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Mon, 25 Sep 2017 13:09:53 +0200

Après-demain, le second jour après celui où l'on est

Affaire de la voiture de police brûlée quai de Valmy

Alain Damasio, Nathalie Quintane, Frédéric Lordon et Serge Quadruppani suivront les audiences pour lundimatin.

18 sept. 17 Mouvement Littérature Terreur 2 min

Mon, 25 Sep 2017 10:02:48 +0200

Portrait d'une révolutionnaire syrienne

Dans son dernier livre, De l’ardeur, Justine Augier retrace le parcours militant de l’avocate révolutionnaire syrienne, Razan Zaitouneh. Elle nous éclaire ainsi d’une lumière singulière le processus révolutionnaire syrien et sur les enjeux de la terrible année 2013, pivot de la tragédie.

Depuis décembre 2013, plus personne n’a de nouvelles de Razan Zaitouneh. Cette jeune avocate syrienne a disparu à Douma, dans la banlieue de la Ghouta, en compagnie de trois de ses camarades, parmi lesquelles Samira Khalil, épouse de l’opposant, intellectuel marxiste et ancien prisonnier Yassin al-Haj Saleh, qui témoigne dans De l’ardeur. Dans ce livre, publié en France par Actes Sud en septembre 2017, Justine Augier, auteure et humanitaire, retrace le parcours politique - mais dresse aussi le portrait humain - de l’avocate syrienne et « militante des droits de l’homme », selon l’expression consacrée que l’on retrouve sur la quatrième de couverture de l’ouvrage, Razan Zaitouneh.

Une disparue

Augier se garde de répondre de manière trop abrupte à la question de savoir qui a enlevé Zaitouneh, même si elle suit généralement la position la plus commune sur la question, qui consiste à attribuer cette disparition au groupe salafiste Liwa al-Islam, dont le célèbre leader, Zahran Alloush, est décédé dans un bombardement dans la Ghouta en 2015. Si elle ne cherche pas à enquêter, dès les premières pages en revanche, l’auteure fait comprendre qu’elle essaiera de donner tout au long de son récit une épaisseur aux évènements révolutionnaires et au parcours de Zaitouneh. Sur la question de l’enlèvement, elle écrit ainsi : « La double pratique de la disparition et de l’arrestation est inséparable du régime syrien, figure au cœur du génome. Toutes ces absences contribuent à défaire les liens, à morceler... »

Zaitouneh fascine Augier - elle l’appelle « Razan ». L’auteure précise ainsi qu’en tant qu’avocate et militante, Zaitouneh, pour rencontrer les familles des prisonniers islamistes, des années avant le déclenchement de la révolution de 2011, « pénètre ce monde très conservateur, se rend dans des endroits où aucune jeune femme de la classe moyenne damascène n’a jamais mis les pieds ». Avocate engagée, avec la révolution, Zaitouneh, et devant la férocité de la répression, rentre vite dans la clandestinité : « Elle change de planque dès qu’une arrestation menace de venir à bout des lignes de Défense, parfois plusieurs fois par mois... »

Figure de l’opposition avant la révolution, elle devient rapidement un nom important de cette dernière. Elle débat directement - se brouille même - avec Riyad al-Turk, ex-secrétaire général du Parti communiste syrien et porte-voix de la révolution à l’étranger.

Les plus belles pages du livre sont sans doute celles consacrées à un fait méconnu, qui pourrait paraître être anecdotique, mais bien rendu ici : le choix de se rendre dans les zones libérées. Augier affirme que Zaitouneh a du mal à se résoudre à l’idée de quitter Damas. « Elle doit choisir entre le départ et la réclusion, ne considère même pas - ce que de nombreux opposants trouveront incompréhensible et donc suspect - la possibilité de quitter le pays pour accepter de plus grandes responsabilités auxquelles elle pourrait prétendre. » Elle choisit de se rendre à Douma. « En gagnant les zones libérées, elle va pouvoir vivre et travailler au grand jour, sortir de son isolement, conduire et marcher dans la rue sans avoir peur, être en lien direct avec les rebelles, s’engager dans cette société nouvelle (...) participer à l’invention de la Syrie d’après le soulèvement... » Intimité - Zaitouneh est mariée à un homme à qui Augier prête un rôle majeur -, stratégie, contraintes, espoir... Dans la décision de rester à Damas, rejoindre un pays étranger ou une région libérée, on comprend que les données se multiplient et se croisent.

Fenêtre sur la révolution

Plonger dans la vie de Zaitouneh, c’est aussi disséquer une partie du mouvement révolutionnaire de 2011. Comprendre ses forces, ses faiblesses. Les pièges inéluctables qui lui sont tendus par le poids même de l’histoire. Zaitouneh, qui manifeste bien sûr avec ses amis contre l’invasion de l’Irak en 2003 - « ils gardent en eux cette détestation de l’arrogance occidentale » - est célébrée à l’international en octobre 2011 en recevant le prestigieux prix Anna Politkovskaïa, qu’elle ne cherchait pas selon l’auteure. Plus tard, relève Augier, « certains l’accusent d’avoir été dans la main des Français et des Américains... »

Au fil de son récit, Augier émet des points de vue - jamais péremptoires - sur l’évolution de la révolution, basés sur son étude des parcours militants de Zaitouneh et de ses camarades -. Ainsi assure-t-elle que si le processus révolutionnaire s’affaiblit, c’est du fait de la stratégie du régime qui a brisé les militants non-armés et poussé à l’affrontement militaire : « violence contre violence ; le régime à nouveau sur son terrain, en position de force ». Elle revient sur la violence des dissensions entre les opposants, qui forment un petit monde fermé et étouffant : « les opposants se déchirent, c’est trouble et glauque à souhait. »

Augier décrit aussi, avec froideur et intelligence, une scène surréaliste de Zaitouneh et ses amis, assurant un service de balayage - plus ou moins symbolique - de la ville assiégée par les troupes du régime, et capturée dans un film documentaire. « Malgré le siège nous nettoyons nos terres », dit le brassard de l’amie de Zaitouneh qui « se met à balayer hardiment la rue sous le regard médusé des homes de Douma, connus pour leur conservatisme ». Augier ne s’efface pas devant le devoir que lui impose son récit et la scène dont elle concède qu’elle a quelque chose de « décalée ». Cet épisode met en lumière « l’incapacité des intellectuels syriens à s’amarrer à la société syrienne. » L’épisode se clôt sur ce constat de l’auteure : « Razan n’a pas vraiment de soutiens qui comptent à Douma, et tous ses soutiens d’ailleurs la rendent terriblement visible, terriblement fragile. »

L’année 2013

Dans la région de la Ghouta, Zaitouneh s’emploie aussi à documenter les crimes commis par les combattants. Y compris ceux appartenant aux forces rebelles. Elle exige d’avoir accès aux prisons des révolutionnaires. Elle rencontre de puissants chefs de guerre. Alloush n’a pas l’intention d’ouvrir ses portes. « Razan se rend dans les QG de certains groupes, pour expliquer aux combattants ce qu’il faut faire et ne pas faire avec un ennemi que l’on vient de capturer. » Zaitouneh énerve. Les premières menaces lui parviennent. « On sait très peu de chose sur la façon dont l’enlèvement s’est passé. Quelques bribes et déductions. Il a dû avoir lieu un peu avant 23 heures. » Liwa al-Islam est devenu Jaysh al-Islam, mais Alloush, vers qui tous les regards se tournent après l’enlèvement de Zaitouneh, ne semble pas décider à négocier.

L’année 2013 touche à sa fin. Cette année 2013, « Yassin al-Haj Saleh confie qu’elle a été la pire : »L’expérience révolutionnaire et les institutions révolutionnaires sont mortes cette année-là. Le régime a utilisé les armes chimiques, il y a eu (...) la montée de Daech et de Jabhat al-Nosra. Tout est devenu anti-révolutionnaire. On a assisté à une folle débauche de mort."

Yassin al-Haj Saleh, consterné

Jules Crétois

Mon, 25 Sep 2017 10:00:33 +0200

Tout le monde déteste le PKK - par Pierre Bance

En juin 2017, Pierre Bance, auteur de « Un Autre Futur pour le Kurdistan ? » proposait au Monde un vibrant éloge des Forces démocratiques syriennes, coalition arabo-kurde sous contrôle du PKK. Après lui avoir réservé une tribune libre sur le Rojava, le quotidien rejetait sa publication sans explications. Outré, l’auteur nous a fait parvenir, en sus de sa tribune, une analyse de la « censure » dont elle aurait fait l’objet : il y aurait ainsi un lobby anti-PKK caché dans les bureaux du Monde, incapable de reconnaître les éminentes vertus démocratiques d’Öcalan. Polémique.

Le 13 juin 2017, j’envoyais au quotidien Le Monde une tribune libre avec pour titre « Après Rakka, l’ambition démocratique de la Fédération de la Syrie du Nord ». Son objet était de montrer que la conquête de Rakka par les Forces démocratiques syriennes n’est pas seulement une opération militaire, mais qu’elle porte aussi le projet politique d’installer, dans la Syrie septentrionale, un système fédéral basé sur des communes autonomes. Cette « auto-administration démocratique », phase préalable au confédéralisme démocratique du leader kurde Abdullah Öcalan, lui-même inspiré par le municipalisme libertaire du philosophe américain Murray Bookchin, est déjà une réalité dans les trois cantons du Kurdistan de Syrie (Rojava). Elle est actée dans deux documents de nature constitutionnelle. Le premier qui date du 14 janvier 2014 est connu sous le nom de Charte du Rojava. Le deuxième en date du 29 décembre 2016 renforce le fédéralisme avec pour vocation de l’étendre aux territoires libérés. D’où son nom, Contrat social de la Fédération démocratique de la Syrie du Nord. Comme vous pourrez le lire ci-dessous en annexe, ce libre propos n’est pas une apologie du projet, les critiques qui peuvent lui être adressées comme les interrogations qu’il soulève ne sont pas cachées.

Le 14 juin, Le Monde me répond qu’il souhaite réserver cet article et « qu’une date sera fixée pour sa parution dans le quotidien et, ou, sur son site ». Mais, le 25 juin, c’est une tribune de Jean-Pierre Filiu intitulée « Le vrai visage des libérateurs de Rakka » que Le Monde publie sur la page « Débats » de son site [1]. Je signale aussitôt aux journalistes du Monde que pour nourrir le débat, il serait bon de publier mon texte en contrepoint car il propose une toute autre lecture du contexte kurde.

Le personnage Filiu et sa relation avec Le Monde méritent qu’on s’y arrête un instant. Ce spécialiste des pays arabes, professeur à Science Po, membre de divers cabinets ministériels socialistes dont celui de Lionel Jospin entre 2000 et 2002, s’est pris de passion pour les révolutions arabes, spécialement pour l’opposition démocratique syrienne bien que celle-ci ne représente qu’elle-même et la fantomatique Armée syrienne libre. Concomitamment, Filiu s’est pris d’aversion envers le Mouvement révolutionnaire kurde en général, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et son organisation sœur en Syrie, le Parti de l’union démocratique (PYD) en particulier [2]. Le soutien aux premiers n’impliquait pas, au premier regard, la détestation des seconds. Or, l’homme ne se contente pas de critiquer les Kurdes, ses propos frôlent le délire complotiste quand il voit la main malfaisante du PKK partout. Pour s’en convaincre on regardera ses tribunes publiées, plus souvent qu’à leur tour, dans la page « Débats » du Monde.fr. Le Monde qui en fait d’ailleurs sa référence préférée pour le Proche-Orient [3]. Outre sa dernière livraison, « Le vrai visage des libérateurs de Rakka », précitée, on lira avec délice jusqu’où peut conduire l’enferment idéologique dans « La question kurde dans l’impasse » et la sottise en politique dans « Comment le PKK de Cemil Bayik a trahi les Kurdes de Syrie ». Écrits tous démentis par les faits.

Cela étant, ma tribune n’est pas publiée en réponse. Je laisse passer les vacances et relance Le Monde le 4 septembre lui demandant les raisons de son abstention. Je fais valoir que le sujet est plus que jamais d’actualité. Les Forces démocratiques syriennes (FDS) ont étendu leur territoire, libérant le canton d’al-Shabba, la région de Mambij et celle de Rakka, encerclant la ville sur le point de tomber, tout en faisant une percée vers Deir ez-Zor. Que, par ailleurs, la Fédération démocratique de la Syrie du Nord a réorganisé son administration en conséquence et que des élections se dérouleront dans quelque quatre mille communes le 22 septembre, et sont prévues aux assemblées des six cantons le 3 novembre, des trois régions et de la Fédération le 29 janvier 2018. Aucune réponse de la rédaction du Monde.

Comment ne pas conclure à une censure ? Certes Le Monde est libre de publier les tribunes qu’il veut, mais il perd cette liberté une fois qu’il s’est engagé sur leur parution. Pourquoi alors cette décision de retrait et ce silence ? Certes, dans mon livre Un autre futur pour le Kurdistan. Municipalisme libertaire et confédéralisme démocratique, je reconnais ne pas avoir été tendre pour un journaliste du Monde, Alan Kaval.

J’ai dit que certains écrits d’Alan Kaval pourraient l’avoir été par une agence de presse pro-gouvernementale turque [4]. Kaval, qui connaît bien son sujet, n’ignore pas que le PKK a abandonné le marxisme-léninisme pour « son idéologie propre » [5] mais jamais il ne précise honnêtement le projet du confédéralisme démocratique, car un tel exposé ruinerait ses dénigrements. Tout est ramené à des « fantasmes utopiques » [6], une intention démocratique qui « masque mal la mainmise du parti sur les institutions et l’éviction de ses rivaux » [7] quand il ne se lance pas dans une (perfide) présentation de ce qu’il qualifie d’« assemblage labyrinthique » : « En se retirant de la région, le régime a permis au mouvement kurde de se servir des territoires passés sous son contrôle pour imposer son modèle, celui dit de “l’autonomie démocratique”, la grande idée théorique d’Abdullah Öcalan. Elle est censée aboutir, selon la vulgate diffusée par le PKK, à la construction d’un “système politique sans État où la société se gouverne elle-même”. Sa mise en pratique se traduit concrètement par la construction d’un assemblage institutionnel labyrinthique composé de “maisons du peuple”, de communes, de municipalités, d’assemblées locales, de comités divers et de ministères autoproclamés, où tous les postes à responsabilités sont soumis à une règle de parité stricte entre hommes et femmes. En réalité, chacune de ces institutions, prétendument représentatives, est noyautée par des cadres du PYD, qui ont fait leurs armes au sein du PKK face à l’armée turque durant les décennies précédentes. » [8].

Mais Filiu et Kaval ne sont pas les seuls à abhorrer le PKK, à s’obstiner à voir en lui une organisation nationaliste, autoritaire et terroriste.

Quelques exemples. Marie Jégo, correspondante permanente du Monde à Istanbul, continue de qualifier le PYD et le PKK d’organisations marxistes [9] et Alain Frachon, spécialiste du Proche-Orient, de partis marxistes-léninistes [10]. Erdogan pourra aussi remercier Louis Imbert qui explique que les Forces démocratiques syriennes sont une alliance « dominée par les cadres issus du PKK » [11] et encore Pierre Breteau qui écrit à peu près la même chose en s’appuyant sur Jean-Pierre Filiu [12]. Enfin, et c’est tout dire de la philosophie générale du journal, dans un récent éditorial à propos du procès de journalistes turcs, Le Monde écrit : « À qui fera-t-on croire que ces femmes et ces hommes, patriotes responsables, ont maille à partir avec le terrorisme que pratique le mouvement kurde PKK ? » [13].

Y aurait-il un lobby anti-PKK au Monde qui serait intervenu pour stopper la publication de ma tribune préalablement décidée par des imprudents ? Sans doute non, mais plus certainement un groupe de pression qui se fédère naturellement autour de préjugés.

Ainsi, les lecteurs du Monde, s’ils n’ont pas eu la curiosité d’aller voir ailleurs, ne sauront rien de la société sans État des Kurdes. Un projet nouveau pour un Proche-Orient nationaliste, étatiste et si peu démocratique, un projet qui s’adresse également à toute l’humanité. Même si tout n’est pas rose au Kurdistan, loin de là, et je renvoie encore à Un autre futur pour le Kurdistan comme à la tribune ci-dessous, il y a beaucoup à apprendre de l’expérience de la Syrie du Nord, non seulement pour les révolutionnaires tombés dans un trou noir mais pour tous ceux qui, à gauche, souhaitent se libérer du carcan partidaire et étatique. Le vieux monde de la démocratie représentative n’est pas une fatalité. La Commune n’est pas morte, le Mouvement kurde le prouve en Syrie et en Turquie.

Aussi, pour conclure et préciser mon propos, je ne dirai pas que « Tout "Le Monde" déteste le PKK », mais bien que « Tout "Le Monde" déteste la démocratie directe ».

Paris, le 20 septembre 2017

La tribune censurée par Le Monde : Après Rakka, l’ambition démocratique de la Fédération de la Syrie du Nord

En entrant dans Rakka, les Forces démocratiques syriennes (FDS), alliance de milices kurdes et arabes, ne libèrent pas seulement la population de la dictature et de l’obscurantisme, elles lui proposent l’adhésion à une société progressiste fondée sur le fédéralisme. Leur ambition démocratique est inscrite dans deux textes de nature constitutionnelle : la Charte du Rojava du 29 janvier 2014 appliquée dans les cantons kurdes de Syrie et le Contrat social de la Fédération démocratique de la Syrie du Nord adopté par une assemblée multi-ethnique le 29 décembre 2016. Comme elles le furent pour les soldats de l’an II, les idées émancipatrices expliquent mieux la bravoure des miliciennes et miliciens, que la soif d’exploits militaires ou de conquêtes territoriales.

Rappelons-nous. Au début des années 2000, Abdullah Öcalan et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) firent le constat d’une double impasse : le marxisme-léninisme n’est pas une idéologie en mesure de répondre à la modernité capitaliste ; la guerre de libération nationale pour fonder un État-nation kurde est sans issue. S’inspirant des travaux d’un philosophe américain, Murray Bookchin, fondateur de l’écologie sociale et théoricien du municipalisme libertaire, ils imaginent le confédéralisme démocratique. À la faveur de la révolution syrienne de 2011, les révolutionnaires du Kurdistan de Syrie avancent cette théorie et mettent en place de nouvelles institutions civiles et politiques. Chaque communauté ethnique, culturelle, économique, professionnelle, politique… a la possibilité de s’organiser en conseils autonomes lesquels s’unissent au sein de la commune d’un village ou d’un quartier. Les communes se fédèrent aux divers niveaux utiles à la gestion des affaires collectives en observant une stricte parité entre les femmes et les hommes, en garantissant la représentation des minorités. On ne crée pas un État nouveau, on marginalise l’idée même d’État en étendant le champ des autonomies, en s’appropriant ses missions de service public (santé, éducation, infrastructures, transports, énergie, etc.) et en réduisant le plus possible ses fonctions régaliennes. Par exemple, le maintien de l’ordre public et la justice de proximité sont assurés par les citoyens eux-mêmes. Comme l’État est progressivement subverti par la commune, le capitalisme le sera par une économie sociale, écologique et autogérée, initiée par les coopératives de producteurs et de consommateurs. L’utopie prend vie au Rojava (Kurdistan de l’Ouest). Elle s’étend aujourd’hui dans tout le Nord de la Syrie et se présente comme une solution pour la paix au Proche-Orient.

On se doute que mettre en œuvre ces fichues idées, droit venues de la Commune de Paris, n’est pas chose facile avec Bachar al-Assad en embuscade, avec une lutte intense contre l’État islamique, contre les milices nationalistes ou djihadistes de l’opposition syrienne et les menaces récurrentes d’invasion du gouvernement turc. Comment un tel contexte de guerre n’exacerberait-il pas les contradictions ? La Charte du Rojava et le Contrat social de la Syrie du Nord, en maintenant les institutions d’une démocratie occidentale avec la séparation des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire, ne consacrent pas le modèle fini de démocratie directe qu’ils invoquent, même si le gouvernement se nomme pudiquement « auto-administration démocratique » parce qu’il estime que son seul devoir est d’exécuter les directives venues d’en bas, des communes. L’organisation sur un mode représentatif, en septembre et novembre, des élections locales puis, en janvier 2018, des élections régionales et nationales, n’est pas non plus une preuve de démocratie directe. On objectera encore que le Parti de l’union démocratique (PYD) est omniprésent dans les institutions politiques, civiles et militaires, qu’une petite-bourgeoise s’installerait volontiers au pouvoir, que les Unités de protection du peuple (YPG, YPJ) et les FDS sont plus proches d’une armée classique avec son décorum militariste que des milices anarchistes de la guerre d’Espagne, que la propriété privée des moyens de production et d’échange n’est pas remplacée par l’autogestion généralisée, etc. L’autonomie démocratique du Nord de la Syrie n’est pas encore le confédéralisme démocratique où l’État n’a plus de légitimité parce qu’il n’a plus d’utilité, elle est une phase intermédiaire d’État fonctionnel nécessitée par les contraintes géopolitiques.

Il reste qu’elle est porteuse d’espoir et à ce titre mérite attention. Que le Mouvement pour une société démocratique (TEV-DEM), fédération des communes et commu-nautés diverses, assure le fonctionnement de la société civile et régule l’économie. Que la plupart des porteurs de délégations, de mandats, de missions ou de commandements, Kurdes, Arabes, Assyriens ou Turkmènes manifestent la volonté de vivre ensemble, en paix, pour aller vers « cette étrange unité que se dit multiple » que Gilles Deleuze et Félix Guattari dans Mille plateaux n’imaginaient pas qu’elle fleurirait au cœur de ce Proche-Orient si peu libertaire.

Pierre Bance

Docteur d’État en droit, ancien directeur des éditions Droit et Société. Auteur d’Un autre futur pour le Kurdistan ? Municipalisme libertaire et confédéralisme démocratique, Les Éditions Noir & Rouge, février 2017, 400 pages.

Mon, 25 Sep 2017 09:54:47 +0200

Rendre la honte plus honteuse en la livrant à la publicité

C’est comme un conte cruel de l’état d’urgence.

Il était une fois à Lille un gros facho, ancien parachutiste passé à la DGSE et qui, du « service action » de l’État, était passé comme tant d’autres au « service action » du FN, tant et si bien qu’au terme d’une action mal menée, il avait fini en prison en Afrique. Le gros facho s’appelait Claude Hermant. Comme il avait plein de copains dans les différents services, il n’eut jamais trop de mal, en rentrant d’Afrique, à trouver des gens pour l’employer comme indic ou pour toutes sortes de basses besognes.

Gouverner c’est détruire : détruire les parasites, détruire ses propres forces, détruire l’ennemi. Qui réalise deux de ces objectifs sera fort, tous, régnera sur le monde.
Shang Yang, Le livre du prince Shang

C’est comme un conte cruel de l’état d’urgence.

Il était une fois à Lille un gros facho, ancien parachutiste passé à la DGSE et qui, du « service action » de l’État, était passé comme tant d’autres au « service action » du FN, tant et si bien qu’au terme d’une action mal menée, il avait fini en prison en Afrique. Le gros facho s’appelait Claude Hermant. Comme il avait plein de copains dans les différents services, il n’eut jamais trop de mal, en rentrant d’Afrique, à trouver des gens pour l’employer comme indic ou pour toutes sortes de basses besognes. Comme il s’ennuyait un peu et trouvait qu’on ne parlait pas assez de lui, il finit par ouvrir une « maison de l’identité flamande », dans la banlieue de Lille, où il pouvait faire la fête avec tous ses amis fachos et ses amis flics. Pour arrondir ses fins de mois et aussi pour faire plaisir à ses amis flics, il se lança dans la contrebande d’armes. S’étant déjà fait lâcher un fois en Afrique par ses amis barbouzes, il gardait précieusement toutes les preuves que ses supérieurs étaient informés de ses activités, et ne pourraient pas si facilement le lâcher à nouveau. Et puis patatras, il se retrouve à fournir – lui, le facho - les armes des attaques de janvier 2015. Et le voilà de nouveau au trou, tout ça à cause d’Amedy Coulibaly. Et comme vingt ans plus tôt en Afrique, personne pour le couvrir. Alors, il parle, comme il avait fait vingt ans plus tôt, pour montrer qu’il peut nuire, et même nuire beaucoup.

Puisqu’un malheur ne vient jamais seul, l’un de ses amis fachos qui travaillait pour lui et la police, et lui servait de « fusible » pour les aspects de ses affaires qu’il ne pouvait exécuter lui-même, se révèle être à la tête d’une bande d’abrutis qui s’amusent à se faire du pédé, du punk ou du gauchiste à Lille, si possible bourré et en fin de soirée. Ça remonte à 2011, cette curieuse distraction. Notamment le 11 novembre 2011, ils tuent et jettent Hervé Rybarczyk, un guitariste punk, dans la Deûle. C’est le dernier des « noyés de la Deûle », qui seront au nombre de six en 2010-2011. « Suicide », disent les amis policiers, en perdant les dossiers et les autopsies, jusqu’à ce que, des années plus tard, d’autres amis fachos et d’autres amis flics, finissent par balancer la bande d’excités qui s’étaient trop vantés.

Apprenant cela, des gens qui n’aiment pas les fachos et pas les flics non plus, qui aimaient Hervé et considèrent que tout cela est un peu fort de café, décident en mai dernier de porter l’affaire sur la Grand Place, publique, à Lille. Ils trouvaient sans doute que quelques articles confus dans la presse n’étaient pas une réaction suffisante. Et là, alors que les gens arrivent pour le rassemblement sur la Grand Place, les amis flics des amis fachos nassent tout le monde, arrêtent le moindre gauchiste ou apparenté à la ronde et interdisent le rassemblement… au nom de l’état d’urgence, justifié par des attentats réalisés avec les armes que les fachos rémunérés par les flics ont fournies à Amedy Coulibaly. Donc, en résumé : à Lille, l’état d’urgence sert à protéger les secrets de ceux qui ont fourni les armes des attentats au nom desquels celui-ci a été instauré. Il sert aussi évidemment à proscrire toute manifestation publique de rejet de l’état d’urgence, comme des gouvernements qui s’appuient sur lui.

C’est dans ces singulières circonstances qu’une plateforme contre l’état d’urgence s’est constituée à Lille. Dans une tribune parue dans la presse, de nombreux militants et syndicalistes appellent à se rassembler et à manifester le 30 septembre prochain.

Mon, 25 Sep 2017 01:11:48 +0200

Souvenir de Luis Bredlow

Luis Bredlow est mort le 8 septembre 2017, à l’âge de seulement 59 ans, dans un hôpital de Terrassa, près de Barcelone, des suites d’un cancer contre lequel il luttait depuis 6 mois. Avec lui s’est éteint un esprit brillant et profond, qui a contribué autant à la critique sociale qu’à l’étude de la philosophie classique et antique.

Il était né le 3 août 1958, avec le prénom de Lutz, dans la ville allemande d’Augsbourg. Il était le fils unique de parents aux origines slaves. Il fréquenta ensuite les écoles de Cologne, où je fis sa connaissance en 1976. Influencé par le climat post-68, il commença très jeune à s’intéresser au marxisme et à l’anarchisme, à la recherche autant d’une critique sociale radicale, loin des dogmes du gauchisme ambiant, que d’une pratique radicale de vie anti-bourgeoise. Sa précocité intellectuelle, son sérieux, son érudition et sa capacité d’écriture frappèrent alors même des gens aux idées différentes des siennes et certains de ses professeurs. Il pouvait à 18 ans écrire de véritables essais, mais aussi vivre en hippie sur des plages grecques. Il était une des très rares personnes qui connaissaient à cette époque-là en Allemagne les idées situationnistes. Avec deux ou trois autres (dont le futur éditeur Klaus Bittermann), il publia entre 1978 et 1981 la revue Ausschreitungen. Le style brillant, mais difficile, la verve polémique, notamment contre toute la gauche, même celle qui passait pour la plus radicale, les références aux « mystérieuses » théories situationnistes, l’appel à une subjectivité radicale et la critique du militantisme faisaient de cette revue confidentielle un objet fascinant à mes yeux, presque ésotérique, inquiétant pour ma bonne conscience de gauchiste d’alors. Le style de communication assez dur, même dans les relations personnelles, caractéristique des pro-situs, me déconcertait, mais était en vérité contraire au caractère de Luis. Tout en étant implacable dans son exigence de rigueur intellectuelle, il était généralement d’une patience « socratique » dans sa disponibilité à discuter avec tout le monde.

Tisser des liens entre les participants d’un « courant subversif international » qu’il appelait de ses vœux lui apportait de nombreux contacts dans d’autres pays. N’ayant jamais aimé l’Allemagne, il fut heureux de s’installer progressivement à Barcelone au début des années 1980. Il ne devait plus quitter cette ville, qu’il aimait beaucoup, surtout dans ses aspects populaires ; il fit de l’espagnol sa langue principale et voyagea de moins en moins.

Dans les premiers temps, il y rompit plus nettement encore avec les modes de vie communément admis, payant ses choix d’une certaine gêne matérielle – sans jamais cesser ses lectures, écritures et traductions. Après quelques années, il reprit des études dans les universités de Barcelone, d’abord de sociologie, ensuite de philosophie, vivant de travaux de traductions, notamment pour les éditions Anagrama. Se passionnant peu à peu pour la philosophie classique, il se tourna finalement vers la philosophie antique. Profitant du grec qu’il avait appris au lycée en Allemagne, il se spécialisa dans l’étude des Présocratiques, et notamment de Parménide (sujet de sa thèse de doctorat) et de Gorgias. En s’approchant de la philologie, il publia différentes éditions critiques des œuvres de ces auteurs ainsi que des essais dans des revues spécialisées et devint une autorité dans ce domaine. Il publia également la première traduction espagnole moderne des Vies des philosophes de Diogène Laërte et des introductions à la pensée de Platon et de Kant, qui témoignent de son attention croissante pour l’ontologie et la métaphysique. La revue culturelle Mania, fondée en 1995 avec quelques collègues d’études et dont il était le maître d’oeuvre, était également remarquable. Cette revue publia aussi bien des traductions que des articles originaux et fit connaître au public hispanophone des auteurs importants. Luis contribua également à Archipelagoma et à d’autres revues avec des essais d’une critique sociale souvent basée sur des observations, teintées d’ironie, de la vie moderne. Certains ont été republiés par Julian Lacalle aux éditions Pepitas de Calabaza (Logroño) dans le recueil Ensayos de herejia (Essais d’hérésie). Une autre anthologie plus vaste est d’ailleurs annoncée par le même éditeur. Cependant, Luis désirait toujours écrire un ouvrage beaucoup plus vaste de critique sociale, dont ces essais ne sont enfin que des fragments – qui sont malheureusement tout ce qui en subsiste. Ces quinze dernières années ne lui ont pas permis de mener son projet à terme, son attention étant de plus en plus accaparée par ses études de philosophie et les exigences de son enseignement universitaire. Aussi étranger que fût Luis à toute attitude académique et à tout intérêt pour une « carrière », il gravit peu à peu les échelons de l’Université de Barcelona. Il se plaisait beaucoup à donner ses cours qu’il préparait soigneusement et suivait également plusieurs thèses de doctorat.

Luis a vécu les vingt dernières années avec Felicidad, professeure de biologie, qui lui communiquait sa sérénité et sut adoucir les aspérités de son caractère. Luis était très attaché à son style de vie quotidienne, qui s’harmonisait souvent assez peu avec la vie de ses contemporains. Il était très sceptique vis-à-vis des technologies nouvelles, indifférent au confort matériel, mais exigeant quant à son autonomie personnelle. Méfiant à l’égard de toute pratique « militante » et supportant mal toute contrainte extérieure, il se sentait à son aise à son bureau, écrivant à la main, avec ses inséparables pipes, sa thermos de thé et son chat. Il n’étudiait pas seulement la philosophie grecque, mais il pouvait faire penser à un sage présocratique ou à Diogène.

Son existence studieuse, presque monacale, était cependant tempérée par son amour de la bonne chère et du vin, ses longues promenades et un fort sens de l’humour – il savait trouver des bons mots inoubliables. Tout en étant de tempérament solitaire et fuyant toute mondanité ou vie sociale superficielle, il pouvait se donner fortement aux amis, parmi eux Diego Camacho (Abel Paz) dont il avait traduit le Durruti en allemand.

Luis pratiquait la poésie – quand il était jeune, en allemand, et ensuite plus amplement en espagnol, publiant deux volumes.

Très important était pour Luis le rapport avec Agustín García Calvo, grand connaisseur de la philosophie antique, traducteur, poète et critique du capitalisme, tout comme Luis lui-même. C’était probablement la personne vivante que Luis admirait le plus et dont il avait promu la publication des écrits à l’étranger.

Tout en ayant été, à mon humble avis, un des esprits majeurs de notre époque, Bredlow est peu connu du grand public, et même du public de la critique sociale. Cela est dû en premier lieu au fait qu’il n’a jamais publié de livre « véritable », mais seulement des essais, souvent dans des revues confidentielles. Pourquoi n’est-il pas allé jusqu’au bout de ce qu’il pouvait donner ? D’abord, parce que, esprit curieux et en même temps perfectionniste, il était de ceux qui pensent devoir étudier un sujet à fond avant de se prononcer et qui trouvent ensuite immanquablement ne pas l’avoir encore assez étudié. Ainsi, des études énormes (à 16 ans, il avait compilé en une centaine de pages une chronologie de l’histoire universelle avec cartes) n’aboutissaient parfois à aucun écrit accompli. S’y ajoutait la diversité de ses intérêts, qui, à part les champs déjà mentionnés, incluaient aussi la logique et la mathématique, la littérature et l’étude des langues. Les traductions alimentaires d’abord, et les travaux universitaires ensuite, lui prirent également beaucoup de temps. Ensuite, un sain scepticisme l’empêchait d’adhérer trop nettement à des théories déjà existantes. Attiré au fil des ans par l’anarchisme, le marxisme critique, les idées situationnistes et post-situationnistes (il s’intéressait d’ailleurs beaucoup aux œuvres de Giorgio Cesarano, qu’il avait traduites), Georges Bataille, la critique de la valeur, la critique anti-industrielle, il garda toujours son indépendance. Etranger à toute vanité personnelle et à toute considération de l’activité critique comme manière de s’imposer, fût-ce dans des milieux restreints, il renonça à toute autopromotion. Il donnait des conférences de critique sociale quand on les lui proposait et discutait avec ferveur, mais ne recherchait pas la notoriété.

Anselm Jappe, 11 sept. 2017