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Fri, 13 Apr 2018 12:15:38 +0200

Sois une Startup Nation et tais-toi

(Morvandiau)

startuffenation

Thu, 15 Mar 2018 14:03:53 +0100

Les « biens communs » d’Emmanuel Macron ne sont pas les nôtres !

Un texte de Calimaq en date d’octobre dernier, qui retrace la récupération du langage des biens communs dans la rhétorique présidentielle.

Il fallait bien que cela finisse par arriver… Emmanuel Macron s’est emparé du vocabulaire des biens communs, lors du sommet européen qui s’est tenu à Tallinn la semaine dernière. Il a prononcé à cette occasion un discours pendant une conférence de presse pour présenter une stratégie sur le numérique pour l’Union européenne, articulée autour de quatre piliers. Or le troisième de ces piliers porte précisément sur le « financement des biens communs » (cliquez ici pour voir la vidéo à partir de 9.12 minutes).

Voici la transcription de cette partie du discours telle qu’on la trouve sur le site de l’Elysée :

Troisième pilier de l’action que nous devons conduire : c’est celui du financement des biens communs. Le numérique bouscule très profondément nos économies, nos sociétés. Mais il implique aussi de financer les choses qu’aucun acteur privé ne finance. Une part non négligeable de nos populations n’ont pas accès au numérique aujourd’hui, parce qu’elles n’ont pas accès à la fibre, parce qu’elles n’ont pas d’accès en termes de connaissances ou de capacités, et c’est un vrai défi pour toutes les sociétés et toutes les démocraties de l’Union européennes. Si nous n’avons qu’un agenda numérique ambitieux sans essayer de réduire la fracture numérique partout dans nos pays, nous nourrirons les populismes et les extrêmes. C’est un investissement que les opérateurs ne font pas, parce qu’il n’est pas rentable. C’est aux pouvoirs publics de le faire.

Le numérique, comme je l’ai dit, bouscule des secteurs d’activité économique en profondeur et suppose de requalifier, dans chacun de nos pays, des millions de nos concitoyens. Ça veut dire les former différemment, mais aussi former tout au long de la vie, soit pour changer de secteur, soit pour changer de type d’activité dans un secteur.

Cet investissement, c’est un investissement public. Les acteurs économiques ne le font quasiment pas. Ces biens communs sont indispensables si nous voulons réussir la transition du numérique, et si nous ne voulons pas que cette transition signifie la mise à l’écart de la société contemporaine de millions de nos concitoyens. Pour se faire, nous devons organiser son juste financement par les acteurs du numérique. Or aujourd’hui, les géants du numérique ne contribuent pas au financement des biens communs. Il serait absurde de demander aux acteurs de l’économie d’aujourd’hui ou d’hier, qui sont eux-mêmes bousculés, parfois fragilisés par le numérique, d’être les seuls à financer cette transformation ! Or aujourd’hui, c’est la situation dans laquelle nous nous trouvons. Les industriels, nos industriels, nos PME, nos TPE paient des impôts sur les sociétés, de la TVA, et toute la fiscalité que nous connaissons, fiscalité à laquelle échappent en quasi-totalité, en particulier, les grands acteurs du numérique qui optimisent dans des montages internationaux leurs structures fiscales.

C’est pourquoi je soutiens l’initiative prise par la Commission européenne d’une taxe dans le cadre ACCIS. C’est pourquoi je souhaite que nous allions plus loin et je soutiens l’initiative prise par plusieurs ministres des Finances d’une taxe sur la valeur créée dans nos pays. Cette taxe permettra de prélever un juste financement de ces biens communs par une taxation des acteurs qui concurrencent les acteurs européens et qui, aujourd’hui, ne participent pas suffisamment ou pas du tout à ce financement.

C’est une taxe qui a pour avantage également de ne pas créer d’effet de déport ou de perte de base fiscale puisqu’elle repose sur la valeur créée dans un pays et non pas sur l’implantation et sur l’établissement stable dans le pays dudit opérateur. Ce qui est pertinent par rapport à la logique même du numérique. Ce qui veut dire que quand certains nous disent : « Si vous les taxez, ils vont partir » ; non, on ne taxera plus, si on suit la proposition de nos ministres de Finances, s’ils n’opèrent plus dans nos pays. Mais je ne crois pas une seule seconde que les géants de l’Internet arrêteront d’opérer dans nos pays parce qu’on prélève un pourcentage, juste au demeurant, de la valeur créée et opérée dans ledit pays. Cette taxe est extrêmement importante parce qu’on ne peut pas considérer que le développement du numérique puisse se faire sans le juste investissement sur les biens communs que j’évoquais.

De quels « biens communs » parle-t-on ?

Ce qu’Emmanuel Macron cite comme exemple de ces « biens communs » à financer est a priori assez surprenant. Il s’agit d’une part de l’infrastructure physique du réseau (la fibre) et d’autre part, de l’éducation au numérique des citoyens. Ces ressources constitueraient des « biens communs » parce qu’elles ne seraient pas prises en charge par les acteurs privés, faute pour eux d’incitation suffisante en termes de rentabilité. C’est vrai pour la formation au numérique, si on considère que celle-ci est assurée par l’Éducation nationale, les universités et la formation continue. Ça l’est déjà moins pour la fibre, et globalement, pour toute l’infrastructure physique des « tuyaux » de l’Internet, dont le développement est en grande partie assuré par les opérateurs télécoms. C’est seulement dans certaines zones, où les perspectives de rentabilité sont moindres, que ces acteurs privés n’assurent pas la couverture et les financements publics doivent alors prendre le relais, quand ce ne sont pas des FAI associatifs qui accomplissent ce service d’intérêt général.

On voit en réalité qu’il y a une grande ambiguïté dans le discours de Macron entre biens communs et biens publics ou services publics. Sa vision est même tout à fait en phase avec l’idéologie libérale, qui cantonne l’action publique aux seuls secteurs où il y a « défaillance du marché » et qui voudrait que les Communs soient aussi rejetés dans une marge résiduelle. Ce l’on appelle « biens communs numériques » ou « Communs numériques » possède en réalité une tout autre nature. Il s’agit par exemple des logiciels libres, de projets collaboratifs comme Wikipédia ou Open Street Map ou encore de l’infrastructure « logique » d’Internet et du Web – les standards et les protocoles ouverts comme le TCP/IP ou le http – qui font de celui-ci un bien commun. Toutes ces ressources correspondent à la définition des biens communs, telle qu’elle tend aujourd’hui à être partagée par la communauté scientifique dans le sillage des travaux d’Elinor Ostrom, à partir de la réunion de trois éléments : une ressource mise en partage ; une communauté qui la prend en charge et assure son développement ; des règles de gouvernance auto-déterminées par cette communauté (voir par exemple le Dictionnaire des biens communs paru cet été aux PUF).

Un enjeu fiscal important

Le troisième pilier des propositions de Macron pour le numérique en Europe a en réalité surtout une visée fiscale : celle de soumettre les grands acteurs du numérique, et en particulier les GAFAM, au paiement de l’impôt auquel ils arrivent aujourd’hui si facilement à échapper à cause du défaut d’harmonisation de la législation au sein de l’Union européenne. On peut difficilement ne pas être d’accord avec cet objectif et du point de vue même des Communs, il est crucial d’avoir des États en bonne santé et des services publics solides. Les Communs ne sont nullement les « ennemis des États » et on voit que partout où ils ont progressé, comme en Italie par exemple, c’est par la mise en place de partenariats Public-Communs féconds. Au contraire, là où les États ont été extrêmement fragilisés, comme en Grèce par exemple, les Communs ont aussi été frappés de plein fouet, notamment par les mesures d’austérité et les vagues de privatisation. Dès lors, la soumission des grands acteurs du numérique à l’impôt est un sujet dont le mouvement des Communs ne peut se désintéresser.

La taxe sur la valeur créée dans les pays européens proposées par Emmanuel Macron est de ce point de vue plutôt intéressante, car elle a effectivement le potentiel d’arriver à atteindre les grandes plateformes, si tant est que les différents Etats de l’Union arrivent à s’entendre pour la mettre en place (ce qui est loin d’être assuré…). Mais suffit-il d’instaurer une telle taxe pour garantir qu’elle servira à « financer les biens communs » ? Rien n’est moins sûr et la France en donne précisément déjà le contre-exemple. Notre pays a en effet pris les devants en matière fiscale avec la « Taxe Youtube », instaurée l’an dernier par le biais de la loi Création, qui est entrée récemment en vigueur et qui va ponctionner 2% du chiffre d’affaires réalisé par les plateformes de diffusion de vidéos, comme YouTube ou Netflix. Si le principe même de cette taxe n’est pas forcément une mauvaise idée, la manière dont elle va être redistribuée prête déjà beaucoup plus à discussion.

Son produit sera en effet affecté au CNC (Centre National du Cinéma), qui s’en servira pour financer des oeuvres audiovisuelles, avec une part réservée aux créateurs diffusant des oeuvres sur Internet (les YouTubeurs par exemple). Cet argent va donc tomber dans une structure très largement contrôlée par les ayants droit et, loin de constituer une manière de financer des « biens communs », cela va revenir à accentuer encore la « privatisation » de la politique culturelle de la France. Il aurait été infiniment préférable que ce prélèvement abonde directement le budget de l’État, sans parler que l’on aurait pu s’en servir au moins en partie pour financer la production d’œuvres sous licence libre ce qui aurait permis, pour le coup, de parler légitimement de « biens communs ». Si la taxe sur la valeur créée voulue par Emmanuel Macron voit le jour, il faudra être extrêmement vigilants sur la manière dont elle sera redistribuée, car il est fort probable qu’elle suscite l’appétit de nombreux acteurs privés, à commencer par les industries culturelles, qui chercheront sans doute à se l’accaparer. Et c’est justement parce que les propositions de Macron ne reposent pas sur une définition rigoureuse des biens communs qu’on peut redouter de tels risques de confiscation de ces financements par des intérêts privés.

Assurer la pérennité des infrastructures communes

Une autre faiblesse de la vision de Macron est qu’il se trompe assez lourdement dans l’identification de ce qui « fait infrastructure » dans l’environnement numérique. Certes les infrastructures physiques (les tuyaux de l’Internet) sont importantes, mais il ne faut surtout pas oublier la « couche logique » et le rôle crucial joué par les logiciels libres. Sans le Libre et l’Open Source, Internet ne pourrait tout simplement plus fonctionner aujourd’hui, tant ont pris de l’importance des briques essentielles comme Linux, C++, PHP, Java, Python, WordPress, Mozilla, Libre Office, VLC, Apache et bien d’autres encore. On ne le sait pas assez, mais plus de 90% des serveurs installés dans le monde tournent sous Linux, ce qui fait de ce logiciel libre une des clés de voûte « cachées » de l’environnement numérique et c’est plus de 25% des sites web qui utilisent WordPress.

Or beaucoup de ces logiciels libres souffrent d’un problème de maintenance et de financement, car leur développement repose sur des communautés dont les moyens sont sans rapport avec l’importance des outils qu’ils mettent à disposition du monde entier. C’est ce que montre très bien l’ouvrage « Sur quoi reposent nos infrastructures numériques ? Le travail invisible des faiseurs du web » signé par Nadia Enghbal et paru récemment en libre accès sur Open Edition :

Aujourd’hui, la quasi-totalité des logiciels couramment utilisés sont tributaires de code dit « open source », créé et maintenu par des communautés composées de développeurs et d’autres talents. Ce code peut être repris, modifié et utilisé par n’importe qui, entreprise ou particulier, pour créer ses propres logiciels. Partagé, ce code constitue ainsi l’infrastructure numérique de la société d’aujourd’hui… dont les fondations menacent cependant de céder sous la demande !

En effet, dans un monde régi par la technologie, qu’il s’agisse des entreprises du Fortune 500, du Gouvernement, des grandes entreprises de logiciel ou des startups, nous sommes en train d’accroître la charge de ceux qui produisent et entretiennent cette infrastructure partagée. Or, comme ces communautés sont assez discrètes, les utilisateurs ont mis longtemps à en prendre conscience.

Tout comme l’infrastructure matérielle, l’infrastructure numérique nécessite pourtant une maintenance et un entretien réguliers. Face à une demande sans précédent, si nous ne soutenons pas cette infrastructure, les conséquences seront nombreuses.

Si l’on doit parler réellement de « financement des biens communs numériques », alors l’Union européenne devrait s’engager dans une politique déterminée de soutien au logiciel libre et à l’Open Source, qui pourrait très bien être alimentée par une taxe prélevée sur la valeur créée par les GAFAM dans les États-membres. Ce serait une manière de mettre en place la réciprocité entre les Communs et le marché que certains penseurs comme Michel Bauwens identifient depuis plusieurs années comme un des défis majeurs que nous devons relever pour aller vers une « Économie des Communs ». Mais au-delà des logiciels, ces financements devraient aussi bénéficier à des projets comme Wikipédia, Open Street Map ou Framasoft, qui sont devenus l’équivalent de véritables « services publics » dans l’environnement numérique, à la différence que ce sont des communautés, et non pas les États, qui ont su les mettre en place. Que la taxe sur la valeur créée serve à aider au déploiement de la fibre dans les zones isolées est une bonne chose. Qu’elle soit aussi utilisée pour développer par la formation les capacités numériques des individus est également un but plus que légitime. Mais ce serait manquer quelque chose d’essentiel de ne pas se servir de ce levier fiscal pour soutenir les véritables « Communs numériques », qui offrent aujourd’hui la seule véritable alternative à l’emprise croissante des grandes plateformes centralisées (voir à ce sujet cet excellent billet par Henri Verdier).

Les dangers cachés de la rhétorique des Communs

En utilisant le terme de « biens communs » d’une manière simplement métaphorique, Emmanuel Macron passe à côté de cet enjeu fondamental, mais il s’avance aussi sur une pente qui pourrait à terme s’avérer dangereuse. La rhétorique du « financement des biens communs » peut en effet très bien être instrumentalisée pour porter atteinte à ce qui fait qu’Internet est encore aujourd’hui un bien commun. On voit par exemple que c’est sur la base de ce genre d’arguments que la neutralité du net est gravement menacée en ce moment aux Etats-Unis. Les opérateurs télécom ont en effet réussi à convaincre les politiques que les investissements qu’ils avaient réalisés dans le déploiement des câbles et de la fibre justifiaient qu’ils puissent discriminer les services les plus gourmands comme Netflix ou Youtube, en proposant des offres différenciées à leurs clients. Une consultation a été lancée aux États-Unis, qui va bientôt se terminer et qui pourrait déboucher sur un abandon de la neutralité du net, établissant un « Internet à plusieurs vitesses ». Or on voit toute la perversité de ce type de discours, car la neutralité du net est essentielle pour qu’Internet reste un bien commun, en garantissant que toutes les informations puissent être émises et reçues sans discrimination. Revenir sur ce principe revient en réalité à « privatiser » ou « enclore » Internet en faisant des opérateurs télécom et des FAI les maîtres du réseau. C’est ainsi qu’un discours dévoyé sur le « financement des biens communs » peut très bien en réalité servir d’écran de fumée pour mettre à mort Internet en tant que bien commun.

Mais c’est aussi ce qui rend la question fiscale si importante, car si l’on veut éviter à terme en Europe une remise en cause de la neutralité du net, il vaut mieux soutenir une réforme de la fiscalité du type taxe sur la valeur créée, qui permettra aux États de reprendre la main face aux géants du numérique d’une manière « saine ».

Les mots et les actes…

Tout n’est donc pas à rejeter dans les propositions d’Emmanuel Macron, mais à condition de dépasser le « Commons Washing » pour revenir à une conception rigoureuse des biens communs numériques. Il y a pourtant d’autres raisons qui me poussent à rester extrêmement méfiant vis-à-vis de ce genre de discours. Car au même moment où Macron enfourche ce cheval de bataille des biens communs, la France pousse par ailleurs des propositions très inquiétantes pour l’avenir d’Internet.

C’est le cas par exemple en ce qui concerne la réforme du droit d’auteur en Europe, où notre pays soutient indéfectiblement l’idée de mettre en place une obligation de filtrage automatisé des plateformes, qui pourrait déboucher sur le déploiement d’une véritable « machine à censurer ». On rappellera aussi que le nouveau gouvernement, à peine arrivé aux affaires, s’est empressé de renouveler le contrat « Open Bar » du Ministère des Armées avec Microsoft, ce qui constitue une bien étrange manière d’envisager le « financement des biens communs ». Et la nouvelle loi anti-terroriste qui va faire passer l’essentiel de l’état d’urgence dans le droit commun comporte toute une batterie de mesures liées au numérique qui vont encore aggraver la surveillance de masse des individus et fragiliser leurs droits fondamentaux. …

***

C’est typiquement l’accumulation de ce type d’aplatissements devant les lobbies privés et de dérives répressives qui menacent aujourd’hui l’intégrité d’Internet en tant que bien commun. De ce point de vue, Emmanuel Macron a montré en quelques mois à peine qu’il était prêt à aller extrêmement loin pour continuer à transformer le numérique en un outil de contrôle et d’oppression, plutôt que de préserver sa capacité à faire s’épanouir des biens communs.

startuffenation

Mon, 05 Mar 2018 13:50:21 +0100

Le modèle de la startup en ses limites

Nous reproduisons ici une analyse de Hubert Guillaud et de Thierry Marcou, responsable du programme Audacities pour la Fing, publié en décembre dernier sur le site InternetActu.net.

L’innovation n’est pas absente de la ville numérique. Au contraire. Elle est foisonnante. Mais ce foisonnement apparent cache une certaine homogénéité qui se cristallise autour de l’impact d’un modèle ultra-dominant : celui de la startupisation de l’innovation. Or, les enjeux que soulève le programme Audacities de la Fing (éditeur d’InternetActu.net) et de l’Iddri, montrent qu’innovation et gouvernance sont liées, qu’elles sont les deux faces d’une même demande collective. Reste que l’arrivée des startups, ces nouveaux acteurs de l’innovation ne favorisent pas une gouvernance partagée, au contraire. Par essence, chaque startup optimise son propre service, au détriment d’une approche collective. Waze optimise son service pour fournir aux conducteurs le plus court chemin pour aller d’un point A à un point B, au détriment des politiques publiques de mobilité, comme le soulignait très bien le chercheur Antoine Courmont. Airbnb optimise la rentabilité de la location touristique de courte durée professionnalisée au détriment des possibilités de location de logement traditionnelle de longue durée, comme s’en émouvait récemment la fondatrice de Bedy Casa dans une tribune pour Challenges. La récente limitation de location à 120 nuitées à Paris (mais pas pour le reste de la France), à 60 nuitées à San Francisco… semblent autant de tentatives pour limiter une « disruption » sur laquelle l’acteur public est toujours à la peine alors qu’il dispose de moyens d’action limités selon ses compétences.

La startup : solution ou problème ?

On pourrait vouloir voir entre les approches présentées par Etalab et le Numa (voir la première partie de notre dossier) des différences de fond. D’un côté, la Ville de Paris déléguerait son innovation, de l’autre l’État, chercherait lui, à garder le pouvoir. Mais ce n’est pas si simple, remarque Romain Tales d’Etalab. L’outsourcing, le fait de faire développer des services par des tiers, coûte parfois cher. Etre capable de faire en interne, ou de contrôler les projets comme le soulignait un récent article de Libération, d’avoir la main sur les développements peut être parfois important, selon les projets. « L’enjeu n’est pas de chercher à tout faire, ni de faire mieux, mais il est important de laisser aussi sa chance à l’administration de faire aussi bien que leurs délégataires », souligne Romain Tales.

Le programme d’intrapreneuriat de la ville de Paris avec ses startups de Ville, comme les programmes de startups d’État ou d’entrepreneurs d’intérêts général visent à faire monter en compétence les services dans une logique d’innovation interne. L’enjeu n’est pas tant de créer de réelles startups que d’acculturer les services publics à d’autres méthodes d’innovation. Seul Datacity s’inscrit dans une logique externe, qui valorise les compétences des délégataires de services publics et de startups. Mais au-delà de ces programmes spécifiques, la plupart des programmes d’aides à l’innovation sont encore largement dirigés vers les startups technologiques, via de multiples incubateurs, au détriment d’autres formes d’innovation. C’est peut-être là que le bât blesse. Promouvoir la startup comme le seul et unique modèle d’innovation, c’est invisibiliser, pousser dans l’angle mort, tous les autres dispositifs qui existent, toutes les autres formes d’amélioration et de transformation. Comme le soulignait très bien l’entrepreneur Mehdi Medjaoui ou comme le concentraient les critiques que nous formulions à l’encontre de l’État plateforme, la startup n’est pas la seule façon d’innover. A ne promouvoir qu’elle, le risque serait de laisser de côté toute forme d’innovation qui n’entre pas dans cette case ou de forcer tout projet à y entrer. Tous les projets n’ont pourtant pas vocation à se transformer en services commerciaux et tous les projets n’ont pas vocation à devenir des services. Le risque également est de favoriser certaines formes d’innovation technologique… au détriment d’autres, notamment celles qui reposent sur l’innovation sociale, celles proposées par d’autres acteurs comme des associations ou des PME.

La méthode startup en question

La startupisation pose également la question de l’uniformisation des méthodes. Tous les programmes d’incubation, d’accélération et de développement ont tendance à utiliser les mêmes méthodes, comme si l’innovation n’était possible qu’en utilisant celles-ci au détriment de toutes autres, sans voir leur réductionnisme. De partout, on prône l’agilité, le lean management, la rapidité, l’ouverture (avec beaucoup de non-dits sur ces la valorisation d’échanges ouverts qui s’appliquent plus aux données des autres qu’aux méthodes qu’on s’applique à soi-même)…

Dans l’introduction au riche dossier que livre le dernier numéro du magazine Socialter en forme d’appel à faire de la France une terre d’innovation différente (« La France, une sociale Valley »), le journaliste Philippe Vion-Dury rappelle les enjeux du mode d’innovation que constitue la startup, en puisant dans une de ses bibles, le livre De zéro à un, du business angel libertarien Peter Thiel. Une startup a pour objet la perturbation, c’est-à-dire la disruption, des codes, marchés ou règlements. Son second impératif est la croissance et la vitesse. Le troisième c’est de chercher à établir un monopole. D’autant plus que leur dernier enjeu est bien de court-circuiter le législateur, afin que « la loi soit obsolète, le reste le plus longtemps possible, et qu’étant finalement trop puissant pour être sanctionné, on puisse tranquillement faire du lobbying pour aménager la loi selon ses intérêts ». Autant d’objectifs qui ne croisent nulle part ceux des acteurs publics, au contraire. Ça n’empêche pas les acteurs publics de soutenir activement cette forme d’innovation, au prétexte du développement économique, de la compétition économique internationale, de l’innovation…

L’angle des méthodes utilisées pour transformer les projets en startups a tendance à chercher à réduire leurs propositions à l’aune de leur seule efficacité. Le risque est bien, en utilisant partout les mêmes méthodes (valorisation, dumping des prix, optimisation à tout crin, recherche de positions monopolistiques…), de faire advenir les mêmes types de solutions et les mêmes types d’entreprises. C’est d’ailleurs déjà beaucoup le cas, avec des secteurs très embouteillés où de multiples entreprises exploitent les mêmes domaines (la mobilité « flottante », les services de livraisons ou location à la demande, les services de type majordome, les services de « co-« voiturage, de co-location, etc.).

Les mêmes méthodes et les mêmes soutiens aux mêmes formes opératoires d’innovation nous confrontent non seulement à un foisonnement d’innovation, mais plus encore à un foisonnement uniforme d’innovation. La concentration de dispositifs de soutiens à l’innovation similaires (incubateurs, accélérateurs, concours, modes de financement…) bénéficie à ceux qui rentrent dans ces cadres au détriment de ceux qui pourraient proposer des modalités d’action différentes, comme les modèles associatifs, les coopératives, les innovations sociales… Les méthodes utilisées sont dupliquées tant et si bien que tout ce qui ne s’inscrit pas dans ces méthodes, modèles économiques et temporalités ne semblent plus pouvoir exister. Tout projet qui ne devient pas startups semble exclu des modèles de soutien, de financement, d’accompagnement, de développement, de mise en visibilité…

De la célébration des startups à l’heure du triomphe des plateformes

Cette victoire sans conteste de la startupisation est d’autant plus étrange que les beaux jours de cette forme d’innovation semblent derrière elle. La célébration de ce modèle particulier d’innovation est paradoxal : on n’a jamais autant célébré la startup à l’heure du triomphe des plateformes. C’est ce que soulignait Joe Evans (@rezendi) sur Techcrunchen pointant la fin de l’ère des startups. Il expliquait combien toutes les grandes métropoles cherchent à devenir des territoires d’accueils de startups, démultipliant les projets d’incubateurs, les programmes d’accélérateurs (et de « lieux totems » pour les accueillir). Toutes les villes rêvent de devenir la nouvelle Silicon Valley. Or, souligne-t-il, on a changé de décade. Désormais, les entrepreneurs « ont bien plus de chance de finir par travailler pour Mark Zuckerberg que de suivre ses pas ». Du boom du web (1997-2006) à celui des applications (2007-2016), nous sommes entrés dans l’ère des plateformes, où les startups n’ont plus leur place. Les technologies sont devenues plus compliquées, plus chères et les entreprises ont besoin de plus de croissance et de capital pour réussir, sans être toujours assuré d’y parvenir comme l’explique très concrètement le spécialiste de l’économie du partage, Steven Hill (@stevenhill1776), dans une tribune pour le Monde.fren disséquant le cas Uber, désespérément non rentable. Pour Joe Evans, le ralentissement du financement des startups n’est pas un hasard. Les mégaplateformes que sont Alphabet, Amazon, Apple, Facebook et Microsoft l’ont emporté (tout comme les plateformes chinoises de Tencent, Alibaba et Baidu). La prochaine vague technologique n’est plus accessible aux jeunes pousses : l’intelligence artificielle notamment a plus que jamais besoin de données, et c’est l’affaire des plus grosses entreprises. Le matériel est difficile à prototyper, rapporte peu et est cher à pousser sur les marchés. Les voitures autonomes sont encore bien plus inaccessibles… Pour Joe Evans, les startups rêvent plus que jamais d’être rachetées par les plateformes. Les jeunes pousses prometteuses de Y Combinator, l’un des plus importants fonds d’investissement dans les nouvelles technologies sont les mêmes en 2017 qu’en 2012, à savoir Airbnb, Dropbox et Stripe. Même si Y Combinator a financé bien plus de startups depuis 2012 qu’avant, aucune n’est devenue un géant. À mesure que les titans technologiques accumulent de la puissance, les startups ont de plus en plus de mal à rivaliser.

Il n’y a pas que Techcrunch qui s’en alarme. Le New York Times, Wired, Vox… se sont également fait écho de la disruption de la disruption… En France, on se félicite néanmoins du développement des soutiens aux startups, de la progression de l’investissement et de nos réussites entrepreneuriales, comme le souligne le journaliste Benjamin Ferran pour Le Figaro, même si celles-ci font figure de nains économiques.

En France, le numérique ces dernières années a été un des rares secteurs à connaître une croissance soutenue, dans un contexte général de crise, de chômage de masse… les startups semblent aujourd’hui les structures qui embauchent. Soutenir les startups, c’est donc pour beaucoup soutenir le développement économique et donc l’emploi. Même si les chiffres peinent à réaliser ces espérances. En fait, comme le souligne encore très bien le dossier de Socialter, c’est oublier par exemple que les chiffres de l’innovation sociale et solidaire sont bien plus stimulants que ceux de l’innovation numérique : l’ESS représente 10,5 % du PIB de la France, 220 000 établissements, 2,4 millions de salariés sans compter les 730 000 structures associatives, ses 23 millions d’adhérents, ses 16 millions de bénévoles, ses 21 000 coopératives… L’emploi y a crû de 23 % au cours des 10 dernières années. Comparativement, les startups dont on parle tant ont des résultats plus modestes. On dénombre environ 10 000 startups en France (dont ⅓ en Ile-de-France), soutenus par quelque 284 structures (incubateurs, accélérateurs…). Quant au nombre d’emplois qu’elles génèrent, les sondages parlent de quelques milliers par an. Bien moins que le secteur du numérique dans son entier en tout cas, qui est loin d’être composé uniquement de startups.

Qu’importe. Cela n’empêche pas l’innovation numérique au format startup de s’imposer comme un modèle et d’inspirer bien d’autres secteurs. Tous les grands groupes ont désormais leur portefeuille de startups, leurs élevages. Toutes les villes cherchent à se doter de fermes industrielles d’incubation. Partout les structures de soutiens se multiplient.

Le problème, c’est que la vampirisation de toutes les formes innovantes par la startup (qui colonise jusqu’à certaines formes de l’économie sociale et solidaire) contribue à son déclin et à sa saturation. Certes, dans la grande galerie des méthodes d’innovation, il y a toujours eu des modes, des modèles dominants et des modèles dominés. Aujourd’hui, le modèle dominant de la startup écrase tous les autres modèles, notamment les modèles imparfaits, ceux qui tâtonnent, ceux qui avancent sans méthode préétablie. Le modèle de l’innovation a la gueule de bois, comme l’internet depuis les révélations d’Edward Snowden. Nous sommes passés du rêve d’un internet émancipateur à la réalité du digital labor. Dans le domaine de l’innovation nous sommes passés du rêve d’une innovation libre et sans contrainte, à des méthodes obligées pour produire de l’innovation en série avec ses cohortes de startups qui se ressemblent que ce soit dans le domaine de la rencontre, des petits boulots à la demande, du transport à la demande… Qu’importe si elles ne produisent pas vraiment de valeur ajoutée, ou si elles n’adressent pas vraiment de grands problèmes. L’important est qu’elles produisent vite des résultats. Qu’elles soient agiles. Qu’elles pivotent. Qu’elles utilisent des méthodes dites efficaces… Qu’importe si elles ne produisent pas mieux ni plus d’innovation. Qu’importe si elles ne produisent pas de sens.

Le problème de cette bascule, c’est qu’elle se fait au détriment d’autres modèles et qu’elle réduit la diversité. L’innovation en provenance du tiers secteur, des associations, des PME et PMI, comme le champ de l’innovation sociale, elles, semblent invisibilisées par la célébration des startups. La ville comme plateforme d’innovation ouverte s’est réalisée. Mais la ville n’en a pas été l’opérateur. Les startups utilisent l’infrastructure physique des villes pour opérer, sans plus avoir besoin de délégation. Ce qui laisse les villes assez démunies pour réagir, pour orienter cette innovation, comme le montre l’exemple de l’explosion des systèmes de transports à la demande ou des plateformes de location à la demande que les villes peinent à réguler. Difficile pour elles d’agir, car agir consiste à réglementer voir interdire les startups qu’elles glorifient par ailleurs via les programmes qui les engagent avec elles. Alors que, par nature, les startups cherchent avant tout à « disrupter », c’est-à-dire contourner les infrastructures et règlements nécessaires à la cohésion sociale et urbaine.

Or réguler les flottes de véhicules à la demande, de deux roues flottants, comme l’accès au logement tient, en partie, de la responsabilité des collectivités. De fait, la startupisation, parce qu’elle est le volant politique d’un projet économique, entre en conflit direct avec les politiques sociales pour ne pas dire avec la politique tout court.

A l’heure du foisonnement, où sont les stratégies ?

La startupisation ne regarde l’innovation que sous l’angle du développement de nouveaux services. Or, pour créer du changement, les nouveaux services ne sont que le haut de l’iceberg, résume l’entrepreneur Indy Johar de la Young Foundation dans un intéressant graphique (qu’évoquait longuement le blog de la 27e Région). Produire des changements plus durables nécessite de dépasser la seule innovation servicielle et courtermiste que proposent les startups, pour privilégier d’autres formes d’innovation. En regardant les problèmes que sous l’angle de leurs solutions, l’acteur public se contraint à être confronté à toujours plus de solutions servicielles, sans prioriser entre elles ou sans se doter pour autant d’objectifs ou de stratégies. Sans feuille de route, quels services favoriser ? Quelles orientations prendre ? Face à une innovation devenue foisonnante, bien qu’homogène, comment piloter l’innovation ? Comment soutenir les startups ? Sur quels critères ?… Les nouveaux services ne sont pas toujours raccords avec la stratégie quand elle existe. Comme pour mieux contraindre l’innovation foisonnante, les stratégies réussies ont tendance à devenir plus radicales à l’image de la politique zéro déchet de San Fransisco ou zéro carbone de Copenhague. Sur l’iceberg de l’innovation, on ne célèbre que les nouveaux services, sans regarder ce qui est abandonné sous la ligne de flottaison : la stratégie, la cohérence, l’objectif économique, politique et social.

C’est au final devenu un peu un gros mot dans une innovation startupisée, mais définir des objectifs et des stratégies pour concentrer et orienter les moyens, définir une politique de l’innovation qui ne soit ni courtermiste, ni technosolutionniste, qui donne des objectifs à long terme, qui oriente l’innovation, encourage ses formes sociales et pas seulement la seule valorisation technologique, semble faire défaut.

Dans un monde où les politiques manquent d’objectif, les services des startups semblent occuper tout le terrain. Qu’importe si leurs solutions sont peuplées d’angles morts : le logement social, l’impact écologique, l’emploi… c’est-à-dire les défis environnementaux et sociaux. Pas sûr que la démultiplication des plateformes de covoiturage suffisent à résoudre le problème de l’autosolisme et de la congestion des grandes agglomérations. A nouveau, l’enjeu n’est pas de dire trop simplement que les startups c’est le mal. 40 % des trajets réalisés avec Uber en Ile-de-France sont des trajets banlieue/banlieue. Cela montre que Uber est parvenu à adresser un problème de transport que les politiques publiques du transport en commun n’avaient pas adressé. Uber, en Ile-de-France, a créé 20 000 « emplois » (enfin, plutôt des autoentrepreneurs »). Ce ne sont pas deux petits effets. Et l’enjeu est de trouver les moyens de les améliorer et de les développer tout en limitant leurs effets négatifs. Aujourd’hui on raisonne et on s’affronte dans un périmètre de gouvernance qui n’a pas changé, et qui fonctionne en mode action/réaction, désordre/rappel à l’ordre, les plateformes disruptives comme Uber pratiquant la politique du fait accompli, qui maintient dans une posture réactive et empêcheur de tourner en rond l’acteur public urbain. C’est cette répartition des rôles qu’il convient de changer, et les deux bords nous semblent également prêts à l’accepter. C’est dans cette nouvelle configuration de gouvernance partagée, qui reste à construire, que l’on peut imaginer pouvoir faire le tri entre les externalités positives et négatives d’Uber, et renforcer les unes tout en corrigeant les autres.

Le strapontin des usagers : du rêve de l’émancipation à la réalité du digital labor

Reste enfin à questionner la place de l’usager dans cet écosystème. S’il est toujours valorisé, force est de constater que celui-ci est toujours vu comme un consommateur par les nouveaux services produits par les startups. Si tous les programmes placent l’usager au coeur de leurs dispositifs, le plus souvent, il demeure sur un strapontin, un simple cobaye voire un simple client. L’usager reste bien souvent sur le bord de la route de l’innovation startup, qui travaille pour les collectivités et les gouvernements pour mettre au travail les gouvernés, développent le digital labor au détriment de la capacitation.

L’innovation startup favorise une innovation de consommation. L’émancipation promise se concrétise dans un digital labor qui n’a rien de libérateur. Les usagers et consommateurs ne sont pas des victimes : ils sont demandeurs de services, d’applications, ils livrent leurs données sans états d’âme, ils légitiment les pratiques les plus disruptives qui leurs profitent et donnent de la force aux disrupteurs, qu’importe si cela produit de la précarisation, de la prédation, de la liberté sans pouvoir… Pourtant, l’enjeu est bien là. Si les questions d’innovation et de gouvernance sont liées, alors il est nécessaire de réinterroger la place de la gouvernance dans l’innovation, à l’image des propositions faites par le coopérativisme de plateforme (le livre éponyme de Trebor Scholz vient d’ailleurs d’être traduit chez Fyp éditions).

La startup n’est pas le problème, tant qu’elle reste une forme d’innovation parmi d’autres. Mais la concentration et l’uniformisation de l’innovation, qui consistent à ne valoriser que des entreprises dont le modèle n’est pas compatible avec un modèle de société, est le problème. Le problème est bien le modèle de société qu’impose la révolution numérique dont la startup est l’emblème. Comme le dit l’avocat Jean-Baptiste Soufron, la révolution numérique n’a fait que « renforcer les travers les plus évidents du libéralisme et du capitalisme », accélérant le capitalisme numérique, accroissant le pouvoir des dirigeants et du capital, n’améliorant ni la démocratie, ni le lien social ou l’estime de soi. «Si le numérique était vraiment disruptif, Uber appartiendrait à ses chauffeurs et Facebook à ses usagers.» Nous en sommes loin. L’absence d’usagers dans les modalités de gouvernance des entreprises accentue la dissonance.

Le modèle d’innovation a besoin de diversité. La startup ne peut pas rester le seul modèle valorisé et valorisable. Comme le soulignent bien des acteurs de l’innovation sociale auxquels donne la parole Socialter, beaucoup d’ingrédients sont déjà là. Reste à trouver les moyens d’encourager des formes d’innovation sociale. De construire des formes de soutien à une innovation sociale (cf. Pour une French Tech de l’innovation socialequ’appelait de ses voeux Romain Dichampt, directeur du développement de Ashoka France). Promouvoir des systèmes de travail à la demande qui ne précarisent pas ceux qu’ils embauchent, des systèmes de transport à la demande respectueux des infrastructures et de notre modèle social, des systèmes de location collaborative limités, plafonnés…

Mettre l’innovation en débat

En fait, l’innovation et les politiques de soutien à l’innovation ne sont jamais mises en débat. Or, si nous avons besoin d’une politique de l’innovation, nous avons également besoin de mettre en débat cette politique (et aussi d’une innovation dans la mise en débat elle-même). Le soutien à l’innovation doit également rendre des comptes. L’accountability, la responsabilité, la loyauté et la transparence des systèmes techniques qu’on demande aux algorithmes et qu’on impose aux individus ne doivent-elles pas aussi concerner le soutien à l’innovation ? Nous avons besoin de débattre des modèles d’innovation que notre société promeut. On ne peut pas d’un côté célébrer des startups et des plateformes qui nous font les poches par l’optimisation fiscale et la disruption réglementaire et de l’autre, oublier les mécanismes politiques et sociaux nécessaires à la redistribution. Avec leurs services, les entrepreneurs du numérique nous disent ce qu’il faut faire, comment gérer la société, alors mêmes qu’ils utilisent des techniques pour s’abstraire de la société, en s’abstenant notamment de tout partage de l’argent, du pouvoir et de la gouvernance qu’ils s’accaparent.

On observe les gains de la productivité, mais on oublie les mécanismes politiques et sociaux nécessaires à la redistribution. Les entrepreneurs du numérique nous disent ce qu’il faut faire, comment il faut gérer la société alors même qu’ils l’instrumentent à leurs propres bénéfices. Si l’innovation est un sujet politique, alors il ne peut pas être confisqué par ceux qui s’en appliquent à eux-mêmes les principes et en retirent les bénéfices. C’est d’ailleurs seulement en faisant des politiques d’innovation un sujet de débat politique qu’on arrivera à remettre l’usager des politiques d’innovation au coeur et pas seulement dans la cible. C’est en faisant de l’innovation un sujet politique qu’on parviendra peut-être à faire se rejoindre l’innovation technologique et l’innovation écologique qui pour l’instant peinent à se croiser… C’est en en faisant un sujet politique qu’on sortira l’innovation du solutionnisme pour en faire une innovation inclusive, responsable, durable et créatrice d’emplois et de valeurs pour tous, plutôt qu’une innovation prédatrice. La politique de l’innovation a besoin d’entamer un dialogue avec la société. Quand on constate la différence entre le foisonnement de politiques de soutien à l’innovation économique et aux startups et la modestie des moyens alloués au soutien à l’innovation sociale par exemple, on voit bien qu’il y a une carence à combler, un espace pour innover avec la société plutôt que contre elle. Les modalités de l’innovation sont un sujet peu débattu. Or, nous devons nous interroger pour savoir comment on la fait, avec qui, et selon quels principes et valeurs ?

Le foisonnement d’une innovation homogène où l’acteur public semble plus client que maître d’ouvrage pose une question stratégique et politique forte. C’est à l’acteur public de donner le sens, de trouver les critères pour séparer le bon grain de l’ivraie de l’innovation. Pas sûr que nous en prenions beaucoup le chemin. Le lancement récent par Mounir Mahjoubi, secrétaire d’État chargé du numérique, de Cahiers de doléances à destination des seules startups, afin que le gouvernement puisse trouver les modalités pour faciliter leur activité (minorant et oubliant les doléances du reste de la société) est un signal de plus (de trop) d’un biais qui se renforce dans les politiques de soutien à une seule forme d’innovation.

Ici encore, ici toujours, c’est de diversité dont on a besoin.

Hubert Guillaud et Thierry Marcou, responsable du programme Audacities pour la Fing.

startuffenation

Tue, 20 Feb 2018 09:04:07 +0100

Assos citoyennes : résister et construire

Le Collectif des Associations Citoyennes (CAC), signataire du manifeste OSEF, vient de publier un livret d’analyse des politiques macroniennes et de ses conséquences pour le monde associatif. Il s’articule en trois volets :

  • une analyse du programme et de l’action gouvernementale en termes de destruction de l’État social, des droits de la démocratie, avec « à la fois » des concessions mineures qui brouillent les pistes ;
  • une réflexion sur la bataille d’idées autour de société civile et du rôle des associations ;
  • des perspectives pour envisager comment les associations peuvent résister et construire dans ce nouveau contexte.

Nous en publions ici des extraits.

Un pas de plus dans la pensée néo-libérale : « tous entrepreneurs »

  • Le discours développé pendant la campagne [d’Emmanuel Macron] puise dans un discours social-libéral qui n’a rien de nouveau, mais n’avait cependant jamais été porté aussi ouvertement au sommet de l’État. On peut le résumer en 7 points :
  • L’individualisme devient la valeur suprême : « mon objectif, c’est davantage de prise en compte des destins individuels que des destins collectifs », « le véritable enjeu de la politique est de donner à chaque individu la capacité de réaliser son destin et d’exprimer son talent ».
  • Chacun doit prendre des risques : « Nous allons réconcilier notre pays avec le goût du risque, du droit au chômage pour tous avec la volonté d’entreprendre, avec la volonté de créer, à tous niveaux ». La société est conçue comme une vaste start-up. L’ubérisation généralisée de la société est présentée comme un modèle qui va libérer la capacité créatrice des individus.
  • Cela signifie la fin des statuts, des protections accordées par la loi : fin de la protection sociale, affaiblissement du Code du travail, fin des protections accordées à certaines professions réglementées ou catégories protégées (les notaires, mais aussi les personnes handicapées). La retraite doit être calculée en fonction du parcours de chaque individu, quels que soient les aléas de la vie. Toutes les sécurités, toutes les protections sont présentées comme des archaïsmes et des rigidités. La loi 1901, les statuts associatif, coopératif, mutuel en font partie.
  • L’égalité des chances au départ permet de redonner à chacun le goût du risque afin « que chacun puisse courir à la vitesse qu’il veut, ou même ne pas courir s’il n’a pas envie de courir, mais au moins qu’il puisse partir de la même ligne de départ ».
  • La modernité et l’innovation sont présentées comme des impératifs majeurs face aux bouleversements du monde et des progrès technologiques jugés de plus en plus rapides, qui vont casser en permanence ce qui existe, même depuis peu, au profit de ce qui est nouveau et forcément plus moderne.
  • Chacun peut se réaliser, ça ne dépend que de lui. C’est une philosophie qui prend le parti de l’optimisme. « Nous sommes l’audace qui veut réconcilier, qui veut forcer à l’optimisme volontaire qui est le nôtre et pour changer à jamais le visage de la France ».
  • Le renouvellement et la simplification sont présentés comme des promesses d’amélioration. Cependant, rien n’est envisagé pour contraindre l’économie, qu’il s’agisse du réchauffement climatique ou de l’emprise du capitalisme sur la vie des gens. Le pouvoir se contente d’apporter un certain nombre de « bouées de sauvetage » dans les cas les plus dramatiques. En ce sens on peut le qualifier de social-libéral.

Ce discours, même s’il se veut général, rencontre surtout un écho chez les entrepreneurs, les classes dominantes et dans le monde de l’entreprise. Il fait de la France une vaste entreprise qu’il faut mener à la réussite.

Le modèle des start-ups

Le 13 avril, Emmanuel Macron est intervenu au sommet des start-up organisé par Challenges. « L’audace, l’agilité presque animale qui incite à se relever, à faire pivoter un modèle d’affaires, à réinventer son projet initial. La soif d’apprendre, de découvrir et de faire différemment. La France doit devenir la nation des start-ups. Il faut passer d’une économie du rattrapage à une économie de la compétence ou l’on donne des chances à chacun, où les talents et mérites peuvent se révéler d’où qu’ils viennent et les accélérations sont des opportunités ».

De fait, ce discours s’adresse à ses pairs. Il concrétise le rêve des jeunes diplômés, qui n’ont pas connu l’échec, de transformer la société à leur image. Les envolées lyriques en faveur de la start-up ont plus d’écho auprès des étudiants des grandes écoles que des jeunes de banlieue. Mais ce discours résonne auprès des classes moyennes car les valeurs de l’individualisme et le désir de s’enrichir marquent profondément l’éducation, les relations sociales, les médias, y compris les réseaux sociaux. Il laisse entendre « qu’il n’y a pas de jeunes condamnés, il y a seulement des jeunes sans projet ». Un miroir aux alouettes qui ne date pas d’aujourd’hui, mais qui marche toujours car il cristallise une sorte d’espoir.

Tous milliardaires, ou tous ubérisés ?

Ce discours traduit aussi la méconnaissance par les élites bourgeoises de la société réelle dans son immense majorité. En effet, la création d’entreprises suit deux tendances :

  • la courbe de l’ubérisation des emplois dans les services concerne des jeunes dotés d’un faible capital scolaire, qui recourent au statut d’auto-entrepreneur pour échapper au chômage ;
  • l’inclination des hauts diplômés à devenir consultants ou créateurs d’entreprises. Le profil type est celui d’hommes, jeunes, sortant des grandes écoles et des écoles de commerce.

Les premiers deviennent sous-traitants de grandes entreprises, assument les risques inhérents à leur statut ainsi que leur propre protection sociale, dans la plus grande précarité. L’illusion dans ce domaine ne peut pas être durable. Pourtant, Emmanuel Macron vient de créer des « emplois francs » avec le budget 2018, résurgence des zones franches de la politique de la ville, déclarant que « les jeunes Français doivent tous avoir envie de devenir milliardaires ».

(…)

La novlangue de bois du franglais comme véhicule culturel

Président de la République, gouvernement, nouvelle majorité parlementaire mais aussi thuriféraires de la « macronie » et de la « t-up nation » utilisent un vocabulaire empruntant à la mode du « franglais », comme si utiliser un langage ésotérique était une preuve de modernité. Le plus souvent ce langage camoufle une vacuité de la pensée et un vide des concepts. Il est aussi une forme de reconnaissance entre adeptes d’une même idéologie, comme dans les sectes. Il se veut le langage des affaires, d’un « business  », exclusif de toute autre considération. Souvent justifiée par le fait que pour être compris il faut parler la langue de la finance et des affaires, son utilisation marque aussi un mépris pour sa propre langue maternelle et les autres langues. Ce n’est pas un hasard si lorsqu’il a invité 140 patrons de multinationales au château de Versailles, le 22 janvier 2018, la veille de l’ouverture du Forum de Davos, E. Macron s’est exprimé devant eux en anglais.

Un seul exemple, caricatural, est la présentation le 18 janvier 2018, par Christophe ITIER, Haut-commissaire à l’Économie sociale et solidaire auprès de Nicolas HULOT, ministre d’État de la Transition écologique et solidaire, de « l’accélérateur de l’innovation  »  : Cette initiative appelée « French IMPACT » s’appuiera sur un réseau de « Hackers French IMPACT  » et « aura une logique : OPEN INNOVATION ; OPEN SOURCE ; OPEN DATA ». Les « serial entrepreneurs  » participant à ce lancement sont venus « pitcher  » leur expérience en mettant en avant leur « soft skills  » et « gamification  », « le rationnel économique des start-up  », dans la « start-up nation  », dont le seul horizon est de devenir « milliardaire  » rapidement.

La recherche d’un néolibéralisme de « seconde génération »

A travers toutes les mesures envisagées par Emmanuel Macron, on peut discerner de sa part et de la part de ceux qui le soutiennent la recherche d’un nouveau style, d’une sorte de synthèse dans laquelle les éléments essentiels du capitalisme (accumulation des profits, prééminence de l’entreprise et de l’initiative individuelle dans un cadre de concurrence dure, avec « permis de tuer  ») seraient accrus, mais en y incorporant des éléments permettant de le rendre attractif et acceptable pour les nouvelles générations. Alors que le premier néolibéralisme, dans la tradition de Hayek et de la Société du Mont-Pélerin, était ouvertement anti-démocratique, on voit se dessiner aujourd’hui dans différents pays « un néolibéralisme de seconde génération  » qui se réclame de l’égalité des chances, de l’inclusion et de la responsabilisation de l’individu.

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