Presse & blogs

lundimatin

chargement...

Mon, 13 Nov 2017 07:51:29 +0100

Éborgné en 2012 par un tir de Flashball, le policier responsable du tir relaxé par la justice

Le 21 septembre 2012, alors que l’équipe de foot de Montpellier s’apprête à jouer contre Saint-Etienne, un policier de la Brigade Anti Criminalité tire au flashball dans l’oeil du jeune supporter montpelliérain Florent Castineira.

Après 5 années d’instruction, le juge en charge de l’enquête a décidé mardi 7 novembre de prononcer un non-lieu en faveur du policier. Pour la justice, il aurait agi en état de légitime défense bien qu’il soit avéré que Florent Castineira buvait simplement un verre en terrasse.

Cette rencontre avec « Casti » a eu lieu en 2015.

Dans cet entretien fleuve de 40 minutes, Casti raconte comment on vit après une telle mutilation et revient autant sur le contexte de son éborgnement par les forces de l’ordre que sur la répression plus large qui s’abat sur les supporters et les "ultra" depuis 2010.

Quelques dates

1993 : LOI DITE « ALLIOT-MARIE » L’utilisation ou l’introduction de « fusées ou d’artifices » est interdite dans les enceintes sportives, sous peine d’amende et de prison.


28 février 2010 : MATCH PSG/OM au Parc des Princes. Une bagarre éclate aux abords du stade qui entraine la mort d’un supporter du PSG, Yann Lorence, 37 ans, habitué de la tribune de Boulogne.

2010 PLAN LEPROUX : Dissolution des associations de supporteurs et instauration du placement aléatoire, schisme entre la direction parisienne du PSG et les ultras. Cette logique de pacification qui use des interdictions de stade et organise le placement des supporters dans les tribunes fait le ménage chez les supporters. En voulant « pacifier et restaurer l’image » du PSG, le plan Leproux met un terme au mouvement ultra au Parc des Princes.

Les interdictions de stade sont appliquées administrativement ou par sanction pénale. Mesures administratives : Un spectateur de football peut être interdit de stade en raison « de son comportement d’ensemble à l’occasion de matchs, d’actes de violences, de racisme commis à l’occasion d’un match, ou de son appartenance à un groupe de supporters dissous ou suspendu par le préfet pour des faits de violence et/ou de racisme ». Un spectateur de football peut être sanctionné pénalement suite à des « violences à l’occasion d’un match même en dehors d’un stade, introduction de boissons alcoolisées ou entrée en état d’ivresse dans un stade, incitation à la haine (même sans motifs racistes) ou à la violence, port d’insignes racistes lors d’un match, introduction ou utilisation de fumigènes, port d’arme ou jet de tout objet pouvant servir d’arme (bâton, projectile...) dans un stade, invasion du terrain, ou participation à un groupe de supporters dissous ou suspendu par le préfet ».

2014 RAPPORT GLAVANY : Développer le « civisme » dans les stades
Le but de ce rapport est de « combiner dialogue et fermeté pour inscrire le football et ses manifestations dans les règles de la vie civique ».
Suite à ce rapport, Casti et d’autres supporters créent l’ANS, association nationale des supporters afin de dépasser les rivalités entre clubs et villes et représenter les ultras et leur passion face aux instances gouvernementales.

1er octobre 2016 : Retour autorisé des ultras répartis au sein d’une dizaine de groupes, en concertation avec les pouvoirs publics (150 à 200 ultras sont à nouveau autorisés à revenir au stade).

Les supporters de football, cobayes du fichage et de la surveillance généralisée

Nous renvoyons ici à l’article très complet de Jérome Latta paru sur le site Regards en avril 2015

Prenez un groupe de population relativement bien identifié, régulièrement stigmatisé dans les médias, victime d’amalgames avec sa frange violente, doté d’une dimension militante, qui ennuie des intérêts privés et leurs soutiens politiques en s’en prenant à la marchandisation de son univers. Ajoutez les violences policières dont il fait l’objet, ainsi que les mesures attentatoires aux libertés individuelles de ses membres. Constatez que, de surcroît, il est désormais la cible d’un dispositif de fichage et de surveillance bafouant tous les principes du droit. En toute logique, un tel tableau devrait susciter de vives protestations.

Las, la médiocre popularité des supporters de football ne leur vaut pas une très grande attention. Les amalgames entre "Ultras" et hooligans, la médiatisation exclusive des incidents impliquant une extrême minorité d’entre eux, le mépris auquel reste voué le football en tant que sous-culture populaire… tout concourt à ce que leur cause reste perdue. C’est justement pour ces raisons qu’ils constituent, depuis quelques années, le laboratoire idéal pour l’expérimentation des lois d’exception et des politiques privatives de liberté. Des raisons de s’y intéresser de près, donc."

Sun, 12 Nov 2017 23:08:28 +0100

Le Tocsin de Saint-Victor

Saint-Victor est une commune du sud Aveyron sur laquelle RTE, le géant de l’acheminement électrique, souhaite installer un énorme transformateur de 10 ha. Le projet fortement contesté date de 2010, l’enquête préalable à la déclaration d’utilité publique, qui durera un mois, a commencé lundi dernier.

Saint-Victor, le mardi 7 novembre 2017, 13h55.

De notre vie, nous ne l’avions entendu sonner. Pourtant quand les cloches se mettent à battre le tocsin au sommet du vieux donjon, son timbre nous imprègne immédiatement d’une certaine gravité. On se prend à rêver que ce jour entre dans l’histoire rouergate aux côtés du serment des 103 paysans du Larzac, des insurrections de croquants villefranchois et des grèves des mineurs de Decazeville. Notre mémoire, quoi qu’il arrive, l’inscrira comme un tournant de la résistance au méga-transformateur. Comme le jour où trois commissaires enquêteurs ont dû se retirer, piteux, face à la détermination du village.

Qu’a donc bien pu se dire Monsieur Lasserre, chef d’entreprise à la retraite et président de la commission d’enquête, en s’approchant par les routes ensoleillées du causse ? Son œil a-t-il été attiré par les immenses banderoles flanquant la majestueuse tour de guet ? Y a-t-il déchiffré le slogan de l’Amassada, « Pas res nos arresta [1] » ? Se souvient-il, lui, de cette image de Plogoff où la résistance à la centrale nucléaire avait affiché au faîte de l’église un « appel du clocher contre l’envahisseur » ? Connaît-il l’histoire du Carnet, de Golfech, du Pellerin… tous ces lieux où l’on bloqua également la tenue des enquêtes d’utilité publique ? Mais il se peut qu’il n’ait rien vu, trop occupé à dénombrer les dizaines de pylônes et de lignes électriques qui lacèrent déjà les paysages du plateau. Sans doute, plus prosaïquement, rêvassait-il au nombre de pages qu’il pourrait produire à l’issue de la journée et à la rémunération y afférant... Mais à présent sa voiture zigzague à l’entrée du village entre les chicanes faites de bottes de paille et de vieux outils agricoles ; tendue entre deux arbres au dessus de la route, une mise en garde : « Saint-Victor résistera ».

Prise-de-la-tour ! from pasresnosarresta on Vimeo.

Il est descendu de voiture avec les deux autres commissaires, ils s’avancent d’un pas mal assuré, feignant la sérénité, sourire de façade mais dents serrées devant les caméras de France 3. Autour d’eux, les balcons de la grand-rue donnent le ton : « On n’est pas D.U.P. », « L’enquête Lasserre à rien », « RTE Remballe Ton Enquête », « Chatry raballa pas aqui [2] », « Enquête, coup d’tête balayette »… Trois tracteurs placés aux avant-postes témoignent de la mobilisation des agriculteurs menacés d’expropriation. Nous sommes 200 à les attendre, derrière un château de bottes de paille crénelé barrant l’accès aux trois portes de la mairie. Cela ne fait pas seulement quelques heures que nous attendons. Nous attendons depuis sept ans. Sept ans à écrire des textes, à organiser des soirées d’information, des manifestations, à construire des cabanes sur les terres convoitées par RTE, à acheter à plusieurs centaines quelques ares en indivision, à nous réunir chaque semaine sur la Plaine [3]. Des années que cette enquête est annoncée puis repoussée. Aujourd’hui il y a quelque chose d’irréel à observer ces trois hommes, à finalement constater leur banalité, après s’être tant préparés à les voir marcher jusqu’à nous.

Ce temps arraché a permis de consolider une évidence désormais commune à tous les opposants : nous devons bloquer cette procédure. Le dialogue de sourds avec les chefs de projet, leur arrogance, leur mépris, tout cela a donné au mouvement une grande clairvoyance quant à ce que représente cette pseudo-consultation : un pas de plus vers les expropriations et la construction de l’infrastructure. La décision, in fine, reste entre les mains du préfet, il ne s’agit en rien d’écouter les habitants, la messe est déjà dite. Tout le monde s’est donc accordé sur le blocage, et même si la mairie - élue sur un programme d’opposition au transformateur - n’a finalement pas fermé ses portes aux commissaires, elle a en revanche ouvert celles de la salle des fêtes aux opposants pour faciliter l’organisation de la journée.

Alors quand le commissaire tente de prendre la parole, l’air presque affable, son mégaphone paraît bien frêle face aux clameurs, slogans et autres « au revoir ! » qui lui répondent. Mais il s’acharne, hausse le ton derrière son ridicule entonnoir, entouré de ses deux acolytes qui ne sourient plus. Nous qui savons sans l’entendre ce qu’il veut nous dire, de quelle prétendue neutralité il voudrait qu’on se repaisse, ne désarmons pas : « C’est à Saint-Victor qu’on gueule le plus fort ! » L’ambiance se fait potache, on s’enhardit à sortir du château-fort, les pressant sur plusieurs centaines de mètres jusqu’à leur jolie voiture. Ces trois-là voudraient garder la face, ils s’arrêtent pour discuter ensemble devant le véhicule, comme lorsque l’on sort d’un restaurant et que l’on est un peu en avance. Comme lorsque l’on est bien à l’aise et repu. La lourde alarme d’un mégaphone à quelques centimètres de leurs oreilles finit de les convaincre qu’ils ne sont pas les bienvenus, ici. Une haie de déshonneur enserre le départ de leur automobile. « Ne reviens pas ! Ne reviens pas ! » sera la seule notification qu’ils consigneront au village de Saint-Victor.

Nous regardons l’horloge : 14h30. Il n’a pas fallu une demi-heure pour que nous les repoussions. Chacun, incrédule, vérifie l’heure à sa montre. Le temps s’étire parfois, lorsque ensemble on se sent forts. Nous revenons vers la mairie où nous tenons assemblée ; la décision est rapide : nous les bloquerons chaque fois qu’ils viendront, et leur dossier menteur ne restera pas en mairie. Une chaîne humaine se met en place, et les données techniques de RTE passent de main en main jusqu’au brasero qui fume à côté de quelques brebis venues elles aussi participer au blocage. Puis c’est au tour de la maquette de promotion figurant le transformateur d’aller prendre un peu l’air. Quelques dents grincent quand, jeté à terre, le plexiglas se brise. La peur de passer pour des voyous est forte, et le débat s’anime autour de cette plaque de plâtre gisant sur le bitume : a-t-on bien fait ? Notre geste donnera-t-il une mauvaise image de cette journée ? Tandis que le ton monte quelque peu, certains yeux s’attardent sur l’objet : « Mais regardez ! Les salauds ! » Les honnêtes publicistes ont en effet omis de faire figurer sur leur plan le hameau d’Ayres, où vivent les plus proches voisins de l’infrastructure promise. Et leur transformateur, censé être trois fois plus grand que celui du Planol, déjà en activité sur la commune, semble occuper ici la même emprise. Le débat change de tournure, et l’on s’interroge : faut-il enterrer l’objet comme l’on voudrait le faire du projet, ou le détourner en enlevant le transformateur de plastique pour y tracer les chemins de randonnée de la commune ? Las, quelques bras emportent simplement la maquette jusqu’aux poubelles du village.

Les habitants de Saint-Victor n’étaient pas seuls ce mardi à résister, il y avait avec eux toutes celles et ceux qui refusent que l’on transforme leur territoire en une stérile zone industrielle de production électrique. RTE, comme au Chefresne, comme dans les Hautes-Alpes, entend passer outre, avec violence s’il le faut, l’opposition des habitants à ses projets de bétonnage, à ses THT cancérigènes, afin de boursicoter à qui mieux mieux sur le marché international de l’énergie. Nous nous tenons face à eux, petit imprévu dans leurs juteuses projections, et le clamons haut et fort : la seule énergie dont nous avons aujourd’hui besoin est celle qui nous aidera à les chasser d’ici.

C’est pourquoi nous bloquerons toutes les visites des commissaires enquêteurs. La prochaine est prévue ce jeudi 16 novembre, à 12h30 à la mairie des Costes-Gozon, la suivante le 2 décembre à Saint-Victor.

Nous invitons très largement à venir participer à cette journée du 2 décembre puisque après le blocage du matin, une grande marche contre RTE se déroulera l’après-midi dans la ville de Saint-Affrique. Nous avons besoin de vous tous à cette occasion, programme et affiche seront disponibles sous peu. À suivre...

Plus d’informations : https://douze.noblogs.org

Sun, 12 Nov 2017 21:10:23 +0100

Fin du tirage au sort, mise en place de la sélection à l'entrée de l'université. Le système est mort, vive le système !

Le premier ministre Édouard Philippe, ainsi que la ministre de l’enseignement supérieur Frédérique Vidal viennent d’annoncer la réforme de l’entrée à l’université, qui devrait s’appliquer dès le mois de septembre prochain. Deux profs principaux en terminale, des étudiants ambassadeurs chargés d’informer les lycéens, mais surtout, surtout, la fin du tirage au sort pour l’entrée à l’université ! La fin du tirage au sort et le début de la sélection (mais on n’a pas le droit de le dire). Au gouvernement, on promet, juré, craché, que cette année personne ne sera laissé sur le carreau. Au pire du pire, le (mauvais) bachelier se retrouvera dans une filière qui ne le fait pas vraiment rêver (mais qui rêve encore d’Université), ou son admission à la fac sera conditionnée à une formation de « remise à niveau ».

Des lycéens et lycéennes qui n’aiment pas trop avaler des couleuvres, qui sont par ailleurs lecteurs et lectrices de lundimatin, et qui sont réunis en Comité d’Action Lycéen, nous ont fait parvenir cet appel à mobilisation.

« L’école a été, avec la famille, l’usine, la caserne et accessoirement l’hôpital et la prison le passage inéluctable où la société marchande infléchissait à son profit la destinée des êtres que l’on dit humains. »
Avertissement aux écoliers et aux lycéens, Raoul Vaneigem

Aujourd’hui, en France, chaque bachelier a une place à l’université - quels que soient ses résultats scolaires. Chaque lycéen bachelier peut accéder à la filière de son choix, au-delà de toute considération sociale ou économique. Cela est la règle, mais les faits sont autres. Le nombre d’étudiants augmente chaque année - choc démographique des années 2000 - et la plupart des facs sont très largement surchargées, et de plus en plus de filières sont dites « en tension », c’est-à-dire que le nombre de vœux est supérieur au nombre de places. Cette situation mène à une mise en concurrence des lycéens et des étudiants pour accéder à la filière souhaitée ou pour y rester. Depuis trop longtemps les prémisses d’une sélection insidieuse sont donc déjà bien là. Or, Macron franchit maintenant un nouveau cap, considérable. Ce dernier veut, dès la rentrée prochaine, remplacer APB par un système de sélection réelle et assumée. Cela veut dire que, dès juin prochain, tous les bacheliers n’auront plus de place assurée à l’université. Dès juin prochain, les lycéens seront officiellement mis en concurrence et sélectionnés ou pas dans les filières demandées en fonction de leurs résultats scolaires, les facs auront accès aux bulletins scolaires et à l’avis unique de chaque professeur. Que vont donc devenir ceux qui n’auront pas été sélectionnés ?

Si tout le monde comprend ce que signifie sélection, il faut comprendre ce qu’elle induit - ou plutôt ce qu’elle ignore. Si le tirage au sort était arbitraire, la sélection entend être la solution en camouflant les réalités du système scolaire français dont elle est l’incarnation. L’incarnation d’un système méritocratique qui, par la mise en concurrence des élèves, efface les possibles solidarités entre ceux-ci. Autrement dit, un système qui ne réfléchit pas à ses faiblesses - qu’elles résident dans un certain déterminisme social, ou une reproduction des inégalités en milieu scolaire - et trouve comme issue pour sa survie de donner une valeur supplémentaire aux élèves. Ici le droit de poursuivre ses études se transforme ainsi en confrontation sociale explicite – par la revalorisation de l’enseignement supérieur privé, et la marginalisation pérenne de certaines couches sociales en les excluant définitivement du système d’études dominant. La sélection n’est que l’incarnation d’un système en fin de vie, essoufflé et essayant de recycler les mêmes réformes depuis cinquante ans afin de se donner une consistance, de survivre. Au-delà de la sélection, c’est donc la survie et la signification de tout un système scolaire qui sont ici remises en cause. À nous d’affirmer le système scolaire que nous voulons - ou plutôt de s’opposer à la poursuite de la libéralisation de l’école, et de l’affirmation de l’école et de la fac comme lieu de compétition capitaliste et de hiérarchisation sans questionnement social ni humain.

« L’école demeure confinée dans le contre-jour du vieux monde qui s’effondre. »

Avertissement aux écoliers et aux lycéens, Raoul Vaneigem

Depuis près de cinquante ans les gouvernements successifs veulent instaurer cette sélection, et ont toujours échoué face aux contestations massives. Alors, pourquoi réessayer aujourd’hui ? Macron profite de la faillite anticipée d’APB pour justifier une mesure qui jamais ne serait acceptée en d’autres temps. Depuis près de quinze ans, tout le monde est au courant du choc démographique des années 2000 (environ 40.000 nouveaux bacheliers chaque année), or jamais les moyens ni les places des facs n’ont réellement été augmentés. Il est donc prévu depuis un moment que tout le monde n’aura pas sa place à l’université, et ce seraient les générations 2000 qui s’en feraient les cobayes. Ainsi, si la « crise d’APB » était prévue - et n’a pas été devancée - c’est bien pour justifier la sélection en espérant peu d’opposition. Ici la solution n’est surtout pas dans le tirage au sort ou la sélection, mais bien dans les moyens que l’on décide d’allouer aux universités. Au-delà du retrait de la loi Vidal, nous réclamons donc l’augmentation des places et des moyens alloués aux universités proportionnellement à l’augmentation démographique afin que chaque bachelier puisse accéder à la licence de son choix dans la fac de son choix - soit simplement libre d’étudier comme il le veut et non comme il le peut, selon des critères élitistes et socialement injustes.

« Une société qui n’a d’autre réponse à la misère que le clientélisme, la charité et la combine est une société mafieuse. Mettre l’école sous le signe de la compétitivité, c’est inciter à la corruption, qui est la morale des affaires. »
Avertissement aux écoliers et aux lycéens, Raoul Vaneigem

Et, puisque la sélection ne suffit pas, Macron enchaîne une série de réformes contre la jeunesse - réforme complète du baccalauréat, baisse des APL et mise en place d’un service militaire obligatoire dès 2019 pour les 18 à 21 ans. Au-delà d’une simple opposition au principe de sélection il nous paraît ainsi essentiel de réfléchir au sens profond de l’enseignement scolaire en tant qu’« antichambre d’une société parasitaire et marchande » et de développer d’autres modèles vivants et autonomes dans les lycées et les facs en se réunissant, en occupant, en bloquant – plus que jamais faire mouvement – à l’heure où l’universalité de l’université est remise en cause, mais surtout de proposer une autre diagonale par laquelle la jeunesse peut échapper à cet avenir pré-sélectionné.

Nous appelons ainsi toutes les franges de la jeunesse, ainsi que les professeurs et toutes les personnes concernées, à se mobiliser et à renverser le rapport de force dès le mercredi 22 novembre, jour de l’examen du projet de loi Vidal en conseil des ministres, et au-delà.

Des lycéen.ne.s mobilisé.e.s en Comité d’Action Inter-Lycéen.

Sun, 12 Nov 2017 21:01:19 +0100

Phénoménologie de la proie - Elsa Dorlin

Dirty Week-end est un thriller de Helen Zahavi traduit de l’anglais par Jean Esch (Presses Pocket, Paris, 1992). Dans le dernier chaptire de son beau livre Se défendre (dont nous avons publié une note de lecture la semaine dernière), Elsa Dorlin prend appui sur ce roman afin de donner à voir ce que c’est que la dite « condition féminine » – concrètement : être objet de harcèlement permanent – et une manière d’en sortir… Cette lecture n’apprendra probablement pas grand-chose aux femmes, par contre à nous autres, hommes, elle me semble tout à fait utile, voire indispensable. La note qui suit nous a été envoyée par nos amis d’Antiopées mais elle est de la plume d’Elsa Dorlin elle-même. La section citée, « Phénoménologie de la proie », occupe les pages 163 à 171 de Se défendre, dont on trouvera le texte intégral en ligne sur le site des lybers de Zones.

Quelques semaines avant sa sortie en 1991, la presse dénonce déjà Dirty Week-end, accusé d’être un brûlot immoral, ultra-violent et pornographique, et Helen Zahavi, son autrice, une « malade mentale ». Dans l’histoire moderne de la censure en Angleterre, le roman est le dernier opus à faire l’objet d’une demande d’interdiction de publication et de diffusion auprès du Parlement de Londres. Dirty Week-end touche visiblement un point ultrasensible. Pour la plupart des commentateurs du livre, il s’agit d’une apologie de la violence qui ne s’encombre même plus de justifications vengeresses : une violence gratuite, irrationnelle, sans limite. Bella, son héroïne, est la figure même de la victime devenue bourreau. Ralliée à la brutalité la plus obscène – mais, déclinée au féminin, la brutalité n’est-elle pas toujours considérée comme obscène ? –, Bella est présentée comme une version contemporaine de la folie féminine meurtrière : son éthique est ainsi réduite à une pathologie. À l’encontre du texte même de Helen Zahavi, ces commentaires manquent totalement ce qui est pourtant au centre du roman. Et, en ce sens, ils sont aussi peut-être le symptôme d’une volonté de ne pas savoir ; volonté que le texte même de Zahavi bouscule, déstabilise. Bella est bien une figure de la banalité qu’il y a à être violentée, et son week-end meurtrier, la fiction méthodologique qui sert à faire éprouver cette expérience, qui la fait, par l’écriture, accéder à la densité du réel et forcer les consciences.

Le roman déstabilise aussi une appréhension éthico-politique commune dans les courants féministes contemporains où la violence est seulement pensée comme expression de la puissance d’agir des « dominants » et ne constitue pas ou plus, par conséquent, une option « politique » possible pour le féminisme. Dans cette perspective, le roman est éminemment choquant parce qu’il resignifie les effets de la violence faite aux femmes en décrivant ce que la violence fait à Bella et ce qu’elle peut à son tour en faire. « Serial killer féministe », comme des journalistes l’ont qualifiée, Bella rompt ainsi avec une éthique féministe (ou trop rapidement attribuée au féminisme dans son ensemble) de la non-violence ; elle est la sale héroïne dont le féminisme avait besoin pour questionner son propre rapport à la violence : ce que l’on fait dans / de / avec la violence. Dans ce roman, nulle conversion véritablement héroïque de la gentille, fragile et vulnérable Bella en justicière sanguinaire défendant la cause des femmes. Il s’agit d’autre chose. Le politique se situe à un autre niveau : au cœur justement de cette intimité vécue, introspective, vaincue et désespérée, et, en même temps, de cette expérience charnelle d’une patience à bout. Dirty Week-end, c’est l’histoire politique du déploiement d’un muscle, jusqu’ici épuisé, recroquevillé sur lui-même, qui se saisit un jour d’un marteau pour exploser un crâne. « Politique », donc, au sens le plus féministe du terme, au sens où le personnel peut l’être.

Bella vit seule dans un tout petit appartement en semi-sous-sol d’un immeuble modeste, typique de Brighton, ville côtière du sud de l’Angleterre. Comme des millions d’autres, Bella est une jeune femme sans histoires, dont nul n’était censé se souvenir. Dans la vie, elle n’a ni ambition ni prétentions, pas même au bonheur le plus simple, le plus stéréotypé. D’ailleurs, Bella « a appris à être une bonne perdante. Perdre semblait lui convenir. C’était quelque chose de familier, comme une douleur qui a toujours été en vous, et qui vous manquera si jamais un jour elle disparaît ». Bella est une antihéroïne, un personnage anonyme, une femme qui passe et presse le pas, une ombre dans une foule. Et Bella est à ce point commune qu’elle peut précisément figurer toutes les femmes. Comme l’écrit Zahavi : « Vous la trouvez pathétique ? Sa faiblesse vous rebute ? L’image de ses grands yeux fous de victime vous soulève l’estomac ? Ne la jugez pas. Ne la jugez pas sans avoir vécu cela. » Dont acte, nous sommes toutes un peu Bella. Qui n’a pas une fois ressenti la médiocrité existentielle de Bella, son propre anonymat, la peur si familière qui l’accompagne, ses espoirs avortés, son épuisement revendicatif, sa claustrophobie à vivre dans son espace étriqué, à survivre dans son corps, son genre, son humilité à supporter sa galère sociale, sa seule exigence de vivre tranquille ? Parce que nous faisons à peu près quotidiennement, de façon répétitive, diverse, l’expérience de toute cette myriade de violences insignifiantes qui nous pourrissent la vie, qui met en permanence à l’épreuve notre consentement ; parce que nous faisons à peu près quotidiennement l’expérience de ces regards salaces, de ces harcèlements licites, de ces réflexions humiliantes, de ces gestes intrusifs, de ces brutalités nauséeuses, qui endommagent nos corps comme nos vies.

Les premières pages qui décrivent la vie de Bella dessinent en creux ce qui pourrait être qualifié de phénoménologie de la proie. Une expérience vécue que nous tentons par tous les moyens de supporter, de normaliser par une herméneutique du déni, en tentant de donner sens à cette expérience en la vidant de son caractère invivable, insupportable. Bella est très vite agressée par un homme des plus « ordinaires » (c’est un détail important) qui la violente de toute part, et elle essaie de maintenir coûte que coûte la fiction d’une Bella d’« avant » l’agression. Elle tente de vivre comme à son habitude, de se rassurer en faisant semblant que tout va bien, de se protéger en faisant comme si rien ne s’était passé, en déréalisant sa propre appréhension de la réalité – en face dans la rue, un homme la regarde jour et nuit depuis sa fenêtre, mais peut-être est-ce elle qui pense qu’un homme la regarde. Bella vit dans cet effort constant qui consiste à n’accorder que peu d’importance à soi : à ses ressentis, à ses émotions, à son malaise, à sa peur, à son angoisse, à sa terreur. Ce scepticisme existentiel de la victime relève d’une perte de confiance généralisée qui touche tout ce qui est vécu, perçu, au je. Puis, quand le déni devient impossible, Bella « prend sur elle » : en se recroquevillant dans son corps, en restant tapie dans son appartement, en rétrécissant son espace vital qui, malgré tous ses efforts, est violé. Elle vit dans la banalité d’un quotidien d’une proie qui veut s’ignorer, en aménageant sa vie pour en sauver le sens, et parce que l’idée même d’être une proie appelle une forme d’attention à soi qu’elle ne s’accorde même pas. Aussi, l’agression, loin de marquer un point de rupture dans l’itinéraire d’une vie sans histoires, n’est en fait que le révélateur de ce que les expériences continuées de la violence ont déjà abîmé, marqué dans le corps de Bella. Elles ont constitué son corps propre, son rapport au monde, ont charpenté la façon même dont ce monde lui apparaît, la touche ; elles ont modelé la façon dont son corps habite, affecte ce monde et s’y déploie. Il n’y a donc pas de retour possible à une vie ante agression. Il n’y a pas de possibilité de « revenir » en arrière car, de fait, il n’y a pas de point d’accroche pour retrouver une féminité épargnée, qu’il faudrait restaurer ou déviolenter.

L’histoire de Bella, c’est aussi l’histoire d’un voisin, un homme lambda, habitant l’immeuble en face, qui a décidé un jour de la violenter. Pourquoi ? Parce que Bella paraît si pathétique, si fragile, déjà si « victime ». Et, si nous sommes toutes un peu Bella, c’est aussi parce que, comme Bella, nous avons commencé à ne plus sortir à certaines heures, dans certaines rues, à sourire quand un inconnu nous interpellait, à baisser les yeux, à ne pas répondre, à presser le pas quand nous rentrions chez nous ; nous avons veillé à fermer à clef nos portes, à tirer nos rideaux, à ne plus bouger, à ne plus répondre au téléphone. Et, comme Bella, nous avons dépensé beaucoup d’énergie à croire que notre perception de cette situation n’était pas digne de faire sens, qu’elle n’avait pas de valeur, de réalité : à dissimuler nos intuitions et émotions, à simuler que rien de révoltant ne se passait ou, au contraire, que ce n’était peut-être pas acceptable d’être épiée, harcelée ou menacée, mais que c’est nous qui étions de mauvaise humeur, qui devenions intolérantes, paranoïaques, ou alors qu’on avait la poisse, que ce genre de « trucs », ça n’arrivait qu’à nous. Précisément, l’expérience de Bella est une somme de bribes d’expériences communément partagées mais aussi la description minutieuse de toutes ces tactiques prosaïques, de tout ce travail phénoménal (perceptif, affectif, cognitif, gnoséologique, herméneutique), que nous effectuons chaque jour pour vivre « normalement », qui relève du déni, du scepticisme, et rend indigne tout ce qui relève de soi. Or, cette normalité renvoie de fait à un critère de l’acceptable (et donc aussi à un critère de l’inacceptable, du révoltant), défini par la perspective imposée par cet homme à la fenêtre : c’est d’après son échelle de l’acceptable et du crédible, d’après « son monde à lui », que nous jugeons qu’il est « normal » de subir ce qu’il fait puisque c’est lui qui juge « normal » d’agir comme il le fait.

Et c’est depuis cet horizon d’expériences commensurables de la banalité du pouvoir que Bella peut devenir le personnage tragique d’un conte féministe, un conte exemplaire. Car l’histoire de Bella ne commence véritablement que quand Bella considère que finalement ça suffit. Il n’y a pas de roman avant ce point de basculement, juste un prologue qui évoque ce que ça fait d’être une femme.

Le voisin de Bella, l’homme qui l’observait par la fenêtre, l’appelait au téléphone, la réveillait au milieu de la nuit, cet homme l’a suivie un après-midi. Il s’est assis à côté d’elle alors qu’elle s’était octroyée quelques minutes pour jouir d’un rayon de soleil dont elle s’était privée depuis des semaines ; il lui a mis la main sur la cuisse, tenu le poignet au point de le lui briser, l’a embrassée de force et il lui a promis de venir chez elle pour lui « faire mal », Bella attend. Elle attend son tour devant la porte du monde de son violeur. Elle a beau lui avoir dit d’arrêter ; elle a beau avoir évoqué le fait que c’était insensé, protesté que c’était anormal : il n’entend pas, il ne comprend pas. C’est le « vide sidéral » – elle perd pied, elle n’y arrive plus ; elle est désorientée et ne parvient plus à restaurer du sens. Pourtant, Bella va « passer à l’acte ». Pourquoi ce jour-là précisément ? Était-elle plus exténuée de tout ce travail accompli pour maintenir une « vie normale » ? Rien ne permet d’y répondre. Tout se passe comme si un mouvement ou, plutôt, une tension à l’échelle même d’un muscle dont elle ignorait encore l’existence s’était petit à petit manifestée, avait fécondé un « petit noyau de rage compact ». Bella s’est arrêtée de douter, elle a arrêté de nier et d’attendre, de protester gentiment en tentant de sourire. Elle est alors sortie d’elle-même, elle est sortie de chez elle, elle a marché vers quelque chose : « Il était trois heures passées quand elle arriva dans les North Laines. C’est un quartier où on se rend quand on souhaite consulter un psy, se faire lire les lignes de la main, ou connaître son avenir. C’est le quartier mystique et altruiste de la ville. Là où on vous prend par la main pour vous conduire à travers vos rêves. »

Au cours de cette pérégrination, elle rencontre un voyant iranien, qui lui tient des propos elliptiques, et avec lequel elle parle longuement : d’elle, de sa vie, de son arrivée à Brighton trois ans auparavant, de ce qui se passe depuis plusieurs mois. Elle raconte la fatigue d’être une femme, à la manière d’une fable de l’hétérosexualité désenchantée. Les désirs, les rencontres, le sexe, l’amour libre, l’amour payant, le désamour, la désillusion, les ruptures, les abandons, parce qu’il nous dit que « l’on se laisse aller ». Les petits riens de la non-attention, du non-intérêt, de la non-écoute, des non-regards, des non-égards, du non-soin, du non-attachement qui ont généré chez Bella cette conviction profonde d’être « une épave flottante, un objet rejeté sur la côte. La dernière de la course. La pluie sans que vienne le beau temps. Un simple galet sur la plage. La dernière sortie du lit et la dernière dans la queue. La dernière en tout, pour tout le monde ». Ce passage du roman est crucial : Bella dialogue avec le voyant, mais se parle à elle-même.

Elle s’adresse à lui mais elle s’écoute. Pour la première fois, elle prend en compte ses propres mots, ses ressentis, ses jugements. Elle se redonne réalité. Apparaît alors, derrière l’« exceptionnelle » violence de son voisin « ordinaire », toute la violence des protagonistes « connus », « proches », « familiers » qu’elle a rencontrés tout au long de sa vie : des enseignants, des amoureux, des amants, des amis, des patrons… Cette parenthèse introspective redonne de la densité à son point de vue, à sa perspective, à son monde vécu.

Elle fait le lien entre toutes ses expériences, et objective tout ce qu’elle a déjà fait, toutes les résistances imperceptibles qu’elle a déployées pour traverser et vivre dans ces violences. Il s’avère que si Bella est encore là, c’est qu’elle est depuis longtemps une experte de l’autodéfense – une autodéfense qui n’en a pas le nom, pas le label, ni le prestige. Les techniques d’autodéfense que Bella a activées quotidiennement ont précisément été efficaces parce qu’elles lui ont permis de ne pas être complètement abattue par la violence. Évitement, déni, ruse, mot, argument, explication, sourire, regard, geste, fuite, esquive sont des techniques de « combat réel » qui ne sont pas reconnues comme telles. Bella prend donc conscience que, jusqu’ici, elle s’est défendue mais qu’elle s’est épuisée à prendre sur elle, qu’elle a raboté son monde, coupé dans le vif de son être. Elle a fait avec les moyens du bord, avec ce qu’on lui avait appris, ce qu’elle a reçu en héritage. Cette tactique qui relève de ce qui apparaît de prime abord comme une lâcheté toute « féminine », a été la seule tactique de survie efficace lui permettant de sauver la face au prix de sa propre déréalisation. N’empêche, jusqu’ici, elle a survécu, elle s’est défendue tant bien que mal.

Une question surgit alors : que peut-elle faire à présent, que lui est-il permis d’espérer ? Se défendre. Se défendre encore mais autrement : passer de la tactique à la stratégie. Ne plus se tenir tapie dans le monde de l’Autre à éviter les coups et à serrer les dents. Bella ne se libère pas, elle n’est pas plus « libre » qu’avant, elle comprend juste qu’elle est en colère, et cela lui suffit pour agir. Cette colère lui appartient. Bella restera polie, humaine, presque prévenante avec ses victimes. Au constat que, jusqu’ici, Bella s’est défendue de la violence en se faisant constamment violence, elle va modifier les règles de sa propre action. Plutôt que d’agir en « prenant sur elle », elle va se recentrer sur elle-même, prendre soin d’elle-même, et agir sur le monde. Et, pour cela, il faudra nécessairement qu’elle transgresse les règles en vigueur.

Alors voilà, même la fragile Bella peut soulever un marteau. C’est elle qui, un vendredi soir, part chez son agresseur en pleine nuit et s’introduit dans sa chambre. C’est elle qui, à présent, lui explique les nouvelles règles parce qu’il ignorait que le jeu avait changé ; c’est elle encore qui lui assène plusieurs coups et lui fracasse la tête, le laissant agoniser dans une mare de sang. À partir de ce point de non-retour, Bella tout en restant Bella va prendre soin d’elle-même en donnant de l’importance à sa réalité. Bella ne voulait pas s’imposer, elle ne voulait embêter personne, mais finalement, toute sa vie, elle a été éduquée à tuer les hommes – parce que, de fait, ils ont fait beaucoup pour qu’elle en arrive là ; ils l’ont très bien éduquée à la violence et il ne faut pas beaucoup de volonté, de force pour « passer à la violence » ; pas beaucoup de technique, pas beaucoup d’entraînement, et c’est d’ailleurs précisément pour cette raison qu’il est si facile de violenter une femme. Elle a vu faire, elle a vu faire, elle a éprouvé ce que cela fait. Au cours du week-end qui va suivre, ceux qu’elle rencontrera sur son passage vont donc « y passer », Toutefois, ces meurtres ne sont jamais « aveugles » : ne sachant pas que Bella avait changé les règles du jeu, tous les hommes croisés en deux jours l’ont comme à l’accoutumée insultée, harcelée, frappée, violée, menacée de la liquider, ou ont violenté une autre femme.

En réalité, c’est Bella elle-même qui est parvenue à un certain stade de maturité : à un point où la violence subie ne peut que devenir une violence agie. Bella est l’Émile mutant de Helen Zahavi, elle est une bonne élève. Elle n’a jamais pratiqué d’arts martiaux, elle n’a jamais reçu d’entraînement spécial, ni appris à utiliser un marteau, un couteau, ou tirer au pistolet… mais le travail sourd de la violence vécue a fonctionné en elle comme un apprentissage à l’autodéfense féministe – lui donnant, sans qu’elle s’en aperçoive elle-même, les ressources pour raisonner, juger, agir et frapper – c’est-à-dire pour advenir au monde. Bella expérimente son corps, elle apprend « sur le tas ». Elle commence à faire confiance à ses ressentis (à sa haine, sa rage, sa peur, sa joie), à ses déductions (non il ne faut pas se moquer d’un homme qui bande mou, non il ne faut pas se faire raccompagner, non il ne faut pas s’engouffrer dans une ruelle sombre, non il ne faut pas se tenir à portée d’une main prête à vous gifler, non il ne faut pas les laisser s’approcher trop près de votre cou… à moins d’être armée et résolue à taper fort), à donner du poids à ses choix (est-ce trop demander de vivre sans être violentée ?). Les deux jours de Bella figurent la temporalité d’un stage d’autodéfense féministe, avec sa pratique accélérée, son partage d’expériences, ses prises de conscience et ses recommandations. Bella n’a pas appris à se battre, elle a désappris à ne pas se battre. En passant à une stratégie d’autodéfense féministe, il ne sera donc jamais question de distiller la réalité pour en extraire l’efficace d’un geste (immobiliser, blesser, tuer…), mais, au contraire, de s’enfoncer dans la trame de la réalité sociale de la violence pour y entraîner un corps qui est déjà traversé par la violence, pour déployer un muscle familiarisé à la violence mais qui n’a fondamentalement jamais été éduqué et socialisé à s’entraîner à la violence, à l’agir.

S’il y a bien une mue, pour autant il n’y a pas de véritable métamorphose dans Dirty Week-end, Bella reste toujours la même. Elle ne devient ni une « hystérique assoiffée de cruauté » ni une « héroïne meurtrière magnifique », Helen Zahavi veut préserver son personnage principal dans sa banalité féminine à la fois si singulière et si communément vécue. L’autrice précise à plusieurs reprises que Bella voulait qu’on la laisse tranquille et que, malgré sa patience à toute épreuve, cela n’a pas été possible. Il a fallu deux jours de violence sidérante pour que son point de vue soit enfin pris en compte, qu’il compte pour autrui.

Sun, 12 Nov 2017 21:01:15 +0100

Le porc, le sioniste et le prédicateur musulman

« Car on vous jugera du jugement dont vous jugez, et l’on vous mesurera avec la mesure dont vous mesurez. Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l’œil de ton frère, et n’aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton œil ? » (Evangile selon Mathieu, chapitre 7, versets 2-3).

« Ceux qui, par superbe, démentirent nos Signes, ils ne voient pas s’ouvrir les portes du ciel, pas plus qu’ils n’entrent au Jardin, jusqu’à ce que le chameau ne pénètre dans le chas d’une aiguille. »
(Coran, sourate VII, verset 40)

Les accusations portées contre l’islamologue Tariq Ramadan font depuis plusieurs jours la « Une » des journaux. Personnage médiatique, controversé en France mais honoré en Angleterre (il enseigne dans la prestigieuse université d’Oxford), les plaintes déposées contre lui ne pouvaient pas passer inaperçues : deux femmes l’accusent de viol. Et l’une d’elles, Henda Ayari, a témoigné à visage découvert à la télévision : elle raconte comment Tariq Ramadan, après des échanges sur Facebook, puis par Skype, lui a donné rendez-vous dans une chambre d’hôtel, où il l’a violée. Elle explique également que pour justifier son comportement méprisant, insultant, brutal et symboliquement assassin, il lui a dit, après coup, qu’elle n’avait eu que ce qu’elle méritait, ce qu’elle voulait, puisqu’elle avait décidé de retirer son voile.

Tout part en effet d’une histoire de voile : autrefois salafiste, mariée à un homme qui la soumet, la maltraite, Henda Ayari a divorcé, puis s’est éloignée de l’islam rigoriste, jusqu’à décider d’enlever son voile - « faute » que Ramadan lui aurait donc fait payer en la violant. C’est pourquoi le jeu de mot s’impose : « voilée ou violée », telle est l’alternative laissée aux femmes musulmanes. Le récit d’Henda Ayari confirme ainsi avec fracas les accusations portées depuis longtemps contre Tariq Ramadan, à savoir que sous couvert d’un discours se voulant réformiste, rationaliste et progressiste se cache une réalité sexiste, fondamentaliste et violente. Ce fut notamment le cheval de bataille de Caroline Fourest. La journaliste d’investigation dénonçait en effet un « double discours » : Ramadan expliquerait aux européens une chose, aux musulmans son contraire, autrement dit il tiendrait un discours « éclairé » en certaines occasions, « obscur » en d’autres. Elle accusait aussi l’enseignant à Oxford d’être un « imposteur ». Mais en guise de preuves, Fourest n’avait jusqu’alors rien pu fournir de probant, précisément, sinon des citations tronquées. La preuve matérielle qui manquait est finalement venue de la bouche de Henda Ayari : Ramadan lui a tenu un discours « obscur » dans une chambre d’hôtel, et ses agissements furent plus « obscurs » encore…

Fourest explique aujourd’hui qu’elle savait, qu’elle avait recueilli depuis longtemps les témoignages de plusieurs femmes mais que la crainte de représailles les empêchant de dénoncer publiquement leur agresseur, elle était elle-même contrainte au silence. Lors d’un débat avec Ramadan dans une émission de Frédéric Taddeï en 2009, elle y aurait toutefois fait allusion, comme elle l’explique sur son blog :

« Je me souviens de son regard quand j’ai souligné avec une très légère ironie (que lui seul pouvait comprendre) qu’il défendait une vision extrêmement moraliste de la sexualité « en discours », et qu’il devait bien sûr se l’appliquer à lui-même… A la fin du débat, deux de ses proies, dont celle qui vient de raconter courageusement l’atrocité des sévices qu’elle a subis, se sont levées pour me dire « bravo » et « merci », devant lui. Tariq Ramadan se démaquillait en parlant avec son ami Taddeï. Il s’est décomposé. Je n’oublierai jamais son regard, livide et défait. Ce jour-là, il a su… Qu’un jour tout se saurait. [1] »

Lors de l’émission de Taddeï, la journaliste d’investigation glisse en effet une remarque teintée d’ironie au sujet de la vie privée de Ramadan, « évidemment » en accord avec son discours… Mais il n’est pas question de « sévices », il est question de relations extra-conjugales. Qui est sensible à l’ironie de Fourest se dit alors que Ramadan, s’il prêche en public une sexualité exclusivement conjugale, ne s’interdirait pas, en privé, des aventures extra-conjugales. Rien ne laisse en revanche deviner « l’atrocité des sévices », l’ironie de Fourest, sourire en coin, n’en laissant rien transparaître. Il est vrai qu’en matière de sexualité, il est difficile de faire la part des choses, ce qui déplaît aux uns pouvant plaire aux autres. C’est du reste pourquoi le seul critère qui vaille est le consentement de chacun. Et à ce sujet le témoignage d’Henda Ayari est sans équivoque : elle a dit « non », il l’a violentée et violée. Fourest avait donc raison depuis près de dix ans : ce soi-disant musulman éclairé est un « porc ». Et honte à ceux qui, durant toutes ces années, ont pris la défense d’un « porc » malgré les preuves d’ores et déjà apportées par le livre de Fourest. C’est la conclusion du texte paru sur son blog :

« Je n’oublie pas ceux qui ont continué à le mettre à l’antenne pour faire de l’audience et à le présenter comme un intellectuel (alors que son imposture universitaire était prouvée et que mon livre détaillait la portée intégriste de son double discours). Ceux-là portent la responsabilité de l’avoir laissé séduire la jeunesse musulmane d’Europe, même après le 7 janvier et ses commentaires ignobles sur Charlie. Sans vouloir réfléchir à leur métier. Par complicité virile, parfois par paresse ou naïveté, ils ont nourri un monstre qui a fait reculer les droits des femmes et la laïcité dans les esprits, mais aussi brisé quelques vies. »

Le problème est que le témoignage d’Henda Ayari est tout récent et qu’en ce qui concerne le livre de Fourest écrit il y a près de dix ans, il n’est pas probant. De fait, si une chose est acquise, c’est que Ramadan, quoi qu’on en pense, est un intellectuel, ce qui est moins le cas de Fourest. (Aussi, quitte à reprocher à Edwy Plenel d’avoir discuté publiquement avec Ramadan, ou à Edgar Morin d’avoir co-signé un livre avec lui, autant reprocher aux consommateurs de l’industrie du spectacle d’engraisser les comptes en banque de Weinstein). Ce qu’il reste à déterminer, c’est la question de l’innocence ou de la culpabilité de Ramadan dans ces deux affaires de viol. Que faut-il en penser ? D’un côté, il y a le témoignage de deux femmes, que nous n’avons moralement pas le droit de mettre en doute (jusqu’à preuve du contraire), parce que ce serait les rendre coupables d’une faute grave : la dénonciation calomnieuse. De l’autre, il y a le témoignage d’un homme, Tariq Ramadan, qui clame son innocence par la voix de ses avocats, témoignage que nous n’avons moralement pas le droit de mettre en doute (jusqu’à preuve du contraire), parce que ce serait le rendre coupable d’un crime dont il est présumé innocent. Ne reste donc plus qu’à se taire, en attendant que la Justice tranche. Hélas, on risque fort d’en rester là : la parole de l’une contre la parole de l’autre. Et si c’est le cas, Ramadan sera vraisemblablement innocenté, « faute de preuves… ». On devine aisément qui en tirera tout le bénéfice : les grenouilles.

Les grenouilles sont une plaie d’Egypte. Les plaies d’Egypte, au nombre de dix, ne sont pas des châtiments arbitraires tombés du ciel mais des signes, des symptômes, en l’occurrence une invasion de grenouilles, expression d’une terre livrée au bruit, d’un monde devenu inaudible, illisible et finalement impraticable hormis, peut-être, les chemins tracés par le courant. Mais précisément, comme dit la sagesse populaire, notamment alsacienne : « seuls les poissons morts vont dans le sens du courant ». Tâchons donc, dans la mesure de nos moyens, de rester vivant, ou du moins, pour ce qui concerne « l’affaire Ramadan », d’y introduire un minimum de lisibilité, en attendant – l’espoir fait vivre - que Justice soit faite.

Comme précisé ci-dessus - mais il est bon d’y insister - il revient à l’institution judiciaire de trancher la question de savoir si Henda Ayari dit vrai ou faux, et conséquemment de savoir si Tariq Ramadan est coupable ou innocent. Et je n’ai, personnellement, strictement rien à dire à ce sujet. En revanche, il est trois éléments dans « l’affaire Ramadan » qui me paraissent d’ores et déjà établis, sans l’ombre d’un doute.

Le premier élément est relatif au contexte, celui d’une révélation en cascade de harcèlements et de viols, singulièrement dans l’industrie du spectacle, comme en témoignent les dizaines d’accusations portées contre un producteur américain, puis celles de 456 actrices suédoises portées contre des acteurs, metteurs en scène et cinéastes [2] ; si bien qu’on est en droit de se demander si l’idéologie patriarcale et sexiste est d’abord le fait de l’islam rigoriste ou de l’industrie occidentale du divertissement.

Le second élément est relatif au témoignage de Henda Ayari que Le Parisien présente comme une « ancienne salafiste devenue militante féministe et laïque [3] », sa conversion aux valeurs occidentales ayant notamment eu pour « déclic », à suivre cette fois Le Figaro, les odieux attentats de 2015 : « Le déclic intervient après les attentats de 2015. Elle tire un trait sur son passé salafiste, retire son djilbab et parvient à s’affranchir des milieux islamistes [4] ». Or il se trouve qu’à s’en tenir au témoignage télévisé de Henda Ayari, l’histoire qu’elle raconte est sensiblement différente. Elle explique en effet qu’après son divorce elle a été séparée de ses enfants, ce qui, on l’imagine aisément, la faisait terriblement souffrir. Elle a alors consulté une assistante sociale, laquelle lui a expliqué que si elle voulait obtenir la garde de ses enfants, il lui fallait disposer d’un appartement et donc de ressources financières, et que par conséquent elle devait trouver du travail. À l’époque, Henda Ayari portait le voile. Et l’assistante sociale, soucieuse de l’aider à trouver du travail, lui a vivement conseillé de l’enlever. Henda Ayari est très claire à ce sujet et s’épanche à visage découvert sur BFM-TV : « J’ai porté le voile depuis l’âge de vingt ans, et donc le fait de devoir retirer le voile pour pouvoir trouver du boulot, pour pouvoir retrouver la garde de mes enfants, ça a été pour moi très difficile, très compliqué, beaucoup de culpabilisation [5] ». Elle le redit dans son témoignage sur France 3 Normandie, lorsqu’elle évoque de nouveau l’état de détresse dans lequel elle se trouvait à l’époque de sa rencontre avec Ramadan : « C’est ça, c’est vraiment cette souffrance avec la séparation de mes enfants, qui a fait que je me sentais très fragile, et aussi le fait de retirer le voile, parce que moi j’ai été obligée, enfin… [elle s’interrompt, puis reprend] voilà, j’ai voulu récupérer la garde de mes enfants, et pour ça il fallait que je trouve un boulot, et pour trouver un boulot, eh bien il a fallu que je retire le voile, parce que c’était très compliqué avec le voile, donc je culpabilisais [6] ». Que Tariq Ramadan ait brutalisé et violé Henda Ayari, ou qu’il ait eu avec elle des rapports consentis, ou qu’ils n’aient pas dépassé le stade de la pâtisserie orientale, c’est à l’institution judiciaire de trancher. En revanche, on peut d’emblée tenir pour vrai le témoignage de cette femme relatif à la séparation d’avec ses enfants et au fait qu’elle a été « obligée » de retirer son voile afin de trouver du travail, obligation dont elle a souffert : « ça a été pour moi très difficile, très compliqué, beaucoup de culpabilisation ». D’autres femmes, comme elles, ont été contraintes de retirer leur voile, pour aller à l’école, trouver du travail, s’insérer dans la société, etc., ce qui a dû être « très difficile, très compliqué, beaucoup de culpabilisation ». Mais qui s’en émeut ? L’histoire que les médias vous racontent est d’une tout autre facture : une femme autrefois salafiste s’est aujourd’hui libérée de l’islam ; elle est vêtue de cuir, épanouie, dévoilée, sexy et heureuse, si ce n’était le viol commis par un prédicateur musulman qui juge qu’une femme doit être « voilée ou violée ». On se croirait dans un mauvais téléfilm. Mais la réalité dépasse parfois la fiction, c’est vrai. Toujours est-il qu’en l’état actuel des choses, le seul élément qu’on puisse considérer établi par le témoignage télévisé de Henda Ayari, c’est que dans la France du XXIe siècle, la liberté qu’on accorde à une musulmane mariée à un salafiste est la suivante : « ou bien tu restes chez toi à t’occuper de tes enfants pendant que ton mari travaille (s’il a lui-même trouvé du travail malgré sa barbe et sa djellabah) ; ou bien tu quittes ton mari sans retirer ton voile, mais en ce cas on te retire la garde de tes enfants ; ou bien tu retires ton voile, tu raccourcis ta jupe, bref t’occidentalises et alors tout ira mieux. (Tu pourras même – qui sait ? - faire carrière au cinéma…) ». Appelons cela une islamophobie structurelle, singulièrement violente, et sexiste.

Le troisième élément établi avec certitude est le rôle que certains attribuent au « sionisme » dans cette affaire, comme en témoigne, à suivre différents médias, l’intitulé d’un texte paru sur le site de l’Union française des consommateurs musulmans : « Tariq Ramadan face au sionisme international ». C’est un autre versant de la xénophobie : l’étranger n’est pas, cette fois, la femme musulmane voilée, c’est le juif-sioniste-comploteur, dominateur et argenté, dont un avatar, ou rejeton, est cet « enfant coiffé d’une kippa » que vous aurez un jour croisé à Paris, ou Toulouse.

Je ne sais pas ce que l’enquête policière, puis le jugement s’il y en a un, parviendront à établir avec certitude, mais je crains fort qu’en guise de vérité on doive se contenter de ce qui est d’ores et déjà acquis : la parole de l’une contre celle de l’autre. Henda Ayari a-t-elle été violée ou Tariq Ramadan calomnié ? Nous ne saurons vraisemblablement pas. Ce que nous aurons su, en revanche, c’est que sexisme et xénophobie sont liés et qu’ils stigmatisent et violentent aujourd’hui en France, aux Etats-Unis ou en Suède. Aussi, puisqu’on nous invite, ces derniers temps, à balancer notre porc, je balance le mien : l’islamophobe et le judéophobe sont les deux faces d’une même perversion. Et j’ajoute qu’à ce sujet également il n’y a pas grand-chose à attendre de l’institution judiciaire. C’est à nous qu’il revient de penser, de parler et d’agir, du moins si nous n’entendons pas céder à l’idéologie dominante, laquelle nous enjoint en effet, comme l’a écrit Gilles Châtelet, de « vivre et penser comme des porcs ».