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Thu, 07 Sep 2017 16:51:40 +0200

Notes des télécommunications entre QG et Pégase en survol

14h08

Alpha 1 : Bravo 2 ici Alpha 1, vous me recevez ?
Bravo 2 : Alpha 1 je vous reçois 5 sur 5. À vous.
A : Avons en visuel trois groupes distincts. Le premier tient la route de la Frémière en amont de la barricade, composé d’environs 30 individus non mobiles. Le deuxième se tient devant une barricade de pneus à hauteur du lieu-dit Pré Failly. Le dernier se tient derrière la barricade susdite. Une vingtaine d’individus cagoulés, potentiellement violents. Avons repéré au moins quatre bidons pouvant contenir des produits inflammables.
B : Quelles sont vos hypothèses ?
A : Traitement des données en cours. Hypothèse partielle : blocage de routes secondaires pour stopper l’intervention imminente d’un corps de police sur la zone. Possible intervention de services concurrents ayant encore une fois omis de nous tenir au courant de leurs activités. Cibles prévenues de l’objectif avant nous.
B : Alpha 1, pas de guerres de chapelles en opération. Poursuivez !
A : Nécessité d’alerter l’ensemble des équipes au sol. Attendons rapport de l’équipe télécoms. Terminé.

14h19

B : Alpha 1 ici Bravo 2, analyse de la situation à H+11 minutes. À vous.
A : Ici Alpha 1, hypothèse partielle encore non vérifiée par Tango. Équipe scanner au sol nous signale C.B. et talkies-walkies en fonctionnement permanent, radio hertzienne émettant en continu. À vous.
B : Contenu des informations échangées ?
A : Pour les ondes hertziennes : « Ne coupez surtout pas les clôtures ». Pour les courtes fréquences : « alerte maximale, arrivée des flics dans 10 minutes ». Pour les TW, équipe bleue à équipe noire, H+ 5 : « Hé, c’est les non-violents, où vous voulez qu’on se mette ? »
B : Identification et activité des groupes ?
A : Équipe jaune en amont de la barricade : membres des comités de Blain, Fay et Vigneux identifiés. Équipe bleue devant la barricade : militants pacifistes-citoyens, agriculteurs, lycéens repérés ce printemps en ville et membres des comités identifiés. Équipe noire derrière la barricade : membres du black-bloc, d’ATTAC, membres des comités et lycéens identifiés.
B : Indication de dangerosité ?
A : Équipe jaune, 2 sur 5. Pas d’armes visibles mais présence de cannes et de bâtons, véhicules en travers de la route, sûrement les leurs, visibilité médiocre due aux nombreux feuillages. Cibles à Haut Risque Médiatique. Équipes bleue et noire : 1 sur 5. Mauvaise coordination. Individus violents présentant volonté d’incendie, probable départ de feu imminent pouvant atteindre l’équipe bleue en position de tortue trop près de la barricade. Distinction difficile des deux équipes, importants mouvements entre l’une et l’autre. Présence d’un individu de sexe féminin, type caucasien, environ 60 ans, en possession d’un objet métallique. Analyse en cours, possible engin pyrotechnique. Nous dévions le survol. À vous.
B : Reprenons communication dès que vous avez un visuel. Terminé.

14h28

A : Bravo 2 ici Alpha 1, avons pu reprendre le survol, Mimich... le spécialiste vidéo a identifié l’objet pyrotechnique, c’est un thermos. Donc, avons en visuel un groupe de véhicules banalisés en approche de l’équipe jaune. Dernière télécommunication avec relais Tango : « Équipes noire et bleue, ici les jaunes, ils arrivent, on les entend, on commence la résistance passive, préparez-vous. » Pas d’information sur la brigade en approche. Configuration des lieux nous fait craindre un risque fort à très fort de guet-apens.
B : Alpha 1, le retour circulaire est formel : aucune brigade militaire ou policière officiellement en opération dans le secteur. Attendons confirmation du côté de la DGSE.
A : Avons un bon visuel sur les passagers, transmettons les images au QG pour identification.
B : Bien reçu. Continuez la description du visuel.
A : Les véhicules se sont arrêtés, les collègues en civil en sortent, ils ont mis leurs cagoules et se montrent agressifs envers équipe jaune.
B : Les Cibles à Haut Risque Médiatique ?
A : Affirmatif.
B : Coefficient et cause du risque ?
A : 8 sur 10. Causes multiples : âge moyen du groupe, cibles à aspect intégré, mixité.
B : Mais c’est quoi ce merdier !!! Leur portent-ils des coups ? Y a-t-il des journalistes FM ?
A : Négatif, pas encore, mais attitude très menaçante. Impossible de savoir si les individus portant des caméras sont des FM. Demandons recherches de votre côté dans les réseaux concernés.
B : Bien reçu Alpha 1 on lance la localisation GPS sur les portables des principaux Fouille-Merde. Suite descriptif. À vous.
A : L’équipe noire est très mobile, ils versent le liquide inflammable sur les pneus. Présence éventuelle de CM.
B : Éventuelle ? Précisez.
A : Nombreuses bouteilles de bière à proximité pouvant être des CM, et chiffons les jouxtant. Mais un des membres de l’équipe en a bu. Donc...
B : ...ne privilégiez aucune hypothèse, ils peuvent avaler n’importe quoi. Continuez descriptif.
A : Équipe bleue immobile en formation tortue depuis 30 minutes. Ah, attendez, il y a du mouvement. Ils se dispersent suite grands gestes de l’équipe noire. Ils s’éloignent. Tentent de se remettre en formation hors d’atteinte des flammes potentielles. Les collègues s’avancent sur les bleus.
B : Qui avance sur qui ? répétez.
A : Les collègues attaquent la tortue. Corps-à-corps dispersé. Nouille norvégienne. Ils tentent des interpellations.
B : Sur les CHRM ?
A : Affirmatif.
B : Des blessés ? Des images potentiellement rendues publiques ?
A : Difficile à dire. Possible. L’équipe noire riposte. La barricade est enflammée. Les collègues reculent. La tortue se reforme, ralentissant nos gars.
B : Alpha 1 on a les retours QG ; aucun FM sur place. Côté retour identification, ouvrez vos oreilles Alpha 1 : deux de vos collègues sont fichés S.
A : ...Infiltrés ?
B : Pas de précisions. La DGSE nie en bloc toute opération black brouette en cours. Attendez Alpha 1, on nous informe que six autres sont également fichés. Hypothèse du QG : ce ne sont pas des collègues. À vous.
B : Alpha 1 ?
A : Affirmatif chef, je confirme, ce sont pas nos gars, là, euh… Ils, euh… Code 28 quoi.
B : Alpha 1, descriptif.
A : Ils boivent des CM en faisant des signes attentatoires à notre honneur en notre direction, chef. Puis, ils...
B : Ils quoi ?
A : Je crois qu’ils simulent chef. Ils font semblant d’être nous.
B : Décrochez, Alpha 1.
A : Bien reçu. Terminé.

17h32 Salle de débriefing

« Inspecteur Rodriguez du QG stratégie pour opération Caligula 2018. Ce que vous avez vu aujourd’hui n’est pas un jeu, les gars, ils se forment à la guérilla, et nous avons toutes les raisons de penser que ce n’est qu’un début.
— Mais inspecteur, les vieux...enfin les CHRM, eux aussi ils…
— Nous sommes formels. Maintenant, ce qu’on attend de vous, c’est une description précise des séquences et des différents modes opératoires de cette formation.
— Alors le groupe jaune, celui en amont, il résiste passivement, il obstrue la route avec ses voitures et attend le contact physique.
— Qu’en concluez-vous sur les formes de neutralisation ?
— Ben y’a qu’à les cueillir.
— Vous nous aidez beaucoup, lieutenant, merci. Le problème dans une situation d’expulsion, c’est le temps, encore le temps, toujours le temps. Retirer 18 bagnoles, c’est environ deux heures et demie. Donc la première chose, c’est les clés. Vous les cueillez, oui, mais vous cueillez les clés de voiture avec. En espérant qu’ils les aient pas cachées. Ensuite, dispersion douce, arrestations et avancée des unités au sol. Continuez : les autres points de blocage.
— C’est là que c’est pas clair. Plus loin y’avait les bleus, puis la barricade et les noirs derrière avec les engins inflammables et pyrotechniques…
— ...les thermos.
— Oui, bon… Alors là le souci, c’est que si on s’approche des bleus pacifistes, on se met à portée des projectiles. Mais comme c’est des CHRM, ça rend difficile l’usage systématique des LBD et grenades offensives.
— Lieutenant, vous croyez qu’ils vont lancer des projectiles en direction des bleus pacifistes ?
— Pacifistes pacifistes, c’est vite dit. Parce qu’il y avait des échanges entre les équipes. On sait jamais. Là ils ont commis une erreur, parce qu’ils se sont mis trop près des flammes. Mais ils ont pigé le truc, maintenant. Et le problème, sur le terrain, c’est quand on peut pas bien distinguer les violents et les autres, quand on a des doutes. Alors si eux aussi ils ont des doutes et qu’ils se baladent entre les équipes… ça fait qu’y’a des violents qui deviennent CHRM pis des CHRM derrière la barricade. Faut qu’ils se décident !
— Vous êtes de la vieille école, lieutenant. Ce qui les différencie ce n’est plus leur profil, désormais, c’est la présence ou non dans les groupes d’armes par destination.
— Oui mais ils ont tous leurs bâtons, là-bas, maintenant...

Mauvaises troupes

Thu, 07 Sep 2017 16:41:11 +0200

Chronologie succincte

Hiver 2015-2016

30 décembre 2015 : Réception d’une nouvelle convocation devant le tribunal pour le 13 janvier en vue de rendre expulsables les habitants historiques.
9 janvier 2016 : Manifestation de 20 000 personnes et 450 tracteurs sur le périphérique de Nantes au niveau du pont de Cheviré. COPAIN annonce sa volonté de rester sur place jusqu’au retrait de la procédure d’expulsion.
11-12 janvier : Actions successives de blocages, barrages et opérations escargot sur les routes du département.
13 janvier : 3 000 personnes en soutien aux habitants historiques sur le parvis du tribunal de Nantes.
25 janvier : Rendu du jugement du 13 janvier : les habitants et paysans de la zad sont expulsables, mais sans les astreintes financières demandées par AGO-Vinci.
30-31 janvier : Chantier à la zad pour la construction d’un avenir sans aéroport. Près de 1 000 personnes répondent aux « appels d’offres » lancées par le mouvement.
4 février : Bruno Retailleau, président de la région Pays de la Loire, lance une pétition et achète des pages de publicité dans les journaux locaux pour demander l’évacuation de la zad. Deux jours plus tard, le site du conseil régional est piraté.
11 février : Annonce par le président François Hollande de la tenue d’un « référendum local » sur le transfert de l’aéroport.
27 février : Manifestation de 60 000 personnes sur les quatre-voies Nantes-Vannes et Nantes-Rennes pour dire non à l’aéroport et aux expulsions.
9 mars : Premiers défilés contre la loi travail partout en France. Des manifestations agitées se répéteront plusieurs fois par semaine pendant près de quatre mois à Nantes.

Printemps 2016

25 mars : Journée d’actions décentralisées du mouvement anti-aéroport contre le Parti Socialiste. Une quarantaine d’actions répertoriées, souvent portées par les comités locaux.
29 mars : Communiqué de la CGT-Vinci « Nous ne sommes pas des mercenaires » contre les expulsions et la participation aux travaux.
31 mars : Présence de tracteurs de Notre-Dame-des-Landes dans la manifestation contre la loi Travail à Nantes.
1er avril, 26 mai et 14 juin : participation d’occupants de la zad aux blocages de l’aéroport de Nantes-Atlantique par la CGT AGO.
22 mai : Délégation de la zad venue à vélo sur le piquet de la raffinerie de Donges.

Été 2016

26 juin : Chantier « refaire un dôme » pour la construction d’un espace collectif du mouvement au Gourbi. Consultation locale de la population de Loire-Atlantique : le « oui » au transfert de l’aéroport à Notre-Dame-des-Landes l’emporte avec 55 % des suffrages exprimés. Dans les communes proches de la zad, le « non » avoisine généralement les 70 %. Le premier ministre Manuel Valls confirme l’évacuation de la zad à l’automne.
7-8 juillet : 25 000 personnes participent au rassemblement estival du mouvement.
28 août : Enterrement du PS à Nantes, en lieu et place de son université d’été annulée sous la pression conjointe des mouvements anti-aéroport et contre la loi travail.
3-4 septembre : Première édition des formations « Prêt.es pour défendre la zad » qui se répéteront tous les week-ends jusqu’au 8 octobre.

Automne 2016

8 octobre : Lors d’une déambulation à la zad, 40 000 personnes viennent planter un bâton, faisant le serment de le ressortir en cas de tentative d’expulsion ou de débuts de travaux. Deux hangars sont construits pour la défense et l’avenir de la zad. 
11 octobre : Valls annonce : « L’évacuation ça se fera. Il ne peut pas y avoir d’autre voie. » Il le répétera chaque semaine à l’Assemblée nationale.
24 octobre : Début de l’expulsion du camp de migrants à Calais. Appel à la solidarité du mouvement anti-aéroport.
7 novembre : Avis favorable du rapporteur public au recours déposé par les opposants devant la cour d’appel administrative de Nantes. Le projet d’aéroport est en suspens.
14 novembre : Jugement de la cour d’appel contraire aux conclusions du rapporteur public (cas rare) : les recours sont rejetés, l’aéroport validé.
22 novembre : Chute du cours des actions Vinci suite à un piratage informatique revendiqué par des opposants.
6 décembre : Le Premier ministre Manuel Valls démissionne du gouvernement.

Hiver 2016-2017

21 décembre : Fin de l’automne et caducité du calendrier promis par le gouvernement pour expulser la zad.
28-29 janvier : Week-end de rencontres autour du bois à la zad.
18-19 février : Week-end de rencontre de luttes contre les persécutions policières, alors que des manifestations se succèdent après le viol de Théo par la police à Aulnay-sous-bois.
25 février : Participation d’une partie du mouvement anti-aéroport à la manifestation contre le meeting de Marine Le Pen à Nantes.
19 mars : Cortège de la zad à la marche pour la justice et la dignité organisée à Paris.

Printemps 2017
1er avril : Inauguration du phare-bibliothèque de la Rolandière.
29 avril : Fest-noz pour fêter la fin du chantier de couverture du hangar de l’avenir.
1er mai : Le mouvement anti-aéroport est invité par le collectif syndical à participer à la manifestation unitaire. Il y fait résonner sa « danse des bâtons ».
14 mai : Investiture d’Emmanuel Macron.
21 mai : Grosse affluence dans les différents lieux de la zad à l’occasion d’une journée « portes grandes ouvertes ».
1er juin : Nomination par le gouvernement de trois médiateurs pour « trouver une issue » au dossier Notre-Dame-des-Landes, ceci incluant l’hypothèse d’un abandon du projet et d’une réhabilitation de l’aéroport existant.
8-9 juillet : 20 000 personnes participent au rassemblement estival du mouvement.

Mauvaises troupes

Wed, 06 Sep 2017 15:00:25 +0200

Rencontres sur la Commune 31 mai - 4 juin

[...] Pour nous, la ZAD est comme la forme vernaculaire qu’épouse, en Loire-Atlantique, le ressurgissement de la Commune à travers le monde. La commune s’éprouve toujours comme une forme de sécession située, immédiate et concrète avec l’ordre global. En cela elle revêt partout une forme absolument singulière, sculptée non seulement par la spécificité du territoire, des habitants, des us et coutumes et de la mémoire qui les lient, mais aussi par ce qui surgit, par la situation, par ce qui s’invente d’inattendu. Penser la commune, c’est toujours en réalité penser les communes, articuler l’un et le multiple. La Commune n’est pas une idéologie. Elle n’est pas une idéologie en ce qu’elle n’est pas un absolu universel, mais une multitude de réalités pluriverselles, un archipel de mondes irréductibles et singuliers qu’il nous appartient de relier.

*

« Nous avons besoin de l’histoire, mais nous en avons besoin autrement que n’en a besoin l’oisif blasé dans le jardin du savoir. »
Nietzsche, De l’utilité et de l’inconvénient de l’histoire

Jadis, face aux formes féodales de l’Empire, l’auto-organisation communale embrassait des réalités multiples : escartons lovés dans les contreforts des Alpes, municipios parsemant l’Italie morcelée, concejos disséminés dans l’Andalousie rurale, mir mouchetant l’immensité russe et sibérienne....
Chaque pays, chaque région avait son mot pour dire la forme de vie commune qui liait
inextricablement les habitants et le territoire. Et partout la destruction de cette forme de vie fut l’obsession des gouvernants. Puis, l’Europe chercha à étendre son emprise jusqu’aux antipodes par les conquêtes coloniales. Dans le sillage des navires, c’est bien la marchandisation du monde et la mise en esclavage des peuples qui partout se renouvelle. Dans les plaines et les montagnes du Mexique, les conquistadores s’attaquèrent aux ejidos. Comme en bien d’autres points du globe, la colonisation cherchait à détruire toute forme de communalité indigène pour y instituer les formes occidentales de gouvernement et d’économie.

Mais le rouleau compresseur et uniformisant de l’Empire, se heurta partout à des résistances acharnées. Des bayous de Louisiane aux montagnes escarpées de l’île de la Réunion, de la mangrove caraïbe à la jungle amazonienne, fleurirent les communes de Marrons. Le marronnage est d’abord un geste individuel de désertion pour s’arracher à la condition d’esclave, à la vie enchaînée de la plantation coloniale. Mais dans leur fuite, les esclaves se retrouvent. Ils établissent des villages marrons, tel les Quilombos au Brésil.

« Nous avons là des noirs venus de tous les points d’Afrique qui n’ont presque rien en commun : ni la langue, ni même les croyances religieuses, ni même les coutumes, ni la culture. Ces hommes – si dissemblables – se trouvent, après leur évasion dans un endroit particulièrement isolé de la fore vierge. Ils ont tout au plus un aspiration commune : la liberté. (...) A mesure qu’ils devenaient une puissance, ils attiraient à chaque fois avec plus de force tous les esclaves de la région. Ils devenaient, de même, de plus en plus dangereux pour les colons européens, car leur audace tirait –
de l’impunité relative dont ils jouissaient – une confiance redoublée par l’extension de leurs forces.
 »
Benjamin Péret, La Commune de Palmarès

Ces communes marronnes, si elles cherchaient à s’épanouir hors de portée du pouvoir, n’étaient en dehors de l’Empire colonial contre lequel se menait une inlassable guérilla. D’un côté les chasseurs de Marrons et leurs meutes de chiens traquaient les esclaves en fuite les acculant sans cesse à des formes de mobilité et à des stratégies d’évitement. De l’autre, les Marrons organisaient des razzias dans les plantations, des descentes pour piller des outils et libérer d’autres esclaves. C’est depuis ces communes de Marrons, à la fois pôles de désertion et de sécession que s’ourdirent les révoltes d’esclaves dont le paroxysme fut la révolution haïtienne.

La commune de Marrons a ceci de différent de la commune féodale et de la communalité indigène qu’elle ne se fonde pas sur une tradition ou une culture pluri-millénaire. C’est une commune qui élabore dans la créolisation, un liant aussi dense que celui de la tradition. Le village marron fait coutume, fabrique du commun dans la rencontre entre des individus qui furent arrachés à des cultures multiples et diverses, à des tribus étrangères les unes aux autres, mais qui furent tous jetés dans les cales des navires négriers et tous avilis à la même condition : celle d’un bien meuble. La
commune de Marrons est une commune qui s’invente. Ici la commune devient une véritable création qui va bien au-delà de la perpétuation d’un ordre ancien menacé par l’Empire.

Parallèlement à ces communes de marrons qui s’épanouirent aux confins des empires coloniaux, la Commune allait, au XIXe siècle, surgir où on ne l’attendait pas : au cœur des rues et des boulevards des métropoles naissantes. Les faubourgs ouvriers agrégeaient tous ceux que l’exode rural avait arraché à leur territoire, à leur langue, et à tout ce qui les inscrivait dans une communauté pour les réduire à un malléable agrégat d’individus. Soumis à la dépossession, avilis à la même condition
d’exploité, asservis à la même chaîne, les habitants des faubourgs européens allaient à leur tour réinventer la Commune. Dans les bandes d’ouvriers comme dans les bandes de Marrons, bien plus que la défense d’une coutume séculaire, c’est la révolte contre une condition qui façonne du commun.

Pendant l’insurrection des Canuts sur la colline lyonnaise de la Croix-rousse, puis dans le Paris assiégé de 1871, les révolutionnaires proclamèrent haut et fort la Commune. Cette résurgence au XIXe siècle, nous la qualifions de Commune insurrectionnelle en ce que, contrairement à la Commune féodale et à la Commune de marrons, elle ne cherche pas à se mettre hors du portée du pouvoir en dessinant des espaces de liberté dans sa périphérie, mais à le destituer depuis son centre.

« Paris est devenu ville libre. Sa puissante centralisation n’existe plus. La monarchie est morte de cette constatation d’impuissance. »
Comité central de la garde nationale, mars 1871

La Commune de Paris surgit au cœur même de l’une des principales métropoles coloniales du XIXe siècle, dans l’une des principales capitales de l’Europe. Elle vient affronter le pouvoir impérial par l’insurrection urbaine, à l’endroit même depuis lequel il rayonne et se déploie. La Commune insurrectionnelle est d’abord une fête, une grande fête dans laquelle les habitants des faubourgs éprouvent la puissance dont le pouvoir cherche sans cesse à les amputer. Celle d’être en prise sur l’espace et le temps, en prise sur son alentour, celle de faire l’histoire et de remodeler le territoire,
8celle de façonner sa vie quotidienne plutôt que de la subir. La commune insurrectionnelle métamorphose la ville par les mouvements de foule, la construction de barricades, la destruction matérielle des symboles et des infrastructures du pouvoir. Elle est un jeu qui la transfigure, y ouvre des espaces béants, pour se donner la possibilité d’ébaucher quelque chose de différent.

« Tout l’espace est déjà occupé par l’ennemi... Le moment d’apparition de l’urbanisme authentique, ce sera de créer, dans certaines zones, le vide de cette occupation. Ce que nous appelons construction commence là. »
I.S. N°6 Programme révolutionnaire d’urbanisme unitaire

Si la Commune de Paris fut très rapidement massacrée par les gouvernants et érigée au rang de mythe par les révolutionnaires, c’est qu’elle sut dans un même geste destituer le pouvoir central, y substituer localement l’auto-organisation communale, et proclamer à la face du monde l’impérieuse nécessité que partout fleurissent d’autres Communes. Si sa mémoire fut longtemps capturée par le communisme d’État et par le nationalisme, elle porte en elle l’esquisse d’une nouvelle manière de penser et de vivre la révolution. Ce qui fait la force historique de la Commune de Paris, c’est l’essaimage mondial qu’elle appelle de ses vœux.

« La Commune du dix-neuvième siècle, forte de son expérience, fera mieux [que la commune féodale]. Elle sera commune autrement que par le nom. Elle ne sera pas uniquement communaliste, elle sera communiste ; révolutionnaire en politique, elle le sera aussi dans les questions de production et d’échange. Elle ne supprimera pas l’État pour le reconstituer, et bien des communes sauront prêcher d’exemple, en abolissant le gouvernement de procuration, en se gardant de confier leur souveraineté aux hasards du scrutin (...) Ce seront des millions de communes non plus territoriales, mais se tendant la main à travers les fleuves, les chaînes de montagnes, les océans, unissant les individus disséminés aux quatre coins du globe et les peuples en une seule et même famille d’égaux. »
Pierre Kropotkine, La commune

Au début du XXe siècle, la Commune resurgit dans une certaine manière de répandre l’anarchie qui avait bien plus à voir avec un art de la guerre qu’avec une idéologie ou une identité militante. Cet art de la guerre, nous en décelons les traces dans l’histoire de ces milices qui prirent activement parti dans la guerre civile en Ukraine et en Espagne. Que l’on songe à l’armée insurrectionnelle makhnoviste, cette horde à cheval qui parcourait les plaines ukrainiennes, affrontant avec la même virulence les partisans du tsar et du communisme d’État. Que l’on songe à la colonne Durruti avec
ses voitures et ses camions qui s’affrontèrent à la fois aux milices fascistes de ranco et aux staliniens. Il n’était plus question alors de construire la commune en arrachant un lieu à l’Empire, qu’il s’agisse d’un grand centre urbain ou d’un village en périphérie, espérant ensuite contaminer par l’exemple. Il s’agissait de devenir une machine de guerre nomade, une colonne en arme perpétuellement mobile traversant de part en part une région et laisse dans son sillage une traînée de communes libres. La machine de guerre nomade opère comme une pure puissance destituante qui, surgissant dans un hameau ou une grande agglomération, renverse le pouvoir établi par l’emploi des armes, puis laisse la place à l’auto-organisation des habitants avant de repartir pour étendre ou tenir le territoire ainsi libéré. Guerre civile, révolution et nomadisme sont ici inextricablement liés. La machine de guerre nomade construit la commune, non plus comme un territoire circonscrit par les limites d’une ville
ou d’un village, mais comme un chapelet de communes libres reliées les unes aux autres, et dont chacune constitue, tantôt un front, tantôt une base arrière, dans la guerre civile.

« Nous faisons la guerre et la révolution en même temps. Ce n’est pas seulement à Barcelone que l’on prend des mesures révolutionnaires, mais jusqu’au front. Chaque village que nous conquérons commence à adopter une ligne de conduite révolutionnaire. Une défaite de ma colonne aurait des conséquences effroyables, car notre retraite ne ressemblerait à celle d’aucune armée. Il nous faudrait emmener avec nous tous les combattants des villages par lesquels nous sommes passés. Et depuis le front jusqu’à Barcelone, tout au long de la route que nous avons suivie, il n’y a plus que des combattants. Tout le monde travaille à la fois pour la guerre et pour la révolution : c’est ce qui fait notre force. »
Buenaventura Durruti cité par Miguel Amoros, in Durruti dans le labyrinthe

Hier encore, d’autres expériences de vie et de lutte, par la beauté et l’intensité de ce qu’elles permirent d’ébaucher, nous appelaient à la Commune. Dans l’agitation extrême des années 1970, des communautés de luttes ont dessiné dans certains quartiers de la métropole un tissu de lieux, d’outils collectifs, de solidarités, de combativité, constituant le territoire d’une autonomie diffuse, établissant des forces parasites, parallèles au maillage du pouvoir. Que l’on songe aux quartiers rouges de
l’Italie des années 1970 marqués par l’occupation massive de logements, les auto-réductions de factures d’énergie, la prolifération des radios pirates et des « centres sociaux » autonomes. Qu’on se figure certains quartiers noirs des États-Unis avec les branches locales du Black Panthers Party qui patrouillaient en arme pour empêcher les exactions policières tout en se substituant aux programmes
sociaux de l’État par la distribution de petits déjeuners aux enfants, la création de cliniques gratuites et d’écoles autonomes appelées « Intercommunal Youth Institue ».

C’est en parcourant la brousse de l’autrefois avec en tête la réalité de l’à-présent, c’est en écartant de ses mains les herbes épaisses, les touffes d’idéologie et d’histoire officielle qui masquent la tradition des vaincus, que l’on finit par apercevoir des bribes d’horizon pour l’à venir.

" Comme certaines fleurs orientent leur corolle vers le soleil, ainsi le passé, par une secrète sorte d’héliotropisme, tend à se tourner vers le soleil en train de se lever dans le ciel de l’histoire."
Walter Benjamin, Thèses sur le concept d’histoire

Au Chiapas, la communalité indigène constitue le terreau du mouvement zapatiste. Au Rojava, les Kurdes en lutte appellent à la constitution de communes autonomes et prennent part à une terrible guerre civile. Dans les manifs débordantes et les occupations qui secouent les métropoles du monde entier, de Nantes à Fergusson, de Gezhi à Oaxaca, de la Plaça Cataluna à la Place Tahrir, les villes semblent tressaillir de nouveau aux rythme des irruptions insurrectionnelles.

Quelles communes s’inventent et se cherchent aujourd’hui ? Comment peuvent-elles advenir ? Comment nos tentatives de faire commune se confrontent-elles à la politique classique avec son lot de partis, de syndicats, d’identités militantes, de bureaucratie municipale et de « démocratie locale » ? Quel sens y aurait-il aujourd’hui à déclarer la commune quelque part ? Affirmer la sécession signifie-t-il forcément assumer une guerre ouverte ?

*

« Lʼhistoire qui menace ce monde crépusculaire est aussi la force qui peut soumettre l ʼ espace au temps vécu. La révolution prolétarienne est cette critique de la géographie humaine à travers laquelle les individus et les communautés ont à construire les sites et les événements correspondant à l ʼ appropriation, non plus seulement de leur travail, mais de leur histoire totale. Dans cet espace mouvant du jeu, et des variations librement choisies des règles du jeu, l ʼ autonomie du lieu peut se retrouver, sans réintroduire un attachement exclusif au sol, et par là ramener la réalité du voyage, et de la vie comprise comme un voyage ayant en lui même tout son sens . »
Guy Debord, La société du spectacle

Les formes passées de la révolution appellent leur dépassement. En France, au cœur de cet Occident qui vacille, ni la conquête du pouvoir central, ni la constitution de communautés hors de sa portée, ni la lutte armée, ni la grève générale, ne semblent ouvrir des perspectives révolutionnaires. Dans quels sentiers improbables nous précipitera l’à venir ?

Nous avons besoin de relier entre eux les lieux depuis lesquels se cherchent ici et maintenant de nouvelles manières de la commune. Car c’est à nous qu’il appartient, désormais, de la réinventer. Nous voudrions penser ensemble, depuis la réalité de nos ancrages territoriaux, la possibilité d’un essaimage des pôles de sécession. Imaginer l’émergence d’un archipel de puissances destituantes dans lequel des formes de vies hétérogènes construisent du commun, de fêtes mémorables en assemblées houleuses, et commencent à s’organiser de concert, mêlant stratégies d’évitement et de confrontation face aux institutions.

Ceci est une invitation au voyage, un appel à venir sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes la première semaine de juin 2016 pour imaginer ce que pourrait être un devenir révolutionnaire qui prenne la forme d’une levée de communes.

Mauvaises troupes

Wed, 06 Sep 2017 15:00:21 +0200

Procès au mois de janvier

Au procès, ce qui était très frustrant, c’était le rendu du juge. Nous on rentre, on considérait que c’était notre affaire et que ça nous concernait ! Déjà tu joues des coudes, t’as les journalistes qui rentrent en même temps que toi et qui sont plus nombreux que toi. Et dans la salle, pareil. Le juge ne parle pas très fort, donc t’as du mal à entendre, tu te dis : « Mais putain, c’est de mon dossier dont il parle là, de nous, quoi ! » Et il a pris le temps d’expliquer les délais d’expulsion suivant les situations, parce qu’en fait c’était une sorte de jurisprudence, il était très audacieux en ne mettant pas tout le monde expulsable dès le lendemain. Donc il a pris le temps d’expliquer ça aux journalistes, et nous on était en train d’attendre toutes les parties du dossier, et puis les astreintes surtout. On entendait à peine, puis t’as les flashes des journalistes… Nous on était assis sur les bancs et les journalistes étaient devant le juge, autour du juge, et en fait t’avais l’impression que le juge donnait ton rendu de jugement en conférence de presse ! Toi t’étais derrière, et tu te disais : « mais c’est notre dossier »… C’est comme le chirurgien qui fait un tour avec ses internes, qui te tire la langue et qui commente. Et donc le juge avait fini, il avait tout expliqué, entre autres que les terres étaient expulsables dès le lendemain. Ça ça nous avait choqués en fait, nous les agriculteurs, pour la maison on avait trois mois, mais pas pour les terres, comme si c’était rien dans une ferme...
Puis il avait fini et un avocat lui demande : « et les astreintes ? » « Oh les astreintes, ils n’ont pas les moyens ces gens-là, j’ai laissé tomber. » C’était un détail, c’était rien pour lui ! Pour nous c’était l’essentiel…
Cette phase-là, psychologiquement c’était rude, tu te sens vraiment un objet, à tout point de vue. Après le procès on est rentrés chez nous, bon ben on devenait expulsables, c’était dans l’ordre des choses, ça n’a rien changé pour nous. L’huissier devait venir vérifier, à Pâques, qu’on était bien partis. On s’était pas concertés entre nous, et on s’est dit : « on va fermer les volets », et en fait Sylvain avait fait la même chose ! Alors l’huissier arrive : « Ah, vous avez fermé les volets ? Mais ça vaut rien du tout ça, c’est les clés qu’il faut me donner pour que ça compte ! » Il pleuvait, on le laisse rentrer à l’abri, pas à la maison, juste sous le bâtiment, pour qu’il signe ses papiers, et là on voit les deux vigiles qui commencent à s’amener, alors là je dis : « Non, alors là ceux-là, là, vous me les cachez tout de suite, sinon je vous mets dehors aussi et vous restez sur la route. On vous laisse vous abriter mais on veut pas voir les autres. Les autres c’est des flics on veut pas les voir. » Une fois qu’il a été parti, la voisine arrive en courant et se jette dans nos bras : « Ah, vous êtes là ! Je voyais les volets fermés, je croyais que vous étiez partis pour de bon ! Je me disais, quand même ils m’auraient dit au revoir, quelque chose... »

Mauvaises troupes

Wed, 06 Sep 2017 15:00:18 +0200

Pas res nos arresta !

Sur le mur d’une maison du causse rouergat refusent de s’effacer, malgré le palimpseste des couches de peinture successives, ces mots de goudron : « Gardarem lo Larzac ». L’affirmation de ces paysans en lutte dans les années 70 contre l’agrandissement d’un camp militaire en côtoie d’autres dans nos mémoires ou nos présents : le « volem viuvre al pais » scandé par les viticulteurs du midi, et quelques quarante ans plus tard, le « pas res nos arresta ! » des opposants au transformateur de Saint-Victor-et-Melvieu résonne sur les plateaux. Car ici, au cœur de l’Occitanie, c’est en patois que viennent aux lèvres les paroles de colère, dans cette langue qui semble seule à même d’exprimer à la fois l’attachement à la terre et le refus de ces projets venus d’ « en haut », comme si son passé de combat n’avait cessé de gronder au tréfonds de ses phrases.
Car c’est une part maudite de l’histoire de France qui resurgit dans l’occitan au hasard d’une lutte contre une infrastructure nuisible. Cette part que l’on cache au prix de mensonges éhontés au sujet d’une république qui doit demeurer « une et indivisible ». On nous parle de la culture française, fierté des gouvernements successifs qui s’imaginent qu’elle constitue une « exception » mondiale, on nous parle du pays des droits de l’Homme et du citoyen, de Voltaire et d’Hugo, d’une nation unie depuis l’aube des temps, où l’on a toujours parlé le français. C’est en fait le centralisme hexagonal qui constitue la réelle exception, la vraie particularité de la France. Il existe même un mot pour englober « tout ce qui n’est pas Paris » : la province, qui désigne originellement une région vaincue. Et les « provinciaux » ne s’y trompent pas. Malgré les siècles qui passent, et l’intégration aux forceps, l’acte de prédation colonial ne s’efface jamais totalement.

Et pourtant jamais peut-être l’Occitanie n’a autant correspondu à sa définition minimale : « Trois montagnes, deux mers et des plaines au milieu. » En l’espace de deux générations, la langue d’oc a quasiment disparu. Les anciens rassemblés autour d’une partie de pétanque l’utilisent encore pour plaisanter entre eux, et quelques jeunes sortis des calandretas, ces écoles occitanes, la pratiquent également. Mais, par malheur, ces deux générations ne se croisent guère, et se comprennent peu. Aux premiers l’école républicaine interdisait de « cracher par terre et de parler patois », au second cette même école recommande désormais l’apprentissage, comme option, d’une « langue régionale » ayant disparu de leur quotidien. De l’une à l’autre de ces classes d’âge s’est achevé un processus, une langue interdite s’est vue, après avoir disparu de la bouche de ses locuteurs, muséifiée puis folklorisée. Le train de la modernité lui est passé dessus dans les deux sens : d’abord honteuse, « vergonhosa », comme langue des ploucs, elle est devenue valorisable comme distinction culturelle dépourvue de tout usage. Au passage, l’État français en est devenu le dernier dépositaire, en tant que principal maître d’œuvre de son enseignement et de sa diffusion culturelle. Bref elle a été arrachée méthodiquement à la communauté qui lui donnait sens et la faisait vivre.

Le moment décisif de ce processus s’est justement joué au début des années 80, à l’époque où Gérard De Sède publie ses « 700 ans de révoltes ». Le mouvement occitan est alors puissant, peut-être à son apogée. Le projet d’extension du camp militaire du Larzac vient d’être abandonné, on y parle d’office foncier et de propriété collective des terres, les viticulteurs insurgés du Languedoc se remettent tout juste des deux morts de l’émeute armée de Montredon. L’avènement d’un président de la république du Parti Socialiste, François Mitterrand, place le mouvement régionaliste face à un dilemme : continuer à lutter contre le centralisme capétien, ou accepter les possibilités - limitées mais réalistes – qu’offre l’institutionnalisation proposée par la gauche de gouvernement ? Nous laissons à Yves Rouquette, figure de ce mouvement occitan, poète et écrivain public comme il aimait à se désigner, le soin de tirer un bilan 35 ans plus tard, dans sa préface à la réédition de 2013 du livre de De Sède :

« La révolte n’est plus de mise dans les milieux occitanistes. Plus la moindre manifestation sociale de grande envergure. Une presse confidentielle. L’édition quasiment abandonnée, comme l’animation, l’information, la propagande, le débat au localisme. Un enseignement bilingue à dose homéopathique en quelques rares lieux, celui des Calandretas, en progrès d’effectifs, mais fonctionnant en vase clos et ne convoquant pas assez les parents d’élèves à l’engagement. Un Parti Nationaliste, fidèle à ses options mais bien maigre. Un Parti Occitan plus soucieux d’avoir quelques élus dans tel département ou région grâce au Parti Socialiste ou aux écologistes que de couvrir le territoire d’un réseau militant. L’université qui ronronne. Les « poètes de la décolonisation » […] revenus aux thèmes éternels et « universels » des écrivains en situation normale : l’amour, la mort, la nature, le voyage, l’humanisme de confort, l’inquiétude religieuse... Tout cela – et j’en passe ! - révèle une normalisation acceptée, contestée du bout des lèvres, une glaciation des esprits et des courages. Quelque chose comme la mort en douceur d’une civilisation anesthésiée. »

Yves Rouquette s’en est allé lui aussi, l’année dernière, dans sa maison de Camarès. Malgré l’amertume des défaites qu’il acceptait avec une extrême lucidité, il n’avait jamais pu se résigner à enterrer tout optimisme. « La messe n’est jamais tout à fait dite » rappelait-il pour conclure. C’est bien justement ce que nous enseignent en creux ces 700 ans de révoltes occitanes, ce qu’ils laissent voir sur la page blanche qui en sépare les chapitres, cette page de plusieurs décennies marquant un recul ou une stagnation entre deux combats, ce vide où il semble que rien ne se passe. Ces éruptions suivies des temps apparemment plus calmes sont le symbole de ce qu’est la tradition, contrairement à ce que d’aucuns affirment : un fil discontinu. En cela elle s’oppose à l’histoire « officielle » qui perçoit le temps comme une ligne droite, régie par la loi de causalité. Un événement succède logiquement à l’autre, le présent est aisément défini par le passé, et donc l’avenir est d’ores et déjà prévisible à travers même le regard jeté sur le présent. Et ce flux temporel conduit l’humanité vers un perfectionnement, un progrès en marche (ce qui induit le fait d’en cacher les failles et les échecs).
« L’histoire des opprimés est une histoire discontinue », alors que « la continuité est celle des oppresseurs » disait Walter Benjamin. La première naît justement des ruptures du tissu historique, des sursauts et des révoltes. Face à l’histoire des vainqueurs, c’est bien une tradition des oubliés qui se trame. La transformer en histoire sans la trahir réclame de la part de l’ « historien » d’emprunter à cette tradition ses traits spécifiques : sa non-linéarité, ses ruptures, ses intermittences, bref la présence en elle d’une négativité radicale. Par opposition à la rationalité historique fondée sur la fiction d’un flux temporel homogène, la tradition (transmission d’une génération à l’autre d’une mémoire collective) implique comme sa condition même la coupure du temps, la fracture entre les époques, le vide creusé entre les parents et les enfants. Elle est fondée sur la réalité de la mort et doit justement sa créativité au fait qu’elle se heurte sans cesse à la possibilité de sa propre interruption, mais que, par dessus cet abîme, elle ne cesse de s’affirmer de nouveau, employant parfois des canaux secrets...ou des livres ! Chaque génération se trouve face à la même question : celle de partir en quête de sa tradition, mais à partir de ce qu’elle vit au présent.
Voici sans doute ce qui nous incombe, mais la tâche n’est pas lourde... Débarrassés d’une identité qu’il nous faudrait arborer, nous sommes désormais plus légers, et avons toute liberté de nous inspirer de ce mythe occitan, et de continuer à l’inventer. Car ses surgissements demeurent et surprennent, au gré des récits, des mythes, ou en dansant dans l’un des carnavals indépendants qui émaillent l’Occitanie. Les interdictions préfectorales et les rangées de CRS n’en ont pas eu raison, et chaque année des foules mi-humaines mi-animales viennent rappeler que la mémoire doit se vivre, et que la tradition n’est que réinvention. De même les luttes et les combats qui, nous mettant face au danger, nous tiennent ensemble, et créent un commun qui lui-même deviendra tradition, comme le démontre De Sède.
Pour percevoir l’actualité de la tradition occitane, il est nécessaire de se départir à la fois de la superficialité qui voudrait que l’Occitanie puisse se résumer à une langue permettant de créer des produits culturels originaux, et de la désespérance de ceux qui, y cherchant un monde, en concluent trop rapidement qu’il s’est éteint. Certes, il y a un aspect caché, mystérieux, c’est-à-dire que pour le découvrir, il nous faut fouiller, voler, inventer parfois, comme on invente un trésor. C’est peut-être ce qui a séduit l’auteur, ancien surréaliste chérissant les mystères, les sociétés secrètes et l’occultisme. Au fil du texte, l’Occitanie se présente comme un Graal à quérir, dont De Sède fournit une carte... forcément partielle. Mais en rien hermétique. Car c’est en allant acheter ses cigarettes, en cherchant La Dépêche du Midi ou en attendant son train que l’on peut trouver en France ce livre. Il déroule une histoire populaire qui, sans sacrifier à la précision ou à la véracité, se garde toujours d’une quelconque sacralisation, ou d’un académisme austère. En cela, il ne démine jamais les charges du passé contenues dans les événements qu’il relate.
Son point de vue est juste, car il ne narre pas un morceau de l’Histoire de France, celle que nous avons subie le cul cloué sur les bancs de l’école, le point de vue n’est pas celui des rois, de l’État-nation, puisqu’il ne saurait en être question en ce qui concerne l’Occitanie, qui a refusé au cours des siècles et les premiers, et le second. On ne peut donc la raconter en voguant d’un règne à l’autre, d’une dynastie à la suivante, car elle est et demeure pure potentialité, pure possibilité. Jamais elle ne connut de direction centrale, jamais elle ne fut royaume ou république. C’est pourquoi son histoire est tradition. « L’Occitanie, c’est une épopée, et rien d’autre que ça » dit le chansonnier Daniel Loddo. Une épopée qui a besoin de bouches pour vivre et continuer à compter au rang de ses hauts faits les combats du présent, tout autant qu’elle a besoin des corps qui la perpétuent en actes. Ainsi elle peut se vivre au quotidien, sur un territoire donné. C’est du moins ainsi que nous l’appréhendons, n’en déplaise aux tenants d’une identité forclose, qui cherchent à n’en plus finir une « origine » derrière eux. Non, les mythes n’ont pas d’origine, ou elle ne nous intéresse guère, comme ils n’ont pas de forme finie ; leur force est d’être toujours actuels, de nous inspirer, d’être ré-appropriables à nos fins présentes. La tradition, nous l’inventons aussi, mais depuis la richesse d’un vivier millénaire, selon l’adage qui veut que seules les traces anciennes nous mènent loin.

Et c’est bien ainsi que se lit 700 ans de révoltes occitanes, non comme une histoire des temps jadis, mais comme la trame toujours actuelle, à travers mille détails enracinés dans le territoire, qui tisse une tradition dont il faut se saisir à l’aune de notre siècle. Le livre de De Sède participe d’une mythologie multiple, d’une constellation dont les étoiles sont à même d’éclairer nos colères. Mais le ciel de cette Occitanie ne nous surplombe pas, nous y posons les pieds, nous y enfonçons même nos croquenots, mais sans s’y embourber, nous suivons des yeux ses scintillements et c’est ailleurs qu’il nous mène. Car être de quelque part, porter en soi des morceaux du territoire que l’on foule donne une profondeur à nos présents face à l’uniformisation croissante du monde ; loin d’enfermer dans une identité sclérosée – comme le soupçonnent les parangons du village global – c’est cette inscription qui permet le mieux d’aller vers l’autre, de partager, et pourquoi pas, de se battre ensemble.

Mauvaises troupes