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Gazette Debout

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Mon, 30 Oct 2017 12:25:42 +0100

Millemont : naissance d’un château de la « transition »

Réunir des acteurs de la « transition ». Voici la promesse un peu floue d’un festival au nom tout aussi mystérieux : le MMMfest – acronyme de Millemont Maker and Music Festival – organisé par le collectif Assemblée Virtuelle du 4 au 10 octobre dernier. Cette association développe justement des outils au service de ladite « transition » et Guillaume Rouyer, l’un des organisateurs, tâche d’éclairer ma lanterne. « Certes, le mot transition est imprécis, mais je considère que c’est plus une qualité qu’un défaut. Je suis persuadé que c’est la conjonction entre toutes les transitions qui permettra de faire émerger le changement ». D’ailleurs, il hésite également sur la définition de cet événement, pas vraiment un festival de musique, ni même un séminaire, presque un BarCamp : un atelier collaboratif où le contenu est fourni par des participants. Bref, le MMMFest est un « evni, un évènement volant non identifié », conclut Guillaume en souriant.

Il a réussi à réunir pas mal d’acteurs du « changement » : d’Alternatiba en passant par l’espace de coworking la Ruche, les Grands Voisins (Yes We Camp, Aurore et Plateau Urbain) ou encore le CRID. Tout ce petit monde s’est retrouvé au château de Millemont dans les Yvelines, un lieu déjà connu des initiés pour avoir abrité la POC 21, un gigantesque fablab où des dizaines de bricoleurs ont passé plusieurs semaines avant la COP21 afin d’inventer des « outils de l’utopie » (voir l’article de Reporterre)

Un beau château et une belle brochette de participants : il n’en fallait pas moins pour titiller ma curiosité, malgré le halo de mystère entourant ce festival. Autour du poêle à bois qui réchauffe la grande salle servant de cuisine, je rencontre toute sorte de gens venus ici pour « se retrouver » et « travailler ensemble ». « C’est l’occasion idéale pour réunir tous les acteurs de notre projet au calme pour réfléchir », explique un jeune homme du collectif Impermanence des Autonomes, qui rêve d’installer un fablab – nouveau nom plus trendy pour désigner un atelier de bricolage – dans un conteneur en Inde.

Dans les immenses salles de réception qui accueillent souvent des tournages de film (Coco Avant Chanel), de grands tréteaux surmontés de planches ont été dressés. Les participants, dont beaucoup naviguent dans le monde du logiciel libre, travaillent sur la cartographie, parlent de « bus sémantique » pour assurer « l’interopérabilité entre différents logiciels ». Je fronce les sourcils : difficile de suivre la conversation pour une néophyte peu rompue au langage jargonneux des nouvelles technologies. Simon d’Alternatiba vient à ma rescousse : « nous essayons de faire dialoguer ensemble les logiciels pour récupérer les informations de sites qui proposent des alternatives. Car c’est grâce à la cartographie qu’on pourra sensibiliser celles et ceux qui veulent s’engager mais se plaignent toujours de ne pas savoir comment faire ». Cette cartographie des alternatives est projet titanesque mené par Alternatiba et de nombreux collectif, dont Assemblée Virtuelle. C’est d’ailleurs cette obsession de « cartographie » qui a incité Guillaume Rouyer à lancer ce festival. « Au début, je réfléchissais à un projet de chemins de la transition, pour relier les lieux qui proposent des alternatives. Car c’est bien dommage de travailler dans son coin sur ces problématiques qui nous concernent tous ». Il aimerait surtout mettre en relation ceux qui créent des outils technologiques et lesdits acteurs de la fameuse « transition ». De façon plus prosaïque, relier les geeks et le milieu de l’économie sociale et solidaire.

Les dessins de Lilian

Au fond d’une aile du château, Lilian a disposé des dizaines de dessins sur le superbe parquet biseauté. Ce directeur d’étude chez Somfy vit en région toulousaine, dans une ferme – fablab – green hacker space. (sic) Dans son camion, il a rapporté certaines de ses inventions comme cette drôle de poussette en forme de roue sans axe ou encore un vélo triporteur en bambous. Il s’intéresse notamment au cyber Moyen-Age pour « mixer les savoir-faire ancestraux avec les nouvelles technologies. » Son dada, c’est la roue sans axe : « un objet qui traduit une véritable révolution, une organisation sans organisation centrale, un peu comme le web sémantique ou le bitcoin » s’enthousiasme-t-il. Les inventions de Géo-Trouvetout en jupe (qu’il coud lui-même) ont notamment séduit une entreprise suisse, qui aimerait utiliser le concept de sa roue sans axe pour développer un groupe électrogène mobile.

Au total, sur les 6 jours du festival, environ 150 personnes se sont succédées dans les allées du château et dans ses immenses salles. Au-delà de cette première édition, Guillaume aimerait lancer une vraie dynamique d’occupation du lieu avec Peter Bal le propriétaire du château. Cela fait déjà quelques années que l’ancien homme d’affaires cherche à redonner vie au domaine et reste à l’affût de porteurs de projets qui pourraient l’aider. « Il n’est pas vraiment pressé, attend de faire les bonnes rencontres pour un projet qui le passionne vraiment. Il marche à l’affect, ne sait pas trop encore ce qu’il veut faire. Il doit clarifier et structurer sa vision », analyse Guillaume Rouyer. Peter Bal rêve de fonder un village qui pourrait devenir à la fois un laboratoire des nouvelles inventions, un hub de convergence sociale et écologique à seulement 45 minutes de Paris. Avec 600 hectares de terre et 6000 m2 de bâtiments, les possibilités sont presque infinies. Avis aux amateurs !

Gazette Debout

Fri, 27 Oct 2017 11:22:56 +0200

Il y a un pépin dans l’Apple

Le 3 novembre Apple va lancer en grande pompe l’iPhone X afin de célébrer le dixième anniversaire de la “révolution” initiée par la commercialisation du 1er iPhone en 2007. En dix ans, 7 milliards de smartphones ont été produits dans le monde et ont contribué à façonner notre quotidien. L’impact inouï de cet objet sur l’esprit et les usages des consommateurs·rices, sur l’environnement, la vie privée ou la santé en fait un véritable symbole de notre époque. Il est également un des symboles de ses dérives : extraction polluante de métaux, exploitation des travailleurs·euses, course à la consommation, évasion fiscale, obsolescence programmée…

Les iPhone d’Apple illustrent parfaitement cette ambivalence : ils servent à signer des pétitions pour le climat alors qu’ils sont composés d’or, de tantale et de tungstène extraits en partie dans des zones de conflits. Leurs concepteurs·trices travaillent dans des bureaux écologiques ultramodernes en Californie, quand les ouvriers·ères chinois·e·s qui les fabriquent travaillent dans des conditions indignes et manipulent des produits toxiques. Ils arrivent toujours plus tôt dans les mains de nos enfants alors qu’on commence à peine à évaluer les effets pervers de l’omniprésence des écrans sur leur développement cérébral et leurs relations sociales. Le prix des iPhone ne cesse d’augmenter alors qu’Apple réalise une marge de près de 40% et a accumulé un pactole indécent de plus de 200 milliards d’euros dans les paradis fiscaux. Apple vante, à grands renforts de marketing, la haute technologie de ses smartphones mais ils résistent difficilement à une chute, sont volontairement non réparables ou modulables et sont rendus ou déclarés obsolètes en quelques années. La marque à la pomme promet une politique de recyclage ambitieuse, mais la majorité des composants des iPhone ne sont pas recyclés et finissent souvent dans des décharges illégales en Afrique ou en Chine.

Dix ans après la sortie du premier iPhone, la vraie “révolution” serait que des multinationales de l’électronique comme Apple produisent des smartphones socialement, écologiquement et fiscalement soutenables. La sortie de l’iPhone X, un événement commercial planétaire relayé par les médias, les réseaux sociaux et les fans de la marque à la pomme est le moment parfait pour montrer l’envers du décor, interroger Apple sur ses pratiques, informer sur les multiples impacts des smartphones et ouvrir plus largement un débat public sur leur omniprésence.

Malgré son statut de marque la plus puissante du monde, Apple joue très gros avec ce lancement. C’est l’occasion pour les consommateurs·trices d’interpeller la marque à la pomme au sujet de leurs véritables besoins en matière d’usages, de protection de l’enfance, de durabilité et de réparabilité. C’est aussi l’occasion pour les médias de dépasser le matraquage marketing qui accompagne la sortie des nouveaux iPhone et d’enquêter sur le côté obscur de la production des dernières nouveautés technologiques. Ce serait autant de grains de sable dans une mécanique apparemment bien huilée et mettrait la pression sur les pouvoirs publics afin qu’ils mettent un terme à la course au moins disant fiscal et aux atteintes aux droits humains et environnementaux.

Et pourquoi pas d’amorcer un changement plus profond de nos représentations et de nos attitudes par rapport aux géants du web et des technologies, premier pas vers une reprise de contrôle sur nos vies.

Engagez-vous dans la campagne #iPhoneRevolt ! 

Vous pouvez signer la pétition sur le site #iPhoneRevolt ! 

Gazette Debout

Wed, 25 Oct 2017 11:16:51 +0200

C’est dégueulasse la nature !

ECOLERE – Chien écrasé sur la chaussée. Merde ! Con de chien qu’a pas vu la bagnole. Où plutôt, connard de chauffard dans sa putain de bagnole qu’a pas vu le chien. Même pas regardé s’il était mort.

C’est comme cette humanité stupide qui n’a pas vu la planète qu’elle est en train de bousiller sur l’autoroute de son progrès. Il ne faut plus pêcher dans la rivière : elle est polluée à cause des engrais pour faire pousser le blé qu’on mange. Le poisson n’est plus bon à manger. Il est tout « mercuré ». Faut pas y toucher.

C’est dangereux la nature. Faut se méfier. Il faut se méfier des champignons que l’on ramasse dans les bois. Il vaut mieux les acheter en supermarché. Dans les bois, on risque de s’empoisonner. Ils se gavent de métaux lourds, et de radionucléides aussi depuis Tchernobyl. Quelle idée ?

C’est dangereux la nature. Faut se méfier. Il ne faut plus aller à la plage, il y a des requins qui viennent nous bouffer. A croire qu’ils se croient chez eux. Il vaut mieux aller à la piscine de l’hôtel. De toute façon, il n’y a plus rien à voir dans l’eau, elle est polluée par les rejets de l’hôtel, et de la ville autour. Du coup les requins n’ont plus rien à manger.

C’est dangereux la nature. Faut se méfier. Et puis, ils font chier ces sangliers qui labourent la colline. Ils n’arrêtent pas de se reproduire, ils refusent de se réguler. En plus ils n’ont plus de prédateurs, C’est moins bien pour les ballades en amoureux. En plus, on risque de se blesser sur un bout de verre ou de ferraille abandonné.

Pauvre planète patiente et laborieuse. Combien d’année pour arriver là ? Combien d’essais ? Combien d’échecs ? Voilà l’homme qui se plaint. Putain de nature qui vient tout ravager, cyclones tremblements de terre… Conne de nature qui détruit tout. Catastrophe naturelle ! Il faut lutter se protéger. Vite des digues, des murs, plus de camions plus d’avions. Il faudra bien couper cette forêt, est elle sur la route de l’oléoduc, et pile là ou il y a du métal. Et il nous faut du métal et de l’essence pour nos belles voitures, on a un tout nouveau modèle plus écologique à proposer vous pourrez allez plus souvent au supermarché que l’on construit dans la prairie d’à côté, il sera climatisé pour le confort des ouvriers de la mine..

Désolé pour les orangs-outans, mais ils sont condamnés vous comprenez c’est pour pouvoir vous fournir toujours plus de produits de beauté. Il faut choisir la crème de jour ou la biodiversité. De toute façon, ces benêts de primates ne portent même pas de chaussures. Et faut pas s’inquiéter, on en a parqué dans des zoos pour amuser petits et grands. Vous voyez l’espèce est sauvée. Catastrophes naturelles ? Catastrophe humaine oui ! Connes de routes, putains de villes qui viennent tout bousiller. Un bon raz de marée pour nettoyer tout ça. De toute façon il est toujours passé par là le raz de marée, l’homme il n’était même pas né.

Tant de millions d’années pour enfouir les déchets, l’uranium, le charbon. le pétrole, loin au fond bien à l’abri, pour pas gêner. Pour pas gêner la vie qu’est en haut. Et voilà l’homme qui re-balance tout à la surface ; pour mieux vivre qu’il dit. Ah l’homme s’il n’existait pas… Faudrait buter celui qui voudrait l’inventer.

Chien écrasé sur la chaussée. Et il n’y a personne pour enlever cette carcasse qui commence à puer. C’est dégueulasse la nature.

Crédits photos:

  • ED-Nature25: Nuit Debout / DR

Gazette Debout

Mon, 23 Oct 2017 11:15:49 +0200

« Ma prochaine manif aura un petit goût de responsabilité sociale »

Des femmes, des enfants, des hommes, une foule souriante et guillerette. Un dimanche champêtre au soleil. Sous nos pieds, pas d’herbe mais le bitume de la chaussée révélant par endroit les pavés découverts par l’usure. Face à nous, un mur de plexiglas. Derrière dans des armures de plastique d’autres hommes, dégageant une hostilité que leurs ordres leur ont distillé dans les veines. Des masques froids contemplent les sourires. S’il y a des blessés, on sait qui perdra. S’il y a affrontement, lacrymos et canons à eaux, on sait qui gagnera.

Les ultralibéraux pourront s’enorgueillir d’une nouvelle victoire : qu’une voiture de police brûle ou qu’un manifestant soit éborgné, les indices boursiers ne frémiront pas, les dividendes seront bien versés. Nos luttes sont intestines : nous nous battons entre nous, nous nous affaiblissons sans voir que le véritable ennemi n’avance ni cagoulé en baskets, ni masqué en rangers, mais à visage découvert en costume cravate. Faussement offusqué au JT du soir, il annoncera des réformes encore plus draconiennes. Qui jetteront encore plus de monde dans les rues. Et en face plus de policiers. C’est un cercle vicieux qui s’auto-alimente.

Ou plutôt non, que nous alimentons. J’entends déjà les cris d’orfraies des militant.e.s de la première heure. « Je me mobilisais déjà contre ces salopards que t’étais pas né.e. Arrête de donner des leçons et manifeste ». OK je manifeste car c’est important de montrer notre désaccord même quand le trajet de manif est décidé par la Préfecture, même quand il se réduit à trois petits tours de manège, ça reste important.

Vous avez réussi à endiguer les flots avec cette méthode. Mais là, le niveau des eaux boueuses monte rapidement. Certains espèrent encore profiter du système en bardant leurs enfants de diplômes, en les gavant de savoirs théoriques mais sans leur apprendre à réfléchir. D’autres pratiquent la politique de l’autruche, espérant que s’ils ne voient pas le danger, c’est qu’il n’y en a pas, et donc ils continuent comme avant, ce qui entretient l’incendie de la Maison Terre.

Ils sont peu à réfléchir à la conséquence de leurs actions individuelles. Le café que je bois permet ou non de faire vivre décemment une famille éthiopienne. Mais l’Ethiopie c’est loin ! Donc on s’en fiche ! Mais quand le fils ainé, seul rescapé de cette famille, arrive en Europe, on le laisse mourir. Mon café a petit goût de responsabilité sociale et environnementale. Mais mon café n’est pas seul responsable de ce drame humain.

Les entreprises qui ne rémunèrent pas les ressources – travail ou matières premières – à leur juste valeur dégagent des profits qui ne vont jamais en intégralité aux masses laborieuses. D’où la colère populaire. Tant du point de vue des manifestants que des policiers. Fut un temps où la peur était de voir un Etat trop fort. Ce temps est passé ; les multinationales et leurs dirigeants veulent fomenter le conflit de tou.te.s contre tou.te.s. Nos choix d’acheter leurs produits leur donnent un certains pouvoir, tu ne peux pas manifester contre Europacity si tu fais tes courses chez Simply. Et si des gens vont encore chez Simply, il faut donc les informer en disant que le choix final leur revient.

Ma prochaine manif aura un petit goût de responsabilité sociale et environnementale.

Scapin.

Crédits photos:

  • Manif 14 juin 2016, CRS: Darius

Gazette Debout

Tue, 17 Oct 2017 10:17:13 +0200

L’Assemblée : l’histoire d’une renaissance de la démocratie à Nuit Debout

En avril 2017, nous avions rencontré Mariana Otero, une réalisatrice qui préparait un film sur Nuit Debout. Le grand jour est enfin arrivé : son film, sobrement baptisé L’Assemblée, sort mercredi 18 octobre dans les salles. De nombreuses projections débats sont organisées par l’équipe du film à l’Espace St Michel à Paris, afin de continuer le débat sur la démocratie.

Nous reproduisons ici l’entretien que nous avions mené avec Mariana Otero sur la préparation du film et sur les messages qu’elle souhaite faire passer.

Tous les soirs pendant quatre mois, la documentariste engagée Mariana Otero et son équipe ont sillonné la place de la République à Paris pour suivre le travail de la commission Démocratie. Un tournage de longue haleine, nécessaire pour s’imprégner et comprendre « l’objet » Nuit Debout. Grâce à leur travail, on comprend pourquoi le mouvement a été un véritable souffle d’espoir sur la société française et surtout, comment il a redonné la parole à ceux qui l’avait perdue.

Gazette Debout : Comment êtes-vous arrivée à Nuit Debout ?

Mariana Otero : J’ai participé à la réunion du 23 février à la Bourse du Travail pour organiser la lutte contre la loi El Khomri. Je me suis engagée dans la préparation du 31 mars au sein de la commission Communication. Au départ, je ne voulais pas du tout faire un documentaire, mais aller sur le terrain, tracter, faire venir des gens pour le rassemblement du 31. J’étais donc sur la place de la République après la manifestation du 31 et je suis revenue le 32 mars. Immédiatement, je me suis dit qu’il y avait quelque chose d’inédit qui se passait et j’ai pris ma caméra. Je voulais garder une trace, raconter à ceux qui ne pouvaient venir sur la place. Au début, je souhaitais faire un site appelé Les Yeux de Marianne avec des vidéos qui relataient au quotidien les réflexions et le travail qui avaient lieu sur la place. J’en ai posté quelques-unes mais tout allait trop vite, nous n’avions pas le temps de suivre la cadence !

Gazette Debout : C’est à ce moment que vous avez décidé de faire un documentaire ?

Mariana Otero : J’ai pensé qu’il fallait construire quelque chose, que cela ne pouvait pas être seulement des petits bouts de films, des bribes. J’ai décidé de suivre une commission : la démocratie sur la place, sans papillonner d’un lieu à un autre, afin de voir ce qui pouvait en sortir sur la durée. Car le travail du documentaire est de donner du temps au temps. Si tu veux comprendre ce qu’il se passe dans un lieu, surtout dans un cas comme Nuit Debout, il faut être présent tous les jours, sans quoi tu ne comprends pas, tu perds le fil sans réussir à saisir ce qui se passe, et tu ne peux plus raconter l’histoire. La commission démocratie sur la place était en train d’inventer quelque chose de nouveau : une assemblée citoyenne où les gens pouvaient s’exprimer, s’écouter. Cela rejoint le thème de mes films : comment conjuguer le collectif et l’individuel. C’était vraiment l’essence de l’assemblée : respecter les paroles de chacun, en faire quelque chose… Mais quoi ? La question reste encore ouverte.

Gazette Debout : Comment réussir à garder une distance par rapport à Nuit Debout tout en s’impliquant dans la lutte et l’organisation ?

Mariana Otero : Lorsque je filme, il y a toujours une partie de moi qui est émue par ce qui arrive. Si la distance par rapport au sujet est trop grande, je ne me sens pas concernée. C’est l’émotion et l’empathie qui me pousse à prendre ma caméra. Dans mes précédents documentaires, comme par exemple celui sur la coopérative, j’ai visité une dizaine d’entreprises pour comprendre comment cela marchait. Je pouvais anticiper contrairement à Nuit Debout. Il fallait ressentir les choses, les analyser sans recul et savoir quoi filmer et quoi choisir. Je ne savais jamais ce qui allait se passer. Cette immédiateté était difficile à digérer pour en faire du récit. Mais j’étais portée pendant le tournage par l’énergie de la place et l’acceptation de ma présence dans la commission « Démocratie sur la place » que je tiens à remercier, ainsi que tous ceux qui m’ont donné leur autorisation pour être dans le film et m’ont fait confiance.

Gazette Debout : En quoi le mouvement s’inscrivait-il dans vos thématiques de travail ?

Mariana Otero : Cela fait 30 ans que je réalise des documentaires sur des sujets politiques intimes à hauteur des individus. J’ai notamment tourné « Entre nos mains« , l’histoire d’une entreprise de lingerie qui se transforme en coopérative. Je voulais savoir ce que cela faisait de s’émanciper et de devenir collectivement son propre patron. Cette émancipation, je l’ai retrouvée dans Nuit Debout. Toutes ces personnes qui s’asseyaient sur la place, parlaient ensemble et travaillaient me fascinaient. Il s’agissait d’une véritable réinvention de la démocratie. Je suis venue tous les jours filmer avec un ingénieur du son jusqu’à mi- juillet. Au final, j’ai enregistré 70 heures de rush, ce qui n’est pas non plus excessif, j’avais tourné encore plus lors de mon précédent documentaire.

Extrait du documentaire de Mariana Otero

Gazette Debout : Comment avez-vous financé ce film ?

Mariana Otero : Juste avant Nuit Debout, j’avais déposé une demande de financement pour un projet de tournage qui n’a toujours pas commencé. J’attendais des réponses. J’avais donc un peu de temps. D’habitude dans le cinéma, tu commences par repérer et écrire le sujet. Tu le déposes dans différentes commissions ensuite pour trouver des financements, ce qui peut prendre jusqu’à six mois. Pour ce film sur Nuit Debout, je n’avais pas un centime et je n’ai pas travaillé pendant cette période pour me consacrer à ce projet. Aujourd’hui, il nous faut des fonds pour finir le film, mixage et étalonnage qui sont des opérations très coûteuses. C’est pourquoi nous avons lancé une campagne de crowdfunding. Faire ce film est un projet compliqué, avec de gros risques financiers, cela fait un an que je suis dessus. D’ordinaire, cela nécessiterait un budget d’environ 250 000 euros. Nous allons le faire avec 40 000, entre le crowdfunding et l’aide d’un ami producteur. Mais encore faut-il trouver ces 40 000 ce qui n’est pas évident. C’est peut-être pour cela que d’autres projets n’ont pas abouti. Car j’ai vu beaucoup de caméras sur la place et je pensais que chacun de ces cinéastes présents allait pouvoir apporter un regard différent sur le mouvement. Mais peu sont restés jusqu’à la fin et beaucoup ne sont peut-être pas allés au bout de leur travail. Pour ma part, j’aimerais que le film sorte en salles car c’est un lieu parfait pour organiser des débats, faire circuler la parole. Je ne suis pas dans l’urgence, j’ai construit ce film pour qu’il soit encore visible dans 20 ou 30 ans et répondre à la question : « C’était quoi Nuit Debout ? ».

Gazette Debout : Durant ces mois de tournage, vous avez été à la fois témoin et victime des violences policières.

Mariana Otero : J’ai effectivement filmé les manifestations où la violence devenait démentielle : il était nécessaire de l’intégrer au film, même si les scènes que je montre sont courtes. On y voit le grand silence imposé par les gaz lacrymogènes qui étouffent et empêchent les gens de parler. A cause du foulard sur la bouche, ils sont réduits au silence, alors même qu’ils sont venus manifester pour s’exprimer. J’ai aussi subi cette violence sur le pont de la Concorde le 5 juillet. Après un nouvel usage de l’article 49.3, les Nuitdeboutistes s’étaient retrouvés devant l’Assemblée nationale. Les CRS se sont approchés pour me dire qu’un arrêté préfectoral interdisait de filmer ce jour-là sans jamais le prouver avec un document. Ils ont voulu me prendre ma caméra, je m’y suis accrochée en criant. Un homme que je ne connaissais pas, Valentin Fraix, s’est interposé verbalement, a été jeté au sol violement et passé deux nuits en garde à vue. Moi et mon équipe avons été arrêtés et conduits au commissariat du 15e. Le commissaire a été étonné par notre arrestation et nous a laissés repartir. Nous sommes alors retournés sur le pont voir la brigade qui nous avait arrêtés et leur montrer que nous avions été relâchés. Par la suite, j’ai assisté à l’arrestation par les mêmes CRS de Fred, un périscopeur, qui a pris 4 mois fermes pour outrage. Il a fait appel, il faudra constituer un comité de soutien. J’ai participé au jugement en tant que témoin et c’était impressionnant d’entendre la violence de l’avocat des policiers et celle du procureur. Ecoeurant. Scandaleux.

Gazette Debout : Comment avez-vous construit votre film, sans être pessimiste à la fin ?

Mariana Otero : Il n’a pas été évident de construire un film sur un mouvement qui commence fort et qui s’étiole ensuite. Mais justement, c’est au début de l’été que l’on touche du doigt l’essence de Nuit Debout ; cette nécessité de reprendre la parole, qui est quelque chose de fondamental à Nuit Debout. Sur la place il y avait une telle puissance qui se dégageait que tous ceux qui étaient présents le ressentaient.

On dit que les gens ne s’intéressent plus à la politique mais c’est tout l’inverse en réalité : à République, leur corps s’emparait de la parole. Il y avait un tel désir d’échanger, de discuter et d’écouter l’autre. C’était très émouvant d’observer la façon dont les gens s’exprimaient, comment ils trouvaient leurs mots. Dans le film, j’ai tenté de montrer tous les « états » de la parole, car aujourd’hui, celle des politiques n’a plus aucune valeur, les promesses ne sont pas tenues, les mensonges sont légion. Tandis que sur la place, on retrouvait ce désir de vérité, il y avait une véritable cohésion entre ce que les gens disaient et ce qu’ils pensaient. C’était magnifique !

Gazette Debout : Avez-vous été déçue par Nuit Debout ?

Mariana Otero : Pas du tout, je ne crois absolument pas que Nuit Debout soit un échec. Au contraire, c’est quelque chose de formidable, le fait que les gens se soient réappropriés la parole politique c’est une grande chose, ce qui a fait sa force et sa beauté.

Nuit Debout a permis de remettre les citoyens au cœur de la politique. Prenons par exemple mon fils, que j’ai vu se politiser grâce à Nuit Debout, qui a été comme une étincelle pour lui. Alors qu’à la maison, nous avons toujours parlé de politique. Ça a déclenché une passion et un désir du politique qui était éteint chez beaucoup de monde. Quand on voit que la place peut se remplir avec un simple appel sur Facebook contre la corruption, on voit bien que quelque chose est né. J’ai trouvé que c’était très fort et que c’était quelque chose de très intime qui avait lieu collectivement.

Evidemment nous sommes très loin du parti politique ou du programme électoral, de la production de quelque chose de concret. On était dans un lieu de désir, pas dans un lieu de production. D’ailleurs dès qu’on essayait de produire quelque chose de tangible, cela ne marchait pas. Mais rien n’est perdu. Tous ces gens qui ont travaillé et réfléchi, cela a irrigué les consciences. A la fin du film, il y a une certaine mélancolie doublée d’une invitation au retour. Parce que profondément, je crois que Nuit Debout n’est pas « morte », elle a irrigué bien au-delà de son temps de présence sur la place, notamment certaines revendications présentes pendant cette campagne électorale. Bien sûr, quand tu vis quelque chose d’aussi fort, tu ressens un peu de nostalgie. Mais c’est le propre de toutes les grandes fêtes, car c’était une grande fête de la parole et de la pensée.

L.A

Crédits photos:

  • Extrait du documentaire de Mariana Otero: Mariana Otero

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