait de ne pas être le premier à publier le libère : comme il l'écrit lui-même, il n'a pas besoin d'insister sur la sainteté de Thomas, puisque les autres textes le font, et il peut donc se concentrer sur la vérité historique. Sa conclusion : « on n'a jamais écrit une histoire aussi bonne ; elle a été écrite à Canterbury et ne contient rien d'autre que la vérité vraie ».

Bref, Guernes invente le journalisme d'investigation : un travail de fond, sur un même sujet, pendant plusieurs mois, voire plusieurs années, en interrogeant des témoins, en critiquant des sources. Et il le fait en renonçant – certes malgré lui – à la course à l'exclusivité. Pour produire finalement une œuvre originale, bien écrite, mine d'informations pour l'historien. S'il y avait eu un prix Pulitzer en 1175, Guernes aurait clairement mérité de l'emporter.

Pour en savoir plus :

- Leena Löfstedt, « Garnier et son reportage sur la Vie de S. Thomas Becket », Neuphilologische Mitteilungen, 92, 1991, pp. 359-362.

- Joseph Morsel, « Ce qu’écrire veut dire au Moyen Âge. Observations préliminaires à une étude de la scripturalité médiévale », Memini. Travaux et documents de la Société d’études médiévales du Québec, 2000, no 4, p. 3‑43.

- Pierre Aubé, Thomas Becket, Paris, Fayard, 1988

- Michael Staunton, Thomas Becket and His Biographers. Woodbridge, Boydell Pres, 2006.

À lire aussi sur Nonfiction :

- Paul Tommasi, « Les lanceurs d'alerte sont-ils les nouveaux Sisyphe ? », compte-rendu de La traque des lanceurs d'alerte de Stéphanie Gibaud.

- Catherine Kikuchi, « Actuel Moyen Âge – Liberté d'informations »

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Wed, 18 Apr 2018 09:00:00 +0200

TNP – La Pitié dangereuse, une tragédie de la complaisance

Au TNP, reprise d'un spectacle splendide et glaçant de Simon McBurney avec la Schaubühne, d'après Stefan Zweig.

Avec l'Ensemble de la Schaubühne de Berlin, le metteur en scène britannique Simon McBurney a choisi de porter à la scène le seul roman achevé de Stefan Zweig. La Pitié dangereuse, titre français du roman et du spectacle, est le récit d'une tragédie : la tragédie des bons sentiments, qui témoignent davantage d'un ensemble de faiblesses que d'un altruisme sincère et dépassionné.

Du danger de la pitié

Dans l'entre-deux-guerres, Anton Hofmiller fait le récit d'un drame traversé plusieurs années auparavant. Un soir de 1913, alors jeune soldat d'une petite garnison d'Autriche-Hongrie, il est invité chez les riches Kekesfalva. Au cours de la soirée, par courtoisie, il invite à danser Edith, la fille du maître des lieux. La jeune fille est désemparée, les convives effarés : Hofmiller ignorait qu'Edith, dont les jambes sont paralysées, est incapable de danser. Ému et honteux, le soldat fuit aussitôt les lieux et la jeune fille qu'il a offensée sans le vouloir. Le lendemain, il envoie des fleurs pour s'excuser et reçoit en retour une invitation à prendre le thé. Le piège de sa propre pitié commence alors à se refermer sur lui. Il revient régulièrement, devient un proche de la famille. Edith tombe amoureuse. D'abord, il n'ose pas repousser franchement la jeune fille. Puis, par vanité, encouragé par le père et flatté par l'illusion de son propre héroïsme, il la demande en mariage. Mais le mariage à peine décidé, Hofmiller n'assume pas son choix et renie sa fiancée qui, l'ayant appris, se jette du haut d'une terrasse.

           

            Marie Burchard, Robert Beyer et Laurenz Laufenberg

Tragédie polyphonique

D'un récit à la première personne, Simon McBurney a fait une polyphonie théâtrale. Le texte est partagé entre les acteurs qui se réapproprient chacun à leur tour la voix de la narration, tout en incarnant les différents personnages et en assumant parfois plusieurs rôles. Les voix se distinguent et se mêlent tour à tour, dans une étrange symphonie en allemand qui revêt pour un spectateur non germaniste un caractère presque abstrait, le signifié disparaissant derrière le signifiant. La musicalité entraîne alors le spectateur dans un flot sonore et continu qu'il ne peut maîtriser, mais qui n'en constitue pas moins une riche expérience sensible : une intonation, un souffle, parfois, suffisent à transmettre une émotion. À mesure qu'on se familiarise avec ce signifiant particulier, on perçoit aussi plus précisément l'inconscient du drame qui se noue.

L'espace-temps se dessine et évolue en fonction des déplacements, des gestes et des propos des interprètes. Certains faits ne sont que suggérés, certaines péripéties seulement évoquées, mais l'ambiguïté de la descente aux enfers de Hofmiller est rendue avec une grande subtilité. Un bouquet de fleurs tendu, des mains qui se tordent, un voyage en train, une table avancée ou reculée pour figurer une terrasse sont autant d'images saisissantes qui rendent compte de relations et d'événements complexes sans sacrifier au réalisme.

Le comportement de Hofmiller, mû par la pitié, face à Edith n'est pas tant la conséquence d'un caractère altruiste que le signe de son égoïsme. Embarrassé et éprouvé par la situation de la jeune fille, il agit moins pour elle que pour lui : il cherche moins à l'aider qu'à échapper à son propre malaise. Peut-être dans l'espoir de trouver un apaisement, il en vient à se sacrifier, comme pour racheter une faute qu'il n'a pas commise : être valide face à une infirme. Mais n'est pas héroïque qui veut, si tant est qu'il s'agisse ici d'héroïsme. Le cœur aurait dû conduire Hofmiller non pas à la tentation du sacrifice, mais à l'honnêteté et à un respect dénué de toute condescendance. À cette condition, peut-être aurait-il pu porter un amour, ou du moins une amitié véritable à Edith. Mais Hofmiller manque de cœur : il n'est que faiblesse devant Edith et, quand il la délaisse, c'est encore par lâcheté.

             Image associée

             Marie Burchard et Laurenz Laufenberg

La construction du personnage d'Edith, central tant dans l'histoire que dans le spectacle, est remarquable. Assise sur une chaise, le visage encadré par des cheveux coupés au carré et le corps couvert d'une longue robe d'un blanc virginal, la jeune fille évoque à plusieurs reprises une poupée mécanique. Le travail du son renforce cet effet. Les micros qui sonorisent les voix des comédiens peuvent aussi en rendre l'origine confuse et il faut un peu de temps pour s'apercevoir que les lèvres d'Edith s'agitent parfois sans émettre aucun son : ses propos sont tenus par sa sœur. Or, cette dernière, valide et fiancée, est comme le double inversé d'Edith, dont elle attend la guérison improbable pour enfin se marier. Au corps épanoui et désirable de l'une, promis à l'amour, s'oppose le corps mécanique de l'autre, qui n'émet même pas sa propre voix. Hofmiller a oublié qu'Edith a à la fois un cœur et un corps, même si elle ne peut pas danser. Aveuglé par son propre malaise, il l'a déshumanisée : il ne voit que l'apparence entravée d'un automate et ne perçoit plus la femme douée de pensée, de sentiments et de sensualité. D'où peut-être un effroi glacé devant le désir brûlant que la jeune fille manifeste en tendant ses lèvres pour lui imposer un baiser passionné.

Petite et grande histoires

La polyphonie est aussi historique. La catastrophe humaine que connaît et provoque Hofmiller annonce celle de la Première Guerre mondiale. La mort d'Edith précède le vaste et cruel bain de sang dans lequel l'Europe manque de se noyer, incapable de résister à un aveuglement et à une lâcheté semblables à ceux de Hofmiller. Même si le rapport entre les deux histoires, la petite et la grande, est davantage esquissé qu'explicité, l'intuition demeure d'une stupeur semblable devant la tragique course au désastre. Or, au moment où Hofmiller fait le récit du drame de 1913, quand Zweig lui-même écrit son roman à la fin des années 1930, l'Europe se précipite déjà vers un nouvel abîme.

Dans la vitrine de musée que traversent tant d'images au cours du spectacle, un costume militaire est exposé. Il témoigne d'un croisement entre l'individuel et le collectif : costume d'un homme, emblème de tous les autres hommes partis au front, revenus ou non. Si cette relique de la Grande Guerre n'a pas de vertu protectrice en soi, elle peut, en revanche, revêtir une fonction de présage quand du sang s'écoule de la vitrine à la fin du spectacle : vestige de la Première Guerre mondiale, présage de la Seconde ? Mais il ne suffit pas d'enfermer les traces de l'histoire dans une cage de verre pour se souvenir, moins encore pour se prémunir d'éventuelles réminiscences tragiques. C'est ce que rappelle aussi le spectacle : il faut un peu plus que la mémoire des erreurs passées, qu'elles soient ou non pardonnées, et surtout beaucoup plus que de la pitié pour espérer surmonter et peut-être éviter le désastre.

  

   Robert Beyer, Marie Burchard, Johannes Flaschberger, Laurenz Laufenberg, Eva Meckbach et  Moritz Gottwald

La Pitié dangereuse, d'après le roman de Stefan Zweig, adaptation de Simon McBurney, James Yeatman, Maja Zade et de l'Ensemble de la Schaubühne de Berlin, mise en scène de Simon McBurney. Spectacle créé en 2015, coproduction Complicité / Schaubühne de Berlin.

Du 23 au 30 mars 2018 au TNP de Villeurbanne.

Crédits photographiques : Gianmarco Bresadola.

Notre page THÉÂTRE

Mon, 16 Apr 2018 15:00:00 +0200

Franchir les frontières comme on renverse les genres

Dans son dernier roman, Bénédict, Cécile Ladjali donne à découvrir Téhéran sous l’œil neuf d’une professeure irano-suisse éprise de littérature et désireuse d’y faire bouger les choses.

Cécile Ladjali est de ces auteurs raffinés et exigeants qui manquent à la littérature française. Son écriture érudite et soutenue s’est imposée comme la signature d’une œuvre romanesque déjà importante, parmi laquelle on citera : Aral, Shâb ou la nuit, magnifique autobiographie évoquant l’identité complexe de l’auteure, enfant adoptée née en Suisse de géniteurs iraniens. Explorant les genres, Cécile Ladjali s’est également attelée à l’essai, avec Ma bibliothèque, qui se glisse dans les dédales de la lecture. Dans la diversité de leurs formes, ses livres, servis par une langue méticuleuse, sensuelle et concrète, traversent les thèmes de la mémoire, de l’amour, de la musique et globalement du pouvoir des signes.

L’action de son dernier roman, Bénédict, signe le retour aux origines à travers le personnage principal éponyme, Bénédict, iranienne par sa mère et suisse par son père. Professeure de littérature comparée, elle enseigne six mois à Lausanne, six mois à Téhéran. La découverte, enfant, de La mort en Perse d’Annemarie Schwarzenbach l’a menée aux études comparatistes, comme donne à l’entendre cette phrase en forme d’autoportrait de l’auteure en filigrane : « [Les cours de] lettres et de philosophie […] confortèrent [Bénédict] dans l’intuition de ce qui serait bientôt une vocation : passer ses jours à transmettre aux consciences en formation les images et la musique qu’elle aimait, sans jamais avoir besoin de négocier ni de justifier sa passion ». Charismatique, fascinante, Bénédict subjugue ses étudiants, notamment Angélique et Nadir, un couple d’étudiants suisses travaillant sur l’androgynie et qui ne se doutent pas que leur professeure, sous les habits d’homme qu’elle revêt en cours, est une femme.

Cécile Ladjali a consacré sa thèse au thème de l’androgynie. Il a inspiré d’autres romancières avant elle, de Virginia Woolf (Orlando) à Anne Garréta (Sphinx) ; des figures androgynes ont marqué les esprits, telle Isabelle Eberhart au début du siècle dernier, par leur désir de travestissement. Dira-t-on que c’est un thème spécifiquement féminin ? Ne s’agit-il pas plutôt, pour les femmes en particulier, de franchir des frontières ? Dans ce roman choral à la narration allègre, malgré un style parfois trop pédagogique et une narration un brin artificielle, l’essentiel réside dans une poésie du dévoilement, autorisée peu à peu par l’ouverture à la parole et au jeu.

Le jour, voilée, Bénédict enseigne à un parterre médusé la poésie d’Abû-Nawas (VIIIe siècle), de Khayyâm (XIe siècle) ou de Hâfez (XIVe siècle) à côté du Divan de Goethe – poème sur la Perse éternelle –, des Lettres persanes de Montesquieu ou de la Danse pieuse de Klaus Mann, roman « où un peintre, Andras, ambitionne de peindre Dieu, dont il a la vision en Franziska, une femme qui se travestit en garçon ». Goethe, Montesquieu, Mann : ces trois auteurs occidentaux sont bannis à l’université iranienne, qu’on y parle de vin, d’amours homosexuelles ou de travestissements. La nuit, tête nue, habillée dans des vêtements d’homme, ivre de sa transgression, elle déambule dans une ville nouvelle moins louée pour sa beauté – « La ville ne dort jamais. Le béton. Téhéran est belle en raison de sa laideur. L’odeur du kérosène partout. » – que par la fascination d’un territoire de tous les dangers où, le soir tombé, seuls les hommes ont droit de cité. Bénédict a tout loisir d’y mesurer la ségrégation à l’œuvre : « On observe et, à ce stade de la nuit, on a la pleine conscience de toutes ces vies de femme en marge […]. Ces femmes sous leur voile, mutiques, acculées au silence, tandis qu’aux hommes une sorte de noce avec le monde semble avoir été accordée ».

Au sujet du hijab, dans Shâb ou la nuit, Cécile Ladjali avait ces mots inoubliables qui restituaient, pour la première fois, l’expérience du voile sous l’angle physique : « Une fois couverte par l’étoffe, je me sentis comme isolée du monde et des autres. J’entendais moins bien, ne voyais pas sur les côtés. Le hijab me forçait à baisser les yeux quand je croisais quelqu’un, ainsi qu’à faire des gestes plus lents. […] Les femmes d’ici, portant tchador ou hijab, disparaissaient. Le diabolique morceau de tissu contribuait à rendre tout ténu en elles : présence, gestes, regard, voix. »

L’androgynie se lit donc à la croisée de plusieurs thèmes, politiques, esthétiques, religieux : elle est une provocation, certes, une transgression, mais surtout, le désir d’échapper aux habitudes, imposées aux autres autant qu’à soi-même, le besoin de se lire autrement et, peut-être, la possibilité entrevue de faire naître un nouveau langage, qui serait enfin le sien en propre, en empathie avec les autres, enveloppant la condition humaine dans son ensemble. Des sonnets de Shakespeare à sa maîtresse, ou plutôt son amant, jusqu’aux récentes déclarations d’Abdellatif Kechiche affirmant : « l’artiste qui crée n’est ni homme ni femme »(Le Monde, 20 mars 2018), l’androgynie rafraîchit notre regard sur l’acte de création.

Le roman de Cécile Ladjali, Bénédict, est un cri d’amour et de colère contre un régime inique, « sclérosé », « en suicide », alors même qu’il montre des signes d’ouverture et semble opérer sa mue : l’audace du propos est de montrer que les blocages de l’État iranien se lisent à la lumière de ses tabous sexuels et religieux autant qu’esthétiques. Si Bénédict est une ode à l’effacement des frontières de genre (ce qui est dans l’air du temps), quitte à pécher par excès de politiquement correct – « Ce sont nos faibles consciences qui inventent des démarcations, des lignes en pointillé, des barrières, des check-points pour se rassurer. Notre science est restreinte et notre prophétie bornée. » – le roman vise surtout au rapprochement de deux cultures vues comme proches et non lointaines, en des mots qui ne déplairaient pas à Mathias Énard : « Le comparatisme nous apprend qu’il existe beaucoup de points de contact entre les esthétiques orientale et occidentale ». Pointant l’ornière de ces entraves mentales, Bénédict prône le dépassement, dans une troisième voie qui s’impose toujours davantage, et depuis les débuts de cette œuvre si originale, de l’expression de soi et d’une inlassable quête de beauté et d’élégance.