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Flux Isérois
Journal Fakir

Tue, 03 Apr 2018 10:35:15 +0200

Le nom de nos maîtres

Ça vous plait, cette chaumière ?
Vous, les Whirlpool, ça vous dirait d’habiter dedans ?
Là, vous apercevez un terrain de tennis, la grande maison sans doute pour Monsieur, la « dépendance » pour Madame, avec une piscine intérieure, le jacuzzi eux ils l’ont, et combien de chambres ? Des dizaines à coup sûr. Combien de salles de bain ? Et le petit plus sympa (si tu peux faire un zoom arrière, Sylvain) c’est l’accès direct à la plage.
Vous savez où se trouve cette modeste chaumière ?
Dans le Michigan.
Vous savez à qui ça appartient ?
À Jeff Fettig.
Vous savez qui est Jeff Fettig ?
Non ?
Et William MacNabb, vous connaissez ?
C’est tout le souci, on ignore aujourd’hui le nom de nos maîtres.

***

Vous n’avez peut-être pas fait attention, en entrant, et il commençait à faire nuit, mais sur le parking, si vous regardez juste en face de vous, derrière la patinoire, vous verrez un superbe château. Ça appartenait à la famille Saint. Hector Malot, l’écrivain, était venu ici pour une enquête, à la façon de Zola, pour préparer son roman En famille. Dans son introduction, il décrivait la scène suivante : « Je ne voudrais pas refaire le tableau du patron qui rentre dans son château en l’opposant à celui de l’ouvrier qui rentre dans son pauvre garni, il se trouve dans ce roman. Car ce riche château dominant le village où grouille une
misérable population ouvrière n’a point été inventé de chic, pour des phrases. Il existe, comme il en existe bien d’autres, de même qu’existent des taudis dont
un propriétaire ne voudrait pas pour ses bestiaux.
Et c’est parce que les choses sont souvent ainsi que je les ai peintes telles que je les ai vues : - le château au milieu de son parc, avec ses fleurs, son ameublement luxueux, ses serres, ses écuries, ses équipages, sa valetaille ; - le village ouvrier avec sa misère et sa saleté, ses cabarets empoisonneurs et sa débauche. »
Et l’écrivain concluait : « Il faut n’avoir jamais passé quelques heures dans un village industriel pour accepter sans révolte la comparaison qui s’établit entre l’existence du patron et celle de l’ouvrier. »

Cette « révolte », au siècle d’après, Patrick l’éprouvait encore : « Chés gens vivaient de peu. Ils faisaient leur jardin en sortant du boulot. C’était la misère, surtout que les habitants voyaient le pognon s’afficher : t’avais quand même quatre châteaux là-bas, le seigneur qui dominait. Puis le cimetière de Flixecourt, ça te rappelle l’empire Saint, cet énorme tombeau sur l’allée principale… Même là il fallait que la famille s’impose. À l’église, ah oui, Dieu est pour tout le monde et tout le merdier, mais y avait la place de la maison Saint, tout devant, encadrée avec des grilles, les chaises avec des petits coussins molletonnés. Tu voyais la domination partout. » Lui a trimé, ensuite, sur la zone industrielle, et ça a tout changé : « Quand je bossais chez Valeo, je ne connaissais pas le patron, on ne savait même pas où il était. Chez Saint-Frères, tu voyais. Bien. » « Bien voir » suscitait la révolte : c’est devant la propriété des frères Saint que se terminaient, le 1er mai, les manifestations. Et deux châteaux ont brûlé dans la vallée, jacqueries ouvrières obligent.

Mais aujourd’hui, l’on ne voit plus.
Les pauvres ne voient plus les riches.
Les travailleurs ne voient plus le capital.
Je me souviens d’un reportage dans le village à côté d’ici, à l’Étoile, au Bar des Sports. Licenciée de Saint-Frères, puis de Parisot - Sièges de France, Gilette nous racontait son « enfer » :
« On a perdu notre maison, pis après ç’a été l’enfer.
L’enfer. Quand les enfants me disaient,
‘‘le frigo il est ’core vide’’, eux ils ne veulent pas comprendre : fallait bien que je donne à manger à mes enfants.
Je faisais un chèque, malgré que je n’avais pas d’argent. Même aujourd’hui, l’enfer continue…

(Gilette se mouche, les yeux qui se mouillent.)
Une fois, on est allés en vacances. Une fois, cinq jours à Quend Plage. Sinon, on a travaillé toute notre vie. Et on se retrouve avec quoi ? Rien. On n’a même plus une cuillère à café, à nous. On a remboursé notre dette, mais on ne vit plus chez nous, on habite chez notre fille, notre beau-fils. C’est pas facile. On se demande pourquoi on vit. À Noël dernier, d’ailleurs… (Silence.) On a failli… (Silence.)
Enfin, je lui ai parlé de nous tuer, à mon mari. »

Avec moi, j’avais apporté le numéro de Paris Match sur le mariage de Delphine Arnault, la fille de Bernard, l’homme qui avait racheté le groupe Boussac Saint-Frères, qui l’a démantelé, qui a bâti son empire du luxe sur ce cadavre. Le magazine dévoilait une fête façon princesse, avec « sa bague de fiançailles, un diamant taille émeraude », sa robe aux « 165 mètres d’organza », etc.
« Est-ce que vous faites le lien entre votre situation et ce mariage au château ?
— Non, je ne vois pas... »

Et Gilette ne voyait pas non plus le château de Bernard Arnault à Clairefontaine, sa super villa à Saint-Tropez, son hôtel de luxe à Courchevel, son hôtel particulier à Paris, son immeuble à New-York, son île privée dans le Pacifique (où il passe ses réveillons), elle ne se heurte pas quotidiennement à cet étalage de richesses comme on reçoit des injures.

Ainsi également de Jeff Fettig.
Vous ne connaissez pas son nom, et pourtant c’est votre patron, c’est le PDG de Whirlpool.
On va faire des petits calculs, maintenant.
Son salaire s’est élevé, l’an dernier, à environ 1,5 million d’euros. Mais il faut y ajouter un bonus de deux millions. Et surtout, des stock-options pour dix millions. Soit plus de treize millions d’euros, à l’arrivée.
Qu’on divise ça, maintenant, par votre salaire annuel : 25 000 € à peu près (avec toutes les cotisations, retraites, chômage, maladie). Ça nous donne 520.
Ça signifie qu’un ouvrier de chez Whirlpool doit travailler 520 ans pour égaler le revenu annuel du PDG. Soit depuis la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb !
Ou bien, traduit autrement : à lui tout seul, ce Jeff Fettig gagne plus que tous les salariés de Whirlpool Amiens, plus ceux du sous‑traitant Prima, plus les intérimaires !
C’est déjà indécent.
Mais l’indécence sublime, c’est de prétendre que, aujourd’hui, c’est vous, ce sont les salariés d’Amiens, et de Prima, et les intérimaires, qui coûtent trop cher ! Qui ne sont pas compétitifs !

Je me trouvais déjà à Flixecourt, il y a quinze jours, rue Saint-Pierre, pour une discussion chez la maman de Lynda (Lynda, c’est la directrice du centre périscolaire de mes enfants). Y a un jeune garçon qui nous a accueillis, dans une tenue très chic, genre lycée hôtelier :
« Comme tu es bien habillé, Cacahuète ! s’est écriée Lynda. Qu’est-ce qui t’a pris ?
— Eh bien aujourd’hui, on m’a dit
‘‘tu fais le service’’, alors voilà. »
Les tables décorées, les napperons mis, le sucrier, tout ça en mon honneur, j’étais flatté. Les soeurs et les beaux-frères, toute la rue Saint-Pierre, s’étaient rassemblés dans la salle à manger : Pascal, qui fait la mise en rayon à Carrefour ; Mikaella, assistante maternelle ; Georges, retraité après 42 ans de bâtiment ;
Isabelle qui (de mémoire) enchaîne les contrats précaires ; Laurent, pâtissier, son CDD chez Auchan vient de se terminer, qui en avait marre, dans le commerce, de bosser 325 h par mois ; et Denis, ouvrier chez Whirlpool depuis
1992 : « Notre prime, c’est 120 € à l’année, il témoignait. Mais comme j’ai accompagné ma fille pendant cinquante minutes chez le dentiste, je ne l’ai pas touchée. »
Alors, maintenant, Denis sait où sont partis ses 120 € : peut-être que le châtelain Jeff Fettig avait une tuile à réparer…
Cet éloignement, géographique, des univers sociaux nous fait oublier cette leçon simple de Victor Hugo : «  C’est de l’enfer des pauvres qu’est fait le paradis des riches. » Et du coup, la colère se rabat sur d’autres cibles, bien visibles elles, dans le même hall de HLM, dans le même quartier, ou hyper présentes à la télé. Et du coup, d’autres conflits structurent les esprits : ce sont les travailleurs contre les « assistés » (on a tous un ou plusieurs cas de « feignant » près de chez soi). Ce sont les salariés du privé contre ceux du public (avec leurs formidables privilèges). Ce sont, surtout, les Français contre les immigrés…
Et les Jeff Fettig sont oubliés.
Laissés tranquilles.
Guère menacés.

William McNabb, maintenant.
Qui connaît William MacNabb, ici ?
Attendez, on vous le montre…
C’est le PDG de Vanguard Group.
Qui connaît Vanguard Group ?
Vanguard Group, c’est un fonds qui gère 3 000 milliards d’euros, soit un peu plus que le PIB de la France.
Et Vanguard c’est, notamment, le principal actionnaire de Whirlpool.
Donc, quelque part, William MacNabb, c’est le patron du patron Jeff Fettig…
Le fonds Vanguard Group est également actionnaire de Monsanto. La multinationale de la chimie qui déverse le Roundup, tous les pesticides, le Lasso, les OGM, avec du cancer pour les agriculteurs, de la pollution dans nos rivières, l’agent orange pendant la guerre du Vietnam.
Le fonds Vanguard Group est aussi actionnaire de la société pétrolière Exxon, avec sa marée noire en Alaska. Depuis des décennies, et encore aujourd’hui, Exxon a financé des lobbies, des recherches orientées, les a publicisées, pour défendre l’idée que le climat se réchauffe naturellement, que ce n’est pas à cause de l’activité humaine, et encore moins du pétrole.

Le fonds Vanguard Group, c’est également l’actionnaire de Dow Chemical. C’est‑à‑dire la catastrophe de Bhopal, en Inde, en 1984 : plus de 20 000 morts, plus de 300 000 malades.
Et l’entreprise a usé de toutes les chicaneries juridiques, de tous les stratagèmes d’avocaillons, pour ne pas payer, ou le moins possible, pour retarder les échéances, sans excuse publique, jamais honteuse.
Le fonds Vanguard Group, c’est enfin l’actionnaire de Foxconn, le sous‑traitant de Apple en Chine, surnommé les « usines à suicides ».

Je liste ça parce qu’on le voit, séparer l’écologie et le social n’a pas de sens. De même qu’opposer les travailleurs de Picardie, d’Inde ou de Chine. Derrière tout ça, il y a un ennemi commun : William MacNabb, The Vanguard Group, cette finance qui a mille noms, mille visages et presque tous les partis...
C’est une seule et même bataille qui est engagée ici et ailleurs, avec un enjeu clair : ne pas laisser notre destin, ni celui des salariés d’Amiens, ni celui de la planète, entre les mains de ces seigneurs.

François Ruffin

Tue, 27 Mar 2018 11:04:40 +0200

L'art de la guérilla sociale

Fakir : Une limite que j’aperçois à Alinsky, c’est qu’il faut travailler quartier par quartier, presque bloc par bloc, au porte‑à‑porte. Il n’y a pas de pensée globale : comment changer la société au-delà de la réfection d’un taudis ? Et du coup ça apparaît presque comme une goutte d’eau dans l’océan…

Julien Talpin : Oui, je résumais ça en comment ne pas « gagner des batailles et perdre la guerre ». Ça pose la question de la visée.
Alinsky s’est vachement frité avec la New Left dans les années 1960. Il y avait même chez lui un anti-intellectualisme, contre les révolutionnaires de campus : « Ça va votre truc, mais comment on fait ? Aux gens, il faut des victoires maintenant. »
Et c’est juste : les classes populaires n’ont pas le loisir d’attendre le Grand soir, il leur faut des revendications concrètes et gagnables.
Mais avec cette anti-idéologie, en effet, il n’y a pas d’horizon précis qui se dégage.
Mais il faut voir, tout de même, les acquis de cette approche.
Ça se développe, d’abord, parce que dans les années 1950, les syndicats sont réactionnaires, racistes, ne font rien pour les Noirs, puis pour les Latinos. Le community organizing [organisation communautaire pour obtenir des droits, entraides...] a d’ailleurs fini par transformer les syndicats, qui sont devenus plus « basistes » à partir des années 1990, construisant des alliances avec les immigrés.
Ensuite, quelle organisation, en France, peut se flatter d’une composition sociale aussi populaire que le community organizing aujourd’hui ? Quand on sait que, en France, dans les partis de gauche, et même d’extrême gauche, les ouvriers - employés sont marginalisés, et que plus on s’élève dans la hiérarchie, plus ils sont marginalisés, là, je ne sais pas si tu as vu mon tableau…

Fakir : Si si.

J.t. : Eh bien dans les « organisations communautaires », les « pauvres », ceux dont les revenus sont inférieurs au seuil de pauvreté, constituent la majorité des membres.
Et même près de la majorité dans les conseils d’administration de ces associations.

Fakir : Est-ce que ça fait monter, du coup, des hommes et femmes du peuple en politique ?

J.t. : Les alinskiens orthodoxes te répondront : « Non, c’est mal, il faut se tenir à distance des partis et du pouvoir. » Après, une des organisations que je suis, Community Coalition, a été créée par une médecin, qui s’est lancée en politique, qui est devenue députée de Californie, et qui siège maintenant à Washington…

Fakir : Mais elle est médecin…

J.t. : Son successeur sera peut-être le futur maire de Los Angeles.

Fakir : Ici, à Amiens, on avait Gremetz comme député. Quoi qu’on en pense
du bonhomme, il avait démarré comme ouvrier chez Valéo, et ça témoignait de la capacité du PC à fabriquer sa propre élite, à faire monter ses militants, à travers ses formations, ses écoles du parti…

J.t. : Ça pose la question, en effet, de la base organisationnelle. Au-delà des coups, des victoires, comment on structure un appareil.
Mais tu l’as noté, quand même : le PC à changé depuis, il est de moins de en moins ancré dans les milieux populaires. Et c’est un peu ça qui m’a fasciné aux États-Unis, ils arrivent à faire émerger une élite militante issue de là, des ghettos, des gens modestes, voire très pauvres, avec des leaders.

Surtout, je voudrais mentionner d’autres acquis du community organizing.
Certes, dans les réunions, les gens viennent causer des problèmes qui les touchent, de leur proximité, d’un magasin qui vend de l’alcool à côté de chez eux, des rats qui pullulent, mais c’est souvent politisé par les organisateurs, ça
débouche sur un discours qui met en cause la structure inégalitaire de la société. Regarde, que répond Albert Renata, le président actuel de Community Coalition, à Los Angeles, quand les habitants lui rapportent en vrac tous leurs soucis ? Il offre du recul : « Quand je regarde la prostitution, la saleté, le trafic de drogue, je vois des problèmes, mais avant tout des symptômes. Alors, oui, on pourrait emprisonner celles et ceux qui vendent leur corps, de la drogue, ou qui sont à l’origine de la saleté, mais ça ne va pas régler le problème. Ce que CoCo essaie de faire, c’est de s’attaquer à la racine du mal : le chômage, des écoles publiques à la dérive, un système d’adoption inefficace… Si nos écoles fonctionnaient correctement, les jeunes ne traîneraient pas dans les rues. Mais la plupart du temps on aime s’en prendre aux individus, distinguer les bonnes des mauvaises personnes. À CoCo, on essaie de regarder la structure du système. »
Qui, aujourd’hui, en France, dans les quartiers, peut tenir un propos aussi politique ?
Et surtout, pas du discours pour le discours, mais pour que, derrière, les habitants s’organisent ?
Enfin, surtout, le community organizing n’obtient pas que des petites victoires (même s’il faut en passer par là). Il y a ce référendum, à l’automne 2012, en Californie, sur la « proposition 30 » : il s’agit de taxer davantage les millionnaires, mais aussi d’augmenter de 0,25 % la TVA, pour financer des services publics dans les quartiers pauvres. Les organisations communautaires se sont unies, ont cherché des alliés politiques, notamment du côté des syndicats, ont porté cette proposition, à travers des pétitions, du porte à porte, du phoning, des meetings, et c’est passé. Une hausse des impôts a été votée, dans l’État qui, il y a trente ans, avait intronisé Ronald Reagan ! C’est le signe
d’une inversion de l’histoire, peut-être. C’est six milliards de dollars supplémentaires par an pour financer les services publics, pas mal dans un état de 39 millions d’habitants ! Dans la foulée, les électeurs ont aussi approuvé un relèvement du Smic de 20 %. Certes, ça n’est pas la révolution, mais depuis quand, dans nos pays, n’a-t-on pas obtenu des conquêtes comme ça ?
Avec ce principe : l’adversaire, lui, est soudé.
Donc, il faut construire des coalitions.
L’unité n’est pas l’uniformité : on peut avoir des objectifs communs sur des campagnes, même si on a des désaccords de fond.

Fakir : Je vais faire un parallèle.
Dans le coin, à Guise, on a le familistère, créé à la fin du XIXe par un patron génial, Jean- Baptiste Godin. L’inventeur des poêles à son nom. Il a bâti un « Versailles pour les ouvriers », avec une piscine, un théâtre, une coopérative,
et il s’est dit : « Je vais montrer aux autres patrons que ça marche, et ils vont m’imiter. » Et il a été fort déçu, parce que les autres patrons ne l’ont pas imité ! C’est un mec formidable, mais c’est comme s’il n’avait pas compris Marx, comme s’il avait négligé la lutte des classes…
Je vois un truc comme ça chez Alinsky. Il fait du porte-à-porte, anime un quartier, puis un autre, mais d’où espère-t-il la contagion ?
Comment ça pourrait se généraliser ?
Et là, ça me fait penser à Antonio Gramsci : lui disait qu’on ne peut pas « conquérir les masses de façon moléculaire » qu’il faut faire tomber des « intellectuels », des « leaders », des « têtes de réseau », et que c’est grâce à eux, avec ces intermédiaires, que des pans du peuple suivront. Aujourd’hui, qui sont
les « leaders », en banlieue par exemple ?
Moi je vois les rappeurs, les footballeurs…
Bref, qui est-ce qui aurait théorisé tout ça ? Pour dépasser un peu le côté « moléculaire » de la démarche ?

J.t. : C’est peu théorisé, et c’est vrai que le côté « basiste », très démocratique, n’incite pas aux grands desseins. Certaines fédérations de community organizing, comme ACORN, cherchaient à dépasser l’échelle locale, car la majorité des problèmes des pauvres ne se situe pas dans le quartier. C’est un art : à la fois construire une base solide au niveau local, et parvenir à la mobiliser à une échelle extra‑locale. En France, je crois que l’enjeu, l’urgence, c’est déjà de reconstruire la base.

Fakir : Justement, je voudrais t’interroger, maintenant, sur la transposition du community organizing en France : est-elle possible ? Est‑elle même souhaitable ?
Je veux dire, j’ai vécu un an aux États-Unis, et j’en ai profité pour lire pas mal sur les ghettos, la sociologie de la ville, des choses comme ça, avec
le retrait complet de l’État, l’abandon. Ensuite, à mon retour en France, j’ai mené une longue enquête, à Amiens-Nord : moi, je ne peux pas parler de « ghetto », il existe encore des services publics, des bâtiments qui sont rénovés… Et on découvre ça dans ton livre : le community organizing naît, ou du moins prend de l’ampleur, quand l’État providence diminue, ou quand surgit une catastrophe. Ce serait surtout, au fond, un symptôme d’une société qui va mal…

J.t. : Mais en même temps, est-ce que les conditions ne sont pas réunies en France ?
Il n’y a plus de Parti communiste dans les quartiers. Les associations d’éducation populaire périclitent. Les Maisons de quartier font de plus en plus du service. Il reste la mosquée…
C’est clair que le community organizing est encore plus nécessaire quand l’État se désengage, mais que veulent ces organisations ? Créer un rapport de force pour que l’État fasse le job, pour qu’il assure une réelle redistribution des richesses.

Fakir : Tu cites les mosquées… Aux États-Unis, c’était déjà perceptible chez Alinsky, qui s’alliait aux Églises, mais c’est encore plus prégnant dans ton livre : le community organizing s’appuie vachement sur les communautés religieuses.

J.t. : C’est vrai, parce que dans « community organizing », il y a « communauté », et il ne s’agit pas d’inventer une communauté à partir de rien, mais de s’appuyer, comme tu dis, sur les relations qui existent déjà entre les gens, d’en faire un levier de mobilisation politique. Aux États-Unis, les liens religieux sont
essentiels. Mais dans les quartiers populaires français aussi… Je rêve d’imams-ouvriers comme on a eu des prêtres-ouvriers. À Grenoble, d’ailleurs, les mosquées sont membres de l’Alliance citoyenne…
C’est sans doute, en France, l’expérience la plus intéressante. Ils veulent rationaliser la méthode, avoir des outils, avec des objectifs de recrutement, et même de rentrées financières. Comme le répète Adrien [Roux, fondateur de l’Alliance citoyenne] : « Le dilettantisme militant est un luxe que ne peuvent pas se permettre les classes populaires. » Tout ça pour dire que ça ne se diffuse pas beaucoup en France. Y aurait un terreau, pourtant. Dans le quartier que j’observe, à Roubaix, les mecs voulaient jouer au futsal. Ils ont menacé de bloquer le Paris-Roubaix, eh bien ils ont obtenu leur terrain synthétique. C’est du Alinsky intuitif. Je vois un gars, s’il était formé, ça ferait un super leader...

Fakir : Y a personne pour ?

J.t. : Moi je ne le fais pas, mais je devrais peut‑être.
Le Parti socialiste essaie de le récupérer.

Fakir : J’ai du mal à me départir de cette idée : il faudrait un parti. Lénine avait quand même apporté des trucs.

J.t. : Avec le community organizing, les gens partent d’en bas, qui sait si ça ne deviendra pas un parti ? Ironiquement, le community organizing a aussi infusé, en France, d’une autre manière : via Obama, sa campagne de porte‑à‑porte, sa levée de fonds. Ça a influencé le PS, jusqu’à Macron…

Fakir : Le banquier de Rotschild comme fils spirituel d’Alinsky… Mais justement, est-ce que, avec le community organizing, il s’agit de prendre le pouvoir ?

J.t. : C’est ambigu. Ça dépend des tendances. Dans l’ensemble, il s’agit plutôt de gagner du pouvoir. Ou de construire, d’en bas, un solide contre-pouvoir, avec le peuple, par le peuple, pour le peuple. Même si un super-parti, un super-président arrivaient au pouvoir, il faudrait encore que la base se bouge, que le peuple le pousse, que s’impose un rapport de force. Alinsky aimait répéter cette phrase de Roosevelt à des progressistes, en gros, je crois : « Vous m’avez convaincu. Maintenant, mobilisez les gens pour qu’ils fassent pression sur moi. »

Fakir : Quand on n’a pas l’argent, il faut toujours les gens...

J.t. : Eh voilà.

Fakir : Ça me va, comme mot de la fin.

François Ruffin

Tue, 20 Mar 2018 17:11:17 +0100

Maxence Bigard, c'est moi !

C’est la séquence qui, depuis le début de mon mandat, a le plus tourné, un million de vues et plus, reprise par Marianne, Closer, les quotidiens régionaux : lorsque, en Commission des affaires économiques, Maxence Bigard se fait mutique, et que je lui lance « On est dans le Parrain ici ou quoi ? ».
C’est là-dessus que, fatalement, sur Facebook, je reçois le plus de questions.
Alors, je vais vous dire la vérité.
Comme je l’ai dite, avec mes doutes et mes scrupules, à Richard Ramos, mon collègue du Modem, qui m’a appelé le lendemain : « C’est très bien, le buzz que ça fait, il m’annonçait, mais il faut qu’on aille plus loin.
— Ah bon ?
— Parce que là, il nous a fait quoi ? Un doigt d’honneur. Maxence Bigard a fait un doigt d’honneur aux députés ! Donc, il faut qu’on change quelque chose, sinon, les gens vont se dire quoi ? Qu’on est des pantins ? Donc, je te propose qu’on y retourne, là-bas, chez Bigard, et qu’ensuite, on dépose une proposition de loi... Parce qu’aujourd’hui, la non-publication des comptes, c’est seulement passible d’une amende, de 1500 € je crois, c’est une sucette pour Bigard... Je sais pas comment, mais on devrait assortir ça de pénal, pour qu’ils y soient contraints... »

J’étais plus mesuré :
« Est-ce qu’il faut s’acharner ? je nous interroge à voix haute.
Y a un truc que je n’aime pas, d’abord, c’est la meute. Tu vois comment ça fonctionne, les médias, sur un détail, ils foncent tous. Je veux dire, qu’une poignée de journalistes reprennent ça, d’accord, mais là c’est tout le troupeau qui lui passe dessus.
Et les réseaux sociaux, avec leur coutumière déferlante d’amabilités :
‘‘bâtard, fdp, connard’’ et j’en passe ! Sans doute n’est-ce pas entièrement usurpé, mais en trente minutes de prestation, sa réputation est faite, le voilà fiché sur Internet...
Moi, même un fils de PDG, je ne veux pas son suicide sur la conscience. »

C’est qu’un épisode m’avait marqué.
C’était en mai 2005, la semaine avant le « non ». on m’avait causé d’un artisan, dans le Cambrésis, qui faisait bosser des Roumains, qui les prenaient « en stage ». Je lui avais tendu un canular téléphonique : me faisant passer pour Frits Bolkestein, le commissaire européen à la concurrence, le chantre du plombier polonais, et avec un mauvais accent hollandais, je lui avais demandé si ses Roumains pourraient venir poser un chauffe-eau, et on se ferait prendre en photo tous ensemble pour Paris Match. Le gars avait marché, avait raconté toute sa combine avec Bucarest. C’était à pisser de rire, je crois, du Lafesse politique.

Après ça, le lendemain, la Voix du Nord et plein de médias m’ont appelé, l’inspection du travail et l’Urssaf lui sont tombés dessus. J’ai laissé mon portable sur répondeur, sans profiter de mon heure de gloire. Je m’inquiétais plutôt : comment se portait le maçon ? sa famille ?
J’aurais voulu prendre de ses nouvelles.
Un jour, c’est sur moi que se jettera cette meute, elle se fait les crocs, déjà, parfois, mais à un moment viendra la curée. ils trouveront un prétexte, ou une bonne raison, parce que je ne suis pas un saint, et ce sera la chasse à courre. Je ne sais pas si je tiendrai bon, droit, digne, devant cette adversité.
Je me prépare à cette épreuve, avec crainte.
Alors, vais-je jeter la pierre à un homme déjà à terre ?

« Et qu’est-ce qu’on lui reproche, en un sens, à Maxence Bigard ? Est-ce que ça n’est pas son anticonformisme ?

Tu dis, ‘‘il nous a fait un doigt d’honneur’’, mais tous les autres, ils nous ont fait quoi ? Regarde, l’intervenant juste avant lui, hier matin, c’était l’Ania... »
L’Association nationale de l’industrie agro-alimentaire, le lobby des industriels en gros. À son président, Jean-Philippe Girard, j’ai rappelé l’histoire de nutriscore : en 2014, un rapport est remis au ministère de la santé, qui préconise un code couleur, clair, simple, sur les emballages alimentaires, pour
indiquer la qualité nutritionnelle.
C’est soutenu par les assos de consommateurs, appuyé par 250 000 pétitionnaires, validé par le Haut conseil de la santé publique, mais combattu par un lobby : l’Ania. Qui, aussitôt la proposition émise, la juge « discriminante », « stigmatisante », « un véritable frein aux exportations »...

Bien sûr, eux sont habiles :
Ils ne s’opposent pas de front à un affichage, présentent des alternatives, demandent que des comparaisons soient effectuées, que de nouvelles études soient lancées... La décision est ainsi freinée, retardée. De guerre lasse, en mars 2017, s’apprêtant à quitter le ministère, Marisol touraine impose ce logo. Mais voilà : l’Europe ne permet pas de l’imposer aux industriels. il ne peut être que facultatif. D’où, ce jeudi, ma question à ce cravaté : son association va-t-elle recommander à ses adhérents de se plier à la règle ministérielle ?
Faut voir comment il causait, M. Girard, c’était tout mielleux, tout velouteux, tout huileux, sa voix collait de partout, comme si on était amoureux lui et nous, et ses mots pareils : « Nous avons été parmi les premiers à réclamer une meilleure information aux consommateurs... »
Il m’énervait, lui, oui.
Je bouillais, là oui.

Ma question, il l’évacuait. Mais le président de la Commission ne me laissait pas la poser à nouveau, que ça ne devienne pas le « Ruffin show ». Aussi, j’alpaguais le lobbyiste à la sortie. il s’échappait à grand renfort de « responsabilité sociale et environnementale ». Je revenais à la charge : oui ou non ? Ce serait non. non, il ne transmettrait aucune consigne à ses adhérents, non les industriels n’appliqueraient pas forcément la règle ministérielle.
Eh bien, vous voyez, au fond, je préfère les silences de Maxence Bigard.
C’est plus franc du collier.
Alors, qu’est-ce qu’on lui reproche, exactement, à ce fils de PDG ? Le comportement de son groupe à l’égard de ses salariés, de ses éleveurs, de la loi ?

Ou plutôt un anachronisme, de n’avoir pas adopté la communication moderne, avec la novlangue mielleuse, velouteuse, huileuse qui fait les délices de notre Assemblée ?
Des doigts d’honneur, ils nous en font tous, ou presque.
Mais la plupart mettent courtoisement de la vaseline.
Bigard nous a enfilés à sec, et ça manque de respect, on trouve.
Dans un registre plus élevé, Dominique Potier, député Ps de Meurthe-et-Moselle, assis face à moi en Commission, me chuchote cette anecdote : « Les vieux militants socialistes me racontent  : ‘‘Ah, Mitterrand, lui, au moins, il avait l’art de nous enfumer...’’, et ils en ressentent une certaine satisfaction : au moins, lui mettait les formes. »

Alors, c’est quoi, la finalité ?
Que Bigard embauche un chargé de com’, pour lui roder des éléments de langage, pour emballer sous des tonnes de « responsabilité sociale et environnementale » et autre baratin ? Et là, on sera contents, on l’applaudira ?
ça me renvoie à moi, avec ce doute depuis le début de mon mandat : qui sort du rang est médiatiquement puni. Pas de cravate, un bout de chemise qui dépasse, et boum ! on t’aligne !
Est-ce que je dois me mettre à la langue de bois ?
Est-ce que je le souhaite ? Est-ce que j’y suis apte ?
Il faut pas, vous me dites, on m’aime comme ça.
Mais qu’un « truc à la con » dépasse, qu’un bout de phrase ne soit pas droit, et les médias me tirent dessus, bam bam bam, ils poussent à ça, à surveiller mon expression, à la normaliser, à adopter le lexique d’en haut.
Aussi, quelque part, Maxence Bigard, c’est moi.

François Ruffin

Tue, 20 Mar 2018 16:57:18 +0100

N'ayons plus peur !

Je crève
Parlez- moi !
Parlez- moi !
Si vous trouviez
les mots dont j’ai besoin
Vous me délivreriez
De ce qui m’étouffe. »

Charles Juliet,Lambeaux.

« Vous parlez des Whirlpool, des Goodyear, des Parisot, des Abélia, mais pourquoi vous ne parlez pas de nous ? »
C’est Claude et Patrice, des quinquas, au téléphone, qui nous ont reproché ça. Alors, on a pris rendez-vous avec eux : qu’est-ce qu’ils voulaient nous raconter ?
« On était chauffeurs chez Mory-Ducros, de 1980, tous les deux, jusqu’à la fermeture, en 2014. Ils ont supprimé l’agence d’Amiens, elle se trouvait à la Zone, y avait quand même 75 personnes qui desservaient le département. En France, on était 5000.
—Ils ont tout liquidé d’un coup ?
— Non, ils ont commencé par la moitié, en 2014. Mais ils ont prévenu :
‘‘Si vous manifestez, si vous faites grève, on licencie les 5000.’’ En plus que monsieur Montebourg, celui-là on le retient, il nous a servi la même leçon, de ‘‘sagesse’’, de ‘‘responsabilité’’, qu’il ne fallait pas nuire au reste de l’entreprise. C’est pour ça qu’il n’y a pas eu de mouvement important. Le mot d’ordre, c’était : ‘‘Restez chez vous !’’
—Mais ça n’a pas sauvé la boîte ?
— Non. L’année d’après, ils balançaient tout.
La deuxième moitié. Tout ça, c’était un truc de l’actionnaire, Arcole.
— Et vous le regrettez, qu’il n’y ait pas eu de
mouvement ?
— Bah oui. Déjà, on aurait peut-être touché plus d’extra-légale, là ils nous ont donné 15 000 €, au bout de 34 années de boutique. Surtout, on a perdu nos
droits à la retraite. Parce que, normalement, dans le transport, comme c’est pénible, on a le droit de partir à 57 ans, c’est le CFA, le Contrat de Fin d’Activité. Mais là, comme on a changé de branche, comme ça s’est fait sous la pression de l’État, rapide rapide rapide, les syndicats n’ont pas négocié ça. Ils auraient pu.
— C’est comme une double peine, alors ? Non seulement vous êtes virés, mais vous prenez une rallonge pour la retraite ?
— Voilà.
— En revanche, excusez-moi, mais c’est normal qu’on ne parle pas de vous, vous ne pouvez pas nous le reprocher : si les salariés eux-mêmes ne se bougent pas, c’est pas nous qui allons le faire à votre place ! »

Claude et Patrice opinaient.
« Y a pas eu un jour de grève ?
— Non.
— Un feu de palette ?
— Non.
‘‘Faut pas, faut pas…’’, nous disaient même nos délégués. On nous a jetés, même pour l’honneur on n’a pas réagi…
— C’est comme si vous aviez consenti à votre propre
meurtre ?
— Voilà.
— Comme si vous en étiez les complices… Mais maintenant, vous accepteriez qu’on tourne une petite vidéo ?
— Ça serait compliqué…
— Ou de grimper sur une estrade pour raconter ça ?
— C’est difficile, on a retrouvé un employeur, en CDD…
— Vous faites quoi ?
— De la logistique. On aurait pu retrouver dans le transport, peut-être, mais le secteur est devenu fou. Ils nous demandent des 12 heures par jour, des 60 heures par semaine, avec la concurrence de l’Est. Je bossais chez Valeo, dans les entrepôts, je voyais les express polonais, roumains, qui chargeaient, qui déchargeaient… À 55 ans, on n’a pas envie de replonger là-dedans, on ne sera plus
‘‘compétitifs’’. On a fait de l’intérim, là on est en CDD, plus ou moins fixés dans des boîtes… »
J’en ai marre.
Je rencontre une dame qui travaille au RSI, le truc des artisans, qui me livre des documents et tout, mais qui ne veut pas témoigner parce que ceci cela. Idem dans une chaîne de supermarchés, faut pas livrer le nom de l’enseigne, ni des caissières. Idem pour un gars, dans une usine que vous ne saurez pas laquelle. Idem, encore, au Secours populaire, la double peine de la misère, la misère et la honte de la misère. C’est tout un monde souterrain qui ne veut pas, qui n’ose pas se dire, motus et bouche cousue, c’est toute une France invisible et qui se rend invisible.
Règne de la peur, peur du chômage, de la sanction, peur aussi du regard des autres, la peur et les mille lâchetés qu’elle entraîne.

Ça fera six mois, bientôt, que je siège à l’Assemblée. Et pour mon bilan d’étape, je voudrais passer tout le négatif.
Oui, souvent, je me sens enfermé.
Oui, leur langue, molle, creuse, me fatigue le cerveau.
Oui, je culpabilise, aussi, de manquer des rendez- vous.
Etc.
Mes états d’âme, je pourrais en tartiner des pages.
Je préfère, ici, vous dire ma petite, ma modeste utilité.
Dans ma profession de foi, ce printemps, adressée à tous les électeurs, j’écrivais ça :

Demain, comme député, je ne vous promets pas la lune, que grâce à moi tout sera merveilleux, du walt Disney. En revanche, je m’engage à ça : devant les ministres, devant les PDG, je ne me dégonflerai pas. Je ne courberai pas l’échine. Je ne serai le petit soldat ni d’un gouvernement, ni d’un parti. Je ferai entendre votre voix, celle des ouvriers, des enseignants, des caissières, des aides-soignants, des téléconseillers, des restaurateurs, des camionneurs, des mères célibataires, des animateurs, des vacataires, des handicapés, de leurs parents, des agents d’entretien, des auxiliaires de vie, des multi-précaires, face aux administrations, face à la rigueur budgétaire, face aux multinationales, face à la Commission européenne, face aux actionnaires, etc. Bref, je serai avec les « petits » (et les « moyens ») contre les « gros ». Avec tous les hommes et femmes de bonne volonté, qui aspirent à une planète vivable, respirable pour tous, contre les intérêts égoïstes, aveugles, suicidaires des puissances de l’argent.

Cet effort, je le fais depuis longtemps maintenant,
dans la somme et ailleurs.
Je le poursuivrai, quoi qu’il arrive, même si vous ne me portez pas à l’Assemblée.
Mais si vous m’accordez l’écharpe tricolore, ma voix sera alors forte de vos milliers de voix. Pour les secouer, ma légitimité sera renforcée. Devant eux, grâce à vous, je tremblerai moins. Je serai fier de vous représenter.

C’était ma seule promesse, mon unique engagement : d’attitude, on pourrait dire.
Cette parole, je l’ai tenue, je crois.
Même si je tremble.
Moins, mais je tremble.
Toujours, à l’Assemblée, montant au micro, je tremble.
Ma voix chevrote.
À cause de quoi ?
Une illégitimité, encore, toujours, à être là, « petit » face aux « grands », pas à ma place.
Comme si j’avançais sur une corde raide, aussi, entre le formidable et le ridicule, sans filet, avec la peur de chuter, et d’être aussitôt piétiné.
La politesse, également, qu’on m’a enseignée, une docilité, la violence qu’il faut se faire, à soi, à son éducation, pour casser leurs codes de bonne conduite, non je n’attendrai pas mon tour, non je ne vous livrerai pas à l’avance ma question, non je n’emploierai pas à mon tour votre langue molle et creuse, anesthésiante.

***

C’est une idée qui me traverse, je vais mal l’énoncer, avec des à-peu-près : on se sent d’une classe inférieure, d’une caste, presque d’une race inférieure.
Quand on regarde Emmanuel Macron à la télé, au hasard, mais ça pourrait être François Fillon pareil, ou Bernard Arnault, quand on les écoute, dans leurs phrases, dans leurs corps, dans leurs intonations, dans leur gestuelle, on
lit ça : que le pouvoir leur est naturel, que la domination leur est acquise, une autorité qui va de soi, comme si les rênes du monde étaient entre leurs mains depuis le fond des temps et pour l’éternité. Et nous, à côté, moi en tout cas,
j’éprouve une infériorité. Il nous manque un truc. Causer comme eux, avec leur voix posée, sûre d’elle, leur ton calme et qui nous gronde pourtant, avec des silences au milieu, on n’y arrive pas, une assurance qui fait défaut.

On le dit, on le répète :
« Les hommes naissent libres et égaux en droits. Mais dans les faits et les fortunes, non. »
Sauf qu’il y a pire, je crains : dans nos propres têtes, nous ne sommes pas leurs égaux.
Alors, je viens chercher quoi, à l’Assemblée ?
Et j’espère vous ramener quoi, par contagion ?
De l’assurance.
Que, à me voir apostropher ministres et PDG, ça vous contamine. Que vous trembliez moins devant votre hiérarchie, ou plutôt que, malgré le tremblement, vous défendiez votre collègue, que vous parliez en égaux à votre chef, ou à votre maire, ou au président de je ne sais pas quoi.
En égaux, rien de plus.
Déjà, c’est fait, on a dupé Bernard Arnault, on l’a cinématographiquement ridiculisé, ça le ramène sur terre, parmi nous.
D’ailleurs, c’est lors d’un entretien en tête-à-tête avec ma députée, une socialiste, que j’ai songé : « Elle est nulle ! Pourquoi pas moi ? »
Et là, maintenant, je vois de près le PDG d’Alstom, Henri Poupart-Lafarge, qui sue, qui hésite, qui se défile, « vos salariés sont à cinquante mètres, allez les rencontrer ! » je lui dis, lui à un mètre de moi, son malaise qui transpire, comme un poisson sorti de son aquarium.
Et le Président de la République, sur le site de Whirlpool, on se met en travers de son chemin, on l’alpague pour les contrats aidés, nos corps se heurtent, à peine mais un peu, sacrilège.
Et la ministre de la Santé, qui me persifle, qui me traite de mytho à demi-mots, et j’encaisse, je me tasse sur mon siège, un peu honteux, avant de repartir au micro : « Je continuerai à le dire, et de plus en plus fort si nécessaire, parce que vous êtes sourde à la douleur des familles », applaudi par les miens, et c’est elle qui se tait.
Le Parlement, c’est l’occasion, chaque jour, de joutes sans danger : seul l’orgueil s’y blesse.
Ça fatigue, ça épuise, les conflits, avec la masse hostile contre nous.
Qu’y gagne-t-on, néanmoins ? De l’assurance.
D’autres, dans le groupe, prennent cette assurance techniquement, par la maîtrise des budgets, par la connaissance des législations, des règlements, des alinéas.
Mais c’est la même chose, au fond : détenir les armes, les armes intellectuelles, spirituelles je dirais, pour bientôt les combattre, les convaincre d’égal à égal.

Sans cela, sans cette assurance, nous ne changerons rien demain.
Quelle est la source, avant tout, de la Révolution française ? C’est la montée en puissance de la bourgeoisie, pendant un siècle : à force de lire, d’écrire, de s’enrichir, elle prend confiance, elle s’estime l’égale des aristocrates, et s’en
va réclamer ses droits aux États généraux.
Mais même la grande jacquerie, partie de Picardie en 1358, quelle en est la cause ? C’est la bataille de Poitiers, deux ans plus tôt, en 1356. Face aux troupes anglaises, et malgré le surnombre, l’affrontement tourne à la débâcle.
Les nobles officiers ont fui, lâchement fui, abandonnant le terrain et le roi, au vu et au su de leurs paysans-soldats. La honte ! La déculottée !
Les jambes à leur cou ! Et après ça, de retour sur leurs terres, ils voulaient jouer aux seigneurs ?
Ils souhaitaient que les manants réparent leurs châteaux ? Terminée, l’obéissance ! Cette supériorité des maîtres, les Jacques n’y croyaient plus, et c’était le préalable à leur révolte.
On connaît tous la maxime de La Boétie : « Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. »
Eh bien, à notre modeste mesure, nous participons à ça.
À remettre notre gauche debout.
À nous afficher comme leurs égaux.
À les faire chuter de leur piédestal, à l’occasion.
Qu’on vous offre cet exemple, malgré le tremblement, comme représentants. Qu’en un mouvement historique, et forcément lent, dont nous ne sommes qu’une étape, on fasse émerger une nouvelle élite, nous, vous, confiante, face à
l’internationale des riches et de leurs supplétifs.
C’est un choc psychologique, qu’il faut.
Le noeud est dans nos cerveaux.
Que nous soyons conscients de notre force commune, d’abord.

***

Et ça marche.
Un peu, je crois.
On vous contamine.
Hier soir, à Réaumur-Sébastopol, me jetant dans le métro, bondé, les portes m’ont arraché un bras.
Une dame m’a souri : « Ça fait du bien ce que vous faites. Continuez. »
Tous les jours, je reçois mon lot d’encouragements : « Vous, au moins, on vous comprend. » Mon préféré, le compliment qui sonne le plus juste : « Grâce à vous, on respire. » Avec une variante : « Vous êtes une bouffée d’air. » Et toujours, ou presque, accompagné d’un « ça fait du bien ».
C’est une fonction quasi-thérapeutique que mes mots, mes vidéos remplissent. De l’ordre de la psychothérapie politique.

Cet étouffement, j’y suis sensible parce que je l’ai vécu.
Adolescent, ou jeune homme, je bouillais d’une révolte. Mais qui, dans la sphère publique, portait cette parole ? Personne. Je ne me sentais pas représenté, je ne me reconnaissais dans aucune figure, orphelin. Il y avait les livres, heureusement, j’y trouvais des frères ou des pairs, chez Dostoïevski ou Bourdieu, chez Barthes ou Céline. Mais au présent, dans les médias, ma voix
était niée, mise sous le boisseau, et j’en souffrais.
Et puis, un samedi après-midi, je regardais Arrêt sur Images, alors sur la Cinquième.
Serge Halimi en était l’invité face à Jean d’Ormesson. Et quel bien ça m’a fait ! Enfin ! Enfin un homme prononçait les mots que je portais en moi et qui ne sortaient pas ! Je n’étais pas seul, pas fou ! Oui, soudain, j’ai respiré. Ce n’est pas une image : j’éprouvais un mieux-être, dans mon coeur, dans mon corps.
Un soir, dans une chambre d’hôtel, j’allume la télé et David Pujadas sermonne un cégétiste : « Est-ce que ça ne va pas trop loin ? Est-ce que vous regrettez ces violences ? », et l’autre, de Continental, Xavier Mathieu évidemment, à la place de faire son mea culpa, le voilà qui pilonne : « Vous plaisantez j’espère ? Qu’est-ce que vous voulez qu’on regrette ? Quelques carreaux cassés ? Quelques ordinateurs ? À côté des milliers de vies brisées ! » Quel bonheur,
alors ! Comme un éclair dans la nuit !

C’est mon tour, donc.
C’est notre tour, députés insoumis et communistes.
C’est notre tour d’apporter cet oxygène, et à la force de nos bras, de nos pieds, de nos porte-à-porte, nous avons conquis ça : une tribune régulière.
Rien de plus, rien de moins.
Nous ne passerons pas une loi, bien sûr, ils nous retoqueront le moindre amendement, ça va de soi. Et le travail législatif relève, pour moi, du simulacre, pour prolonger notre effort idéologique : les propositions de loi, les interventions dans l’hémicycle, les interpellations en commission ne visent pas à transformer le réel maintenant. Mais à dire, à répéter, à faire savoir que ce monde-là, nous n’en voulons plus. Et que nous en préparons un autre.
Devant nos vidéos, sur Facebook, sur Youtube, il y a des « vues » par milliers, souvent par centaines de milliers, il arrive qu’on dépasse le million. Des internautes écrivent : « Vous me redonnez confiance dans la politique », c’est un bout du chemin, ça. Parfois, nos formules sont reprises ailleurs, « président des riches », « la saignée des emplois aidés », « Robin des bois à l’envers », et l’on n’est même plus certains d’en être l’auteur, peut-être y en a-t-il plusieurs.
Bref, on sème à la volée, un peu tous azimuts.
C’est peu, on dira.
On pourrait se décourager.
Mais pour qui a, comme nous, longtemps crié dans le désert, ou du moins dans les colonnes confidentielles de Fakir, c’est formidable déjà que d’avoir une audience.
Moi aussi, je me sens moins seul.
Car ça marche dans les deux sens : vous êtes ma bouffée d’oxygène.

***

« J’ai 47 ans. J’ai rencontré un exhibitionniste à 15 ans dans le bus à Rennes qui ouvrait par surprise son imperméable. J’ai rencontré un homme en mobylette qui sous prétexte de solliciter son chemin me questionnait tout en se masturbant. Mais le pire, ce fut le médecin généraliste à Rennes, proche de la retraite qui me demandait de me dévêtir pour une simple angine. En sous-vêtements, il me demandait d’ôter mon soutien-gorge pour palper les ganglions mais le regard scrutant ma poitrine. Sans prévenir, il descendait ma culotte que je remontais instantanément. Il précisait le regard pervers ‘‘mais les ganglions inguinaux aussi mademoiselle’’ et j’en passe ! Même malade, je ne me plaignais plus et souffrais en silence. J’ai cessé toute activité sportive pour éviter d’avoir à solliciter le fameux certificat médical. J’attendais de ne plus dépendre financièrement de mes parents pour aller consulter un médecin femme. Car pour moi le véritable problème, c’est la parole bafouée. Ma maman m’a juste dit ‘‘Le médecin, il a l’habitude, il en voit tous les jours’’.
Je n’ai pas été entendue donc je me suis tue devant cette situation. Or je n’étais pas folle : ma maman n’ôtait pas ses vêtements elle pour une angine. »
Depuis deux semaines, régulièrement, je visite le site balancetonporc.com. Par voyeurisme, un peu, sans doute. Parce qu’aussi il y a ce voile qui se lève, cette omerta qui se brise, pas toujours de manière élégante, certes, mais je l’espère, pour tous les pans du monde social, la vie des hôpitaux, des entreprises, des universités. Que les injustices s’y affirment, pas seulement sur Internet, en douce, un peu sournoisement, mais de visu et néanmoins dans le respect.
C’est l’ADN de Fakir, je dirais.
Du discours direct, très direct, le plus direct possible.
J’ai longtemps cité ce propos de Philippe Gavi, fondateur de Libération, comme un emblème, lui qui voulait un «  quotidien démocratique qui donnera la voix au peuple, aux ouvriers, aux grévistes, aux paysans », qui « ne parlera plus de ‘‘révolution’’ avec des stéréotypes, des idées toutes faites, des affirmations triomphalistes, mais avec toute la force explosive que la parole représente quand l’imaginaire et le réel se fondent avec les mots ».
« Au commencement était le Verbe. »
Ainsi s’ouvre l’Évangile selon Saint-Jean.
Au commencement de la démocratie aussi, se trouve le Verbe.
Or le Verbe est aujourd’hui enchaîné, contrôlé, surveillé.

***

« Chaque salarié a peur. » Christophe a parfaitement résumé ça, ce lundi soir, à Longueau, à une permanence. Christophe Guevernou, délégué CGT de la Halle aux Vêtements, qui venait de Niort, lui, rien que pour moi, avec une collègue de Thionville, et un autre CGC de Paris.
Ça me scotchait, cette traversée de la France pour ma pomme. Dans les magasins d’Amiens, ils m’annonçaient, des postes seraient supprimés.
Ils espéraient que je résiste à leurs côtés, et vu le gasoil qu’ils avaient consommé, j’y étais plutôt enclin :
« Mais localement, est-ce que des employés sont prêts à se bouger ? » j’interrogeais.
C’est là que Christophe m’a répondu, comme un adage, comme une évidence, comme une loi universelle : « Chaque salarié a peur. » Et il a poursuivi : « Dès que vous levez la main, ou on vous tape dessus, ou vous la rabaissez. »
Et hier, à Rue.
Des ouvriers du bâtiment.
Leur boîte va mal.
Ils nous retrouvaient, en catimini, le midi, au coin
du Lidl en face.
Ils étaient six.

Six sur trente-sept.
« Les autres ne viendront pas. Ils ne diront rien au patron. Ils ont peur. »
J’ai relevé, évidemment.
Un cégétiste, qui avait un peu de bouteille, s’en est amusé : « Tous les jours, j’entends ça. Moi, ça me fait penser à Roger Gicquel, quand il avait lancé “La France a peur” après le meurtre commis par Patrick Henry.
—  Moi, ça me fait penser, j’enchaîne, à Henri Krazucki, qui à propos du chômage déclarait : “La peur a changé de camp.” »
Mais nous ne pouvons rien comprendre à la France, à la France d’aujourd’hui, si nous ne saisissons pas cette peur, cette peur qui ronge les coeurs, cette peur qui rétrécit les esprits, cette peur qui enlaidit le pays.

***

Qu’est-ce que je fous à l’Assemblée, alors ?
Souvent, je me demande.
Je geins, je me plains.
Plein de trucs nous emmerdent.
Trop de réunions bidons, qui nous enferment, au secours ! j’étouffe !
Mais dans les interstices de cet ennui parlementaire, comme le chiendent pousse entre deux pavés, comme le diable surgit de sa boîte, tel est mon rôle, ma petite utilité, à ma mesure, ma pierre à l’édifice, je crois : libérer ma parole pour libérer la vôtre.
Non pas pour dire tout et n’importe quoi, une logorrhée, un comptoir permanent. Au contraire, peu mais bien, les mots qui vont à l’âme, à l’os, au nerf, pour qu’à votre tour, camionneurs de chez Mory, ouvriers de chez Whirlpool, soignants du CHU, vous prononciez les mots qui vous rongent, qui pourrissent en vous, que vous les exprimiez, exprimer au sens littéral, que vous les poussiez dehors, comme un poids, comme une douleur, comme une tumeur. Que Claude et Patrice les aient en face, les dirigeants de Mory-Ducros, et Montebourg dans la foulée, qu’ils balancent leurs quatre vérités, qu’ils échangent en égaux, enfin, sans mépris, sans arrogance.
Et qu’en attendant ce jour, je les représente, symboliquement, que je le fasse à leur place, avec le dirigeant qui me tombe sous le coude.

Tant qu’à faire.
Puisqu’on en est à l’Évangile.
Pourquoi pas le pape ?
« N’ayez pas peur ! »
J’ai des loisirs bizarres : sur les archives de l’Ina, ce dimanche, je regardais l’intronisation de Jean-Paul II, à Rome, en 1978 : « N’ayez pas peur ! Ouvrez ! Ouvrez toutes grandes les portes du Christ ! Ouvrez ! Ouvrez les frontières des États ! N’ayez pas peur ! »
J’écoutais ce discours parce que, en un sens, c’est le même message que je veux transmettre.
Dans un autre genre, certes, le Christ en moins, la foi aussi malheureusement, pas depuis le trône de Saint-Pierre, pas devant une foule de fidèles, mais pareil : « N’ayez pas peur ! »
Je changerais la conjugaison, peut-être, je m’inclurais, à la première personne du pluriel : « N’ayons pas peur ! » Car je fais partie, encore, du peuple des peureux.
Mais on se soigne, non ?

François Ruffin

Mon, 19 Mar 2018 11:01:22 +0100

Un député à la ferme

Un député à la ferme, par François Ruffin (323 pages, 8 euros) est publié aux Editions Fakir. Retrouvez-le chez votre libraire et sur notre boutique en ligne !

Ce matin, je prenais la parole à la tribune de l’Assemblée, avec autour de moi les dorures, les peintures, les lustres, les huissiers à chaîne en or, les tapis moquettés sous les pieds, je glosais sur « un autre cap pour l’agriculture », un « nouveau contrat social ».
Et cet après‑midi, contraste que j’apprécie, je patine dans la gadoue, un chien me tourne autour (je suis nul en races de chiens, comme en variétés de fleurs d’ailleurs), dans un bled de ma circo, Le Mesge, à la rencontre d’une agricultrice, Isabelle Marlot.

Comme Obélix

Je l’avais croisée durant ma campagne, ce printemps, à un débat avec la FNSEA et les Jeunes agriculteurs. Ils avaient installé une table sous un hangar, avec un
thermos de café, et ils auditionnaient tous les candidats, de la droite, d’En Marche !, du PS, et moi, sauf le FN qui n’avait pas fait le déplacement.
J’avais tenu, presque au mot près, le même discours que pour les opposants à la ferme des « mille vaches », et il était évident qu’ici je n’étais pas le chouchou, même si j’étais reçu avec sympathie.
C’était un peu formel.
La visite officielle.
Le discours politique.
Les petites piques entre prétendants.
Et puis après, on a continué à causer.
C’est mon métier, de poser des questions, j’aime ça.
Et plus les gens sont différents de moi, et plus j’aime ça.
On dit « qui se ressemble s’assemble », mais moi, souvent, « qui me ressemble m’ennuie ».
Et donc, elle, qui lâche : « En ce moment, c’est dur, très dur. On serre les fesses. Il faut encore que j’aille négocier avec ma banque... »

Une fois élu, je me suis dit : « J’aimerais bien la revoir : qu’est‑ce qu’elle est devenue ?
Est‑ce que ses soucis s’arrangent ? »
D’où mon passage aujourd’hui, même si ça a traîné, à cause de mon agenda, du sien, des rendez‑vous pris puis annulés...
Son frère est là, un barbu, Pascal.
Et sa fille Marion.
À trois, ils sont associés du GAEC, 270 hectares et une soixantaine de vaches.
Ils n’habitent pas sur place, du coup on prend le
café dans un genre de caravane, ou d’Algeco.

«  Comme Obélix, je suis tombée dedans quand j’étais petite, j’aimais la ferme. Mais j’avais cinq frères, donc ça n’était pas pour moi, mes parents ne voulaient pas que je reprenne, et c’était pas une époque où on demandait aux enfants, aux filles encore moins  : ‘‘Qu’est‑ce que tu veux faire ?’’ J’ai fait secrétaire comptable, je travaillais à la cantine des impôts, enfin, au restaurant administratif (les fonctionnaires n’aiment pas qu’on dise cantine).
Vers soixante ans, mon père en a eu marre de ces bétails‑là. C’est Pascal qui est venu me chercher :

‘‘Isabelle, ça te dirait pas de revenir ?’’ Moi je disais oui tout de suite, je signais dans la nuit.
Mais j’avais un mari, une famille, il a fallu s’organiser, pour quitter la ville,
s’installer à la campagne, prendre un congé CIF. Jamais je n’ai regretté. »

Ça se fâchait vite...

Durant mon enfance, avec ma famille, les grands‑oncles, les cousins, mon père aussi, j’ai grandi au milieu de ça, des paysans.
Enfin, ce mot n’était jamais prononcé. On disait « cultivateur », « agriculteur » ça faisait plus technique, et ça correspondait mieux à leur activité, à leur fierté.
C’était, dans mon souvenir, un monde de certitudes.
D’affirmations, haut et fort.
Ça se fâchait vite, et ça rendait les causeries compliquées.
Ça a participé, je crois, de mon éloignement.
Depuis que j’y reviens, comme reporter, puis comme député‑reporter, c’est peut‑être la chose qui me surprend : le doute. Le doute qui s’est installé.
Et qui tolère le mien, de doute, qui le rend audible, voire fertile.
Ce doute, à coup sûr, a d’abord des racines économiques.

« Quand on s’est vus, en mai, vous aviez l’air angoissée ?
— Je le suis toujours. L’année dernière, avec la chute des cours, ça nous a
fait 70 000 € en moins. Tout l’argent de côté, on l’a mangé en un an.
— Le gros souci, reprend Pascal, c’est les prix. C’est catastrophique.
Notre exploitation repose sur le,blé et le lait, et d’habitude, on a toujours l’un qui rattrape l’autre.
Le blé est à 135 €, il y a deux ans il était à 200.
Le prix de revient est à 150 €. Donc, on y perd.
Mon père, il avait un cours du lait à 2,20 francs, il y a trente ans. Là, à 330 € les mille litres, ça n’a pas bougé, 33 centimes d’euro. Sachant qu’on a pour 15 à 20 centimes de nourriture par litre.
On le vend à la coopérative au tarif A ou au tarif B, le A est vendu comme lait, le B deviendra du fromage, du beurre. Donc, tous les trois mois, on doit se positionner.
C’est la bourse. Faut parier sur les cours du A et du B. Nous, on vise la sécurité, on reste comme on est.
— Votre métier, c’est pas de faire boursicoteur...
— Exactement ! Exactement ! »

Eux sont ballottés dans un univers financier, assez mystérieux, énigmatique :

« Là, le cours mondial est à 227. En Europe, c’est à 307. Je vois ça sur mon téléphone, mais je ne sais pas trop comment ça fonctionne.
Depuis la fin des quotas, en théorie, on peut produire comme on veut. Mais on en est arrivé à des trucs aberrants. Comme on savait que le marché allait être
envahi, on a reçu une prime pour qu’on ne produise pas ! Pour qu’il y ait moins de lait, et que ça ne fasse pas chuter les cours ! En prévision des importations !
De toute façon, les primes Pac, c’est 70% de notre revenu. On se dit
, ‘‘Mince, y a un truc qui ne tourne plus rond...’’ »

Voilà pour les chiffres, pour l’économie,
et ça compte, tous les jours, eux comptent.
Mais c’est sur le sens de leur métier, encore davantage, peut‑être, sur sa place dans la société, que le doute s’est installé. Et c’est là‑dessus que, avec eux, je m’attarde :
« Nous, on se dit, ‘‘on nourrit le monde’’, mais là où on se sent de plus en plus mal, c’est l’environnement. Je me sens mal quand je sors avec ma machine à traiter. Et on a des terres sur Amiens, ouh là, là‑bas, c’est compliqué. Bon, le syndicat essaie d’arranger les choses mais on verra...
Les gens entendent tellement de choses ! Ils nous prennent pour des pollueurs !
C’est comme là, sur le glyphosate. Combien de cas de cancers ça produit ?
Dites‑le‑moi. Le CO2, c’est 30 000 cas. Est‑ce qu’on interdit les voitures ? »

Je grimace.
Lui se lance dans la science :
« C’est un désherbant, alors moi j’aimerais qu’on m’explique comment c’est possible qu’on en retrouve dans le blé ? Même dans les lentilles ? Alors que ça devrait tuer les plantes, en théorie... Déjà, qu’il y en ait dans les nappes phréatiques, je n’ai pas compris. Et il va falloir nous dire comment on fait sans ça... Dire ‘‘Demain, on passe tout au bio’’, c’est bien gentil... »
J’hésite, prudent.
Comment dire le désaccord, et ne pas rompre le dialogue ?
« Bon, des preuves que le glyphosate est mauvais, y en a des bouquins entiers, et que Monsanto achetait les scientifiques... »
C’est à lui, à son tour, de faire la moue : « Mouais. Mais des preuves dans l’autre sens, y en a aussi. Y a rien de démontré. Sinon, l’Europe ou l’Etat, ils auraient prohibé ça depuis longtemps... »

Bon.
On ne va pas y arriver par là, par les statistiques, les composés chimiques, etc.
On va essayer par un autre bout :
«  Dans vos propos, je reprends, y a deux choses qui se confondent. Vous dites : ‘‘On ne peut pas travailler sans’’, et du coup, ça vous amène à défendre le produit, à contester sa nocivité. Vous voyez ce que je veux dire ? Vous raisonnez un peu à l’envers : comme vous ne pouvez pas vous en passer, vous déclarez que ça n’est pas si mauvais... Vous voyez ?
— Oui. Vous avez raison », il concède.
Ouf.
Un point.
« Plutôt qu’on puisse se demander, ensemble : ‘‘Bon, si on doit s’en passer, comment on fait ? Quels surcoûts ça engendre ?’’
— Ouais. »
Je ne sais plus comment mais après ça, assez vite, sa nièce Marion a enchaîné sur les veaux. « On a des niches individuelles, eh bien depuis septembre, on doit les mettre face à face.
Pour qu’ils se voient ! C’est une norme pour leur bien‑être. Sauf que quand des veaux se lèchent l’un l’autre, ça transmet des maladies... »

Et elle embraie toute seule :
« C’est comme tous les trucs des vegans, là, dans les abattoirs. Nan mais qu’est‑ce qu’on doit faire ? Bientôt il faudra aller caresser les bêtes jusqu’à leur dernier moment ? »

Encouragés à bétonner

Je fais un paquet avec tout ça.
Avec toutes ces remarques :
« Ce qui m’embête, dans tout ça, c’est que j’ai l’impression d’avoir une forteresse assiégée.
Vous vous sentez attaqués, et du coup, toute interrogation de l’extérieur, c’est pris comme une agression. Vous vous repliez.
— C’est vrai.
— Et vous voyez bien comme ça peut être négatif parce que, du coup, les agriculteurs se coupent de la société, des demandes de la ville. Alors qu’il faudrait recoudre ça.
— Mais qu’est‑ce que vous faites, vous, pour recoudre ça ?
— Eh bien je suis là ! Je suis là, je vous écoute, je discute avec vous, et je vous livre mes points d’accord et de désaccord. Et demain, je rencontrerai des gens, ailleurs, des militants, mes collègues députés, et je leur dirai mes points d’accord et de désaccord. Pour qu’on trouve ensemble un chemin. »

Pour se dégourdir les jambes (et pour la photo Facebook), on fait un tour dehors.
On patauge dans la boue.
Devant nous, le hangar est ouvert. « Nos vaches entrent et sortent librement, jour et nuit, commente Isabelle. Elles peuvent sortir dans la pâture, revenir à leur abri, se nourrir au silo.
— Mais vous êtes pas sûrs qu’elles mangent assez, alors ?
— Si, tout ça c’est contrôlé, elles sont badgées. L’inconvénient, c’est que plus elles vont à l’extérieur, plus elles sont sales, plus il peut y avoir des germes dans le lait. Donc ça va contre les normes. Au fond, on est encouragés à enfermer, à bétonner. »

J’évite comme je peux les flaques d’eau.
« Nous, on n’est pas trop béton. Pour les réserves de maïs, on a installé des coussins... » C’est un genre de grande bâche en plastique, sur la gauche, en extérieur. « Même si pour ça on ne reçoit pas de subventions. »
Elle me montre un coin, plus loin :
« Pour épurer l’eau, vous voyez là‑bas, on a planté des roseaux... Ça marche bien, Ça filtre. »
Ça m’amuse, ce paradoxe. Eux pestent contre les écolos, mais en pratique, ils sont déjà en transition, ils ont fait quelques pas. Et l’enjeu réside là, pour moi : des Pascal, des Isabelle, des Marion, comment on les fait glisser, pas
vers le bio, mais vers une autre agriculture ?
Comment on rend ce changement socialement viable, économiquement rentable ?
« On pourrait faire partir nos bêtes à l’herbe, mais il faudrait le double de surface. Si le consommateur veut des vaches en pâture, on peut, mais il faut que le prix du lait suive. Parce qu’elles produisent plus quand elles mangent à l’auge... »

Il y a du doute sur le chemin à suivre, de l’incertitude. Mais, pour moi, c’est tant mieux, c’est la pensée qu’on laisse respirer, ce doute. Comme on dirait, vous savez, « il y a du jeu », ce jeu qui permet aux pièces de se mouvoir, les idées pas encore fixées.
Les jeux ne sont pas faits.
Les choses pas figées.
Le champ des possibles, ouvert.

Du Leclerc au Burkina

Comme parlementaire, j’ai joué le jeu moi aussi. Je me suis tapé les grands‑messes des États généraux de l’alimentation voulus par Macron. J’ai sagement assisté aux auditions.
J’ai visité Rungis avec la Commission. Je me suis investi sur ce dossier, pas mal, les premiers mois de mon mandat. Tout en craignant qu’on se borne à un problème de plomberie : la répartition de la valeur ajoutée entre producteurs / transformateurs / distributeurs.
Soit, soit.
Mais au‑delà :
Quel contrat social voulons‑nous ?
Quel cap fixons‑nous ?
Quelle agriculture pour quelle alimentation ?
Le président, son gouvernement, n’offrent aucune réponse, aucun cap, aucun contrat social.
Le tout est laissé, comme redouté, à la force de l’inertie et des lobbies.
Avec ce livre, avec ces reportages publiés ici, je ne prétends à aucune vérité intangible, j’affiche peu de convictions arrêtées.
Au contraire, presque. Mon premier impératif est de comprendre. Comprendre d’abord, comprendre l’aviculteur breton, comprendre le marché au cadran de Plérin, comprendre les informaticiens qui s’essaient maraîchers, comprendre le producteur de porcs, et de cerises, et de vaches. Et c’est mon doute que je balade des abricotiers de la Drôme au ministère de l’Économie, des couloirs de l’Assemblée nationale aux poulets du Cameroun, de la cafète de AgroParisTech à un abattoir de poulets, des rayons de Leclerc aux terres du Burkina.
À la lumière de ce doute, me semble‑t‑il, se dessinent, sans les figer, les contours d’un nouveau cap, d’un nouveau contrat pour l’agriculture.

François Ruffin