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Fri, 18 May 2018 20:27:20 +0200

Histoire d’une Commune libre

Le mot révolution fait peur. Pour beaucoup, il est encore synonyme de chaos et de sang. Pourtant, après réflexion, on réalise que la situation actuelle n’a rien de rassurant non plus. En seulement 40 ans, environ deux tiers des vertébrés ont disparu de la planète. Les oiseaux, les abeilles et d’innombrables espèces sont en voie d’extinction. Les forêts sont rasées. Les océans se remplissent de plastique. L’air et les rivières sont chaque jour un peu plus souillés. L’humanité brûle la Terre dans l’indifférence générale et fait la fête le week-end. Pendant que nous vendons nos âmes narcissiques au diable afin de pouvoir acheter ce que les multinationales ont à nous vendre, ces dernières enrichissent leurs grands actionnaires. Aujourd’hui, dans le monde, 1% de la population détient la moitié des richesses, alors que la moitié de l’humanité n’a rien. Afin d’assurer la protection de ses intérêts, cette infime minorité hyper-influente propage des mythes économiques tenaces, comme celui du besoin de croissance. Selon elle, produire toujours plus, alors même que les ressources de la planète sont limitées, serait non seulement parfaitement possible, ce qui est déjà grotesque, mais également plus « pertinent économiquement » que mieux répartir les richesses. Les institutions de l’État sont elles aussi sous contrôle. À tel point que le régime représentatif, qui permet aux plus fortunés de contrôler le pouvoir politique grâce aux financements de partis ou de campagnes électorales, est constamment présenté comme une démocratie.

Les multinationales plus fortes que les États

Dans les faits, les multinationales ont pris le pouvoir. Ces dernières dévorent la planète à un rythme effréné, asservissent des peuples entiers, martyrisent les animaux et appauvrissent les États en refusant de payer leurs impôts. Ces grandes puissances d’argent exercent aujourd’hui sur nous un pouvoir devenu totalitaire. En France, une poignée d’ultra-riches détient désormais la quasi-totalité de nos médias et maîtrise ainsi tout notre environnement, de l’information à la culture, en passant par le divertissement et la publicité. On peut lire dans un journal appartenant à un vendeur d’armes pourquoi il faut pacifier un pays en le bombardant sans jamais aborder les causes économiques des guerres. Ou dans un autre, contrôlé par une banque, lire les gros titres sur les fraudes aux prestations sociales sans jamais voir un article sur l’évasion fiscale, qui coûte pourtant infiniment plus cher. L’immense majorité des grands médias, qu’ils appartiennent à un sauvage qui pille l’Afrique, à un exploiteur d’enfants ou à un fabricant de centrales nucléaires, omettent aujourd’hui de nous sensibiliser aux atroces et massives conséquences de notre addiction maladive à la consommation aveugle et irresponsable.

Ouvrir les yeux

Comment en sommes-nous arrivé là ? Probablement en abandonnant nos statuts de citoyens pour devenir de simples consommateurs. Y compris de politique politicienne. Toute notre vie, on nous a montré sur les affiches publicitaires et les écrans à quoi ressemblerait la vie idéale. Résultat, nous ressemblons désormais à des hordes de clones prêts à avaler toutes les couleuvres pour ne pas faire tâche dans le décor immonde et superficiel de la société de consommation. Cesser cette mascarade le plus rapidement possible est désormais une question de vie ou de mort. Personne ne sait d’où viendra le changement. Une élection présidentielle gagnée par un mouvement révolutionnaire pourrait entraîner la convocation d’une assemblée constituante, l’abolition du régime représentatif et l’adoption d’une nouvelle Constitution instaurant de nouveaux organes de démocratie directe dans nos villes. Mais ce bouleversement pourrait aussi venir de villes qui, dans un esprit de désobéissance civile, décideraient de ne plus obéir à l’État et de s’autogérer. Même les acteurs des réseaux sociaux, grâce à des opérations préparées, coordonnées et massives, pourraient déclencher des réactions en chaîne sur tout le territoire. En d’autres termes, des communes pourraient décider de s’affranchir du joug d’un État soumis aux grandes puissances d’argent avant même que la Constitution ne change.

Imaginer le changement

La question qui se pose alors est celle de l’alternative. Il faut pouvoir imaginer cette nouvelle voie pour être en mesure de la construire. Et si nous savons toutes et tous quel chemin nous voulons emprunter, à savoir celui de la démocratie, la vraie, encore faut-il savoir ce que ce mot veut dire. Ça parait simple : le pouvoir du peuple, par le peuple, pour le peuple. On lit bien « par le peuple ». Il n’est nulle part question d’élire des représentants. Choisir quelqu’un qui va exercer le pouvoir à la place du peuple s’avère même parfaitement antidémocratique, par nature. Personne n’est parfait, nous avons tous des failles. Donner du pouvoir à quelqu’un, c’est prendre le risque qu’il en abuse. Pourquoi devrions-nous alors choisir des chefs, et ainsi exposer toute la population aux dangers que cela engendre ? En appliquant strictement le principe, le peuple devrait voter pour choisir ses lois, pas qui va le représenter. Après réflexion, on se dit également qu’une vraie démocratie ne peut s’exercer que localement, à l’échelle de la ville, du quartier ou du village. Des personnes siégeant à Bruxelles qui dictent les lois s’appliquant au peuple grec, ça n’a aucun sens. Idem lorsque des personnes vivant à Paris gouvernent des Alsaciens, des Basques, des Bretons ou des Corses. Essayons donc d’imaginer, dans les grandes lignes, à quoi pourrait bien ressembler une vraie démocratie qui se construit face à un État aristocratique.

Les élections, c’est fini

Nous sommes dans une “Commune libre”. Tout s’est bien passé au moment de sa révolution, car les anciens codes de lois, systèmes de santé, de justice ou d’éducation furent provisoirement gardés en l’état afin d’éviter un arrêt brutal de la société. Désormais, il n’y a plus de campagnes électorales, plus d’élections et plus de maire. Ici, les habitants se réunissent régulièrement à la Mairie, utilisent de nouvelles sources d’informations déconnectées d’intérêts financiers et décident eux-mêmes des sujets importants. Pour fonctionner, ils utilisent les règles élaborées lors des derniers mouvements de contestation observés sur les places du monde entier. Une Assemblée communale d’une cinquantaine de personnes est mise en place grâce au tirage au sort sur les listes électorales. La proposition d’y siéger pour une durée d’un an peut être déclinée. Chaque semaine, un membre cède sa place à un nouveau, afin de générer un renouvellement continu de l’assemblée votante. Des commissions spécifiques composées de volontaires tirés au sort sont créées pour réfléchir à des moyens d’améliorer la vie des habitants. Lorsqu’une mission particulière doit être pilotée, l’assemblée votante désigne trois volontaires qu’elle juge aptes à la fonction, puis un tirage au sort désigne celui ou celle qui exercera le mandat impératif, révocable et limité au temps de la mission. Petit à petit, les gens se connaissent mieux, restent moins souvent chez eux, regardent moins la télévision et deviennent plus solidaires les uns envers les autres. Rapidement, ils mettent en commun leurs moyens de production ainsi que des biens et des services, puis optimisent l’utilisation de leurs ressources ou les trajets en voiture. Des personnes responsabilisées pensent et agissent naturellement de manière plus responsable. Tout le monde tâtonne pendant un petit moment, mais quelques grands axes de réflexion émergent très rapidement.

Relocaliser les activités

La première décision importante de ce Conseil communal concerne l’alimentation. Elle repose sur le travail d’une commission d’une dizaine de personnes. Bientôt, la nourriture servie dans les cantines et dans l’administration sera exclusivement issue de l’agriculture locale. Mieux, pour parvenir à l’autosuffisance alimentaire avec des produits sains, les habitants décident de reconvertir leur agriculture. Main dans la main avec des agriculteurs enfin pleinement soutenus par toute une collectivité et libérés des contraintes du marché mondialisé, la décision est prise de produire moins de nourriture pour des bovins qui iront à l’abattoir et beaucoup plus de fruits et légumes. Conscients des innombrables et immenses problèmes générés par notre trop grande consommation de viande, mêmes les plus carnivores admettent qu’un effort est nécessaire. Les habitants vont même plus loin dans leurs décisions. Afin de distribuer la nourriture locale, un supermarché est boycotté jusqu’à la faillite, puis investi. Les artisans et petits commerçants qui avaient dû mettre la clé sous la porte, ruinés et remplacés par des multinationales qui ne paient pas leurs impôts, s’y installent également et proposent désormais des alternatives aux produits manufacturés à l’autre bout du monde. On assiste à une véritable résurrection de l’agriculture locale et de l’artisanat traditionnel. Un espace dédié au troc et aux dons est également installé. Les actions de boycott, ainsi que la suppression de la publicité dans toute la ville, ont un impact décisif sur les chiffres d’affaires des quelques multinationales qui y sont implantées. Sans profits, elles décident rapidement de quitter les lieux, laissant des locaux disponibles pour de nouvelles alternatives locales également créatrices d’emplois.

La croissance économique est un mythe

Finalement, une chose assez incroyable éclate aux yeux de tous : le besoin de croissance est un immense mensonge. Ici, les décisions émanent du bon sens partagé, pas d’un élu qui doit rendre des comptes aux industriels qui ont financé sa campagne et qui attendent un retour sur investissement sonnant et trébuchant. Et cela change tout. Consommer local, c’est moins de déchets, mais c’est aussi moins de transports de marchandises. Donc moins d’énergie consommée, à importer ou à produire. Donc moins d’ingérences à l’étranger et moins de pollution. Donc moins de problèmes de santé. Et donc moins de médicaments vendus. Un véritable cercle vertueux qui révèle autre chose : produire moins mais répartir et consommer mieux permet de diminuer la charge de travail qui pèse sur la société. Et quand on travaille moins, on peut … vivre ! Les gens réalisent que toutes ces histoires de PIB et de compétitivité n’étaient que de grotesques prétextes inventés par les grandes puissances d’argent pour faire toujours plus de profit avec toujours moins de règles. L’autre grand avantage de cet embryon de démocratie est la réactivité. Si les habitants décident d’une mauvaise loi, ils en sont les premiers impactés. Mais aucun calcul politique ne les empêche alors de revoir leur copie. Finalement, la plus grosse difficulté provient de l’État, outré par cette insurrection tranquille qu’il n’ose réprimer violemment par peur des répercussions médiatiques, et qui décide de réduire les financements de la commune. Qu’à cela ne tienne, les habitants ont des idées. Et elles tiennent en trois mots : liberté, égalité, fraternité.

La monnaie, instrument du changement

La commune prend des mesures fortes. Les habitants décident de ne plus payer d’impôts à l’État et de créer une banque communale publique qui battra sa propre monnaie locale. Partant du principe qu’une monnaie ne repose que sur la confiance, les habitants font quelque chose qui semblait impensable, voire totalement farfelu. Leur monnaie locale n’est adossée ni sur l’or, ni sur le dollar, ni sur l’euro. L’étalon sur lequel se base désormais une unité de monnaie est la baguette de pain de 250 grammes élaborée selon une recette traditionnelle. Contrairement à l’or, le pain se mange. Et contrairement à l’or, le pain n’est pas inoxydable. Il ne se conserve pas éternellement. Ainsi, il n’est plus possible d’accumuler la matière qui confère sa valeur à l’argent, et celui-ci cesse d’être un potentiel outil de domination. La monnaie devient ce qu’elle aurait toujours dû être, à savoir un bien public permettant l’échange des biens et des services indispensables au bon fonctionnement de la société. Ni plus, ni moins. Pour décider de la quantité de monnaie en circulation et de sa répartition, la commune analyse régulièrement sa situation et ajuste son organisation. Elle anticipe le nombre, en autres, de boulangers, de médecins, d’enseignants ou de conducteurs de transports en commun dont elle aura besoin. Si les effectifs disponibles sont trop importants, le temps de travail est simplement diminué et partagé. La quantité optimale de monnaie est ensuite progressivement injectée dans l’économie réelle, notamment grâce aux versements des rémunérations depuis une caisse collective des salaires. Ces derniers s’articulent autour de quatre échelons, selon l’utilité sociale, et sont ajustées individuellement en fonction du niveau de qualification, de la pénibilité ou de l’expérience. Désormais, les activités vitales pour la société sont les mieux rémunérées. Celles et ceux qui enseignent, soignent ou produisent à manger tirent enfin plus de fruits de leur travail que celui qui gère leurs économies.

Trouver du sens à la vie

Cette nouvelle manière de considérer les rémunérations donnent du sens à la notion de liberté, car des personnes qui n’ont plus à se soumettre au chantage du salariat de la société néo-libérale pour survivre deviennent libres de faire ce qu’elles veulent. L’ingénieur n’est plus obligé d’accepter l’offre d’emploi d’une multinationale qui l’obligera à travailler sur le nucléaire. Il pourra se regrouper avec d’autres ingénieurs et décider de travailler avec la commune sur sa transition énergétique. Concernant le dernier échelon des salaires, il pourrait être qualifié de revenu universel. Il est garanti à tout le monde, de manière inconditionnelle, dès la naissance et pour la vie. Plus personne ne peut mourir de faim. D’autres habitants, qui souhaitent simplement vivre tranquillement et humblement en cultivant leurs légumes, étaient auparavant obligées d’adopter des comportements néfastes car il fallait absolument avoir un emploi salarié, donc souvent utiliser une voiture, donc polluer. Dorénavant, la société permettra à celles et ceux qui sont les moins néfastes pour la nature de vivre dignement. Elle leur doit bien ça. Bien sûr, plusieurs arguments laissaient d’abord croire que cette transformation était impossible. Pourtant, des réponses sont systématiquement trouvées. Pour prévoir les différents risques de pénuries, des équipes d’aide aux communes voisines sont montées. Elles se déplacent dans les villes et villages alentours pour rendre des services à celles et ceux qui se sentent abandonnés par leur municipalité ou l’État. Les habitants créent ainsi des liens avec des personnes qui, non seulement seront prêtes à aider la « Commune libre » en cas de coup dur, mais qui allumeront aussi la flamme révolutionnaire dans leur propre ville.

Partage des richesses

Une fois passée la période initiale, la ville fonctionne avec une quantité de monnaie en circulation relativement stable. Les recettes de fonctionnement et pour le versement des salaires se composent d’impôts sur les sociétés, les transactions financières, la consommation et le patrimoine. Les revenus ou les transactions en euros sont également taxés. Pour permettre une meilleure répartition des richesses, les habitants libérés de la peur de la précarité décident d’abolir les héritages entre parents et enfants. La société de l’assistanat, le vrai, l’héritage, laisse la place à un environnement plus juste. Ainsi, plus personne ne peut être en mesure d’accumuler et de monopoliser dans le temps une fortune assez grande pour pouvoir s’affranchir des règles qui permettent la liberté des autres. Mais ce n’est pas la seule raison. Ne pas pouvoir transmettre son patrimoine à ses enfants, c’est aussi pouvoir passer plus de temps avec eux, car cela a pour conséquence que l’on coure moins après l’argent, surtout une fois passé un certain seuil. La commune se libère également de l’obligation de ré-imprimer régulièrement trop de monnaie pour compenser une part grandissante qui resterait en dehors des circuits d’échanges. Tous les services de santé, d’éducation ou de transports en commun deviennent gratuits. Pour assurer la sécurité et la stabilité de ce nouveau régime démocratique, chaque personne devient automatiquement propriétaire de son logement. Dans le cas contraire, en faisant de la commune l’unique « propriétaire », on créerait une entité puissante, avec une emprise réelle sur la population, susceptible d’être convoitée par des personnes mal intentionnées. Ce risque disparaît dès lors que la commune ne possède pas les murs des logements. Les déménagements se font désormais sur la base du volontariat. Des personnes âgées qui souhaitent un ascenseur ou qui ne peuvent plus s’occuper de leurs jardins échangent leurs maisons avec les appartements de jeunes couples. Ces personnes restent d’ailleurs souvent en contact et se rendent régulièrement visite. Petit à petit, des logements insalubres sont démontées. Les matériaux récupérables sont recyclés et utilisés dans la construction d’équipements publics ou dans le développement de l’habitat participatif connecté à la nature.

Ne plus avoir peur

Très vite, le nouveau fonctionnement réjouit quasiment tout le monde. Les opposants aux réformes sont même très souvent minoritaires dans leurs propres familles. Pour éviter l’appel d’air fatal qu’aurait pu engendrer la mise en place de ces nouvelles mesures, l’Assemblée communale décide dans un premier temps de n’accorder le revenu universel qu’aux personnes qui résident depuis une certaine période dans la commune ou aux nouveaux arrivants en provenance de villes et villages qui ont décidé d’adopter le même système. Ainsi, grâce à cette incitation et aux échanges déjà existants, plusieurs localités voisines font leur révolution, par effet de contagion. Puis d’autres. Et encore d’autres. Chaque ville se reconnecte à sa campagne. Les usines et les champs sont toujours là, il sont simplement mieux utilisés. Dans ces territoires libres, les effets de la décroissance se font sentir en quelques semaines. Moins de circulation, de pollution, de bruit, de déchets, de mauvaises odeurs, de stress. Moins de gens malades, forcément. Plus de verdure, de sourires, de repas partagés, d’idées géniales mises en œuvre ou d’enfants qui jouent à l’extérieur plutôt que dans leurs chambres. Même les oiseaux et les abeilles sont de retour. On assiste à une baisse de la délinquance, celle liée à la grande pauvreté, et à un désengorgement des tribunaux. L’explosion des activités utiles à la société plutôt que rentables bouleverse les modes de vie. À l’école, on n’apprend plus aux enfants à obéir, mais enfin à être curieux et inventifs. On y enseigne mieux l’histoire et les sciences. On voit partout, enfin, la liberté, l’égalité et la fraternité. Finalement, pas de grand soir, mais une succession de grandes journées dans nos communes. Le cancer de l’individualisme qui ronge notre société est petit à petit désagrégé. Partout, des gens brisent leurs vieilles chaînes pour créer une maille de communes libres. Une succession de villes et villages voisins et amis, dont les enfants, un jour, iront peut-être jusqu’à abolir l’argent et toutes les frontières. En fin de compte, les seuls “perdants” représentent une partie ultra-minoritaire de la population, ceux qui voulaient céder un important patrimoine à leurs descendants. Vraiment perdants les héritiers ? Qu’auraient-ils fait de leurs fortunes dans un monde invivable dans 20 ans ? Et dans 50 ans ? Une villa sur la Lune, avec vue sur l’humanité qui agonise ?

Jérôme Antoine, le 1er juillet 2016 pour L’huile dans les rouages.

Photos en Une : Taranis News.

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Jérôme Antoine

Thu, 17 May 2018 19:22:34 +0200

Cas d’école pour élus de la République

Mesdames et Messieurs les élus,

En ces jours difficiles, il semble fondamental de recentrer le débat sur le cœur de nos préoccupations, à savoir l’état de la démocratie en France. Afin d’éviter toute polémique inutile, j’ai décidé de choisir un cas concret, un seul, et de réfléchir à ce qu’il pourrait révéler du fonctionnement de nos institutions. Effrayant n’est pas le bon mot. Ça semble bien pire.

En octobre 2015, j’avais été ravi de lire dans le Monde que Fleur Pellerin, alors ministre de la Culture et de la Communication, allait se saisir d’un éventuel petit souci d’indépendance des médias, notamment suite à l’intervention de Monsieur Bolloré dans la ligne éditoriale de Canal +. Je m’étais donc dit que cela tombait bien, et que j’allais en profiter pour évoquer un sujet qui concerne tout le monde. Bien sûr, et j’en conviens, je sais qu’il y actuellement des questions bien plus graves que les miennes, comme se faire un avis sur les propos de tel ou tel politicien médiocre, se demander s’il faut nommer « migrants » ou « réfugiés » des personnes dans le dénuement le plus absolu, ou encore débattre des moyens de relancer la croissance, car tout le monde a enfin compris que produire et consommer toujours plus est le seul moyen de sauver une planète aux ressources limitées et une humanité qui met à la poubelle un tiers des denrées alimentaires qu’elle produit.

Lorsqu’il s’agit de la démocratie, on peut faire mieux que se contenter de mettre une photo de profil « Je suis Charlie » sur les réseaux sociaux. On peut réfléchir, écrire et s’exprimer, même si on ne s’appelle pas Aphatie, Barbier, Brunet, Duhamel, Elkabbach, Elkrief, Enthoven, Finkielkraut, Giesbert, Glucksmann, Lapix, Neumann, Pujadas, Thréard ou Zemmour. Il faut se lancer, même si on préfère les livres de Bakounine, Orwell, Chomsky ou Naomi Klein à ceux d’Emmanuel Macron ou Jacques Attali. Même si on préfère les citations d’Aldous Huxley à celles du général de Gaulle. Même si on préfère allumer sa télévision pour regarder « Les nouveaux chiens de garde » plutôt que les interviews menées par Laurent Delahousse. Et même si on se trompe. N’est-ce donc pas là le principe de la démocratie ? Je vais donc vous parler d’une histoire bien réelle, qui n’a l’air de rien au début, et qui pourrait pourtant devenir aussi palpitante que La Casa De Papel.

Après avoir été d’abord déprogrammé par Canal +, le propriétaire de la chaîne Vincent Bolloré ne souhaitant pas nuire aux intérêts de son ami Michel Lucas, patron du groupe Crédit Mutuel-CIC, un reportage stupéfiant intitulé « Évasion fiscale : enquête sur le Crédit Mutuel » était enfin diffusé sur France 3 le 7 octobre 2015. Les journalistes y mettaient en lumière des faits qui, s’ils devaient être avérés, semblent extrêmement graves. Les accusations, notamment à l’encontre d’une désormais ex-filiale, la banque Pasche, allaient de l’organisation de l’évasion fiscale au blanchiment de l’argent du crime. Pourtant, les médias nationaux ne relayèrent que très peu les éléments de cette enquête. En Alsace, fief historique du Crédit Mutuel, les deux principaux journaux de la région, L’Alsace et les Dernières Nouvelles d’Alsace, n’ont fait aucune mention de ces révélations au cours des jours, semaines et mois qui suivirent la diffusion de l’enquête. En 2018, presque trois ans plus tard, toujours rien. Détail troublant, ces deux quotidiens, lus par plusieurs centaines de milliers d’Alsaciens chaque jour, appartiennent au Crédit Mutuel.

J’expose ici des faits, sans juger personne. Et je m’interroge. Parce que j’ai l’étrange sensation d’avoir peut-être sous les yeux quelque chose de totalement dystopique. Et puis finalement, dans notre affaire, j’en arrive à me dire qu’il y a deux hypothèses. Voici la première :

Les auteurs de l’enquête sur le Crédit Mutuel sont des menteurs (Canal + aurait pu la déprogrammer pour cette raison), et de l’argent public a donc été dépensé fin 2015 pour diffuser ce tissu de mensonges sur une chaîne publique. Dans ce cas, qu’attendez-vous pour réagir ? Qui est responsable ? Quant au Crédit Mutuel, pourquoi ne se défend-il pas dans les médias ? Et pourquoi la presse alsacienne ne juge-t-elle pas nécessaire d’enquêter et d’informer ses lecteurs ? Elle pourrait ainsi rétablir la vérité concernant une institution faisant partie du patrimoine local et injustement salie à la télévision par des journalistes en quête de sensationnel et des affabulateurs déguisés en lanceurs d’alerte. Ce serait à n’y rien comprendre.

Ou, deuxième hypothèse :

Les soi-disant faits révélés par les journalistes au sujet du Crédit Mutuel sont réels. Là, il ne s’agirait plus d’un scandale, mais d’un désastre, et pas uniquement à cause du silence médiatique ou des accusations de blanchiment d’argent du crime. L’enquête évoque également des impôts soustraits à la collectivité. Il faut donc rappeler que l’évasion fiscale des multinationales et la fraude de particuliers fortunés représentent pour l’État un préjudice estimé à 100 milliards d’euros par an. C’est plus que le déficit public (85 milliards d’euros en 2018), et plus de cent fois le montant des fraudes aux prestations sociales (environ 700 millions d’euros par an). Ce fléau est le premier responsable des dysfonctionnements dans les services publics ou du matraquage fiscal du contribuable et des petites entreprises. Il empêche ces dernières de créer massivement de l’emploi, de développer les circuits courts et de construire des alternatives locales et durables aux produits néfastes proposés par les multinationales. Autrement dit, ces révélations seraient gravissimes.

Quoiqu’il en soit, l’idée que l’on peut se faire de la liberté de la presse en France sort inévitablement égratignée de cette affaire. Avoir le droit de critiquer un président de la République, par exemple, n’est pas un gage de liberté pour les médias. Le chef de l’État n’est aujourd’hui qu’un fusible instrumentalisé par le vrai pouvoir, celui des grandes puissances d’argent. Un média qui ne parle pas d’évasion fiscale et des crimes des multinationales ne peut donc pas être qualifié de média libre, car il ne touche pas au vrai pouvoir. Or, les grands titres du paysage journalistique français n’ont que très peu parlé de cette affaire Pasche, voire pas du tout pour beaucoup. Idem pour la plupart d’entre vous, élus ou membres du gouvernement, d’habitude si prompts à vous indigner pour chaque fait divers ou parole de travers. Rien n’a été dit ou fait, ne serait-ce que pour tenter d’y voir plus clair. Cela pourrait peut-être révéler, si ma petite tête issue de la France d’en bas fonctionne encore correctement, quelque chose de tout à fait perturbant.

Continuons, pour illustrer mes propos, avec ce qu’il se passe en ce moment, ou plutôt ce qu’il ne se passe pas, en Alsace. Bien entendu, il ne s’agit pas de jeter la pierre aux journalistes des deux grands titres de la presse locale. Chacun peut comprendre que celui ou celle qui proposerait en conférence de rédaction de publier un article sur l’affaire Pasche pourrait immédiatement se retrouver sur la sellette. Pourtant, si on regarde la réalité bien en face, il faut bien admettre que, entre le journaliste d’investigation qui met parfois sa vie en danger pour nous informer et celui qui ne tente même pas d’unir sa rédaction face à un actionnaire qui nuit gravement à la liberté de la presse, il y a un monde. Il ne font clairement pas le même métier. Et ce que cette affaire pourrait également révéler du fonctionnement de notre pays, c’est qu’un pouvoir économique (ici une banque) propriétaire de médias (ici la presse locale) parviendrait aussi à étendre son emprise sur le pouvoir politique (ici les élus locaux).

Je m’explique, et je rappelle qu’il s’agit d’une simple hypothèse. Le lobbying, le pantouflage, les financements de campagnes électorales ou de partis pourraient constituer, entre autres, des outils à la disposition des grandes puissances d’argent afin de s’assurer les faveurs du pouvoir politique. Ainsi, ce pouvoir économique tout-puissant serait libre de diffuser massivement, grâce au quasi-monopole des contenus et à la maîtrise de la réglementation, un déluge de faits divers et des montagnes de débats inutiles ou malsains. Avec, en plus d’une incessante et irresponsable incitation à la consommation, quelques objectifs inavouables : annihiler notre esprit critique, ne jamais aborder les questions de l’évasion fiscale ou des dérives des multinationales et faire diversion en attisant différentes formes de tensions et de divisions. Un parti extrémiste pointant des boucs-émissaires pourrait alors être agité comme un chiffon rouge par quelques « grands éditorialistes », ce qui suffirait à mobiliser une masse de « vrais démocrates » ayant l’impression d’avoir vraiment leur mot à dire dans la gestion de l’État. On nous exhorterait à voter pour une incarnation du fascisme mondialisé des multinationales afin de faire barrage au racisme bien de chez nous. À moins de souffrir de dissonance cognitive, se retrouver dans cette situation pourrait provoquer la nausée.

Ainsi offririons-nous des mandats politiques sans réelle légitimité démocratique (avec pouvoir, privilèges et immunités) aux personnes présentées dans les grands médias comme non extrémistes. La machine deviendrait si parfaite que ces dernières n’auraient même plus à faire de fausses promesses pendant les campagnes électorales. Il suffirait d’apparaître sur les affiches d’un parti présenté dans les grands médias comme respectable, car complice du pouvoir économique, et de crier « attention aux extrêmes ! » pour gagner une élection qui, forcément, ne servirait absolument à rien d’autre qu’à donner l’illusion d’un régime démocratique. Cette logique quasi-mathématique, qui démontrerait la prise de pouvoir des puissances d’argent sur la démocratie et l’information, pourrait se vérifier avec les propriétaires de grands médias en France, essentiellement des milliardaires à la tête de grands groupes du complexe militaro-industriel, du luxe, du BTP ou de télécommunications, et qui pratiquent tous l’évasion fiscale sous une forme ou une autre. Du coup, imaginons que l’on pose vraiment l’équation d’un système aussi farfelu à l’échelle de l’État. Cela donnerait la chose suivante :

Médias contrôlés par le pouvoir économique

+ assimilation du pouvoir politique (celui qui est légitime) par le pouvoir économique

= création d’un pouvoir omnipotent et illégitime.

L’intérêt, pour les plus riches, de détenir les médias éclaterait au grand jour. Pour diffuser leur idéologie et faire de nous des consommateurs capables de devenir fans de marques qui exploitent des enfants, il faut certes censurer et désinformer, mais aussi divertir, toujours plus. Divertir au réveil, au petit déjeuner, à l’arrêt de bus, dans le bus, aux toilettes, pendant les pauses, les repas ou pour s’endormir le soir. Un esprit distrait ne réfléchit plus. Il amorce un engrenage vicieux. La distraction empiète sur ses temps d’information et de réflexion. L’esprit distrait ignore rapidement qu’il y a une infinité de choses sérieuses à apprendre, puis en conclu qu’il en sait assez pour émettre un avis ou voter à de prétendues élections démocratiques. Or, celui qui pense en savoir assez a beaucoup de mal à accepter que quelqu’un puisse prétendre lui apprendre quelque chose. L’inconsciente mais inéluctable et grandissante arrogance des ignorants qui s’ignorent empêche qu’ils se remettent en question. Mieux, ils éprouvent du rejet vis à vis de ceux qui disent penser différemment. Il s’agit d’une fantastique manipulation mentale de masse. Diviser pour mieux régner. Les êtres indifférents nés de cette sombre alchimie deviendraient alors l’effrayante matière première d’une société sournoisement transformée en marché. Conjuguée à la fable du besoin vital de croissance martelée par les médias au service des puissances d’argent, leur idéologie présentée comme la normalité deviendrait alors si puissante que les dominants n’auraient même plus à comploter contre le peuple pour l’asservir toujours plus. La principale obsession du pouvoir serait alors de « maintenir l’ordre ».

Il s’agirait selon moi (toujours au conditionnel), aux yeux de l’Histoire, d’une nouvelle forme de totalitarisme. À moins que mon dictionnaire ne déconne ! Peut-être le totalitarisme ultime. Un colosse totalitaire plus destructeur que jamais, qui aurait enfin compris qu’il pouvait courir comme un dératé sur ses pieds d’argile s’il se délestait de son énorme tête. Car en se privant volontairement d’un chef unique, identifiable et qui concentre les rancœurs, il savait être en mesure de revenir et de grandir à toute vitesse, sans faire un bruit. Comme un cancer qui ronge discrètement. Une pieuvre totalitaire en mesure de maîtriser l’environnement, les idées et les envies des gens dès le plus jeune âge et sans violences physiques tapageuses. Un totalitarisme qui martèlerait l’importance d’une démocratie qui ne serait qu’illusion, et qui irait même jusqu’à prévoir des partis pour contenir les révoltés. Un totalitarisme tentaculaire qui serait capable, pour son propre profit, d’empoisonner l’intelligence, la bonté, l’air, l’eau, la nourriture, de martyriser et massacrer les animaux, de raser des forêts, de souiller les océans ou de faire proliférer les armes.

Effrayant ? Ce n’est pas tout. On peut imaginer qu’un totalitarisme aussi évolué, n’hésitant pas détruire volontairement des denrées agricoles afin d’ajuster son offre et de maintenir des prix élevés, soit en mesure de condamner volontairement des millions de personnes à la précarité afin qu’elles continuent chaque jour à travailler pour des bourreaux qui s’ignorent, sans jamais avoir le temps ou l’énergie de penser à des choses sérieuses ou d’envisager une révolte. Le chômage ? Simple variable d’ajustement pour pouvoir faire pression sur les salaires et les conditions de travail d’individus mis en concurrence dans un marché aux esclaves où la carotte aurait remplacé les chaînes. Chaque semaine apporterait son lot de nouveaux produits, de nouvelles tendances, de nouveaux divertissements et de faux intellectuels. Les effets de mode et l’obsolescence programmée feraient le reste. Nous trouverions ainsi un sens à nos existences à travers ce que que nous pourrions posséder, ce que nous pourrions montrer aux autres et ce que nous pourrions détester. Sauf que, pour pouvoir jouir d’un statut social, il faudrait travailler encore plus dur pendant les plus belles années de nos vies ou, pire encore, fermer les yeux et intégrer aveuglément les hautes sphères de cette machine devenue plus « criminéo-libérale » que libérale.

La suite ? Imaginons. Un pouvoir totalitaire de cette nature pourrait s’autoriser à pousser le vice jusqu’à s’enrichir encore plus en vendant des médicaments censés traiter des maux dont il serait lui-même à l’origine, notamment à cause sa mainmise totale sur tous les secteurs économiques les plus polluants. Il ferait voter des lois protégeant les secrets des multinationales, afin de s’assurer que des scandales comme celui de la banque Pasche ne puissent plus être révélés au grand public. L’ignorance des masses redeviendrait un pilier sur lequel reposerait le pouvoir. Finalement, le conditionnement des esprits pourrait devenir si puissant que nous ne verrions plus rien d’anormal lorsqu’un être humain, qui se déplacerait dans un véhicule pesant trente fois son poids et valant le prix d’un logement, attendrait au feu rouge devant un autre être humain qui dormirait à même le trottoir. Pire, nous pourrions en arriver à considérer instinctivement les personnes affichant des signes extérieurs de richesse (voitures, vêtements et accessoires de marque…) comme plus respectables et dignes de confiance que celles qui n’ont rien, car mieux adaptées à la société. Sauf que, et cela a déjà été dit il y a longtemps, être intégré à une société malade n’est pas un signe de bonne santé mentale.

Bien sûr, tout cela n’est que pure fiction. Se dire que le totalitarisme pourrait être de retour, plus fort que jamais parce qu’il aurait enfin trouvé le moyen de se cacher dans l’ombre d’une démocratie de façade et intouchable, ce serait assez déroutant. Nous pourrions, toutes et tous, immédiatement cesser de reconnaître votre légitimité. Nous pourrions être des millions à savoir quel effet ça fait d’être le personnage incarné par Jim Carrey lorsqu’il découvre le pot aux roses dans The Truman Show…! Néanmoins, force est de constater que cette affaire pourrait éventuellement révéler des dysfonctionnements vertigineux et indignes d’une démocratie. D’autant plus que ce cas d’omerta est très loin d’être un cas isolé. Je vais donc conclure avec quelques questions :

– Qui a menti en 2015 ? Les journalistes ou le Crédit Mutuel ?

– Y a-t-il une enquête judiciaire réellement en cours ou la situation est-elle au point mort ?

– Depuis 2015, l’ex-filiale Pasche du Crédit Mutuel a été citée dans plusieurs autres dossiers. Son nom apparaît dans l’affaire UraMin ou dans celle des soupçons de corruption autour de l’attribution de la coupe du monde de football 2022 au Qatar. Est-ce également des mensonges ?

– Depuis 2015, les deux principaux titres de la presse locale alsacienne n’ont toujours pas publié un seul article relatant les accusations qui pèsent sur leur actionnaire principal. Considérez-vous que la presse est libre en France ?

– Compte-tenu des accusations qui pèsent contre la banque et du silence des journaux L’Alsace et Les Dernières Nouvelles d’Alsace, comment pouvez-vous justifier le versement d’une aide publique à la presse au Crédit Mutuel chaque année (5 millions d’euros en 2016) ?

– La démocratie est le pouvoir du peuple, par le peuple, pour le peuple. On lit bien « par le peuple », pas « par des représentants du peuple ». Pourquoi le régime représentatif est-il alors constamment présenté comme une démocratie ?

– Pensez-vous sincèrement que nous allons éternellement accepter de voter pour désigner le chef de l’État plutôt que pour choisir nous-mêmes nos lois, à travers des organes de démocratie directe implantés dans chacune de nos villes et protégés par une nouvelle Constitution ?

Bien à vous,

Jérôme Antoine, 16 octobre 2015 pour L’huile dans les rouages, mise à jour mai 2018.

Documentation :

Juin 2014, « la banque Pasche sous enquête pour blanchiment, trois lanceurs d’alerte licenciés« , sur Le Temps : https://www.letemps.ch/suisse/2014/06/06/banque-pasche-tourmente-monaco

Juin 2014, « une plongée inédite dans l’industrie du blanchiment d’argent« , sur Mediapart : https://www.mediapart.fr/journal/france/050614/une-filiale-du-credit-mutuel-en-pleine-derive-mafieuse

Septembre 2015, « c’était donc vrai, il y a bel et bien des noms de code derrière lesquels se cachent nombre de grandes fortunes« , par France info : http://www.francetvinfo.fr/replay-magazine/france-3/pieces-a-conviction/pieces-a-conviction-du-mercredi-7-octobre-2015_1106937.html

Septembre 2015, « des valises de billets, des lanceurs d’alerte licenciés« , sur Télérama : http://www.telerama.fr/television/enquete-censuree-par-canal-le-realisateur-nous-raconte-ce-qui-fait-peur-au-credit-mutuel,131892.php

Octobre 2015, « un système d’évasion fiscale et de blanchiment d’argent organisé par des dirigeants du Crédit Mutuel« , sur Le Monde : http://www.lemonde.fr/actualite-medias/article/2015/10/07/la-banque-l-evasion-fiscale-et-le-blanchiment_4783863_3236.html

Avril 2016, « on a plus parlé de Bolloré que du Crédit Mutuel« , sur Le Lanceur : http://www.lelanceur.fr/affaire-pasche-on-a-plus-parle-de-bollore-que-du-credit-mutuel/

Janvier 2017, la banque Pasche, ultra-tabou à cause de l’affaire #UraMin ? Sur France Inter : https://www.franceinter.fr/justice/exclusif-affaire-uramin-les-preuves-de-l-escroquerie-seraient-a-monaco

Novembre 2017, la banque Pasche, plateforme de corruption dans le cadre de l’attribution du Mondial 2022 au Qatar ? Par Mediapart : https://www.mediapart.fr/journal/international/261117/mondial-de-foot-au-qatar-une-filiale-du-credit-mutuel-est-dans-le-viseur

Des évadés fiscaux possèdent nos journaux. Sur Le Monde diplomatique : https://www.monde-diplomatique.fr/cartes/PPA

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Jérôme Antoine

Wed, 28 Mar 2018 18:06:27 +0200

Secret des affaires : En Marche vers la légalisation de l’omerta

C’est l’histoire d’une bombe à retardement. Une bombe qui condamnerait d’office les lanceurs d’alerte qui divulgueraient des informations sur les dérives fiscales ou environnementales des multinationales qui menacent directement l’intérêt général. Cette bombe, c’est la fameuse directive européenne sur le « secret des affaires » (1), votée par le parlement européen et le conseil de l’UE le 8 juin 2016. Ce texte émanant de la Commission européenne a été élaboré par les lobbies des multinationales, réunies au sein d’une entité créée à cet effet à la fin des années 2000, la « coalition pour les secrets d’affaires et l’innovation » (TSIC), et des banques d’affaires.
Aujourd’hui, c’est une proposition de loi (2) de l’ensemble des députés du groupe majoritaire à l’Assemblée nationale, portée par Raphaël Gauvain et Richard Ferrand, qui s’apprête à transposer fidèlement cette directive dans le droit français. Le tout en procédure accélérée (une seule lecture par chambre du Parlement), vite fait, bien fait, afin d’éviter un emballement médiatique et une forte mobilisation des journalistes et des citoyens contre ce texte.
C’est précisément ce qui s’était produit en janvier 2015 lorsque le ministre de l’Économie de l’époque, un certain Emmanuel Macron, avait renoncer à instaurer un « secret des affaires » dans la loi portant son nom (3). Il semblait donc évident que le désormais président de la République ne se ferait pas prier pour retranscrire la directive européenne adoptée entre temps.

Alors que dit le texte ? Qu’une information est protégée au titre du secret des affaires, lorsqu’elle n’est pas « généralement connue ou aisément accessible », qu’elle « revêt une valeur commerciale, effective ou potentielle » et qu’elle fait l’objet de « mesures de protection raisonnables » pour en conserver le secret. Cette définition extrêmement large et volontairement floue devrait sans aucun doute ravir les entreprises. En réalité ce sont elles qui vont définir ce qui relève du secret de leurs affaires, y compris les données fiscales, environnementales ou de santé publique.
Et là où le document législatif devient encore plus problématique, c’est lorsque l’on se penche sur les exceptions aux révélations qui pourraient tomber sous le coup de cette loi. Si la liberté de la presse est mentionnée, comment garantir que les journalistes d’investigation ne seront pas poursuivis si les informations révélées nuisent aux intérêts commerciaux des firmes ? Comment savoir ce qui relève de la liberté d’expression et d’information ? Quant au statut des lanceurs d’alerte, il semble plus fragile que jamais. En effet, si la divulgation d’un « acte répréhensible ou une activité illégale dans le but de protéger l’intérêt public général » n’est, en théorie, pas concerné par le secret des affaires, nous savons tous que le droit est souvent sujet à interprétation et que les multinationales travaillent avec les meilleurs avocats de la planète. Combien d’années faudra-t-il alors pour prouver l’illégalité de telle ou telle pratique ? Et quid d’une activité légale qui serait totalement contraire à l’intérêt public ?! C’est précisément le cas des LuxLeaks où Antoine Deltour et Raphaël Halet ont révélé un vaste système d’évasion fiscale des multinationales grâce à des accords secrets mais légaux avec le Luxembourg. On pourrait aussi citer les montages fiscaux des Panama ou des Paradise Papers.

Extraits du plaidoyer de François Ruffin pour un rejet préalable du projet de loi

Qui osera désormais dénoncer les pratiques de son (ex) employeur, aussi immorales soient-elles ? Qui prendra le risque de témoigner auprès des journalistes d’investigation ? Pourrons-nous encore demain avoir accès à des enquêtes exhaustives sur les immenses dérives du capitalisme ? J’aurais tendance à dire que oui, car, comme le dit François Ruffin (voir vidéo ci-dessus) au fond de nombre d’entre nous réside cette part de naïveté, d’humanité ainsi que ce désir de justice, quitte, très souvent, à tout perdre. Il y aura d’autres Stéphanie Gibaud (UBS), Denis Robert (Clearstream), Irène Frachon (Mediator), Antoine Deltour (LuxLeaks), Céline Boussié, Karim Ben Ali, Nicolas Grégoire
Mais le parcours d’un lanceur d’alerte ressemble déjà à une mission suicidaire, semée de multiples embûches toutes plus destructrices les unes que les autres.  Avec le « secret des affaires », cette lutte contre les puissances colossales de la finance, des multinationales et du pouvoir politique, déjà particulièrement déséquilibrée, semble plus inéquitable que jamais.
De très nombreux journalistes, Élise Lucet en tête, les lanceurs d’alerte, des associations, des ONG et des centaines de milliers de citoyens ne s’y sont pas trompés. Ils ont signé une pétition (4) à l’attention de nos parlementaires intitulée « Loi secret des affaires : Ne laissons pas les entreprises et les banques d’affaires imposer la loi du silence ! ». Le temps presse, le texte a été adopté à l’Assemblée nationale ce mercredi 28 mars et le projet de loi va maintenant prendre la direction du Sénat où la majorité de droite ne devrait pas s’y opposer. Son adoption définitive en procédure accélérée interviendra en suivant. Seule une mobilisation massive des citoyens peut faire reculer le gouvernement dans sa marche inexorable vers la légalisation de l’omerta.

Références :
1. Directive (UE) 2016/943 du parlement européen et du Conseil : https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=CELEX%3A32016L0943
2. Proposition de loi portant transposition de la directive du Parlement européen et du Conseil sur la protection des savoir-faire et des informations commerciales non divulgués contre l’obtention, l’utilisation et la divulgation illicites : http://www.assemblee-nationale.fr/15/propositions/pion0675.asp
Texte de la commission examiné à l’Assemblée : http://www.assemblee-nationale.fr/15/ta-commission/r0777-a0.asp
3. Loi Macron : le gouvernement renonce à instaurer un « secret des affaires » : https://www.francetvinfo.fr/economie/loi-macron/loi-macron-le-gouvernement-renonce-a-instaurer-un-secret-des-affaires_811345.html
4. Pétition « Loi secret des affaires : Ne laissons pas les entreprises et les banques d’affaires imposer la loi du silence ! » : https://info.pollinis.org/fr/stopsecretdaffaires/

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Wuko

Tue, 20 Mar 2018 19:55:23 +0100

Lettre au peuple de Macron

La France va mal. Dans les crèches, les écoles, les universités, les hôpitaux, les maisons de retraite, les services publics, les entreprises, les exploitations agricoles, les agences Pôle Emploi, l’armée, les commissariats ou la rue, entre autres, ça va parfois même très mal. Il paraît que la France n’aurait plus les moyens de s’occuper dignement des siens. Soit, mais une question nous taraude : avez-vous seulement déjà regardé le budget de l’État ? En 2018, les recettes atteindront 300 milliards d’euros, alors que les dépenses s’élèveront à 385 milliards. Le déficit public de 85 milliards d’euros qui en résulte est régulièrement invoqué pour justifier, entre autres, le démantèlement de nos services publics. Pourquoi n’entendons-nous alors jamais le président Macron pester contre la principale cause de ce déficit ?

L’évasion fiscale et l’optimisation agressive des multinationales, ainsi que la fraude fiscale de riches particuliers, privent l’État de 100 milliards d’euros de recettes par an, soit 274 millions (ou 1,23 Neymar) chaque … jour ! Un montant supérieur au déficit public, qui a un impact terrible sur la société. Une journée d’évasion fiscale, c’est un million d’euros en moins pour 274 hôpitaux. Une autre journée, c’est 27 400 écoles qui font une croix sur 10 000 euros. Ce fléau coûte plus cher que les budgets de l’éducation nationale ou de la santé. Il représente 144 fois le montant annuel des fraudes aux prestations sociales. Ainsi, il est absolument grotesque de conclure que le problème réside du coté des dépenses de l’État. Le problème, c’est les recettes.

Si les multinationales payaient leurs impôts, comme nous tous, la pression fiscale pourrait mécaniquement baisser pour tout le monde. Ne serions-nous pas alors plus « compétitifs » ? Lorsque vous dites “compétitivité”, il faut comprendre “favoritisme”. Les petites et moyennes entreprises croulent sous une pression fiscale considérable et injuste parce que les plus grandes ne payent pas leur part. Ainsi, lorsque vous expliquez à des petits patrons que c’est le travail qui coûte trop cher, vous leur mentez. Sans évasion fiscale, et donc avec une baisse du taux de l’impôt sur les sociétés, de l’emploi pérenne serait massivement créé dans leurs petites et moyennes entreprises. On assisterait alors à une explosion du développement des circuits courts, les plus respectueux de l’environnement. N’est-ce donc pas vous qui prétendiez vouloir vaincre le chômage et #makeourplanetgreatagain ?

Au lieu de cela, vous offrez des services publics, présentés comme défaillants dans des médias détenus par des évadés fiscaux, aux grandes multinationales qui ont contribué à leur appauvrissement. Qui peut encore vous croire ? Comment pouvez-vous encore justifier la défense de ce système néfaste et de ces privilèges injustes ? Comment pourrait-il sembler plus “normal” de supprimer des postes dans des hôpitaux ou des emplois aidés plutôt que d’exiger qu’une grande enseigne de fast-food paie ses impôts ? Cela semble n’avoir aucun sens. On en arrive à se demander ce qui a bien pu vous détourner à ce point là de la réalité et des notions d’intérêt général.

J.A., pour L’huile dans les rouages et Libre Actu.

Budget 2018 :

Photo en Une : couverture de L’Obs, 16 novembre 2017.

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Jérôme Antoine

Mon, 19 Mar 2018 11:50:38 +0100

Le mouvement des sans-cravate

Petite uchronie révolutionnaire.

Comme tous les mouvements d’ampleur mondiale, il est extrêmement difficile de remonter jusqu’à l’élément déclencheur, le « patient zéro » qui a contaminé la plupart de ses congénères sans même en avoir conscience. L’élection de Trump, le vote pour le Brexit, les mauvaises nouvelles sur le climat et la biodiversité ont sans doute pesé dans la balance, mais en France, c’est l’arrivée d’une poignée de députés de la France Insoumise dans l’hémicycle qui a servi de catalyseur.

La contestation était déjà bien installée et la défiance énorme à l’égard de la démocratie qui n’avait de représentative plus que le nom. L’affaire Fillon avait achevé de convaincre l’opinion de l’inutilité d’une classe politique corrompue jusqu’à l’os et détachée de toute réalité. Même à l’extrême-droite, la piteuse prestation de Marine Lepen au débat télévisé du deuxième tour avait démobilisé l’électorat frontiste qui se mit en quête, à son tour, d’autres moyens d’actions.

La société civile et tout ce qu’elle comptait d’associations, d’intellectuels, de scientifiques, de syndicats, tournait en rond sur ses acquis et ses habitudes, défilant de Bastille à Nation avec des banderoles, produisant des tribunes alarmistes, scandant des slogans de plus en plus émoussés en face d’un gouvernement sourd et déterminé à déchiqueter façon puzzle les derniers vestiges du CNR. Les retraites, le code du travail, le statut des fonctionnaires, tout était en voie de démantèlement avec la complicité évidente des médias appartenant aux grands groupes industriels, financiers et militaires qui martelaient jour après jour qu’il n’y avait aucune alternative à ces réformes.

A l’aube du cinquantième anniversaire de Mai 68, la pilule était amère et le ressentiment tenace. Tous les mouvements organisés, tous les représentants, même syndicaux, avait failli. Les méthodes de management sournoises employées depuis le début des années 80 avaient permis d’éparpiller les forces de contestation en morcelant les horaires, en empêchant les rassemblements d’employés, en organisant le chantage à l’emploi… Chacun avait l’impression de jouer contre tous les autres au jeu mortifère du marché organisé par une poignée de puissants.

Les conducteurs de taxis pestaient contre les indépendants qui eux se plaignaient des fonctionnaires qui eux-mêmes remettaient en cause le statut des cheminots… Tout le monde était l’ennemi de quelqu’un, et refusait en conséquence de défiler à ses côtés. L’heure était venue de trouver une autre forme de mobilisation et c’est François Ruffin, presque malgré lui, qui instilla l’idée fondatrice du mouvement révolutionnaire en se présentant dans l’hémicycle la chemise hors du pantalon et dépourvu de l’accessoire-symbole de la domination moderne : la cravate.

Ses interventions maladroites et à la limite de la démagogie avaient eu le mérite de faire prendre conscience aux plus exploités de leur nombre et de leurs conditions de travail de plus en plus déplorables. Les auxiliaires de santé, les femmes de ménage, les aides-soignantes, les infirmières, les employés, les ouvriers à la chaîne ont tous pu se reconnaître dans les propos de l’insoumis et ont relevé la tête pour enfin identifier l’ennemi qui profitait indûment de leur travail en les écrasant chaque jour un peu plus : celui qui porte la cravate.

Mais il restait à trouver un moyen de combattre cet ennemi maintenant désigné. Alors que les mouvements de grève amputaient les salaires et agaçaient aussi les honnêtes travailleurs et les petites gens, voire servaient les intérêts de la classe dominante qui en profitait pour délocaliser le peu de production qui restait en France, de nouvelles formes d’actions inspirées de mouvements non-organisés comme Anonymous virent le jour. Il s’agissait de gripper la machine pour de bon, en pratiquant le sabotage méthodique et sélectif de tout ce qui la maintenait en fonctionnement. Après tout, les résistants eux-mêmes sabotaient les lignes de chemin de fer pour faire face à un oppresseur apparemment tout puissant. Dans le monde moderne et l’ennemi enfin identifié, les petites mains avaient le pouvoir d’enrayer les rouages de la haute-société sans impacter le quotidien des travailleurs.

C’est dans les commentaires d’un blog anonyme tenu par une femme de ménage que l’on a trouvé les premiers témoignages d’un sabotage conscient et ciblé. L’agent d’entretien d’un ministère dont le nom n’était pas cité y expliquait comment avec un peu de plâtre et du papier toilette, elle avait bouché les sanitaires utilisés par le ministre et ses plus proches collaborateurs, empuantant les bureaux et les salles de réunion où les ambassadeurs et autres chefs d’entreprise du CAC 40 se rencontraient régulièrement sous les dorures et aux frais de la République. Quelques jours plus tard, c’est le chauffeur d’un président de Région qui disait avoir fait le coup de la panne à son élu de patron, en pleine nuit pluvieuse, et l’avait obligé à marcher trois kilomètres sur le bas-côté spongieux d’une vulgaire nationale jusqu’au prochain village. Un administrateur système d’une grande entreprise de publicité avait ensuite dévoilé les emails compromettant de son directeur avec une élue « En Marche ». Bientôt, les témoignages affluèrent et un site fut créé pour les rassembler tous. Comme le site « Vie de merde » récapitulait toutes les mésaventures des humains ordinaires, le site des « sans cravate » énuméra les blagues potaches ou les sabotages plus vicieux orchestrés par tous les oubliés de la croissance, tous les exploités et tous les exclus d’une société de plus en plus inégalitaire.

Sans qu’on puisse déterminer comment l’idée avait pu traverser l’Atlantique, presque au même moment, le « no-tie movement » (Mouvement des sans-cravate) fit son apparition sur le forum « 4Chan », berceau des contestations « anonymous » et des mouvements « occupy ». Avec le sens de la démesure et du spectacle américain, les choses prirent alors des proportions inattendues. Plus aucun dirigeant ne pouvait tenir une allocution publique ou télévisée sans devoir essuyer des larsens ou d’autres problèmes techniques, sans que l’on ne puisse jamais déterminer s’ils étaient le fait des techniciens eux-mêmes ou de quelques geeks dans le public qui perturbaient les signaux électriques à l’aide d’appareils bricolés dans des garages en suivant des tutoriels sur Youtube. Les journaux papier les plus prestigieux étaient distribués avec de fausses interviews qui faisaient tenir à Bill Gates ou Hillary Clinton des propos totalement décalés, les articles ayant été piratés juste avant le passage sous presse, au nez et à la barbe des rédacteurs en chef totalement désespérés.

Pendant ce temps, les gens normaux n’avaient à subir aucun des désagréments habituels des mouvements de contestation traditionnels. Au contraire, les situations prêtaient à rire et invitait à participer à son tour, chacun avec ses capacités de nuisance. Ainsi, dans plusieurs boulangeries de Paris situées près des grands lieux de décisions, une file d’attente spéciale « avec cravate » fut constituée et était servie après que tous les sans-cravate aient pu acheter leur pain. Les voitures haut de gamme commencèrent à tomber en panne bien plus souvent que les autres, sabotées dès la chaîne de montage, et leur réparation prenait des semaines voire des mois. Des pastilles de chlore destinées à l’entretien des piscines des hôtels de luxe furent remplacées par du bicarbonate de soude, ce qui avait pour effet de produire une mousse abondante et effervescente dans les bassins.

Rapidement, les employés de banque, cadres intermédiaires, commerciaux qui ne portaient l’accessoire vestimentaire que par obligation professionnelle tombèrent la cravate pour ne plus subir la vindicte et les représailles de la population, grossissant encore les rangs des contestataires. Bientôt seuls les fameux 1% les plus riches se retrouvèrent à faire face aux 99%, et durent admettre qu’ils ne pouvaient pas vivre sans cette masse d’esclaves à leurs services. Dans les restaurants, les hôtels qu’ils fréquentaient, il y avait toujours un serveur pour trébucher à leur table ou une femme de ménage pour faire leur lit en portefeuille. La nourriture placée dans les réfrigérateurs de leur chambre était avariée, les boissons alcoolisées coupées à l’eau ou d’autres substances moins neutres. Le simple fait de se nourrir devenait pour eux une problématique quotidienne, dans un amusant retournement de situation.
Pour éviter certaines dérives, quelques grands principes du mouvement des sans cravate furent édictés en préceptes : Non violence stricte, pas de conséquences irréversibles sur l’intégrité physique des personnes ou les systèmes visés, et surtout : pas de victime sans cravate !

La réaction des gouvernements fut entravée directement par le mouvement lui-même. Les discours étaient caviardés, rendus inaudibles ou détournés par la communauté. Les déplacements officiels prenaient des heures avec la complicité de certains policiers et militaires exténués par la succession des plans anti-terroristes et l’extension infinie de l’état d’urgence. Quelques plaintes furent déposées et des licenciements prononcés, mais grâce à un financement participatif qui reçut un large soutien, une caisse de solidarité permit à ceux qui s’étaient fait prendre de percevoir une compensation sous forme d’un revenu de base mensuel équivalent à leur salaire, déclenchant d’autres initiatives d’employés désinhibés.

Les mouvements féministes se félicitaient de cette mise au pilori de l’un des symboles vestimentaires de la domination masculine, et d’autres organisations syndicales ou partisanes essayèrent tant bien que mal de récupérer le mouvement, mais les revendications n’étaient pas assez claires et les actions trop hétéroclites pour être embrassées par un seul groupe organisé. Comme lors du mouvement Nuit Debout, les prises de parole de pseudo-représentants étaient huées et personne ne devait prétendre parler au nom des sans cravate. Chacun pouvait, du jour au lendemain, basculer dans l’activisme au gré des occasions qui se présentaient de ruiner la journée d’un cravateux, puis ne plus agir pendant des mois. Le mouvement était protéiforme, insaisissable.

La situation s’éternisait et les premières conséquences économiques devinrent mesurables : le PIB perdit 2 points en un an dans la plupart des pays touchés, et les projections des économistes n’étaient pas optimistes. Le gouvernement commença à lâcher du lest et recula sur certaines réformes, sans obtenir d’amélioration notable. La soif de redistribution ne s’arrêtait pas à la sphère économique, le pouvoir politique aussi devait être mieux partagé. Aucune élection ne pouvait avoir lieu puisque les meetings étaient devenus impossibles à tenir, les affiches instantanément décollées, les noms sur les bulletins remplacés au dernier moment par « Obi-Wan Kenobi » ou « Charlie Chaplin » par les fonctionnaires chargés de l’envoi des enveloppes en préfecture ou les agents de La Poste maintenant en CDD. Une mire apparaissait sur la télé dès qu’un responsable prenait la parole ou la bande-son était remplacée par un extrait de la série Kaamelott. Il était devenu quasi-impossible de trouver un technicien de l’audio-visuel, un intermittent du spectacle qui ne fut pas aussi militant actif des sans-cravate.

En quelques mois, tous les pays qui se prétendaient démocratiques furent paralysés, enlisés jusqu’au cou dans une crise dont on peinait à entrevoir l’issue. Comment satisfaire une absence de revendication ? Avec qui négocier une sortie de conflit ? La société avait précipité un effondrement devenu inéluctable après des années de gaspillage énergétique, de destruction de l’écosystème et d’augmentation des inégalités.

Des petits groupes auto-organisés, dans les villages, commencèrent à construire le monde d’après. Basés sur la coopération et l’entraide, et se passant de tout système de représentation, ils relocalisèrent la production alimentaire en veillant à sa soutenabilité. Les décisions étaient prises à l’unanimité ou rediscutées jusqu’à l’obtenir. Affranchis de la techno-structure qui a envoyé toute une civilisation dans le mur écologique et social, les femmes et les hommes ont repris leur destin en main. Enfin.

Cette petite historiette sans prétention est libre de droit. Si elle vous a plu, copiez-collez là sur un forum, un blog, votre réseau social favori, imprimez-la, modifiez-la, améliorez-la, je vous l’offre de bon cœur !

Source : merome.net

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