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Le feu à la plaine

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Fri, 28 Jul 2017 20:14:46 +0200

« Macron ou la tentation autoritaire »: Juan Branco dans La Guerre des idées

Son engagement en politique, c’est au 27 octobre 2005 que Juan Branco (voir photo plus haut) le fait remonter. Il a alors seize ans, et ce jour-là, Zyed et Bouna, deux ados du même âge que lui, nés du mauvais côté du périphérique, sont retrouvés morts sur un site EDF en tentant d’échapper à un contrôle de police abusif à Clichy-sous-Bois. Devenu normalien et docteur en droit international, le fils de bonne famille n’oubliera pas. C’est dans cette circonscription de la Seine-Saint-Denis qu’il viendra se présenter aux dernières législatives sous l’étiquette France Insoumise. Pour cette fois, son désir de ne pas céder sur l’injustice se sera brisé sur la vague En Marche !. On devine pourtant que ce n’est que partie remise, et qu’on entendra longtemps parler du garçon.

Caractère bien trempé, Juan Branco préfère qu’on s’intéresse à ses idées plutôt qu’à ses prestigieux « labels », et rappelle volontiers qu’il est déjà l’auteur de deux essais, une critique radicale du tribunal pénal international publiée chez Fayard, et une méditation sur notre rapport à Daesh aux éditions Lignes. À 28 ans à peine, comment ne pas remarquer pourtant que son parcours est déjà imposant.

Avocat français de Julian Assange, le fondateur de Wikileaks qu’il va régulièrement rencontrer à Londres où celui-ci vit toujours reclus à l’ambassade d’Équateur, Juan Branco porte un regard informé sur les périls que font peser sur nos libertés la raison d’État, autant que les nouvelles oligarchies intimement liées au pouvoir politique. Avant de croiser Jean-Luc Mélenchon dans une émission de télévision et d’être approché par son mouvement, il fréquenta un temps les cabinets socialistes, que ce soit celui d’Aurélie Filippetti pour imaginer une réforme de la loi Hadopi, ou dans le staff de Laurent Fabius au Quai d’Orsay – autant d’expériences qui lui laisseront une véritable amertume.

Avec cette nouvelle figure de la gauche, nous avons eu envie de réfléchir aujourd’hui aux menaces qui pèsent sur le monde intellectuel et médiatique, alors que 90% des canaux officiels sont détenus par le CAC 40 (voir photo de Xavier Niel plus bas), et que la pression sur les réseaux sociaux s’accentue. Ou encore sur le vrai visage du macronisme, dangereuse machine à concentrer les pouvoirs et à accumuler le capital au détriment de « ceux qui ne sont rien ».

L’émission, pour les abonnés du site Là bas si j’y suis, est à visionner en cliquant ici.

Extrait des propos de Juan Branco en fin d’émission: 

« Macron c’est l’individu type d’une certaine forme de civilisation, qui répond aux canons esthétiques d’une certaine forme de réussite qui sont ceux, superficiels, de notre époque. C’est quelqu’un qui va avoir un discours à la fois parfaitement plat du point de vue de la pensée, mais en même temps qui a les abords de la complexité et de l’élaboration, qui réussit tout ce qu’il fait, qui a un mariage certes un peu non conventionnel, mais qui fait partie de ces étrangetés parfaitement acceptables dans une société comme la nôtre, et qui vise à s’imposer comme un modèle bien au-delà du champ politique. Macron cherche en effet à apparaître à la fois comme un modèle d’incarnation politique et comme un modèle d’individu, un exemple à suivre, et il y a là comme une volonté d’écrasement, de défense d’une norme complètement catastrophique. Macron, c’est quelqu’un qui n’a jamais des gestes que pour lui-même, pour sa réussite personnelle, qui n’a jamais investi dans le rapport à l’autre. Il n’y a pas un geste dans sa carrière, dans tout son parcours politique, qui soit fait pour l’autre, c’est sidérant à voir. Il n’y a pas une prise de risque. C’est toujours une concentration de pouvoirs pour lui-même. Et c’est dans ce cadre là, dans un espace communicationnel de plus en plus normatif, que je dis qu’il faut défendre l’étrangeté, l’erreur, l’échec, la possibilité de l’effondrement, le droit à une forme politique, civilisationnelle et individuelle où l’autre puisse ne pas avoir peur d’apparaître dans sa vulnérabilité. Le politique n’a de sens que pour défendre celui qui se pense rien. Quand je vais à Clichy-sous-Bois, je vois une forme de richesse qui n’est pas visible. La France elle est ici aussi, et cela a un sens de la défendre telle qu’elle est là-bas. Evidemment, il faut donner à ces personnes la capacité d’agir politiquement, mais en défendant leur différence, pas en les poussant à entrer dans un modèle de réussite individuelle. »

Aude Lancelin

Fri, 07 Jul 2017 11:55:31 +0200

Entretien avec Jean Stern sur le « pinkwashing » en Israël

On ne le sait pas forcément, mais Tel Aviv, après San Francisco ou Ibiza, est devenue une destination phare des milieux gay. Il y a une dizaine d’années, l’image d’Israël dans le monde était à peine meilleure que celle de la Corée du Nord aujourd’hui. Israël était vu comme un pays guerrier et religieux, où personne n’aurait eu l’idée d’aller passer des vacances en boîte de nuit, ni de déguster des sushis vegan en bord de plage en écoutant de l’électro. Des communicants pointus, assistés par les plus grandes agences de publicité internationales ont depuis changé cette donne, projetant l’image d’un Tel Aviv moderne, ouvert et progressiste, gommant surtout les réalités douloureuses du pays : occupation militaire, répression et capitalisme sauvage. Cette opération a un nom : le «pinkwashing», la lessiveuse rose. Ou comment nettoyer la réputation d’un pays en s’appuyant sur l’aura branchée des gays, en les attirant toujours plus nombreux, et en les transformant surtout en VRP de luxe d’Israël à travers le monde. Une stratégie minutieusement décrite dans une enquête passionnante publiée par les éditions Libertalia, Mirage gay à Tel Aviv, dont l’auteur Jean Stern est mon invité cette semaine dans La Guerre des idées sur le site Là-bas si j’y suis, fondé par Daniel Mermet.

L’émission est à visionner pour les abonnés en cliquant ici: « Israël, terre promise pour les gays? »

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Rédacteur en chef du magazine d’Amnesty International France, Jean Stern nous plonge dans les réalités sociales et sexuelles d’un pays moins ouvert aux homos qu’il n’y paraît, où le discours gay friendly officiel des politiciens parfois les plus droitiers vise avant tout à faire disparaître du paysage Gaza et la Cisjordanie, en utilisant une minorité contre une autre. Au passage, Jean Stern revisite aussi l’image d’une communauté homosexuelle à tort vue comme volontiers ouverte et « de gauche », aussi bien là-bas qu’en France d’ailleurs, où le Front National sait très bien jouer d’ailleurs de ces ambiguïtés. Ainsi défend-il l’idée que les gays occidentaux sont globalement devenus « économiquement ultralibéraux, politiquement réactionnaires et idéologiquement islamophobes. » De quoi se faire de nombreux amis sur toutes les rives de la Méditerranée. Mais la résistance s’organise, comme le montre plus bas cette photo prise à Paris en 2016, certains militants gays se mobilisent pour que revienne le temps de la solidarité des luttes.

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Aude Lancelin

Sat, 01 Jul 2017 17:42:52 +0200

Entretien avec Jacques Rancière dans La Guerre des idées

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Que se passe-t-il dans une « démocratie » où l’on peut obtenir les pleins pouvoirs avec le soutien d’à peine plus de 10% du corps électoral ? Une abstention aussi écrasante que celle observée aux dernières législatives doit-elle inquiéter, ou est-elle au contraire la prémisse d’un inévitable changement de régime?

Avec le philosophe de la politique Jacques Rancière, mon invité dans « La Guerre des idées » sur le site Là-bas si j’y suis, difficile de se raconter des histoires. Le regard est sans illusion, la lucidité dérange parfois. Son nouveau livre, « En quel temps vivons-nous ? », conversation avec l’éditeur Éric Hazan, qui vient de paraître à La Fabrique, n’hésite pas à s’en prendre aux idées reçues confortables d’une certaine gauche. Contrairement à toute une mouvance anar, Jacques Rancière ne voit pas dans le désinvestissement des électeurs les signes annonciateurs d’un effondrement du système. Contrairement au «Comité invisible», il ne voit nulle insurrection venir pour demain. À la différence des membres de La France Insoumise, il ne voit pas non plus les « jours heureux » au bout de la 6ème République appelée de leurs voeux. Est-ce à dire que plus rien de bon ne peut encore venir aujourd’hui des urnes, ou même de la rue ? Que plus rien n’est amendable dans notre système, et qu’hors de lui les chances de sursaut sont également minces ? Pour remettre de la démocratie dans le système représentatif, Jacques Rancière proposait dans La Haine de la démocratie, paru en 2005, d’introduire du tirage au sort et des mandats courts, non renouvelables. Aujourd’hui, le philosophe, coauteur il y a cinquante ans de Lire le Capital avec Louis Althusser, propose par-dessus tout de se donner pour mot d’ordre la renonciation aux élections présidentielles, la forme la plus perverse de la dépossession populaire à ses yeux. « Nous ne voulons plus jamais de président » : une exigence à méditer dès aujourd’hui jusque dans ses ultimes conséquences politiques.

Aux yeux du philosophe, notre système électoral crée une représentation aberrante de la démocratie, comme si celle-ci consistait à « choisir » entre vingt-cinq programmes, vingt-cinq bulletins et autant de noms propres inscrits dessus. Or la démocratie ne consiste nullement en une sélection du meilleur, ou du moins pire, elle consiste avant tout à créer les conditions pour que le plus grand nombre participe à l’intelligence collective. La démocratie, c’est l’affirmation du pouvoir de « n’importe qui ». Ainsi, l’introduction de représentants issus du tirage au sort, aussi moquée cette mesure soit-elle par certains – généralement les mêmes qui trouvent formidable qu’on envoie des start-upers et autres pousse-bouton incompétents à l’Assemblée nationale –, permettrait au moins pour Rancière que les députés ne soient plus les représentants d’une classe et d’une seule. L’auteur de La Haine de la démocratie, paru en 2005, en défend le principe de longue date.

Pour sortir de notre impasse politique, il faudrait surtout construire des « problèmes » autres que ceux que proposent nos dirigeants, et inventer aussi une autre temporalité du débat, autonome par rapport aux agendas officiels. Notamment par rapport à l’échéance écrasante de l’élection présidentielle, qui pollue tout. Dès la rentrée, on commencera à nous parler de 2022, s’amuse le philosophe. Ainsi l’expérience des mairies espagnoles, comme celle de Barcelone, trouve-t-elle grâce aux yeux de Rancière, plutôt séduit par l’idée qu’une lutte particulière, celle qui fut menée contre les expulsions, puisse susciter une capacité collective inattendue. L’exemple des espaces sociaux en Grèce lui vient aussi à l’esprit pour illustrer cette même créativité populaire. Plus sceptique par rapport au style de lutte prôné par le « Comité invisible », Rancière ne montre pas beaucoup d’enthousiasme non plus pour les violences devenues rituelles en fin de manifestations, celles du fameux « cortège de tête » auxquelles il peine à trouver une stratégie et un sens général. Et le philosophe d’évoquer sur ce point son expérience des années 1960 et 1970, où la violence s’inscrivait dans un mouvement historique de luttes globales, anti-impérialistes et anticolonialistes, ce qui n’est désormais plus le cas.

« Je ne suis pas là pour dire vers quel horizon se tourner », réitère cependant le philosophe, qui agacera peut-être une fois encore sur ce point ceux qui cherchent des solutions rapides à l’impatience que suscite en eux la situation. « Essayons de clarifier d’abord ce que nous voulons », leur répond par avance Rancière. Il est vrai que le rôle du philosophe n’est pas de se faire applaudir d’un public, mais d’énoncer parfois ce que personne n’a envie d’entendre. En l’occurrence, que le travail de démocratisation sera long, incertain et difficile.

Le première partie de l’émission est à regarder ici: « On ne veut plus de président »

Et la seconde partie est là: « Le pouvoir de n’importe qui »

Aude Lancelin

Thu, 15 Jun 2017 09:40:54 +0200

« Médias et France Insoumise: pourquoi tant de haine? »

Les rapports entre les médias et La France insoumise ne sont pas un long fleuve tranquille. Invectives de part et d’autre, soupçons de traitement déséquilibré de la campagne présidentielle de Jean-Luc Mélenchon, stratégies de contournement par la création d’une chaîne YouTube indépendante, scènes de séduction puis reprise des hostilités… Pourquoi ce mouvement n’est-il pas un parti comme les autres pour les grands médias français ? Pour en discuter, je reçois cette semaine dans « La guerre des idées » Charlotte Girard, co-responsable de « L’avenir en commun », le programme de La France insoumise pour la dernière présidentielle. L’émission est à retrouver ici sur le site Là-bas si j’y suis.

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Après « le bruit et la fureur » de la campagne de 2012, stratégie concertée pour percer le mur du silence médiatique, aux dires de certains responsables du mouvement, ce dernier semble s’être davantage inspiré des stratégies de Podemos ou du démocrate Bernie Sanders. Reste le dénigrement quasi systématique d’un Jean-Luc Mélenchon présenté comme pro-russe, pro-dictateurs sud-américains, mauvais perdant, irresponsable « ni-niste », et on passe. La faute à l’irascibilité d’un candidat, habitué à souffler dans les bronches des stars de l’info et autres reporters de terrain, comme ceux-ci s’en plaignent souvent ? L’effet d’une presse entièrement passée sous la coupe du CAC 40, qui défend les intérêts d’une classe et de ses propriétaires ? Il est certain qu’à peu près partout dans le monde, il est rare de voir les médias ménager un radical dès lors qu’il s’approche trop près du pouvoir.

Aude Lancelin

Sat, 10 Jun 2017 11:18:22 +0200

« Macron, la dernière illusion » dans La Guerre des idées

Le nouveau président est-il vraiment en train de recomposer le paysage politique français ? C’est la question posée par la toute première de « La Guerre des idées » sur le site Là-bas si j’y suis, dans laquelle j’ai reçu le 6 juin dernier l’économiste Bruno Amable. Une émission réservée aux abonnés qui accueillera désormais chaque semaine intellectuels, politiques et écrivains pour penser la situation qui est la nôtre.

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Un président, ex-banquier d’affaires et même pas membre du PS, est en train de parachever l’œuvre entière de la « deuxième gauche » depuis 30 ans… Tout ce dont les Delors et les Rocard avaient rêvé. La mise en place de politiques néolibérales sans base sociale véritable pour les mener. La liquidation intégrale de l’aile gauche du mouvement. L’union des « sages de tous les camps ». Il s’agit là d’une apothéose toutefois ambiguë pour la classe politique française. Un triomphe pour toute une oligarchie qui, à court terme, parviendra à faire passer nombre de violentes réformes attendues, mais un pari dangereux à terme, le risque étant que les marges apparaissent plus que jamais comme la seule alternative à un système entièrement verrouillé.

Pour en parler, Bruno Amable, coauteur avec Stefano Palombarini de « L’illusion du bloc bourgeois », aux éditions Raisons d’agir. Un petit livre essentiel pour se repérer dans les déplacements de lignes qui ont rendu possible le macronisme, et se préparer à un rude combat politique.

Aude Lancelin