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Le Monde diplomatique

Sat, 24 Feb 2018 18:16:57 +0100

La montagne victime des sports d'hiver

Photo RMN

Rassurons-nous, la France a toujours « le plus grand domaine skiable du monde » ! Ce slogan éculé servira encore un moment de programme aux responsables de Ski France (1), qui règnent sur l’industrie des sports d’hiver. Les stations laissées à l’abandon par la liquidation, en octobre dernier, du groupe Transmontagne, deuxième opérateur français de remontées mécaniques, ont pour la plupart été reprises en régie par les collectivités locales. Et les petits propriétaires floués se consoleront, car ils font partie de ceux qui peuvent encore passer des vacances à la neige...

Invoqués dans les moments difficiles, les caprices du climat (hivers trop doux) révèlent des problèmes structurels plus profonds. L’univers des stations de ski ne fait plus rêver. L’équipement des plus beaux sites a conduit à la banalisation des paysages ; l’uniformisation est allée de pair avec l’internationalisation et la perte des particularités culturelles. Même le directeur de l’office du tourisme de Davos (Suisse) le reconnaît : « Les lieux et les offres deviennent interchangeables. On construit des mondes artificiels qui n’ont plus de rapport direct avec la région et ses habitants. Les lieux de vacances deviennent des ghettos de vacances, socialement isolés. Si cette tendance se généralise, elle sera fatale pour les Alpes (2). »

La montagne n’est plus que la quatrième destination des Français, derrière la mer, la campagne et les villes. Alors qu’ils sont de plus en plus nombreux à partir en vacances, en particulier en hiver, le taux de départ « à la neige », lui, plafonne depuis le record de 1984 (10 %). Il était la saison dernière de 8,2 % – et même de 6,5 %, si on ne compte que les Français ayant pratiqué une activité de sports d’hiver en station (3).

Un sport de riches

Affiché à l’origine par les pouvoirs publics, l’objectif de démocratisation fut un leurre. Le ski alpin est plus que jamais un sport de riches, car une semaine de vacances coûte au minimum 1 500 euros par famille. Hormis les étudiants, il attire principalement les cadres et professions intermédiaires, disposant de plus de 3 000 euros mensuels par foyer, et principalement chez les 35-44 ans (4). Depuis une vingtaine d’années, on assiste à l’exclusion progressive des plus jeunes, des plus de 50 ans et des classes populaires, qui pouvaient encore y avoir accès dans les seules régions de proximité. Les comités d’entreprise ne peuvent plus guère en faire profiter leurs salariés, et les classes de neige ont progressivement disparu sous les coups de boutoir réglementaires.

Chez les fabricants de matériels, les fleurons de l’industrie du ski, comme Salomon et Rossignol, ne vivent plus qu’au rythme des rachats et des délocalisations en Europe de l’Est ou en Chine. Les ventes mondiales de skis ont chuté. D’environ douze millions de paires en 1980, elles sont passées à moins de huit millions par an à la fin des années 1980, et à peine plus de quatre millions ces derniers temps. Les pertes n’ont été que très marginalement compensées par les ventes de surfs, qui baissent à leur tour depuis 2001.

Depuis la fermeture de Val Pelouse (Savoie) en 1985 – la première –, de nombreuses petites stations ont dû cesser leur activité en Europe comme en Amérique du Nord. C’est le cas cet hiver d’Abondance (Haute-Savoie) ou de Ceüse (Hautes-Alpes). Beaucoup d’équipements de moyenne montagne ne tournent que quelques jours par an. La plupart de ces friches touristiques sont promises à la rouille, faute de moyens pour les démanteler. Ainsi, la station fantôme de Saint-Honoré (Isère) rappelle ces villages de Californie abandonnés par les chercheurs d’or après l’épuisement d’un filon.

Si la France est le premier pays du monde pour le nombre de stations et de remontées mécaniques, elle arrive derrière les Etats-Unis et le Japon pour la fréquentation. Colosse aux pieds d’argile, elle fait de plus en plus difficilement face à la concurrence d’autres pays alpins ayant su préserver une ambiance plus authentique, comme la Suisse et surtout l’Autriche, ou de nouveaux acteurs, comme la Bulgarie, capables d’offrir des prix plus avantageux aux agences de voyages britanniques ou néerlandaises, les plus actives sur le marché français.

Dans les grandes stations françaises, l’image de l’immobilier est dégradée par le phénomène des « lits froids », des appartements qui sortent progressivement du secteur marchand pour devenir des résidences secondaires, et qui ne sont occupés au mieux que quelques jours par an. Sur les deux millions de lits que comptent les massifs français, l’essentiel a été construit avant 1985 et aurait besoin d’une réhabilitation. L’Autriche a beaucoup moins « bétonné » ses montagnes et compte deux fois moins de lits que la France. Mais les pensions, chambres d’hôtes et hôtels représentent 68 % des nuitées, et le chiffre d’affaires des sports d’hiver y est bien supérieur (près de 10 milliards d’euros, contre 6 milliards en France) (5).

La crise des sports d’hiver souligne les contradictions d’un modèle de développement basé sur l’« aménagement » de la montagne vécu comme équipement en infrastructures urbaines et récréatives tournées vers la monoactivité du ski alpin. La prédation d’espaces naturels exceptionnels a porté des atteintes irréversibles à la culture locale, aux paysages, à la faune et à la flore qui faisaient l’identité alpine. Les bâtisseurs de station ont déguisé cette appropriation matérielle et économique d’immenses territoires en une entrée heureuse dans la civilisation des loisirs, construisant le rêve des classes moyennes : devenir propriétaire à la neige.

Comme l’organisation touristique tue le voyage, l’aménagement tue le rêve. Le client doit accepter le produit standardisé du « tout ski », dévoreur d’équipements artificiels, et situé à l’opposé des activités développées en montagne depuis la fin du XVIIIe siècle, autour de la randonnée et de l’alpinisme estival. Au contraire, les aménagements lourds mis en place pour l’hiver ruinent la possibilité d’un tourisme d’été, ce qui est particulièrement vrai en France et, dans une moindre mesure, en Italie.

L’exemple français est largement accepté comme la caricature de ce modèle d’industrie touristique qui fut imposé par la volonté de l’Etat à la fin des années 1960. En 1964, l’ingénieur Maurice Michaud survole les Alpes pour dresser une carte des futures stations à créer. Après les premières, développées initialement autour des villages de montagne, il impose le concept des stations de deuxième génération, construites en site propre et expérimentées depuis la fin de la guerre à Courchevel.

Ruée vers l’« or blanc »

Ce volontarisme d’Etat est légitimé par l’exode rural qui a frappé durement les régions de montagne, en particulier dans les Alpes du Sud. Alors que nos voisins alpins ont pu freiner le départ de leurs habitants grâce au tourisme, il n’est question que de « rattrapage » dans les conseils interministériels. Le plan neige prévoit la construction de lits par centaines de milliers : « On agit au coup par coup. On innove, on improvise. Car, il faut agir vite, et si possible sans donner trop d’information sur ce qu’on fait. (...) Aussi curieux et affolant que cela puisse paraître, la décision d’équiper la France de grandes stations de ski ne s’est appuyée sur aucune étude de marché sérieuse (6). »

L’Etat et les collectivités locales organisent et financent les grosses infrastructures, en particulier les routes, tandis que les promoteurs font de juteuses affaires immobilières. Avec les stations intégrées, dites de « troisième génération », les plus doués d’entre eux – comme M. Pierre Schnebelen à Tignes ou M. Roger Godino aux Arcs – sont à la fois constructeurs et gérants. Ils peuvent verrouiller toutes les commandes sans tenir compte des élus locaux, incapables de s’organiser. Le bétonnage en règle de la montagne se fait dans le plus grand mépris pour le caractère des lieux, la protection des sites, la sécurité, les droits des habitants et même ceux du client.

La rupture des liens sociaux traditionnels est consommée avec les bénéfices tirés par les plus chanceux, tandis que les autres sont recrutés comme « OS des neiges ». Attirés par l’image des stations, de nombreux travailleurs saisonniers deviennent dépendants d’un système artificiel et déstructurant, et se confrontent à des conditions de travail ou de logement difficiles (7).

A leur tour, les sites « nordiques » (ski de fond) veulent singer les sites « alpins » et se lancent dans la modélisation de la montagne pour les besoins des skieurs émérites. Mais ils organisent leur perte en instaurant un péage qui décourage le plus grand nombre. L’arrivée de la redevance entre 1985 et 1986 conduit à diviser par quatre le nombre de paires de skis vendues. Le marché du nordique ne s’en relèvera pas.

Jusqu’au milieu des années 1980, la neige est au rendez-vous, et l’effet de mode joue à plein. L’étalement des vacances de février sur cinq semaines permet de rentabiliser la saison. La décentralisation de 1982 provoque une seconde ruée vers l’« or blanc » impulsée au niveau local. Les communes et les départements s’endettent pour exploiter davantage le filon. Les contre-pouvoirs sont absents. La loi de janvier 1985, dite « loi montagne », arrive trop tard. Les procédures et les garde-fous qu’elle instaure sont bien trop timides ; ils n’empêchent pas la perpétuation du modèle, en dépit des premières difficultés.

« A mesure que l’industrie du ski s’est trouvée en décalage avec les formes successives de l’imaginaire récréatif dominant, ses contradictions n’ont fait que s’accroître, et l’or blanc s’est peu à peu transmuté en plomb, en une sorte d’alchimie inversée qui semble de plus en plus irréversible (8). » Cet avertissement récent d’un universitaire rejoint une longue série de mises en garde.

Dès le milieu des années 1970, les scandales immobiliers avaient terni l’image des stations. En 1977, dans un discours prononcé à Vallouise (Hautes-Alpes), le président Valéry Giscard d’Estaing sembla avoir pris conscience du désastre écologique. Mais les mesures qu’il préconisa tardèrent à se traduire dans les faits. Seule la mobilisation des défenseurs de la montagne permit d’empêcher une partie des projets d’équipement les plus aberrants ou d’obtenir, en contrepartie, le classement de zones sensibles (Vaujany, Saint-Christophe-en-Oisans, Platé, Gavarnie, etc.).

Il faut attendre l’enneigement plus faible des hivers 1989 et 1990 pour que le risque de désastre économique soit révélé. Dans un rapport remis au ministre de l’intérieur, l’inspecteur général de l’administration Jean-François Lorit estime qu’une majorité de petites et moyennes stations représentent un secteur « hors circuit de l’économie touristique ». Selon lui, une cinquantaine d’entre elles auraient connu des problèmes financiers même avec un enneigement normal. Il explique aussi comment les collectivités s’endettent pour assurer des fonctions non rentables, tandis que les bénéfices vont à la sphère privée (9). Plusieurs communes de montagne doivent passer sous la tutelle des chambres régionales des comptes et adopter des plans de redressement, en mettant à contribution les départements.

Devant les difficultés, beaucoup d’élus et de décideurs pensent... qu’il faut investir à une plus grande échelle. La fuite en avant est manifeste avec l’accroissement des investissements toujours centrés sur le ski alpin. Alors qu’ils représentaient 17 % du chiffre d’affaires des remontées mécaniques dans l’ensemble des massifs en 1995, les investissements n’ont cessé de croître, pour atteindre 41 % en 2005.

Le décalage s’accroît entre les grandes stations investissant à tour de bras et les petites ne pouvant suivre que de manière irrégulière. La concentration de l’activité s’amplifie. La moitié du chiffre d’affaires des remontées mécaniques est réalisée par une douzaine de stations (sur plus de trois cents). En 2005, les Alpes du nord représentaient 75 % de l’ensemble. La vallée de la Tarentaise (Savoie) concentre à elle seule près de 40 % du chiffre d’affaires, soit bien davantage que les six autres massifs français réunis (Alpes du Sud, Pyrénées, Massif central, Vosges, Jura et Corse).

Autre singularité française, on entre dans la course au gigantisme par l’interconnexion des domaines. Pour afficher le plus grand nombre de kilomètres de pistes du monde en se raccordant par un téléphérique (en panne cette saison), La Plagne et Les Arcs ont, par exemple, dépensé 35 millions d’euros en 2004. Aux commandes de ces stations géantes sont apparus de nouveaux opérateurs aux objectifs purement financiers – principalement la Compagnie des Alpes, émanation de la Caisse des dépôts et consignations.

Des dogmes s’installent, comme le seuil des cent kilomètres de pistes au minimum, pour pouvoir séduire la clientèle étrangère et pallier le recul des vacanciers français. Mais la standardisation ne convient guère au public ; les vacanciers préfèrent la moyenne montagne, pour peu qu’elle soit enneigée.

Le choix de l’internationalisation de la clientèle marque clairement le renoncement au tourisme pour tous. Devant la baisse de la fréquentation, la croissance en valeur n’est rendue possible que par l’augmentation du prix des forfaits et des prestations. Le ski alpin devient le luxe d’une minorité sportive de plus en plus réduite.

Face au réchauffement climatique, les responsables des stations sont partagés entre la dénégation vis-à-vis des clients et la dramatisation pour convaincre les pouvoirs publics de participer au financement de nouveaux investissements censés répondre au problème : « Le danger est grand, estime un rapport publié par la Commission internationale pour la protection des Alpes, que la peur d’un changement climatique pousse aujourd’hui à construire des remontées mécaniques qui seront les ruines de demain (10). »

Des investissements aléatoires

Initialement conçu comme une solution d’appoint permettant de prolonger la saison ou d’assurer un retour à la station, l’enneigement artificiel est devenu l’un des principaux postes d’investissement. Des canons apparaissent partout. La station de Tignes en a même installé en altitude, sur le glacier de la Grande Motte. Déjà quatre mille cinq cents hectares de pistes sont enneigés artificiellement en France. Dans l’ensemble des Alpes, la consommation d’eau pour les canons représente l’équivalent de celle d’une ville d’un million et demi d’habitants. Même si ceux-ci perdent toute utilité lorsque les températures sont insuffisamment froides, ce pis-aller permet d’éviter de réfléchir au modèle de développement.

L’utilisation de « neige de culture » conduit à renforcer encore l’emprise des stations et la pression sur un milieu fragile. Chaque site dispose désormais d’un lac artificiel pour alimenter ses canons ; ce qui n’empêche pas de puiser régulièrement dans les réseaux d’eau potable en provoquant des conflits d’usage. Il faut aussi niveler toute aspérité rocheuse pour permettre de skier avec très peu de neige. Des reliefs karstiques remarquables du Vercors, du Grand Massif, du Dévoluy ou de la Pierre-Saint-Martin ont été ainsi détruits à la pelleteuse, sans aucun égard pour le contexte hydrogéologique. La tentation est également grande d’empiéter encore davantage sur la montagne sauvage pour gagner de l’altitude, avec un impact paysager fort et un intérêt sportif proche de zéro.

En dépit de leur caractère très aléatoire, ces investissements reçoivent généralement la bénédiction des pouvoirs publics. Le conseil général de la Savoie finance ainsi un plan grands domaines par de nouvelles améliorations des routes, la construction de remontées et l’implantation de canons à neige. Plus prudent, le conseil général de l’Isère a décidé, en 2003, d’arrêter les frais pour les sites les plus menacés et propose des aides à la diversification des activités.

Alors que l’immobilier se dégrade, la pression foncière ne faiblit pas. De nombreux travailleurs en station sont obligés de se loger dans la vallée. Le tourisme était censé assurer l’avenir des enfants du pays. Beaucoup doivent s’exiler vers les villes pour se loger, tandis que des centaines de milliers d’appartements restent vides dans les montagnes. Le socle des stations à la française demeure le système de copropriété. Eculé, il pousse les promoteurs à construire toujours plus de nouveaux lits pour les vendre, et de plus en plus à l’étranger, plutôt que d’entretenir, de réhabiliter et de faire vivre l’existant. On s’enrichit plus facilement avec l’immobilier qu’avec le tourisme...

Prenant très tardivement conscience du fossé entre l’attente d’évasion des vacanciers et une offre standardisée, les décideurs les moins rivés à leurs résultats à court terme tentent de promouvoir un discours plus responsable. Des opérations de communication fleurissent autour de la « gouvernance » des stations ou du « développement durable », agrémentées d’engagements superficiels.

Il sera cependant plus difficile de rompre avec la monoactivité du ski alpin et de résoudre la contradiction des aménagements touristiques détruisant le rêve qu’ils étaient censés mettre à la portée de tous. La question des friches touristiques n’est encore qu’à peine effleurée. L’héritage de la ruée vers l’or blanc risque d’être lourd pour les générations futures, et en particulier en France.

Philippe Descamps

Fri, 23 Feb 2018 16:08:40 +0100

F.I.S.T., c'est aussi l'Amérique

J’ai toujours été impressionné par le fait que les syndicats américains. si puissants, soient de droite. J’ai réalisé F.I.S.T. (1) pour essayer de comprendre comment un mouvement ouvrier si plein d’idéal et de passion durant les années 30 s’était corrompu au point de tomber sous le contrôle de véritables gangsters.

Quoique centré sur un personnage imaginaire (qui peut faire penser à James Hoffa, le célèbre dirigeant du syndicat des camionneurs), le film est une synthèse de l’histoire du syndicalisme américain. La première partie rappelle, les moments les plus exaltants de cette histoire, notamment la combativité ouvrière des années qui suivirent la grande dépression. Le climat politique était alors favorable aux syndicats, car Roosevelt, pour relever l’économie américaine, avait besoin de l’appui des ouvriers. Le président avait fait voter le National Industrial Recovery Act (1933), qui garantissait aux ouvriers le droit de s’organiser, imposait le respect du salaire minimum et limitait la journée de travail. Plus tard, en 1935, le Wagner Act fut la grande charte du syndicalisme américain qui encouragea les ouvriers a se syndiquer en masse ; de 1933 à 1940 le nombre d’ouvriers syndiqués doubla, atteignant le chiffre de sept millions.

Cette période fut aussi une époque de grandes luttes ; il y eut d’abord une scission au sein de la centrale conservatrice A.F.L. (American Federation of Labor) qui déboucha sur la création, en 1935 du C.I.O. (Congress of Industrial Organisations) plus progressiste et dont les méthodes de lutte ont inspiré la première partie de mon film. Le C.I.O. organisa les premières grèves sur le tas, à Flint, dans le Michigan, dans les usines de la General Motors où les ouvriers résistèrent violemment à toutes les charges de la police jusqu’à faire capituler la G.M.. Ce même syndicat lança une campagne massive d’occupation d’usines durant les années 1935 à 1937 ; c’est au cours de cette période qu’eurent lieu les sanglants affrontements de Detroit entre les grévistes et les hommes de main du vieil Henry Ford qui firent dix-sept victimes ouvrières ; à la même époque, la grève des ouvriers de l’acier, à Youngstown, fit seize morts.

Cette période très brutale, née de la Dépression, donna naissance à un mouvement syndical puissant, mais aussi, dès cette époque, certains secteurs, grisés par leur puissance, se laissèrent gagner par la corruption et passèrent des accords avec des organisations de gangsters.

Après la guerre, dans l’euphorie de la victoire, le patronat chercha à mettre au pas les syndicats ; il fut soutenu par l’administration, qui (c’était le début de la guerre froide) souhaitait limiter l’influence des communistes. En juin 1947, sous la présidence du démocrate Truman, une majorité républicaine au Congrès vota la loi Taft-Hartley dont une des clauses obligeait les dirigeants syndicaux à un serment de non-communisme. Cela fut facilement accepté par l’A.F.L. mais plus difficilement par le C.I.O. dont le quart des syndicats était contrôlé par les communistes. Le C.I.O. procéda à sa propre épuration : il expulsa, en 1919-1950, douze syndicats à direction communiste et perdit un million de membres. A cette époque, se sont produites les émeutes de Minneapolis où il y eut vingt-deux ouvriers tués, et tous les éléments de gauche du syndicat furent victimes d’une purge. Cela fut fait avec l’aide de la police et du gouverneur ; Jimmy Hoffa lui-même fut envoyé dans le Minnesota pour régler la question.

La corruption syndicale dont je fais état dans la deuxième partie de mon film a surtout été incarnée par le tristement célèbre James Hoffa qui fut condamné en 1957 à treize ans de prison pour malversation après une enquête conduite par une commission du Sénat que présidait Robert Kennedy (dans le film, Rod Steiger). Les relations de James Hoffa avec la Mafia étaient tellement notoires qu’elles provoquèrent l’expulsion du syndicat des camionneurs (Tamsters Union) du sein de l’A.F.L.C.l.O. Hoffa contribua cependant, de sa prison, à l’élection de Richard Nixon qui, pour le remercier, le fit libérer sur parole en 1972. La suite est connue : le 30 juillet 1975, Jimmy Hoffa disparaissait, probablement victime d’un règlement de comptes avec la Mafia. Certains prétendent que le corps de Hoffa a été coulé dans le béton d’une autoroute du New-Jersey et que ses deux meurtriers auraient été exécutés à leur tour pour effacer toute trace.

Cependant, tous les camionneurs ne sont pas identiques à James Hoffa ; le syndicat de Kansas City a organisé une projection débat de F.I.S.T., prouvant ainsi qu’il existe, à l’intérieur des Teamsters, des tendances plus intègres qui souhaitent voir changer les mœurs syndicales. Mais cela encore aujourd’hui est risqué : la preuve, il y a à peine six semaines, un dirigeant oppositionnel du New-Jersey a été abattu à coups de revolver dans un restaurant. Cela, c’est aussi l’Amérique.

Norman Jewison

Thu, 22 Feb 2018 18:02:00 +0100

La télévision publique libérée de ses chaînes ?

Il faut que la France vive à l’heure d’une bien étrange République pour qu’une droite libérale se fasse le héraut d’un service public débarrassé de ses « critères purement mercantiles », que la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) se porte au secours du financement publicitaire de France Télévisions au nom de l’« asphyxie » du groupe de chaînes publiques que sa suppression induirait (1) et que le député socialiste Arnaud Montebourg s’indigne : « Depuis quand la publicité est-elle synonyme de non-qualité (2) ? » Un tel brouillage des repères est l’œuvre de M. Nicolas Sarkozy, qui a créé la surprise en annonçant, le 8 janvier, au cours de sa conférence de presse, qu’il souhaitait réfléchir à la suppression totale de la publicité sur les télévisions publiques et inscrire cette « révolution culturelle » dans sa « politique de civilisation » empruntée au sociologue Edgar Morin.

L’apparente improvisation qui semble avoir conditionné cette annonce – à laquelle n’étaient préparés ni le premier ministre François Fillon, ni la ministre de tutelle de l’audiovisuel public, Mme Christine Albanel, ni même le président de France Télévisions Patrick de Carolis – est à l’image d’un pouvoir éminemment personnel. Seuls quelques proches auraient été mis dans la confidence : le rédacteur des discours présidentiels, M. Henri Guaino, et le conseiller de l’industriel Vincent Bolloré, M. Alain Minc, qui aurait soufflé l’idée au chef de l’Etat.

Quel défenseur du service public n’a jamais rêvé d’une télévision affranchie de sa tutelle commerciale, laquelle détermine, plus encore que ses programmes, sa programmation ? France Télévisions tire en effet 30 % de ses ressources de la publicité, soit quelque 830 millions d’euros, sur un budget total de 2,8 milliards d’euros. Si la publicité n’empêche pas, à proprement parler, les émissions culturelles sur les chaînes soumises à des contraintes d’audience, comme l’atteste l’existence de « Ce soir ou jamais » (France 3) ou de « Des mots de minuit » (France 2), reléguées à des horaires tardifs, les grilles de programmes sont conçues pour séduire un public ciblé intéressant les acheteurs d’espace commercial aux heures de grande écoute.

Or de telles cibles, du fait d’un marché qui s’organise autour de TF1, se polarisent sur les « ménagères de moins de 50 ans », les actifs de catégorie socioprofessionnelle aisée ou les foyers consommateurs avec enfants. Autrement dit, la dépendance publicitaire des télévisions destinées au grand public incite les responsables d’antenne à se détourner de populations à faible rendement économique comme les chômeurs, les personnes âgées, les jeunes adultes sans revenus ou les foyers vivant du salaire minimum. Plus encore que le nombre de téléspectateurs, c’est la recherche d’une audience « utile » qui prime pour atteindre les objectifs publicitaires déterminant l’équilibre précaire d’un budget marqué par une redevance en stagnation. Une telle captation se fait au prix d’un formatage des émissions et donc d’un appauvrissement des espaces pluralistes sur le petit écran.

Renvoi d’ascenseur aux amis du président

Cette équation économique provoque aussi l’absence de prise de risques créatifs, même si M. de Carolis donne des signes de bonne volonté en finançant une série de qualité adaptée des nouvelles de Guy de Maupassant ou en proposant des soirées de théâtre ou d’opéra une fois par mois. Soumises à une concurrence accrue, qui bénéficie des moyens d’un financement presque exclusivement publicitaire, les grandes chaînes publiques se sont tournées vers la fabrication de programmes clones, usinant les mêmes animateurs et les mêmes recettes que la télévision privée (télé-réalité exceptée) à seule fin de soutenir la compétition sur le marché des annonceurs. « Paradoxalement, écrit l’universitaire Nathalie Sonnac, plus de concurrence conduit à une diminution de la diversité de l’offre. Le financement publicitaire peut ainsi affecter la diversité du contenu médiatique par l’incitation qu’il crée parfois à dupliquer ce contenu (3). »

M. de Carolis a donc motif à applaudir l’entreprise de « clarification » du président de la République, même s’il y a quelques mois il réclamait une nouvelle coupure publicitaire destinée à financer le « virage éditorial » de son groupe. Mais peut-on isoler un discours vertueux – ou une déclaration d’intention – des conditions dans lesquelles il s’exprime ? La position du chef de l’Etat a semé la confusion auprès des défenseurs du service public, qui désespéraient de voir la gauche s’emparer d’une réforme jusqu’alors si taboue que l’ancien premier ministre Michel Rocard a attendu près de vingt ans avant de révéler qu’il l’avait proposée sans succès à François Mitterrand (4). Dans l’esprit de M. Sarkozy, chef d’un clan médiatique auquel il doit une bonne part de son élection, une telle mesure est pourtant non seulement habile mais logique.

Elle lui permet d’abord de payer de retour la première chaîne privée du pays, TF1, dont l’actionnaire Martin Bouygues festoyait avec lui au Fouquet’s le soir de sa victoire, au moment précis où le champagne coulait à flots dans les locaux du journal télévisé de la chaîne (5). L’idée de financer la future télévision publique par une taxe sur les chaînes privées et une ponction « infinitésimale » d’environ 1 % sur le chiffre d’affaires des opérateurs de télécommunications (dont Bouygues Telecom) n’est rien en regard des 300 millions d’euros de recettes supplémentaires qu’est susceptible d’apporter un report de la publicité de France 2 ou de France 3 vers TF1, dont l’action a baissé de plus de 30 % en 2007. Dès la seconde quinzaine de janvier, le gouvernement s’attachait d’ailleurs à élargir l’assiette de prélèvement en y incluant non seulement les fournisseurs d’accès à Internet – c’était prévu –, mais aussi les produits d’électronique grand public et les catalogues publicitaires.

M. Laurent Solly, ancien directeur adjoint de la campagne du candidat Sarkozy, qui a rejoint l’état-major de la chaîne, peut se montrer satisfait. Tout comme MM. Bolloré et Arnaud Lagardère, autres amis du président, qui ne peuvent voir dans ce remodelage qu’un effet d’aubaine pour leurs chaînes numériques gratuites (Direct 8 d’un côté, Virgin 17 et Gulli de l’autre). Quant à M. Nicolas de Tavernost, président du directoire de M6, l’autre grand gagnant de ce transfert publicitaire, il connaît M. Sarkozy depuis plus de vingt ans en tant qu’ancien membre de son club Neuilly Communication (6).

La réforme annoncée par le président de la République obéit également à certaines contingences. Prise le matin même de sa conférence de presse du 8 janvier (7), la décision répond à la volonté de créer un effet de « rupture », un coup de théâtre dans une pièce dont les spectateurs journalistes sont également les acteurs. La sidération qui en résulte, puisqu’elle annonce un grand bouleversement sur le marché des médias, en vient à occulter des thématiques plus attendues, comme l’action du gouvernement en matière de pouvoir d’achat des ménages.

Peu importe que la disposition, qui concernera aussi Radio France, n’ait fait l’objet d’aucune étude préalable, que les mesures de compensation énoncées n’aient reçu pour toute expertise que les conseils intéressés de M. Minc et qu’elles ne soient même pas assurées d’obtenir l’agrément de la Commission européenne (8)... L’important est que M. Sarkozy puisse imprimer sa marque sur l’audiovisuel en récupérant au passage une idée de gauche jugée totalement fantaisiste lorsque, en 1989, elle était soutenue par Ange Casta ou Pierre Bourdieu. Avec la fin de la publicité sur France Télévisions, c’est tout le contrat d’objectifs et de moyens du groupe public signé neuf jours avant son élection qui devient caduc. Et le chef de l’Etat peut ainsi réécrire complètement la feuille de route de M. de Carolis en sortant « par le haut » du piège de l’interventionnisme dans lequel certains le voyaient tomber.

Simultanément, sa décision enclenche de facto des restructurations d’effectifs en mettant au chômage technique les trois cent dix-sept salariés de la régie publicitaire. Les syndicats du groupe audiovisuel public dénoncent déjà un « plan social présidentiel » et redoutent que les mesures de compensation annoncées se révèlent bien vite irréalistes, entraînant un démantèlement de France Télévisions – et de nouvelles réductions de personnel.

Faut-il craindre pour autant la privatisation d’une chaîne publique ? Si le secrétaire général de l’Union pour un mouvement populaire (UMP), M. Patrick Devedjian, a émis le souhait de « regroupements » ou de « quelques privatisations, peut-être, de petites chaînes », il a été promptement démenti par MM. Sarkozy et Fillon. De fait, une nouvelle chaîne privée nationale constitue la hantise du groupe Bouygues, alors que les projets audiovisuels du gouvernement relaient fidèlement ses intérêts. Directeur général de TF1, M. Nonce Paolini réclame-t-il une révision des relations producteurs-diffuseurs, un élargissement de la publicité sur ses antennes et une révision des règles anticoncentration des groupes audiovisuels (9) ? Justement, ce sont, point pour point, les éléments-clés du programme législatif de Mme Albanel, ministre de la culture et de la communication.

Les groupes privés demandent depuis longtemps la suppression de la publicité sur les télévisions publiques. M. de Tavernost l’exprime sans détour : « En général, la télévision se porte mieux dans les pays où il y a moins de publicité sur les chaînes publiques. » Reste à réorganiser les capacités d’accueil des écrans publicitaires de M6 et de TF1, aujourd’hui saturés. La transposition de la directive européenne sur les services de médias audiovisuels permettra de le faire en assouplissant les limites journalières aux heures de grande écoute, ou en permettant de placer une seconde coupure publicitaire dans les films (10).

La « clarification » de la télévision publique se traduira donc mécaniquement par un afflux de messages publicitaires sur les chaînes privées. Au risque d’accroître l’écart existant entre une télévision populaire et commerciale à forte audience et une autre, dite « de qualité », aux publics plus choisis. Le principe de la taxation des chaînes privées encouragera un tel fossé dans la mesure où les télévisions publiques auront indirectement intérêt à réduire leur part d’audience au profit de celle des chaînes privées : ce sera le plus sûr moyen de conforter leur budget dorénavant tributaire de la bonne santé de la télévision commerciale.

En l’absence de toute augmentation de la redevance, on pourrait alors assister à ce paradoxe d’une télévision publique contrainte d’arbitrer entre garantir sa survie en assurant sa propre ghettoïsation, à l’instar du Public Broadcasting Service (PBS) aux Etats-Unis, et chercher à maintenir ses audiences en alignant ses programmes sur ses concurrents privés, comme le fait la première chaîne de la British Broadcasting Corporation (BBC) au Royaume-Uni avec ses émissions de télé-réalité. Dans les deux cas, France Télévisions serait étroitement dépendante du niveau d’indexation de ses ressources. Lequel est fixé par l’Etat.

Mais, d’ici là, encore faut-il que le gouvernement parvienne à réunir les fonds compensant le manque à gagner pour la télévision publique. Compte tenu des heures de programmes qu’il va falloir produire pour occuper les espaces libérés par le retrait de la publicité, la facture est estimée à environ 1,2 milliard d’euros. Bien sûr, il serait possible de bâtir un tel budget en augmentant la redevance (actuellement de 116 euros), la portant au niveau de celles du Royaume-Uni (183 euros) ou de l’Allemagne (204 euros), dont les télévisions publiques sont citées en exemple. Une telle mesure apparaît difficile à défendre car cette taxe, qui n’est pas corrélée aux revenus, est injuste (11). Il en irait autrement s’il lui était substitué un prélèvement progressif, proportionnel, effectué à la source. « Utopique » ? Les tenants du réalisme de marché ne disaient pas autre chose jusqu’au 8 janvier à propos de la suppression de la publicité sur les chaînes publiques.

M. Sarkozy préférera sans doute taxer le consommateur, via l’ordinateur ou le téléviseur, que de tourner le dos à une politique qui jusqu’ici a favorisé les plus nantis. Et, s’il devait réviser le périmètre du service public, il veillerait sans aucun doute à ce qu’une chaîne privatisée tombe entre des mains amies...

Marie Bénilde

Thu, 22 Feb 2018 16:01:13 +0100

Chili, 1907, Santa María de Iquique

Anonyme. — Mineurs du salpêtre, vers 1907. Photographie extraite du livre de Hugo Barraza Jofré « École Santa María de Iquique », 2006

Collectif Luis Emilio Recabrarren, Chili

En ce début de XXe siècle, à la veille du premier centenaire de l’indépendance nationale, la « question sociale » est brûlante au Chili. Dans les mines de salpêtre, d’argent, de charbon et de cuivre, dans les entreprises portuaires, dans les usines de Santiago, de Valparaíso, de Viña del Mar, de Concepción et d’autres villes, une classe ouvrière qui commence à adhérer aux idéaux du socialisme et de l’anarchisme est en voie de constitution. Dès 1903, face à la prolifération des grèves et des mouvements de protestation, l’Etat, préoccupé par le maintien de l’ordre social, répond aux revendications prolétaires par des massacres successifs (1).

Tant la classe dirigeante que l’Etat baignent alors dans un contexte global de grande prospérité. Mais la dévaluation monétaire a fait chuter le taux de change du peso chilien de 18 à 7 centimes de livre sterling, entraînant une forte hausse du prix des aliments. Malgré la dégradation de leur niveau de vie et les dures conditions de travail, les revendications des ouvriers du salpêtre (2) de la province de Tarapacá, à la fin de 1907, sont plutôt modérées. Ils demandent à être payés en monnaie légale et non pas en bons. Emis par les entreprises, ces derniers ne peuvent être échangés que contre des produits disponibles dans les commerces (pulperías) de ces mêmes entreprises, à des prix plus élevés que sur le marché libre.

D’autres revendications s’y ajoutent : liberté de commerce pour éviter ce genre d’abus ; stabilité des salaires en utilisant comme norme l’équivalent de 18 centimes (peniques) de livre sterling pour 1 peso ; protection pour les métiers les plus dangereux afin d’éviter les nombreux accidents mortels ; établissement d’écoles du soir financées par les employeurs pour les ouvriers. Dans les entreprises portuaires, ferroviaires et manufacturières, les travailleurs d’Iquique – l’un des ports les plus importants pour l’exportation du salpêtre – exigent pour leur part que leurs maigres salaires soient augmentés afin de compenser la diminution de pouvoir d’achat entraînée par la dévaluation monétaire. Presque tous – ceux de la pampa (3) et ceux d’Iquique – sont d’accord pour exiger que le peso chilien soit stabilisé sur la base de 18 peniques de livre sterling et pas moins.

Le 4 décembre, plus de trois cents travailleurs du chemin de fer transportant le salpêtre se mettent en grève à Iquique. Les ouvriers du port en font autant, suivis par ceux de plusieurs industries. Mais les concessions de certains patrons et le manque de coordination entre les grévistes affaiblissent le mouvement.

« L’unique force du patron face à l’ouvrier »

Très vite, la situation change radicalement. Le 10 décembre, les ouvriers de la salpêtrière de San Lorenzo entament à leur tour une grève et, deux jours plus tard, face au refus de l’entreprise de satisfaire leurs demandes, une poignée d’entre eux se dirigent vers la salpêtrière la plus proche, Santa Lucía, pour en paralyser l’activité. L’exemple est imité, et, ainsi, parcourant le désert le plus aride du monde, les ouvriers étendent le mouvement. Dans les jours suivants, de plus en plus d’oficinas (4) voient leur activité paralysée. Les travailleurs estiment que, pour obtenir une réponse à leurs revendications, ils doivent descendre à Iquique, où se trouvent les représentants des compagnies anglaises, chiliennes, allemandes, espagnoles et italiennes qui font de gros bénéfices grâce à l’exploitation de la fabuleuse richesse du nitrate arrachée par le Chili au Pérou et à la Bolivie durant la guerre du Pacifique (1879-1884).

Après avoir marché toute la nuit, le premier groupe d’environ deux mille ouvriers entre dans la ville le dimanche 15 décembre à l’aube. L’intendant (5) provisoire Julio Guzmán, remplaçant de Carlos Eastman, qui a démissionné, dialogue avec les travailleurs de la pampa et les représentants patronaux. Guzmán tente de convaincre les ouvriers de repartir en laissant à Iquique une délégation qui participera aux négociations. Les travailleurs refusant de quitter la ville tant que leurs revendications ne seront pas satisfaites, les autorités se voient obligées de les héberger dans l’école Domingo Santa María.

Pendant ce temps, des milliers de travailleurs de la pampa – certains avec femmes et enfants – continuent d’affluer en train et à pied à Iquique. Leur présence revigore le mouvement de grève des ouvriers de la ville, qui, le 16 décembre, s’unissent aux travailleurs du salpêtre, constituant ainsi un Comité central de la pampa et du port unis, organe dirigeant de toutes les grèves. Ce même jour, le gouvernement du président Pedro Montt donne l’ordre aux autorités locales d’empêcher l’arrivée de nouveaux pampinos (6). De forts contingents militaires sont envoyés à Iquique. Dans l’un des navires en provenance de Valparaíso se trouvent l’intendant Eastman, réintégré à ce poste, et le général d’armée Roberto Silva Renard (7).

Après avoir débarqué à Iquique – le 19 décembre –, Eastman s’entretient, d’une part, avec les dirigeants grévistes et, d’autre part, avec les dirigeants de la Combinación Salitrera, un organisme patronal. Les patrons se disent disposés à étudier les demandes des ouvriers, mais refusent de discuter sous la pression. S’ils le faisaient dans ces conditions, déclarent-ils, « ils perdraient leur prestige moral, le sentiment de respect, qui est l’unique force du patron face à l’ouvrier (8) ». L’impasse se prolonge les 20 et 21 décembre.

Ce jour-là, peu avant 14 heures, face à l’échec de toutes ses tentatives de médiation, Eastman transmet par écrit au général Silva Renard l’ordre de faire évacuer l’école Santa María, où se trouvent quelque cinq mille grévistes, auxquels s’ajoutent environ deux mille autres réunis sur la place Montt en un meeting permanent face à l’établissement. Le comité de grève refuse de quitter les lieux pour se diriger vers l’hippodrome. Silva Renard fait alors avancer deux mitrailleuses pour les placer devant l’école. Au bout d’une demi-heure de discussions infructueuses entre autorités et dirigeants ouvriers, le général se retire en annonçant qu’il fera usage de la force. Seuls quelque deux cents travailleurs abandonnent les lieux sous les sifflets de leurs camarades.

A 15 h 45 commencent les tirs de mitrailleuse, suivis de coups de fusil continus. Les balles traversent plusieurs corps et les fragiles murs de bois de l’école. Lorsque la fusillade cesse, l’infanterie entre dans l’école en ouvrant le feu sur les ouvriers. Ceux qui fuient sont poursuivis par les militaires à cheval. Les personnes arrêtées – de six mille à sept mille – sont poussées à la hâte vers l’hippodrome par les soldats, qui y commettent de nouveaux assassinats.

Concernant le nombre de victimes, le gouvernement ne reconnaîtra que cent vingt-six morts et cent trente-cinq blessés, mais la presse ouvrière et plusieurs témoins corrigeront cette estimation largement à la hausse. Les autorités provinciales ont rapidement organisé le retour des gens de la pampa vers leurs lieux de travail, et le gouvernement central a mis quelques bateaux à la disposition de ceux qui désiraient gagner le centre du pays. Parallèlement, la censure de la presse était officialisée, tandis qu’on ouvrait la chasse aux dirigeants ouvriers – spécialement anarchistes – qui avaient réussi à s’échapper. De nombreuses arrestations eurent lieu.

La « grande grève » de Tarapacá a été noyée dans le sang par l’Etat sans qu’il y ait aucune démonstration de violence de la part des travailleurs. Jusqu’au coup d’Etat de 1973, on se souviendra du massacre de l’école Santa María comme de la page la plus noire de l’histoire du mouvement ouvrier chilien.

Mais pourquoi une telle tuerie ? Le général Silva Renard justifia son action. Il prétendit qu’il avait donné l’ordre d’ouvrir le feu, convaincu qu’il n’était « pas possible d’attendre plus longtemps sans mettre en péril le respect et le prestige des autorités et de la force publique (9) ».

Dans le débat qui suivit à la Chambre des députés, le libéral Arturo Alessandri Palma soutint qu’aucun acte appelant la répression n’avait été commis à Iquique et que la censure de la presse décrétée par le gouvernement n’était que « peur et lâcheté ». Peur atavique de la classe dominante chilienne face à la classe ouvrière. Mais le massacre ne fut pas le résultat d’une panique incontrôlée. La décision de mitrailler les grévistes avait été adoptée préalablement au cas où ceux-ci refuseraient de quitter l’école. Rafael Sotomayor, le ministre de l’intérieur, le reconnut devant la Chambre des députés : les événements du 21 décembre « ne furent pas dus à un acte spontané, commis par légèreté coupable et inhumaine. Chacune des autorités, évaluant l’ampleur des malheurs qui pourraient survenir (…), a très bien pesé ses décisions (…), et il fallut recourir à des méthodes extrêmes et douloureuses, que les circonstances difficiles rendaient, malheureusement, inévitables (10) ».

Bien que pacifique, le défi lancé par le mouvement ouvrier était intolérable pour le pouvoir civil et militaire : « Il fallait passer à l’acte ou se retirer sans exécuter les ordres de l’autorité », déclara Silva Renard. Et il ajouta : « Il fallait faire couler le sang de certains rebelles ou abandonner la ville au bon vouloir des factieux qui font passer leurs intérêts et leurs salaires avant les grands intérêts de la patrie. Face à ce dilemme, les forces de la nation n’ont pas hésité. »

Il s’agit d’une action ponctuelle de « guerre préventive » contre les travailleurs. Plus qu’une menace en soi, la « grande grève » de Tarapacá représentait un danger latent en raison du mauvais exemple qu’aurait signifié une attitude de faiblesse de l’Etat et des patrons. Le leitmotiv des autorités fut le maintien de l’ordre public prétendument menacé par les grévistes. Le ministre de l’intérieur lui-même confessa avoir averti les autorités locales de la « nécessité de faire respecter l’ordre public à tout prix, quel que soit le sacrifice occasionné, ou le caractère douloureux de la méthode à imposer (11) ».

Cette tuerie fut l’expression la plus cynique de l’ordre oligarchique qui régnait au Chili au début du XXe siècle. Dans toute l’histoire du pays, le pouvoir avait rarement dévoilé son vrai visage comme à cette occasion. Au cours des années suivantes, le conflit entre les classes sociales s’intensifia. Les travailleurs les plus lucides commencèrent à percevoir plus clairement que l’Etat était du côté des patrons et que, de ce fait, tout en renforçant l’autonomie et l’unité de leurs organisations sociales, ils devaient affronter la bourgeoisie au-delà du terrain de l’entreprise. C’est ainsi que virent le jour le Parti ouvrier socialiste (1912) ; la Fédération ouvrière régionale du Chili, un syndicat anarchiste (1913) ; et la branche chilienne du syndicat, d’orientation syndicaliste révolutionnaire, Industrial Workers of the World (1919).

Du côté de la bourgeoisie, la prise de conscience s’accéléra quant à la nécessité d’utiliser prioritairement les armes de la politique – lois sociales, politiques d’assistance, dialogue et cooptation – pour faire face au mouvement ouvrier. La « guerre préventive » ne serait qu’une option en cas de nouveau besoin. C’est ainsi que, à l’aube du XXe siècle, la tuerie de l’école Santa María obligea les acteurs du drame social chilien à redéfinir leurs stratégies pour les batailles à venir.

Sergio Grez Toso

Wed, 21 Feb 2018 17:54:07 +0100

Champ libre pour transformer l'Equateur

«C’est maintenant que commence le défi du changement, lance Rocío Peralbo, journaliste et militante des droits de l’homme reconnue. Toutes les conditions sont favorables, nous serons les seuls coupables si nous échouons. » Jamais l’histoire de l’Equateur n’avait vécu triomphe électoral aussi époustouflant. Le 30 septembre, 70 % des électeurs ont accordé leur confiance aux candidats du mouvement Alianza País (Alliance pays) (1), qui partagent le projet du président Rafael Correa. Avec quatre-vingts représentants sur cent trente, ils auront une majorité confortable à l’Assemblée constituante grâce à laquelle le chef de l’Etat veut « refonder la République » et mettre en œuvre un modèle de développement en rupture avec le néolibéralisme (2).

L’Alliance pays est née fin 2005. « Ce n’était pas un regroupement d’illuminés, mais un mouvement qui se nourrissait des luttes et des efforts de nombreux secteurs sociaux et politiques », explique M. Alberto Acosta, ancien ministre de l’énergie et des mines et futur président de l’Assemblée constituante. De ce mouvement est issu le candidat Correa, économiste et professeur d’université, vainqueur de l’élection présidentielle en novembre-décembre 2006. « Nous étions des spécialistes de la protestation. En accédant au pouvoir, nous avons dû commencer à construire. »

C’est à Quito, dans le palais Carondelet, un monument d’architecture coloniale, que se trouve le siège du gouvernement. Dans son sobre bureau, le président Correa affirme : « Nous avons entrepris une “révolution citoyenne” qui doit nous amener à transformer radicalement, profondément et rapidement les structures de ce pays. Celles qui sont en place ne fonctionnent plus. »

Chauffeurs de taxi, vendeuses de journaux, cireurs de bottes, employés de bureau... Tous – en tout cas beaucoup – croient en ce projet conduit par le chef de l’Etat. Dans un pays qui a connu huit présidents en dix ans, ils ne font aucune confiance au Congrès, qu’ils considèrent comme incompétent et corrompu. Un refus frappant de la « partitocratie » – c’est ainsi que M. Correa nomme les partis, fiefs et groupes dirigés par des caudillos qui dominaient jusque-là la scène politique. A tel point que, lors des élections qui le virent triompher à la présidentielle, son mouvement Alliance pays n’a présenté aucun candidat aux législatives, laissant de ce fait le Congrès entre les mains de l’opposition. Et jouant à fond la carte de l’Assemblée constituante, qui pourrait se substituer à celui-ci.

Evêque d’Esmeraldas, Mgr Eugenio Arellano vit depuis plus de trente ans en Equateur, « toujours très proche du peuple », ce qui l’amène à avancer qu’il connaît... « 90 % de ses habitants ». « Ce nouveau gouvernement a généré un très grand espoir au sein de la population : celui d’améliorer radicalement ses conditions de vie. » Affirmant que l’Eglise équatorienne a fait son choix, il ajoute : « Nous devons soutenir, accompagner, devenir les propagateurs de cet espoir. » Mais, comme le dit une expression populaire, « le chemin est semé de couleuvres ».

L’Equateur compte environ treize millions d’habitants. En 2006, d’après l’Institut national de statistiques et recensements (INEC) (3), 12,9 % des citoyens ne disposaient pas de 75 centimes d’euro par jour pour subvenir à leur alimentation et figuraient dans la catégorie des « indigents ». En moyenne, 38,3 % des Equatoriens vivaient dans une pauvreté chronique ; 60 % étaient sous-employés. D’après la même source, 26 % des familles ont eu recours à l’endettement, en 2006, pour faire face à des dépenses de type santé, alimentation, éducation, etc. Le reste des données économico-sociales est à l’avenant.

Les projets de développement du gouvernement de M. Correa trouvent leur source immédiate de financement dans le pétrole, dont l’Equateur est le cinquième producteur en Amérique latine. Les histoires de l’un et de l’autre – l’Equateur et le pétrole – étant étroitement liées.

En 1972, un coup d’Etat a mis au pouvoir « des militaires nationalistes attachés à la souveraineté du pays », raconte l’ancien contre-amiral Gustavo Jarrín, qui, à l’époque, fut nommé ministre des ressources naturelles et énergétiques. Jusqu’alors aux mains de multinationales américaines, l’exploitation pétrolière passe sous le contrôle de l’Etat. Plusieurs entreprises étrangères quittent le pays, les autres acceptent les conditions des militaires, y compris la réduction de la durée des contrats d’exploitation, qui passe de cinquante à vingt ans. En novembre 1973, l’Equateur intégrant l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), les Etats-Unis suspendent leur aide militaire. Mais, désormais, l’Etat perçoit 90 % des revenus pétroliers au lieu d’environ 5 %, provoquant les beaux jours de l’économie.

M. Jarrín se souvient avec passion qu’en 1978 le système démocratique est rétabli, avec l’arrivée au pouvoir du candidat d’un petit parti de centre gauche, Jaime Roldós. Celui-ci mourra le 24 mai 1981 dans un accident d’avion tenu pour douteux. Par la suite, et en moins de trente ans, la situation se renverse : de nouveau, 80 % des bénéfices pétroliers tombent dans les poches des transnationales. « Dans certains cas, les terrains cédés aux exploitations pétrolières comprenaient même l’église et le parc du village ! »

Récupération des ressources pétrolières

« Incroyable mais légal, confirme M. Acosta. C’est inscrit dans la Constitution. L’argument ? La liberté pour les investissements étrangers. » Ministre de l’énergie et des mines dans le premier cabinet de M. Correa, et confronté à l’impossibilité de pouvoir changer quoi que ce soit dans le cadre des lois en vigueur – le Congrès étant toujours entre les mains de l’opposition –, il a démissionné en juin de sa fonction pour pouvoir se présenter comme candidat à l’Assemblée constituante. « Le pétrole n’a pas été le garant du développement de l’Equateur, même s’il a été essentiel pour l’économie. » De fait, les populations qui connaissent le plus fort indice de pauvreté – et de cancer ! – se trouvent dans les provinces pétrolières. « On a détruit l’Amazonie, et deux peuples natifs ont disparu à cause du manque de dignité des gouvernements et de l’action des transnationales, qui ont agi comme des entreprises de démolition. »

La récupération des ressources pétrolières a été mise à l’ordre du jour dès la campagne de M. Correa. Comme au Venezuela, comme en Bolivie, les investisseurs étrangers seront les bienvenus s’ils se plient aux intérêts nationaux. « Et l’ouverture commerciale à outrance ne sera pas acceptée, précise M. Acosta. Aucun des pays qui se sont ouverts de cette manière n’est sorti gagnant ; au contraire, ils ont énormément perdu. »

Autre tâche stratégique : la conquête de la souveraineté régionale. « Nous devons enterrer cette vision d’ouverture à l’Empire [les Etats-Unis] et de fermeture à l’égard de nos voisins. Il faut lutter pour l’intégration latino-américaine. » Dans ce domaine, explique M. Correa, « je suis un “ouvrier” de plus, aux côtés des présidents Hugo Chávez et Evo Morales. Sans oublier les chefs d’Etat du Brésil et d’Argentine, qui sont aussi dans cet état d’esprit. » En août, Quito et Caracas ont ainsi signé un accord d’intégration énergétique portant sur la construction d’une raffinerie à Manabí (Equateur). Cette installation évitera désormais au pays d’exporter son pétrole brut (au prix des multinationales) pour l’importer une fois raffiné (au prix du marché mondial). « L’intégration est nécessaire et inévitable, poursuit le président. Peut-être beaucoup de gens ne s’en rendent-ils pas compte, mais cette partie du monde vit un moment extraordinaire. Nous devons contribuer à construire la grande patrie dont rêvait Simón Bolívar. »

Inutile de préciser que, dans les milieux conservateurs, ce discours nouveau ne fait pas sauter de joie. Journaliste vedette des espaces politiques de la chaîne Teleamazonas, Jorge Ortiz n’a que peu de doutes concernant la direction que prendra le projet de M. Correa : « Il est fort probable qu’il va choisir le modèle économique “chaviste” ; il a déjà copié le concept de “socialisme du XXIe siècle”, dont personne ne sait vraiment ce qu’il signifie. » La proximité avec son homologue vénézuélien Chávez est l’argument le plus utilisé pour attaquer le président Correa. La comparaison ne doit rien au hasard. Depuis plusieurs années, la grande presse équatorienne matraque : M. Chávez est un « démon », un « fou », un « communiste », qui a appauvri et divisé son peuple. Aucun besoin de changements structurels en Equateur, affirme Ortiz. « Pourquoi ne pas conserver le modèle économique en place, puisqu’il a fonctionné jusque-là ? Il n’y a qu’à le renforcer. »

Lors des interviews du président, le passé n’existe pas ; il semblerait que les problèmes du pays aient commencé le 15 janvier 2007, jour de sa prise de fonctions. L’objectif de certains journalistes étant, à l’évidence, de le « coincer », celui-ci les désarme grâce à sa formation universitaire, à son excellente mémoire et parce qu’il est toujours bien informé. Il leur démontre qu’ils mentent, qu’ils spéculent avec les chiffres et les faits. Désespérés, ils attaquent de plus belle. Ortiz soutient qu’ils agissent avec lui comme ils le faisaient avec ses prédécesseurs. « La différence, c’est que les autres acceptaient la contradiction, alors que lui est viscéralement intolérant. Il discrédite la presse pour se soustraire aux critiques et pouvoir de cette façon détruire le système démocratique existant. »

Sans être « corréiste », Rodrigo Santillán, ancien président de l’Union nationale des journalistes et président de son tribunal d’honneur, reconnaît que, dès l’instant où M. Correa « a commencé à parler de la nécessité de changements dans les structures de la nation », il a subi une avalanche d’attaques et d’insultes « en provenance des médias les plus importants ». Santillán avoue qu’il a honte du spectacle donné par la profession : « Au lieu d’être conduits devant le tribunal d’honneur, deux journalistes qui [lors d’une conférence de presse] ont publiquement insulté le président ont été convertis en héros (4). » L’agressivité de l’un d’eux fut telle que le service de sécurité du chef de l’Etat dut l’expulser.

Dans un pays où il n’existe aucune chaîne publique de télévision ou de radio, M. Correa – qui compte remédier à cette situation insolite – se déplace chaque samedi dans une ville pour y « rendre des comptes » à la population. A chaque fois, il invite deux ou trois journalistes. Rocío Peralbo constate que, pour la première fois, ceux des médias alternatifs et provinciaux ont voix au chapitre. « Cela n’a fait qu’accroître le malaise de la presse envers le président. » La réponse de celui-ci a été claire et nette : « Nous démocratisons l’information. Nous avons décidé de ne pas accorder davantage de privilèges à ceux qui, depuis toujours, sont privilégiés. »

Au cours de l’année, en coordination avec les principaux médias équatoriens, quelques organisations internationales de défense de la liberté d’expression, détournant les yeux de cette collusion entre médias et pouvoirs économiques et financiers, ont protesté contre la décision présidentielle de ne pas accorder d’entretiens à certains journalistes. Là encore, le chef de l’Etat n’a pas mâché ses mots : « Si certains m’ont insulté et ont déformé mes propos, j’ai, en tant que personne et président, la liberté d’expression de leur dire que je ne me prête pas à ce jeu-là au nom de la liberté de la presse. »

L’ancien ministre Acosta voit un autre motif de tension dans le fait que, pour la première fois, un gouvernement « n’a pas de rapport incestueux avec la presse. Nous ne sommes pas le seul pays au monde où cela se produit, mais ici il était normal que les propriétaires de médias se retrouvent nommés à des postes honorifiques n’ayant rien à voir avec la profession ».

En Equateur, sur sept chaînes de télévision, six appartiennent à des groupes bancaires ou dépendent de clans financiers. Il n’est donc pas difficile de confondre liberté d’expression et liberté d’entreprise. « La classe sociale formée par une centaine de familles, la même qui a tenu les rênes du pouvoir, affirme Mgr Arellano, a fabriqué l’opinion publique et généré une espèce de philosophie sociale en sa faveur, parce qu’elle possédait les plus grands médias d’information. »

« La démocratie est bonne, précise le président, jusqu’au jour où les intérêts du secteur oligarchique sont menacés. Jusqu’au jour où un gouvernement prétend redistribuer les richesses de la nation. A ce moment-là, l’agressivité de la presse se réveille. Donc, même si les grands médias et leurs journalistes ne sont pas responsables des maux du pays, ils y contribuent sérieusement. » En ce qui le concerne, Santillán « sait » que l’ambassade américaine à Quito agit, discrètement, mais agit. « Elle s’acoquine de plus en plus avec les grands médias. Qui sont ravis. Il ne manque pas grand-chose pour que la campagne de diabolisation du président devienne massive. C’est un premier pas vers la tentative de déstabilisation. »

La détermination actuelle du gouvernement équatorien entre, vue depuis Washington, dans la catégorie de l’insoumission. « Nous espérons que les Etats-Unis, mais aussi l’Union européenne ou n’importe quelle autre nation, vont nous respecter, déclare avec fermeté M. Correa, et qu’aucun n’essaiera de nous dicter les politiques que nous devons suivre, ni de réaliser un quelconque type d’intervention. »

Toutefois, plus qu’une action des Etats-Unis contre le gouvernement, c’est actuellement le conflit en Colombie qui constitue une source d’inquiétude à Quito. Environ cinq cent mille Colombiens sont installés en Equateur ; nombre d’entre eux font partie des « déplacés » qui ont dû fuir les affrontements. Chaque jour, des centaines de personnes cherchent un refuge temporaire de ce côté de la frontière. Dans cette région limitrophe, la situation est parfois très tendue, même si le gouvernement équatorien et ses forces armées ont agi avec prudence et humanité.

M. Correa a annoncé qu’il ne s’immiscerait pas dans la guerre civile qui ravage le pays voisin. Qu’il ne qualifierait pas non plus la guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) de groupe « terroriste ». Il a répété que son gouvernement est disposé à contribuer à la recherche d’une solution politique du conflit. Mais il reste catégorique en affirmant que « le plan Colombie, mis en œuvre par Bogotá et Washington, est un plan militariste et violent qui, au lieu d’aider à résoudre la situation dramatique, n’a fait que l’aggraver ».

Non seulement M. Correa a exigé de son homologue colombien Alvaro Uribe qu’il interrompe les aspersions aériennes sur les plantations de coca proches de la frontière, mais il a aussi averti que, si nécessaire, il porterait cette affaire devant les tribunaux internationaux. Des commissions gouvernementales et indépendantes ont reconnu les graves effets des produits chimiques utilisés sur les humains, l’eau, les animaux et les plantes. « Notre voisin est un pays frère, mais nous devons mettre des limites au plan Colombie. »

Une autre inquiétude existe par ailleurs à Quito : le gouvernement colombien pourrait être le cheval de Troie de Washington pour soutenir une tentative de déstabilisation du gouvernement équatorien. A plusieurs reprises, il a agi ainsi à l’égard du Venezuela.

Si le gouvernement ne bénéficiait d’un soutien populaire massif, pensent beaucoup, « il y a longtemps qu’il y aurait eu une tentative de coup d’Etat ». Néanmoins, toujours en contact avec les officiers de haut rang, le contre-amiral Jarrín assure : « Je n’ai pas perçu la moindre intention chez eux de participer à une aventure de ce genre. »

Il est vrai que le gouvernement est en train de gagner la sympathie des militaires grâce aux mesures qu’il a prises en leur faveur. Avec des conditions de travail et de vie pénibles, militaires et policiers n’ont pas été bien traités par le pouvoir dans le passé. De plus, d’importants projets de développement national sont confiés au corps d’ingénieurs des forces armées. L’initiative n’est pas du goût des entreprises privées et étrangères, mais le gouvernement défend la capacité de ces professionnels et rappelle que, en toute logique, une partie de l’argent investi de cette manière sera récupérée par l’Etat.

Jusqu’à présent, affirme-t-on au palais Carondelet, « tout était fait en fonction du capital financier spéculatif, et non pas des générateurs réels de richesse ». En Equateur, on a parfois atteint de telles contradictions que, tandis que le secteur productif se trouvait en crise, le secteur financier, qui l’administre, battait tous les records de bénéfices. « Le problème, c’est que de nombreux chefs d’entreprise fraudent : ils ne payent pas les impôts, exploitent leurs travailleurs, ne respectent pas l’environnement, etc. Ceux-là doivent effectivement avoir quelques craintes avec notre projet de nouvel Etat. Ils préféreraient assister à la déstabilisation de ce gouvernement qu’ils ne pourront pas dominer. »

Le journaliste Ortiz voit l’avenir d’un œil pessimiste, pour ne pas dire catastrophé. « De grands affrontements vont éclater, en particulier parce que le président Correa est devenu un homme qui provoque la haine, les rivalités, les divisions entre Equatoriens. » En revanche, Mgr Arellano propose une autre explication des difficultés à venir : « La minorité de privilégiés s’acharne à mettre fin à ce projet de vie. Le choc viendra de leur côté, car on va s’en prendre à leurs privilèges démesurés. Ils se sentent comme l’enfant à qui l’on retire le sein qui le nourrit : ils pleurent. »

Hernando Calvo Ospina