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lundimatin

Tue, 10 Jul 2018 17:28:48 +0200

Ils ont ga - gné !

Le football unit, le football divise. À la veille de la demi-finale de la coupe du monde qui va voir s’affronter l’équipe de France et l’équipe de Belgique, une question reste sur toutes les lèvres : une victoire des bleus fera-t-elle sombrer le pays dans une euphorie macronisto-nationaliste pour les 12 mois à venir. En attendant le résultat, nous publions ce récit de l’un de nos contributeurs qui a assisté au huitième de final France-Argentine.

Patrick Condé

On me dit que c’est la communion, clameurs de joie, de rage, de désolation, élans partagés jusqu’à l’hystérie qui emportent, soulèvent, de tous âges, de toutes provenances, de toutes races, de toutes origines, de toutes professions, de toutes classes, de tous bords, en tout lieu. La communion retrouvée, si manquante d’ordinaire, la religion nationale. Il y a quelques semaines, un commentateur sportif sur France Inter à propos des matchs de préparation à la Coupe du Monde disait : « C’est vrai que l’équipe de France a montré peu d’élan dans ces matchs, peu d’intelligence du terrain, que les bleus n’ont pas été jusqu’ici à la hauteur des espérances, des attentes, en particulier de celles du Président de la république ».

On me dit encore que non, sous l’horreur possible de l’identification nationale, sous les ruissellements de fric qui irriguent le terrain, les tronches des joueurs et des entraîneurs, jusqu’aux tribunes (des supporters ont payé jusqu’à 6500E leur voyage-séjour en Russie pour assister au match contre l’Argentine), ce sont les corps au combat, les intelligences tactiques et stratégiques, les coups de génie qui réjouissent. C’est l’art du foot qu’on adore sous le Spectacle délirant de la Coupe du monde. On regarde alors tous les matchs, pas seulement ceux pour lesquels l’équipe de France s’est qualifiée. Celle-ci ne jouit alors d’aucun privilège d’aucune sorte, d’autant que sa composition est déjà elle-même mondialisée, sa valeur ne vaut qu’augmentée des valeurs importées d’Afrique et d’ailleurs. Bon.

Samedi 30 juin donc, match de huitième de finale de la Coupe du Monde, opposant la France à l’Argentine. Je cherche un bar où il n’y a pas d’écran, pas de radio, pas de spectacle obligatoire. Galère. J’en trouve un dans le quartier de la gare de Caen, cerné à distance par d’autres rades qui ont des écrans géants. Plus loin, où je garais ma bagnole, le Restaurant du Lion noir, au dedans je ne perçois que les lumières des lustres à l’ancienne, pas de terrasse, mais on y chante, on y gueule, on y hurle la Marseillaise, on chante faux jusqu’à beugler, les vitres résistent. Un passant un peu fluet, au tein maladif, leur assène depuis l’autre côté du boulevard un « bande de cons ! ». Tiens, pourquoi dit-il cela ? Jaloux parce que chétif et malade ? Les connaît-il trop bien et les déteste-t-il en conséquence ?

A la terrasse où je sirote presque tranquillement mon demi, j’assiste à une scène, un trait d’ironie, une grimace de hasard, une nécessité ruinée. Un homme, la quarantaine, pantacourt et T-shirt bleu de supporter de l’équipe de France, FRANCE en grand et en blanc imprimé dans le dos, sort de son Audi en même temps que sans doute son fils aîné, 15 ans environ, lui enveloppé comme par un châle du drapeau tricolore, avec sur la tête une coiffe – bonnet tricolore orné de plumes tricolores, et dans la main un smartphone sur lequel ils avaient commencé à regarder le match dans la bagnole. Avant cela, une femme toute proche, curieuse et indiscrète comme dans la franche camaraderie des grands évènements, s’exclamait à la ronde « oh, ils regardent le match sur leur portable ! », tel un assentiment profond, un acquiescement naturel à toutes les situations, des plus ratatinées aux plus géantes, où la capture par l’écran est un ardent désir de communion.

Mais voilà que soudain la situation se gâte. Une fois le père et le fils aîné sortis de la voiture, peut-être pour rejoindre le grand écran d’un bar familier, il fallait encore sortir le petit dernier, deux ans peut-être, attaché à l’arrière sur son siège bébé. On s’empare de la poussette pliable dans le coffre, on referme celui-ci on déplie celle-là, on détache le môme qu’on installe ensuite dans la poussette, et on repousse machinalement la portière arrière d’un coup de hanche. Clak. La sécurité-enfant fonctionne à merveille comme couperet de guillotine, les quatre portières et le coffre sont instantanément fermés à clé mais … les clés de la voiture sont restées sur le siège avant, enfermées, inaccessibles, si à la fois inacessibles et visibles que le ton monte, avec la rage, « Et merde de merde, putain, c’est pas vrai ! ».

Alors l’Audi, de vache sacrée des automobilistes (comme toute bagnole quelque soit la marque), en un éclair n’est plus dans l’œil mauvais de son propriétaire qu’un tas de ferraille, de verre et de caoutchouc, un truc dont on ne sait plus par quel bout le prendre, plutôt le fracturer, pour tenter de repêcher les clés dans l’habitacle soudain rendu hérmétique.

Du havre de sécurité à la prison intime, familière, il n’y a qu’un cheveu de bambin. De l’objet chéri, fétiche, à la chose haïe il n’y a qu’un léger coup de vent. Vent d’inattention, d’oubli, tout obnubilé, précipité, bousculé qu’on est à rejoindre au plus vite le grand spectacle, le Vrai, l’Ultime, celui qu’il n’est pas question de rater, encore moins d’interrompre, que personne n’interrompra jamais.

Qu’aurais-je fait dans ce cas-là ? Car l’incident aurait pu m’arriver, comme à tout le monde, dans d’autres circonstances sans doute. Ce qui me frappe d’emblée : que l’adhésion-adhérence au fétiche suprême de l’équipe de France de foot s’effondre d’un coup, château de cartes si éphémère, sous l’emprise d’un fétiche apparemment plus puissant, plus prégnant, plus enchaînant, plus aveuglant : la bagnole. Le père aurait pu surseoir après tout, ce n’était pas si grave, s’acharner à déverrouiller sa caisse aurait pu attendre la fin du match tant attendu, une petite heure et demie. Ce n’était pas comme si l’enfant était resté enfermé dans la voiture, avec les clés. Ou bien, sentir les clés de sa bagnole bien en possession dans la poche de son short en matant le match sur grand écran participe-t-il de la poussée hormonale, de la montée d’adrénaline ?

Alors on découvre que nous fait cruellement défaut l’art des cambrioleurs. Un homme, du bar voisin, voyant le père tournoyer dans tous les sens autour de sa bagnole, son T-shirt de supporter jurant d’une gloire espérée avec la pauvreté démunie du moment, commençant à s’affoler dans une rage contenue malgré tout – c’est sa bagnole, c’est sa faute, c’était vraiment pas le moment, un homme approche de la voiture. Il indique une chance possible. Il appuie fortement de ses deux mains sur la vitre arrière pour la contraindre à descendre. La vitre descend en effet d’un centimètre, mais pas plus. Bordel, maintenant il faut passer à l’auto-effraction. Pendant que l’aîné s’en va, drapeau tricolore sur les épaules et coiffe tricolore dans le vent, promener son petit frère dans la poussette, continuant à mater le match sur son smartphone qu’il tient de l’autre main, le père demande au patron du bar où je suis assis en terrasse, s’il n’a pas un cintre métallique. Du bar un peu plus lojn, on a devancé, on lui en amène un, qu’il commence à désosser. Le patron du bar où je suis lui en amène un autre, puis une paire de pinces que le père a demandé également.

La tentative du crochet qui sauve, car l’ouverture des vitres arrière est donc manuelle. L’aîné revient de sa courte promenade : « une bonne nouvelle papa, la France mène 1 à O ». Le père regarde quand même furtivement sur l’écran du smartphone « ouais… ». Puis il revient s’acharner sur la manivelle de la vitre arrière avec le crochet de fortune glissé par l’entrouverture d’un centimètre. Rien n’y fait. Le bambin agite son petit drapeau tricole qu’il tient à la main depuis le début, et son biberon vide dans l’autre. L’aîné est réquisitionné : « Essaie d’écarter le haut de la vitre en appuyant », le môme est oublié dans la poussette, et ça dure.

Nous en sommes à presqu’une heure d’affairement excité, la première mi-temps du match est déjà passée : 2 buts à 1 pour l’Argentine. Rien n’était encore joué, ni pour le match, ni pour les clés de la bagnole.

Le père ne réussit guère qu’à abaisser la vitre arrière de 2 centimètres supplémentaires. Il tente alors de rallonger le crochet en assemblant les deux cintres, mais l’outil aberrant (il souhaitait en diagonale accrocher le loquet de la porte avant pour le soulever, parce que pas si facile de faire tourner la manivelle de la vitre arrière), l’outil de mauvais malfaiteur n’est pas performant, il plie, se tord, imprécis au possible. Une pointe de désolation se fait sentir. Le père retourne près des autres vitres pour voir si en appuyant des deux mains l’une au moins ne descendrait pas plus. En vain. Retour au crochet-nouille d’une inefficacité obstinée. Le père appelle enfin une femme qu’il n’arrivait pas jusqu’alors à joindre, la mère ? « Vois-tu le bouble des clés de la voiture à la maison ? Oui, bon, figure-toi que… ». Et merde, elle ne voit pas le double des clés à la maison. Le père revient à son crochet-nouille, l’aîné resoulève une par une chaque clanche de portière, tente aussi l’ouverture du coffre, on ne sait jamais, si l’Audi soudain témoignait une solidarité, une charité inespérée et consentait d’elle-même à s’ouvrir, faire-play. Mais non.

Retour encore au crochet, maintenant à trois affairés sur la vitre arrière entrouverte car un pote est arrivé. On appuie sur la vitre avec force, avec le rêve qu’elle cède, qu’elle cède bon dieu. L’aîné mate quand même son smartphone par intervalles, la 2e mi-temps a repris, le bambin commence à jaser un peu fort dans la poussette, des badauds ralentissent juste en passant près de la bagnole, d’autres totalement indifférents gueulent « on va gagner » et poursuivent d’un pas de danse avec leur smartphone à la main qui recrache à donf la retransmission en direct.

Le père commence à flancher, il laisse tomber le crocher au sol, re-tournoie autour de sa caisse, un brin abattu, et les premières voix entonnent « il va falloir faire venir la dépanneuse ». Le père ne dit plus rien, mais ne pouvant sans doute se faire à cette idée, il reprend le crochet-nouille-cintre et repart à l’assaut de la vitre arrière.

Pendant que la France des idoles et des héros tricote des gambettes sur une pelouse en Russie, pour l’honneur, la gloire, la résurrection a-t-on dit, l’autre France de quelques supporters ici, l’élan coupé net, fait naufrage, se noie dans un incident technique. Le signe France inscrit dans le dos du maillot bleu du supporter s’agite déboussolé, et n’a guère plus de sens maintenant que si c’était Goodyear, ou NYC, ou Prada ou Nioup ou Rien. Finalement l’adhésion, l’identification, l’appartenance furieuses sont-elles si peu solides, qu’à la moindre contrariété psychique résultant d’un incident technique elles semblent s’évanouir, exploser comme une bulle de savon rencontrant une plume ? Sous un certain regard, ce serait trop beau.

En revanche, un signifiant vide en cache toujours un autre. Une appartenance, une autre. Récemment à Albi, s’est tenue une grande concentration de campings-cars. 3500 conducteurs de camping-cars s’étaient donnés rendez-vous. J’en ai eu quelques échos. De quoi parlaient-ils ? De camping-car, de pneus, de moteurs, d’aménagement intérieur, de rétroviseurs, de pièces d’occasion, et de foot en prévision. C’est la puissance d’abstraction de la marchandise que d’être interchangeable, sur tous les écrans, en tout lieu, et de valoir comme support à toute autre. On peut assister à la retransmission du match dans un bar, chez un concessionnaire de bagnoles, dans une banque, à condition que l’une des marchandises, ici la bagnole en l’occurrence, ne flanche pas. Quoique, les plus riches auraient fait venir la dépanneuse tout de suite, et auraient regardé le match. Un jour, lors d’un carambolage sur l’autoroute, j’entendis un homme classieux, propriétaire d’une Mercedes emboutie à l’avant comme à l’arrière, dire à sa femme : « préviens le concessionnaire qu’il m’en faut une autre, neuve, pour demain ». Ici dans le quartier de la gare de Caen, j’assistais à une scène de pauvreté en vérité.

Le match se poursuit. On entend les clameurs dans les bars voisins, dans les rues. Le quartier de la gare de Caen semble être aujourd’hui un lieu de rassemblement de nombreux jeunes immigrés. On y entend plusieurs langues de pays très lointains. Ils se mélangent, mais point trop, à la foule diffuse et dispersée des supporters fanatiques, ils n’ont pas trop intérêt à faire les malins en pareille circonstance, à montrer qu’ils existent dans cette ville, tout simplement. On les sent discrets, un peu hagards.

Je vide mon verre de bière, je n’attends pas le dénouement de la scène de la bagnole scellée comme tombeau quotidien, moins encore la fin du match. Je ne me réjouissais pas vraiment de cette mésaventure d’une petite famille mâle de supporters, ni ne désespérais. Mais je ne participais pas non plus. Scénario. Si l’enfant était resté enfermé dans la voiture, je me serais sans doute approché, partageant l’inquiétude, aurais suggéré au père de péter aussitôt la vitre avant pour récupérer les clés. Petit instant de frayeur probable pour le môme, mais vite apaisé ensuite dans les bras du père. Je ne sais pas si j’aurais fait ça exactement, si le père aurait écouté, s’il aurait eu lui-même ce réflexe immédiat. Mais seules les clés étaient enfermées, entremêlant métaphore et réel devant mes yeux ébahis par tant d’intrigue dans le banal.

Rejoignant ma bagnole, je repasse non loin du Restaurant du Lion noir, où ça hurle par intermittence. Je ne peux m’empêcher de me demander si ce n’est pas un repaire de fafs. Mais pourquoi au fond ? Pourquoi voir le mal partout ? Pourquoi ne pas apprécier l’art sous le spectacle national à gerber ? Pourquoi vouloir sourdement (à peine sourdement) interrompre ce spectacle, LE Spectacle. A vrai dire personne ne le veut, n’y songe, ne s’y emploie, ne le peut, trop massif, trop intrusif. Il n’y a que des terroristes pour y penser.

Le lendemain, j’emmène mon vieux père, à qui je rendais visite, voir ses vieux copains au camping de Cabourg où ils passent leurs vacances tous les étés. Joie de prendre l’air, marcher un peu, les retrouver. Lui-même spectateur du match la veille devant sa télé. Re-plongeon dans la torpeur tricolore. Drapeaux, T-shirts exhibés partout, portés par le petit fils aîné de 25 ballets, et par sa sœur de 12 ans qui soudain se précipite sur les genoux de son grand-père pour lui flanquer sur la tête le diadème orné de deux coqs gaulois, un bleu un rouge se tournant le dos. Le diadème prend les cheveux blancs à rebrousse-poil. La grand-mère moitié en rigolant : « Ah non, faut pas le décoiffer comme ça, faut laisser ses cheveux plaqués vers le devant ». Sous les mèches en effet une calvitie. Le diadème est alors replacé comme il faut, sur les beaux cheveux blancs ondulés. Coq bleu, cheveux blancs, coq rouge, la République trône sur le crâne du vieillard, et triomphe.

Dans La mort de Danton, Büchner fait dire cet étrange mot de la fin à Lucile, amoureuse de Camille Desmoulins qui vient d’être guillotiné : « Vive le Roi ! ».

Pourquoi ? – Oui.

Patrick Condé

lundimatin

Tue, 10 Jul 2018 17:01:17 +0200

Nantes : l'État reconnu responsable de la mutilation d'un lycéen lors d'une manifestation

Après presque 11 années de procédures, la cour administrative d’appel de Nantes reconnait définitivement la responsabilité de l’État dans la mutilation d’un lycéen. Un policier lui avait tiré une balle de LBD 40 dans l’œil lors d’une manifestation en 2007. L’État est condamné à verser à la victime, âgée de 16 ans à l’époque, la somme de 86 400 euros. C’est un camouflet pour le ministère de l’Intérieur qui avait interjeté appel après une première condamnation en 2016. Nous publions ici le communiqué rédigé par Pierre Douillard suite à cette décision historique dans la lutte contre les armes de la police.

Le 27 novembre 2007, un agent de police expérimentait à Nantes une nouvelle arme : le LBD 40, plus puissant et plus précis que le Flash-Ball. Ce test in vivo était réalisé par un policier volontaire, sur une manifestation de lycéens qui défilaient contre la privatisation des universités. A l’âge de 16 ans, j’étais gravement blessé au visage par une balle en caoutchouc, et perdait l’usage d’un œil. Depuis, cette arme a été généralisée et les mutilations se sont multipliées.

En 2012, le tireur, Mathieu Léglise, était jugé et relaxé par le tribunal correctionnel de Nantes qui le considéra « responsable mais pas coupable » au prétexte qu’il avait « obéi à un ordre ». Nous avons alors décidé de poursuivre la chaîne de commandement du tireur, c’est-à-dire l’État. Il s’agissait d’attaquer l’institution en portant l’affaire devant la juridiction administrative.

Quatre ans plus tard, le tribunal administratif de Nantes déclarait l’État responsable de la blessure, et condamnait la préfecture. Pour la première fois, la justice reconnaissait l’extrême dangerosité de cette arme, mais les juges se livraient à un calcul scabreux, en effectuant un « partage de responsabilité » : l’Etat ne serait responsable qu’à hauteur de 50% du préjudice subi, l’autre moitié m’était imputée du simple fait d’avoir été présent lors de la manifestation. Quelques jours plus tard, le ministère de l’Intérieur faisait appel de cette condamnation.

Vendredi 6 juillet 2018, au terme de 11 ans de procédure, la cour administrative d’appel de Nantes a rendu son arrêt. Sans doute le point final de cette affaire.

Le ministère de l’intérieur s’est fait prendre à son propre piège : la condamnation de l’État est confirmée et très largement alourdie. Dans sa décision, la cour souligne la dangerosité du LBD 40, son caractère expérimental au moment des faits et l’absence de menaces à l’égard des forces de l’ordre au moment du tir. L’État est déclaré responsable à hauteur de 90% du préjudice subi. Selon l’arrêt, « La faute de l’intéressé se borne à s’être maintenu à proximité immédiate des manifestants ». Cette logique de « partage de responsabilité », même réduite, remet cependant gravement en cause le droit de manifester : la justice estime que lorsque l’on est blessé au cours d’une opération de maintien de l’ordre, on se retrouve de facto co-responsable de sa blessure.

Néanmoins, il s’agit d’une grande victoire, la première dans ce type d’affaire. Depuis 2007, près de 50 personnes ont été mutilées par des balles en caoutchouc ou des grenades tirées par la police. Trois en sont mortes. Cette victoire doit permettre d’enrayer l’impunité d’une police de plus en plus lourdement armée.

Par ailleurs, ce verdict survient à Nantes dans des circonstances particulières, alors que dans le quartier du Breil un CRS vient d’abattre d’une balle dans le cou le jeune Aboubakar. L’usage de plus en plus fréquent de tirs à balles réelles par les forces de l’ordre est la conséquence directe de la militarisation du maintien de l’ordre. Les Flash-Balls et LBD 40 ont banalisé l’acte de mettre en joue des individus, d’appuyer sur la détente et de leur tirer dessus ; un geste qui était jusqu’alors considéré comme exceptionnel. Cette banalisation a démultiplié l’usage des armes « à létalité réduite » ainsi que les tirs à balles à réelles. L’IGPN évoque une augmentation de 54% des tirs par armes à feu en 2017 au sein de la police. Rappelons que ce sont les habitants et habitantes des quartiers populaires qui sont les premiers touchés.

Les violences policières qui se multiplient et l’impunité quasi systématique dont elles bénéficient doivent être combattues partout : dans la rue, devant les tribunaux, dans les médias. La procédure au tribunal administratif n’est pas qu’un moyen d’obtenir une réparation matérielle pour un dommage en soi incommensurable : elle est une façon de faire payer l’Etat. S’il est quasiment impossible de faire condamner un policier responsable de violences, il paraît désormais possible de faire condamner sa hiérarchie. J’invite donc toutes les personnes touchées par les violences policières à attaquer l’Etat devant les tribunaux administratifs.

lundimatin

Tue, 03 Jul 2018 13:51:17 +0200

La démocratie comme défaite

Alors qu’Andrés Manuel Lopez Obrador, candidat de gauche, vient de remporter les élections présidentielles mexicaines, nous publions cet article [1] paru la semaine dernière sur le blog de nos correspondants mexicains artilleriainmanente.noblogs.org. L’auteur y critique le processus électoral mexicain comme étant la continuité d’un travail de pacification visant à écraser toute forme d’auto-organisation populaire par la régénération des plus plates ilusions gouvernementales.

Nous ne pouvons concéder qu’une chose à ceux qui ont accordé au spectacle démocratique toute leur confiance : jamais ce pays n’avait connu au cours de son histoire un tel degré d’espoir partagé. Mais il faut ajouter ceci pour comprendre d’où provient cette apparente énergie : cet espoir, comme tous, est le produit d’une déroute de longue durée. 

Le spectacle démocratique dont il est question n’est pas seulement celui sans cesse martelé par les appareils étatiques —à travers leur « culture du droit » et leurs violences policières—, c’est aussi celui qui revient périodiquement, toujours plus défiguré et grotesque que la fois précédente, mais qui, malgré tout, — du fait d’une « urgence », d’une « conjoncture » fabriquée comme par hasard à ce moment précis et non à un autre — se trouve au final renforcé par le crédit qu’une population lui accorde bien volontiers ou à contre coeur, ou même plutôt, avec la seule volonté qui lui reste, une volonté coincée entre le marteau et l’enclume. L’espoir dans la politique n’est jamais que l’inverse d’une politique dont le premier moteur est la peur

Depuis l’attaque perpétrée à Atenco, en 2006, jusqu’à la rupture constituée par les mobilisations pour les 43 disparus d’Ayotzinapa, ce sentiment de défaite s’est amplifié et étendu. Il n’y a rien que la démocratie et ses acteurs sachent mieux faire que tirer profit de la désolation. C’est pour cette raison, qu’il sont bien plus dignes de compassion que de ridicule, ceux qui, quelques années auparavant criaient « C’est l’Etat » ! (qui a tué les étudiants), et qui voient aujourd’hui en lui l’unique voie de leur salut.

Peut-être nous-mêmes avons-nous été responsables, en partie, de cet échec et de la confusion qu’il a générée. Peut-être n’avons-nous pas été capables de produire un nombre suffisant de noyaux d’organisation et de résistance solides et durables. Mais il est vrai aussi que, pour cela au moins, le fonctionnement de l’Etat est efficace : il avance et il attaque pour produire l’échec et l’impuissance qui lui serviront après coup à nourrir sa régénération. 

Seul un enfant, un naïf ou un politologue peuvent penser que la démocratie est une affaire d’élections, de participation ou d’institutions. Même si nous nous sommes habitués à décrire la démocratie —la plus puissante arme civile de l’Etat — avec l’expression apparemment inoffensive de « forme de gouvernement », celle-ci (la démocratie) est en réalité un mécanisme complexe de production et de gestion de l’impuissance collective. 

En effet, la fonction essentielle de la démocratie n’est pas la représentation, mais la relégation. Toutes les capacités, les connaissances, les imaginations et la force que requiert une vie partagée sont capturées par la machine démocratique pour être déposés quelque part dans le ruineux appareil étatique. Toute la créativité et la puissance que nous possédons par le simple fait de vivre nous sont soustraites et sont reléguées jusqu’à ce que ne restent que des spectres, jusqu’à ce que tout corps soit réduit au rang minimal auquel puisse être soumis un être vivant : un citoyen.

Reléguer signifie mettre ailleurs une capacité qui nous est propre. La démocratie est pour cette raison, aussi, production d’éloignement. Tout moment de la vie, tout conflit et toute possible sortie sont soumises à la gestion d’une institution extérieure et distante. C’est-à-dire abstraite. Seuls ceux qui vivent dans ce monde d’abstraction, séparés de leur monde, trouvent raisonnable d’exiger de l’Etat qu’il résolve un crime, freine les expropriations, sanctionne les Forces Armées pour les violations des droits humains. La justice, nous le savons, ne viendra jamais ni d’en haut ni de loin. Pour cela l’antonyme de la démocratie n’est pas l’autoritarisme mais la proximité, la force collective. 

De la même manière que l’expropriation « originelle » qui alimente le capital est toujours à l’oeuvre aujourd’hui, à toute heure, la relégation dont se nourrit la démocratie opère à chaque fois qu’un programme étatique se substitue à une œuvre collective, qu’un député local usurpe le pouvoir d’une assemblée populaire ou qu’un comité de quartier se transforme en un bureau de gestion d’un parti politique. 

De ce fait, que la démocratie dans ce pays soit encore incomplète est une excellente nouvelle. Evidemment cela ne signifie pas qu’il y ait un manque de « participation », de « transparence », et encore moins « d’honnêteté ». Cela signifie qu’il y a des territoires où la bataille contre l’impuissance et l’abstraction a été gagnée, où l’Etat n’a pas réussi à imposer sa logique. Où il est encore possible d’expérimenter une vie en commun qui ne puisse être réduite au mécanisme de la démocratie et des partis.

Peut-être qu’il n’est pas nécessaire de le répéter, mais la démocratie est aussi production d’individualités : « citoyen » ou « votant » sont les termes bureaucratiques qu’adoptent les cadavres d’une collectivité détruite. Pour cette raison il n’y a rien de politique en elle : il n’y a pas d’existence partagée, de lieu à habiter, de vie à défendre. C’est le seul sens dans lequel la démocratie soit un système de gouvernement ; c’est à dire une gestion verticale des populations, individus sans nom. 

La cooptation et la relégation à l’oeuvre à tout instant produisent l’impuissance et la dépression, qui semblent trouver leur unique résolution dans une régénération de l’espoir en l’Etat. L’espoir est, précisément, l’injection de combustible qui, à un instant donné, a besoin d’une forme de gouvernement pour survivre. Aussi ceux qui craignent une possible déstabilisation si tel ou tel candidat gagne, paraissent bien ridicules. Ils craignent un possible « recul démocratique » quand en vérité une régénération de l’appareil étatique est en marche, qui le fera survivre une décennie de plus. 
Les échecs des mouvements de résistance et le véritable désespoir de ceux qui ont voulu placer leur force dans une transformation radicale, ont été relegués, de nouveau, dans le système des partis et dans un futur gouvernement central. Tout l’espoir qui nous entoure tend, aujourd’hui, vers la stabilisation ; c’est à dire vers une renaissance de l’Etat. Il n’est pas fortuit que le favori ait déclaré qu’il prétendait résoudre complètement le dossier Ayotznapa pour renforcer l’armée et lui rendre son ancienne légitimité. Dans un contexte de guerre, la régénération démocratique adopte sa forme la plus cruelle et la plus sanglante : la pacification

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Par-delà l’aura humaniste du mot, la pacification est le point culminant d’une opération militaire : le triomphe de la mobilisation des forces armées et civiles sur un territoire et les formes de vies qui l’habitent. C’est le nom que donnent les vainqueurs à la défaite totale de leur opposant, à la soumission de l’ennemi au nouveau pouvoir constitué. C’est, précisément, ce que les juristes appellent « usage légitime de la force par l’Etat ». Pour cela, il y a encore des gens qui confondent paix et Etat de droit. La pacification n’est autre que la continuité du processus de démocratisation par d’autres moyens. 
Ces deux opérations, donc, forment les deux fronts contre-insurrectionnels avec lesquels l’Etat cherche à intégrer en son sein toutes les forces politiques, par des moyens civils ou militaires. La stratégie ratée anti-zapatiste des années 90 — coordonnée, en partie, par Esteban Moctezuma Barragan — le démontre parfaitement : occuper militairement un territoire pour le pacifier ; remunicipaliser et injecter des moyens pour le démocratiser — il n’est pas surprenant qu’aujourd’hui encore les représentants de la « croisade contre la faim » aient dans chaque ville, sur leur porte, l’emblème du Secretariat de la Marine. Vingt ans après, l’opération est soutenue par les bases militaires restantes et par les groupes paramilitaires associés, toujours, aux partis politiques. En temps d’élections ce sont des « opérateurs politiques » et après, des escadrons de la mort. 

C’est pourquoi la croyance qu’il est possible « d’en finir avec la logique de la guerre » est la plus dangereuse des bonnes intentions progressistes. Dans certains quartiers de la Ville de Mexico, peut-être, la guerre parait être une « logique », un « discours », voire une « politique publique ». Mais la guerre, nous le savons, est une réalité atroce : c’est la forme qu’adoptent l’Etat et le capital pour garantir leur conitnuité à travers la cooptation et le pillage. Croire que la guerre peut s’arrêter uniquement grâce à la « volonté politique » d’un homme n’est pas seulement naïf, c’est suicidaire. La forme la plus fondamentale d’autodéfense dans un conflit prolongé, est de le reconnaître comme tel. 

Ceux qui ont survécu en résistant plus de cinq cent ans le savent parfaitement. La guerre — déclarée ou non — est l’outil auquel l’Etat mexicain a eu recours à chaque fois qu’il a eu besoin de se renouveler ou de s’étendre. Les gardes blanches, les ruraux du Porfiriat, les Forces Armées et les cellules de sicaires ont toujours accompli la même fonction : parvenir à la pacification d’un territoire — par la peur, l’extermination ou le déplacement forcé - pour garantir l’extraction des ressources qu’il recèle. 

La « guerre contre le narcotrafic » ne fut donc pas un échec stratégique. Ce fut au contraire la reconversion parfaite et efficace d’une vielle machine de mort et de spoliation. Aujourd’hui, la guerre civile est une question qui dépasse pour beaucoup la capacité de décision d’un gouvernement ou d’un candidat. Ceux qui font de la politique une opération plus ou moins réussie de consolidation d’un contrat social — battu, respecté, corrompu, etc. — se trompent de point de départ : ce n’est pas le contrat social mais la guerre qui anime, depuis ses origines, le système de pouvoir. Aussi, faire croire que la guerre se terminera grâce au baiser d’un poète, de Emilio Alvarez Icaza ou du pape de Rome, est une manipulation sans bornes. C’est, en vérité, un crime de guerre. 

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Il est toujours nécessaire de voir quelle obscurité nourrit la lumière de l’espérance ; mais il faut savoir aussi observer toute la lumière que produit cette obscurité elle-même. Partout où l’Etat semble échouer, partout où il est absent, s’ouvre un espace infini de possibles. Chaque instant de la vie est un minuscule champ de bataille, où la logique démocratique peut être repliée, où peuvent s’expérimenter des formes d’organisations aussi souples que puissantes. 

Il n’y a rien de plus simple que d’affronter la relégation et la mise à distance qui nourrissent la démocratie. Il s’agit, simplement, de tenir notre propre proximité avec le monde qui nous entoure. De retourner à sa rencontre, de produire les outils et les savoirs collectifs pour l’habiter. Il n’y a pas d’événement plus heureux que de redécouvrir, au milieu des ruines de l’Etat, une aptitude que nous pensions perdue : apprendre sans Universités, se soigner sans scalpels, passer un dimanche sans angoisse. 

Il faut seulement réapprendre à créer des espaces de puissance, loin de la machinerie démocratique, nous approcher les uns des autres, retrouver le fil de nos propres potentialités. Découvrir à nouveau toute ce que peut une rencontre — même fugace — quand existe la décision collective de tout reconstruire. La tache semble ardue, sans doute, mais ceux qui l’expérimentent savent qu’il n’y a pas de plus grande fête qu’après une journée de travail collectif. 

Pour l’heure, il faudra laisser échouer les démocrates ; les convaincus, les égarés, les naïfs, les vaincus. Quant à nous, nous ne baisserons pas la garde : nous savons qu’ils continueront à attaquer tout en appelant à la trêve. Certains, peut-être, reviendront-ils dans quelques années, devenus des débris : faméliques et détruits après avoir vu de l’intérieur les coulisses de l’Etat. Peut-être sentiront-ils alors l’ampleur de leur déroute. Il est même probable qu’un ou deux d’entre eux viennent recouvrer leurs forces dans la maison que nous aurons, entre temps, construite. 

lundimatin

Tue, 03 Jul 2018 11:28:36 +0200

Rennes : trois manifestantes jugées pour avoir entravé la liberté de manifester du syndicat de police Alliance

Le 5 juillet prochain trois jeunes femmes comparaitront devant le tribunal de Rennes pour répondre des accusations de vol de bien appartenant à autrui et d’entrave aggravée concertée de l’exercice de la liberté d’expression, de réunion ou de manifestation. Dans les faits, la justice leur reproche d’avoir contesté la présence du syndicat de police Alliance (classé à droite et à l’extrême-droite) dans le cortège de la manifestation pour la défense du service public du 22 mai dernier à Rennes. Un drapeau du syndicat controversé aurait aussi été dérobé. Arrêtées le 30 mai dernier à 6h30 du matin par toute une armada de policiers, fusils mitrailleur et armes de poings à la main, elles ont passé 28 heures en garde à vue et sont depuis astreintes à un contrôle judiciaire stricte. Un rassemblement est annoncé au tribunal ce 5 juillet, en attendant, notre juriste s’est penchée sur cette affaire singulière qui mêle liberté syndicale, corporatisme policier et un usage foisonnant du Droit.

On se souvient, à Rennes, des épiques batailles pour pouvoir rejoindre le centre ville lors des manifestations contre la loi travail, des cortèges scindés à coups de grenades lacrymogènes alors même qu’il n’y avait pas – encore — de débordements, de l’hélico survolant la ville pour repérer les manifestants un peu trop enthousiastes et des murs en plexiglass barrant l’accès au centre historique. On se souvient également que certains policiers rennais n’avaient pas franchement apprécié la diffusion sur les réseaux sociaux, par un journaliste, d’une photo d’eux en intervention assortie d’un slogan nazi, au point de diligenter une enquête, laquelle débouchait sur des poursuites de la part d’un ministère public décidément prêt à soutenir sa police [1]. Il y eut aussi cet épisode du témoin venu confirmer, lors d’une audience devant le Tribunal correctionnel de Rennes, la version d’un manifestant poursuivi et qui contestait les violences policières qu’on cherchait à lui imputer. Témoin qui sera immédiatement menotter à la fin du procès et en pleine salle d’audience pour être conduit devant un juge d’instruction en vue d’une mise en examen pour faux témoignage, tout cela orchestré par le bon juge Léger, alors président de l’audience correctionnelle. Si cela n’avait probablement pas reçu l’écho médiatique dûment mérité, nous nous en souvenons également [2].
On se souvient encore de l’affaire dite « du pommeau de douche », qui permettait, dès juin 2017, d’apporter un éclairage sur cette si commode, pour la répression du mouvement social, infraction de participation à un groupement en vue de commettre des violences ou dégradations [3], dont on a pu constater le succès depuis, notamment avec l’affaire des 101 arrestations au lycée Arago. On se souvient enfin, à Rennes, de la manifestation de policiers devant les locaux dans lesquels l’IGPN procédait à l’audition de collègues mis en cause dans une affaire de violences policières sur des manifestants et plus précisément des blessures en lien avec l’usage d’un lanceur de balles de défense [4]. Il faut désormais compter sur la capacité des policiers rennais à se montrer des plus vigilants quant au respect du libre exercice du droit à manifester de leurs collègues du syndicat Alliance. En vérité, pour qui veut observer comment certains policiers entendent devenir les rois de la rue, Rennes est the place to be.

Lors de la manifestation pour la défense des services publics du 22 mai, des policiers défilant pour le syndicat Alliance police nationale ont été pris à partie dans le cortège avant de décider de quitter ladite manifestation ; leur drapeau syndical, récupéré à l’occasion, a été détruit par incendie, des images de ce geste ayant été diffusées d’ailleurs sur les réseaux sociaux.

L’incident aurait pu en rester là, mais le 30 mai, trois personnes étaient interpellées et placées en garde à vue au petit matin, des chefs de vol de bien appartenant à autrui (le drapeau, donc), violences sur personne dépositaire de l’autorité publique (une policière dira avoir reçu, de la part d’une personne qu’elle n’est pas capable d’identifier, un coup au bras alors qu’elle cherchait à récupérer le drapeau), outrages à personnes dépositaires de l’autorité publique (« tout le monde déteste la police » chanté en coeur par des personnes à visage découvert avançant en applaudissant, « Babacar on oublie pas [5] », outre quelques « cassez-vous » qui fusent, pour ce qu’on peut percevoir de la vidéo de la scène) et entrave concertée avec coups, violences, voies de faits ou dégradations à l’exercice de la liberté de manifester (les policiers ont reculé face à la scène et ont finalement décidé de plier boutique et quitter la manifestation).

Ce sont des policiers du commissariat de police de Rennes, directement saisis par la plainte de deux de leurs collègues rennais syndiqués à Alliance et présents lors de la manifestation, qui vont diligenter l’enquête. D’ailleurs, un avocat, réfléchissant sans doute à voix haute, s’en est étonné lors de la garde à vue, considérant probablement que les policiers rennais n’étaient peut-être pas les mieux placés pour enquêter sereinement sur des agissements pour lesquels les plaignants sont leurs voisins de bureau et collègues de machine à café, dépendant du même supérieur hiérarchique direct ; cette réflexion de bon sens nous vaut un procès-verbal d’anthologie : l’un des policiers enquêteur rapportera la remarque de l’avocat et écrira : « étonné par cette question, nous lui indiquons que nous étions des policiers impartiaux et professionnels et que nous ne travaillons pas dans l’émotion et que nous étions des policiers républicains ». Ah ouf, nous sommes rassurés. Et la suite nous montrera en effet ô combien nous avons affaire à des policiers impartiaux, professionnels et républicains…

Une enquête rondement menée : impartialité, professionnalisme, républicanisme...et coup de pouce du renseignement

Les deux policiers rennais entendus en début d’enquête décrivent une foule hostile et vociférante ; l’un d’eux est même parvenu à prendre quelques photos avec son téléphone mobile sur lesquelles on peut distinguer certaines personnes assez nettement, la totalité des manifestants étant du reste à visage découvert. Pour autant, en consultant les fichiers de police, aucun des deux ne parvient à identifier le moindre protagoniste.

Pourtant, une sorte de petit miracle leur permet d’identifier formellement les trois personnes interpellées comme faisant partie de ce groupe de manifestants et figurant sur les photos, la prise de possession du drapeau étant même imputée à l’une d’entre elles.

Mais alors, comment nos fins limiers s’y sont-ils pris ? Je dois dire que c’est assez laconique en procédure : « disons identifier avec l’aide de différents fichiers mis à notre disposition et des renseignements obtenus en nos services à l’identification des personnes désignées par la victime ». S’ensuivent les identités de nos trois interpellées, semblant correspondre à certaines personnes figurant sur les photographies.

Mais ensuite, tout s’arrête : aucun autre d’acte d’enquête pour tenter d’identifier d’autres participants, éventuels auteurs des faits dénoncés ou témoins, et même pas une quatrième personne décrite comme suffisamment virulente pour avoir arrosé avec le contenu de sa canette les victimes policières. Ces derniers entendront simplement deux de leurs collègues malouins ayant participé à la manifestation sous la bannière Alliance, dont l’un d’eux leur remettra une vidéo de la scène sur laquelle on peut voir que l’ensemble des manifestants se trouvaient à visage découvert, l’un d’eux arborant un drapeau NPA et donc probablement très facilement identifiable. On ne va pas entendre ou investiguer du côté du NPA, mais en revanche les policiers estiment normal de poser lors des gardes à vue des questions sur leur appartenance au-dit NPA ; la question d’une appartenance syndicale est également posée...

Pas d’investigations non plus du côté des autres manifestants policiers. D’ailleurs, ce n’est pas dans la procédure que l’on apprend qu’en dehors d’Alliance, d’autres policiers syndiqués à FO, participaient à la manifestation, se trouvaient à proximité, et n’ont du reste pas été pris à partie ; on l’apprend par le communiqué d’une autre organisation syndicale. De la même manière, les enquêteurs n’ont pas estimé utile d’investiguer sur le contexte de l’échauffourée et le fait que les policiers d’Alliance s’étaient positionnés dans le cortège en ignorant purement et simplement l’ordre de défilé arrêté par l’inter-syndicale à laquelle ils n’avaient pas participé, ni qu’ils avaient pu se montrer eux-mêmes quelque peu nerveux lorsque cela leur avait été fait remarquer. Voilà donc pour le professionnalisme.
S’agissant de l’impartialité, que penser du fait que nos chevronnés enquêteurs n’estiment pas utile de réentendre leurs collègues ayant déposé plainte alors même que l’une des personnes interpellées dit avoir reçu un coup au visage de la part d’un des policiers d’Alliance présent ce jour-là ? Pourquoi n’avoir pas consigné dans le procès verbal relatant les séquences de la vidéo qu’on y entend très distinctement l’un des policiers dire à l’un de ses collègues : « ne tape pas, ils sont trop nombreux » ?

Pour l’impartialité encore, mais aussi la philosophie, cette question d’un policier en garde à vue : « comprenez-vous que votre comportement lors de cette manifestation peut être considéré comme fasciste ? ».

Enfin, après avoir relevé que les personnes gardées à vue n’étaient pas fonctionnaires, cette question béate d’un policier : « ne pensez-vous pas que les policiers avaient plus le droit que vous de manifester ? ». Voilà qui témoigne sans doute d’une conception toute républicaine du droit de manifester…

Pourquoi avoir particulièrement ciblé ces 3 manifestantes ? Par quel miracle ont-elles été identifiées avant même que les enquêteurs disposent d’images de l’altercation ? Probablement la magie du renseignement, comme semble en attester le fait que certaines interpellations ont eu lieu dans des habitations présentées comme le domicile de certains mais qui ne l’étaient en réalité pas...

Professionnalisme, impartialité, républicanisme chevillés au corps, mais pas trop de zèle quand même puisqu’en guise d’enquête, les policiers iront simplement chercher nos trois personnes identifiées par l’opération du saint esprit pour les placer en garde à vue. « Allez, c’est bon Gégé, on en a 3, en plus des qui sont dans la ligne de mire des collègues du renseignement ; ça nous suffit pour l’exemple et les dommages-intérêts des collègues ; affaire rondement menée Gégé ! ».

Certes, mais mon Gégé, il va falloir peut-être se poser quelques petites questions d’ordre juridique. Alors, notons que le Ministère Public, lui, s’est contenté de cette enquête pour poursuivre les gardées à vu, et n’y est du reste pas allé avec le dos de la cuillère : déferrement en sortie de garde à vue pour notifier la comparution devant le tribunal correctionnel, et présentation devant le Juge des libertés et de la détention pour placement sous contrôle judiciaire. Cette affaire là, Gégé, c’est du sérieux, pour le Ministère public. Devant le tribunal, pour autant, ça va sans doute discuter…

Entrave concertée ou simple trouble ?

Penchons nous maintenant sur les infractions pour lesquelles les 3 personnes sont finalement poursuivies :

1. Outrages à personne dépositaire de l’autorité publique dans l’exercice ou à l’occasion de l’exercice de ses fonctions [6] :

Un policier, dont la qualité de policier est certes connue puisque affichée sur banderole, et qui manifeste, doit-il être considéré comme exerçant ses fonctions ? S’il est alors violenté ou outragé, doit-on considérer que c’est à l’occasion de l’exercice de ses fonctions ? La Cour de cassation a déjà confirmé que la seule connaissance de la qualité de policier n’est pas suffisante dès lors que le policier se trouve hors service, et la qualification d’outrage à personne dépositaire de l’autorité publique ne peut être retenue [7]. Nous rappellerons en outre qu’ici, seuls les policiers d’Alliance ont été pris à partie alors que d’autres policiers étaient présents dans le cortège des manifestants ; il s’agissait d’une part de contester la place qu’Alliance s’était arrogée dans le cortège, mais aussi certainement d’une prise à partie tenant aux positions particulièrement droitières d’Alliance [8].

2. Le vol du drapeau :

Le vol implique notamment que son auteur s’approprie la chose, c’est-à-dire qu’il soit manifeste au vu des faits qu’il entendait se comporter en véritable propriétaire de cette chose ; cela peut être la conserver précieusement, la vendre, l’utiliser de façon régulière en se comportant comme si on en est propriétaire, ou même la détruire [9] ; nous avons ici un arrachage de drapeau des mains d’un policier dans une manifestation, à visage découvert, geste qui ressemble à une sorte de défi un peu potache, en réponse peut-être à certaines confiscations arbitraires commises par des policiers lors de précédentes manifestations, et notamment à Rennes, d’une banderole syndicale. Mais quant à savoir si la personne qui s’est emparée de la magnifique bannière Alliance entendait en décorer son salon, la mettre aux enchères sur le bon coin, ou tout simplement la rendre après un court moment de gloire devant ses quelques camarades, il est difficile de se faire une idée puisque cette personne, aussitôt rattrapée, dit se prendre une bonne taloche de la part d’un des policiers, être quelque peu sonnée avant de se faire piquer le drapeau et probablement de passer de mains en mains ; de fait, le drapeau finira brûlé par des bras vêtus différemment, la destruction du drapeau n’étant au final reprochée à aucune des personnes prévenues.

3. Entrave concertée à l’aide de coups, violences, voies de faits, destruction ou dégradation, au libre exercice de la liberté de manifester [10] :

Alors ça, c’est le gros morceau ! Peut-on légitimement se demander si les personnes mises en cause sont fascistes ?

J’ai recherché dans la presse et les décisions de justice en ligne des précédents concernant des poursuites de manifestants pour ce chef de délit commis à l’encontre d’autres manifestants... et je n’ai rien trouvé. J’ai bien trouvé une affaire récente, à Lille, où des manifestants ont été placés en garde à vue pour s’être opposés à … des policiers d’alliance, mais les chefs de garde à vue étaient semble-t-il menaces, outrages et vol [11]. Pourtant, lorsqu’on a l’habitude de manifester, on sait bien que des prises de bec entre manifestants sont légion ; on se souvient aussi de quelques personnalités politiques chahutées lors de manifestations ou rassemblements. Il faut donc croire que la liberté de manifester d’Alliance est plus cruciale que celle d’autres manifestants…

Je me suis penchée ensuite sur l’historique de cette infraction. Il est intéressant de noter qu’à l’origine, ce délit d’entrave à l’exercice d’une liberté ne protégeait que la liberté… du travail et de l’industrie. Créé en 1810, alors même que le droit de grève n’était pas encore reconnu, il s’agissait bien de criminaliser tout mouvement social de nature à entraver la production [12]. Puis le nouveau code pénal, entré en vigueur en 1994, a repris cette infraction dans son inspiration, en élargissant les libertés protégées aux libertés d’expression, d’association, et de manifestation.

En regardant la jurisprudence, on note également que beaucoup des affaires jugées concernent d’une part des litiges relatifs à la sphère du travail, et d’autre part des irruptions de personnes lors de spectacles et de conférences. La cour de cassation opère quant à elle une distinction entre la véritable entrave à la liberté, constitutive de l’infraction, et ce qu’elle nomme un « simple trouble dans l’exercice de la liberté », qui ne permet pas d’entrer en voie de condamnation. C’est ainsi que la Cour de cassation a considéré que constituait un simple trouble à l’activité professionnelle, et non une entrave au sens du code pénal, le fait d’investir à plusieurs des locaux professionnels, d’y demeurer la mâtinée afin d’obtenir un document, et d’empêcher les professionnels d’exercer librement leur activité [13]. La Cour de cassation a également considéré que changer les serrures d’un local associatif constituait un simple trouble à l’exercice de la liberté d’association et non une entrave [14] . Enfin, arriver masqué et protester bruyamment en distribuant des tracts contre la construction d’une mosquée au cours d’un conseil municipal constitue un simple trouble momentané, et non une entrave [15].

C’est dire que l’entrave, pour être caractérisée, doit revêtir une certaine durée et une certaine intensité. Nous avons ici un certain nombre de manifestants à visage découvert, avançant pendant quelques minutes en tapant dans leurs mains, en scandant quelques slogans en réaction à ce qui a été perçu par l’ensemble des autres manifestants comme une provocation des policiers d’Alliance, lesquels ont décidé de lever le camps. Et si la justice a su protéger la libre expression d’islamophobes, espérons qu’elle sera capable d’en faire de même pour celle de manifestants déterminés face à des policiers fascisants qui entendent bien, même lorsqu’ils ne sont que de simples manifestants parmi d’autres, se comporter comme les rois de la rue.

L’audience aura lieu le 5 juillet devant le tribunal correctionnel de Rennes, à 16 heures ; un rassemblement est prévu devant le palais à 15 heures. Une cagnotte de soutien aux personnes prévenues est organisée. https://www.cotizup.com/pour-elles

lundimatin

Tue, 03 Jul 2018 09:04:08 +0200

Les réseaux comme champ de bataille

Alors que la déclaration d’utilité publique pour la construction du mega transfo sud Aveyron vient de tomber et qui devrait déboucher sur l’évacuation et la destruction de l’Amassada, un ami sur place nous a confié ces quelques considérations fragmentaires sur ce qu’implique ce genre de projet d’infrastructure.

Cela sonne comme un jugement : « PREFECTURE DE L’AVEYRON, DREAL OCCITANIE, Arrêté numéro 12-2018-06-18-001 du 18 juin 2018, Objet : déclarant d’utilité publique les travaux de création d’un poste de transformation électrique 400 000/225000 volts dénommé « sud aveyron » et déclarant cessibles au profit de RTE Réseau de transport d’électricité les terrains nécessaires à la réalisation de ces travaux et constatant l’urgence à prendre possession des biens expropriés »

Mais derrière les mots vides de l’administration, derrière ce langage technocratique, que se cache t- il, sinon la « prise de possession », donc l’expropriation légalisée. Derrière cet arrêté glacial et les petites mains gratte-papier qui l’ont produit, qu’y a t’il sinon ce pouvoir global qui mesures après mesures, dispositifs après dispositifs, chiffres après chiffres, s’est disséminé sur toute la surface du globe. Qu’y a t’il sinon l’Economie et ses machines. Ses bulldozers, ses flics, ses grenades. « urgence à prendre possession » : cela veut dire détruire le hameau de l’Amassada, expulser de ses terres un camarade paysan, excaver des milliers de mètres cube de gravas, transportés par des centaines de camions pendant 6 mois, finir de tuer un village déjà accablé par un transformateur et des lignes THT de toute part, et cela pour quoi ? Pour construire un autre transformateur et d’autres lignes THT… pour « évacuer » l’énergie des parcs éolien … pour relier un autre transfo à d’autres lignes THT… pour « acheminer » l’énergie vers les métropoles, les plateformes logistiques, les data center, Frontex…. Prise de possession renouvelée. Homogénéiser toute différence. Aplatir les singularités.

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Que l’arrêté préfectoral ait été signé en amont par le ministre de la transition énergétique Nicolas Hulot, ne change pas grand-chose au fait que les politiciens ne sont ici que des « facilitateurs ». Simple courroie de transmission de l’Economie. Ce n’est plus un secret pour personne, le pouvoir d’aujourd’hui a la forme d’un immense réseau de dispositifs technologiques. Des dispositifs qui gèrent des systèmes auto-régulateurs, des architectures connectées. Tout un maillage de technologies qui moulinent des environnements et les individus qui circulent parmi ces environnements. Mais des individus réduits à des électrons. Regardez le petit spot savoureux de RTE :

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Cet usinage incessant, ce management intériorisé, devient ce qui est « naturel ». Comme le dit RTE : « comme l’influx nerveux contracte nos muscles, l’électricité qui circule sur notre réseau fait vibrer l’économie ». Assurément le pouvoir n’est plus là où on le croyait. A en croire RTE, finis les institutions, les partis, les grandes associations syndicales, la famille, la nation... tous digérés dans la Mégamachine et ses rouages industrieux. Cela a sans doute commencé dès le XIX e siècle et n’a cessé de s’accélérer jusqu’à aujourd’hui où le pouvoir a été transféré du corps politique déliquescent vers le corps glorieux des ingénieurs technocrates. Les mêmes qui, alliés des industriels, banquiers, pouvaient prophétiser en 1866 « Nous avons enlacé le globe de nos réseaux de fer, d’argent, d’or, de vapeur et d’électricité. Répandez, propagez, par ces nouvelles voies dont vous êtes en partie les créateurs et les maîtres, l’esprit de Dieu ». [1]

Au regard de ceci, le plan managérial du macronisme tient clairement de ce vieux fanatisme industriel de l’Organisation, augmenté à présent par la puissance des calculs algorithmiques. Gouverner c’est « faire fonctionner » la société et le monde comme une entreprise big data. En éliminant au passage les incapables, ceux qui ne veulent pas « prendre le train en marche »... Le reste n’est qu’une question de matière première, et d’énergie exploitable, n’est-ce pas !?

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« La politique de l’avenir aura pour objet l’administration des intérêts matériels de la société ; les hommes généraux de l’industrie, les banquiers et les ingénieurs, seront alors des hommes politiques à titre au moins égal à celui des raisonneurs, des réglementeurs. Nos efforts doivent tendre dès aujourd’hui à leur révéler le caractère politique qui est en eux et qu’ils ne sentent pas » 

 Michel Chevalier, Le Globe, 1831

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Dans le corps de la Mégamachine réticulaire, un transformateur, hideux en soi, doit apparaître, par son opérativité même, comme une pièce centrale du pouvoir. Une machine parmi les machines. La modernisation des lignes THT, en fonction du marché mondial de l’électricité, devient alors « une priorité nationale », non tant pour la « solidarité énergétique entre les territoires » comme RTE aime à le rappeler, mais bien pour l’organisation purement technique du territoire. Et ceux qui osent s’opposer à cette organisation seront qualifiés « ennemis de l’intérieur ». Il faut savoir que la réalisation cauchemardesque de la « troisième révolution industrielle », programmant l’assimilation complète des réseaux (qu’ils soit informationnels ou énergétiques) n’est pas l’avènement du « pouvoir horizontal » que nous vend cet imbécile de Jeremy Rifkin, mais bien celui d’une totalité hégémonique. Par le biais technologique des smart grids ou « réseaux intelligents » [2], chaque être sera réduit à un faisceau de watt et de byte : un capteur-transmetteur pour ce nouvel Ordre Décentralisé. Un Ordre démultipliant ses technologies de pouvoir en un ensemble de machines périphériques, mais qui toutes renvoient à la Même Totalité. Des métropoles smart, des véhicules autonomes, la 5 G, le compteur Linky, les google home, la dispersion des objets connectés, bref tout ce qui fait la texture cybermanagériale de ce système. Mais un système qui reste profondément colonial. Qui a besoin d’énergie, un besoin monstrueux d’énergie et d’information. Un système dont l’appétit vorace en mégawatt et en terabyte doit bien quelque part aller puiser son carburant, qui doit bien en quelque lieu de cette Terre, venir excaver les ressources qu’il dévorera. De là que se poursuit la folle avancée de l’extractivisme mondial, toujours plus loin, toujours plus profond. Et que Macron est prêt à tout, quitte à ouvrir des mines dans tous les territoires français, pour extirper les précieux lanthanides, éléments capitaux à la « troisième révolution industrielle ».

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« C’est en organisant l’espace aux fins d’un mouvement répétable, en le vectorisant, en travaillant la matière pour qu’elle s’ouvre et réponde aux appétits de la vie humaine que les comptoirs de la Hanse, le commerce de la soie, l’influence de Venise, la conquête de l’Ouest américain, la stratégie militaire occidentale… ont pu avoir lieu. A l’extérieur des lignes du réseau règnent le vide, l’inconnu ou l’hostile ; et même à l’intérieur du réseau, on peut sentir un effort permanent pour empêcher le retour de l’inconnu, le jaillissement de l’imprévu. Le réseau apparaît en premier lieu comme possibilité de communication entre des points appartenant à des espaces hétérogènes. Le réseau doit se frayer une voie à travers l’opacité du différent pour établir un lien d’échanges entre des lieux étrangers l’un à l’autre. Le réseau est un travail qui nie l’hétérogénéité originaire du monde : voulant la réversibilité du mouvement et de l’échange, il est contraint de se constituer comme espace continu tendant au Même, puisqu’il s’agit d’y garantir la sûreté du mouvement. Aussi on modifiera le terrain matériel et éventuellement le terrain social sur lesquels doit prospérer le réseau, afin qu’ils ne présentent pas de risques pour l’usager réticulé »Philippe Forget, Gilles Polycarpe, Le réseau et l’infini. Essai d’anthropologie philosophique et stratégique.

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Par la validation politique du méga transfo RTE, il y a clairement la volonté d’accélérer un processus administratif sans doute trop long aux yeux des industriels qui s’impatientent ainsi de ne pas voir leur « PROJET » se réaliser, ralenti par ce qu’ils nomment en bloc tantôt la « contestation » tantôt la « population locale ». Comme pour conjurer toutes différences, toutes singularités, toutes amitiés qui font les êtres qui vivent sur ce territoire. Là où il y a de la chair, des contacts, des liens, là où la vie promet encore quelque solidarité de base, des rencontres, la fête, bâtir et manger ensemble, ils n’y verront qu’abstraction. Sans doute parce qu’il ne comprennent plus la vie. La vie qu’il ont contribué à rendre si méconnaissable. A force de l’avoir mise en calcul. Et réduit toute chose à du Management. Leur langage même suinte la Fonction. D’un côté, ils entendent gérer la possibilité de constitution d’une « ZAD » de l’autre rassurer « une population mal informée ». C’est sans doute pour cela que dès le départ l’existence même du projet a été cachée à cette même « population »... Une « population » trop « rurale » qui refuse « de se faire connecter » pour son propre bien... Indigne du progrès qu’on vient lui offrir... Mais en fait, qui en voudrait de ce progrès ? De ce progrès qui rend malade. Est-ce que ces chers experts de l’enquête publique viendraient construire leur maison en-dessous des lignes ? On ne vit pas sous ces câbles 24h/24 sans un jour ou l’autre en subir les nuisances mortifères dans son corps. Maladies qui ne sont jamais reconnues par les sbires de RTE, s’échappant, lorsqu’on les questionnent, par un odieux déni : « mais enfin, les ondes électromagnétiques des lignes ne sont pas pires que celles de votre four à micro ondes... » Et si les habitants de tous les environs viennent résister à leur mauvaise farce d’enquête publique et bien RTE s’en passera de cette « population ». C’est d’ailleurs pour ça que les enquêteurs ont cru bon en novembre 2017, et en parfaite collaboration avec la gendarmerie qui craignait des « débordements » [3], de se délocaliser à l’autre bout du département. D’autre part, RTE voyant que son enquête ne prenait pas et que le « registre numérique » était inondé de bonnes blagues, d’insultes ou d’arguments qui démontaient son projet, a rectifié le tir en faisant appel à toute une clique de communicants, et d’entreprises de l’énergie (EDF, ENGIE, EIFFAGE ENERGIE, ENERIA, CAP SUD, EOSE INGENIERIE...) pour venir poster leur position « très favorable au projet de transformateur sud aveyron ». Positions qui se sont vues reprises en intégralité dans le rapport final de l’enquête publique. On ne peut plus avoir de doute sur qui tient les ficelles de ce genre de « procédure de consultation » : invariablement les aménageurs et leur cohorte de sous fifres.

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Mais on se tromperait en regardant ce pouvoir réticulaire sous le seul angle de sa « grandeur ». Il n’y a pas un-seul-grand-réseau (qu’il soit énergétique ou informatique), mais un méga-réseau d’équipements miniaturisés. Un méga réseau qui prend en charge toutes les tailles et toutes les formes de maille. Ce ne sont plus les états, les collectivités, ou les partis qui tiennent ces « équipements collectifs » mais bien un Réseau de réseaux, une Mégamachine, qui est à la fois partout et nulle part. Qui n’a plus la forme de l’usine des Temps modernes, mais dont les rouages à broyer les hommes sont devenus les normes elles-mêmes. La fumée des cheminées a fait place à un brouillard d’ondes électromagnétiques. Et la discipline ressemble de plus en plus à un profilage généralisé. Chaque individu se convertit en capteur cybernétique déterminé par ses comportements, ses appels téléphoniques, ses consultations de sites, ses parcours GPS, sa consommation électrique. Regardez le Linky. Outre le fait de bombarder à coup de Khz les habitats, en tant que capteur, il est l’archange des GAFA. C’est l’intercesseur par lequel les entreprises viendront puiser directement à la source les tonnes d’informations sur les « habitudes » de chacun. Ce qui a été compris par pas mal de monde. De l’immeuble au plus petit hameau, des voisins s’organisent a minima pour bloquer la pose des Linky par les sous traitants d’Enedis.

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« Non seulement le pouvoir capitaliste avec ses polices, ses armées, ses administrations, s’exhibe à tous les coins de rue, s’immisce dans toutes les séquences de la vie quotidienne, ne cesse de prétendre aménager l’ensemble du territoire en super-équipement-goulag, mais, sous une forme moléculaire, il s’infiltre partout, dans l’école, dans la famille, dans l’inconscient. Pour pouvoir être partout à la fois il démultiplie son visage unique. » Guattari, Equipements collectifs et assujetissement sémiotique, 1979.

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La fonction retord des « réseaux intelligents » qui se mettent en place aujourd’hui au nom de la « transition énergétique » tient à cette double face : d’un côté le gigantisme des infrastructures (THT, transfo, centrales, câblage, data center) de l’autre leur miniaturisation incessante. Faisant de chaque corps un producteur et un relais de contrôle. Ce qui induit une « naturalisation » des équipements technologiques, au quotidien, dans toutes les dimensions de l’espace et du temps. Une naturalisation où il s’agit de lisser toutes les contraintes matérielles comme de masquer le fonctionnement interne de chaque objet au sein des réseaux. Plus une appli est « simple » et « intuitive », plus un objet est « designé », plus il efface toutes les chaînes technologiques et normatives qui ont contribué à le faire exister. Quelle trame logistique fait fonctionner ce petit objet qu’est Echo d’Amazon, avec son assistant vocal intelligent Alexa qui « anticipe vos besoins » ?

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Les smart constituent bel et bien une mise au pas des comportements dans un chantage incessant à l’efficacité et à l’auto - évaluation. L’idée même de transition, dont RTE comme EDF propulsent la propagande à un niveau inégalé, comme son nouveau mantra publicitaire pour légitimer les « réseaux de demain », cette idée participe elle aussi à la régulation des conduites au sein de la Mégamachine. La transition n’est que le nom d’un nouveau dispositif qui sélectionnera les bons et les mauvais « comportements énergétiques ». Elle n’est aucunement le passage de la société fossile-nucléaire à la société « bas carbone » mais la stricte perpétuation de l’état nucléariste. Elle est la neutralisation des discontinuités du vivant, l’effacement des brèches du temps, le gommage de toute altérité. Un monde où les capteurs et les algorithmes constituent le milieu, l’ambiance dans laquelle navigue l’humanité « en transition ». Mais une humanité qui ne répète que le plus vieux programme de l’inévitable Progrès, dans lequel toute bifurcation sera évacuée en tant qu’ « hérétique ». [4]. En bloquant une de ses infrastructures, par exemple la construction d’un méga transfo, on libère de fait, non seulement un fragment d’espace, mais aussi la possibilité d’une temporalité inédite, non linéaire, non continue. Une temporalité nôtre qui échappe au réseau.

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Un ami écrivait ceci dernièrement

« Les lieux habités n’existent qu’à conjurer la montée totalitaire d’une manière univoque d’imposer un Monde, la dite « globalisation » comme marchandisation guerrière, fondée sur la réduction de la multiplicité des pratiques et des relations à une seule : l’équivaloir général.
Rabattant toutes les activités charnelles sur le seul travail abstrait, les désirs flamboyants sur le seul étalon de l’argent-roi, les fictions fabulatoires sur le seul crédit monétaire.
C’est bien cela qu’il s’agit de penser : la fiction auto-immune de l’Un comme capture de commun, du peuple. Et, corrélativement, la négation du dispars irréductible, des attachements créateurs, des localités vivantes : la conjuration préventive de toute possibilité de communisation de l’expérience. »

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Si les réseaux sont un champ de bataille c’est d’abord parce qu’ils constituent des infrastructures de la dépossession. Leur temps est celui Unique de l’organisation managériale du monde. Leur pouvoir décentralisé une toile de capture. A la lecture de l’histoire, les réseaux ne sont qu’une hypothèse mais sans cesse réactivée par les pouvoirs en place, et ce en Occident depuis le XIX e siècle. C’est une hypothèse qui n’a cessé depuis de gagner en légitimité opérationnelle. Mais son pouvoir tient sa puissance autant par ses équipements imposés par la force que par les imaginaires qu’elle a mis en place. Il faut se le dire, l’industrialisme a toujours été, indistinctement, une machine de guerre et une religion ! Et RTE fonctionne parce qu’il déploie une « religion de l’interconnexion » où la communauté abstraite des fidèles est composée des millions de consommateurs et surtout de leur « foi » dans le réseau. On ne combat pas une religion de la même manière qu’une armée de fantassins. Mais on peut en profaner les principes actifs, en destituer les instances, et rendre ses temples à l’usage commun, ou les laisser aux ronces... L’hypothèse des réseaux est l’hypothèse d’un monde où les corps seraient mis en contact par le seul intermédiaire de leurs appareils. Les réseaux devenant les corps. Et les corps devenant les réseaux. C’est le cauchemar qui s’annonce derrière les sourires glaçants des managers et leur infâme « plateforme » qu’elle soit logistique ou sociale.

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De notre côté, il s’agit de ne pas laisser cette hypothèse continuer sa destruction planétaire. En se constituant en communes interreliées, il s’agit bien de ne pas laisser les réseaux se faire les entremetteurs hégémoniques de tout contact entre les corps. Mais de composer nos propres lignes de passages, nos propres points de rencontre. D’élaborer un réseau sûrement, non celui unifié renvoyant toujours à Lui-Même, mais le réseau des vies-en-lutte, toujours singulières, toujours hétérogènes. Quelque chose comme un tissu vital, une étoffe existentielle tissée à même la Terre.

Nous n’accepterons pas de vivre tels des cyborgs dans une société de cyborgs. Empêcher la totalisation machinique des vivants pourrait être le point focal de toutes celles et ceux pour qui le monde ne se réduit pas à une abstraction économique. Construisant toujours plus de liens avec les autres luttes territoriales, comme à la ZAD, comme à Bure, comme à Roybon, comme au sein d’autres contrées en lutte, faisons le pari de bâtir, le pari d’HABITER. D’habiter ces lieux, précisément contre le bétonnage que RTE leur réserve. Préférant y bricoler nos techniques que de se plier à leur Plan.

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Rendez-vous dans les mois qui viennent à l’Amassada ! Et surtout pour la quatrième fête du vent qui se tiendra, quoi qu’il arrive, le 20-21-22 septembre...

Pour tout contact et infos : amassada at riseup.net

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