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Journal Fakir

Tue, 12 Jun 2018 15:17:05 +0200

Relevage de compteur

« Bonjour, c’est EDF, c’est pour le compteur ! »
Dans l’interphone, le gars est tout avenant, mais je sais déjà qu’il y a un truc qui cloche, mais lui ne sait pas que je sais. Je m’y suis préparé. Deux semaines plus tôt, ils avaient appelé, déjà : ils allaient passer nous changer le compteur, et c’était obligatoire, pas le choix, et tout et tout. Ma femme, un peu pressée, avait accepté, vu que c’était obligatoire, et EDF, en plus, pas de raison de remettre leur parole en cause.
« Voilà, donc, c’est pour le compteur, je suis venu vous le changer, on avait rendez‑vous, il me répète au portail.
— C’est EDF, c’est bien ça ? C’est pas des Linky, vos compteurs ? Parce que Linky, c’est pas EDF…
— Euh… Oui, enfin non, c’est pas EDF. C’est Linky, c’est vrai, d’accord c’est une société privée, mais on travaille avec EDF. »

Avant la visite, je m’étais farci quelques vidéos et articles, par curiosité. Principaux griefs des opposants à ces compteurs « intelligents » : une surdose d’ondes, un fonctionnement défaillant, des données sur votre mode de vie recueillies par l’entreprise (quels appareils électriques vous utilisez ? quand ? comment ?). Une durée de vie limitée, aussi : cinq ans, pas plus (dix fois moins que les compteurs classiques), le temps de couvrir tout le territoire avec ces nouvelles machines... avant de tout recommencer ! En France, la fronde s’organisait, des centaines de collectivités s’étaient déjà déclarées « Hors Linky ».
Bon.
C’était pas franchement ma croisade, mais puisqu’on venait jusque chez moi pour en discuter, autant saisir l’occasion. Sauf que notre ami technicien, j’arrivais pas à le voir comme un suppôt de multinationale. Il était tout gentil, Samir, 25 ans au plus, presque timide, et comme un esquimau dans sa combinaison de service alors qu’il faisait plus de 30°C. J’avais chaud pour lui.
« Bon ben, c’est obligatoire, de toute façon, alors je suis obligé de vous le changer, le compteur, il tente.
— Euh, non, c’est pas obligatoire, regardez, toutes les communes qui ne veulent pas du Linky… Comment vous faites, avec elles ?
— Oui, bon, elles, on a ordre de ne pas y aller. On n’en fait aucune.

Ah, vous voyez.
— En revanche, chez les particuliers, on y va. Et on revient, on revient, jusqu’à ce qu’ils disent oui, parce que c’est vrai, beaucoup disent non.
Y a un jour, de toute façon, ce sera vraiment obligé. Ça ne fait que repousser l’échéance.
— Si on arrive à faire changer les choses, que Linky n’ait plus le droit de venir chez les gens comme ça, en leur faisant croire des trucs, ce ne sera plus obligatoire.
— Oui, c’est possible… Mais ce sera dur à obtenir, quand même.
— Parce que bon, il paraît qu’ils tombent tout le temps en panne, vos compteurs. Qu’ils prennent feu, même.
— Oui, ça arrive, mais c’est les premiers… Ceux qui ne marchent pas, c’est parce qu’ils ont été mal posés : les techniciens ont mal été formés. Et ceux qui ont pris feu, c’est parce qu’on ne les contrôlait pas en amont. Maintenant, c’est bon : on contrôle tout à distance, on voit tout ce qui se passe.
— Mais c’est quand même embêtant, non ? Les compteurs actuels, les anciens, je veux dire, ils ont une durée de vie de 20, 30, 50 ans, c’est quand même mieux, moins cher, moins polluant. »

Soudainement, il baisse les bras, Samir.
Pas face à ma force de persuasion, plutôt parce que ce truc qu’il vend, lui‑même n’y croit pas.
« Je sais, je sais… Y a plein de gens dans ma famille qui n’en veulent pas, de ces compteurs, j’essaie de discuter avec eux, et puis bon… En plus, les gens qui viennent relever les compteurs EDF sont pas contents.
Tu penses : ils perdent leur métier avec les Linky. »

Il repart vers sa camionnette, fait demi‑tour, revient vers moi.
« Dites, si la boîte vous appelle, vous leur dites bien que je suis passé, hein, même si je n’ai pas installé le compteur ? Sinon, je peux avoir de gros problèmes. »

Cyril Pocréaux

Fri, 01 Jun 2018 16:24:40 +0200

Fichés $

Inaugurant une fresque sur un site de Sanofi, en septembre dernier, Christophe Castaner, porte-parole du gouvernement, se faisait aussi le porte-parole du géant pharmaceutique : «  Il ne faut pas critiquer des entreprises qui réussissent », prévenait-il.
Interrogé sur la Dépakine, et sur sa visite lui aussi chez Sanofi, à l’initiative du lobby patronal le Cercle de l’Industrie, le Premier ministre Édouard Philippe répliquait, droit dans ses bottes : « Il n’est pas normal de dénigrer une entreprise française qui fonctionne bien. »
Bruno Le Maire, le ministre de l’économie, lui, défendait la même ligne, en moins arrogant : « Je rappelle que c’est une entreprise qui représente 27 000 salariés dans notre pays. »
D’où notre interrogation : à partir de combien de victimes, physiques ou morales, de combien de milliards évaporés peut-on critiquer une grande firme française ?

Total et ses usines qui explosent

Les magistrats de la cour d’appel de Paris ont-ils été irresponsables, ce 31 octobre dernier ?
Car condamner Serge Biechlin (à 15 mois de prison et 45 000 euros d’amende), ancien directeur de l’usine AZF, et la filiale Grande
Paroisse (à 225 000 euros, soit le tarif maximal), c’est condamner (et critiquer), aussi, la maison mère Total, ce phare de notre industrie.
Pour mémoire, en septembre 2001, une explosion meurtrière touchait le site AZF de Toulouse.
Trente et un morts, huit mille blessés. Seize ans plus tard, la justice a donc considéré que tout ce petit monde était bien coupable de « négligences », de « fautes caractérisées » ayant rendu la catastrophe possible. Les milliers de victimes avaient décrit « un sentiment d’apocalypse » . Pour le baume au coeur, elles pourront toujours penser aux 145 milliards de chiffre d’affaires réalisés par Total en 2016.

Lafarge et ses partenaires terroristes

Business is business, et qu’importe Daesh.
Pour continuer à couler du béton tranquillement en Syrie, Lafarge s’est montré financièrement très généreux avec le groupe armé, comme l’a confirmé un tout récent rapport du Service national de douane judiciaire : l’usine syrienne de Lafarge a « effectué des paiements aux groupes djihadistes », et la direction française du groupe « a validé ces remises de fonds en produisant de fausses pièces comptables ». Ce qui s’apparente au financement d’une entreprise terroriste.
Fin septembre, lors de l’examen du projet de loi sur la sécurité intérieure, le groupe France insoumise propose donc un « amendement Lafarge » : que l’état puisse confisquer « tout ou partie » des biens d’une société en cas de « financement direct ou indirect de la commission d’actes terroristes ».
L’amendement est rejeté par la majorité En Marche.
Ce 26 septembre, il est même un député LREM, Pacôme Rupin, pour défendre les grandes boîtes prises la main dans le sac : « Dois-je rappeler tout de même que relativement peu de matériel a été utilisé pour commettre les derniers attentats ? »
Ah ben si ça coûtait pas cher, alors...

Alstom et ses déraillements

« Je ne vous souhaite qu’une seule chose, cher François Ruffin, c’est d’être aussi compétent que Henri Poupart‑Lafarge, qui a augmenté de 40% le chiffre d’affaires de Alstom en cinq ans. » Il a raison, Bruno Le Maire, quand il répond, ce 4 octobre, à notre rédac’ chef : pourquoi donc aller chercher des poux aux dirigeants d’Alstom ? Bon, certes : le fleuron des transports ferroviaires a été dépecé. Méthodiquement. S’y mêlent erreurs stratégiques, voracité des actionnaires, argent public dépensé sans contrôle, et une amende de 772 millions de dollars infligée par les états‑Unis en 2015. La bête était prête à être dévorée, d’abord par General Electric, puis par l’allemand Siemens, pour ce qu’il en restait, en septembre dernier. C’est ainsi tout un tissu industriel de sous-traitants qu’on déchire, partout en France. Mais il a laissé parler son coeur, notre ministre de l’économie. Au point de s’embrouiller un peu dans les calculs : le chiffre d’affaires d’Alstom a perdu 65% en cinq ans, passant de 20 à 7 milliards d’euros. L’émotion, sans doute.

Société générale et ses p’tits coins d’paradis

Entre mille autres turpitudes qui alimentent la chronique depuis trente ans, la Société Générale fait face, en ce printemps 2016, aux révélations des Panama Papers : la banque a fait pousser comme des champignons, via des filiales et prête-noms, près d’un millier de sociétés dans les paradis fiscaux. Dès le lendemain des révélations, le Parquet national financier ouvre une enquête préliminaire pour blanchiment de fraude fiscale aggravée. Le siège de la société est perquisitionné. Depuis ? On attend. Le bureau du Sénat a lui refusé de saisir la justice pour faux témoignage, suite au passage en 2012 devant sa commission d’enquête de Frédéric Oudéa, directeur de la boîte. Il avait alors affirmé que non non, juré craché, la banque ne trempait plus dans ce genre d’embrouilles. Bienveillance, quand tu nous tiens…

Cyril Pocréaux

Fri, 01 Jun 2018 11:17:33 +0200

Faut s'innerver un peu !

Vendredi 28 juillet, Abbeville

« Coucou, Je viens d’apprendre par une belle‑soeur que les contrats comme moi vont être supprimés. Est‑ce que c’est vrai ? »

C’est Maxime, fossoyeur précaire au cimetière d’Abbeville, qui nous a alertés le premier par SMS. Et moi je lui répondais avec ma lucidité légendaire :
« Je ne crois pas, non, ça m’étonnerait qu’ils suppriment les contrats aidés. »
En gros, je me disais : s’ils supprimaient ça, on en entendrait parler.
C’est la preuve que je suis bien naïf, encore.
Que je n’ai rien pigé, malgré mes théories et tout, au fonctionnement du monde.
On a beau être politiquement averti, on se berce encore d’illusions, et il paraît impensable que des centaines de milliers de postes soient éliminés, que des destins basculent, d’un trait de plume administratif, en catimini. Cette violence sociale, au fond, on n’ose pas y croire.
Maxime, lui, la connaît, au jour le jour. Elle ne le surprend pas, ou à peine. Déjà la tête sous l’eau, ce lumpen‑salariat sait bien qu’on peut le noyer, ça ne fera pas les gros titres.

Mercredi 9 août, Amiens

Patrick, Georges, etc., nous ont alertés. Visité, le gars à Pôle emploi nous le confirmait : « On ne délivre plus de contrats aidés. Il n’y a plus de budget.
— Mais ça va être une saignée, non ?
— C’est déjà une saignée. Ce que je vous dis là, je le répète à des assos tous les jours, plusieurs fois par jour. J’attends les consignes, de voir si c’est définitif ou pas. Mais c’est bien, on commence seulement à en parler dans les médias. »

Vendredi 18 août, Saint‑Riquier

Les témoignages ont continué de pleuvoir.
Lors de ma journée en maison de retraite, notamment : « On a les contrats aidés, mentionne Maryse Candas, la directrice de l’Ehpad. Il y en a huit, quatre qui aident à la toilette, surtout le week‑end, et quatre qui sont sur le nettoyage des chambres l’après‑midi.
Sans langue de bois, on ne les forme pas pour les garder : il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus. Sur la masse, on en a pris trois ou quatre. Parfois, on avait des gens extraordinaires, mais à ce moment‑là, on n’avait pas de poste vacant, pas de budget disponible. Le pire, c’est qu’on leur demande maintenant d’avoir des compétences, d’être qualifiés... »

Cette cadre marque la perversité du système : elle en a besoin pour faire tourner son établissement. Faute de crédits, ces contrats aidés sont désormais intégrés au fonctionnement, sur des tâches permanentes, nécessaires. Et qui aident‑t‑ils le plus ?

Dans les couloirs, on discute par exemple avec Nathalie :
« La première fois, c’était à l’Ehpad Notre‑Dame, à Abbeville, et j’avais bon espoir, j’y croyais. J’y suis restée deux ans, et puis c’était terminé. Deux années après, ils m’ont reprise, mais cette fois‑là, je savais qu’il n’y avait pas d’espoir, que je resterais deux ans et qu’ils en prendraient une autre. Des fois, on me prend pour des remplacements, pendant les vacances, les arrêts‑maladies des titulaires. Et là, c’est pareil, je n’ai aucune illusion, parce qu’il y a du monde qui attend, des histoires de budget, enfin... »
On mesure son découragement, à Nathalie.
C’est injuste, profondément.
Jamais, sur son travail, on ne lui a fait le moindre reproche, aucune critique. Et pourtant, sa carrière ne sera que ça, ces pointillés, sans espoir, sans stabilité.

Je vais vous dire ma position, sur le fond, déjà martelée durant ma campagne : je suis pour les contrats aidés. Il y a à la fois des personnes « éloignées de l’emploi » (comme on jargonne dans les médias), et des secteurs qui ne sont pas rentables (le périscolaire, le handicap, etc.).
Bien sûr qu’il faut les aider financièrement.

Mais pourquoi ces contrats seraient‑ils forcément précaires ?
Je n’y vois aucune raison.
Pourquoi Nathalie ne serait‑elle pas titulaire ?
Pourquoi son poste ne serait‑il pas subventionné dans la durée ?

Samedi 2 septembre, Val de Nièvre

« Vous voulez remplir la pétition contre la suppression des contrats aidés ?
— Ah ouais, c’est vraiment dégueulasse. »

Sur le parking de l’Intermarché, à Berteaucourt‑les‑Dames, les habitants signent des deux mains. C’est Rodrigue qui a lancé ça, un sympathisant de Picardie debout !, à Abbeville : « On fait de l’aide aux devoirs, de l’éducation avec le jeu, dans un quartier très populaire.
Sur cinq salariés, on est quatre en contrats aidés.
Dont Marie‑Hélène, et on a appris qu’elle ne serait pas renouvelée. ça la met en péril elle, mais aussi l’asso. On dit quoi aux personnes qu’on accueille ?
Les enfants, les parents, avec qui on travaille au quotidien ? Donc la pétition, c’était pour alerter. »

Le soir, à Saint‑Ouen, micro en main,
Marie‑Hélène a évoqué ses soucis :
« J’ai subi un grave accident de la circulation. Comme je suis reconnue travailleur handicapé, mon CAE est renouvelable cinq fois. Pendant les trois années au sein de Prélude, j’ai notamment passé le BAFA, je m’apprêtais à suivre la formation de directeur, le BAFD. Il y a quelques semaines, d’ailleurs, mon médecin me faisait part de sa satisfaction : grâce ma reconversion, je me sentais mieux, je me portais mieux. Aujourd’hui, les projets que j’avais en tête sont réduits à néant. »

Je voudrais en venir à une conclusion non pas politique, mais journalistique.
Ou journalistico‑politique.
Dans Journal intime des affaires en cours, Denis Robert écrivait : « Si des rédacteurs serviles et appliqués donnent du monde la représentation qu’on leur pré‑digère à l’AFP ou à la télé, cela risque d’user le lecteur. Et, par ricochet, de tuer le journaliste. Pour se maintenir en vie, un journal doit rester sensible, réactif, innervé. »
« Innervé » : depuis dix‑huit ans que je fais Fakir, c’est un adjectif qui me guide.
Ça signifie : comme avec des nerfs plantés dans la société, recevant des impulsions d’en bas.
Car je suis habité par cette angoisse : notre « journal alternatif » est produit par des mâles blancs éduqués (que je ne me leurre pas sur notre sociologie). Et le risque existe de vivre dans une forme d’apesanteur sociale, entourés par des intellectuels et des artistes, prenant d’autres journaux, ou les livres, ou des sites Internet pour le réel, et en bref : coupés des attentes, des inquiétudes, des espoirs de notre peuple.
Grâce à mon élection, j’en suis prémuni.
Des nerfs plantés dans la société, on n’en manque plus, et qui envoient même un peu trop d’impulsions ! Je me sens entouré des Maxime et des Nathalie, des Rodrigue et des Marie‑Hélène, et c’est mon principal bonheur, et c’est ma première fierté. Et ce sont eux qui me poussent, en leur nom, avec leurs visages, leurs histoires en mémoire, pour que je passe sur le plateau de RMC, que je pose une question à l’Assemblée, que je remette les pétitions à une ministre des Sports en déplacement, que je publie des textes sur ma page Facebook.
M’efforçant à mon tour d’envoyer au pouvoir, aux puissants, des impulsions.

François Ruffin

Wed, 30 May 2018 17:13:34 +0200

Carnet de bord : Appel à l'élite (infiltrée) !

« Là, on a Patrick Kron, major de Polytechnique, haut fonctionnaire du ministère de l’Industrie, passé au privé, condamné pour corruption, et qui a ensuite négocié un mariage contraint et forcé avec General Electric. »
Ce matin, en Commission des affaires économiques, face à Bruno Le Maire, je pilonne les « X », comme on dit. Tous ces polytechniciens qui ont dirigé l’industrie française, et qui par pans entiers l’ont détruite :
« Avec Pechiney, c’est Jean‑Pierre Rodier, Polytechnique toujours... Pour Alcatel, c’est Serge Tchuruk... On pourrait citer, encore, Jean‑Marie Messier... »
Ça fait des années que ça me démange.
Dénoncer « la nullité et la consanguinité des élites françaises » qui, en une histoire toujours recommencée, mènent un à un nos fleurons vers le gouffre, tandis qu’ils accusent « les charges », « le coût de la main d’oeuvre », etc.
L’ironie du sort c’est que, le soir même, je dîne avec… quatre polytechniciens !

Nous avions reçu un courriel, durant l’été :
Monsieur le Député, Cher François,
Nous sommes six, même si le cercle, petit à petit, s’élargit. Six amis : Nicolas, Julien, Guillaume, Samuel, Vincent, Antoine, de la même génération que la tienne.
En trois mots, tu nous qualifierais de « petits bourgeois éduqués ». Sociologiquement, nous aurions dû voter avec entrain pour Macron, comme l’ont fait 90 % de nos amis, collègues, ou anciens camarades de promo. Et nous satisfaire tranquillement des premières mesures annoncées.
Pourtant, nous avons voté France insoumise. Il manquait en effet un 4e terme pour nous qualifier : petits bourgeois éduqués INFILTRéS ». Infiltrés en Macronie, infiltrés dans le temple du TINA [There Is No Alternative, « Il n’y a pas d’alternative », selon la réplique de Thatcher], infiltrés au milieu d’esprits doués de réflexion et pourtant sourds à la possibilité d’un dépassement de ce système qui nous plombe, fatalistes, par intérêt, par cynisme, par lobotomisation, par inconscience, peu importe en fait. Pour nous, écologie, économie circulaire, relocalisation, partage du temps de travail, éducation… forment pourtant la vraie modernité.
Notre cheminement politique est divers. On compte par exemple un cadre dirigeant qui votait encore Sarko en 2007 et pose maintenant des jours de congés pour manifester contre la loi Travail, ou encore un repenti du LBO qui navigue maintenant dans l’économie sociale et solidaire.
Nos parcours, nous en sommes convaincus, ne sont pas uniques. Nous sommes certains que d’autres, de notre milieu, pensent déjà comme nous ou bien hésitent encore, tâtonnent, mais ne sont pas loin de franchir le pas. Nous sentons que le basculement est possible et que nous pouvons modestement y contribuer. Déjà par notre exemple.
Ensuite parce qu’on les connaît par coeur, nos amis et collègues macronistes, ou pour les plus radicaux d’entre eux hamonistes.
Nous avons commencé à réfléchir à des actions possibles, et il nous semble que tenter d’identifier et de fédérer un grand nombre d’infiltrés serait une première étape dans nos cordes.
A bientôt, j’espère.
Les Infiltrés.

« Petits bourgeois », je les trouvais modestes, Antoine et ses potes.
« Hauts fonctionnaires », ou « grosses têtes », auraient mieux convenu.
Mais qu’importe, ça me paraissait une priorité, de les rencontrer.
Pourquoi ?
Je les écoutais, ce soir, m’ouvrir comme une fenêtre sur leur milieu :
« Y’a trop de cash.
— Qui dit ça ?
je m’informais, la bouche pleine de gâteaux apéros.
— Les investisseurs que je rencontre. Il y a trop de liquidités. Ils ne savent pas où le mettre. Ils sont bien embêtés.
Alors qu’à côté, il y a six millions de chômeurs… Mais ils cherchent du 20 % de rendement, alors forcément ça limite. »

Un coup de rouge, et : « On est entourés de collègues super‑éduqués, mais qui sont zéro en politique. Ils se réveillent quand il y a Le Pen au deuxième tour.
Ils nous agressent, ils sont antifascistes pendant deux semaines et puis ils se rendorment pendant cinq ans. »

Ils me remerciaient d’être venu, comme un refrain, toutes les dix minutes, « merci ».
Faut pas.
Je leur rendais visite par curiosité, comme au zoo : à quoi ça ressemble des X, de près ? Ben en fait, ces spécimen‑là, ils ressemblaient assez à mes copains, avec des running‑blagues et des fous‑rires...
J’étais là, surtout, par intérêt, comme je leur expliquais alors, comme je complète ici :

« Jusqu’à maintenant, j’étais un contre‑pouvoir picard, ce qui est quand même assez éloigné des hautes responsabilités. à notre regretté Antoine, un prof d’éco trop humble, je lui disais toujours : ‘‘Prépare‑toi à devenir préfet, ou directeur de cabinet.’’
Parce que c’est un problème : si jamais on devait arracher le pouvoir demain, nous n’avons pas l’élite de remplacement.
Il va nous falloir un peuple, animé, dans la rue, c’est une chose. Parce que, un bon président de la République, un Premier ministre vraiment de gauche, ça ne suffira pas. Face à la Commission européenne, aux médias, au Sénat, au Conseil constitutionnel, une poussée populaire sera nécessaire.
Mais à l’autre bout, en haut, pour tenir les ministères, les banques, Bercy, les préfectures, combien il nous faudra de cadres à la fois conscients et compétents, dévoués au changement ? Cette élite de remplacement, aujourd’hui, nous ne l’avons pas.

Gramsci me racontait :
‘‘La bourgeoisie du XXe siècle a su produire, ou s’allier, tous ces types d’intellectuels, et en grand nombre. D’où toute une série d’écoles spécialisées : pour les ingénieurs, pour le commerce, pour les ressources humaines, pour la politique, pour la magistrature, etc.
Cette hégémonie, le prolétariat la conteste aujourd’hui. Comme il aspire, et de façon réaliste, à l’exercice du pouvoir, il forme des intellectuels au niveau hégémonique, par le Parti, par les écoles qu’il met sur pied, par les médias qu’il emploie, par l’éducation de ses militants...’’
Je ne sais pas si vous mesurez la difficulté ? Quand j’y songe, ça n’est pas souvent, mais quand ça me vient, c’est un défi vertigineux. En Marche ! arrive aux affaires, c’est facile pour eux : tous les technos de Bercy, toute l’administration, pensent déjà Macron.
Et lui, d’ailleurs, il a connu une gradation dans ses responsabilités : haut fonctionnaire, secrétaire de l’élysée, ministre, maintenant président. Nous, si on l’emporte, on passera si abruptement de l’opposition au sommet ! Et on se formera dans une folle adversité, avec un déchaînement contre nous...
Avec, surtout, cette tâche ardue : transformer, user de ce pouvoir pour bouleverser l’ordre des choses, en profondeur… Quand j’y réfléchis, oui, ce défi m’effraie.
Nous ne devons pas l’affronter seuls.
Voilà pourquoi je suis ici, ce soir, parmi vous. Parce qu’on a besoin de tous les cerveaux, construits, cadrés, de ce pays. »

Ça a duré un peu trop, mon sermon.
« Donc, il s’agirait de bâtir un réseau dans les grandes écoles ? résume efficacement un X.
—  Ouais, c’est ça. Dans la Résistance, ils appelaient ça des réseaux dormants (puisqu’il faut toujours que je la ramène avec mes références).
— Y a pas de souci, hein, les gars ? On a plein de relations chez les anciens, et même à l’intérieur. On va vous monter ça. »
Et la Fronde partira de Polytechnique...

François Ruffin

Wed, 30 May 2018 17:00:06 +0200

Carnet de bord : l'esprit d'ascenseur

Et merde. J’ai l’esprit d’ascenseur.
Je sors de mon entretien avec Nicolas Demorand, sur France Inter, je me suis débrouillé il me semble, j’ai passé le message que je souhaitais, « Paradise papers : les politiques complices », mais là, à la Maison de la Radio, en reprenant l’ascenseur, me vient la réplique qui tue.
Trop tard. Et zut.
Nicolas Demorand :
« Il y a un chemin contre l’évasion fiscale ? Parce que, effectivement, c’est Pierre Moscovici qui disait hier que ‘‘le monde opaque de l’évasion fiscale apparaît soudain au grand jour’’, c’est le ‘‘soudain’’ qui a été souligné...
— Je pense que maintenant, il faut détourner le regard des entreprises vers le politique. Pourquoi ? Parce que Whirlpool va déjà chercher le coût du travail le moins cher en Pologne, pourquoi on serait surpris qu’ils fassent tous les montages financiers, aussi, pour ne pas payer d’impôts ? Glencore, on l’a vu dans le Cash Investigation, remarquable, d’élise Lucet, ils n’ont aucun complexe à polluer les terres, les rivières des paysans africains, pourquoi ils en auraient à défiscaliser ?
Désormais, ce qu’il faut mettre en lumière, c’est la complicité du monde politique avec les dirigeants économiques. Pierre Moscovici en est une illustration.
Qu’il feigne de découvrir ça, ou qu’il dise :
‘‘C’est super, il va y avoir une pression de l’opinion, on va pouvoir mettre des mesures en oeuvre’’, ça n’est pas vrai. Ils en sont aujourd’hui les complices, au moins par leur inaction dans la durée.
— C’est légal, François Ruffin... »,
m’a relancé Demorand.
Et j’ai répondu à sa question.
Du coup, j’ai oublié le truc que j’avais sur le bout de l’esprit.
Ça me revient là, dans l’ascenseur.
Car Moscovici, c’est le Cercle de l’Industrie.

Moscovici a vice-présidé, durant des années, jusqu’en 2012, le Cercle de l’Industrie.
Kézako ?
Un lobby. Un lobby patronal.
Qui, je recopie leur site, « rassemble 40 grandes entreprises françaises »  : Total, L’Oréal, Lafarge-Holcim, Dassault, Sanofi, etc.
« Créé en 1993, le Cercle de l’Industrie est un lieu de dialogue et d’échanges destiné aux grandes entreprises industrielles... Il se distingue par sa spécificité industrielle, son engagement pour la construction européenne et son bipartisme politique... »
Une fois quittée la vice-présidence du Cercle, Pierre Moscovici le fréquente toujours, mais comme invité. En tant que ministre de l’économie (le 10 juin 2013), puis comme Commissaire européen aux affaires économiques et financières (8 juillet 2015, 1er juin 2017).

Comment est né ce lobby ? À l’initiative de Dominique Strauss-Kahn, alors ministre de l’Industrie, comme le narrent Véronique Le Bihon et Vincent Giret dans Les Vies cachées de DSK :

Ce petit matin de février 1993, tout le CAC 40 défile en haut des Champs-élysées. De leurs voitures avec chauffeur, descendent Lindsay Owen‑Jones (PDG de L’Oréal), Didier Pineau‑Valencienne (Schneider), Vincent Bolloré, Jean Gandois (Pechiney), Louis Schweitzer (Renault), Jean-René Fourtou (Rhône-Poulenc), Bertrand Collomb (Lafarge), François Michelin, Francis Mer (Usinor), Guy Dejouany (Compagnie générale des Eaux), Serge Tchuruk (Total)…
À l’appel de leur ministre, Dominique Strauss‑Kahn, trente‑cinq patrons se rendent au siège de Publicis. Et à sa demande, encore, ils acceptent de verser 200 000 francs chacun pour son futur “Cercle de l’industrie”.
C’est que DSK le sait, déjà : les carottes sont cuites. Le Parti socialiste sera balayé aux prochaines législatives. Mieux vaut préparer son reclassement, dès maintenant. « Ministre délégué à l’Industrie et au Commerce extérieur », (…) il a bien rempli son carnet d’adresses, des amitiés sont nées, et une idée : défendre les intérêts des industriels à Bruxelles.

Pour bâtir l’Europe sociale, voilà qui paraît urgent à Dominique Strauss-Kahn : créer un nouveau cénacle patronal... « Il est sûr que son travail au Cercle a contribué à asseoir sa popularité parmi les patrons », témoigne Bertrand Collomb, le boss des ciments Lafarge.
Il fallait bien, plaidera-t-il ensuite, « connaître la vie des entreprises »

« Populaire parmi les patrons », il sera ainsi, logiquement, nommé ministre de l’Économie et des Finances du gouvernement Jospin en 1997. Tout comme le « populaire » Jacques Delors le fut du gouvernement Mauroy. Tout comme le « populaire » Moscovici le sera du gouvernement Ayrault. Tout comme le « populaire » Macron du gouvernement Valls. Les patrons choisissent ainsi leurs propres ministres. Parmi leurs lobbyistes...

« Comment Moscovici veut en finir avec l’évasion fiscale. »
C’est BFM qui annonce ça, et sans ironie.
Et de résumer : « Le commissaire européen aux Affaires économiques a d’abord rappelé son souhait d’établir une ‘‘liste noire des paradis fiscaux’’, une proposition que Bruxelles doit examiner ‘‘dans un mois’’. ‘‘Il faut des sanctions’’, a-t-il martelé, appelant à ‘‘frapper au portefeuille’’ les entreprises et les pays encourageant ce genre de pratiques. »
C’est rigolo, non ?
Car quelles multinationales sont prises les doigts dans le pot de confiture ?

Total (aux Bermudes) : membre du Cercle de l’Industrie. Dassault (aux Bermudes, à l’Ile de Man) : membre du Cercle de l’Industrie.
Lafarge (en Syrie, avec Daesh) : membre du Cercle de l’Industrie. Vous lui faites confiance, vraiment, pour faire la chasse à ses copains ?
Pour les traquer financièrement ? Pour leur envoyer Europol aux fesses ?
Et sous la houlette de qui ? Du président de la Commission Jean-Claude Juncker... qui fut, durant dix-huit ans, de 1995 à 2013,
Premier ministre du Luxembourg ! Ce paradis fiscal, interne à l’Europe qui héberge la lessiveuse Clearstream. Et l’on compte sur ça, pour défendre les peuples contre la Finance ?
C’est Al Capone qui se ferait juge d’instruction au parquet financier !

Tout ça prend néanmoins un nouvel éclairage quand on sait que le jeudi 20 juillet, Édouard Philippe se rendait en catimini sur le site Sanofi de Vitry.
Il n’avait prévenu ni les salariés ni les Français, ni les médias ni les syndicats.
Sur place, il était accueilli par le PDG, Serge Weinberg. à l’initiative de qui, pour mémoire, se déroulait cette visite, discrète sinon secrète ? Du Cercle de l’Industrie. Interrogé sur la Dépakine, les 14 000 victimes probables, les milliers de postes de chercheurs supprimés, que répondait Édouard Philippe
à l’Assemblée ? « On ne doit pas dénigrer une grande entreprise française. » Toujours à propos de Sanofi, Christophe Castaner, porte-parole du gouvernement, avait déjà énoncé : « Il ne faut pas critiquer une entreprise qui réussit. »
Tout est dit.
C’est théorisé, presque.
Posé comme un dogme.
Et ne parlons même plus de « lobby », comme si la pression s’exerçait de l’extérieur sur nos gouvernants. C’est de l’intérieur, et sans pression, de leur plein gré, qu’ils en sont les complices quotidiens. Les dirigeants politiques et économiques ont fusionné. Ils ne forment
désormais qu’une seule et même caste.

François Ruffin