Presse & blogs

❯ Flux Isérois
lundimatin

Fri, 18 May 2018 08:52:44 +0200

Expulsion de la ZAD de Notre-dame-des-Landes

Quand Umberto Eco soutenait l’insurrection

« Mais accuser Radio Alice d’être responsable de la colère des jeunes, c’est comme accuser le festival de la chanson de San Remo d’être la cause de la stupidité nationale : c’est accorder un pouvoir quasi magique aux mass media. »

Littérature Histoire 9 min 22 févr. 16

lundimatin

Mon, 14 May 2018 16:57:36 +0200

La police a-t-elle espionné l'assemblée générale de Paris 8 ?

Ces dernières semaines, nous avons vu la police et le gouvernement mettre en oeuvre des moyens exceptionnels pour attaquer le mouvement étudiant contre la sélection à l’université : évacuations des universités occupées, envois de CRS sur les blocages, etc. Mais comme chacun sait, la police n’a pas pour seuls buts et méthodes, la répression ; pour être pleinement efficace, elle doit aussi être en mesure de surveiller et de s’informer. Jeudi 10 mai lors d’une assemblée générale de l’Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis, des étudiants ont intercepté un individu « louche » et récupéré le curieux attirail qu’il dissimulait dans sa sacoche : une caméra et un micro espion qui lui servait à enregistrer les débats.

L’histoire est racontée en détail sur la page facebook des étudiants en lutte. Un homme seul que personne n’a aperçu auparavant assiste à l’assemblée générale et change plusieurs fois de place pour suivre les débats. Du fait de ce comportement atypique, deux étudiantes vont le voir et demande à s’entretenir avec lui à l’extérieur de l’amphithéâtre. L’homme prétend d’abord s’appeler Damien Rigaud, être viticulteur dans le sud de la France et étudier l’oenologie à Bercy. Peu convaincus, les étudiantes lui demandent une preuve de son identité mais « Damien » n’en dispose pas. Lorsqu’il lui est demandé s’il travail pour les renseignements généraux, il prétend ne pas savoir de quoi il s’agit.

Au cours de la discussion, certains aperçoivent un fil qui relie la sacoche qu’il porte à sa bandoulière, très vite les autres étudiants sont avertis et bloquent les issues pour empêcher l’homme de s’enfuir. La sacoche ouverte, du matériel d’espionnage vidéo et audio est découvert :



Il s’agit donc d’une caméra miniature dissimulée derrière un bouton et d’un micro, le tout relié à un enregistreur numérique.
Quant à la carte SD saisie par les étudiants, elle contenait bien des enregistrements vidéo et audio de l’assemblée générale :

Selon le site Paris-luttes.info, l’équipement de surveillance pourrait correspondre à ces modèles :
https://www.hd-protech.com/lawmate/231-camera-bouton-lawmate-bu18-avec-micro-deporte.html
https://www.hd-protech.com/cameras-d-investigation/96-enregistreur-numerique-professionnel-lawmate-pv-500-evo2-1080p.html

Pour le moment, rien ne permet d’affirmer formellement qu’il s’agit bien d’une surveillance policière. Le doute étant toujours permis et rien n’empêche d’imaginer qu’un journaliste ait refusé de se présenter en sa qualité et préféré abandonner 700 euros de matériel derrière lui plutôt que de présenter ses excuses et sa carte de presse...

Pour essayer d’en savoir d’avantage, nous avons depuis vendredi dernier joint à une dizaine de reprises le service presse de la préfecture de Paris [1]. Nous leur avons transmis une liste de questions précises : ce matériel leur appartient-il ? Le cas échéant, quelle était la mission du policier présent ce jour-là ? D’autres surveillances de ce type ont-elles étaient menées à l’université de Paris 8 ou ailleurs ? De telles pratiques sont elles légales ? Comptez-vous récupérer le matériel saisi ?

Malheureusement et malgré notre insistance, aucun de nos interlocuteurs n’a accepté de nous répondre. Le service de communication de la préfecture n’infirme ni ne confirme quoi que ce soit. Il n’est pas au courant et attend depuis 4 jours une remontée d’informations des services compétents.

lundimatin

Mon, 14 May 2018 14:29:28 +0200

Du vrai Godard

Mercredi 9 mai à 18h, nous publiions un court-métrage intitulé « Vent d’Ouest » et attribué à Jean-Luc Godard. Très rapidement, le film de 5 min en soutien à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes faisait le tour des réseaux sociaux et suscitait l’enthousiasme, tant chez les cinéphiles fans du maître que chez les militants écologistes touchés par cette prise de parti. Si dans les années 60, certains de nos prédécesseurs estimaient que le cinéaste était « le plus con des suisses pro-chinois », en 2018, c’est son talent et le courage de cette attaque en règle de l’ordre dominant qui ont fait l’unanimité. Alors que Le livre d’images, son dernier film officiel, devait être présenté à Cannes le lendemain, quel meilleur hommage à la subversion que ce contre-pied à toutes les spéculations creuses quant à sa présence ou non, dans les salles obscures du palais des festivals ?

Dès le jeudi 10 mai au matin, plusieurs grands médias reprenaient l’information. Libération sur son site titrait en Une : « Vent d’ouest » contre-programmation surprise à la Godard, les Inrocks se fendaient d’un enthousiaste : « “Vent d’ouest” : le court-métrage surprise de Jean-Luc Godard »  [1] pendant que Vanity fair relevait le caractère politique de l’oeuvre Jean-Luc Godard dévoile un court-métrage inédit (et engagé) et que les Cahiers du Cinéma diffusaient l’information sur twitter (le tweet aurait depuis été supprimé).

Il a fallu attendre une journée de buzz pour que les premiers doutes quant à l’authenticité de l’auteur apparaissent. En effet, sollicité par des confrères, le producteur du Livre d’image, Fabrice Aragno assura via l’attachée de presse du film, Matilde Incerti, que « Vent d’Ouest » était un faux. Dans ces conditions, qui croire ? L’incertitude et la stupéfaction gagnèrent la croisette et les rédactions. Aurions-nous diffusé la première fakenews de notre histoire [2] ? Avons-nous été abusé par le brillant canular de quelques jeunes cinéastes ? Que valent les dénégations d’une attachée de presse et d’un producteur lorsque l’on se souvient qu’en 2014 et en 2015 Jean-Luc Godard avait déjà pris de court le monde du cinéma et suscité la stupeur en diffusant sans prévenir des courts-métrages audacieux ? Sur twitter, des internautes ont par ailleurs souligné que notre site lundimatin était évoqué dans le dossier de presse du « Livre d’image » sous la plume de Bernard Eisenschitz qui pourrait dès lors avoir contribué au supposé canular. Il est d’ailleurs important de souligner qu’aucun journaliste n’a jugé utile de contacter notre rédaction.

Le vendredi 11 mai, alors que la polémique ne cesse d’enfler, le journaliste Emmanuel Burdeau, publie sur Mediapart une enquête dans laquelle il affirme que « Vent d’ouest » serait un pastiche et livre l’identité des auteurs véritables. Averti par nos soins de l’inauthenticité de ses révélations, il corrigera son article dans l’après-midi. Il maintiendra cependant ses accusations de faux, analyse filmique à l’appui :

" La présence devant elle des lettres « JLG » et la superposition de « ZAD » et « NDDL » ressemblent trop à un logo. L’usage des images aériennes prises par la police est ingénieux, mais il aurait fallu les court-circuiter avec moins d’égards. Et puis la référence au capitalisme est trop directe. Je doute que Godard aurait pu écrire et dire : « Le cinéma s’est niché dans chaque arcane du capitalisme. » " [3]

Pendant tout ce temps, aucune information ne filtre depuis Rolle mais à la surprise générale l’annonce d’une conférence de presse « facetime » de M. Godard, le samedi à 11H, promet d’enfin lever le mystère. Le célèbre cinéaste va-t-il évoquer la ZAD de Notre-Dame-des-Landes ? Va-t-il officiellement réfuter la paternité de « Vent d’ouest » et renvoyer notre journal dans les poubelles à fakenews ?

Certainement conscient de l’importance de ses déclarations, le cinéaste répondra sans ambigüité au journaliste qui lui demande d’évoquer mai 68 :

« C’est quelque chose de plaisant vous savez. je me suis dit à un moment mes films faisaient, il y a très longtemps, 100 000 entrées et puis tout à coup ils en ont fait moins.
Et puis je me suis dit mais peut-être que dans le monde entier au bout de 50 ou 100 ans ils feront aussi 100 000 et ce 100 000 venait du nombre de jeunes gens et de gens plus âgés qui étaient à la mort, à la mort de Pierre Overney et voilà ce dont je me souviens de 68. Et de Gilles Tautin aussi. Et aujourd’hui des zadistes, voilà. Merci.. »

Au reste, que des cinéphiles tiennent à se convaincre que Jean-Luc Godard n’a pas à cœur de soutenir l’une des luttes les plus vives ces dernières années reste secondaire.
Ce qui fait un « grand auteur » c’est une certaine capacité à rendre sensible les vérités informulées de son temps ; si bien que le nom de l’auteur, la gloire qui entoure son titre, relèvent toujours d’une appropriation indue de ces vérités. Ce qui fait sa grandeur c’est que tous les autres, autour, mentent et c’est cet environnement de mensonges qui fait « l’auteur » si rare. Si « Vent d’ouest » a été jugé comme du bon Godard, c’est qu’il est saturé d’une vérité qui se suffit à elle-même et ne peut être platement rabattue sur la fiction d’un patronyme ou d’une signature. C’est en tout cas ce que l’engouement, l’enthousiasme puis la perplexité suscités tendent à démontrer.

Une nouvelle vague d’expulsion est annoncée sur la ZAD à partir de mardi 15 mai, des centaines de personnes vont à nouveau être confrontées à la police et à la gendarmerie.

« Inverser la trajectoire, revenir à la vie depuis la mort, supprimer l’agonie.
 Supprimer l’agonie. »

lundimatin

Mon, 14 May 2018 10:45:13 +0200

Le cortège de tête, une tradition française ?

Depuis l’apparition du "cortège de tête" lors du mouvement contre la loi travail en 2016, notre journal a souvent insisté sur le caractère novateur et inédit de cette composition des manifestations. Nous avons publié de nombreux articles qui tentaient de saisir ce qu’il y a de significatif politiquement et philosophiquement dans cette reprise de la rue en dehors des cadres rituels et syndicaux. Un lecteur que l’on imagine plus âgé a cependant tenu à nous raconter ses souvenirs des années 70 à Paris et qui permettent une perception plus historique d’un phénomène toujours plus d’actualité : « la baston avec les flics ».

Plusieurs centaines de « black blocs ». Des bastons avec les flics. Des vitrines qui tombent. Des voitures retournées et d’autres en flamme. Des barricades. Des courses dans les rues. Des yeux rougis et des blessures. Des médias déchainés. Des partis politiques et des syndicats qui appellent aux lynchages, hurlent à la provocation ou encore à l’infiltration policière ou fasciste destinée à « dénigrer le mouvement social »… Cortèges de tête, développements dans la rue des complicités au delà des entre-soi, existence d’une masse compacte aux visages dissimulés ; ces situations sont indéniablement remarquables.

Dans les années 70, où l’agitation sociale glissait irrésistiblement vers les infernales années 80, des centaines de personnes profitaient de manifestations, dont fréquemment ils en ignoraient la raison, pour attaquer la police et s’en prendre aux vitrines de banques, concessionnaires automobiles, boutiques de luxe, commissariats et autres bâtiments de l’administration, ainsi qu’aux journalistes. Les termes employés alors pour les définir étaient « éléments incontrôlés », « inorganisés », « provocateurs », « éléments extérieurs ». Le mot « casseur » viendra beaucoup plus tard. A Paris, il y avait, au début de cette décennie, les traditionnels rendez-vous du samedi soir place Saint-Michel où la nostalgie voulait faire scandale et maintenir les braises : du bordel au milieu de la foule, de la casse en passant, des assauts furtifs sur les flics, des poubelles en feu, des cavalcades dans les ruelles. On se retrouvait en fin de manif, souvent à plusieurs centaines, talonnés par les flics que nous nous amusions à énerver. Le moment clé était souvent celui où les organisateurs du rassemblement appelaient à « la dispersion », signal de départ aussitôt marqué par le slogan « Dispersion, trahison » progressivement couvert par le bruit des vitrines qui s’effondrent. Il y avait parmi nous de véritables esthètes de la chose : avec une courte barre de fer, ils frappaient d’un coup sec le bas de la vitrine qui s’effondrait alors d’un bloc. Pour ce genre de geste, on verra plus tard arriver d’Italie de très efficaces composants de machines-outils. En février 1971, à la fin d’une manif, des vitrines de banques sont fracassées dans le XVIIIe arrondissement. Les voltigeurs à moto interviennent, on réussit à en déséquilibrer plusieurs. Les flics balancent en tir tendu des grenades. Parmi les nombreux blessés, un gars d’une vingtaine d’années s’en prend une pleine face. Du côté de République, une banque portugaise qui a manifestement investi dans des vitres blindées reçoit une remorque de chantier propulsée par des dizaines de bras. Un début de soirée, on est plusieurs centaines sur la place de la Nation, noyée dans les gaz : le petit tracto qui va être démarré par quelques experts percute et fait dangereusement chavirer un de ces énormes car de mobiles d’alors. On se retrouve dans la cité des 4000 à La Courneuve après qu’un patron de bar a tué un jeune du quartier. On est à l ‘affut de toutes les occasions : on repère les chantiers, on récupère du matos sur le chemin, on ne perd jamais du regard les possibilités de fuite. Un premier mai de ces années-là, on est une bonne centaine à tenter de passer en tête de la manif, du côté de l’Hôtel de ville. Le SO CGT intervient immédiatement. La bataille rangée à coup de bouteilles trouvées sur place va durer plusieurs dizaines de minutes.

Un autre des ces mêmes premiers mai, une barricade est dressée en travers du boulevard Montmartre afin de bloquer le cortège officiel. Sous la charge des flics et du SO CGT on se replie dans les petits rues, non sans casser les parcmètres de l’époque, récupérer de la petite monnaie et jeter ces objets dans quelques vitrines. En 1973, le mouvement contre les lois Debré et l’armée fait descendre des dizaines de milliers de lycéens dans les rues. Les premières lignes de manifs rassemblent des centaines de mecs casqués. Du côté de la porte d’Italie, le 22 mars, on est plusieurs centaines à attaquer les flics avec le ballast de la petite ceinture. La même année, boulevard Raspail, lors d’une manifestation à propos du coup d’Etat chilien, on charge les gardes mobiles qui fuient en abandonnant quelques armes et véhicules. Le SO de la Ligue intervient pour casser les crosses des fusils sur les trottoirs. Il n’est pas rare de voir au milieu de 70’ des magasins protégés par le S0 d’une organisation anarchiste.

En mars 1974, lors de la manifestation suite à l’assassinat de Puig Antich, une armurerie est pillée dans le XIXe du côté de Jaurès. C’est vers cette époque que l’idée vient, sans qu’il n’y ait eu véritable discussion préalable, de se mettre en avant des cortèges « officiels ». On attaque, on agace les flics qui souvent marchent à reculons, on casse, et, comme c’est arrivé plusieurs fois, c’est le cortège qui course ces « incontrôlés ». Le SO de la Ligue en attrape quelques-uns et leurs saisit leurs cartes d’identité. C’est aussi le moment où des flics en civil s’introduisent parmi nous, développant une paranoïa qui va aller grandissante. Quelques bandes de ces « incontrôlés » s’en prennent aux tapeurs de cartes », ces contingents de réserve de flics enfermés dans leurs cars, à distance des manifs, qui vont parfois, à leur grande surprise, essuyer quelques flammes.

Mais au delà de ces quelques anecdotes parmi des centaines d’autres, qui est donc ce « on » plusieurs fois ici nommé, d’une manière que certains trouveront peut-être abusive ? Des gens énervés qui trouvent là l’occasion d’exprimer leur colère et leurs haines mais aussi leur envie de jouer, de simuler l’émeute, et de montrer que l’on est en guerre parce que cette guerre est une évidence. Ils se retrouvent, se reconnaissent sur ces moments. Il n’y a pas de futur de relation ou de tentative de construction. On se salue malgré les foulards, les casques parfois. Les cercles d’amitiés s’agrandissent peu. On sait peu de choses les uns sur les autres. Il arrive qu’on se croise dans des situations totalement autres et décalées. Mais surtout, sur le moment, on s’apprécie, on s’appuie les uns sur les autres, on se fait confiance, on s’aide, on est complice, on invente.

Lorsqu’on bavarde, on décrit ce plaisir des sens, cette exacerbation de la vue, de l’odorat, cette sensation de l’espace et de la liberté, ce sentiment de reconquérir la ville, cette quasi-addiction à l’odeur des lacrymos, cette jubilation de la vengeance aussi petite soit-elle, ces victoires éphémères qui n’en sont pas moins des victoires, cette évidence d’être vivant. On pense redonner plein sens à ce qu’est véritablement faire la fête. On n’est pas dans cette stratégie que l’on considère manipulatrice qui consiste à « attaquer la police pour montrer le caractère répressif de l’Etat ». On a des comptes à régler avec le monde. On parle en notre nom. On se pense « sujet ». Plus gravement, certains affirment que cette colère est partagée par le plus grand nombre, que l’écrasement syndical et la répression policière ont pour l’instant réussi à la faire apparemment disparaître, mais que notre présence et nos initiatives peuvent prouver à ceux qui se pensent isolés dans leur colère qu’ils ne sont pas seuls. On n’est pas désespéré : à chaque printemps qui revient, on est sûr que ce sera, enfin, le bon.

Il y a, fidèle parmi les fidèles, un gars d’Aubervilliers qu’on appelle « Marteau » parce qu’il a toujours deux de ces outils coincés dans la ceinture de son pantalon. Un autre dont on sait qu’il a des enfants - dans l’ensemble, on a entre 16 et 25 ans - pour l’avoir croisé en famille. Le petit avec ses santiags est une vraie teigne qui ne supporte pas les trotkistes, comme il dit. Makhno, Cronstadt et même Béria sont facilement convoqués quand il faut faire face aux gauchistes. Personne ici n’est affilié à un quelconque groupe militant. On déteste la politique, le travail et les étudiants. On est fier de ne pas l’être, même si on entretient des rapports ambigu avec eux. : ce sont depuis des facultés parisiennes que démarrent nombre de manifestations auxquelles nous nous mêlons, Mais surtout, on n’aime pas les flics : ils sont non seulement l’ennemi héréditaire, mais ce sont aussi ceux qui étaient main dans la main avec les nazis trente ans auparavant, qui ont massacré à Charonne et – même si on en parle peu à l’époque – ceux qui ont jeté les Algériens à la Seine, tué des ouvriers à Sochaux, noyé le lycéen Gilles Tautin, ceux que l’on a sans arrêt sur le dos dans notre vie de tous les jours. On savoure cette rumeur, vérité ou invention, qui dit que lors de la manifestation de septembre 1975 sur le Champs Elysées suite à l’exécution de Basques, une bijouterie a été pillée et qu’avec le butin des gars ont pu s’acheter un bateau et partir vers les tropiques. On fait parfois référence à des bouquins, à des évènements historiques. Aucun projet ne s’exprime sinon celui de l’immédiat. Il y a là des lycéens, des intérimaires, des petits bandits de quartiers, des zonards toujours sur le départ, des salariés On n’a pas de drapeau même si une culture anar-situ-un peu voyou apparaît de temps en temps chez certains. Il y a en qui viennent de la banlieue et qui ont connu tôt les baffes policières et les heures de garde à vue. Quelques-uns ont été marqué à la fin de leur enfance par les bastons des premiers jours de mai 68, du côté de la place Maubert. D’autres connaissent par cœur les épisodes de la Révolution espagnole. Il n’y a pas de dress-code, sinon l’indispensable foulard. On se méfie des grandes gueules, des vantards, des trop bavards sur leurs « aventures ». On se retrouve, on vit un moment intense où l’adrénaline coule à flot, et on disparaît dans la société, chacun à ses activités, ses bandes et ses plans, tout en étant sûr de se retrouver à la prochaine occasion. On est un rassemblement volatile d’individus qui mutualisent uniquement sur le moment leurs capacités et semblent trouver cela suffisant. On ne vient pas d’un quartier particulier ; on n’a pas de lieu où se retrouver, ni de groupe formel dont on honnit l’existence. On est aussi dans cette première décennie après la « défaite » de mai 68. On veut que ça reparte sans reproduire ce qu’on perçoit comme avoir été des erreurs.

L’apparition du mouvement autonome, en 1978, organisé ne va pas atteindre ce regroupement informel d’individus. Beaucoup vont y voir une espèce de réminiscence marxiste-léniniste à la sauce italienne. Le temps passant, des visages vont s’éloigner, d’autres disparaître, les occasions se raréfier ou être accaparer par des gens avec lesquels il n’est plus question de se mêler. Une autre génération arrive dans une époque, les années 80, où l’élan de 68 s’éloigne… C’est une autre histoire.…

Ici, ni éloge, ni critique, juste une tentative de restituer brièvement ce qu’ont été ces « incontrôlés » - ou au moins une partie d’entre eux - il y a une bonne quarantaine d’années.

A chacun de considérer, avec ces quelques épisodes très fragmentaires de « riot-porn old school » la constance et aussi la nouveauté des époques dont « chacune est orgueilleuse » comme le disait un ouvrage récemment paru. Il n’y aura pas eu comme changement que le progrès technologique dans la conception des vitres et le développement exponentiel de l’armement policier et des moyens de surveillance, mais aussi le passage du temps générant d’autres tentatives envisageables avec les moyens et les possibilités du moment.

Walt

lundimatin

Mon, 14 May 2018 10:17:02 +0200

Entretien avec Josep Rafanell i Orra

JBV : Il semblerait que les gouvernants de ce monde n’espèrent plus qu’une chose, c’est d’unifier ce monde, l’unifier une fois pour toutes. Du coup la question de la gouvernance climatique, celle de la géo-ingénierie, ou encore celle de la mise en économie de la « nature » à travers le carbon trading, tout cela révèle d’une volonté de rendre ce monde Un et seulement Un. Selon toi, face à cette unification-homogénéisation irrespirable, une politique de l’émancipation totalement différente semble se dessiner. Une politique des « attachements singuliers » plutôt qu’une politique du « sujet autonome »… Qu’entends-tu par là ?
Gouverner, c’est gouverner une totalité. Et pour cela il faut constituer cette totalité à partir de sujets gouvernables.

Evoquer cette question du sujet c’est s’immerger dans l’histoire de l’Occident ! Une certaine histoire. Celle qui a vaincu sur d’autres modes d’expérience de soi dans ses rapports aux « autres », hétérogènes. Ainsi de la pastorale chrétienne et ses descendances. Tenter de la retracer ici est au-delà de mes compétences. Je voudrais juste souligner comment la question du sujet a été associée depuis toujours à celle du gouvernement. Et celle du gouvernement, à partir d’un certain moment, à celle de l’économie, l’économie comme politique. Et que si la question du gouvernement a toujours été, dans sa prétention à conduire ses sujets, une réduction de la multiplicité de formes de vie, celle de l’économie est la guerre contre les attachements opaques à la valorisation (monétaire).

Qu’est-ce que le sujet du gouvernement ? Michel Foucault disait que pour gouverner les autres il faut d’abord se gouverner soi-même. Autrement dit, l’optimisation des modes de gouvernement repose sur des sujets autogouvernés. Etre sujet, en tant qu’expérience individualisante, c’est parler aussi des modes particuliers d’assujettissement. Assujettis à quoi ? D’abord à soi-même dans les labyrinthes de l’introspection. Voilà une bizarre version de l’autonomie du sujet. Elle parcourt l’occident dès l’Antiquité grecque jusqu’à ce que la modernité fasse coïncider le sujet « autonome » avec la forme-Etat, avec la constitution de la totalité du corps social.

Faut-il ajouter que ce processus historique ne tient que par l’obéissance ? « Obéissez toujours, car, plus vous obéirez, plus vous serez maître, puisque vous n’obéirez qu’à la raison pure, c’es-à-dire à vous-mêmes », nous disent Deleuze et Guattari dans le Traité de nomadologie. David Lapoujade lorsqu’il réfléchit sur l’expérience à partir du pragmatisme de William James, ne dit rien d’autre : le rapport à soi se construit la plupart du temps dans un rapport d’obéissance à des vérités préexistant à l’expérience : agir, dans ce cas, c’est obéir. C’est ainsi qu’on a pu maintenir cette étrange conception de l’autonomie des humains comme clôture en soi et pour soi, comme maîtrise et comme séparation, comme neutralisation des multiplicités qui nous habitent. Il n’y a pas d’assujettissement sans sujet.

Cette question du sujet, nous indique une chimère gouvernementale : celle de l’expérience d’un « moi » auto-fondé. Cette conception de l’autonomie ne peut exister en droit que dans un monde dépeuplé des attachements à des entités hétérogènes. « Je suis moi » : en voilà une absurdité ! Que le sujet soit « fêlé », scindé, qu’il émerge d’une structurale séparation d’avec lui-même, dans une incomplétude supposément fondatrice pour s’affirmer contre le chaos de l’indistinction, dans un rapport d’extranéité à soi-même, par la médiation absolutiste du Grand Autre inassignable à un lieu, n’y change rien. Il y a toujours eu dans toute forme de gouvernement la peur panique du chaos supposé d’un avant le Sujet. Ce qui reste est une folle entreprise de maîtrise de soi et des relations aux autres, toujours suspectes, toujours à suspecter. Ce à quoi conduit cette autonomie c’est au ravage de la pluralité de coexistences entre des êtres « autres », qui se situent toujours « quelque part ».

On sait que l’expérience enfantine d’un « moi » n’a pas lieu au travers de l’épiphanie de la perception de soi dans l’arrachement radical à un non-moi chaotique des origines par la médiation de l’Autre a-relationnel. Disons que la question n’est pas celle de l’origine mais de la genèse, de l’engendrement. Qui veut observer attentivement un très jeune enfant (et donc être en relation avec lui, c’est la même chose) se rend bien compte que l’émergence de quelque chose comme un sentiment de « soi » a lieu dans un entrelacement de relations, dans l’harmonie ou la dysharmonie de résonances, d’accordages, de coalescences partielles avec d’autres êtres et des choses… Un bébé porte son regard sur un objet qui n’est peut-être encore qu’un halo, son regard entraine le nôtre et en retour nous lui présentons cet objet, le nommons peut-être. Il se peut qu’il esquisse un sourire et qu’à notre tour nous le prenions dans nos bras et que nous l’embrassions. Ces expériences accordées ou désaccordées, ces mutuelles anticipations agissantes, ces « suppléments » d’expérience se répéteront d’innombrables fois dans une journée. Elles créeront des régions d’expérience partagée : appelons-les « un sentiment de soi » qui s’instaure au travers de rapports de sympathie en acte. Il se peut aussi que l’enfant refuse de prêter attention à nos actions-réactions parce qu’il est centré sur une autre perception, sur d’autres sensations. Le reflet de la lumière du soleil sur un vase posé sur la table. Les gargouillements dans son ventre. Dans ces entrelacements qui nous font faire, on est alors engagés dans des mondes en train de se faire. Se constituent ainsi des intériorités tendues vers le dehors qui ne sont rien d’autre qu’une multiplicité interstitielle. De ces relations partielles surgira quelque chose comme un « moi » relationnel.

Je pense que si l’émancipation porte en elle un devenir ingouvernable, c’est qu’elle suppose la confiance en l’expérience relationnelle. Et l’acceptation que nous ne savons pas où une expérience peut nous mener. Accepter que nous dépendons des relations avec les êtres qui peuplent le monde c’est la seule manière de faire advenir le nouveau. L’autonomie peut alors être redéfinie comme les configurations particulières de nos attachements. Elle est toujours une cohabitation qui fait lieu. Elle ne peut-être que fragmentaire contre la totalisation d’une somme de sujets clos sur eux-mêmes.

Cette digression pour dire que la conception de l’autonomie du sujet de la gouvernementalité est celle de la séparation. Elle me semble traduire la peur panique pour les gouvernants (tu l’évoques dans ton livre Etre forêts, à la suite de Jean Pierre Vernant), des lieux de l’indistinction qui rendent possibles les passages entre des mondes hétérogènes. La peur de la métamorphose qui est aussi la non-identité à soi.

Tu dis dans ton livre que « singulariser les communautés des êtres du vivant que nous sommes, ce n’est rien d’autre que pluraliser le monde, et le rendre ainsi ingouvernable ». En quoi notre époque serait la marque de ces nouvelles alliances entres les êtres, humains, non-humains (ce que certains appellent le « retour des terriens »… ? Serait-ce là une façon de fragmenter le monde unifié de l’économie, du Plan ? Pluri-vers contre uni-vers ?
Dans ses cours L’herméneutique du sujet, Foucault nous dit encore, Socrate, dans Phèdre, se demande : faut-il choisir la connaissance des hommes ou plutôt celle des arbres ? On sait quel fut son choix : « connais-toi toi-même ». C’est un moment peut-être inaugural d’une longue tradition de l’examen de conscience. Il s’agissait donc de « détourner son regard et son attention des autres pour les rapporter sur soi ». Retour à soi dans un exercice d’autogouvernement. Alors que Démétrius le cynique introduit plus tard une autre perspective qui nous permet d’actualiser une politique décentrée d’un sujet détaché des êtres que peuplent le monde. Et c’est que le monde est pour lui d’abord un habitat commun où les hommes sont réunis pour se constituer en communauté. Mais il ne s’agit pas alors de remplacer les secrets de la Nature par les secrets de la conscience. Il s’agit de se mettre en relation avec le monde : les autres hommes, les dieux, les choses… Il s’agit de modes de savoir relationnel dans lesquels on tient compte des dieux, des autres hommes, du kosmos… Nos modes de connaissance constituent un éthos. On pourrait appeler les manières de rendre habitable le monde une éthopoïétique.

Le paradoxe c’est qu’aujourd’hui, les institutions étatiques « d’autonomisation des sujets » (de l’école à la médecine, de la psychiatrie aux prisons…), en pleine l’implosion, font pâle figure face à la mise en réseau universelle des individualités. Nous sommes ensevelis sous un maillage des connexions qui totalisent le monde. Nous croulons sous une profusion de relations. Mais cette surabondance de relations nous vide littéralement. Elles nous dépeuple, nous fait sombrer dans la crainte de l’inexistence dès que nous ne sommes plus branchés. On peut appeler cette expérience d’un radicale dépossession le burn-out, si l’on veut. Trop de relations qui nous ramènent sournoisement à nous-mêmes. Nous restons atomisés malgré le réseau. Cette expérience est parallèle à l’effondrement du « corps » social : on est socialement cramés par un trop plein de connexions.

Nous semblons condamnés à demeurer dans le bagne universel de l’entrepreneuriat du lien, jusqu’à l’épuisement. Des débrouillards de l’entretien de nos branchements dans des lieux ruinés. Certains, avec les accents de la célébration managériale, appellent cette monstrueuse positivité du lien le copping. C’est là le maître-mot d’une nouvelle thérapeutique en passe de devenir dominante face aux vieilleries catholiques de la psychanalyse. Elle nous dit que la vie est un projet, la mise à l’épreuve constante de nos compétences, la gestion en flux tendu de notre moi « liké » qui permet de générer des informations.

Face à la colossale entreprise d’extraction d’informations de nos liens, il nous faut prendre soin des manières de nous débrancher. Il nous faut faire le vide, retrouver quelque chose comme notre propre « centre » irradiant (laisser les choses, lentement venir à moi, disait Beckett). Ou « se prendre pour cible », comme le proposaient les membres de l’Atheneaum.

Nous devons nous attacher aux modes d’existence de notre expérience « entre » les êtres. Et les rendre opaques à l’extraction d’informations qui innervent le réseau. Faire lieu. Il y a là, me semble-t-il, une définition minimale d’une autre entente de l’autonomie politique. J’appelle cela « fragmenter le monde ». C’est à cette condition que nous pourrons fabriquer des nouvelles alliances, de nouvelles associations. Et que nous pouvons rendre possibles des rencontres qui ne se laissent plus gouverner.

C’est là que la question de la communauté revient, celle des potentiels d’existence qui ne sont que des coexistences. Le monde commun ne préexiste pas à l’expérience qu’on en fait. Et l’expérience « du monde » ne peut être que située. Ce n’est qu’en situation qu’un monde peut émerger. L’expérience est toujours une perspective qui nait quelque part. David Lapoujade, dans son livre admirable, Les existences moindres, nous dit : « Le monde devient intérieur aux perspectives et se démultiplie par là même ». L’épreuve de notre intériorité se résout, non plus dans l’introspection doloriste de notre manque-à-être (dans la délicieuse torture de l’introspection : il y a toujours de l’Inquisition dans l’introspection) mais dans des « zones formatives » de l’expérience au contact avec d’autres êtres et leurs mondes autres.

Considérer les modes d’existence par hétérogenèse, c’est s’armer contre le régime général d’équivalence, contre les prospectives qui spéculent sur la valeur des choses et des êtres. Nos devenirs seront toujours incommensurables. La communauté nous dit que l’affirmation des formes de vie est première dans le geste politique. La pluralité de mondes est notre meilleure arme contre les polices du gouvernement.

Opposer donc des plurivers à l’univers, oui. Mais qui nous font bifurquer. Il ne suffit pas de prendre acte de la pluralité du monde, il faut le faire diverger. Il faut pouvoir dire non. Construire à nouveau les lignes de partage, multiples, de la communauté. Je nomme la multiplication de ces gestes de destitution de la totalité avec l’oxymore « Parti de la multiplicité ». On pourrait aussi l’appeler, à nouveau, le parti des communistes.

Les luttes qui nous animent aujourd’hui, par exemple autour de la défense de certains « territoires », ont parié sur cette idée de la « composition hétérogène », ce qui fait en somme qu’une lutte ne reste pas cantonnée aux sphères militantes de « l’entre-soi », mais au contraire est capables de se laisser déborder par autre chose qu’elle-même, de créer un nouvel imaginaire, un territoire commun, etc. Mais cela ne nous dit rien de ce que cette hétérogénéité est capable de produire en terme d’affirmation de nouvelles formes de vie. Par où passent selon toi cette reconfiguration, ces différents, ces multiplicités ?
Avant tout, je ne crois pas aux communautés fondées sur des idées politiques. Une communauté n’existe pas parce qu’on a des idées. On connaît la proverbiale toxicité de collectifs politiques. Et cette toxicité, il me semble, il faut aller la chercher dans le fait que les idées dans les collectifs politiques cessent d’être des idées conductrices de l’expérience pour devenir des signes d’identification. Je préfère penser qu’il n’y a que des communautés de pratiques. Et que les idées il faut aussi les pratiquer, voir où elles nous conduisent. On peut faire l’expérience d’une idée. Je préfère adopter ici la proposition pragmatiste de William James à propos des différents modes de connaissance : si une idée peut être directrice (nous guider) c’est parce qu’elle devient à un moment donné conductrice : elle nous mène d’un monde familier à un monde pas encore connu. Par des connaissances intermédiaires, ou « de proche en proche ». C’est ce qu’il appelle la vérification. La vérité n’est pas contenue dans une idée mais elle résulte du processus par lequel une idée nous conduit à une autre idée qui est elle-même une idée intermédiaire et ainsi de suite… La connaissance est ambulatoire. « L’idée ne saute pas d’un coup par-dessous l’abîme, elle opère seulement de proche en proche, de façon à jeter un pont qui le franchisse ». Cela, évidement, on ne le fait jamais seuls. De l’autre côté de l’abîme il y a des amis qui nous attendent. Penser, c’est une création de problèmes communs, des problèmes amis. C’est un acte de commensalité. Mais on n’est pas ami avec tout le monde. Il y a des ennemis de la communauté, des ennemis des problèmes amis. Il y a un monde tissé de signes d’identification, de représentations comme modes de séparation… Composer un monde commun est toujours l’affaire du gouvernement : un travail de réduction.

La question du territoire nous permet de rentrer dans une logique d’habitation, composée elle-même de cohabitations, de rapports d’hétérogénéité. Les luttes territoriales supposent la création de lieux contre des territoires administrés. Mais il y a aussi à travailler sur des dispositifs, sur des territoires existentiels qui n’ont pas de coordonnées géographiques. Des formes de subjectivation qui affrontent les institutions qui ont depuis des siècles vectorisé nos expériences : celles de la maladie, de la folie, de la souffrance, de nos manières d’apprendre… On n’est pas forcément alors dans une dimension territoriale mais plutôt dans des logiques itinérantes qui créent des passages entre des mondes communs.

La question du commun est promise à occuper une grande place dans la production intellectuelle à venir, ne serait-ce que parce que nous vivons un stade très avancé de désintégration « du » social. Je vois actuellement au moins deux impasses qui nous guettent. Il s’agit des nouveaux projets de totalisation qui tournent autour de la gouvernementalité des multiplicités. D’un côté avec le concept des multitudes, de l’autre avec celui des acteurs-réseaux.

D’une part une sorte de monétarisation de la multiplicité. La subsomption de la coopération dans une nouvelle économie. Elle semble reposer sur une conception de l’immanence absolue du communisme dans la production socialisée. Le commun est déjà là. Face aux processus d’extorsion du commun, il faut faire advenir son « pouvoir constituant » avec des nouvelles institutions. Il faudrait l’administration d’un nouveau compte monétaire de la coopération sociale, une nouvelle redistribution de la production sociale. On subsume la communauté dans un étrange appel à l’institution du commun. Cela ressemble furieusement au renouveau du vieux projet bolchévique : le conseil des soviets plus la cybernétique (mais sans l’insurrection : on s’y est trop cassé les dents).

Il faudrait encore et encore compter. Mais y a-t-il quelque chose de plus sale que l’argent ? Toute la saveur du monde, n’est-elle pas étouffée dans l’immonde valeur monétaire des choses et des êtres ? Certains voudraient transmuer les vivants que nous sommes, de la naissance à la mort, en actifs productifs du communisme de l’économie. Production de quoi ? Il faudrait le demander aux propagandistes du revenu universel intégré à l’économie.

Et puis, il y a un nouveau projet gouvernemental qui pointe du nez. Dans un sens, il est bien plus dangereux que cette extravagante monétarisation de la vie. Elle est plus en phase avec l’époque du désastre que nous vivons. Elle prend acte de la décomposition des contenants sociaux du pastoralisme étatique, tout comme de l’anéantissement en cours de nos contenants géo-biologiques. Il s’agit d’une gouvernementalité qui s’appuierait sur les « acteurs-réseau ». Elle nous inviterait à prendre place dans un Théâtre Mondial des Négociations pour ré-instituer… le Tout. Et qu’est-ce que cette négociation ? La composition des intérêts de tous les acteurs sous l’égide de Gaïa l’Irascible. Invitation à porter une attention scrupuleuse aux associations possibles, par exemple – vous en savez quelque chose dans les Cévennes – entre EDF, avec ses parcs d’éoliennes, et les naturalistes soucieux des populations d’oiseaux en plein effondrement. Tous réunis, dans le théâtre de la représentation, par une égale dignité épistémologique.

Mais quelle contradiction pourrait-il y avoir entre ce projet de composition d’un monde commun et l’économie qui ravage le monde ? L’économie n’est-elle pas devenue depuis longtemps une méga-machine d’associations ? N’est-elle pas une entreprise universelle de composition ? Au lieu d’une économie comme régime général du calcul social, dont il faudrait peut-être corriger quelques excès, nous aurions une économie du calcul étendu à l’échelle cosmologique. La nouvelle gouvernementalité cosmopolitique (ou cosmo-policière) ne peut se fonder que dans l’exclusion de toute extériorité, de toute forme de négation.

On dit que Macron a dans les cartons le projet d’une troisième chambre en France : la chambre de l’environnement. Le talent de Macron, c’est qu’il a su agencer un étrange mélange de néo-pétainisme et de management délirant (administration de l’entreprise national-française). Il se considère déjà comme le DRH social-national. Mais il lorgne la place du manager planétaire de l’écologie. Mitterrand nous avait légué son immense sarcophage culturel qu’est la Bibliothèque Nationale. Chirac la muséification du passé colonial français avec le Quai Branly. Macron va-t-il nous faire le coup d’un Parlement des choses latourien ?

Quoi que l’on puisse dire du néo-thatchérisme de Macron, et c’est vrai, il faut voir qu’il est surtout l’homme du renouvellement du Plan. Il se pourrait qu’il soit le premier gouvernant depuis les années 60 en France qui ait un véritable Plan. Il a un plan pour l’administration du capital mais aussi un plan culturel qui trouve ses sources dans une répugnante mystique du pouvoir très française. Je crois que nous sommes nombreux à nous être trompés sur Macron. On croyait avoir devant nous un personnage aussi vide qu’un mannequin en papier glacé, alors qu’il s’agit d’un vrai fanatique. Il est aussi dangereux qu’un Trump ou un Poutine. Sauf qu’il n’a pas, dans le paysage géopolitique, les moyens de son ambition. La France est une puissance de seconde zone… Il faut dire, par ailleurs, que le corps national-social français est profondément démobilisé. Quoi qu’il en soit, il me semble qu’il faudra s’attendre à une rare violence de sa part si jamais on en venait à faire vaciller son délire planificateur. Le héros d’American Psycho nous paraîtra un plaisantin à côté…

Non, on ne peut pas composer un monde commun. L’hypothèse politique qui me semble valoir la peine d’être vécue, car elle engage notre expérience, est celle qui s’attache à la prolifération de formes de communalité qui rendent le monde habitable. Et les défendre. Je ne vois pas à comment, autrement, des foyers d’insurrection victorieux pourraient voir le jour.

S’agissant de cette grande question des « identités », qui travaille toutes les formes de contrôle social et policier, il ne suffit pas de se « désidentifier » pour échapper au prisme du pouvoir, mais bien d’agencer des formes de « resubjectivation » ou ce que tu appelles des « manières de faire exister la communauté ». Comment opère-t-elle alors cette communauté ou plutôt ces communautés singulières et multiples ? Depuis quels lieux ? A travers quels territoires ?
Avant de répondre plus directement à ta question… Je pense que ce qu’il faut construire ce sont de nouvelles amitiés. Et que les amitiés deviennent politiques lorsqu’il y a la construction d’un ennemi commun. Ce rapport à fabriquer avec l’ennemi surgit d’abord de l’affirmation de formes de vie qui s’insurgent contre leur réduction au calcul et à la gestion, qui résistent à la mutilation des multiplicités qui les habitent. On n’est pas devant une question métaphysique mais cosmologique : de présence au monde. Nous avons besoin des autres êtres, dans leur infinie variété, pour exister (et résister) au présent.

La désidentification aux catégories policières est au cœur de l’émergence du politique. Mais je vois mal comment cette logique de désidentification peut avoir lieu sans l’instauration de nouvelles formes de communauté pratiques qui sont aussi des processus de singularisation de nos manières d’être.

Pour autant, je ne crois pas que cela passe seulement par des luttes territoriales. Celles-ci ont certes la puissance de l’incarnation sensible des rapports à nos milieux. Elles nous placent devant l’évidence qu’il y a quelque chose à défendre qui fait partie, en propre, de notre nous. Mais il y a à travailler aussi des formes de communalité qui n’ont pas forcément une substrat géographique. La subjectivation elle est pour moi indissociable d’une pensée pratique sur les dispositifs. Deleuze disait à propos des dispositifs, pour faire très vite, que ce qui s’y joue c’est la question des régimes de visibilité, d’énonciation, de lignes de forces, de subjectivation… Mais que leur ultime dimension est celle d’une esthétique intrinsèque aux modes d’existence. Esthésie : l’aptitude à éprouver des formes sensibles.

Dans un monde métropolitain si profondément connecté, si densément articulé malgré sa décomposition, il y a encore de beaux restes du pastoralisme étatique, de ses institutions (les polices productives du monde social : les institutions de lien social, qui font tenir la société comme un ensemble). Je veux dire, il y a la question des institutions qui plane sur nos têtes (les institutions qui prennent soin du foutu lien « social ») et que les révolutionnaires d’aujourd’hui ne voulons pas considérer avec sérieux. Par paresse, par impuissance. Sans considérer cette question sérieusement, nous n’irons nulle part, sauf dans un coin où nous pourrons gémir ensemble, ceux qui avons pris acte du désastre en cours.

Bien sûr, ce dont on crève c’est de l’emprise de la « société » et de ses institutions sur le monde. Le problème c’est qu’on revient de si loin ! Le social a tellement réussi à fabriquer les régimes du sensible dans lequel nous baignons, un semblant d’être ensemble, que nous sommes persuadés, maintenant qu’on voit la société comme totalité partir en vrille, de ne plus rien pouvoir éprouver ensemble en dehors des institutions de la représentation. Depuis le démos Grec, nous avons été dressés à la représentation comme l’image dédoublée de la communauté. Par contre, penser la délégation, est une autre affaire. Il faut s’y préparer. Penser la délégation c’est partir de la confiance. C’est penser les formes singulières de vivre la Commune.

Comment se passer des institutions ? Comment provisoirement les trouer ? Comment fabriquer des formes pour se soigner, se nourrir, habiter, apprendre, transmettre ? Comment cesser de voir des blooms hagards partout si les communautés révolutionnaires ne sont même pas capables de tenir un lieu sans que des passions désastreuses ne viennent tout foutre en l’air, si un vieux prolétaire retraité, tout seul dans son coin, tient mieux un jardin potager que 15 camarades rassemblés par quelques idées, si nous ne savons pas comment opère un bon charpentier, un bon tailleur de pierres, un bon mécano ? Si nous nous désintéressons de la production de formes ?

Peux tu nous parler de ta pratique narrative de l’enquête, qui comme tu le dis est une affaire de collectifs, de passages, de mondes, de devenirs… quelque chose de l’ordre du « prendre soin » ?
L’enquête c’est une question de traduction. Ce n’est pas la quête d’exemplarité d’une expérience, ni une interprétation. Ou alors, s’il y a interprétation, elle n’a pas pour fonction de donner du « sens. L’interprétation nous installer à l’intérieur d’un point de vue sur le monde comme condition pour le faire exister ailleurs. Elle raccorde des mondes, elle rend possible le passage entre des mondes. A nos risques et périls. Et le premier risque c’est d’accepter que peut-être nous n’avons rien compris mais que ce geste d’accordage aura des effets. Pour moi, pour nous, pour les autres.

Dans l’enquête il s’agit d’intervenir dans une situation. C’est- à-dire de créer les conditions d’une rencontre. Pourquoi je m’intéresse à ceci plutôt qu’à cela ? Parce qu’une expérience particulière va peut-être modifier ma perception du monde. Mais déjà il faut commencer par se demander : quel est mon monde ? Est-ce que j’en ai un ? Ai-je un monde qui puise s’entrelacer avec un autre monde, supplémenter d’autres mondes ? Depuis quel endroit je m’adresse aux autres ? Sans mon lieu propre, je ne vois pas ce qui m’autorise à leur poser des questions… Et si je n’ai pas de monde, il faut que je m’en fasse un. Cela s’appelle l’amitié : être reliés par la contrainte à faire un monde (et non pas refaire le monde). On peut alors fabriquer des problèmes amis qui se situent entre des mondes.

Au fond l’enquête n’est rien d’autre qu’une thérapeutique. Cette thérapeutique ne cible pas ceux auprès desquels on va enquêter mais le monde dans lequel la rencontre va avoir lieu. Pour le dire autrement : on prend soin des relations qui tissent un monde, des formes de co-individuation et non pas d’individus déjà constitués.

Les enquêteurs ce sont des itinérants qui déambulent dans un patchwork de mondes. La connaissance devient ici migratoire. Ce qui est alors important c’est le retour. Comment faire retour à l’expérience ? Comment trouver les bonnes manières de dire, donc de traduire, d’en parler ailleurs ?

L’enquête est toujours une transformation au contact avec le dehors. C’est un potentiel d’existence. Lorsque je rencontre des fous qui s’organisent pour refuser leur assignation aux catégories psychopathologiques, des malades qui refusent la malédiction des cohortes statistiques censés déterminer leur avenir, des jardiniers qui font exister un fragment de la ville, lorsque je me mêle à une émeute qui fait apparaitre sous un autre jour l’espace dit « public », ma perception de la folie, de la maladie, de l’espace sont bouleversés. Pourquoi il n’en serait pas de même pour un psychiatre, pour un aménageur des espaces urbains, pour un médecin, pour un syndicaliste discipliné ? C’est là que la force du rassemblement intervient. C’est une force intensive qui déborde les groupes déjà constitués.

L’enquête permet l’affirmation de nouveaux modes d’existence de l’expérience. Mais aussi la destitution des machines de la représentation qui prétendent en dénier la possibilité. C’est en ce sens que la commune n’est pas seulement une affaire territoriale mais la confiance dans la possibilité qu’une expérience disruptive, n’importe où, ouvre le porte vers des nouvelles associations.

Pour toi, ils passeraient par où les chemins du dehors, je veux dire le dehors à ce système-monde ? par l’autonomie ? l’émancipation ? Ou quelque chose d’autre encore ? Peut être une multiplicité de fronts ? Une multitude de fragments ?
Le dehors est ce qui surgit lorsqu’une frontière s’estompe, devient poreuse. Lorsqu’elle devient une épaisseur. Le dehors est une zone générative, une région pour des être en métamorphose. Le lieu des métamorphoses contre les identités captives. Le dehors est toujours un lieu à faire, où se produiront des étranges rencontres avec autre chose que nous-mêmes. Il y a du dehors partout. Sauf dans le sujet souverain.

Et c’est en ce sens que le dehors est indissociable de la Commune. La pratique politique de l’antagonisme, du refus, de la défection, parce qu’elle affirme les formes singulières de la vie des communautés, peut entrainer ce que Marx appelait une auto-transformation par la lutte. Les processus d’émancipation sont bien sûr une désidentification aux catégories policières. Mais aussi des nouveaux régimes de sensibilité. Pas besoin ici de la clôture du Sujet, serait-il révolutionnaire. Tout le contraire : plutôt les espaces ouverts de la subjectivation incompossibles avec les univers policiers qui nous enserrent dans la représentation.

Il faut se constituer en forces et non pas en Front. Et ces forces sont des lignes de réappropriation. Elles instaurent des nouvelles perceptions. Comment-vont-elles nous affecter ? Et c’est que l’irruption révolutionnaire est inséparable des manières de prendre soin de nos affections.

La question qu’on doit se poser, à nouveau, est celle de la création d’un parti révolutionnaire. Le Parti intransigeant, incompossible, qui relie les forces de nos affections. Ceci n’est pas un programme mais la composition d’un plan.

lundimatin