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Mon, 15 Jan 2018 09:01:52 +0100

Le concubinage notoire du christianisme institué et du despotisme économique [5/9]

Jacques Fradin mène depuis 40 ans un minutieux travail de généalogie du capitalisme. Il y a presque trois ans, nous avions publié une série de vidéo intitulées Qu’est-ce que l’économie, cette nouvelle salve en est la suite logique, dans le sens d’un approfondissement. Le propos est rapide, dense et complexe tout autant qu’il est érudit, précieux et indispensable. Enregistrées à l’hiver 2016, ces 9 vidéos demandent de la patience et de la concentration, qualités nécessaires à tout bon lecteur de lundimatin. Cinquième épisode : Le concubinage notoire du christianisme institué et du despotisme économique

Deuxième Série

Épisode B : Le concubinage notoire du christianisme institué et du despotisme économique

Résurgence du christianisme politique de type franquiste.
Que peut signifier la définition de l’Europe par sa tradition chrétienne, lorsque l’Europe est un régime politique de despotisme économique ?
Le concubinage notoire du christianisme institué et du despotisme.

L’affirmation « simple » que l’économie est un système de contrôle des comportements, qu’il y a donc possibilité d’aliénation (possibilité de modification de la personnalité ou de fabrication de rôles sociaux, etc.), que l’économie déploie un ordre moral (du Travail par exemple), et que c’est cet ordre des comportements (déterminés, définis, normés) qui est essentiel (comme en témoigne la nécessaire « restauration » régulière de l’ordre moral), cette affirmation selon laquelle l’être humain n’est pas « naturellement » une « conscience pleine impénétrable » (thèse de la philosophie de la conscience, pensée comme indispensable pour assurer la liberté) cette affirmation est l’objet d’une guerre, guerre idéologique signalant bien l’enjeu religieux du contrôle des croyances.
De manière simpliste, il suffit de critiquer le mythème de « liberté du commerce » (où cette liberté normée, encadrée, est confondue machiavéliquement avec la « création démocratique » — il s’agit de la restriction des Droits Humains au seul droit de propriété et à la sécurité associée) pour retrouver le centre actif de l’économie : la surveillance, la sécurité, la propriété défendue militairement, l’autorité & l’obéissance, le despotisme économique (simple question de mise en jambes : pourquoi ne pas étendre aux entreprises la structure statutaire et parlementariste des universités, mais plutôt étendre aux universités le despotisme de la fabrique ?).

Sitôt, donc, que l’on comprend : éco-Nomie = fabrication des comportements disciplinés, réguliers — comme le Travail, l’objet de l’économie est la fabrication d’un type humain, le Travailleur discipliné, zélé, performant, etc. — nous pouvons comprendre que l’économie est fondée sur une morale autoritaire, constitue un ordre moral (de la mise au Travail, de la réaffirmation violente, sans cesse reprise, de la « valeur (du) Travail »).
Un ordre moral : ce qu’est évidemment une religion instituée en ordre politique.

Nous pouvons alors répondre facilement à la question : comment se fait-il qu’il y ait des régularités économiques, des régularités transformées idéologiquement en « lois naturelles », alors qu’il s’agit de régularités contingentes, aléatoires, statistiques, de « lois de répartition » ? Simplement parce qu’il y a des comportements disciplinés, surveillés, que les comportements sont rendus prévisibles, obéissants. Mais il n’y a pas de « lois » en soi, seulement des apparences de « lois » (lois statistiques exclusivement) qui sont les expressions (aléatoires) de la police des comportements.
C’est bien cela qui définit l’économie comme une religion : la prévisibilité moutonnière des habitudes conformées, le grand conformisme. Et, à l’envers, toute rupture de l’ordre régulier est anti-commerciale !

L’économie est la religion d’arrière tâche.
Son régime despotique quasi-théocratique a toujours cherché à piller les traditions les plus autoritaires des religions installées. Comme le christianisme patronal et de patronage.
Il s’agit toujours de conformer, de discipliner, de policer.
L’Europe se prétend une union de tradition chrétienne.
Et l’appel répété à cette tradition, le rappel de sa fonction normative, conformatrice et conservatrice, cet appel réprime, refoule et tente de forclore le plus grand conflit qui a clivé cette tradition (finalement non unitaire) et mené aux pires exactions.

Il n’y a pas une tradition chrétienne, mais, au moins, deux.
L’une mène du conservatisme au despotisme économique, le christianisme patronal de type franquiste. Et sert même à ressusciter ce fascisme glauque de type espagnol ; un “caudillisme” appuyé sur le christianisme noir.
L’autre prépare, depuis les origines gnostiques, au communisme.
Il est bien connu que le communisme est une possibilité révolutionnaire d’un certain christianisme ; et peut-être même un christianisme plus originaire.
Nommons cette forme : gnostique.
Le communisme gnostique (chrétien) est en guerre perpétuelle contre l’autoritarisme conservateur, l’autre christianisme des inquisiteurs et des redresseurs d’insensés (non rationnels).
Il n’y a pas de tradition chrétienne unique sur laquelle se fonder.
Puisqu’il y a, au moins, deux voies chrétiennes.
Deux voies hostiles et conflictuelles.
La grande guerre civile européenne est, encore, une guerre de religions : l’économie contre le communisme.
Nouvel aspect qui explique la violence de l’économie.
Violence à la limite armée et fasciste.
Lorsque l’Europe se revendique « de tradition chrétienne » (comme le Juncker “démocrate-chrétien” gouverneur d’un paradis fiscal), il s’agit évidemment de la pire tradition, celle des chasseurs d’hérétiques, celle des chasseurs de têtes, celle des chasseurs d’esclaves.
Et lorsque l’économie devient la religion, l’introjection du christianisme autoritaire, l’opposition à l’économie devient une hérésie, une désertion intolérable.
Hérésie, gnostique ou communiste, qu’il est nécessaire d’éradiquer en excommuniant puis exécutant les réfractaires, les scissionnistes.
Car il en va du bon fonctionnement, régulier et ronronnant, de l’économie.
- 

Mon, 15 Jan 2018 08:36:20 +0100

La bonne conscience des intellectuels français

En mars 2016, Les Blancs, les Juifs et nous : vers une politique de l’amour révolutionnaire d’Houria Bouteldja paraissait aux éditions La Fabrique et provoquait une succession de polémiques parfois nécessaires mais souvent artificielles ou platement diffamatoires. Lundimatin s’en est d’ailleurs occasionnellement fait le relai en publiant cet article d’Eric Hazan ou cette critique d’Ivan Segré. Les écrits polémiques ne sont pas de la littérature ou de la philosophie que chacun peut apprécier d’une confortable distance, ils nous somment de prendre parti, d’attaquer ou de défendre. C’est bien le mérite qu’il faut reconnaître au Parti des Indigènes de la République, digne héritier en cela d’un certain trotskisme français, que de savoir opérer pour bousculer, ébranler et imposer ses termes au conflit et ses divisions au cœur du parti adverse ou à conquérir. Mais c’est une des conséquences de la politique qu’il devient à un certain point impossible de distinguer quel parti se joue de l’autre. D’un côté, le livre d’Houria Bouteldja stimule et révèle l’expression et l’assomption d’un racisme mainstream aussi décomplexé qu’effarant et glauque ; de l’autre il prétend imposer une idée de l’amour révolutionnaire aussi désirable qu’un plan quinquennal soviétique. S’il revient à chacun de déterminer la nécessité de se mêler à telle ou telle bataille, les questionnements ouverts par le conflit nous interpellent tous. C’est pourquoi nous publions cette tribune rédigée et signée par des intellectuels juifs et qui apporte un éclairage très différent à ce débat bien trop français.

Des juifs comme nous se retrouvent aujourd’hui dans une situation difficile mais intéressante. D’un côté, nous craignons le retour d’un antisémitisme déclaré, comme celui que l’on a pu observer à Charlottesville, en Virginie, quand une foule de suprématistes blancs a défilé en brandissant des flambeaux et en scandant : « Les Juifs ne nous remplaceront pas ». D’un autre côté, c’est précisément ce qui menace notre sécurité en tant que juifs – la tradition chrétienne et blanche de la haine des Juifs – qui est utilisé contre nous lorsque nous soutenons que l’occupant colonial, Israël, ne nous représente pas.

De la France, où l’appel au boycott, au désinvestissement ou aux sanctions contre Israël est érigé en délit, jusqu’aux États-Unis, où nos collègues sont chassés des universités pour avoir osé parler des crimes associés au colonialisme israélien, les juifs antisionistes sont menacés. Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a osé dire à tous les Juifs que c’est « en tant que représentant de tout le peuple juif » qu’il s’est rendu à Paris après l’attentat contre Charlie Hebdo. Notre droit de vivre librement en diaspora est attaqué à la fois par le suprématisme chrétien et par le suprématisme sioniste.

Il y a toujours eu une bonne et une mauvaise façon d’être juif en diaspora. L’historien Enzo Traverso l’a bien dit lorsqu’il a écrit en 1996 que « l’émancipation » des Juifs de France a été une « révolution par le haut ». Pour les juifs ashkénazes orthodoxes, l’émancipation révolutionnaire n’a pas été synonyme de liberté. Contraints de s’assimiler, les juifs n’ont pas été les sujets mais les objets de leur émancipation.

Aujourd’hui encore, il y a une bonne et une mauvaise manière d’être juif, qui nous sont toujours dictées par les agents de la suprématie blanche. Les juifs doivent être du côté de l’État, oublier que l’antisémitisme a été fondamental pour la naissance de la modernité européenne et associer cet antisémitisme exclusivement aux musulmans et au monde islamique. Mais la seule façon de comprendre l’antisémitisme est de considérer la place qu’il occupe dans l’archipel racial. C’est la manière dont l’antisémitisme est lié au racisme anti-noir, au colonialisme racial et à l’islamophobie qui permet de comprendre à la fois sa capacité à se métamorphoser au fil du temps et sa cooptation par les élites blanches dans la promotion de leur propre domination raciale.

Ces problèmes sont indissociables du cas de Thomas Guénolé, membre de la France Insoumise, le principal parti d’opposition de gauche en France. Guénolé a accusé Houria Bouteldja –membre du mouvement décolonial intitulé « Parti des Indigènes de la République » (PIR) –d’antisémitisme, de misogynie, d’homophobie et de racisme. Pour quiconque a lu le livre de Boutledja, Les Blancs, les Juifs et nous : vers une politique de l’amour révolutionnaire, publié en traduction anglaise par Semiotexte avec une préface du célèbre intellectuel américain Cornel West1, ce sont des accusations scandaleuses.

Le cas de Thomas Guénolé nous concerne en tant que juifs antiracistes et anticolonialistes, car il représente une inquiétante tendance de la pensée politique de gauche, particulièrement en France. L’attitude hypocrite et moralisatrice de Guénolé montre que cet intellectuel public français ne comprend ni le racisme ni l’antisémitisme. Son attitude s’oppose à notre objectif qui est de définir et de lutter contre l’antisémitisme et, plus largement contre le racisme. Comme beaucoup d’autres partisans d’un « d’antiracisme universaliste » impérieux à la française, Guénolé choisit de mal lire le livre d’Houria Bouteldja, Les Blancs, les Juifs et nous, et notamment d’ignorer son appel à une « politique de l’amour révolutionnaire ». Ceci est probablement dû au fait que son intérêt pour le racisme et l’antiracisme est purement académique. Il semble connaître les faits et les chiffres sur le bout des doigts, mais son incapacité ou sa mauvaise volonté à comprendre ce que signifie le rejet s’exprime clairement dans la manière dont il recourt au discours de l’inclusion comme à une panacée contre la discrimination ou ce qu’il appelle, dans sa conférence TED, « l’injustice ».

Plus que tout autre, le texte de Bouteldja va au cœur de la profonde rupture qui s’est créée, après la Shoah, entre les Juifs et les autres peuples racisés, et qui a été cimentée par la naissance de l’État sioniste d’Israël afin de blanchir l’histoire européenne de la haine des juifs. Pourquoi l’Occident insiste-t-il pour faire de la Shoah la quintessence des crimes racistes, refusant de reconnaître qu’elle prend place de manière cohérente au sein de tout un écosystème racial et colonial ? Alors que les crimes du colonialisme étaient externalisés du fait de la géographie ou du statut d’inhumanité conféré à ceux que les grands « découvreurs » avaient « indigénisés », la Shoah a eu lieu sur le sol européen, s’attaquant à des gens avec qui des chrétiens blancs dînaient et dansaient, dont ils lisaient les livres et dont ils partageaient la couche.

Bien sûr, le discours même de l’urbanité de la judaïcité européenne est fondé sur une division racialisée entre Orient et Occident et entre laïcité et religiosité. C’est la même logique qui pousse Thomas Guénolé à implorer la société française d’apaiser son rapport aux « jeunes des banlieues ». Dans la tradition bien établie de la sociologie blanche des « relations raciales » qui remonte à l’École de Chicago, Guénolé veut que nous sachions que la grande majorité des musulmans sont des gens ordinaires « comme nous », qui ne demandent rien d’autre que l’égalité des chances dans la vie. Pour nous réconforter, il nous dit que 85% des femmes musulmanes ne portent pas le voile. Nous devrions tous écouter du rap, parce que c’est de la vraie poésie, qui vaut celle de Rimbaud.

Puisque Guénolé aime la poésie parlée (« spoken word »), nous l’invitons à écouter les paroles du poète slam musulman Suhaiymah Manzoor-Khan, dans un poème intitulé « Ceci n’est pas un poème humanisant ». Ce qu’elle veut écrire, dit-elle, ce n’est pas un poème qui montrerait aux gens que les musulmans sont des gens comme eux ; ça, c’est « le poème auquel [elle a] été réduite ». Au lieu de cela, elle adjure,

« Aimez-nous quand nous sommes paresseux
Aimez-nous quand nous sommes pauvres...
Quand nous sommes misérables
Suicidaires
Nus et ne contribuant à rien
Aimez-nous alors ».

Voilà en quoi consiste une politique antiraciste décoloniale : renverser des siècles d’injustice, et non adopter une posture de supériorité morale sans prendre en compte sa propre complicité dans la création d’une hiérarchie entre le bon antiraciste (universaliste, laïque, patriotique) et le mauvais antiraciste (anticolonialiste et désirant l’abolition de la blanchité).

Frantz Fanon, que Guénolé ne semble pas juger important pour interpréter le racisme, malgré l’écho grandissant des mots qu’il écrivait il y a près de soixante-dix ans, avait prédit l’échec de l’antiracisme blanc tel qu’il est représenté aujourd’hui par Thomas Guénolé. Et de la même manière qu’on accuse aujourd’hui Houria Boutledja, Fanon avait lui aussi son détracteur (déguisé en ami) sous la figure de Jean Paul Sartre. Sartre accusait en effet les défenseurs de la négritude de « racisme antiraciste », nous gratifiant ainsi de la fiction du « racisme universel » et pavant la voie au nouveau péché cardinal : le « racisme anti-blanc ».

Il est assez stupéfiant que, pour nous défendre du fléau de l’antisémitisme, Guénolé s’appuie sur le mensonge du « racisme inversé ». Il existe aujourd’hui deux formes principales d’antisémitisme, des formes qui tendent à se rapprocher rapidement et de façon alarmante. La première est la vieille haine des Juifs, que l’on observe dans la confiance croissante de l’extrême droite en Europe, en Amérique du Nord et en Australie. La seconde est l’antisémitisme du sionisme qui veut obliger tous les juifs à s’identifier à Israël. La complicité entre ces deux tendances antisémites se fonde, d’une part, sur une base commune d’islamophobie et de racisme (notamment, aujourd’hui, à l’égard des réfugiés). La seconde se fonde sur l’objectif partagé par l’État israélien et par les extrémistes d’extrême droite, et qui consiste à souhaiter que tous les juifs quittent la diaspora pour vivre sur les terres palestiniennes occupées.

Quand Thomas Guénolé cherche à nous défendre en qualifiant Houria Boutledja d’antisémite et de raciste, il fait de nous un ennemi. Le livre de Houria Bouteldja déplore le passé commun disparu des juifs et des musulmans de son Algérie natale ; c’est l’expression d’un deuil de ce qui aurait pu être si la colonisation française n’avait pas creusé à un abîme entre ces deux groupes d’indigènes, dans une stratégie consistant à « diviser pour régner ».

Malgré tout, il y a toujours eu une histoire de lutte radicale juive, d’abord contre la tentative de nous assimiler de force et, plus tard, contre la tentative de nous anéantir, de nous renvoyer de la diaspora et de nous obliger à combattre ceux avec lesquels nous sommes cependant identifiés. Cette lettre ne s’adresse pas seulement à Thomas Guénolé pour lui dire : vous n’êtes pas de notre côté ! Il s’adresse aussi aux autres juifs : la liberté ne passe ni par la domination ni par la cooptation. Ce n’est qu’en nous tenant aux côtés de ceux dont la sororité et la fraternité nous ont été volées que nous avons une chance de survie.

Alana Lentin (professeure adjointe d’analyse culturelle et sociale, université de Western Sydney), Haim Bresheeth (chercheur, SOAS, Londres), Ilan Pappé (historien), Seth Linder (écrivain, Rostrevor, Irlande du nord, membre de Jewish Voice for Just Peace Ireland), Adi Ophir (professeur émérite, université de Tel Aviv ; professeur invité, Institut Cogut pour les Humanités et Programme d’Études du Moyen-Orient, université Brown), Sylvere Lotringer (éditeur, Sémiotext(e)), Ella Shohat (professeure, New York University), Liliana Cordova-Kaczerginski (co-fondatrice d’IJAN et fille d’un poète résistant du ghetto de Vilnius), Dr. Laurence Davis (chargé d’enseignement, Cork, Irlande), Hector Grad (professeur adjoint en anthropologie sociale, Université Autonome de Madrid), Dr. Claudia Prestel (Professeur adjoint, Grande Bretagne), Dr. Ronit Lentin (professeure de sociologie à la retraite, sociologie, Trinity College, Dublin), Sarah Schulman (professeure distinguée, City University of New York), Mireille Fanon Mendès-France (présidente de la Fondation Frantz Fanon), Joëlle Marelli (traductrice, ancienne directrice de programme au Collège international de philosophie, Paris), Gil Anidjar (professeur, Département de Religion et Département d’Études du Moyen-Orient, de l’Asie du sud et de l’Afrique, Université Columbia), Ariella Azoulay (professeure de culture moderne et de médias et littérature comparée, Brown University), Michelle Sibony (membre de l’Union juive française pour la Paix, Paris), Eric Hazan (éditeur, Paris).

Mon, 15 Jan 2018 08:18:06 +0100

Affaire du pommeau de douche : toucher n'est pas jouer

Bien que nous ayons déjà beaucoup traité cette affaire dans nos colonnes (ici, , ici et encore ), nous publions, 9 mois après les faits, un article (poposé par des lecteurs) offrant un regard nouveau sur la manifestation du 27 avril à Rennes (quand un policier avait sorti son arme de poing) et ses suites judiciaires.

Rennes, 27 avril, 2500 personnes défilent contre le duo à l’affiche du second tour des élections présidentielles. Des participants courent sur un motard. Certains sont cagoulés. Des coups s’échangent. Le policier descend de sa moto. Il pose la main à sa ceinture, ancre ses deux jambes sur le sol et braque la foule. Ces images ont fait le tour de la France. Pourtant, peu de vérités ont été dites à leur sujet. Nous proposons de revenir sur ces quelques secondes d’accélération. Nous voulons les soustraire au régime émotionnel de l’actualité, quitter les commentaires twitter et essayer de comprendre ce qu’il s’est joué. Ce texte ne s’indignera ni de la violence des actes, ni de la réaction policière. Il tâchera de déceler la nature de la menace portée sur la police lorsque les manifestants vont au contact. Ces réflexions nous les adressons à tous ceux qui, depuis le printemps 2016, ont pris la tête des manifestations, à ceux qui, d’une manière ou d’une autre, font grandir la conflictualité dans la rue, à ceux qui en éprouvent les impasses et en cherchent les dépassements. Cette histoire n’est pas un fait divers local ou une spécificité rennaise, elle forme une série d’événements dont les affaires les plus médiatiques sont celle du Quai de Valmy ou celle du policier mis à terre lors d’une manifestation à Nantes. C’est à ce titre qu’il faut lire les réflexions qui suivent, car ces gestes pourraient bien se reproduire sous une forme ou sous une autre dans les années à venir.

Parti d’échec

Commençons par replacer la photo dans le déroulé de la journée. Les manifestations à Rennes s’apparentent à un jeu d’échec. Notre joueur (les manifestants) débute toujours avec le même handicap. Il lui est impossible de se déployer au centre. Son accès est clôturé par les pions adverses (rangées de CRS plutôt statiques) qui sont eux-mêmes sous la protection avoisinantes de pièces rapides et mobiles (BAC et brigade d’intervention). La ligne de défense ennemie est dense et verrouillée. Aucune attaque frontale n’est envisageable. Quand le jeu est positionné ainsi, deux conditions sont nécessaires pour que les manifestants prennent l’avantage : être le plus mobile qui soit et s’emparer des rues et des boulevards ouverts (colonnes et diagonales). Après une première phase assez bien maîtrisée, où les murs et les uniformes sont indistinctement recouverts de peinture, l’ennemi avance ses pions. Notre joueur doit reculer. Sa dernière chance se situe au carrefour qui précède la pont de l’Alma. L’adversaire, qui ne peut pas tout sécuriser, montre sa faiblesse. La gare, à gauche, est protégée par le gros du dispositif, par la BAC et les brigades mobiles. Les rails sont sous le pont. Il « suffit » de s’engouffrer dans un petit escalier pour les atteindre.

C’est ici, que l’action s’accélère. Deux motards seulement font face à la manifestation. Des pièces se détachent de l’avant du cortège. Elles veulent obliger les policiers à quitter le pont afin de libérer l’accès aux rails. Un des motards reste sur place. À l’arrivée des premiers manifestants, il descend de sa moto pour tenter de capturer quelqu’un. Une nouvelle équipée, plus nombreuses cette fois, court vers le motard, empêche l’arrestation et rend les coups. Le policier remonte sur sa moto mais ne part pas. C’est là, tel que décrit plus haut qu’il se retourne à nouveau et sort son arme. Quelques courageux lui tiennent tête. La partie est finie.

Analyse du coup

Deux erreurs d’interprétations

Que s’est-il passé ? Cette description factuelle montre qu’il ne s’agissait pas de motards isolés, mais d’acteurs d’un dispositif policier très pressant visant à reléguer, de manifestations en manifestations, l’expression de la rue dans les zones pavillonnaires. Pourtant, cette description ne dit rien du contenu proprement scandaleux que renferme la scène. C’est-à-dire, de ce qui a provoqué l’arrestation et la mise en détention de cinq personnes, ainsi que la condamnation de quatre d’entre elles à l’aide de preuves incohérentes (photos datant d’il y a plus d’un an, horodatage fantaisiste, bouts de tissus changeant de couleur, etc.) et de chefs d’inculpation façonnés pour inculper n’importe qui (le fameux groupement qui aurait pu condamner tout le cortège).

Notons deux erreurs courantes dans les analyses faites à chaud. Le scandale résiderait soit dans le coup porté par les manifestants, soit dans le tabou brisé – la limite franchie – par le geste (et l’image) de ce policier braquant une arme chargée sur une manifestation. Pour ce qui est de la violence des manifestants, elle est, à bien y regarder toute relative : le projectile rate sa cible, le coup de pied est sur le dos et le pommeau de douche au bout de son flexible tient plus de la performance artistique que des arts martiaux. Nous en voulons pour preuve l’unique jour d’ITT notifié au policier pour motiver sa plainte. Il n’est pas question d’amoindrir la portée des gestes, mais seulement de retrouver le sens de la mesure. Ces actes ne sont pas plus impressionnants que certaines contre-charges menées à plusieurs centaines dans le but de faire reculer des lignes de CRS. Et, de toute évidence, ils ne peuvent être comparés à la violence policière elle-même.

La seconde erreur portait sur le canon pointé sur la foule. Cet événement crée un précédent. Il banalise l’usage des armes contre les mouvements sociaux et prépare les esprits au baptême du feu. Pour autant, il ne justifie ni l’ouverture d’une enquête, ni les arrestations. S’il s’agissait uniquement de justifier le geste du policier, la préfecture aurait pu s’en tirer avec le communiqué de soutien écrit dans les jours qui ont suivi. Sa fiction est grossière, mais les grattes-papiers en raffolent : « Ô malheureux policiers victimes des violences des manifestants ».

Saisir

Ce qui, pour le pouvoir, est proprement scandaleux c’est l’inversion des rôles qui aurait pu se produire. La situation était telle qu’un manifestant aurait pu simplement mettre sa main sur l’épaule du policier, serrer ses doigts un peu fermement et lui dire : « stop ». À ce point précis, on ne se trouve plus dans l’ordre symbolique, presque rituel des affrontements entre des lignes de policiers et un cortège de manifestants. La transgression des rôles, contenue dans ces quelques secondes, a provoqué la désactivation de la fonction policière. Certaines de leurs propriétés ont été retournées contre eux. À commencer par celle de saisir, celle qui s’exprime précisément quand ils usent de leur pouvoir d’arrestation. Les analogies de Canetti nous rappellent ce qu’il y a d’instinctif dans ce geste si banal : « L’instant du contact concrétise le dessein d’un corps à l’égard de l’autre. Dans les formes les plus inférieures de la vie, ce moment a déjà quelque chose de décisif. Il contient l’effroi le plus archaïque ; nous en rêvons ; notre vie de civilisés n’est en tout qu’un effort pour l’éviter. » Et d’ajouter : «  Le contact définitif, celui auquel on se résigne parce que toute résistance, surtout future, paraît vouée à l’échec, a pris dans notre vie sociale la forme de l’arrestation. Il suffit de sentir sur son épaule la main de quelqu’un habilité à vous appréhender pour que l’on se rende d’ordinaire sans en venir vraiment aux mains. On se fait petit, on marche ; on se conduit avec résignation ; et pourtant il n’est pas toujours possible alors d’envisager la suite avec calme et confiance ». Ceci nous renvoie donc au caractère le plus originel de la police, celui qui insuffle la peur au reste de la société justement parce qu’elle peut poser la main sur chacun d’entre nous et déclarer « vous êtes en état d’arrestation ». L’arrestation nous dit Canetti est, en quelque sorte, la prise, la capture devenue institution.

À cet archaïsme s’ajoute la froide rationalité du droit, au creux de laquelle se love la police moderne. Le droit prétend résoudre le problème de l’arbitraire dont sont responsables, de fait, les forces de l’ordre, en réglementant au millimètre près leurs pratiques. Il y aurait, en quelque sorte, un rapport hiérarchique entre la loi et la force. Évidemment, cette fable ne passe pas l’examen de la réalité. Mais ce n’est pas parce que la police n’obéirait pas à la justice. La mécanique du droit inclue les erreurs en les considérant comme extérieures : elle les sanctionne, en fait des délits, les nomme « bavures ». Pour mieux comprendre la nature de la police, disséquons encore cette pratique si quotidienne que constitue l’arrestation. On y trouve : la décision d’intervenir, la mise en garde-à-vue, la volonté d’entreprendre un procès, ou encore l’expression de la conviction sur les faits. La police est moteur de cette longue série de jugements. Elle n’est pas guidée par la justice, elle l’influence, la détermine, en structure l’espace. Elle fait donc toujours plus que d’appliquer la loi et toujours moins qu’en décider car, dans l’arrestation, la force et la loi sont dans un rapport de production mutuels. Déceler le propre de l’exception permanente que constitue la police, c’est cibler cette double nature : elle est à la fois hors la loi et au fondement de la force nécessaire au droit.

Revenons à l’altercation sur le pont. Nous pouvons maintenant affirmer que c’est le potentiel de transgression du pouvoir policier contenu dans cette scène qui est scandaleux. L’inacceptable ne réside pas uniquement dans les coups qu’à reçu le motard, mais dans le simple fait que seul, face à des manifestants qui n’obéissent pas à la peur, son pouvoir disparaît. En aucun cas le policier ne risquait sa vie [1] ; perdre sa force, tomber dans le ridicule, être mis à nu et entraîner dans sa chute toute sa fonction, cela, il n’a pu le sauver qu’en dégainant son arme. Dans sa panique, c’est la seule manière qu’il a trouvé pour rétablir l’ordre, c’est-à-dire rétablir la distance. Si ces situations sont dangereuses pour le pouvoir, c’est qu’elles appellent une désintégration du geste policier et non pas une réappropriation ou une symétrie. Intensifier les émeutes, se battre dans la rue, c’est briser la mesquinerie de la police. Cela ne peut se faire qu’en se remettant au contact, individuellement et collectivement de notre capacité de violence.

Mon, 15 Jan 2018 08:17:21 +0100

Dormir à Bure

Alors que le sort de la Zad de Notre-Dame-des-Landes concentre tous les regards, la lutte à Bure continue aussi et tente de se renforcer par tous les moyens. Lundimatin relaye ici un appel en vue de la construction d’un dortoir réalisée par le comité de soutien de Dijon. Un appel à don se trouve ici , mais il est aussi possible d’aider en donnant du matériel ou en se rendant sur place.

Depuis 20 ans à Bure et dans la Meuse, l’ANDRA (Agence Nationale pour la gestion des Déchets Radioactifs) et son projet CIGÉO rencontrent une résistance qui prend de l’ampleur. Le plus gros chantier d’Europe à venir (25-35 milliards d’euros) pour enfouir à 500m de profondeur pour des dizaines de milliers d’années les déchets les plus radioactifs de l’industrie nucléaire française est une menace qui dépasse même l’échelle nationale.

La répression hallucinante (perquisitions, violences policières, contrôles, procès...) que l’État fait subir aux habitant-e-s qui s’opposent à la poubelle nucléaire ne saura avoir raison du mouvement. Partout en France dans les derniers mois, des dizaines de comités de soutien à Bure sont nés, des centaines de personnes se sont rassemblées. Dans chaque ville, il nous faut maintenant inventer nos propres manières de se rapporter à la lutte contre Cigéo – construction de cabanes, solidarité matérielle, rassemblements, actions, projections, sessions d’informations...

Le bois Lejuc, occupé depuis un an et demi maintenant, bloque concrètement l’avancée des travaux de l’Andra et nous paraît être le coeur vivant de la lutte. Or les conditions de vies y sont difficiles, particulièrement l’hiver. Il faut renforcer l’occupation du bois, et ceci aussi en le rendant plus habitable.

Voilà pourquoi nous lançons, en espérant être copiés, ce projet de dortoir.

Notre mois de février sera consacré à l’édification d’une cabane solide et isolée de 6 mètres sur 4 faisant office de dortoir pour 10 personnes. Les trois premières semaines, la découpe, la construction puis la déconstruction de la cabane se fera à Dijon.

La dernière semaine de février, nous amènerons la cabane à Bure et la monterons avec l’aide des participants à la marche du 3 mars à l’endroit qui paraîtra le plus intéressant pour la défense du bois.

Une partie du matériel que nous allons utiliser sera récupéré par nos soins et donc gratuit. Pour l’autre, nous lançons un appel à don de 3 000 euros.

Pour participer vous pouvez :

- Donner ou relayer cet appel à don (vous pouvez envoyer un chèque à ’Les Tanneries, 37 rue des ateliers, 21000 Dijon’ à l’ordre : ’Les Tanneries’ avec un mot qui précise que c’est pour la cabane Dijon-Bure).

- Venir aux chantiers de février que ce soit à Dijon du 29 janvier au 19 février ou à Bure du 26 au 3 mars (hébergement et repas sur place).

- Donner du matériel de construction dans la liste des matériaux ci-dessous.

L’appel à don, avec la liste des matériaux, se trouve ici :
https://www.helloasso.com/associations/les-tanneries/collectes/construction-d-un-dortoir-dans-le-bois-lejuc

Mail : comitedijonbure@riseup.net

Mon, 15 Jan 2018 08:16:42 +0100

Loup y es-tu ?

Soit trois numéros de La Provence, datés des 8 décembre 2017, 9 et 13 janvier 2018. Point commun : on y crie Au loup ! La une du premier présente un étrange montage photographique : on y voit une tête d’animal en gros plan, avec un œil vert-jaune, et l’autre aigue-marine. Le titre sous l’image explique : « Chiens, loups… ou hybrides ? » En page 5, le « Dossier du jour » réitère l’interrogation : « Loup, hybride : comment reconnaître le prédateur ? » Quel est l’enjeu de la question ?

On le comprend en lisant l’article, illustré, entre autres, de cette infographie :

Comme on le sait peut-être, le loup est un animal protégé par des accords internationaux sur la biodiversité. En France, l’État autorise cependant le « prélèvement », c’est-à-dire l’abattage d’un certain nombre de canis lupus chaque année, au nom de la protection des éleveurs, en particulier des éleveurs ovins, dont les troupeaux servent de garde-manger aux loups, ce qu’ils ont du mal à supporter – en gros, ça leur pourrit la vie et leur détruit le moral. Or, si un certain nombre de ces loups n’en sont plus, mais sont des hybrides chiens et loups, « on protège aujourd’hui un animal qui n’est pas un loup », dixit un éleveur bas-alpin. « Ces animaux, poursuit-il, ont un comportement différent, ils représentent un danger pour le pastoralisme en général et pour l’Homme en particulier (sic). » Une autre éleveuse renchérit : « […] mon mari guettait près du troupeau et il s’est fait surprendre par le loup, qui est arrivé dans son dos, à contrevent. Ce sont les gémissements de notre chien qui l’ont alerté, et lorsqu’il s’est retourné, le loup était là. […] Le comportement de l’animal est vraiment anormal. » C’est moi qui souligne. La conclusion de l’éleveuse et de certains spécialistes est que ce loup était probablement un hybride, ce qui expliquerait son « comportement anormal ». Ce qui me semble, sinon anormal, du moins curieux, c’est que l’on s’étonne de l’excellence d’un loup à la chasse. Certes, le Roman de Renard le présentait en son temps comme un gros ballot toujours berné par Ysengrin le renard. Il n’empêche qu’on avait peur du loup – et la mise en scène des ruses d’Ysengrin était peut-être une façon de conjurer cette peur. Bref, pour revenir à nos moutons, pardon à leurs prédateurs, il faut tout de même se rendre compte que les loups sont revenus par chez nous (j’entends le sud-est de la France, d’où j’écris), depuis l’Italie et via le massif montagneux du Mercantour, depuis environ un quart de siècle maintenant. Et il apparaît qu’ils se sont adaptés à la situation qu’ils ont trouvée, soit des troupeaux de moutons de plus en plus nombreux gardés par de moins en moins de bergers ou bergères, lesquel·le·s ont de plus en plus de mal à faire leur métier tranquillement.

Ce qui est frappant, dans ce premier papier de La Provence, c’est cette notion d’hybride et le halo d’anormalité, de dangerosité qui l’accompagne. Un peu comme si ces créatures mi-chien, mi-loup venaient transgresser une limite infranchissable entre ce qui relèverait de la « nature » et du « sauvage » et ce qui appartient à la sphère domestique – et dont le chien est le représentant par excellence. Un peu comme s’il s’agissait de deux mondes séparés, sans aucune relation entre eux.

Mais poursuivons. Le 9 janvier, en page 5 de notre quotidien régional, à côté des faits divers, on trouve cette image :

suivie d’une interpellation : « Plan loup : donnez votre avis ». L’article ainsi titré nous informe que « la consultation publique relative au Plan national d’action sur le loup et les activités d’élevage pour les années 2018-2023 a débuté ». Vous et moi pouvons donc donner notre avis via un site internet (http://www.consultations-publiques.developpement-durable.gouv.fr/projet-de-plan-d-action-national-sur-le-loup-et-a1775.html) sur les « différents axes du projet » dont je vous donne seulement le dernier item : « comprendre les mécanismes de prédation et expérimenter des dispositifs innovants favorables à la cohabitation [éleveurs et loups] et instaurer une gouvernance au plus près du terrain ». C’est encore moi qui souligne : je me demande ce que vient faire là ce terme de « gouvernance ». Alors comme ça, non content de nous gouverner, nous autres pékins moyens, on prétend gouverner brebis, chiens, loups, hybrides, etc. ? C’est l’extension du champ de la biopolitique chère à Foucault : lui décrivait la mise en place d’une gouvernementalité se donnant pour objet de gérer des « populations » humaines. Aujourd’hui, alors que l’économie politique intègre désormais l’écologie politique, la biopolitique s’applique à l’ensemble du vivant et non plus seulement à l’Homme majuscule (dont parlait notre premier article de La Provence en tant que mis en danger par le loup, pardon, par l’hybride chien-loup). Si je comprends bien, il s’agirait donc de policer convenablement tout ce petit monde – comme dit l’adage, « chacun chez soi et les vaches [les moutons] seront bien gardées ».

C’est ce que confirme le troisième numéro du quotidien méridional. Le loup fait de nouveau la une et les pages 2 et 3 lui sont entièrement consacrées. Il y bien sûr plusieurs illustrations, mais celle qui a retenu mon attention est la reproduction du logo adopté par les deux ministres de tutelle du plan loup, celui de l’Agriculture et celui de l’Écologie :

La Provence commente : « Deux cercles, l’un entourant un loup, l’autre un berger et ses moutons. Entre les deux, une petite zone commune. Le point d’équilibre, le consensus, recherchés par le gouvernement, entre la défense du prédateur et les éleveurs. » Une vision sociologique – ou policière, au sens de Foucault et Rancière – des relations entre formes de vie. « Une chimère ? » interroge encore le journal. Je dirais que ça y ressemble. D’autant que les premières mesures annoncées démentent, par leur caractère sécuritaire, les bonnes intentions consensuelles dont est pavée la voie jupitérienne du gouvernement Macron – dont l’ex-porte-parole Castaner, en tant qu’élu des Alpes de Haute-Provence, a été à la tête du « groupe national loup » chargé de mettre au point le plan loup 2013-2017. Voici les « principales nouveautés » relevées par La Provence dans le plan loup 2018-2023 (c’est moi qui souligne) :

« 1. La campagne de tirs sera calée sur l’année civile. » Je ne vois pas très bien ce que cela change, mais bon. « 2. Le plafond initial de prélèvements est maintenu à quarante loups pour 2018 […] 3. Des expérimentations en matière de protection vont être testées : l’électrification de clôtures grillagées, la création de parcs en durs avec des clôtures de trois mètres de haut, marquer les alpages par des crottes de loup. » On dirait le programme de Trump pour la frontière avec le Mexique, ou encore le mode de gestion des populations palestiniennes par Israël et plus près de chez nous, les barrières antimigrants érigées un peu partout aux frontières extérieures de l’Union européenne. Bonjour les paysages ruraux ! D’autant que : « 4. La mise en place de mesures de protection sera désormais obligatoire pour que les éleveurs touchés par la prédation du loup soient indemnisés. » Je vous passe les « nouveautés » 5 et 6 qui concernent des réseaux d’experts à mettre en place et la mise en œuvre d’une gestion adaptée, bref de la langue du plus beau bois.

Voilà. Je trouve que la manière d’aborder cette question des rapports entre loups et « activités d’élevage » (La Fontaine était plus direct en parlant du loup et de l’agneau) en dit assez long sur l’absurdité du monde que l’on prétend nous imposer. Des clôtures de trois mètres de haut, des clôtures électrifiées…
Et puis quoi encore ?