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Le Monde diplomatique

Sun, 17 Jun 2018 19:20:59 +0200

Les chômeurs desserrent l'étau

L’actuel mouvement qui donne des corps et des voix au chômage n’est pas un phénomène de génération spontanée. C’est en marchant, en devenant les piétons de la grand-route, que les chômeurs ont commencé à exister et à apparaître en tant que tels. Si ce mouvement a pu ainsi se développer, c’est qu’il a été, pendant plusieurs années, la composante importante d’un rassemblement plus large qui, à présent, se regroupe derrière lui.

On peut faire remonter cette longue histoire à mai 1994 : Agir contre le chômage (AC !) organise alors des marches qui convergent de la province vers Paris. Pendant plusieurs semaines, des chômeurs vont sur les routes, traversent villes et villages, sont accueillis, discutent avec des syndicalistes, des militants associatifs. Vingt mille personnes se retrouvent à la Bastille, et la manifestation se conclut par la réquisition d’un logement rue Béranger. C’est là que s’amorce un mouvement qui va s’amplifier au fil des mois.

En décembre 1994, l’immeuble de la rue du Dragon, investi par Droit au logement (DAL) est occupé, avec, pour la première fois, l’intervention des associations de chômeurs. Des ateliers fréquentés par les membres des associations de lutte, des syndicalistes, des chercheurs et des enseignants se mettent alors en place. Les questions partent des jeunes du Comité des sans-logis (CDSL) : comment vivre quand on ne trouve pas de travail et que l’on ne peut toucher le revenu minimum d’insertion (RMI) ? Pour les protagonistes de ces débats, la seule certitude est qu’on ne peut abandonner à l’Etat le soin de transformer le rapport entre travail et revenu. Depuis 1994, tous les mois de décembre ont été ceux des actions d’éclat : pour les allocataires des minima sociaux, la fièvre d’accumulation d’objets qui saisit une bonne partie de la population devient le comble de la provocation.

C’est en décembre 1995, en plein milieu de la grande grève des cheminots, que se produit, à l’initiative de Droits devant (DD), l’occupation de Beaubourg et le « manifeste des Sans ». Il s’agit d’une date importante. D’une part, les syndicats les plus actifs dans la grève sont très présents lors de la séance plénière. D’autre part, le mode d’expression est nouveau : surgit en effet la notion de droits (civiques, politiques et sociaux) et son négatif : sans droits, fin de droits, une notion qui finit par s’imposer comme thème dominant.

A partir de là, ce qui n’était encore qu’un embryon de mouvement, ne regroupant que quelques syndicalistes proches d’autres militants associatifs, va bénéficier du retentissement de l’action auprès des salariés. Des initiatives partent tous azimuts : réquisition de logements par DAL et le CDSL, réquisition d’emplois (1) par AC !, le Mouvement national des chômeurs et précaires (MNCP) et l’Association pour l’emploi, l’insertion et la solidarité (Apeis), actions pour obtenir la gratuité des transports en commun, interventions auprès des salariés des grands services publics (EDF, GDF) pour éviter les « coupures », occupation de la Maison des « ensemble », rue d’Aligre, en décembre 1996.

En mai 1997, c’est l’occupation de la Banque de France, prise comme haut lieu symbolique du capitalisme financier.

Finalement reçues par les responsables de cette institution, les associations de chômeurs, la fédération de la banque de la Confédération française démocratique du travail (CFDT) et celle des finances de la Confédération générale du travail (CGT), le Syndicat national unifié des impôts (SNUI), le groupe des Dix (2), DAL et DD revendiquent l’accès aux droits financiers et posent la question du surendettement. Le 15 décembre 1997, les militants des associations de lutte contre l’exclusion et la précarité lancent, avec des syndicalistes, la semaine d’action « Urgence sociale », qui débutera avec l’occupation de la Pyramide du Louvre et l’organisation de débats dans la salle du Carrousel. Cette semaine s’achèvera avec l’« appel du Louvre », signé par de nombreuses organisations demandant, entre autres, la revalorisation des minima sociaux et la prime de Noël pour les chômeurs.

Tous ont également rejoint les luttes des sans-papiers. Au sein de ce mouvement, activiste et volontariste, certaines personnes se consacrent plus particulièrement à la question des droits et de leur condition d’exercice. De même que le droit au logement est devenu une évidence qui légitime les actions d’occupation aux yeux de la société, les marches contre le chômage et autres actions de ce type ont fini par acquérir une légitimité et populariser une évidence : aucun ménage de trois personnes ne peut vivre avec 3 000 francs par mois. Quant aux occupations d’agences d’Assedic qui se produisent depuis quelques semaines, elles ont l’avantage de faire connaître un endroit où tous ceux qui ne s’aventuraient pas dans les manifestations peuvent sortir de leur isolement.

Grâce aux actions des chômeurs, les questions de fond relatives aux revenus d’existence ont été posées : malgré la création du revenu minimum d’insertion (RMI) et l’augmentation globale du nombre de bénéficiaires, la part des dépenses consacrées aux minima sociaux continue de représenter 1 % du produit intérieur brut (PIB) depuis 1982. Les montants des minima se situent donc, au mieux, entre 30 % et 40 % du revenu disponible moyen, au pis entre 20 % et 30 %, c’est-à-dire nettement moins que le seuil de pauvreté - et ce quelle qu’en soit la définition retenue (50 % du revenu moyen pour la Communauté européenne ou 50 % du revenu médian pour l’Insee).

Alors que le niveau de vie moyen de l’ensemble des ménages a augmenté de plus de 15 % depuis 1982, les minima versés permettent à peine de maintenir le pouvoir d’achat, et certains allocataires ont vu le leur diminuer de 10 % pour l’action spécifique de solidarité (ASS, versée aux chômeurs en fin de droit) et de 20 % pour l’allocation d’insertion (AI, versée aux parents isolés et aux réfugiés politiques, et qui a été supprimée pour les jeunes de moins de vingt-cinq ans).

Le mouvement des chômeurs s’inscrit cependant dans une problématique plus large que la seule revalorisation des minima sociaux. Dénonçant les inégalités, il est également porteur de revendications sur une utilisation plus démocratique de l’outil fiscal : seuls 15 % des revenus financiers sont taxés, alors qu’aucun revenu du travail ou revenu de remplacement n’échappe à l’impôt ; la précarité et le travail à temps partiel ne garantissent à leurs titulaires que de très bas revenus, parfois inférieurs aux minima sociaux. C’est aussi contre ces formes d’emploi que se mobilisent chômeurs et salariés. Un rapport du Commissariat au Plan estime que sept millions de personnes seraient touchées par le chômage ou victimes des ravages engendrés par les relations salariales nées de la politique économique actuellement suivie par la majorité des gouvernements européens.

Le mouvement des chômeurs français est aussi enserré dans un ensemble qui regroupe les différents pays de l’Union européenne. Il réunit tous ceux qui vivent des revenus de leur travail et qui luttent pour mettre au coeur de la construction communautaire la question de la précarité et une nouvelle relation au travail salarié. Car les emplois à temps partiel non choisi (encore appelés sous-emplois), ou à durée déterminée, ou aidés, ou en alternance, etc., sont autant de formes de chômage partiel, autant de zones d’ombre non comptabilisées, dans les statistiques européennes. En 1993 (derniers chiffres connus), 57 millions d’Européens étaient « pauvres », dont 35 % d’actifs ayant un emploi.

Les marches européennes « contre le chômage, la précarité et l’exclusion » ont souligné ce lien entre des situations voisines. Marcher à travers l’Europe est en effet devenu le mode d’expression choisi par plusieurs milliers de chômeurs et précaires qui, en avril 1997, ont commencé à traverser villes et campagnes, en Italie, Espagne, France, Grèce, Royaume-Uni, etc. Marcher, c’est une manière d’être solidaires, de découvrir des lieux, de faire des rencontres et aussi d’affirmer le refus d’un présent qui voudrait s’imposer comme futur. Marcher, c’est encore une manière de prouver qu’il y a encore une histoire, que l’on peut modifier le cours des choses ; c’est rendre visible la lutte contre la précarité de la vie ; c’est se montrer ensemble pour affirmer ses droits.

Le mouvement est parti de Florence en juin 1996, quand se sont rencontrés des responsables d’associations et de syndicats de plusieurs pays européens. Les militants voulaient, en Toscane comme plus tard à Bruxelles, enclencher un mouvement européen. Il n’y a pas de modèle générique pour l’organisation des marches, mais des configurations particulières dépendantes des histoires nationales et reflétant, dans chaque pays, l’état des mouvements de résistance à la politique commune des gouvernements européens.

En France, l’organisation des marches européennes est atypique, où l’on voit côte à côte des responsables nationaux de syndicats et des associations de lutte. En Italie, les mouvements de chômeurs et de précaires se sont structurés au niveau local ; les deux grandes centrales syndicales ont proposé leurs services pour la mise en place des marches, mais n’étaient pas présentes lors de leur déroulement (3). Toutefois, les « sincobas » (syndicats intercatégoriels qui représentent une minorité importante de la Confédération générale italienne du travail (CGIL) participent activement au mouvement tant sur le plan national que sur le plan local, et tout particulièrement à Turin. En Espagne, où les diverses « réformes » du code du travail, signées par les deux grandes centrales syndicales, ont accentué la précarité de l’emploi et réduit son coût, les marches ont rassemblé de très nombreuses organisations et associations regroupées régionalement ou localement. Elles ont débuté le 14 avril 1997, jour anniversaire de la République espagnole.

En Belgique, 80 % des chômeurs sont regroupés dans les organisations syndicales, car ce sont elles qui effectuent le paiement des indemnités de chômage. Les revendications d’autonomie des chômeurs y provoquent des tensions, mais aussi des débats sur la démocratie syndicale. Par ailleurs, de nombreuses associations se déploient sur le champ de l’« infirmerie sociale ». Là, comme en Allemagne, se précise la menace du workfare (l’obligation pour les chômeurs de longue durée d’accepter n’importe quel emploi, de préférence à temps partiel et sous-payé). C’est l’idée que sous-tend un projet de loi déposé par le gouvernement belge. Aux Pays-Bas, comme en Espagne, c’est l’emploi à temps « très partiel » et à durée « très déterminée » qui constitue le point le plus noir : on sait que même l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a corrigé le chiffre du chômage aux Pays-Bas pour le faire passer du très officiel 5,3 % au plus vraisemblable 20 % (4). Les minorités syndicales néerlandaises qui soutiennent les marches avancent le chiffre de un million de pauvres auxquels les services publics de l’éducation et de la santé deviendraient inaccessibles.

Là bas, comme en Belgique, l’opposition des syndicats aux marches est moins homogène, et des discussions se glissent dans les interstices du consensus sur la politique nationale. Les « piétons de la grand-route » se sont rendus visibles, et avec eux les problèmes sociaux actuels. Ce qui, il y a quelques années, quand les chômeurs anglais ont commencé leurs marches, relayés plus tard par les militants d’Agir contre le chômage, n’était qu’un brouhaha entendu par quelques oreilles sélectives, devient une rumeur qui s’amplifie et, petit à petit, s’étaie de connaissances.

« Combien sommes-nous ? » interrogeaient les jeunes du Comité des sans-logis il y a quatre ans. Le dénombrement statistique procède toujours un peu de la même manière, et il faut beaucoup de temps pour que l’Etat commence à compter ceux qui sont aux marges, sans revenus, sans logement. A côté de la question de l’accès aux droits civiques et sociaux, c’est aussi celle de la réalité de l’existence de milliers de personnes qui est ainsi niée, puisque ce qui peut les qualifier pour permettre de les prendre en compte n’apparaît nulle part. Des recherches institutionnelles commencent à s’effectuer dans divers pays, mais tant que les institutions européennes n’auront pas mis en place un véritable appareillage statistique commun à l’ensemble des Quinze, il demeurera toujours aussi difficile de se livrer à des comparaisons précises entre nations.

Mettre en relation les différents revenus des chômeurs ou de ceux qui n’occupent que des emplois précaires est extrêmement complexe : on compte huit minima sociaux différents en France, chacun avec ses aides spécifiques (comme, par exemple, les aides au logement) qui, selon les cas, se soustraient ou s’ajoutent. Pour un seul pays, cela produit déjà un véritable maquis - le Commissariat au Plan parle d’ « incohérence ». Devant le dédale des prestations propres à chaque pays, on abandonne vite l’idée d’une comparaison européenne qui soit pertinente.

Le bilan des marches dépasse les centaines de kilomètres parcourus, les milliers de personnes rencontrées. Les marcheurs ont aussi modifié les comportements traditionnels des syndicats, marqué des points dans la prise en compte du chômage et de la précarité, contribué à faire évoluer le débat politique des pays de la Communauté - même les institutions européennes les inscrivent à présent dans leur programme de recherches. Les marches ont donné forme à des revendications éparses sur le territoire de l’Union européenne. Tel le choeur qui manifeste la vox populi, elles ont fait grandir la critique des priorités renversées de la construction européenne : le choix du « tout monétaire » plutôt que celui de l’emploi. S’il y a, dans ce concert, quelques dissonances sur l’appréciation du processus en cours, il y a, surtout, en commun, le souci d’exprimer une exigence sociale.

Christophe Aguiton & Catherine Lévy

Fri, 15 Jun 2018 18:58:45 +0200

Relever les minima sociaux, une exigence économique

Pour les chômeurs, l’urgence c’est tout de suite. Donc, pour le gouvernement français, faire tout de suite quelque chose de significatif en se donnant, s’il le faut, le temps de construire des réponses plus élaborées. Plonger quand les gens se noient, et non aller prendre des cours de perfectionnement en natation. Rien, pourtant, dans les « cinq engagements » pris par M. Lionel Jospin, le premier ministre, lors de son entretien télévisé du 21 janvier dernier, n’obéit à cet impératif.

On peut comprendre la volonté de ne pas mettre à mal la cohérence globale d’une politique de long terme et la priorité affichée à la reconquête de l’emploi. La vraie réponse à la détresse est effectivement d’en supprimer les causes. Mais impératif immédiat et objectif long ne sont pas opposés. On peut même avancer que la revalorisation rapide des minima sociaux pourrait devenir l’instrument privilégié d’une politique de relance, qui contribuerait, en retour, à éliminer la cause principale de leur existence. Cela suppose que l’on cesse de formuler les problèmes du présent en termes purement statiques, ponctuels et comptables, ce qui a évidemment pour effet de les rendre insolubles.

On parle d’« assistance » aux chômeurs, alors qu’il s’agit d’une dette. Entrons, en effet, dans la logique de l’économie marchande au nom de laquelle ont été supprimés les emplois qu’ils occupaient : la compétitivité des entreprises — donc le bien commun, nous dit-on - exige la compression des coûts de production, concrétisée par des « licenciements compétitifs ». C’est à ce prix que l’économie française a été en mesure de consolider sa place dans le monde, que son déficit commercial a pu se transformer en excédent (160 à 180 milliards de francs en 1997) et que, en dix ans, le revenu distribuable s’est accru de 1 350 milliards, soit une augmentation de 2 000 F par citoyen et par mois. Si nous suivons ce raisonnement, les chômeurs sont donc les acteurs — au plein sens du terme — indispensables à un accroissement des richesses qui bénéficie à l’ensemble de la collectivité, et dont ils devraient être les seuls exclus.

Or, depuis 1983, affirme CERC-Association (1), « l’effort consenti par la collectivité en faveur des allocataires n’a pas augmenté, alors même que le nombre des bénéficiaires progressait fortement ». Par rapport au produit national, « la part des sommes affectées aux minima dans les dépenses de protection sociale est même légèrement plus faible en 1995 qu’en 1982 ».

Depuis une quinzaine d’années donc, leur pouvoir d’achat se dégradait, alors que, dans le même temps, celui de l’ensemble des ménages augmentait, en moyenne, de 15 %. Il représente, en 1997, entre 20 % et 40 % de ce dernier. Quoi d’anormal alors à ce que les éternels oubliés de la croissance en réclament enfin leur part ?

On invoque la nécessité de ne pas faire exploser les équilibres budgétaires et de respecter les critères de convergence du traité de Maastricht afin de se qualifier pour l’euro. L’augmentation de 1 500 F mensuels réclamée par les associations de chômeurs coûterait quelque 30 milliards de francs au budget de l’Etat si elle concernait les seuls revenu minimum d’insertion (RMI) et allocation de solidarité spécifique (ASS), 60 milliards si tous les minima sociaux étaient concernés (2) et 10 milliards supplémentaires si l’on prenait en compte la revendication d’un droit au revenu pour les jeunes. La facture varierait donc de 30 à 70 milliards.

Alors que se profile à l’horizon le fameux impératif des « trois-virgule- zéro-pour-cent » de déficit budgétaire exigé par la banque centrale allemande, un tel effort représenterait de 0,37 % à 0,87 % du produit national. Il aggraverait le déséquilibre des finances publiques, les dépenses immédiates ne produisant que des recettes différées. Le critère du traité de Maastricht ne serait pas respecté et la France se trouverait provisoirement absente de la monnaie unique. On ne saurait mieux démontrer le caractère artificiel dudit critère. Car la vie économique ne connaît pas les « points fixes » : elle n’est qu’évolution, faite de déséquilibres qui se succèdent dans un sens et dans l’autre, se compensent ou s’amplifient dans le temps. La politique ne saurait avoir pour objet de mettre fin à ce mouvement perpétuel — elle ne le pourrait d’ail-leurs pas —, mais de le contenir et de l’orienter.

Le corset de l’euro

Pour avoir ignoré ces évidences, l’interprétation statique et intégriste des critères fixés à Maastricht a valu à l’Europe de passer à côté de la croissance dont, pendant plusieurs années, a bénéficié le reste du monde. Responsable, en bonne partie, du mal qui frappe les exclus, il faudrait aussi qu’elle empêche l’administration du remède ! Entre la dictature étriquée des banques centrales et le sort des victimes, il faut choisir. A supposer que, au mépris de toute vraisemblance, les partenaires européens de la France choisissent de faire l’euro sans elle, on se demandera qui peut le plus attendre : ceux qui « crèvent » ou des conventions abstraites qui se révèlent chaque jour plus étrangères à l’économie réelle.

Le rapport entre le niveau des allocations et celui du SMIC est présenté comme un problème. Une hausse qui rapprocherait trop sensiblement les minima sociaux — en particulier l’allocation de solidarité spécifique — des salaires les plus bas aurait pour effet, nous explique-t-on, de détourner du travail une partie de la population. En période de pénurie d’offres d’emploi, l’argument ne manque pas de sel, mais c’est son bien- fondé lui-même qui est sujet à caution. D’une part, dans 75 % des cas, les revenus des RMistes restent suffisamment éloignés du SMIC pour autoriser une bonne marge de progression. Mais, d’autre part, lorsqu’il en va différemment, les conséquences redoutées ne semblent pas être la règle : le travail à temps partiel — plus souvent subi plus que librement consenti — ne cesse de se développer : de 9 % des effectifs en 1982, il est passé successivement à 14,7 % en 1994 et 16,7 % en 1997.

Il existe donc déjà toute une population, notamment féminine, payée au SMIC horaire, et qui, tout en travaillant, perçoit des revenus inférieurs aux minima sociaux. Aux Etats-Unis, on qualifie de working poor (travailleurs paupérisés) ceux qui, bien que disposant d’un emploi, perçoivent un revenu inférieur au seuil de pauvreté. En 1983, ils représentaient, en France, 11,4 % des salariés, et ils sont, en 1997, 15,3% (3).

A la marge donc, allocations et revenus du travail les plus faibles se chevauchent déjà, et l’effet de découragement sur la recherche d’emploi est assez limité. C’est que le travail, dans la société actuelle, ne représente pas seulement une source de revenus mais qu’il est ressenti aussi — à tort ou à raison — comme un facteur décisif de la dignité personnelle et de l’intégration sociale.

La revendication de minima sociaux permettant au moins une existence décente ne manque pas de soulever la question de l’allocation universelle, dite parfois revenu d’existence ou de citoyenneté. Telle est sans aucun doute, à terme, la voie de sortie — par le haut — de l’impasse actuelle. Cette perspective conduit, en attendant, à mettre en place un statut autorisant le cumul, dans des limites plus larges, d’une indemnisation du chômage avec le gain lié à une activité complémentaire. Avec pour double mérite de ne rien coûter à l’Etat et de ne pas décourager la recherche d’un travail.

Vient enfin la question de la charge, fiscale pour la collectivité et salariale pour les entreprises : « Nous ne pouvons pas demander aux Français de supporter des impôts supplémentaires de 70 milliards de francs », expliquait M. Lionel Jospin, lors de son intervention devant le Parlement (4). Mais de quels Français veut-il parler ? Entre 1982 et 1993, la part des salaires dans le produit intérieur brut (PIB) régressait de 68,8 % à 59,7 %, soit sensiblement plus qu’en Allemagne et aux Etats-Unis où, sur une période plus longue, 1965-1995, elle passe respectivement de 62,7 % à 61,2 % et de 68,5 % à 66, 7 % du PIB.

Si l’on appréhende les choses dans leur évolution, il faut bien constater que, face à un supplément de charges de 30 à 70 milliards de francs — correspondant aux revendications des sans-emploi - apparaît un transfert de pouvoir d’achat de 9 points de PIB — soit 720 milliards de francs - effectué au détriment des travailleurs. Ces derniers — dont beaucoup sont les chômeurs d’aujourd’hui — ont donc dégagé par anticipation les sommes nécessaires à la revalorisation des minima sociaux. Dans le même temps, la part des patrimoines dans la richesse nationale était multipliée par deux (5). En 1997, il faut le rappeler au passage, la Bourse, avec un gain de 29 %, a battu tous ses records. N’y a-t-il pas là quelques pistes de financement à explorer ?

Nécessaire politique de relance

Les entreprises, assure-t-on, pourraient être victimes d’un effet de propagation au SMIC et à l’ensemble des salaires de la hausse des allocations. Mais leur situation ne semble pas globalement si mauvaise, même si une partie de leur rentabilité tient à la baisse des taux d’intérêt. Leur compétitivité internationale vaut à la France des excédents commerciaux substantiels. Leur capacité d’autofinancement, supérieure à 115 %, leur permet, après avoir, le cas échéant, effectué leurs investissements productifs, de réaliser de juteux placements financiers. Et, en 1997, l’industrie française a connu son meilleur taux de croissance depuis vingt ans : 4,7 %. Une augmentation des salaires — qui, en tout état de cause, resterait limitée — serait-elle autre chose qu’un rattrapage du retard qu’ils ont pris depuis plusieurs années, et dont les entreprises ont été les premières bénéficiaires ?

Une attention particulière doit cependant être portée aux PME-PMI, qui, au nombre de 2 300 000, absorbent les deux tiers des salariés des secteurs primaire et secondaire et sont seules créatrices d’emplois. Ce sont elles qui, et de loin, occupent les plus fortes proportions de smicards : 21,4 % pour les moins de vingt salariés, contre 3,9 % pour les plus de 500 salariés (6). Or les bas salaires seraient les plus exposés aux conséquences d’une revalorisation des minima sociaux. Cela signifie que l’on ne saurait séparer cette revalorisation d’une politique d’ensemble favorisant ces entreprises.

Le gouvernement pouvait — pourrait encore — faire de la revalorisation des minima l’outil d’une véritable politique de relance. « Tout faire, déclarait récemment le premier ministre, afin d’accompagner — en l’encourageant — la reprise économique  (7) . » Le propos est timoré. Il évoque le simple accompagnement d’une reprise spontanée qu’il ne faudrait pas briser. L’expression « en l’encourageant » paraît venir en supplément, comme pour la bonne conscience. Et les faits confirment cette impression. La grande déception des premières mesures gouvernementales de l’été 1997 est venue d’une revalorisation de l’ASS limitée à 3 %, cependant que — plus grave — celle du RMI ne dépassait pas 1,1 %. L’inflation prévue pour 1998 étant de 1,3 %, et le RMI étant censé augmenter, en 1997, de 0,2 % de plus que les prix, on affirmait alors — conception étrange de la relance — vouloir maintenir le pouvoir d’achat des allocataires concernés. Sans doute, cas d’école pour les étudiants en économie, s’agissait-il d’une relance à dépense constante...

La stabilité des prix, l’existence d’un fort excédent extérieur, l’anémie de la demande intérieure et de l’investissement — bref, tous les indices — mettaient pourtant clairement en évidence, dès la prise de fonctions du gouvernement de M. Jospin, la nécessité d’une politique autrement hardie, et dont le relèvement des minima sociaux aurait pu être l’instrument privilégié. Plus encore, à un moment où, si la consommation intérieure et l’investissement semblent sortir de leur apathie, la crise du Sud-Est asiatique (lire pages 18 à 21) fait peser de sérieuses menaces sur le taux de croissance de 3 %, en fonction duquel ont été fixés les grands ajustements budgétaires de l’année. Le relais de la demande nationale n’en devient que plus indispensable.

Or, s’il est une certitude, c’est que tout milliard versé aux populations les plus défavorisées viendrait alimenter cette demande (30 à 70 milliards représentent des augmentations de 0,6 % à 1,46 % de la consommation des ménages) (8). Et cela, principalement en biens de première nécessité, stimulant donc la production nationale plutôt que l’importation. Dans la conjoncture actuelle, il en résulterait des créations d’emplois réductrices de dépenses sociales, génératrices de consommation, de rentrées fiscales ainsi que de cotisations sociales. La dépense budgétaire générerait ainsi, par la croissance, la résorption des déséquilibres initiaux qu’elle aurait suscités. Pour avoir écarté ou ignoré cette perspective, le gouvernement se condamne à mener un combat défensif face au mouvement des chômeurs, ce qui le met politiquement en porte-à-faux. Au lieu de l’utiliser comme fer de lance d’une action volontariste en le considérant, pour reprendre la formule de M. Robert Hue, comme « une chance pour ce pays et un stimulant pour la gauche ».

René Passet

Fri, 15 Jun 2018 16:57:14 +0200

Crise, chômage et racisme au miroir de l'histoire

« Il y a présentement ce qu’on appelle une crise dans le monde. C’est comme un de ces grands événements épidémiques qui survenaient au Moyen Age et qui traversaient le pays. Et tous les hommes avaient peur », écrivait Paul Nizan dans les derniers mois de l’année 1931 (1). Les premiers effets de la dépression atteignirent la France à l’automne 1930. En ce temps où Ivo Livi ne s’appelait pas encore Yves Montand, personne ne songeait à s’écrier « Vive la crise ! ». On avait en tête les chiffres impressionnants du chômage américain, les photos de soupes populaires publiées dans la presse et le souvenir pénible de ce jeudi new-yorkais où, selon l’expression de Marx, qui avait perdu 250 000 dollars dans l’affaire (il s’agit de Groucho), « la Bourse s’effondra avec un bruit sourd ».

Le monde occidental ne manquait pas alors d’hommes politiques sagaces, à l’instar de ceux d’aujourd’hui. Le président américain, Herbert Hoover, grand libéral devant l’Eternel, voyait en mars 1930 « la prospérité au coin de la rue » . A Paris, quinze jours après le krach de Wall Street, le nouveau président du conseil, André Tardieu, annonçait à une Chambre enthousiaste : « Au bref, nous entendons affirmer et, si vous le permettez, inaugurer en France une politique de prospérité. Un peuple prospère, c’est un peuple qui voit s’accroître parallèlement la production, les bénéfices de l’entreprise et le salaire de l’ouvrier. » - Acclamations sur les bancs de la droite et du centre, cris de « Vive Tardieu ! (2) ».

L’indice général de la production industrielle régresse de 133 en 1930 à 115 en 1931, puis à 92 en 1932 ; il est à 96 en 1935 (3). 112 banques font faillite en 1930. 118 en 1931. Entre 1930 et 1935, le volume d’extraction du charbon baisse de 15 %, la production d’acier de 40 %. Le nombre des automobiles produites chute de 254 000 en 1929 à 165 000 en 1935, le nombre des constructeurs se réduit de 90 à 28. En décembre 1934, Citroën dépose son bilan. Le nombre de faillites double pour s’élever de 6 500 en 1929 à 13 370 en 1935. A Lyon, le tribunal de commerce prononce la dissolution de 263 sociétés en 1931 et de 365 en 1932, alors que, cette même année, 260 seulement ont été constituées.

Dans un rapport au préfet du Rhône en date du 3 janvier 1931, le commissaire spécial de la Sûreté note que « la population lyonnaise conserve son bon état d’esprit, quoiqu’un malaise général existe dans le monde des affaires… Le chômage partiel, qui jusqu’ici n’avait atteint que quelques branches du commerce et de l’industrie, paraît se généraliser  (4)  » . Le nombre de chômeurs secourus dans le département croît de 3 865 en janvier 1931 à 7 207 en décembre. On licencie aux Chantiers de La Buire à Lyon, à la SOMUA et aux Aciéries de Longwy à Vénissieux, chez Saint-Gobain à Saint-Fons… L’industrie de la teinture et des apprêts perd 1 500 employés en un an ; dans le bâtiment, le nombre des chômeurs est estimé à 2 500 environ ; en juin, on compte près de 19 % de chômeurs dans la métallurgie et, quelques semaines plus tard, plus de 20 % dans la chimie.

« Une situation de plus en plus angoissante »

Les offices de placement enregistrent 71 533 demandeurs d’emploi sur l’ensemble du territoire national en mars 1931 (5). Mais le recensement général de la population, le 8 du même mois, fait apparaître 452 815 chômeurs, un chiffre six fois supérieur. L’administration est prise de court par l’ampleur de la crise, et ses données sont calculées sur la base des secours. En novembre 1931, le directeur de l’Office départemental de placement de la main-d’oeuvre écrit au maire de Lyon : « Actuellement, tant en ce qui concerne les services extérieurs d’enquêtes que les services d’inscription, pointage, comptabilité, dactylographie, le fonds de chômage compte 31 employés, chiffre sensiblement égal au maximum occupé en 1927, et bien que le nombre des chômeurs secourus cette année l’emporte de beaucoup sur celui des chômeurs secourus au cours des crises antérieures… Au surplus, nous avons chaque jour plus d’une centaine, en moyenne, d’inscriptions nouvelles. »

Un jour de décembre, l’Office municipal de Lyon enregistre 235 personnes : « A 18 heures 15, il restait 17 demandeurs qui n’avaient pu être inscrits, et d’autres étaient partis, lassés par l’attente, bien que nous ayons 7 employés affectés au seul service des demandes d’inscription. »

Les statistiques sont également déformées par les mécanismes propres à l’institution. On relève ainsi, au mois de mai 1931, une baisse sensible, d’une centaine d’unités, du nombre de chômeurs inscrits à Villeurbanne. Mais le commissaire spécial souligne que « cette diminution ne provient pas d’une reprise de travail, mais de radiations effectuées sur les listes des bénéficiaires du fonds de chômage, radiations opérées parce que les allocations étaient servies depuis plus de 120 ou 150 jours selon les charges de familles ».

En janvier 1932, 12 938 chômeurs sont secourus dans le Rhône. A la mi-mars, la préfecture estime le nombre des sans-emploi à plus de 19 000, y compris ceux, environ 3 000, qui ne sont pas déclarés. « La situation devient des plus angoissantes, lit-on dans un rapport, car l’augmentation du chômage complet est générale dans toutes les corporations. » En janvier 1935, les vingt-cinq fonds de chômage du département secourent 14 958 sans-travail. Le point maximal est atteint en France au mois de février de cette année, avec 544 567 demandes d’emplois. Son demi-million de chômeurs situe la France loin derrière les Etats-Unis (15,6 millions au maximum), l’Allemagne (6,1 millions) ou l’Angleterre (3 millions). Toutefois, dans leur Enquête sur le chômage pendant les années de crise (1930-1936), Gabrielle Letellier et ses collaborateurs estiment le nombre de chômeurs réels (et non seulement inscrits) au point maximal de la courbe à plus de 1 089 000, soit, d’après leurs calculs, à environ 9 % de la population active salariée (5). La France a franchi la barre des 10 % actuellement, depuis octobre 1984.

Au fléau des licenciements il fallait encore ajouter la réduction générale des activités. A la fin de 1931, le chômage partiel (moins de 48 heures hebdomadaires) touchait 50 à 55 % des travailleurs du Rhône. « Dans la construction mécanique, l’industrie textile, la verrerie, les teintureries et apprêts, un grand nombre d’établissements ne travaillent que quatre et même parfois trois jours par semaine », rapporte le préfet. Les Tanneries lyonnaises d’Oullins et les Etablissements Lombardet de Saint-Fons ne travaillent respectivement que 25 heures et 20 heures par semaine en mars. Dans les Verreries de Givors, à une vingtaine de kilomètres au sud de Lyon, les horaires ont été réduits à 28 heures. Berliet travaille trois jours sur six en février 1932. D’après le ministère du travail, il y a eu en France jusqu’au mois d’août 1932 plus de chômeurs partiels que d’ouvriers normalement occupés dans les établissements de plus de 100 personnes.

Le chômage ne frappe pas partout ni tous avec la même intensité. De l’ensemble des départements sinistrés, la Seine arrive en tête, suivie par le Nord, la Seine-et-Oise, les Bouches-du-Rhône, la Seine-Inférieure, le Rhône, en sixième position, puis le Pas-de-Calais et le Haut-Rhin. Les communes industrielles sont évidemment les plus touchées.

« A Lyon, explique le commissaire spécial en janvier 1932, le nombre des sans-travail grossit journellement, notamment dans le troisième arrondissement, où l’on en enregistre le plus grand nombre. A Villeurbanne, le nombre des chômeurs est en progression depuis plus d’un mois, et, relativement à l’importance de la population, la proportion de chômeurs est plus grande qu’à Lyon. Il en est de même à Saint-Fons, Vénissieux, Oullins, qui sont des localités industrielles. » Au 27 mars 1935, l’office de placement comptabilise 3 640 chômeurs à Villeurbanne (pour une population de moins de 80 000 habitants), et, en janvier, 662 à Vénissieux, 430 à Vaulx-en-Velin, etc. Ces chiffres sous-estiment le phénomène, comme on l’a vu pour 1931, et seule l’analyse du recensement permet d’approcher la réalité dans toute son étendue. Bien qu’en cinq ans l’écart entre les données de l’Office de placement et les résultats du recensement se soit considérablement réduit (on avait eu le temps d’apprendre), il reste sensible : en mars 1936, l’Office de placement annonce 508 921 demandes d’emplois, alors que le nombre de chômeurs du recensement approche 824 000. Si, en 1931, 15,8 % des chômeurs réels seulement apparaissaient dans les statistiques officielles, la proportion ne dépasse pas 62 % en 1936.

A Villeurbanne, 81 % des chômeurs sont des hommes et 19 % des femmes (45 % selon l’INSEE en décembre 1983) ; 66 % sont français et 34 % étrangers (29 % aujourd’hui) ; un peu plus de 15 % ont moins de trente ans (35,5 % de moins de vingt-cinq ans en 1983) et 40,5 % ont plus de cinquante ans (23,7 % aujourd’hui). En outre, 67 % d’entre eux sont mariés ; mais, alors que 78 % des hommes au chômage sont mariés, 83 % des femmes sont célibataires (ou veuves ou divorcées) ; au-delà d’effets dus au hasard, cela s’explique certainement par le rapport différent qu’entretenaient alors les femmes au travail salarié.

Sur l’âge des chômeurs, G. Letellier fait, au niveau national, des constatations similaires : 24 % de moins de trente ans en 1935 et 35 % de plus de cinquante ans, ce qui la conduit à la conclusion que « les personnes actives âgées de moins de vingt-neuf ans ont été proportionnellement moins touchées par le chômage, tandis qu’au contraire les groupes au-dessus de quarante ans l’on été nettement plus que ne l’aurait comporté leur importance dans l’ensemble de la population active… La proportion de vieux chômeurs n’a cessé de s’accentuer au fur et à mesure que le chômage s’est prolongé et étendu. »

La moyenne d’âge des gens sur qui a porté l’enquête est de quarante-six ans pour les hommes et quarante-trois et demi pour les femmes. Le recensement de 1931, cependant, fournit encore des données différentes : le groupe des moins de trente ans atteint 41,6 % tandis que celui des plus de cinquante ans s’affaisse à moins de 24 % ; on retrouve la distorsion entre le phénomène du chômage réel et celui du chômage enregistré.

A Vénissieux, les hommes comptent pour plus de 96 %, et les étrangers pour 61,5 %. Au recensement de 1931, 21 % des ouvriers espagnols et 14 % des ouvriers italiens sont sans travail, contre 6 % seulement des ouvriers français. Plus de neuf sur dix des chômeurs de Vaulx-en-Velin sont des hommes, et 66,5 % des étrangers. Sur l’ensemble de l’agglomération lyonnaise, les étrangers constituent un tiers des chômeurs au début de la crise (deux tiers dans le bâtiment). La part des femmes parmi les demandeurs d’emploi dans le département est généralement de quelques points supérieure à 20 %, un chiffre analogue à celui de la moyenne nationale, mais, comme pour les jeunes, le recensement élève la proportion. Sans doute le signe d’une moindre insertion dans les cadres institutionnels du marché du travail et d’une certaine fragilité de ces catégories devant la crise.

Un chômeur admis au bénéfice des secours dans le Rhône touche 7 F par jour en 1931 lorsqu’il est chef de famille, plus 3 F par personne à charge, jusqu’à concurrence de 16 F par famille. Dans le bâtiment, à la même époque, un maçon gagne quotidiennement 56 F, un manoeuvre 46. A la Manufacture des tabacs, les manutentionnaires perçoivent 40 francs par jour pour les hommes et 25 F pour les femmes. Le maximum familial de l’allocation chômage est inférieur à la moitié du salaire d’un manoeuvre de l’industrie. Pour le chef de famille, l’aide journalière équivaut à une heure de travail d’un métallurgiste. La durée des secours oscille entre quatre et six mois (de 120 à 180 jours).

« Les ouvriers, note le commissaire spécial en novembre, se plaignent pour la plupart de la limite actuelle des secours… Un certain nombre d’ouvriers auraient été rayés des listes des bénéficiaires sans avoir pu trouver un travail. Il s’en trouverait parmi eux âgés de plus de cinquante ans. D’autre part, les ouvriers chômeurs trouvent le taux des allocations insuffisant par rapport au coût de la vie. »

La durée du chômage va en augmentant et, pour l’ensemble de la période (1931-1935), elle est de 197 jours en moyenne. En mai 1931, la préfecture estime à un millier le nombre de chômeurs non secourus à Vénissieux, Saint-Fons, Givors. Neuf mois plus tard, un rapport constate que « le nombre des chômeurs ayant dépassé le délai de 180 jours et qui ne peuvent plus être inscrits au fonds de chômage s’accroît rapidement dans le département ».

Ces secours, lorsqu’on y a droit, il faut les gagner. A Lyon, le chômeur est soumis à une enquête mensuelle, il doit pointer deux fois par semaine à l’Office départemental de placement et apposer sa signature en mairie chaque jour ouvrable. Le règlement du fonds de chômage de Vénissieux ne laisse aucun doute sur les intentions de l’administration : « Les convocations pour le pointage devront continuer à être faites périodiquement tous les jours ou tous les deux jours pour les chômeurs éloignés, mais l’heure de ces convocations devra varier en principe chaque fois. Tout chômeur qui ne répond pas à une seule convocation doit être suspendu. » A Villefranche, la municipalité ferme le fonds de chômage pendant trois mois en 1933, estimant qu’un certain nombre de chômeurs, « peu disposés à travailler, ne faisaient pas beaucoup d’efforts pour trouver de l’occupation ».

De telles mesures ajoutées aux règlements tatillons qui induisent une culpabilité du chômeur et tiennent du sadisme du pion sont très mal vécues. Un correspondant du journal communiste Travail s’en prend ainsi à la municipalité socialiste de Vénissieux :

« Vous n’êtes que des cruels vis-à-vis des chômeurs éloignés du bourg. N’oubliez pas qu’il y en a à Parilly, et que vous imposez à ces malheureux et malheureuses, qui n’ont même pas une bécane pour s’y rendre, que vous leur imposez cette marche militaire tous les jours et par tous les temps, même avec une température glaciale. Et le jour du Mardi gras, jour bien mal nommé pour les chômeurs, il n’y eut pas de pointage ce jour-là, mais, n’ayant pas été avertis la veille, et victimes de votre bienveillance, ils s’appuyèrent la fameuse balade  (6). »

Au dire même des responsables de l’Office départemental de placement, il règne dans ces bureaux une ambiance détestable : « Les chômeurs se présentent courroucés, irrités à nos guichets. Ils ont à la bouche la menace, l’insulte au moindre prétexte, surtout lorsque les demandes qu’ils formulent sont rejetées. » La détresse porte en elle l’amertume.

Voilà cinquante ans, un « nouveau pauvre »

Le chômage frappe massivement les couches les plus défavorisées. « La grande masse des chômeurs dits totaux, c’est-à-dire licenciés de leurs emplois, constate le directeur de l’Office de placement, est constituée par des manoeuvres susceptibles d’être occupés dans diverses industries. » En 1932, ceux-ci forment un tiers des chômeurs du département, un tiers également des chômeurs de Vaulx-en-Velin et de Saint-Fons en 1935. Mais on ne trouve pas que des manoeuvres chez les sans-travail ni même que des ouvriers. Le commissaire spécial insiste sur le fait qu’il existe un nombre croissant de « chômeurs non comptés dans les statistiques officielles : ce sont les employés, dont on ne saurait dire le nombre exact, mais il suffit de regarder autour de soi pour constater qu’aucun commerce, qu’aucune industrie, qu’aucune catégorie, depuis les chefs d’entreprise jusqu’aux garçons de bureau, n’a été épargnée dans les congédiements ».

M. X… est l’un de ces « nouveaux pauvres ». Marié, cinquante ans, père de quatre enfants, avec une fille encore à élever, il exerçait la profession de chef expéditionnaire dans une usine d’instruments de pesage de Villeurbanne lorsque la crise l’a frappé. Sa femme, âgée de quarante-huit ans, est restée six ans et demi employée dans un laboratoire médical avant de devoir quitter ce travail pour raisons de santé. Depuis dix ans, ils habitent un meublé à 170 F par mois, et, dans la maison, « aucune remarque défavorable n’a été faite » les concernant.

Le 20 septembre 1932, M. X… se résout à écrire au maire de Lyon, Edouard Herriot, alors président du conseil :

« J’ai l’honneur de vous adresser la présente demande tendant à obtenir de votre haute bienveillance un emploi sans distinction dans la ville de Lyon… Subissant depuis huit mois ainsi que ma femme les terribles conséquences d’une crise sans fin de chômage, je désespère d’accomplir ma tâche, c’est-à-dire de subvenir aux besoins d’existence de ma dernière fille, âgée de treize ans. Ce n’est certainement pas avec 73,50 francs dont j’encaisse tous les samedis à la mairie du septième arrondissement que nous pouvons vivre trois personnes et à vous dire franchement c’est une corvée dont j’exécute honteusement. Les multiples demandes dont j’ai faites jusqu’à ce jour ont été vaines et sans résultat malgré une volonté tenace, ferme à toute épreuve.

 » Je vous prie de considérer le but de ma présente comme très modeste ; que l’on me supprime au plus tôt ce pécule de chômage en me procurant du travail, un poste de confiance dont je serai fier. Je n’ai pas la prétention de concourir à une retraite, simplement le nécessaire pour faire face aux besoins les plus urgents. Un poste de garde, de concierge dans une école ou autre, peu m’importe. En un mot, une occupation qui serve de remède efficace contre ces idées noires dont je sens naître chez moi et dont le désespoir, la misère en sont la cause.

 » Espérant que ma présente sera prise en considération ». etc.

La demande est accompagnée de la recommandation d’un sénateur, son ancien professeur, auquel le maire de Lyon fait répondre qu’on a pris bonne note « de la candidature de votre protégé… Toutefois, M. X… ayant dépassé l’âge réglementaire, sa démarche ne peut être examinée qu’en vue d’un emploi purement temporaire ».

Presque un an se passe. M. X… récidive le 25 août 1933 :

« Cette situation n’est plus tenable pour moi et ma famille. Ma femme est d’une santé délicate et ma fille treize ans et demi ; et dire que depuis dix-neuf mois nous vivotons trois personnes avec 10,50 F par jour. Mes effets de réserve ne seront bientôt plus que des guenilles. Qu’allons-nous devenir ? La misère conduit à bien des abîmes. Et pourtant je ne vous demande qu’un travail.

 »Mes devoirs de citoyen je les ai accomplis comme tout bon Français. A vingt ans, je me suis engagé dans la coloniale pour quatre ans (campagne de Cochinchine)… Je suis encore très valide et très volontaire pour n’importe quel poste que vous voudrez bien me confier. Par l’intermédiaire de M. P…, adjoint au septième arrondissement et directeur de l’hôpital de Grange-Blanche, ne pourriez-vous pas me dénicher un poste ? Je fais allusion à ce cas, mais je n’ai aucune préférence ; l’essentiel, pour moi et ma famille, c’est de pouvoir manger à notre faim en travaillant. »

Un mois plus tard, la mairie a l’honneur de lui faire connaître qu’il a été pris bonne note de sa demande, que, malheureusement, les postes sont rares et les demandes nombreuses, et qu’enfin, à la première occasion, son cas sera examiné avec bienveillance.

« Je ne vous demande pas l’aumône »

Alors M. X… se fâche. « Pour la quatrième et dernière fois », il expose sa situation, qui "ne fait qu’empirer dans le domaine de la misère ; ce jour 25 courant, me rendant à la mairie du septième arrondissement pour toucher mon chômage, l’on m’a supprimé l’allocation de ma fille âgée de quatorze ans qui, étant en apprentissage, gagne 5 F par jour ; ôtez 1 F de tramway reste 4 F. J’en suis donc réduit à 49 F pour ma part, plus 24 F de ma fille, soit 73 F par semaine. Inutile de faire de commentaire sur cette somme devant nous servir pour vivre à trois pendant sept jours.

"J’attends toujours bonne suite à vos réponses du 15 octobre 1932, 25 juillet 1933 et 26 septembre 1933. N’estimez-vous pas que j’ai de la patience et que je suis à bout d’endurance ? Certainement et malheureusement, je ne suis pas seul, mais, tout de même, depuis le temps, ce serait bien mon tour à succéder à certains qui sont en place depuis le début de la crise. Sincèrement, vous devez dire que mon raisonnement est juste.

 »Je ne vous demande pas l’aumône, mais du travail sans garanties de stabilité, mais devant me permettre de récupérer mes forces et renouveler nos vêtements qui tombent en guenilles.

 »Pour me garantir contre la société d’un grand malheur devant donner l’exemple, je vous adjure, Monsieur l’adjoint, pour ma femme malade et ma fille, d’éviter cette catastrophe. »

A la mairie, on s’inquiète et on propose d’embaucher M. X…, « dont la lettre du 25/11/1933 laisse supposer un découragement dangereux », comme employé auxiliaire, « sans engagement d’aucune sorte » . Voilà M. X… tiré d’affaire. Las ! Moins de deux mois plus tard, en janvier 1934, le directeur de l’office départemental de placement informe le maire que M. X… « ne peut pas être conservé dans son emploi ». Le sénateur du Var intervient de nouveau : « Sa situation est digne d’intérêt ; il a besoin de conserver sa modeste situation. » Mais le directeur de l’office est inflexible : « Si M. X… a besoin de conserver sa situation, nous avons besoin d’employés qui remplissent leur devoir et exécutent leur travail ; or tel n’a pas été le cas de M. X.. » Le 17 février 1934, donc, le maire de Lyon écrit au sénateur : « Malgré tout mon désir de vous être agréable, il n’a pas été possible de conserver cet employé, qui ne donnait pas satisfaction à ses chefs. »

Qu’est devenu M. X… ? Est-il descendu dans la rue le 6 février avec les amis de Taittinger et de La Rocque, les « patriotes » et les « nationaux » qui chantaient « Les députés à la lanterne ! » et acclamaient l’armée, le préfet Chiappe et quelques autres ? Ou bien était-il le 12 avec ceux qui manifestaient contre la « menace fasciste » sous le signe des trois flèches ou de la faucille et du marteau ? Ou bien encore, lassé de vivre, a-t-il un soir tourné la clef du poêle ?

« L’intensification du chômage, écrivait G. Letellier dans son enquête de 1938, se manifeste non seulement par l’augmentation globale des chômeurs, mais par l’aggravation de la situation personnelle de chaque chômeur. Elle se traduit par un nombre de journées de chômage croissant imposé à chaque chômeur. Au fur et à mesure que la crise se développe, les anciens chômeurs trouvent de moins en moins de travail et les nouveaux subissent tout de suite un chômage à peine interrompu par de courtes reprises  (7).  » Cette enquête collective était coordonnée, pour Lyon, par le directeur de l’office de placement : un connaisseur !

« Des enfants ont faim ! »

Edouard Herriot déclarait à son conseil municipal au début de 1932 : "Des enfants ont faim ! Je demandais un jour à un petit garçon ce qu’il avait mangé. Il me répondit : « Rien encore… Demain seulement… aujourd’hui, c’était le tour de ma petite soeur  (8).  » Cela n’empêchait pas les réclames d’aller bon train : « 1932, votre année sera plus heureuse avec une Hotchkiss ! »

Pour lutter contre le chômage, les municipalités ouvrent des chantiers où les sans-travail sont employés comme terrassiers. Un millier environ de chômeurs oeuvrent à la réfection des routes du département, à la construction du marché-gare de Lyon ou de la nouvelle mairie de Villeurbanne, coeur de ce quartier des gratte-ciel inauguré en juin 1934.

Dès les premiers mois de 1931, la commission administrative de l’office de placement propose à la municipalité d’attribuer des « bons de repas » aux chômeurs exclus du bénéfice de l’allocation en espèces. A Vaulx-en-Velin, Saint-Fons, Vénissieux, Villeurbanne, les soupes populaires font leur apparition. A Lyon, elles sont organisées à Saint-Antoine-de-Gerland, au foyer féminin de la Part-Dieu, à Saint-Luc, aux Charmettes… L’union départementale CGT préconise "l’édification de baraquements, organisés à la façon des « foyers du soldat », où les travailleurs pourraient trouver un abri et des moyens de subsistance". A Caluire, la municipalité ouvre un restaurant dans des locaux industriels. « Moyennant 2,05 F par repas, explique un responsable de l’opération, nous servons aux chômeurs un dîner complet de trois plats qu’ils peuvent consommer sur place ou bien emporter chez eux. Des distributions de boissons chaudes sont faites gratuitement. Nous nous préoccupons de varier les menus, au point que, depuis la fondation, jamais deux repas semblables n’ont été servis  (9). »

Le journaliste qui a recueilli ces propos a cru bon d’ajouter : "Nous regardons le chef « opérer ». C’est un professionnel chevronné qui servit sur les transatlantiques. Humant le moka délectable qu’il nous offre, nous cueillons au vol cette appréciation d’une bonne ménagère : « Faut pas dire, c’est en première. Et ils ne sont pas regardants sur les portions. »

Moka, transtlantiques et première classe, les chômeurs ne connaissent pas leur bonheur ! En trois mois et demi, depuis décembre 1931, les soupes populaires distribuent 186 410 repas : 1 litre de soupe, 100 grammes de pain et 0,50 F de gruyère. A Villeurbanne, on constate une diminution de 60 % du nombre de repas servis gratuitement par les centres de secours dès lors que les chômeurs ont la possibilité d’emporter des aliments chez eux la soupe populaire est vécue comme une humiliation.

L’action des pouvoirs publics se révèle rapidement insuffisante. En septembre 1931, Edouard Herriot attire l’attention des industriels sur les graves difficultés budgétaires qu’entraîne le chômage.

« Pour lutter efficacement contre le fléau social actuel réduisant de nombreuses familles à la misère, dont un grand nombre privées, pour ainsi dire, de nourriture, sont menacées de se trouver un jour ou l’autre sans abri, la population lyonnaise donne l’exemple d’une générosité ardente », remarque le commissaire spécial.

Des fonds d’aide volontaire aux chômeurs sont constitués dans chaque arrondissement sous l’impulsion de la municipalité, afin de recueillir les dons en nature et en argent. Le Comité général indépendant des chômeurs (CGIC) voit le jour en février 1931 et, les premières semaines, il n’est pas sans inquiéter les services de police : « On ne voit pas bien par quelle tendance il est dirigé. » En un mois, il regroupe cinq cents chômeurs environ, et se révèle finalement « respectable » il collabore avec la mairie et « paraît se cantonner strictement dans le domaine économique » . En une année, il distribue cinq mille repas, trois tonnes de pain, deux tonnes de pâtes, des vêtements, installe un salon de coiffure gratuit, co-organise avec la Bourse du travail et le Cinéma-Educateur le Noël des enfants de chômeurs : film, entracte-goûter, numéro comique et discours d’Herriot.

A l’initiative de l’Inspection académique, des listes de souscription circulent parmi les enseignants du primaire et du secondaire. Chacun y va de sa collecte : le Comité français de secours aux enfants, le Syndicat général des patrons laitiers de Lyon, celui des kiosques et marchands de journaux. A côté de la Fédération des oeuvres laïques, la Fédération spirite lyonnaise recueille les secours en tous genres. Pétrole Hann ("la santé de vos cheveux"), « répondant à l’appel de Son Eminence le Cardinal Maurin en faveur de la Croisade de charité pour les chômeurs, vient de lui faire remettre 10 000 F en souvenir de M. Laurent Vibert  (10)  ». En son extrême simplicité, Son Eminence sollicitera du conseil d’administration des établissements Vibert l’autorisation de rendre public ce geste de bonté afin que nulle main gauche dans l’agglomération n’ignore ce qu’a fait cette main droite.

Le commissaire spécial souligne l’importance des moyens financiers dont dispose l’oeuvre de fraternelle entraide par les secours - catholique, - « car la plupart de ses membres sont des industriels ou des négociants fortunés ou aisés ». Entre septembre 1931 et février 1932, l’oeuvre distribue plus de quarante mille journées de vivres aux familles dans le besoin et plus de quatre mille repas servis sur place, loge les sans-abri dans ses foyers : « Nous avons tant, à notre époque, de pauvres déclassés ! »… « Tant de familles, du jour au lendemain, se sont trouvées diminuées, gênées, ruinées ! Il faut directement et discrètement leur venir en aide. Nulle organisation ne saurait mieux que la Croisade de charité les découvrir et les soulager. »

A nouveau, aujourd’hui, les évêques s’inquiètent. On a vu, cet hiver, réapparaître la figure légendaire de l’abbé Pierre sur nos écrans. C’est un signe qui ne trompe pas. Et ce n’est pas lui manquer de respect que de rappeler ce qu’en disait Roland Barthes dans les années 50 : « J’en viens à me demander si la belle et touchante iconographie de l’abbé Pierre n’est pas l’alibi dont une bonne partie de la nation s’autorise, une fois de plus, nous substituer impunément les signes de la charité ô la réalité de la justice  (11).  »

Car l’élan solidaire a d’étroites limites.

Un rapport de février 1931 constate que « l’état d’esprit des patrons n’est pas très bon. Ils n’envisagent pas la fin prochaine de la crise, mais ils se rendent compte que, d’une façon générale, celle-ci a été provoquée par la surproduction. Ils se plaignent de la concurrence étrangère et de la trop grande facilité accordée pour l’entrée en douane. Ils semblent être tous d’accord pour envisager une baisse des salaires, se plaignent des impôts nombreux et de l’application de la loi sur les assurances sociales ».

Ce même mois, les femmes employées dans la papeterie au tarif syndical de 29 F par jour sont congédiées puis réintégrées sur une base salariale de 25 F. En 1932, les entrepreneurs du bâtiment dénoncent les contrats qui les liaient à leurs salariés. Au mois de février, deux cent cinquante industriels et commerçants villeurbannais se réunissent au Kursaal-Cinéma pour entendre « l’éminent économiste parisien », M. Bonnefoy, parler de la crise et de ses remèdes :

« S’opposer énergiquement à l’étatisme, c’est-à-dire supprimer à l’Etat ce rôle de commerçant et d’industriel dont il s’acquitte fort mal. Ensuite, pour vaincre le péril du chômage, faire la propagande nécessaire pour que l’on achète et ne consomme exclusivement que des produits français. Ensuite, contingenter les importations pour rendre possible la réalisation de nos stocks et aider à la fabrication de nouveaux. Diminuer le nombre des fonctionnaires en les payant plus, mais en obtenant plus de travail  (12).  »

Quelques jours auparavant, deux sénateurs déposaient un projet de loi visant à réduire le traitement des fonctionnaires. A Villefranche, on parle en 1934 de « réadaptation » des salaires : aux époques de crise, l’euphémisme fleurit. « Les diminutions opérées, annonce le sous-préfet, n’ont pas produit chez les ouvriers atteints de réactions sérieuses. » En juin 1933, certains chômeurs revendiquent même des diminutions de salaires, espérant ainsi trouver du travail.

Lettres de délation

La solidarité ouvrière n’est pas toujours conforme aux images d’Epinal véhiculées par certaines organisations. Ne voit-on pas des lettres anonymes arriver sur le bureau du directeur de l’office de placement, telle celle-ci, du 6 février 1933, signée « un délégué » : "Je me permets de vous adresser cette lettre pour vous signaler certains faits qui se passent au bureau du Fonds de chômage, 46, quai Gailleton.

 »1) Le personnel employé n’est pas à sa place, vu qu’il y a trop de jeunes filles ou de femmes, et que ces emplois seraient bien mieux confiés à des pères de famille chômeurs, parmi lesquels beaucoup d’entre eux leur femme ne travaille pas, tandis que celles occupées ont leur mari ou leurs parents qui travaillent.

 »2) Vous pourriez peut-être mieux sélectionner vos enquêteurs, car la plupart de ceux-ci ne font pas la moitié de leurs enquêtes, qu’ils rendent pourtant toutes finies en y mettant n’importe quoi : mensonges ou autres ! Ce qui est cause de tant de radiations de chômeurs qui pourraient peut-être bien un jour faire arriver du grabuge, enfin, je vous préviens !

 »3) Je vous signale un chômeur dont je ne sais pas le nom, mais qui travaille tous les soirs comme contrôleur au Théâtre des Célestins. En a-t-il le droit ? Si oui, d’autres en feront autant. »

Et cette autre, d’un « groupe de chômeurs », qui se proposent pour remplacer ces « propres à rien » qui font un travail « des plus dégoûtants ». Cette autre encore qui s’en prend à un employé, « le troisième du bureau des renseignements »

Et partout, à droite, cri du coeur, à gauche toute honte bue, et au-dessus, dans l’administration et sa parfaite neutralité, s’élève, lancinant, le mot d’ordre de toutes les lâchetés : « Le travail aux Français ! » Le Canard enchaîné révélait dans son édition du 17 octobre 1984 que l’un des documents préparatoires au conseil des ministres du 10 octobre consacré à l’immigration portait le titre de « Mesures contre les immigrés » (13). Dans les années 30, l’administration préfectorale procédait à une enquête périodique sur l’état du chômage, et le paragraphe 3 de l’imprimé s’intitulait « Moyens employés, pour combattre le chômage ». On y lisait, cadre A, rubrique 3 : « Dispositions prises pour l’élimination : a) des ouvriers étrangers ; b) des ouvriers français âgés » (sic) ; cadre B, rubrique 3 : « Evacuation d’ouvriers étrangers licenciés » (réponse : « commencement d’exécution ») et rubrique 4 : « Dépistage et refoulement d’ouvriers étrangers entrés irrégulièrement ».

En février 1931, le préfet du Rhône informe le ministre de l’intérieur que « les ouvriers licenciés ont été choisis souvent parmi les étrangers célibataires et les Nord-Africains. D’autre part, dans les ménages ou l’homme et la femme travaillent, les femmes ont été licenciées de préférence. » Le nombre d’ouvriers étrangers employés dans les usines de Givors régresse ainsi de 1 026 en février à 487 en décembre 1935 ; dans le département, l’industrie perd quelque huit mille ouvriers immigrés pendant les deux premières années de la crise.

Aux contraintes économiques, l’administration ajoute le poids de ses règlements, la rigueur glacée de ses procédures pour leur faire comprendre : « Partez ! Nous n’avons plus besoin de vous ! » D’une manière générale, écrit le préfet, l’emploi de la main-d’oeuvre étrangère est très strictement contrôlé par les divers services départementaux, et aucune régularisation de situation n’est plus accordée. L’arrivée des familles de travailleurs est ajournée par mesure de prudence, les chefs de famille n’étant pas certains de conserver leur travail." Le conseil des ministres du 10 octobre 1984 a prouvé que l’administration, faute d’imagination, avait de la mémoire, ou, pour le moins, des réflexes conditionnés. A Villeurbanne, ville de M. Charles Hernu, actuellement assigné devant le tribunal administratif par la CIMADE pour avoir refusé de délivrer des certificats de logement à des familles étrangères en vue de regroupements familiaux (14), la municipalité socialiste du docteur Lazare Goujon n’accordait en 1931 les secours de chômage aux étrangers qu’avec « beaucoup de précaution », selon le commissaire spécial.

La pression est forte dans les années 30. L’administration fait son possible, comme on l’a vu. La droite se déchaîne : l’étranger n’est pas seulement présenté à l’opinion publique comme fauteur de crise, mais comme fauteur de troubles. La soie artificielle du Sud-Est, la grande usine de Vaux-en-Velin, en avril 1936, le Nouvelliste, la voix du monde des affaires et de l’évêché, écrit :

« Les réfractaires qui forment les piquets de grève sont composés d’étrangers et, parmi ceux-ci, les plus violents sont des Italiens et des Polonais qui ne craignent pas de frapper de braves Français, presque tous anciens combattants… Il est inadmissible que des travailleurs français soient soumis aux représailles d’individus qui devraient être immédiatement refoulés dans leurs pays respectifs. Malheureusement, nous n’avons pas de gouvernement  (15). »

Le conflit Talbot a quelques précédents. Le système xénophobe fonctionne autour de quelques lieux communs : l’ « arithmétique élémentaire », stigmatisée par Stéphane Wlocevski dans la Revue d’économie politique de mars-avril 1935, selon laquelle quatre cent mille chômeurs égalent quatre cent mille immigrés de trop ; le caractère criminogène de l’étranger : « On sait que quand un pays exporte ses sujets, ce ne sont pas les meilleurs  (16).  » Cette phrase sentencieuse du docteur Edmond Locard, célèbre criminologue qui eut la chance de connaître Conan Doyle, n’a aujourd’hui rien d’anachronique… En plus, les étrangers ne sont même pas « reconnaissants » de ce qu’on fait pour eux. Le commissaire spécial pousse l’humour jusqu’à remarquer que « les ouvriers étrangers, notamment ceux qui sont licenciés, font preuve d’un mauvais esprit et manifestent des sentiments hostiles à l’égard de la France où ils ont reçu pourtant l’hospitalité jusqu’ici ». Cela dit en toute candeur.

« Français chez nous »

Mais la pression vient aussi du monde ouvrier. Dans le bâtiment, en particulier, à la fin de l’année 1931, les organisations ouvrières se plaignent « du trop grand nombre d’étrangers qu’occupent certaines entreprises, notamment la maison Pitance sur ses chantiers de la rue Rambaud et de la rue du Dauphiné ». Des incidents pourraient se produire, ajoute le rapport. Pour le 1er mai 1933, jour de la fête internationale des travailleurs, les chômeurs français se proposaient de manifester devant les chantiers employant de la main-d’œuvre immigrée.

L’atmosphère ainsi créée dans l’opinion publique ne reste pas sans effets. A Oullins, le correspondant du Nouvelliste explique que, selon les premiers résultats du recensement de 1936, « la population est de 400 à 500 habitants de plus, malgré une diminution d’un millier d’étrangers environ, sur le recensement de 1931. Donc 1 000 étrangers de moins, 300 habitants de plus, ce qui fait qu’Oullins compte 1 500 Français nouvellement installés intra-muros , c’est-à-dire sur une période de cinq années. Allons-nous redevenir uniquement ou presque uniquement français chez nous ?  (17)  ».

Vénissieux perd 2 000 étrangers en cinq ans, Vaulx-en-Velin 1 400, Villeurbanne un millier, le département 10 000. En France, on recense en 1936 un demi-million d’étrangers de moins qu’en 1931. Certes, tous ne sont pas partis, il faut compter avec les naturalisalions, mais de décrets en lois et de lois en décrets, la France a montré au monde « le visage las et repus du bourgeois sceptique », ainsi que l’écrivait à propos des réfugiés Georges Zerapha dans Esprit, la mesure de la décadence : « sécheresse du coeur, hypocrisie, ladrerie, mesquinerie, cruauté - tous les défauts du mauvais riche  (18)  » . La pression monte. De nouveau, le pays retrouve certains de ses traits d’avant-guerre.

La France vit, paraît-il, en pleine modernité. On la chante sur tous les tons. Mais qui a dit qu’en 1935 on ne savait pas chanter aussi ?

Mais s’il faisait comme moi pour sa galette.

M’sieur Sarraut n’aurait pas un budget aussi bas.

Et si on mettait à la tête

Des finances Mistinguett

On n’en serait pas là !

Philippe Videlier

Thu, 14 Jun 2018 18:46:34 +0200

La Bosnie otage du conflit

Le président du Comité international olympique (CIO), M. Juan Antonio Samaranch, était attendu le 30 mars 1999 à Sarajevo pour inaugurer un nouveau complexe sportif dans un bâtiment occupé pendant toute la guerre par les « casques bleus ». Six jours avant cette cérémonie symbolique, l’Alliance atlantique déclenchait l’opération « Force alliée » en Yougoslavie. La visite du président du CIO à Sarajevo a alors été reportée sine die. Après deux mois et demi de bombardements, M. Slobodan Milosevic s’est finalement incliné. Pour la première fois en dix ans de crise, dit-on dans la capitale bosniaque, le président yougoslave a capitulé. Entre-temps, M. Samaranch a pu se rendre à Sarajevo, et le spectre d’une nouvelle guerre en Bosnie s’est totalement dissipé.

Comme une douloureuse piqûre de rappel, les raids sur la Yougoslavie voisine et l’expulsion massive des Kosovars ont ravivé le souvenir encore frais du conflit qui a ensanglanté la Bosnie-Herzégovine de 1992 à 1995. Fin mars, de folles rumeurs se sont immédiatement répandues dans la population. L’une d’elles faisait état d’une mobilisation des armées dans les deux entités qui composent la Bosnie : la Republika Srpska (République serbe) et la Fédération croato-musulmane. Le commandant en chef de la SFOR - la Force de stabilisation de la paix déployée par l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) en Bosnie - a dû intervenir pour calmer les esprits. « Le peuple bosniaque a déjà beaucoup souffert, et la SFOR fera de son mieux pour préserver la paix en Bosnie-Herzégovine », a déclaré le général américain Montgommery Meigs (1). Les 30 000 hommes placés sous son commandement ont été discrètement mis en état d’alerte. Cette précaution n’était pas de trop : deux avions de l’armée yougoslave qui avaient violé l’espace aérien bosniaque ont été abattus, fin mars, par l’OTAN au-dessus de Bijeljina (Republika Srpska).

Il y a un an, M. Dragan Cavic, l’un des caciques du Parti démocratique serbe (SDS), fondé par M. Radovan Karadzic, déclarait : « Si l’OTAN bombarde la Yougoslavie, nous ne pourrons pas rester les bras croisés  (2). » Dès le début de l’opération « Force alliée », les organisations internationales présentes dans l’entité serbe ont préféré plier bagages. Leurs bureaux désertés ont immédiatement été saccagés par la foule en colère. Depuis, le calme est revenu. Le pire - des heurts interethniques - a été évité. Les équipes de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) et des Nations unies se sont progressivement réinstallées à Banja Luka, la principale agglomération de la Republika Srpska.

Pour tous les observateurs, ce succès est à mettre à l’actif de la SFOR, dont la présence dissuasive demeure cruciale pour le maintien de la paix en Bosnie. Ironie de l’histoire, ce pays qui compte encore 800 000 déplacés pour 3,6 millions d’habitants a accueilli quelque 40 000 personnes après le déclenchement des raids sur la Yougoslavie : 15 000 Albanais du Kosovo et 16 000 Musulmans du Sandjak - province de Serbie à majorité musulmane - se sont réfugiés dans la Fédération croato-musulmane, tandis que 9 000 Serbes (3) prenaient la direction de la Republika Srpska. Ainsi, l’intervention de l’OTAN en Yougoslavie a contribué, paradoxalement, à approfondir la division ethnique chez son voisin.

Dans ce contexte, l’opération « Force alliée » a cristallisé toutes les ambiguïtés de l’après-Dayton (4). La communauté serbe a exprimé violemment sa colère. Les Sarajéviens, quant à eux, ont oscillé entre la compassion et une satisfaction résignée ( « Les Serbes ne comprennent que la force, cela ne pouvait pas finir autrement », disait-on dans la capitale bosniaque). L’ancien rédacteur en chef du quotidien bosniaque Oslobodjenie, M. Zlatko Dizdarevic, a sans doute le mieux exprimé cet état d’esprit en écrivant : « Les bombes sur Belgrade ne suscitent en moi ni colère ni satisfaction, mais seulement le silence (5). » Du côté croate, enfin, on a soutenu sans réserve les bombardements menés par l’Alliance atlantique contre une Yougoslavie qu’on abhorre. De manière symptomatique, l’instance suprême du pays - la présidence collégiale de Bosnie-Herzégovine (composée du Musulman Alija Izetbegovic, du Serbe Zivko Radisic et du Croate Ante Jelavic) - a été incapable de définir une position commune.

Le compromis imposé par l’OTAN à Belgrade - retrait des forces serbes, retour des réfugiés et maintien de la province au sein de la Serbie - permet pour l’instant aux Occidentaux de préserver les fragiles acquis de Dayton. Trois années et demie de paix n’ont pas réussi à étouffer les tendances centrifuges contre lesquelles ils doivent toujours lutter. La crise au Kosovo leur a même donné une nouvelle vigueur. Les Croates revendiquent publiquement la création d’une « troisième entité » (purement croate) en Bosnie. En Republika Srpska, les partisans de la réconciliation interethnique demeurent marginaux. « L’opinion se divise entre ceux qui prônent le rattachement à la Yougoslavie et ceux qui militent pour l’indépendance pure et simple », note M. Bryan Hopkinson, directeur à Sarajevo de l’influent International Crisis Group (ICG). Cet expert se veut néanmoins rassurant : « Après une poussée de fièvre nationaliste, les esprits se sont calmés dans l’entité serbe, remarque-t-il. Les médias locaux ont progressivement délaissé le terme d’agression pour adopter celui, plus neutre, de bombardements. » Selon lui, cette évolution sémantique reflèterait les véritables préoccupations d’une population qui ne souhaite pas être impliquée dans un nouveau conflit, et songe surtout à sortir de l’ornière économique.

Les Occidentaux, qui supervisent la paix en Bosnie, sont pris entre le marteau et l’enclume. S’ils souhaitent ardemment que l’échec de M. Milosevic au Kosovo débouche sur la chute de son régime (6), accusé de soutenir les extrémistes de la Republika Srpska, ils craignent que la situation finisse par échapper au contrôle de la « communauté internationale ». Si le Kosovo devait s’émanciper définitivement de la tutelle de Belgrade, les dirigeants serbes et croates de Bosnie ne seraient-ils pas tentés d’enterrer la Bosnie unitaire que la « communauté internationale » s’efforce de restaurer ?

Les dernières élections générales, organisées en septembre 1998 par l’OSCE, avaient déjà confirmé l’emprise des partis nationalistes, même si leur influence s’était quelque peu érodée par rapport au précédent scrutin de 1996 (7). La Fédération est toujours tirée à hue et à dia par le Parti d’action démocratique (SDA, musulman) et l’Union démocratique croate (HDZ). En Republika Srpska, le SDS n’est plus au pouvoir. Mais il représente la première force politique à l’Assemblée et s’emploie à torpiller toutes les velléités d’ouverture des modérés qui gouvernent l’entité.

Une sous-estimation des difficultés

« Ceux qui ont conduit le pays à la guerre, au début des années 90, tiennent toujours les rênes du pouvoir, indique le président du Comité d’Helsinki à Sarajevo, M. Srdjan Dizdarevic. La vraie question qui se pose à la communauté internationale est la suivante : peut-on édifier une Bosnie unitaire avec de tels responsables aux commandes ? » L’un des représentants de la « communauté internationale », l’Américain Jacques Klein, lui a indirectement répondu en déclarant : « Nous avons sous-estimé l’ampleur de la tâche, et nous avons surestimé la volonté des parties à coopérer (8). »

Cette inertie politique bloque notamment le dossier des réfugiés en Bosnie-Herzégovine. Depuis la signature des accords de Dayton, seuls 11 000 Croates et Musulmans ont pu se réinstaller en territoire serbe. De leur côté, 66 700 Serbes, Croates et Musulmans bosniaques ont regagné leur ancien domicile au sein de la Fédération croato-musulmane, dans des zones où ils sont minoritaires (9). La liberté de mouvement entre les deux entités, déjà restreinte en temps normal, a régressé depuis le déclenchement de l’opération « Force alliée » : les Croates et les Musulmans n’osent plus circuler à travers la Republika Srpska. Enfin, malgré les 5,1 milliards de dollars (30,6 milliards de francs) déboursés par la communauté internationale depuis la fin 1995, la reconstruction économique patine. Les obstacles ne sont pas seulement liés à la division ethnique du pays. Selon The Economist, de six à douze mois sont actuellement nécessaires pour créer une entreprise à Sarajevo, le temps d’arracher le feu vert à sept institutions gouvernementales (10).

Dans ce sombre bilan, les Occidentaux trouvent cependant matière à se réjouir. La nouvelle monnaie commune - le marka convertible -, accouchée au forceps l’année dernière, est en passe de s’imposer un peu partout dans le pays. Dans les rues de Sarajevo, les acheteurs de devises proposent indifféremment des deutschemarks ou des markas convertibles aux passants. Après avoir longtemps renâclé, les autorités de la Republika Srpska se sont résolues à l’adopter, du fait de l’effondrement de l’économie du « grand frère » de Serbie. Seuls les Croates rechignent encore. A Mostar, la kuna de Zagreb résiste grâce à sa relative stabilité. Mais la récession économique qui s’approfondit en Croatie pourrait jouer en faveur de la devise bosniaque.

Néanmoins, l’avenir de la monnaie commune, le retour des réfugiés ou l’accélération de la reconstruction économique restent suspendus au redémarrage de la réconciliation politique. Or, au cours des derniers mois, les institutions communes mises en place en 1996 ont quasiment cessé de fonctionner. L’entité serbe est plongée dans une crise politique sans précédent, qui s’est aggravée avec la guerre en Yougoslavie, tandis que les tensions entre les Croates et les Musulmans au sein de la Fédération n’ont jamais paru aussi exacerbées.

Le président de la Republika Srpska, l’ultranationaliste Nikola Poplasen, élu à l’automne 1998 (11), a été limogé en mars 1999 par le haut représentant civil pour la Bosnie-Herzégovine. M. Carlos Westendorp lui reprochait de « provoquer l’instabilité en Republika Srpska  (12) » en consacrant tous ses efforts à déboulonner le premier ministre modéré, M. Milorad Dodik. Après six mois d’affrontements incessants, le « proconsul » espagnol, comme le surnomment les Bosniaques, a finalement choisi de se débarrasser d’un dirigeant pourtant élu démocratiquement. La « communauté internationale » ne lui a pas trouvé de successeur à ce jour.

Ce coup de force légal (13) n’a pas pour autant permis de stabiliser l’entité serbe. Quelques jours plus tard, l’arbitrage rendu par la communauté internationale sur le statut de Brcko, petit port fluvial situé sur les bords de la Save (nord de la Bosnie), a même ajouté à la confusion. Après avoir tergiversé pendant trois ans, les Occidentaux ont décidé de retirer aux Serbes le contrôle exclusif d’une ville qu’ils avaient conquise par la force en 1992 en massacrant ou en expulsant la majorité croate et musulmane. Brcko, qui leur permettait d’assurer la continuité territoriale de leur entité, sera désormais un district neutre placé sous supervision internationale.

Les élus de la Republika Srpska ont violemment réagi. Le chef du gouvernement, M. Dodik, a démissionné, avant de reprendre ses fonctions sous la pression du haut représentant. Après avoir boycotté pendant plusieurs jours toutes les institutions communes de Bosnie, les élus se sont finalement ravisés pour ne pas priver leur entité des précieux subsides occidentaux. Mais le climat de confiance qui s’était instauré au fil des mois entre la communauté internationale et les modérés s’est dissipé. M. Dodik semble de plus en plus isolé en Republika Srpska. Il n’est plus en mesure d’oeuvrer à la réconciliation interethnique ou de défendre un programme de coopération active avec les Occidentaux, surtout après les bombardements de l’OTAN sur la Serbie. Officiellement, il assure l’intérim en attendant qu’un nouveau chef de gouvernement soit nommé par un nouveau président.

Le haut représentant civil n’est pas au bout de ses peines. Il doit également surveiller les soubresauts qui secouent l’autre entité depuis l’élection de l’ultranationaliste croate, Ante Jelavic, à la présidence collégiale de Bosnie. En six mois, l’ancien général des forces croates de Bosnie (HVO) a progressivement remplacé tous les responsables modérés présents dans les rouages fédéraux par ses fidèles, issus des rangs de l’armée et peu disposés à passer des compromis avec leurs « alliés » musulmans. Les institutions fédérales tournent à vide. Toutefois, ce raidissement est peut-être le chant du cygne de la fraction croate ultranationaliste en Bosnie. « Les radicaux pressentent que la crise au Kosovo est leur dernière chance pour créer une entité séparée », affirme M. Bryan Hopkinson. Les « durs » de Mostar sont en effet très inquiets.

A quelques mois du prochain scrutin législatif en Croatie, prévu à l’automne, les nationalistes du HDZ, le parti du président Franjo Tudjman, sont en difficulté dans les sondages face à l’opposition modérée. En cas d’alternance au sommet de l’Etat, les partisans de M. Ante Jelavic ne pourraient plus compter sur le soutien politique et financier de Zagreb, dont ils ont toujours bénéficié depuis l’éclatement de l’ancienne Fédération yougoslave.

C’est l’un des paradoxes de cette nouvelle guerre dans les Balkans. Dans l’immédiat, elle a renforcé le pouvoir des séparatistes serbes et croates en Bosnie. Sur le long terme, elle risque de les affaiblir. L’effondrement de l’économie yougoslave, pilonnée par les bombardements de l’OTAN, et la récession économique en Croatie vont obliger les uns et les autres à trouver de nouveaux débouchés, probablement sur le marché bosniaque. S’y ajoute que le président croate, M. Franjo Tudjman, est malade, et que son homologue yougoslave, M. Milosevic, paraît en sursis.

Thomas Hofnung

Thu, 14 Jun 2018 16:45:31 +0200

Les Allemands de l'Est redressent la tête

Les intellectuels écrivent, les citoyens protestent. L’image de l’Allemand de l’Est pleurnichard (1), opposée à celle de l’Allemand de l’Ouest arrogant, prend un coup de vieux. Une nouvelle identité se profile des deux côtés de l’ancien mur. Selon un sondage, les Ossis  (2) se considèrent comme plus indépendants, plus ouverts et plus solidaires. Les Wessis, au contraire, confrontés à la première grande crise économique depuis la guerre, commencent à douter d’eux-mêmes (3). D’après une autre enquête, 90 % des Allemands de l’Est entendent désormais prendre leur avenir en main, et 74 % estiment que les nouveaux Länder peuvent se passer des experts ouest-allemands (4).

Fini le complexe devant la supériorité ouest-allemande. Terminée la confiance aveugle dans les économistes occidentaux. Oubliés les « paysages florissants » promis par le chancelier Helmut Kohl. Sept ans après, l’unification tourne au désastre. Dans les régions de l’Est, désindustrialisées à 70 %, le chômage atteint 16 % - deux fois plus qu’à l’Ouest. La peur du lendemain a remplacé les lendemains qui chantent. Un symbole : le taux de natalité a chuté de 50 %.

Temps glacial  (5) : c’est le titre donné par M. Friedrich Schorlemmer, ancien membre du Mouvement des citoyens, à son pamphlet contre le modèle imposé aux 16 millions de vaincus de l’Histoire. Le travail devient un privilège, les boursicoteurs se frottent les mains lorsque le chômage augmente, et trois quarts des citoyens côtoient sans broncher un quart de pauvres. Pis, les Allemands de l’Est dans leur ensemble sont devenus des marginaux. Economiquement, mais aussi politiquement : ils n’ont plus le droit à la parole. La plupart de leurs hommes politiques n’ont-ils pas été éliminés dans le plus pur style de la guerre froide ? La moindre critique n’est-elle pas assimilée à une nostalgie pour le régime de la République démocratique allemande (RDA), qualifiée de « seconde dictature ».

Mais ceux-là mêmes qui se présentent comme « politiquement corrects » passent sous silence les escroqueries commises sur le dos des Allemands de l’Est. Dernier exemple en date : les 850 millions de marks accordés par la Commission de Bruxelles aux chantiers navals Vulkan, dans leMecklembourg, ont été détournés par le gérant de la filiale ouest- allemande de Brême. Comment une telle somme at-elle pu se volatiliser sans complicités, demande M. Friedrich Schorlemmer. Le coupable a été arrêté plusieurs mois plus tard, mais entre-temps les licenciements sont allés bon train - d’autant que l’argent de la subvention n’a pas été retrouvé.

Dans les vitrines des librairies berlinoises, deux titres sautent aux yeux : Ne regardons plus vers l’Ouest, de Hans-Jochen Misselwitz (6), et En avant vers l’Ouest sans oublier, de Daniela Dahn (7). La peur fait place au défi. Au centre de la formation politique qu’il anime à Potsdam, M. Hans-Jochen Misselwitz s’étonne d’avoir survécu à la foire d’empoigne des carriéristes venus de l’Ouest rafler les postes de direction. Il passe pour le conseiller politique direct de M. Manfred Stolpe, le ministre-président social-démocrate du Land de Brandebourg, lui-même cible d’une campagne sur sa prétendue collaboration avec la Stasi. Mais les Brandebourgeois ont fait corps autour de l’un des derniers hommes politiques de l’ex-RDA à n’avoir pas succombé à l’offensive idéologique occidentale. De même qu’en 1995 ils avaient refusé la fusion du Brandebourg avec Berlin en affirmant : « Nous ne voulons pas d’une seconde unification ! »

Ancien opposant devenu secrétaire d’Etat aux affaires étrangères dans le gouvernement de M. Lothar de Maizière en 1990, M. Hans-Jochen Misselwitz explique que " le discours sur le « totalitarisme », assimilant la dictature communiste à la dictature nazie, sert en réalité à relativiser les crimes des nazis et à mettre l’accent sur ceux du communisme. On exige des seuls Allemands de l’Est qu’ils se confrontent avec le passé « . Ainsi les élites occidentales peuvent-elles » juger « celles de l’ex-RDA et, le cas échéant, les remplacer.

Le transfert du pouvoir, poursuit M. Misselwitz, ne s’est pas limité au domaine politique : 85 % des biens industriels ont été transférés d’Est en Ouest, sous la houlette de la Treuhand. Quant aux immeubles, leur » restitution « bat son plein : les habitants de l’ex-RDA subissent leur seconde expropriation » légale « depuis la guerre. Bref, patrons et propriétaires sont à l’Ouest, salariés et chômeurs à l’Est.  » Les quelques rares fortunes constituées à l’Est après la chute du mur n’y changent rien, constate M. Hans-Jochen Misselwitz. Les Allemands de l’Est doivent relever la tête pour se faire entendre. La nouvelle Allemagne ne doit pas se réduire à la République fédérale d’avant 1989 avec 16 millions d’habitants de plus. « 

Volontairement provocatrice, Mme Daniela Dahn ne voit pas que des inconvénients à l’absence de propriétaires privés parmi les Ossis. » Notre capital, c’est justement notre expérience du rôle secondaire de l’argent. « Et la cofondatrice du mouvement d’opposition Renouveau démocratique en 1989 explique :  » La RDA a cessé d’exister lorsque nous commencions à y prendre goût. « La démocratie de base a disparu, les requins de l’immobilier et du marketing ont pris le relais.  » Ce n’est pas pour ce modèle d’un capitalisme rongé par la crise que nous nous sommes battus. Ni pour ce genre de justice empoisonnée par la double morale des Allemands de l’Ouest dont nous faisons l’expérience depuis sept ans « , assure-t-elle.

Et de citer le cas de Walter Kaufmann, un écrivain de Berlin-Est, qui avait demandé en 1990 la restitution d’une villa à Duisburg en Rhénanie - celle de ses parents, juifs, disparus dans les camps nazis. Trop tard : les délais sont dépassés, lui a-t-on répondu à Bonn.  » La loi est ainsi faite - note le livre de Daniela Dahn sur la guerre de l’immobilier entre Allemands de l’Ouest et de l’Est (8) - que 2,2 millions de demandes de restitution émanant de citoyens ouest- allemands ont été satisfaites, mais qu’aucune demande est-allemande n’a été prise en compte. « Et l’indemnisation des anciens prisonniers ?  » Un mois d’incarcération dans les prisons de la RDA rapporte 550 marks, un mois passé dans les camps nazis ne vaut que 150 marks  (9). « Et encore : selon l’article 131 de la Constitution allemande, l’indemnisation pour déportation pendant la guerre ne s’applique pas aux nouveaux Länder. Deux poids et deux mesures, encore, en matière de retraites : un soldat de la Wehrmacht, même ancien SS, a droit à une retraite normale, alors que celle d’un fonctionnaire de la RDA est réduite...

C’est dire le » choc culturel « de l’unification à l’Est. D’autres sondages le confirment (10). Bien sûr, les Allemands de l’Est apprécient leur nouvelle liberté - celle de voyager plus que celle d’être licenciés. Mais ils aspirent surtout à plus de justice : 77 % placent l’égalité au-dessus de la liberté. Issus d’une société peu différenciée, où cohabitaient souvent dans les mêmes immeubles professeurs d’université, ouvriers et dirigeants d’entreprise, ils n’apprécient guère ce système individualiste où l’on doit jouer des coudes pour grimper jusqu’à la cime d’une pyramide sociale toujours plus éloignée de la base.

Dans la même enquête, 75 % des Ossis affirment que les citoyens ne sont pas égaux devant la loi. Avec le recul apparaît plus rose une RDA dans laquelle les trois quarts des sondés voient  » surtout « [...]  » une tentative de construire une société plus juste « . Conclusion du psychothérapeute Michael Geyer :  » Les Allemands de l’Est sont intimement persuadés qu’ils sont meilleurs, humainement parlant. « D’ailleurs, seuls 30 % des citoyens de l’Est (contre 70 % à l’Ouest) pensent que la démocratie est la meilleure forme d’Etat...

Pour le septième anniversaire de l’unification, la Volksbühne de Berlin (11) a fait salle comble avec un spectacle au titre évocateur : » La liberté rend pauvre «  (Freiheit macht arm). Son metteur en scène, Frank Castorf, confie :  » Je crois qu’on était finalement plus libre dans le système du totalitarisme collectif que dans la société actuelle, dont le seul ressort est un individualisme mal compris et qui condamne tout ce qui ressemble de près ou de loin au collectif. Aujourd’hui, je dirais qu’on se sent superflu, mais pas libre. « 

Pour défendre leur cause, les Ossis peuvent compter sur une battante : Mme Regine Hildebrandt, ancienne opposante sous le régime d’Erich Honecker et actuel ministre du gouvernement social-démocrate du Brandebourg. Dans le petit salon de son appartement, près de l’Alexanderplatz, elle déclare sans ambages :  » Les premières victimes du tournant [Wende] sont les femmes. « Suit un vibrant plaidoyer pour les femmes qu’on licencie en premier (70 % des chômeurs sont des chômeuses), alors que le plus souvent elles sont seules à élever leurs enfants (le taux de divorce était déjà très élevé en RDA). Habituées à travailler, elles ne supportent pas d’être renvoyées à leurs casseroles : les agences pour l’emploi croulent sous leurs demandes de stage, de recyclage ou d’emploi, même sous-qualifié.

Mariée, mère de trois enfants, Mme Regine Hildebrandt elle-même a travaillé comme biologiste, douze ans durant, dans un centre médical, désormais racheté par un investisseur italien. Ses anciennes collègues ont été licenciées ou mises à la préretraite. La plus jeune a eu le » privilège « d’être reprise comme représentante en médicaments, bien qu’elle soit chercheuse :  » Elle avait une profession, maintenant elle a un job « , conclut Mme Regine Hildebrandt.

 » Lorsque je suis entrée en politique comme ministre du gouvernement de Maizière, poursuit-elle, j’ai pensé qu’il fallait s’adapter : nous étions les perdants de l’Histoire et avions beaucoup à apprendre. Mais, depuis que j’assiste à la destruction systématique de tout ce que les communistes ont créé, même ce qui est économiquement viable, je ne peux que ruer à nouveau dans les brancards. « 

Comparer les deux systèmes

SOUS la pression du lobby médical, par exemple, Bonn remet en cause les polycliniques - des centres de santé pluridisciplinaires où les patients peuvent consulter différents spécialistes - au profit de la médecine libérale.  » Au lieu d’intégrer ce que notre système avait de bon, proteste Mme Regine Hildebrandt, on nous impose la solution pratiquée depuis toujours en RFA. Nous voulons être pris en compte avec notre expérience de quarante ans. Certes, l’Est ne représente qu’un cinquième de l’ensemble de la population allemande. Cependant, nous avons le « privilège » d’avoir vécu dans les deux systèmes, et pouvons donc en comparer avantages et inconvénients. « Sous le titre Celui qui reste immobile a déjà perdu  (12), Mme Regine Hildebrandt vient de publier un livre dénonçant le dogmatisme de l’establishment :  » Ce qui freine la prospérité de la société ouest-allemande, ce ne sont pas les Allemands de l’Est, accusés d’appauvrir leurs frères et soeurs, c’est l’immobilisme de l’esprit et de la politique. « 

Dans la Frankfurter Allee (ex-allée Karl-Marx) habitent deux jeunes femmes qui ne sont en rien nostalgiques de l’ancien régime : Scarlett Kleint et Angelika Griebner. Dans un livre au titre aguicheur, Les femmes fortes viennent de l’Est  (13), elles publient les récits de femmes qui ont surmonté le choc de la transition en créant leur entreprise, en écrivant un scénario de film ou en faisant de la poterie. Elles auraient pu ajouter leur propre expérience : l’une écrivait des chansons (souvent clandestines) pour un groupe de rock de l’Est, City, l’autre était une journaliste marginalisée par le système. Après avoir goûté à la liberté du pigiste, elles sont désabusées :  » Le nouveau système est aussi répressif que l’ancien, lance Scarlett, qui écrit des scénarios pour la télévision. La pression du fric a remplacé celle de la politique. La censure reste présente. Les Wessis ne se rendent même pas compte du peu de liberté qui leur reste. Ils font tout pour plaire à leur supérieur hiérarchique et faire carrière. Même leur manière de s’habiller, soumise au diktat de la mode, est conformiste. J’ai l’impression que, malgré tout, nous étions plus libres chez nous.... « 

A Hellersdorf, une ville-dortoir à l’est de Berlin, autrefois cité-modèle du régime, un groupe de sans-emploi a transformé une maternelle désaffectée - baisse des naissances oblige - en maison de jeunes. A Kids amp ; Co , les ex-chômeurs travaillent aux côtés de gens payés par l’Etat pendant un an.  » Pour équiper le centre, nous avons commencé par récupérer des objets dont nos voisins n’avaient plus besoin « , raconte Mme Steffi Marker, cofondatrice du projet. Dans les temps de pénurie, les Ossis ont appris à pratiquer l’échange, et cela leur sert. Grâce aux chômeurs qui se sont ainsi créé leurs propres emplois, les jeunes de Hellersdorf, longtemps tentés de traîner dans la rue, voire d’agresser les demandeurs d’asile, ont retrouvé une structure d’accueil.

Dernier signe, important, du » moral « retrouvé des Allemands de l’Est : le retour aux anciennes habitudes de consommation, comme le montre un livre récent (14). Pour son auteur, Ina Merkel,  » si, après le tournant, les Allemands de l’Est se sont empressés de changer de mobilier et d’acquérir les gadgets étalés par la société de consommation, ils reviennent maintenant à leurs anciens objets d’usage, tout simplement parce qu’ils sont plus résistants « - chaises, lampes, mais aussi vêtements.  » Pour être admis dans certaines surprises-parties, il est de bon ton de porter au moins un vêtement typique de la RDA. « Le dernier chic, ce sont les blousons de sport marqués aux initiales DTSB - Deutscher Turn und Sportbund -, l’ancienne association est- allemande de gymnastique et de sport.

Schwalbe (hirondelle) : c’est le nom des cyclomoteurs fabriqués à Suhl et qu’on s’arrache à l’Est comme à l’Ouest : facilement réparables, ils peuvent dépasser les 50 km/h réglementaires de la RFA et rouler à 60 km/h, la vitesse autrefois autorisée en RDA. Les quatre salariés qui avaient racheté l’entreprise pour la sauver de la faillite peuvent se frotter les mains. En 1996, leur bénéfice a dépassé 200 000 marks, malgré les sombres pronostics de la Treuhand...

Peut-être M. Wolfgang Thierse, vice-président du Parti social-démocrate, a-t-il raison :  » Face à la crise, les Allemands de l’Est ont au moins un train d’avance sur leurs compatriotes de l’Ouest. Ils sont plus flexibles, plus débrouillards et plus solidaires. "

Brigitte Pätzold