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CONTRETEMPS

Tue, 22 May 2018 09:33:14 +0200

Le Mexique à la croisée des chemins électoraux

Le Mexique, géant nord-américain de 130 millions d’habitants, connaît des élections fédérales singulières le 1er juillet prochain. Gouverné de 1929 à 2000 par le Parti Révolutionnaire Institutionnel (PRI), le pays connaît une alternance entre ce parti-État corporatiste et un parti de droite, le Parti Action Nationale (PAN), depuis le début du XXIème siècle.

Cette année, Andrés Manuel López Obrador, représentant le Mouvement de Régénération Nationale (MORENA), candidat pour la troisième fois consécutive, issu de la gauche, est le favori du scrutin. Est-il en mesure de mettre fin au cycle de violences qui meurtrit le Mexique ? Est-il en mesure de remettre en cause le modèle de domination mis en place par le PRI ?

Massimo Modonesi, professeur à l’Université Nationale Autonome du Mexique (UNAM), nous livre quelques clés de compréhension d’un pays à la croisée des chemins.

A l´époque des populismes de différentes saveurs et arômes, la droitisation ou pour le dire mieux, le recul de la gauche à l’échelle mondiale comme phénomène général opère des déplacements spécifiques dans différentes régions et pays et produit des recompositions du clivage entre droite et gauche, des catégories relatives et mouvantes mais qui permettent de situer et caractériser les forces politiques sur la ligne réaction-conservation-réformes-révolution par rapport à ses idéaux, ses référents sociaux et ses propositions politiques.

Au Mexique, comme ailleurs, il est évident que la tendance générale mène à ce que les gauches soient toujours moins de gauche. En même temps, ce qui reste de gauche dans le spectre politique, le candidat du Mouvement de Régénération Nationale (MORENA), Andrés Manuel López Obrador, déjà trois fois candidat à la présidence, est en tête des enquêtes d’opinion et s’est installé à l´épicentre des dynamiques de la campagne électorale et des débats qui en découlent.

A la différence de ce qui est survenu dans les pays du cône sud latino-américain, le Mexique a été gouverné pendant les trois dernières décennies par des partis qui ont sans relâche défendu le néolibéralisme, le cas échéant par le biais de fraudes et de manipulations électorales et médiatiques pour empêcher à tout prix une victoire du progressisme local.

Les droites mexicaines se sont succédées à la tête du gouvernement fédéral au nom de l’alternance, simulant le changement, modifiant la forme du régime pour maintenir sa substance oligarchique et néolibérale. Cependant, elles arrivent affaiblies à la veille de la compétition électorale dans la mesure où elles ont partagé la funeste responsabilité historique de la dérive économique et sociale d’un pays submergé dans la récession, parcouru par les inégalités, la pauvreté et la précarité, plongé dans une violence endémique qui est la conséquence de la perte de la capacité de régulation de l’État et de l’effondrement des valeurs au niveau sociétal.

Le Parti Révolutionnaire Institutionnel (PRI) a succédé au Parti Action Nationale (PAN) en 2012 et repris le contrôle de l’appareil de l’État fédéral, étalant tout son répertoire d’autoritarisme, de clientélisme et de corruption, en plus de ses relations avec les clans de narcotrafiquants dont la portée est difficile à mesurer en l’absence d’un pouvoir judiciaire autonome et efficace. Son candidat, José Antonio Meade, un technocrate ayant travaillé pour les deux partis qui tranquillise les hommes d’affaires nationaux et internationaux, ne semble avoir ni le charisme ni la capacité de formuler des promesses qui suscitent les passions populaires ou génèrent de la confiance et de l’espérance au-delà du périmètre des clientèles établies du PRI. Á moins que ne survienne une opération médiatique efficace qui fasse décoller sa candidature aux dépens de celle de son principal adversaire, comme lors de la « sale guerre médiatique » qui a permis en 2006 d’équilibrer suffisamment les intentions de vote afin que le contrôle des suffrages captifs et la fraude au moment du scrutin  donnent une victoire serrée à Felipe Calderón (0.56%), le président du PAN. Celui-ci a militarisé le pays  au prétexte de lancer une guerre contre les narcotraficants, une politique qui a donné un coup de pied au « nid de frelons » et a provoqué la massacre de dizaines de milliers de « victimes collatérales ».

Par ailleurs, le PAN, après deux mandats au bilan négatif, est conscient de ne pas être à lui seul en condition de concurrencer le PRI-gouvernement, de surcroît handicapé par une scission et par la concurrence de la candidate « indépendante » Margarita Zavala, épouse de l’ex-président Calderón, qui attirera une partie importante de son électorat traditionnel. Pour surmonter ces obstacles, son jeune, polémique et ambitieux candidat Ricardo Anaya, a réussi l’acrobatie idéologique de s’allier au Parti de la Révolution Démocratique (PRD), un parti qui a abandonné définitivement son héritage de gauche, récupéré en substance et en militants par MORENA. Le PRD arrive seulement à offrir quelques niches clientélaires au plus offrant et exister dans le marché politique dans la mesure où il peut entraver MORENA et AMLO, en particulier dans la Ville de Mexico et d’autres zones d’enracinement traditionnel de la gauche mexicaine.

Cette situation est à la base de la décision de López Obrador – suivi par son parti, sans débat interne visible – de se tourner drastiquement vers le centre, modérant un programme déjà bien modéré et accentuant davantage encore le discours conciliateur et « amoureux » qui avait déjà été inauguré en 2012.

L’opportunisme  omniprésent dans  la partitocratie mexicaine a provoqué une fuite de tous ceux que les indications des sondages assignent dans le rôle du perdant, à plus forte raison lorsqu’ils n’ont pas obtenu les places de candidat auxquelles ils aspiraient. MORENA est ainsi devenu le réceptacle de politiciens de tout poil de venant du PAN, du PRD et du PRI.

AMLO a orienté sa stratégie vers le centre-droit dans la mesure où il pense être couvert sur sa gauche, ce qui est exact dans la mesure où des secteurs politisés de la gauche et de la jeunesse vont voter pour lui en se bouchant le nez même s’ils ne s’identifient pas à son projet national-populaire plus conservateur que celui du PRD de 1989 et même que ses propres  campagnes de 2006 et 2012. Cette tendance au vote utile de gauche pour MORENA se trouve renforcée par la tentative avortée d’enregistrer la candidature indigène et anticapitaliste de Marichuy, la porte-parole du Conseil Indigène de Gouvernement émanant du Congrès National Indigène qui a obtenu l’appui du EZLN, l’Armée Zapatiste de Libération Nationale. Cet échec qui témoigne de la difficulté de création d’un pôle de rassemblement des gauches anticapitalistes.

En ces temps marqués par la présidence de Trump et par une spirale incontrôlable de violence qui secoue le pays, les élections mexicaines acquièrent un dimension dramatique. Toute solution de continuité implique de perpétuer des situations ayant déjà atteint un point critique. Une issue qui semblerait logique  serait que les pouvoirs en place optent pour une solution de compensation, une étape de régulation et de contention des tensions sociales à travers la construction d’un consensus nationaliste., Il n’est cependant pas évident que les classes dominantes mexicaines puisse faire confiance à AMLO. Pour cela, il faudrait qu’elles dépassent non seulement leurs craintes d’un virage « étatiste » et redistributif mais surtout leur profond préjugé de classe que leur inspire le style plébéien et le geste caudilliste de López Obrador. Ces aspects populistes ne se sont pas effacés malgré ses ouvertures vers le monde de l’entreprise avec lequel, soit dit en passant, il avait déjà pu coexister et faire des affaires pendant son mandat de maire de Mexico entre 2000 et 2005.

La question de la lutte contre la corruption est le point central du discours et du programme de AMLO et de MORENA, qui soutiennent que c’est là que résident les ressources économiques nécessaires à des politiques limitées mais significatives de redistribution de la richesse et d’investissements publics. Cependant, il s’agit d’un sujet délicat car, s’il produit des attentes chez d’importants secteurs de la société civile, il est perçu comme menaçant pour d’autres, notamment pour les  puissants groupes faisant partie qui ont fait de la corruption le modus operandi du système politico-économique.  Cette réalité qui n’est pas une nouveauté, elle paraît même consubstantielle au néolibéralisme, où la liberté du marché se conjugue avec des doses de corruption qui agissent un lubrifiant entre la sphère étatique et celle des entreprises et des marchés financiers.

Pour ces raisons, même si AMLO y MORENA parient sur une transition pacifique et inclusive, faisant des allusions explicites à une future amnistie des narcotrafiquants  et des délinquants au col blanc, il est peu probable que les choses se passent ainsi. Il  faut au contraire, prendre en considération le rôle des facteurs extra-institutionnels, comme le fait que des portions importantes du territoire national soient sous contrôle intégral de bandes criminelles et du PRI (souvent organiquement entremêlées). A cela s’ajoute  la grande disparité de ressources économiques investies dans les campagnes électorales,  visant à obtenir l’achat de voix et, le trucage des urnes, en particulier là où  la surveillance du vote fera défaut et où on obesrve ou une collusion systématique entre autorités locales et intérêts des partis de droite.

Pour initier une vraie transition démocratique, après le simulâcre des élections de 2000, et permettre au projet national-populaire qui était déjà celui de Cuauthémoc Cárdenas et du PRD et maintenant, dans une version plus conservatrice et moins démocratique, de AMLO et de MORENA de l’emporter, il faudra davantage qu’une journée civique d’ordinaire administration électorale.

La mémoire des luttes démocratiques de 1968 et de 1988 apparaît à l’arrière-plan historique, au moment de la commémoration respective de leur 50ème et 30ème anniversaire. Ces deux luttes ont été vaincues quant à leurs objectifs immédiats mais elles se sont converties en puissants facteurs de transformation par en bas.  A un niveau subjectif, ces mouvements stimulèrent la citoyenneté la politisation, et l’organisation des mouvements sociaux. Ils ouvrirent ainsi une brèche dans le système politique et mirent en échec l’autoritarisme, l’obligeant à  se transformer, même si c’était, en fin de compte, pour prolonger son existence.

Dans le Mexique d’aujourd’hui, face  au poids des forces conservatrices néolibérales, des nouveautés qui n’ont de progressiste que le nom et à l’éventualité de réactions violentes de droite, il ne peut y avoir de changement profond et durable sans lutte et sans débordement massif par en bas, comme nous l’enseignent les limites des récentes expériences latino-américaines.  Pour qu’une éventuelle victoire électorale de AMLO  puisse conduire à une rupture substantielle en termes démocratiques, de justice sociale et de souveraineté, il faut sortir du cadre  respectueux des routines électorales. Seule une rupture des équilibres et des relations de domination au Mexique peut permettre d’y arriver, mais une telle approche dépasse la logique de la campagne électorale et les projets des différents candidats qui y participent.

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redaction

Mon, 21 May 2018 09:39:21 +0200

La fierté noire en images : une infra-politique du film. Entretien avec Melvin Van Peebles

Né à Chicago en 1932, Melvin Van Peebles est l’un des artisans du cinéma noir indépendant. Tout à la fois scénariste, acteur, réalisateur et monteur de ses films dont il composait aussi les musiques, ce créateur protéiforme a consacré son existence à documenter les cultures et les conflits qui animent les Africains-Américains des quartiers pauvres.

Les « siens », pour reprendre ses mots, apparaissent ainsi comme l’indéfectible motif de ses engagements. Ils sont ceux qui permettent de rassembler les faisceaux d’une vie multiple, mais toujours orientée par une même visée politique : celle des résistances africaines-américaines face aux dispositifs de la domination blanche. Bien plus qu’un appel à un simple retournement du stigmate, les créations de Melvin Van Peebles apparaissent dès lors comme autant de regards portés sur une Amérique noire dont les acteurs n’entendent plus se contenter des seconds rôles.

Une première version de cet entretien a initialement paru dans la revue Cultures & Conflits en 2013. Nous en publions ici une version augmentée de deux encadrés et de l’ensemble des illustrations, à quoi s’ajoutent des hyperliens. [NDLR]

*

« J’étais trop petit pour le basketball et trop nerveux pour être voleur. J’ai commencé comme peintre, et je n’étais pas si mal, mais j’ai réalisé que les gens à qui je voulais parler – et dont je voulais parler – ne connaissaient rien à de Kooning, Van Gogh ou qui que ce soit d’autre. Puis j’ai commencé à écrire. Mais là encore, j’ai réalisé qu’ils ne lisaient pas. J’ai donc arrêté, avant de finir par comprendre ce que j’avais à faire. Si je voulais leur parler, et qu’ils ne venaient pas à moi, alors j’irais à eux. Et où était mon public ? Il était au cinéma. J’ai donc commencé à faire des films. Une putain de belle affaire [Big fucking deal] ! C’était ça ou la musique, étant donné que je n’avais aucune raison de faire de la poterie ou du macramé. Les miens allaient au cinéma, c’est donc au cinéma que je suis allé. Ce n’était pas ma décision. Cette décision a été le produit d’un contexte plus large. Si j’avais pensé que vendre des hot-dogs pouvait améliorer le sort des Africains-Américains, je n’aurais plus jamais touché une caméra. J’aurais vendu des hot-dogs ! » (Melvin Van Peebles[1])

Taillé à la serpe, ce portrait de l’artiste en jeune homme est certes celui d’un artisan du cinéma noir indépendant – tout à la fois scénariste, réalisateur, acteur, monteur et producteur de ses films. Le plus connu d’entre eux – Sweet Sweetback’s Baadasssss Song (1971) – serait même à l’origine de la blaxploitation ; un genre cinématographique qui a construit toute une esthétique du récit et de l’image à partir de l’expérience des ghettos noirs[2].

Mais il y a plus. Né à Chicago en 1932, Melvin Van Peebles n’a en effet cessé de démultiplier son existence. S’il a tantôt été peintre et écrivain, il a également endossé l’uniforme de l’Air Force pendant la guerre de Corée, avant que ses premiers courts-métrages ne l’amènent en France sur l’invitation de Mary Meerson et Henri Langlois, de la Cinémathèque. Tandis que son retour aux États-Unis le consacre en tant que cinéaste dès l’entame des années 1970, la décennie suivante Melvin Van Peebles ajoute à son actif une brève incursion sur les marchés de l’American Stock Exchange, où il devient le premier trader noir.

Cette expérience fera l’objet d’un livre, Bold Money, destiné à démystifier les alchimies boursières qu’il souhaitait rendre accessibles au plus grand nombre – et notamment aux Africains-Américains des quartiers pauvres[3]. Les « siens », comme il dit, apparaissent ainsi comme l’indéfectible motif de ses engagements les plus divers. Ils sont ceux qui permettent de rassembler les faisceaux d’une vie multiple, mais toujours orientée par une même visée politique : celle de la résistance des Noirs face aux dispositifs de la domination blanche.

Schéma simpliste ? Appel à un brutal retournement du stigmate sur fond de « racisme inversé » ? Allez donc l’expliquer à Melvin Van Peebles. Il y a fort à parier que ses grands yeux s’étireront, vous opposant d’abord la fixité d’un certain mépris, avant qu’une voix cinglante ne prenne le relais pour vous indiquer que, décidément, vous ne comprenez rien à la condition et aux luttes des Noirs dans l’Amérique raciste ; celle d’hier, tout comme celle d’aujourd’hui !

Melvin // Strasbourg, 2012 – © Dan23 (www.dan23.com)

Car, depuis cette année 1971 où Van Peebles a projeté son maître-film – Sweet Sweetback’s Baadasssss Song – sur les écrans étasuniens, c’est la même rengaine : vision révolutionnaire et ode à la vérité de la condition noire pour les uns, brûlot anti-Blanc mâtiné de haine séditieuse pour les autres. Une telle partition n’a rien de surprenant. Présenté comme un authentique produit du ghetto, le personnage de Sweetback additionne tous les stéréotypes dont l’Amérique blanche affuble les représentants du « lumpenprolétariat noir » – pour reprendre une expression marxisante qu’utilisaient volontiers les Black Panthers[4]. Ainsi, Sweetback est-il tout d’abord un gigolo qui vit pour partie de ses performances sexuelles ; dans le vernaculaire noir (black talk) de la décennie 1970, son nom renvoie d’ailleurs très précisément à ce type d’habileté, tout en laissant supposer la taille avantageuse de son pénis. Ensuite, Sweetback est fondamentalement individualiste, égoïste et avide d’argent. Sa conscience d’un « nous » qui, après tout, vaudrait mieux que son « je » entièrement dominé par le système et les catégories de l’Homme blanc (the Man) n’émergera qu’au fil de confrontations répétées à l’insupportable, cristallisé dans quelques pics de violence raciste qui frapperont sa conscience au-delà de la sidération ou de son habituelle indifférence protectrice. Sweetback va donc réagir et devenir « baadasssss », ce qui signifie tout à la fois rebelle et insoumis[5]. C’est bien cette phénoménologie d’une conscience politique en train de naître que Melvin Van Peebles avait pour intention de filmer. Quoiqu’il ne l’aurait pas dit comme cela. Dans son langage qui exècre le verbiage des intellectuels, l’expression d’une telle idée donnerait plutôt ça : « comme mon souhait est de virer de notre cul collectif le pied de l’Oppresseur, pourquoi ne pas faire un film sur un Frère qui serait en train de virer de son cul le pied du Blanc ?[6] »

En guise de réponse, le film donne donc à voir un problème aussi fondamental que clivant. Il n’est certes pas neuf ; W.E.B. Du Bois l’a énoncé dès 1903 dans les premières pages bien connues des Âmes du peuple noir, lorsqu’il pointe le « problème de la ligne de partage des couleurs » qui, déjà, lui apparaissait comme une question majeure pour le XXe siècle[7]. On se souviendra par ailleurs que seul le dernier chapitre des Âmes traite exclusivement des traditions orales qui ont forgé la musique noire. Mais tous s’ouvrent par la citation d’un « chant de douleur ». Renvoyant à l’esclavage, ces chants de travail (work songs) montrent que la musique, bien plus qu’un agrément, constitue une véritable structure de la culture Africaine-Américaine[8]. Van Peebles l’a toujours su. C’est bien pour cela que, selon ses propres mots, il a conçu une Sweet Sweetback’s Baadasssss Song : un chant, ou plutôt un « opéra cinématographique » qui repose tout entier sur le pilier rythmique d’un jazz-funk ponctué de spoken words militants. Scandés en musique tout au long du film, leurs textes rimés soutiennent la marche, puis la course de Sweetback vers une nouvelle liberté qu’il conquiert pas à pas. Il ne s’agit donc en aucun cas de chants de rédemption. Là où Du Bois essayait de révéler toute l’épaisseur de la souffrance des Noirs à l’attention des Blancs, Van Peebles a délibérément choisi de les ignorer en tant que public. Il est un artiste de la résistance des Noirs et pas un artisan d’une sensibilisation des Blancs à la « question africaine-américaine ». Dépliant le point d’interrogation d’une telle question pour forger une flèche envoyée au cœur de la domination, il n’entend donc pas – à l’instar de Du Bois – soulever le voile de la condition noire afin de dénoncer son injustice auprès de l’Amérique blanche. S’il y a bien un « texte caché » de la condition noire – des choses que pensent et se disent les Noirs entre eux[9] –, alors Van Peebles est convaincu que c’est en direction des Noirs qu’il faut d’abord le publier. Non pas pour leur répéter ce qu’ils savent déjà, mais pour leur montrer qu’ils sont nombreux à penser ou vouloir les mêmes choses et qu’il est donc temps de s’unir pour agir ensemble plutôt que séparés.

Ce geste infra-politique d’union des dominés fonde cette épopée de la fierté noire en images qu’est Sweet Sweetback’s Baadasssss Song. Concevoir un tel acte fondateur comme une forme de sous-politique reviendrait cependant à se méprendre car, à la manière d’une infrastructure, il constitue cet authentique fondement du politique qui soutient toute l’œuvre artistique de Van Peebles, avant et bien au-delà de Sweetback. Afin d’en prendre toute la mesure, il est donc grand temps de lui laisser la parole. S’il a spontanément choisi de la prendre en français plutôt qu’en américain, c’est aussi parce que Melvin Van Peebles ne se laisse jamais imposer la langue dans laquelle il est censé s’exprimer. Peu importent les mots : lorsque vous l’agacez ou ne parvenez pas à l’intéresser, il vous le dit sans ambages, vous coupe et poursuit sa route, avec ou sans vous. Ça lui est égal. De toute façon, c’est à vous de le rejoindre sur ce chemin où il n’a jamais été seul, puisqu’il a dès le départ décidé d’y marcher aux côtés d’Oscar Micheaux, réalisateur en 1919 du premier film africain-américain, ainsi que tous les résistants ordinaires qui ont porté et portent encore la fierté noire en étendard.

Soul Rebel – © Dan23 (www.dan23.com)

« Un jour, quelqu’un m’a demandé comment j’ai fait pour démarrer au sommet, et la réponse est très simple : à la base, personne ne m’a laissé entrer. » (Melvin Van Peebles[10])

*

Jérôme Beauchez (J.B.). Votre histoire personnelle commence à Chicago, le 28 août 1932. Vos premières expériences ont eu pour cadre le ghetto noir. Jeune garçon, vous étiez d’ailleurs très friand de cinéma. Une chose vous a cependant perturbé lorsque vous observiez cette fenêtre sur l’extérieur qu’était le grand écran : les personnages noirs mis en scène dans les films que vous regardiez étaient très différents des hommes que vous croisiez quotidiennement dans le ghetto. Pourriez-vous nous parler de ces différences, de ces décalages, et de l’impact qu’ils ont eu sur vous ?

Melvin Van Peebles (M.V.P.). Tu sais, comme n’importe quel gosse, j’adorais le cinéma ; mais quelquefois, je sortais de la salle en éprouvant un sentiment [il marque un silence]… Je ne savais pas exactement ce qu’était ce sentiment. Et, finalement, en grandissant un peu, je me suis rendu compte que ce sentiment était de la honte. Parce que, par exemple : quand tu vois un film avec Tarzan, tu es pour Tarzan ! Mais il y a tous les autres personnages qui me ressemblent ; pas Tarzan, tu comprends ? Ou les Indiens : les « Peaux Rouges » [nouveau silence, soutenu par un regard déterminé]… En fait, les « gens de couleur » étaient toujours là pour faire – il faut dire la vérité – les « bamboulas » ! Eh ben, j’en ai eu marre de ça ! Souvent, les gens m’ont demandé : « Pourquoi vous êtes entré dans le cinéma ? Quelque chose vous a encouragé ? » Justement, c’était exactement le contraire : j’étais découragé par les choses que j’avais vues ! Donc, dans le but de changer ce que j’avais vu, j’ai fait du cinéma !

J.B. Vers le milieu des années 1950 – après trois ans et demi de service militaire et un séjour en Corée, pendant lequel vous avez été l’un des premiers officiers noirs de l’armée de l’air américaine – vous séjournez un temps au Mexique avant de retourner aux États-Unis, à San Francisco[11]. On est en 1957 et vous êtes machiniste sur les tramways ; ces derniers vous inspirent d’ailleurs la réalisation d’un livre illustré : The Big Heart[12]. C’est aussi à cette époque que vous réalisez vos premiers films ; des courts-métrages ayant pour titres Sunlight, A King et Three Pickup Men for Herrick. Pourquoi être parti si vite pour l’Europe après ces trois premiers essais ? Qu’aimeriez-vous dire aujourd’hui au sujet de ce jeune homme de vingt-cinq ans qui signait ses réalisations du nom de Melvin Van ?

M.V.P. D’abord, il y a plusieurs choses… Mon nom est assez long, donc j’ai dit : « On passe de Melvin Van Peebles à Melvin Van », c’est tout ! Faut pas faire un fromage là-dessus, tu comprends ? Autrement, ce qui s’est passé, c’est qu’après avoir fait mes premiers courts-métrages, je suis allé à Hollywood pour montrer mon boulot et chercher du travail. Ils ont regardé mes films et ils m’ont offert un travail, mais comme garçon d’ascenseur ! J’ai dit : « Ah non non non non, tu comprends mal hein ! Moi, je veux faire du cinéma ! » – [mimant l’expression dubitative et vaguement amusée de ses interlocuteurs] « Oh, attends, eh !… » Alors ils m’ont filé un deuxième boulot [il marque un silence]… de danseur [nouveau silence]… Mais moi, je voulais être réalisateur et écrivain. Donc, la raison pour laquelle j’ai quitté l’Amérique à cette époque-là, c’est – il faut le dire – parce que j’ai eu le cœur brisé ! Tu vois, pour moi, la chose la plus difficile avec le racisme, c’est que les gens ne disent pas qu’ils sont racistes ; ils préfèrent te dire : « Ah tu comprends, tu n’as pas exactement les qualités. Je vois très bien que tu ne pourras jamais être réalisateur ! » Et comme aucun de mes proches ne connaissait quelque chose au cinéma, j’avais personne à qui demander. Donc j’ai décidé de me consacrer à mon deuxième amour : les mathématiques et l’astronomie. Le type de mathématiques que je voulais étudier s’enseignait en Hollande. Comme j’avais pas beaucoup de fric et que l’avion était très cher à cette époque-là, j’ai été obligé d’aller en Europe par bateau[13]. Le bateau partait de New York. À New York, j’avais encore mes petites bobines de courts-métrages avec moi et je les ai consignées à un homme qui louait des films, sans espoir de quoi que ce soit ! Donc, je suis allé en Hollande. Mon vrai nom, c’est Melvin Van Peebles ; c’est le nom qui est sur mon acte de naissance. À cause de ce nom, les Hollandais qui ont donné leur accord pour que je vienne pensaient que j’étais hollandais moi aussi, et que je parlais hollandais ! Mais pfff, je parlais que dalle le hollandais ! Bon, petit à petit j’ai progressé et aussi, les mathématiques, c’est des chiffres ; donc c’était pas si difficile que ça. Mais un jour je suis rentré chez moi et là, j’ai trouvé une petite lettre. Cette lettre était de la Cinémathèque Française. Mary Meerson et Henri Langlois avaient vu mes premiers courts-métrages, parce qu’ils avaient justement invité ce type de New York – Amos Vogel, qui était en fait assez connu – à venir en France faire quelques projections[14]. Et, pour une raison que je saurai jamais, parmi les films qu’il a emmenés, il a pris les miens ! Les gens on dit : « Mais qui a fait ces films-là ? Ben, c’est un génie… et blablabla… ». Bref, les gens de la Cinémathèque ont été très enthousiastes et donc ils m’ont invité ! C’est comme ça que je suis venu en France[15]. Et finalement, si ce qu’on dit est vrai – si Sweetback a lancé la blaxploitation, si ça a vraiment lancé les films indépendants en Amérique –, tout ça a commencé par cette lettre ! Donc une partie de la responsabilité revient à la France ; c’était grâce à la France ! Parce que, petit à petit, j’ai appris la langue et j’ai fait mes premiers longs métrages ici, comme Français !

Sweetback // Melvin Van Peebles // Strasbourg, 2011 – © Dan 23 (www.dan23.com)

J.B. Comme vous le disiez, Sunlight, A King et Three Pickup Men for Herrick vont ont valu d’être invité en France par la Cinémathèque. Après votre séjour en Hollande, vous arrivez donc à Paris en 1960. Rapidement, vous allez vous lier d’amitié avec un autre exilé de talent : l’écrivain américain Chester Himes

M.V.P. C’est pas exactement comme ça que ça s’est passé. Quand je suis arrivé ici, je parlais pas un mot de français [il marque un silence, le regard amusé]… Mais il y a des mauvaises langues qui disent que je parle toujours pas ! On va pas les écouter, il y a toujours des mauvaises langues [rires] ! Ils m’ont invité, mais ils m’ont pas nourri et blanchi, tu comprends ? Non non ! Personne me connaissait, j’étais personne ! Ces gens de la Cinémathèque – Mary Meerson, Henri Langlois, Lotte Eisner – ils m’ont invité, ils m’ont accueilli et ils ont été les premiers à me dire que j’étais fait pour le cinéma ! Ils m’ont emmené dans une salle à Paris, au Normandie, où ils ont passé mes trois films. Tout le monde m’a dit que j’étais un génie. Ensuite ils m’ont tous donné un petit bisou, ils ont pris leurs voitures et ils sont partis… Et moi je suis resté là, au milieu des Champs-Élysées, avec mes trois bobines de film, mes joues mouillées et pas un sou, que dalle ! Mais ce jour-là, ils m’ont quand même donné assez de confiance en moi pour que je me dise que j’allais faire du cinéma, ou mourir sur les Champs ! Donc j’ai d’abord été mendiant, j’ai fait la manche parce que j’avais pas d’argent : rien du tout ! Mes grandes chansons, à cette époque-là, celles qui faisaient le plus d’argent, c’était « Take this Hammer » et « La Bamba ». Ça, c’est les chansons que je chantais dans la rue. Les gens adoraient « La Bamba » !

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Au rythme du marteau : résonances et chants de résistance

Tandis que « La Bamba » trouve ses origines dans la tradition musicale mexicaine, « Take this Hammer » est un chant de travail américain (work song) qui fait partie du répertoire classique des ouvriers du rail et de la prison ; il est sans doute apparu au Sud des États-Unis vers la fin du XIXe siècle et a notamment été enregistré par des artistes tels que Leadbelly, ou Mississippi John Hurt. En tant que partie intégrante de la culture africaine-américaine, ce morceau a également fourni le titre d’un film documentaire tourné à San Francisco en 1963. Il montre l’écrivain et activiste noir James Baldwin tenter d’établir la réalité des conditions de vie de sa communauté dans une ville qui entend afficher une forme d’exemplarité en la matière ; pour un visionnage du film, suivre ce lien.

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J.B. Avec la guitare?

M.V.P. Non non, j’avais un autre petit truc qui s’appelle le kazoo. C’est comme ça quoi… [avec sa bouche, il reproduit alors le son de l’instrument : une sorte de petit tube métallique qui modifie les sonorités de la voix lorsque l’on y chante, ou fredonne une mélodie]. Et finalement, petit à petit, j’ai appris le français. Un jour, en marchant dans la rue, je me suis rendu compte que pour la première fois j’arrivais à lire le français ; c’était un gros titre que j’avais vu : quelqu’un qui avait été tué à Évreux. Ça me semblait louche cette affaire. Sans vraiment savoir ce que je faisais, j’en ai parlé à un journal et ils m’ont permis de faire une enquête là-dessus. C’était le mois d’août, ils avaient personne ; donc ils avaient rien à perdre ! Et j’ai eu un « scoop », comme on dit aux États-Unis : j’ai découvert des choses, etc. À partir de là, j’ai travaillé pour ce journal : France Observateur, qui est maintenant Le Nouvel Observateur. À un moment donné, ils m’ont envoyé faire un entretien avec un type qui venait juste de gagner le prix de la Série Noire. C’était vers 1963-64. Ce type-là, c’était Chester Himes. Plus tard, Chester Himes a eu un coup de fil d’un journal qui venait juste de commencer et qui lui proposait de travailler pour eux. Mais lui, il parlait pas français et il avait autre chose à faire. Alors, il leur a dit : « Je connais un type aussi fou que moi, peut-être que vous voulez faire sa connaissance… ». Le type c’était moi, et le journal c’était Charlie Hebdo – qui s’appelait Hara-Kiri à cette époque. C’est comme ça que j’ai travaillé chez Hara-Kiri. Et c’est comme ça que j’ai fait la connaissance de Chester Himes. Tout ça, c’est lié : une chose à l’autre quoi.

J.B. Vous avez aussi adapté La Reine des pommes [voir encadré ci-dessous] en B.D. avec Georges Wolinski…

M.V.P. Oui, oui oui ! Mais Chester était un peu comme moi, un peu solitaire et tout ça… Lui et moi, on est tombés amoureux ! C’est la seule façon de le dire ! C’était intéressant… Normalement, quand tu voulais le voir, sa femme – qui était son garde du corps – te laissait trois minutes, quelque chose comme ça. La première fois que je l’ai rencontré, elle était dans la chambre à côté et elle entendait de gros éclats de rire ! Alors, elle est rentrée : « Il faut que vous partiez ! » Et Chester : « Non, non non ! Ça va, ça va ! » En fait, elle est vite devenue un peu jalouse, parce que Chester et moi on était vraiment bien ! Plein de fois, on était pas vraiment obligés de dire quelque chose : on se comprenait très bien ! On éclatait de rire, c’est tout !

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De La Reine des pommes aux chroniques de Harlem : Chester Himes, une inspiration parisienne…

La Reine des pommes (Paris, Gallimard, 1958 [1957]) est le premier roman policier écrit par Chester Himes en américain et publié en français l’année suivante. Écrivain et ancien taulard au parcours pour le moins accidenté, Himes vivait alors à Paris. Cette œuvre lui a valu le Grand prix de littérature policière étrangère. Utilisant les artifices d’un genre littéraire souvent conçu comme mineur – le « polar » –, l’auteur s’est ainsi appliqué à décrire les scènes typiques et la complexité du quotidien harlémite. À partir des tribulations de ses deux personnages récurrents – Coffin Ed (Ed Cercueil) et Grave Digger Jones (John Fossoyeur) – deux flics noirs à certains égards plus dangereux que les voyous qu’ils traquent, ce sont donc toutes les nuances du peuple de Harlem que Chester Himes entreprenait de dévoiler à ses lecteurs. Cette façon si particulière de raconter le ghetto a fait sa fortune littéraire ; pour une vue d’ensemble de cette production, voir : Himes C., Cercueil et Fossoyeur : le cycle de Harlem, Paris, Gallimard, 2007.

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J.B. En dépit de l’éloignement physique, votre détour parisien des années 1960 semble avoir rendu l’Amérique de plus en plus présente à votre esprit. Certaines de vos œuvres, comme Un Ours pour le F.B.I. (1964), Un Américain en enfer (1965) et, plus tard, La Permission (1967), mettent en scène des histoires et des questions que les Noirs sont en droit de poser à la société américaine[16]. D’ailleurs, avec la montée en puissance du Mouvement des Droits Civiques, et ensuite les Black Panthers, ils le font. Quel rôle…

M.V.P. Laisse-moi t’arrêter là… Pas du tout ! C’est pas du tout comme ça que ça s’est passé ! Les choses que je faisais, c’était simplement parce qu’à ce moment j’avais quelques minutes pour m’asseoir et écrire ! C’était pas parce que j’étais ici en France, ou… [il marque un silence vaguement agacé] Tu te lèves pas soudainement le matin et tu te rends compte que tu es noir, que tu es une femme ou que tu as une barbe ! Tu vois ce que je veux dire ? Tu sais ça depuis très longtemps ! C’était pas une compréhension soudaine des liaisons politiques avec les bas-fonds, la communauté noire, ou… C’était pas comme ça du tout ! Même aujourd’hui, les gens continuent à me dire: « Ah, vous étiez plus intelligent, plus furieux… » Mais non ! J’étais exactement le même que celui que j’avais toujours été ! C’était pas du tout une révélation pour moi !

J.B. Ce que je voulais dire, c’est que, peut-être, l’éloignement vous avait donné – comme vous le disiez – du temps pour réfléchir. C’est pour ça que je voulais vous demander quel rôle avait joué ce détour parisien des années 1960 dans l’élaboration de vos réflexions ? Peut-on voir dans votre œuvre une volonté de réfléchir aux rapports minorités/majorités, au-delà du seul cadre des situations rencontrées par les Noirs aux États-Unis ?

M.V.P. La réponse, je l’ai déjà donnée : absolument pas ! C’est-à-dire que c’était pas d’éloignement ou de distance dont j’avais besoin, mais de temps ! C’est tout ! Chester, il a commencé à écrire – on a discuté de ça – en prison [rires] ! Pas parce qu’il était en prison : injustice et tatata… C’était parce qu’il avait du temps ! Ben, j’ai eu [il s’interrompt]… Avant ça, d’abord, quand j’étais militaire, j’avais une seule idée : sortir de ça vivant ! Et après ça, j’ai eu autre chose à faire, et autre chose, et autre chose… Donc, c’est pas mon état d’esprit qui a changé ; la seule chose qui a changé vis-à-vis du cinéma, c’est que j’ai eu l’occasion de maîtriser le métier de mieux en mieux. Ça, c’est l’expérience : tu fais de plus en plus de choses. Mais c’était pas, à partir de ça, une compréhension due à l’éloignement, à la France, gnagnagna… Pas du tout !

Don’t believe the hype // Strasbourg, 2011 – © Dan 23 (www.dan23.com)

J.B. Dans un livre intitulé L’Aveugle au Pistolet (Paris, Gallimard, 1970 [1969]), Chester Himes met en scène une histoire : celle d’un homme noir aveugle, aigri par une vie d’impositions et de dominations blanches. Au moment de l’insulte ultime, il ne va plus pouvoir contenir sa rébellion et va tuer à l’aveugle, forcément, faute de pouvoir identifier son ennemi. Puisqu’il tue l’un de ses frères, cette histoire résonne avec une autre, plus ancienne : celle de Stagger Lee [voir encadré ci-dessous]. Il me semble que le personnage de Sweetback – qu’on a souvent rapproché de Stagger Lee – fait cependant plus que rendre la violence qu’il a subie. Sweetback n’est-il pas l’aveugle de Chester qui se remettrait lentement à voir ?

M.V.P. Moi, je fais pas les liaisons avec toute cette sorte de choses! Euhh… peut-être… Moi, j’en sais que dalle ! Je l’ai expliqué très souvent : j’ai fait du cinéma comme je fais la cuisine ; c’est-à-dire que je mets les choses que j’aime bien. Mais si les autres gens n’aiment pas, je suis obligé d’en manger toute la semaine ! Eh ben alors, quoi ? Probablement, si j’étais un type un peu intello, qui pense les choses, je dirais que c’est vrai, qu’il y a quelque chose là-dedans, mais moi…

J.B. C’est pas quelque chose que vous aviez particulièrement à l’esprit quand vous écriviez cette histoire : ce genre d’interrogation…

M.V.P. Absolument pas, non !

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Stagger Lee, ou la fureur destructrice du gangster noir

Le mythe de Stagger Lee est profondément enchâssé dans la trame culturelle africaine-américaine au chapitre de ses personnages les plus agonistiques. À la fin du XIXe siècle, dans un tripot, un souteneur noir dont le surnom était Stagger Lee (Stackerlee, Stagolee ou Stack-O-Lee selon les versions) a ainsi abattu d’un coup de révolver un « frère », Billy, avec lequel il avait eu maille à partir. Sans la moindre once de pitié pour sa victime, Stagger Lee avait froidement ignoré toutes ses supplications, incarnant dès lors le bad motherfucker (le pur salopard) indomptable et dont la fierté pouvait le mener jusqu’à la mort : la sienne, ou celle des autres. D’abord véhiculé par la tradition du ragtime et du blues, le mythe de Stagger Lee a ensuite été repris tout au long du XXe siècle dans plus de quatre cent chansons interprétées par des artistes aussi divers que Lloyd Price, Wilson Pickett, James Brown, ou encore Nick Cave et le groupe punk The Clash (cf. Brown C., Stagolee Shot Billy, Cambridge & London, Harvard University Press, 2004).

Au cours d’une interview donnée le 13 février 1970 alors qu’il était incarcéré à la prison de San Francisco, le leader Black Panther Bobby Seale inscrit à son tour le nom de Stagger Lee au fronton de ses luttes. Pour lui, Stagger Lee demeure la figure archétypale de la résistance africaine-américaine ou, plus précisément, un visage du refus à l’état brut. Stagger Lee figurerait ainsi l’élan ravageur d’une émancipation qui ne peut plus souffrir aucune limite, quitte à semer autour de lui la mort et la destruction. Mais sous peine qu’elle ne se retourne contre ses propres frères, la violence de Stagger Lee, sa force brutale et la puissance de sa détermination doivent être armées d’une conscience politique appelée à préparer une authentique révolution. D’après Bobby Seale, les ghettos noirs étaient donc – et sont sans doute toujours – remplis de Stagger Lee s’affrontant les uns les autres au lieu de se confronter aux véritables raisons de leur oppression (voir le film de Francisco Newman, Staggerlee : A Conversation with Black Panther Bobby Seale, San Francisco, KQED TV, 1970).

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Revolution // Strasbourg, 2013 – © Dan 23 (www.dan23.com)

J.B. Je faisais référence, avec le personnage de Stagger Lee, à quelque chose qu’avait écrit Greil Marcus – le journaliste et critique musical américain – à propos de Sweetback. Il a écrit un texte sur Sly Stone où il fait ce rapprochement-là, entre Stagger Lee et Sweetback[17]

M.V.P. Ben oui, mais j’y suis pour rien dans l’affaire ! Je connais pas le mec, je connais pas le texte [rires] ! Moi, je suis là comme le plouc que j’étais : ben, je connais que dalle quoi ! Bon, peut-être qu’il y a une liaison, ou quelque chose. Mais moi, je me permets le luxe de rester plouc ! C’est-à-dire que, quand j’allais au cinéma, je me souciais pas de savoir quel était le réalisateur, etc. J’allais juste au cinéma ! Donc, j’ai pas été influencé de cette façon. Quand j’étais en France, parmi les Américains il y avait une sorte de communauté d’expatriés, blancs et noirs, qui s’était constituée. Mais ça m’intéressait pas ; je suis plutôt un solitaire !

J.B. Sweetback semble s’élever à titre individuel contre les injustices dont il est victime et, en même temps – sans pourtant revendiquer de cause particulière –, il semble incarner une véritable rébellion collective. Comment expliquez-vous ces rapports entre révolte individuelle et révolte sociale, en dehors de tout mouvement organisé ?

M.V.P. Mais mon explication de ça, c’est plutôt dans l’expérience qu’il faut la chercher. Pour te mettre le doigt pile sur les choses, Sweetback, au commencement, savait même pas qu’il était un outil du système. D’ailleurs, de nombreuses fois, les gens ne le savent pas, étant donné qu’ils font partie du système ! Au commencement du film, après que Sweetback ait frappé les deux flics, Moo-Moo, le jeune qui est avec lui, dit : « Et qu’est-ce qu’on fait, nous, maintenant ? » À ce moment-là, on pourrait penser que Sweetback va avoir une compréhension large de la situation – et c’est ça la clé : une compréhension plus large –, mais il dit : « Nous ? Mon cul ! » Et il part ! Plus tard dans le film, après être allé à gauche et à droite, après avoir compris la façon dont lui-même était juste « a pawn in their game » (un pion dans leur jeu) – comme dit Dylan –, après avoir compris comment il avait été utilisé par le système, il a fait une chose différente ! Lorsque le type de la moto dit : « Ecoutez, y’a pas de place pour trois… », Sweetback, avec son embryon de compréhension politique, lui répond : « Prends-le lui [i.e. Moo-Moo], c’est notre avenir ! »

Wake up // Strasbourg, 2011 – © Dan 23 (www.dan23.com)

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Sweetback, Moo-Moo et ce qui les rassemble : cinématographie d’une conscience politique – Extraits du script publié dans Sweet Sweetback’s Baadasssss Song. Journal d’un film (pp. 25-45)

Scène 1 : Des flics, des gnons et une compréhension étroite de la situation

« Au sud de Los Angeles existe une série de pompes à pétrole qui ont été embellies au nom de l’intérêt collectif et ressemblent à des sauterelles. De gros yeux en plastique, de la taille de jantes de Volkswagen, ont été attachés sur les têtes et des tiges en métal ont été soudées pour évoquer des antennes. Les flics s’arrêtent derrière la pompe sauterelle la plus isolée.

Ils giflent Moo-Moo, le sortent de la voiture et commencent à le cogner. Ils ne peuvent pas vraiment se déchaîner puisque Moo-Moo est attaché à Sweetback. Ils s’excusent auprès de lui pour le désagrément créé. Ils détachent alors Moo-Moo afin de le tabasser plus aisément. Ils travaillent Moo-Moo, encore et encore. La pompe sauterelle s’agite, monte et descend, avec un sourire fixe et diabolique. Sweetback reste silencieusement en retrait, bras le long du corps, la menotte ouverte pendant à son poignet. Soudain le destin de Sweetback bascule. Les flics semblent lui offrir leur dos. Il les observe rouer de coups le pauvre gars. Sweetback se rue alors sur eux et se sert de sa menotte comme d’un coup de poing américain mortel. Il est si rapide et sûr de lui qu’ils n’ont même pas le temps de réaliser ce qui leur arrive. Ils tombent, inconscients. Sweetback continue de les frapper. Il donne ses coups au rythme des pompes sauterelles, encore, encore et encore.

Il traîne Moo-Moo, à demi inconscient, jusqu’à un ruisseau proche et lui asperge le visage. Moo-Moo tente en vain de lui exprimer sa gratitude. Sweetback, comme revenu à son vieux lui-même, demeure impassible. Ils se séparent en prenant des directions différentes. » (pp. 29-30)

Trahis ou esseulés, les deux fugitifs ne tarderont pas à être à nouveau réunis par leur destinée…

Scène 2 : Encore des flics et des gnons, mais une compréhension plus large de la situation

« Sweetback et Moo-Moo […] [sont dans] un bar-billard fermé pour la saison. […] L’électricité n’a pas été coupée. Pour passer le temps, Sweetback et Moo-Moo jouent au billard.

Deux flics blancs font irruption […]. Débute une bagarre… Moo-Moo est blessé et l’un des flics tué. L’autre flic se rue sur Sweetback qui le harponne avec sa queue de billard.

Sweetback aide alors Moo-Moo à se remettre sur pied. Ils sortent tous les deux. Il y a un bruit de moto. C’est un membre d’un club de motards noirs […]. Le type ne peut prendre que l’un des deux sur sa moto. […] Sweetback […] demande [au motard] de prendre Moo-Moo. Il l’aide à monter à l’arrière, la moto démarre. Moo-Moo est si mal en point qu’il tombe. Ils l’attachent à l’aide d’une sangle. La moto rugit de nouveau et part. Sweetback fonce dans les buissons et commence à courir.

Les lumières du bar sont toujours allumées et les regards des deux flics morts fixent les ampoules – comme absorbés par des questions éternelles. » (pp. 38-39).

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Tu comprends, pour montrer ces idées, j’aurais pu créer un personnage déjà armé d’une conscience politique ; mais la plupart des gens avec qui je parle dans le film, comme la communauté noire qui a vu le film, est plutôt au niveau politique de Sweetback ! Donc j’ai commencé l’histoire à ce niveau-là ! Tu vois ce que je veux dire ? Comme ça, on peut voir clairement le trajet qui a été fait ! C’est pour ça que j’ai fait les choses comme ça. Mais il y a une autre chose que tu m’as demandée ; en fait, tu m’as pas demandé, c’est moi qui me suis posé la question quand on a parlé de Chester et de moi, et tout ça : si je viens de ça et ça… Mais non ! Je viens pas directement des choses qu’ils ont écrites ; mais je viens de la même expérience ! L’expérience, tu n’es pas obligé de la préciser d’une façon ou d’une autre. Souvent, les gens se gourent. Ils font erreur : ils essayent de comprendre, non pas en mettant le doigt sur l’expérience, mais sur les œuvres elles-mêmes. Mais l’œuvre, c’est qu’un deuxième degré ; comme le Mythe de la Caverne, de Platon. Par exemple, avec Chester, on avait une compréhension immédiate…

J.B. Vous n’avez pas eu besoin de lire d’autres récits d’expérience, puisque l’expérience vous l’aviez…

M.V.P. Oui, mais exactement ! Et ce livre-là – L’Aveugle – en fait, je l’ai jamais lu ! Mais j’ai vécu la même expérience, la même sorte d’expérience, tu comprends ? C’est une approche beaucoup plus large : c’était pas Stagger Lee, c’était pas tatatata… Par exemple, dans Sweetback, à propos de la scène où les flics sont en train de tabasser les gens, il y a des personnes qui m’ont dit : « Oh non, c’est pas possible, la police a jamais été comme ça ! » Ben, quinze ans plus tard, il y a eu Rodney King [il marque un silence]… La seule différence, c’était qu’il y avait quelqu’un avec une vidéo, sinon tout le monde aurait continué à dire : « Ah non non, ça n’arrive jamais ! » Mais Chester, moi et beaucoup d’autres, on a vécu cette expérience ! Donc, je suis pas obligé de considérer la façon dont cette expérience a été, par exemple, mise dans un livre ; parce que Chester, moi et d’autres on a vu les mêmes choses et on a à peu près le même sentiment. C’est tout !

Ghetto blaster // Music is the key, 2012 – © Dan 23 (www.dan23.com)

J.B. De la même manière que le film, la musique qui accompagne Sweetback est restée célèbre, surtout le thème principal qui est un petit joyau de jazz-funk composé par vos soins et interprété par Earth Wind & Fire, première formation. La B.O. de Sweetback n’est d’ailleurs pas votre première réalisation en matière de composition. Il y a eu d’autres albums avant ça, notamment Brer Soul [Brother Soul] en 1968. Dans ce disque, vous scandez des textes sur fond de jazz-funk un peu à la façon de ce que feront des gens comme Gil Scott-Heron, ou les Last Poets ; ce qui fait de vous, selon les journalistes de Billboard notamment, un précurseur du rap. Précisément, qu’auriez-vous à dire de ce rôle qu’on vous attribue dans l’émergence du rap ?

M.V.P. Une fois de plus : j’ai fait les choses, je ne suis pas obligé de les expliquer ! Quand je suis rentré aux États-Unis, en 67, j’étais frappé par le fait qu’il y avait très peu de lyrics [textes] dans la musique qui parlaient de l’actualité, des émeutes et tout. Je voulais contribuer à changer ça ; alors, j’ai d’abord essayé d’utiliser les formats qui existaient, c’est-à-dire le blues, les spirituals et tout ça. Mais c’était pas assez urbain pour moi. Donc, je me suis dit : « je vais inventer une façon de caler les paroles, pas uniquement sur la mélodie, mais aussi sur le tempo, sur le beat ». Et ça, c’est devenu mon rap : « Come on feet, Good for Me, Trouble and no place to be [Allez mes pieds, Bons pour moi, Que des embrouilles et pas d’endroit à moi] » Je trouvais que la musique était un moyen formidable d’avertir le public des choses qui leur arrivent, tout simplement ! J’ai toujours pensé que la musique était très importante pour la communauté noire. C’est pour cette raison que le film ne s’intitule pas juste Sweet Sweetback’s Baadasssss, mais Sweet Sweetback’s Baadasssss Song ! Parce que je considère ce film comme un opéra ! C’est comme un opéra pour moi. À un moment donné, il y a des anges noirs qui parlent avec Sweetback, les anges noirs de service : « Ah, Sweetback, fais pas ça, faut pas… bababa ». Sweetback est si tenace, si têtu qu’il continue quand même ! Et sa force, finalement, arrive à produire un changement chez les anges noirs ; ils deviennent militants : « Yeah! Go Sweetback, run, run ! [Ouais ! Vas-y Sweetback, cours, cours !] » Et c’est ça qu’on peut faire avec notre force !

Feel the spirit – © Dan 23 (www.dan23.com)

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Le c(h)œur des anges noirs : de la soumission à la rébellion – Extraits de la continuité dialoguée publiée dans Sweet Sweetback’s Baadasssss Song. Journal d’un film (pp. 129-131)

Désert

Les anges de couleur. – Pas à pas

Pas à pas

Progresse Sweetback

Sweetback. – C’est ce qu’il veut vous faire croire

Les anges de couleur. – Aucun progrès Sweetback

Sweetback. – Il n’a jamais arrêté de vous matraquer depuis 400 ans et il continuera

Les anges de couleur. – C’est sûr il nous traite mal Sweetback

Sweetback. – On peut l’obliger à faire mieux

Les anges de couleur. – Le poulet c’est rien qu’un oiseau

Le Blanc c’est que de la crotte

Le Nègre c’est que de la merde

Dieu va agiter l’eau

Venez dans l’eau les enfants

Venez dans l’eau les enfants

Sweetback. – Mettre la main sur une gachette

Les anges de couleur. – Tu parles de révolution Sweetback

Sweetback. – Je veux plus être à genoux

Les anges de couleur. – Tu parles de révolution Sweetback

Sweetback. – Que quelqu’un m’écoute

Les anges de couleur. – S’il peut pas te brûler

Il te piétinera

Sweetback. – Il m’aura pas

Les anges de couleur. – Laisse briller

Laisse briller

Laisse briller

Il a baisé ta maman

Il a baisé ton papa

Sweetback. – Mais il m’aura pas

Les anges de couleur. – Ailes ou rails t’es baisé où que t’ailles Sweetback

Sweetback. – On a des pieds

Les anges de couleur. – Ailes ou rails t’es baisé où que t’ailles Sweetback

Sweetback. – Les nègres ont des pieds

Les anges de couleur. – Ils ont saigné ton Frère

Ils ont saigné ta Sœur

Sweetback. – Ton Frère et ta Sœur aussi

Comme j’ai mis longtemps à voir qu’ils nous dressaient les uns contre les autres

Les anges de couleur. – Les nègres sont effrayés

Sweetback. – Dis-toi bien que s’ils frappent l’un de nous c’est ta mère qu’on frappe

Les anges de couleur. – Il a eu ton frère

Ne le laisse pas t’avoir

Magne ton cul noir Sweetback

Il te laissera pas debout Sweetback

Le Blanc sait tout Sweetback

Le Blanc sait tout

Sweetback. – Et il devrait savoir que j’en ai assez qu’il m’emmerde

Sweetback en cavale / Champ

Anges de couleur finalement ensemble et agissant en Noirs. – Cours Sweetback

Cours fils de pute

Ils ont saigné ta Sœur

Sweetback. – Ils me saigneront pas

Anges noirs. – Magne ton cul noir

Cours fils de pute

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Mais, pour en revenir à la musique de Sweetback, là encore j’ai eu cette chance énorme, un autre conte de fée : ma secrétaire était la copine de quelqu’un qui jouait dans un groupe et elle m’a dit : « Mon jules est dans un groupe là, tu veux pas écouter ? » Et ça, c’était Earth, Wind & Fire. C’est comme ça que je suis tombé sur Earth, Wind & Fire ! C’était leur premier album ! Ils étaient en train de crever de faim dans une petite piaule sur Hollywood Boulevard, tous dans la même chambre quoi, tu vois… Eh ben, c’est comme ça qu’on s’est rencontrés.

J.B. Que l’on fasse référence aux ghettos américains ou à d’autres endroits – comme en France par exemple, où l’on refuse d’employer ce terme pour décrire certaines situations de ségrégation – qui sont selon vous les Sweetback d’aujourd’hui et quels sont leurs combats ?

M.V.P. J’en sais rien moi ! C’est pas mon rayon ! Moi, je continue à lutter et j’espère que d’autres continueront ! Mais ma première règle, c’est : « Don’t write a check with your mouth your ass can’t cash [littéralement : Fais pas un chèque avec ta bouche que tu ne peux pas payer avec ton cul] ! » Pas le cul de tout le monde hein, le tien ! Donc moi, je m’occupe pas de chercher chez les autres, je continue à lutter moi-même ! »

Soulpower // Strasbourg, 2011 – © Dan 23 (www.dan23.com)

Ainsi Sweetback a-t-il été l’incarnation d’un tournant dans la lutte menée par Melvin Van Peebles ; un tournant stratégique qui l’a fait passer des coulisses de la rébellion aux scènes publiques de la résistance – ou de l’infra-politique au geste politique, dont il lui a fallu assumer toutes les annonces. Afin de réaliser un tel passage, le cinéaste a lancé son « programme droit-au-but » (up-front aims program) dont il résume la lettre ainsi : « jusque-là, j’avais essayé de convaincre, grâce à mon travail, de la nécessité de virer de mon cul le pied du Blanc sans le lui montrer trop tôt. J’allais devoir changer de méthode. Alors j’ai pensé – pourquoi à ce moment précis, je n’en sais rien – que je ne pourrais pas ne pas traiter frontalement ce sujet, et qu’il me faudrait affirmer avec force ce qu’après tout je suis, et que nous sommes tous.[18] » Le Black Panther Party ne s’y est pas trompé, qui a reconnu là un geste fondateur de la lutte des Noirs et a donc décidé le visionnage obligatoire de Sweet Sweetback’s Baadasssss Song pour l’ensemble de ses membres.

Young, gifted and black // Paris, 2013 – © Dan 23 (www.dan23.com)

En plus du classement X de son film par le jury de la Motion Picture Association of America[19], cette affirmation d’une fierté noire sans compromission a précisément valu à Melvin Van Peebles d’être inscrit sur la « liste noire » d’Hollywood. Après tout, quoi de plus normal pour le réalisateur de Sweetback ? Suite au succès honorable rencontré par Watermelon Man en 1970 – une comédie aux accents kafkaïens où un Blanc conservateur et raciste se réveille un beau matin métamorphosé en Noir, subissant dès lors le rejet de sa famille et du monde social –, Melvin Van Peebles avait pourtant décroché un engagement pour la réalisation de trois films avec la Columbia Pictures ; engagement bien évidemment rompu dès lors qu’il a choisi de devenir ce lanceur d’alerte s’efforçant de sonner l’alarme suffisamment fort pour extirper les siens du pouvoir anesthésique des dominations ordinaires. Pour autant, l’alerte a-t-elle eu un véritable écho ? La porte du cinéma s’étant refermée, Van Peebles a ouvert celle de Broadway où, selon ses propres dires, il a été le premier Noir à écrire, réaliser et produire des comédies musicales. Ain’t Supposed to Die a Natural Death (Tunes of Blackness) – une scansion politico-musicale du quotidien des ghettos noirs – et Don’t Play Us Cheap, un conte harlémite dans lequel deux diables à forme humaine tentent de saccager une fête, fouleront ainsi la scène des music-halls respectivement en 1971 et 1972. La seconde de ces créations a même fait l’objet d’une adaptation filmique en 1973 ; ignorée par la critique, elle n’a rencontré qu’un public confidentiel. Melvin Van Peebles a dès lors pris quelque distance avec le cinéma, avant d’y revenir avec plus ou moins de reconnaissance et de fortune. Ainsi a-t-il notamment conçu Panther avec son fils Mario en 1995, un film controversé sur l’histoire du Black Panther Party[20]. Quant à certains paradoxes de son héritage – depuis les films de « blaxploitation » censés mettre en scène des héros noirs pour les Noirs, jusqu’à l’industrie du rap où la rébellion de Sweetback a été convertie en espèces sonnantes et trébuchantes –, l’analyse de Van Peebles conclut à un authentique coup de génie commercial qui a consisté à retirer entièrement les aspects politiques des arts de la résistance noire, ainsi réduits au spectacle cartoonesque d’une puissance mise à genoux devant le pouvoir économique[21]. À certains égards, tout semble s’être passé comme si les chaînes de l’esclavage avaient été fondues pour fabriquer les armes à feu avec lesquelles la communauté s’entre-tue.

Mais pour ça comme pour le reste, Melvin Van Peebles n’a pas de leçon à donner. S’il veut être un exemple pour sa communauté, ce n’est certainement pas au sens d’une exemplarité verticale, du sommet de laquelle on admirerait le spectacle de sa réussite ; au contraire, il s’agirait plutôt d’une exemplarité horizontale : celle qui, à partir de l’air de famille que peut susciter le modèle, est appelée à inspirer d’autres parcours du même acabit. Ainsi précise-t-il qu’autour de lui, enfant, il n’a « jamais connu aucun écrivain qui [lui] ressemblait. [Mais] maintenant, quand [il] prend la parole, les gens peuvent se dire : « Merde, il me ressemble, il parle comme moi, et il y arrive. «  Voilà ce qui brise le carcan ! ». Et Van Peebles de poursuivre : « les gens dans la rue sentent un lien de parenté avec moi. Et ça, en soi, c’est un acte politique. C’est même la meilleure arme politique qui soit. » Pour le reste, Van Peebles n’a jamais voulu produire de clones ; son souhait a plutôt été de rendre les dominés plus autonomes, quel qu’en soit le résultat. « Regarde : tout le monde ne peut pas être un radical et y consacrer sa vie. Les gens me disent souvent : « Untel ou untel n’a pas fait ce que tu as fait. » Bon, OK. Mais untel ou untel n’a pas à faire ce que j’ai fait. S’il veut être un trou-du-cul, alors je me suis battu pour son droit à être un trou-du-cul. Je veux juste qu’il soit en capacité d’être ce qu’il veut être. Il n’a pas à suivre mes pas. C’est tout pour moi. On a cette idée romantique que tous les Noirs devraient être des radicaux. Putain, mais dégage de là ![22] »

*

Notes

[1] Van Peebles M. & Surowiecki J., « Making it. A conversation with Melvin Van Peebles », Transition, n° 79, 1999, p. 190 (trad. J. Beauchez).

[2] Voir à ce sujet l’ouvrage classique d’Ed Guerrero, Framing Blackness. The African American Image in Film, Philadelphia, Temple University Press, 1992, p. 69 et suiv. ; en français, voir également : Crémieux A., Les Cinéastes noirs américains et le rêve hollywoodien, Paris, L’Harmattan, 2004, pp. 33-40.

[3] Van Peebles M., Bold Money: A New Way to Play the Option Market, New York, Warner Books, 1986.

[4] À ce propos, voir notamment : Henderson E.A., « The Lumpenproletariat as Vanguard ? The Black Panther Party, Social Transformation, and Pearson’s Analysis of Huey Newton », Journal of Black Studies, vol. 28, n° 2, 1997, pp. 171-199.

[5] Koven M.J., Blaxploitation Films, Harpenden : Kamera Books, p. 17 et suiv. Sur l’inversion des significations dans le vernaculaire noir où, à l’exemple du terme « bad », ce qui est mauvais pour les Blancs devient bon pour les Africains-Américains, voir également : Smitherman G., Talkin’ that Talk : Language, Culture and Education in African America, London & New York, Routledge, 2003 [2000], pp. 365-367.

[6] Van Peebles M., Sweet Sweetback’s Baadasssss Song. Journal d’un film, Pertuis & Issy-les-Moulineaux, Rouge Profond/Arte Éditions, 2004 [1971], p. 16.

[7] Du Bois W.E.B., Les Âmes du peuple noir, Paris, La Découverte, 2007 [1903], p. 7.

[8] À ce sujet, voir en particulier : Jones L. (Amiri Baraka), Le Peuple du blues. La musique noire dans l’Amérique blanche, Paris, Gallimard, 1968 [1964].

[9] Cette définition du « texte caché » (hidden transcript) renvoie aux travaux de l’anthropologue James C. Scott sur La Domination et les arts de la résistance, Paris, éd. Amsterdam, 2008 [1992], p. 19 et suiv.

[10] Van Peebles M. & Surowiecki J., art. cit., p. 183 (trad. J. Beauchez).

[11] C’est en 1955, pendant son service dans l’Air Force, que Melvin Van Peebles rencontre Maria Marx, une jeune femme blanche d’origine allemande. Ils rejoignent San Francisco tout de suite après la naissance au Mexique de leur fils Mario.

[12] Van Peebles M. & Bernhard R., The Big Heart, San Francisco, Fearon Publishers, 1957.

[13] Nous sommes alors en 1959 et Melvin Van Peebles utilise notamment l’argent du « G.I. Bill » – un pécule versé aux soldats démobilisés – pour financer son voyage dont fait également partie sa famille qui, en plus de son épouse et de son fils, compte désormais sa fille Megan née en 1958.

[14] Amos Vogel est le fondateur du Cinema 16, un ciné-club d’avant-garde new-yorkais qui a notamment projeté les premières réalisations de Roman Polanski, John Cassavetes, Jacques Rivette ou encore Alain Resnais. Vogel a également signé un ouvrage qui compte aujourd’hui parmi les classiques : Film as a Subversive Art, New York, D.A.P. / C.T. Editions, 2005 [1974].

[15] Entre-temps, Melvin Van Peebles et sa femme se sont séparés ; suite à quoi elle et leurs enfants ont regagné San Francisco.

[16] Les deux premiers d’entre ces textes ont une double dimension d’autobiographie et de critique politique ; quant au dernier, il pose la question des relations amoureuses entre Blancs et Noirs au travers de l’histoire d’un soldat africain-américain qui, basé à Paris, tombe amoureux d’une jeune française. La « permission » prend alors un double sens car, tout en désignant le temps passé ensemble, elle interroge le droit de s’aimer. Adaptée au cinéma, cette nouvelle constitue la trame du premier long métrage de Melvin Van Peebles : The Story of a 3-Day Pass, élu « choix des critiques » au Festival de San Francisco en 1967.

[17] Marcus G., Mystery train : images de l’Amérique à travers le rock’n’roll, Paris : éd. Allia, 2001 [1975], pp. 126-175.

[18] Van Peebles M., Sweet Sweetback’s Baadasssss Song. Journal d’un film, op. cit., p. 20.

[19] Melvin Van Peebles brandira ce classement en étendard de la censure qu’il a subie, inscrivant sur l’affiche de son film la mention « Rated X by an all-white jury [classé X pour un jury entièrement blanc] » ; pour lire la lettre qu’il a envoyée le 22 mars 1971 à Jack Valenti, Président de la Motion Picture of America, voir : Van Peebles M., ibid., pp. 135-136.

[20] Sur le tournage du film et les positions qu’il défend, voir : Van Peebles M., Taylor U.Y. & Lewis T. J., Panther. A Pictorial History of the Black Panthers and the Story Behind the Film, New York, New Market Press, 1995.

[21] Van Peebles M. & Surowiecki J., art. cit., p. 181.

[22] Pour les trois dernières citations : ibid., p. 185 (trad. J. Beauchez).

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redaction

Sun, 20 May 2018 12:39:45 +0200

Contretemps – numéro 13, mars 2012 – 2012, Sarkozy, et après ?

Le voici, immédiat, le grand rendez-vous politique de 2012. Il ne s’agit certes pas d’un simple choc de personnalités, mais d’un inévitable basculement majeur de la politique, voire de la société. Le dossier de ce numéro est consacré à cette actualité.

Non seulement pour analyser ses enjeux politiques directs, mais aussi pour évaluer l’état de la société au sortir de cinq années de politique sarkozyste. Où en sont les droits et libertés ? Quelles sont les conséquences des réformes de l’État ? Et aussi comment se pose la question politique du point de vue du syndicalisme ? Et, en ce régime qui se dit démocratique, qu’en est-il du peuple ?

Mais l’actualité, c’est aussi, et surtout, la continuation et l’aggravation de la crise du système capitaliste. Poursuite donc de son analyse, et de la réflexion sur les solutions qu’il conviendrait d’y apporter. Défi majeur et épreuve de vérité pour les forces de gauche!

Ce qui signifie qu’évoquant ces questions, on ne sort pas vraiment du sujet principal de ce numéro: cet après Sarkozy, tant espéré, qu’en attendre ? Qu’en faire ?

ÉDITORIAL

Francis SitelL’Europe, avec la Grèce 5

SARKOZY, ET APRÈS ?

Francis Sitel2012 : le grand rendez-vous 7

Stéphane Rozès (entretien) – La dialectique entre la dispute et le commun 19

Samy JohsuaLes paradoxes de l’élection à venir 29

Rémi Lefebvre« Le peuple présidentiel du Parti socialiste » 39

CITOYENNETÉ ET DÉMOCRATIE

Anicet Le PorsLa citoyenneté, entre décentralisation et mondialisation 51

Évelyne Sire-Marin (entretien) – Sortir de la société du soupçon 63

Maryse DumasLe travail est un enjeu politique 78

François CussetLe peuple, inconcevable 87

LA CRISE

Michel HussonÀ crise profonde, solutions radicales 97

Pierre Salama (entretien) – Libéralisation et globalisation 107

Nicolas BénièsLa panne d’avenir 119

ACTUALITÉ DU MARXISME

Michel LequenneRosa Luxemburg continuatrice de Marx et Engels 129

CULTURE

Jorge Camacho mort et vif 141

André Orléan, L’Empire de la valeur (Michel Husson) ; 152

Collectif, Paroles de syndicalistes à Marseille (Francis Sitel) ;

Luce Faber, Est-ce ainsi que les hommes vivent ? (Francis Sitel)

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redaction

Sat, 19 May 2018 12:02:14 +0200

1968 : un « moment global », l’engagement d’une génération militante

Comment faire revivre ce que fut la décennie 1965-1975, ses enjeux dans le monde et en France, sa portée, nos engagements, notre univers militant ? Par l’analyse certes, mais lardée d’une expérience vécue, nécessairement plus personnelle. L’exercice est délicat, avec ce va-et-vient constant entre des considérations générales, la transmission d’une histoire politique parfois singulière (celle de mon courant politique) et ses implications individuelles, quotidiennes. Je mobilise à cette fin mes souvenirs – or, je me méfie de la mémoire et particulièrement de la mienne, que je sais lacunaire. J’en appelle donc à une confrontation des souvenirs (ou des archives) qui pourrait m’amener à corriger ou nuancer certains de mes propos.

Quand et où Mai 68 a-t-il commencé ? En bien des lieux, dans bien des milieux, les années précédentes. Nous vivons un « moment global » dans le monde comme en France. L’année 1968 en est le symbole : au Vietnam, offensive du Têt ; aux Etats-Unis, lutte phare des éboueurs de Memphis pour les droits civiques et la dignité, occupation de l’université de Columbia, envolée des manifestations antiguerre ; radicalisation étudiante à Varsovie, Printemps de Prague ; révolte contre le régime de Habib Bourguiba en Tunisie ; mobilisation de la jeunesse au Sénégal pour la démocratie et la décolonisation du système d’éducation ; radicalité civique, étudiante et paysanne contre la construction de l’aéroport international de Narita au Japon ; barricades et grève générale en France ; immense mouvement de protestation au Pakistan ; combat pour les libertés des étudiants mexicains…

L’année de référence du « moment » contestataire varie évidemment suivant les pays : 1967 pour la Martinique, 1970 pour les Philippines, à la fois plus tôt et plus tard en Italie… De fait, la liste des luttes majeures des années 68 est sans fin. Elles ne se reconnaissent pas toujours les unes les autres, elles sont ancrées dans des réalités nationales très diverses, mais elles participent à un « esprit du temps » radical : même les mouvements qui ne le sont pas se disent socialistes. Le Vietnam est l’épicentre d’un bras de fer mondial qui oppose dynamiques révolutionnaires et contre-révolution, ainsi que blocs de l’Ouest et de l’Est (deux champs de confrontation qui interfèrent sans se superposer).

L’escalade militaire US en Indochine est sans précédent, sans équivalent, par l’ampleur des moyens mobilisés. Le Vietnam est bien le point focal du moment global que nous vivons dans le monde[1].

En France aussi

En France aussi nous vivons un « moment global ». Le régime de 1958 est issu d’un coup d’Etat « légal » mené durant la guerre d’Algérie sous la pression et la menace d’une armée factieuse. Au pouvoir, le parti gaulliste use pour ses basses œuvres du fameux Service d’action civique (SAC). Après la signature de la paix en 1962, les revanchards de la guerre d’Algérie s’attaquent aux immigrés. La dictature patronale dans les entreprises n’accorde aucune reconnaissance aux salariés. La jeunesse se heurte à une morale conservatrice aux relents catholiques. L’ouverture de l’université aux couches populaires est encore balbutiante, mais le milieu étudiant se transforme déjà. La société entière est répressive, autoritaire. Ne serait-ce que pour respirer, il fallait faire sauter cette chape de plomb. Ce besoin partagé d’être est pour beaucoup dans le « tous ensemble » de Mai, par-delà les exigences propres à chaque secteur.

Dans la gestation du Mai français, il y a notamment un moment moral et un moment social. Le moment social est aujourd’hui bien documenté. Des résistances paysannes à l’agro-industrie s’affirment. Depuis les années 50, le salariat a connu une croissance spectaculaire (75 % de la population) dont, singulièrement, le prolétariat industriel (50%), mais l’ordre patronal ne se desserre pas. De jeunes ruraux sont brusquement soumis à la discipline et aux rythmes de travail de l’entreprise. Avec les ordonnances sur la sécurité sociale, ils subissent une nouvelle attaque, alors qu’un chômage significatif commence à apparaître. Les premières batailles rangées avec les forces de répression, les premières barricades sont bien le fait de la jeunesse – mais de la jeunesse ouvrière[2].

Le moment moral est moins souvent évoqué. L’armée française a non seulement conduit deux sales guerres coloniales (Vietnam et Algérie), mais elle a massivement torturé durant la bataille d’Alger. Ce recours systématique à la torture est un mode de gouvernement par la terreur. L’état-major français est alors reconnu sur le plan international pour son expertise en la matière, il va transmettre son savoir-faire en Amérique latine et aux Etats-Unis. Pour ma génération militante, la brisure morale avec les partis de gouvernement de droite comme de gauche qui ont couvert ou encouragé cette politique meurtrière est radicale. Quant à l’armée, elle n’est pas épurée. Au fil des décennies, elle conforte bien des régimes dictatoriaux en Afrique, allant jusqu’à protéger les responsables du génocide des Tutsi au Rwanda (1994).

Une génération militante

Retour sur Mai. Il y a l’avant, le pendant, l’après. Chaque séquence joue un rôle dans la formation de notre génération militante.

L’avant

Quelques années d’âge ou d’expérience font alors une différence. La résistance à la guerre d’Algérie sert de matrice à des alliances qui se nouent : membres « autonomisés » du PCF, chrétiens de gauche, certains courants trotskistes ou tiers-mondistes… Je ne m’engage pour ma part qu’en 1965, sans l’expérience de mes ainé(e)s, mais nous préparons Mai de concert. La nouvelle extrême gauche suit avec attention la reprise d’importantes luttes ouvrières, mais rares sont les courants qui pensent que, dans ce contexte, le mouvement étudiant peut jouer un rôle d’étincelle. La Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR), à laquelle j’appartiens, en est. Des mois durant, nous tentons de la provoquer, sans succès. Elle jaillit finalement quand nous ne l’espérons plus, le 3 mai, alors que nous pensons à préparer en catastrophe les partielles. Nous n’avons prévu ni la radicalité de la dynamique spontanée de Mai ni évidemment l’ampleur de la grève générale – mais, avec d’autres, nous étions tendus vers cet événement, ce qui explique que nous en sommes dès son émergence. Nous n’avons pas eu à le « rejoindre », comme les principaux courants maoïstes (sans parler des Lambertistes, qui s’y refusent…).

Le pendant et ses mille façons de vivre Mai

Les acteurs de l’extrême gauche, quant à eux, ne peuvent échapper à la question lancinante : que faire demain ? La mobilisation est très spontanée, mais de multiples initiatives sont prises qui pèsent positivement ou négativement sur le cours du combat. Impossible de se contenter de goûter le bonheur de l’instant, des échanges, des débats ! Nous sommes dans l’événement et nous portons en même temps sur lui un regard « surplombant » pour analyser le moment, ses possibles. Cela gâche un peu le plaisir, mais quel extraordinaire apprentissage d’une pensée politique concrète ! Vivre une telle expérience dans la phase initiale d’un engagement militant est une chance rare.

L’après

Ce n’est pas seulement le lent reflux de la grève, les élections de juin. La répression fait plusieurs morts dans des entreprises phares. Les organisations d’extrême gauche sont dissoutes, le Quartier latin est quadrillé par la police, toute manifestation de rue est interdite à Paris, le ministre de l’Intérieur, Marcellin, est paranoïaque.

En Allemagne, le dirigeant étudiant Rudi Dutschke, après une campagne hystérique de la presse conservatrice, est victime d’une tentative d’assassinat – il survit, mais meurt de ses suites en 1979. Au Mexique, dix jours avant les Jeux olympiques d’été, les étudiants sont massacrés sur la place des Trois Cultures à Tlatelolco (200 ou 300 tués ?). Aux USA, Martin Luther King et Robert Kennedy sont abattus coup sur coup. Les chars du Pacte de Varsovie envahissent la Tchécoslovaquie. En Chine, Mao ordonne à l’armée d’écraser toute contestation. Notons qu’un an auparavant, le 21 avril 1967, l’armée avait pris le pouvoir en Grèce, instaurant la Dictacture des Colonels.

La mémoire collective a retenu des années qui suivent Mai l’extraordinaire bouillonnement idéologique, la seconde vague féministe, la formation de mouvements homosexuels, l’envol de l’écologie politique, de nouveaux syndicalismes, l’investissement des travailleurs immigrés dans l’activité revendicative[3], l’antimilitarisme, le Larzac, la fondation de la Confédération paysanne. Tous les aspects de la société capitaliste sont passés au crible de la critique, du système carcéral à la psychiatrie, du sens de la production au rôle de l’école – avec parfois des théorisations aléatoires, voire carrément dangereuses. De nouveaux domaines sont abordés par la gauche radicale, telle que la psychanalyse.

Autre face de cette médaille, cependant, des organisations comme la mienne sont sous contraintes. Reconstitués, nous subissons une seconde dissolution. Nous pouvons être emprisonnés (cela m’est arrivé trois fois). Les responsables connus sont interdits de séjour dans de nombreux pays, il nous faut passer discrètement les frontières. Nos camarades d’outre Pyrénées sont sous la botte franquiste, nous devons préserver leur sécurité quand nous les contactons. Bien des activités exigent une certaine clandestinité. Nous impulsons la création de comités de soldats au sein de l’armée de conscription (le service militaire est encore obligatoire)[4]. Des réseaux militants aident les soldats US basés en Allemagne, quand ils désertent, à rejoindre le Canada…

Et puis, l’avenir est incertain : jusqu’où ira l’escalade répressive de l’État ?

La question de la violence

Pour certains analystes, le choix de la violence aurait découlé, pour des organisations comme la mienne, d’un postulat général sur la nature profondément violente de la société et de l’Etat capitalistes. Notre jugement sur l’ordre dominant était fondé et le reste aujourd’hui tout autant qu’hier, mais nous n’avons jamais déduit une orientation ou un choix tactique de prémisses aussi abstraits – à preuve, plusieurs décennies durant, notre militantisme a été totalement non violent.

Nous n’avons pas « choisi » la violence politique. Elle préexiste à notre engagement. Pour mes aîné(e)s la guerre d’Algérie, une armée factieuse, les SAC… Pour moi, les fascistes… Il est vrai que le Front national ne représente alors rien sur le plan électoral ; mais sur le terrain, les organisations fascistes (à commencer par Occident, qui devient en 68 Ordre nouveau) sont très actives.

Quand je deviens étudiant et militant en 1965, les affrontements avec les fascistes sont au cœur de Paris monnaie courante dans les facultés, devant les restaurants universitaires, sur les marchés, la nuit contre les équipes de collages… Il y a les zones rouges, blanches et contestées. J’entre à Assas en Sciences économiques (un drôle de choix, vu que les maths ne sont pas vraiment mon fort) ou je fais du syndicalisme à l’AGEDSEP (Unef). Assas, cependant, est une zone contestée : le Droit est dominé par l’extrême droite, les Sciences économiques par la gauche, ce qui donne lieu à des affrontements récurrents sur le parvis, que nous allons au final perdre. Ciblé par Occident, je ne peux plus mettre les pieds dans la faculté ni même m’en approcher sans être pourchassé – je finis par émigrer à l’Institut de Géographie, puis à la Sorbonne où je rencontre mes nouveaux profs avec qui j’ai longtemps milité en solidarité avec le Vietnam.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, en ces temps violents, nous avons joué au final un rôle essentiellement modérateur avant, pendant et après Mai. Tout d’abord, parce que nous voulons éviter de blesser gravement quiconque. Ensuite parce que nous pensons politique : les initiatives (pas forcément violente, d’ailleurs) du service d’ordre qui sortent de la routine doivent être justifiées en réunion préparatoire (motifs et objectifs), le bilan tiré collectivement après. Enfin, parce que nous misons plus sur le collectif, sur la cohésion collective dans les affrontements (alors que les fascos misent plus sur l’entraînement individuel aux arts martiaux).

Nous devons garder nos locaux 24 heures sur 24, 365 jours par ans pour éviter qu’ils ne soient attaqués par l’extrême droite. Dans les affrontements de rue avec Occident, notre « armement » s’avère parfois très inférieur à celui de nos adversaires : de légers manches de pioches, par exemple, alors que les fascistes arborent coups de poings américains, nunchaku… et parfois lourdes barres de fer (ce qui me vaut un jour une embarrure, une fracture de la voute crânienne). On haussera un peu nos moyens d’autodéfense avec pour devise : « A vivre sans péril, on évite bien des ennuis ».

Bien entendu, pendant les événements de mai, pavés et cocktails Molotov sont massivement utilisés. Pour autant, nous – et les autres acteurs de Mai – ne voulons pas favoriser une escalade de la violence. Durant l’une des manifestations monstres, par exemple, notre service d’ordre « protège » une armurerie qui se trouve sur le parcours du cortège (et que personne ne pense d’ailleurs à fracturer).

Malgré l’ampleur des confrontations, il n’y a aucun mort avant le 24 mai. Ce jour-là, à Lyon, le commissaire de police René Lacroix est blessé par un camion lancé en roue libre ; il décède à l’hôpital. Deux jeunes manifestants sont inculpés d’homicide volontaire et passent deux ans en prison avant d’être jugés. La justice les acquitte et ils sont libérés. Selon des témoignages, ils n’avaient pas visés Lacroix ; le commissaire aurait eu une crise cardiaque qui n’aurait pas été la conséquence directe de ses blessures[5].

Tous les autres sont plus ou moins directement liés à l’action des forces de répression. Le 24 mai encore, Philippe Matérion meurt à Paris, atteint par un éclat de grenade. Le 10 juin, le lycéen maoïste Gilles Tautin se noie dans la Seine où il s’est jeté pour échapper à une charge de police, lors d’affrontements très violents autour de l’usine Renault de Flins. Le lendemain, les ouvriers Henri Blanchet et Pierre Beylot sont tués à Peugeot-Sochaux. En juin toujours, à Arras, Marc Lanvin, un colleur d’affiches du PCF, est abattu par des membres des Comités de Défense de la République (CDR, gaulliste).

La tension reste vive et de violents affrontements se poursuivent durant la période qui suit Mai-Juin, par exemple devant les usines Citroën gardées par de véritables milices patronales. Cette période se clôt en deux temps. Le 25 février 1972, Pierre Overney, militant maoïste un temps « établi » dans l’usine de Renault Billancourt, est abattu à l’arme à feu par Jean Antoine Tramoni, agent de sécurité de l’entreprise. Il s’agit d’un assassinat et Tramoni sera condamné. Le choc est immense ; la Gauche prolétarienne (l’organisation maoïste à laquelle Overney appartenait) décide de se dissoudre. Le 21 juin 1973, nous organisons une manifestation de protestation contre un meeting d’Ordre nouveau au cœur de Paris, vécut comme une provocation alors que des immigrés tombent victimes de groupes fascistes. Il s’en suit une bataille rangée avec la police. Face à la répression qui suit, nous recevons un soutien politique très large de la part de forces de gauche, mais nous réalisons (tardivement) que la période a changé et que la poursuite de ce type d’affrontements nous empêche de nous consacrer pleinement à d’autres tâches, plus importantes.

Il est parfois dit que nous avons, après Mai-Juin, fait le « choix » de la lutte armée. Avec quelles armes ? Ou de la violence, mais laquelle ? Nous pensons alors que les luttes de classes vont s’intensifier et que l’action de l’Etat va devenir de plus en plus répressive. Nous n’avons pas tort sur ce dernier point. Nous tentons certes de nous préparer à cette montée en puissance de la répression, mais – point essentiel – nous ne voulons toujours pas être à l’origine d’une escalade de la violence. Si elle a lieu, ce sera le fait du gouvernement. Il constitue, par exemple, une brigade de police motorisée, les « voltigeurs », pour intervenir plus rapidement contre les manifestations : un policier conduit la moto, un autre assis sur le siège arrière frappe à la volée à l’aide d’une longue matraque. Un choix répressif irresponsable, car, dans de telles conditions, la force du coup porté ne peut pas être contrôlée. Ainsi, le 6 décembre 1986, lors des manifestations lycéennes contre la loi Devaquet, Malik Oussekine est tué alors qu’il sort d’un club de jazz. La brigade des voltigeurs est (enfin !) dissoute.

Pour notre part, à l’encontre de toute logique « militariste », nous avons pris la décision de faire élire par les cellules de l’organisation les membres du service d’ordre et de l’ouvrir aux militantes. Il me semble que dans les années 70, nous sommes la première organisation d’extrême gauche à agir ainsi. Nous misons une fois encore sur la cohésion collective – et le contrôle démocratique. A une époque où la question des quotas et de la parité n’est pas abordée, la décision de féminiser le SO est intéressante. En ce qui me concerne, je m’investis dans les activités de la Quatrième Internationale pour de nombreuses années et mon expérience française se réduit rapidement comme peau de chagrin.

Nous avons tardé à entrer de plain-pied dans l’après-après Mai. L’important cependant est de comprendre pourquoi il n’y a pas en France de développements analogues à ce qui a pu se passer en Italie (les Brigades rouges) ou en Allemagne (la Fraction Armée rouge). L’une des raisons majeures, est qu’aucun des mouvements concernés ne voulait s’engager dans une « guerre privée » avec l’Etat ou, plus généralement, la société bourgeoisie (Action directe ne s’est constitué qu’une décennie après Mai).

Nous avons de même évité les dérives sectaires à la japonaise, quand deux des plus grandes organisations d’extrême gauche sont entrées en guerre fratricide (les uchigeba) à coup, notamment de pics à glace : les Kakumaru (Marxistes révolutionnaires) et Chukaku (Noyau central) – nos camarades de la section japonaise de la Quatrième Internationale ont refusé de s’engager dans cette aventure, rompant tous liens avec les belligérants (ce qui n’a pas empêché qu’ils soient eux aussi attaqués).

Les femmes, actrices des années 68

Il est particulièrement irritant de lire ou d’entendre dire que les femmes ne font alors que l’intendance. Elles sont des militantes à part entière, même si leurs activités ne sont pas reconnues et pas prises en compte à leur juste valeur, même si leurs interventions ne sont pas écoutées avec la même attention que celles des cadres masculins – et oui, question intendance, elles font effectivement bien plus que leur quota. A l’image de ce qui se passe dans la société, elles doivent en quelque sorte assumer dans notre monde une double journée de travail !

Ce cliché est répété de la France au Japon[6], toujours faux. A posteriori, il contribue à invisibiliser l’engagement effectif des militantes et le travail qu’elles ont précocement accompli : pourquoi rechercher ce qui n’est pas censé exister ?

Or, elles agissent dans tous les milieux en lutte, dans les comités étudiants et lycéens, dans les entreprises, dans les quartiers et les localités, dans les coordinations…

Il y a quelques femmes dans des directions d’organisation (dont la nôtre), mais elles sont rares : des exceptions dues à des trajectoires particulières qui confirment la règle. Aucune ne fait partie des « figures » publiques de Mai 68. Aucune non plus ne participe aux négociations de Grenelle entre syndicat et gouvernement.

Il doit être difficile aujourd’hui de réaliser à quel point nous revenions de loin en France, où les femmes restent sous la tutelle de leurs maris. Mes souvenirs les plus lointains remontent à une époque où une femme conduisant une voiture était chose rare et objet de sarcasme (« Une femme au volant, tous aux abris ») ; puis c’est devenu banal. Comme est devenu banal que ce soit la femme qui conduise quand un couple occupe les sièges avant, ou qu’elle soit responsable d’un métro, d’un train… Où en étions-nous dans cette longue marche en 68 ? Avant la conquête féminine des poids lourds ?

Dans mes souvenirs lointains, une femme se devait d’être assise le buste droit, les genoux serrés, la jupe descendant vers les mollets (porter le pantalon était inconvenable). Or, 1967 est l’année de la mini-jupe – et de la pilule, mais il reste interdit de faire de la publicité pour la contraception et les décrets d’application de la loi Neuwirth ne sont publiés qu’en 1972.

Pourquoi cette montée en puissance de la visibilité des femmes dans la société ne s’est pas exprimée d’emblée au sein du soulèvement social de 68 comme un allant de soi ? Pourquoi l’héritage des engagements féminins dans bon nombre de combats antérieurs ne nous a pas mieux préparés ? Pourquoi a-t-il fallu attendre la gestation d’un nouveau mouvement de libération des femmes, la seconde vague féministe des années 70 (qui, du coup, nous a sérieusement secoués) ?

Bien entendu, dans le champ « organisé », les obstacles à la visibilité des femmes sont encore nombreux : le poids dans le mouvement syndical du conservatisme catholique (CFDT) ou stalinien (CGT), le « virilisme » guerrier de la nouvelle extrême gauche, les modes d’action prévalant, le machisme ambiant, le peu d’attention porté par les (jeunes) hommes aux inégalités de genre dans le mouvement de libération sexuelle, l’absence de structures représentatives élues par la base qui auraient permis aux militantes d’être reconnues[7]

Le poids et la nature du Parti communiste français ont certainement joué un rôle majeur en ce domaine comme en d’autres. C’est à la fois l’un des PC les plus staliniens d’Europe occidentale et l’un des plus influents dans le monde ouvrier. Or, même s’il défend des droits sociaux des salariées, il est agressivement antiféministe. Les militantes qui ont à l’époque initié un travail femme dans les syndicats témoignent abondamment du mur politico-culturel auquel elles se sont heurtées[8].

A l’arrière-plan aussi, tout le paysage institutionnel du régime gaulliste a probablement rendu plus difficile en France que dans d’autres pays la jonction entre le « sociétal » et le politique. La fameuse chape de plomb.

Un moment internationaliste

L’une des « évidences » les plus surprenantes assénées par certains commentateurs est qu’il n’y avait « rien de commun » entre ce qui se passait à l’Ouest, dans les pays de l’Est et au Sud. Il s’agit là d’un regard rétrospectif sur les années 68à la fois anachronique et idéologiquement réactionnaire.

Dans le jargon de l’époque, nous parlons de la convergence des trois secteurs de la révolution mondiale : la révolution « prolétarienne » dans les pays capitalistes développés, la révolution « permanente » dans le tiers-monde et la révolution « politique » dans le bloc soviétique. Il ne s’agit pas seulement d’une analyse théorique, elle reflète une multitude d’engagements concrets.

La solidarité internationale envers le lutte de libération au Vietnam a pris mille formes, depuis l’envoi de trousses médicales jusqu’aux mobilisations massives[9].
. Cette solidarité internationale et le développement du mouvement antiguerre aux Etats-Unis ont été effectivement (et pas seulement dans notre imaginaire) des facteurs de victoire.

Les va-et-vient militants ont été multiples entre les deux rives de la Méditerranée, entre l’Europe et l’Amérique latine, y compris l’accueil de militant(e)s chiliens, argentins, brésiliens… pourchassés par les dictatures militaires des années 60-70. Le sentiment de fraternité était très grand et nous avons ressenti l’assassinat du Che comme la mort de l’un des nôtres (la JCR a organisé en 1967 un meeting en son hommage).

Pour ma part, je suis parti à la rencontre des mouvements asiatiques en 1974 (après la chute de la dictature thaïlandaise). Je n’ai jamais cessé depuis.

Il y a en France une forte tradition de solidarité internationale anti-impérialiste, malheureusement discontinue. Au lendemain de Mai 68, les Comité Vietnam national (CVN) et les Comités Vietnam de base (CVD) disparaissent, l’extrême gauche se donnant d’autres priorités, et il faut relancer à contre-courant le Front solidarité Indochine (FSI), l’escalade US se poursuivant…

En Yougoslavie, un courant marxiste autonome publie l’influente revue Praxis. Elle organise à Korcula une série de conférences ouverte à la « nouvelle gauche » internationale (je m’y suis rendu un été et j’avais la collection complète de la revue sur mes étagères).

La Lettre ouverte au Parti ouvrier polonais écrite en 1965 par Jacek Kuron et Karol Modzelevski est publiée en français (d’abord dans la revue Quatrième Internationale, puis par les Edition Maspero), ainsi que dans de nombreuses autres langues : anglais, allemand, italien, japonais… Des actions de solidarité sont menées pour exiger leur libération quand ils sont à nouveau arrêtés en 1968.

Le Socialisme emprisonné est publié en 1980 en français aux Editions La Brèche. Son auteur, Petr Uhl, Tchécoslovaque, marxiste antistalinien, ultérieurement engagé dans la Charte 77 et le Comité de Défense des personnes injustement emprisonnées » (VONS), a fait au total 8 ans de prison.

Nous partageons alors des espoirs communs. Nous nous reconnaissons les uns les autres. Nous combattons de concert – et nous sommes en quelque sorte solidairement battus dans le cours des années 80. Le prix exorbitant de cette défaite fut le véritable envol de la mondialisation capitaliste après 1989.

Le grand tournant

Ce n’est que dans la seconde moitié des années 70 que la situation change en Europe avec en Grèce la fin du régime des Colonels (1974) ; au Portugal l’épuisement de la Révolution des œillets ; en Espagne le contrôle de la transition post-Franco qui débouche sur la Constitution de 1978. Les échéances s’éloignent et nous devons apprendre à militer dans la durée – un sacré changement !

Nous ne le réalisons pas encore, mais notre génération est en passe d’être sévèrement défaite. Une défaite très brutale infligée en Grande-Bretagne par Thatcher. Une défaite cotonneuse, mais non moins réelle, en France sous Mitterrand. Le reflux mondial est annoncé par les guerres sino-indochinoises (qui commencent en 1979) et l’alliance Washington-Pékin, alors que le règne sanglant des Khmers rouges a un impact profondément démoralisant à l’échelle internationale.

L’ordre néolibéral n’est pas enfanté par Mai 68 comme certains l’ont affirmé, il est le prix exorbitant de cette défaite. Nous pensions l’épanouissement des libertés individuelles en synergie avec le développement des droits et des libertés collectives. L’ordre néolibéral en appelle aux libertés individuelles pour justifier la destruction des droits collectifs. C’est une inversion de « valeur » et non une continuité.

Pourtant, l’héritage de notre génération militante se fait encore sentir au cours des années 90. Elle a joué un rôle direct dans la naissance desdits nouveaux mouvements sociaux : Droit au logement, organisations de chômeurs, Union syndicale Solidaires… Pas mal d’entre nous ont maintenu leurs engagements, sous de multiples formes. Nous sommes entrés dans une période historique différente et l’attente de la nouvelle crise a été si longue que nos organisations politiques ont disparu ou se sont dévitalisées ; mais peut-être qu’au final, les fidélités ont été plus nombreuses que les retournements de veste.

Une histoire passée ?

L’eau a passé sous les ponts en cinquante ans. Finis les citadelles ouvrières, bastions d’une grève générale à l’ancienne. La mondialisation a changé bien des donnes. D’autres modalités de convergences des luttes ont été expérimentées au cours des années 2000. La réflexion sur le « sujet révolutionnaire » s’est considérablement enrichie. On peut beaucoup apprendre d’une multitude de (micro)initiatives spécifiques. Le cadre territorial – y compris la grève territoriale – occupe à mon sens une importance stratégique nouvelle (ou renouvelée).

On ne peut reproduire Mai, c’est entendu.

Nul besoin non plus de réveiller le virilisme et le machisme d’antan.

Ne cherchez pas un prêt-à-porter dans nos théorisations de l’époque. Elles sont évidemment datées. Elles doivent, comme toujours, être lues « en contexte » et être confrontées à une pratique complexe. Surtout, nos conceptions ont au fil des décennies évolué, c’est le plus important[10].

D’aucuns cependant renvoient 68 à un passé révolu, car les temps étaient alors « politiques » (c’est vrai), à la différence d’aujourd’hui. La dépolitisation du monde n’est-elle pas une victoire de l’ordre néolibéral ? Ne doit-on pas encore plus encore qu’hier changer le système, à l’heure d’une crise sociale et écologique généralisée ? Peut-on vraiment s’attaquer au système sans pensée politique (ce qui ne signifie pas électoral ou électoralisme), sans réflexion stratégique ? J’ai peur que le dénigrement du politique ne couvre simplement un renoncement, notamment de la part de celles et ceux qui peuvent se le permettre vu leur statut social, ou une désorientation due à la défaite de notre génération.

Notre engagement militant était total et fut souvent jugé ringard par la génération politique des années 80. A certaines conditions pourtant, ce type d’engagement nous a permis de ne pas arrêter d’apprendre, de ne pas arrêter d’agir – et de rester (un peu) utile. A franchement parler, c’est plutôt le mode de militantisme français des années 80 qui me paraît décalé par rapport aux réalités sociales présentes, marquées par la montée des précarités et des discriminations, une succession sans fin de crises humanitaires, des obscurantismes de tous types, la dictature du capital…

Les années 68 ne sont peut-être pas aussi ringardes qu’on le dit.

Notes

[1] Pierre Rousset ESSF (article 43035), L’année 68 débute au Vietnam – L’offensive du Têt, la solidarité internationale, la radicalité

[2] Ludivine Bantigny, ESSF (article 44392), “Rien n’est plus collectif que Mai 68” – « Les premières barricades ont été érigées à Caen, à Quimper ou à Redon »

[3] Daniel Gordon et Selim Nadi, ESSF (article 44286), Le Mai 68 des immigrés en France et ses suites – Une histoire qui mérite d’être connue ; Benjamin Stora, ESSF (article 44373), Comment les immigrés ont eux aussi incarné « Mai 68 » – Avant, pendant, après 1968

[4] Robert Pelletier, ESSF (article 32863), France 1974 – mobilisation antimilitariste au sein des casernes. Un témoignage : de l’Appel des Cent à la manifestation et au procès de Draguignan

[5] Voir Ludivine Bantigny, 1968. De grands soirs en petits matins, p. 164.

[6] Pour prendre un exemple, les militantes de la Ligue communiste révolutionnaire-QI (LCR-Section japonaise de la Quatrième Internationale) publient de 1970 à 1990 une revue mensuelle : Fujin Tsushin (Correspondance des Femmes). Elle devient périodique de l’Alliance socialiste des Femmes que ces camarades animent. Cette activité est évidemment le produit d’un engagement qui remonte plusieurs années auparavant.

[7] Josette Trat, ESSF (article 10209), Mai 68 est les mouvements femmes des années 1970 en France

[8] Durant ces années-là, le PCF dénonçait aussi les « gauchistes », les accusant d’être des agents du ministre de l’Intérieur, voire des fascistes, ce qui m’a valu de me faire casser un bras par des gros-bras du PC et de la CGT devant un centre de tri postal où je distribuais des tracs.

[9] Pierre Rousset, ESSF (article 10123), La solidarité envers les luttes indochinoises dans la « France de 68 » : les années 1960-1970

[10] Voir comment Daniel Bensaïd revisite en 2008 une contribution sur le parti écrite en 1968 avec Sami Naïr, ESSF (article 10230), A propos de la question de l’organisation : Lénine et Rosa Luxemburg

Paru initialement sur le site Europe Solidaire Sans Frontière.

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redaction

Fri, 18 May 2018 10:26:01 +0200

À lire un extrait de Foucault, Bourdieu et la question néolibérale, de C. Laval

Christian Laval, Foucault, Bourdieu et la question néolibérale, Paris, La Découverte, 2018.

Le fait le plus frappant de ces dernières décennies est que la « révolution » a changé de camp. On a assisté à ce qu’il faut bien appeler une « officialisation de la révolution » dans la parole publique, une monopolisation progressive par les élites économiques et politiques de l’idée de « rupture » au nom de la rationalité économique. Ce qui est devenu aujourd’hui assez manifeste a fait l’objet d’analyses sectorielles ou de réflexions éparses tout au long de la trajectoire de Bourdieu. La conception de la « révolution néolibérale », définie comme tentative de réaliser une « utopie » ou une « théorie pure » par des moyens politiques et symboliques, là encore ne vient pas d’un coup. Elle s’appuie sur un ensemble de travaux antérieurs qu’il est utile de relire à partir de la définition du néolibéralisme comme révolution symbolique[1].

Dès 1976, dans « La production de l’idéologie dominante », Luc Boltanski et Pierre Bourdieu mettent en évidence un certain nombre de caractères distinctifs d’une « nouvelle idéologie » des élites au pouvoir. Après 68, celle-ci a sous-tendu certains projets politiques, comme la « nouvelle société » de Chaban-Delmas et Delors, ou encore le « libéralisme avancé » de Giscard d’Estaing. Selon Boltanski et Bourdieu, le nouveau mode de domination a ceci de particulier et d’original qu’il requiert l’emploi intensif des sciences sociales et surtout des sciences économiques, et qu’il s’affirme comme « révolutionnaire », toujours favorable au changement, toujours prêt à la rupture. La « philosophie sociale de la fraction dominante de la classe dominante[2]» se veut non plus une défense, mais une critique de l’état existant des choses, ce qui permet d’accuser de conservatisme tous ceux qui résistent au changement. Le pouvoir ne craint pas la critique ; au contraire, il la mobilise : il faut toujours changer ou faire semblant de changer, dans tous les domaines. Le nouveau mode de domination identifié dès cette époque obéit à un principe simple : le changement est nécessaire et souhaitable. Il n’y a aucune autre solution que de le vouloir et de l’organiser. Et comme ce sont les experts qui connaissent seuls le futur, c’est à eux qu’il revient d’indiquer la voie inéluctable vers le changement. Le conservatisme prend alors un caractère nouveau. Il obéit à la « fatalité du probable », un changement commandé par les lois économiques. Il faut accepter le changement parce que « c’est ainsi ». Boltanski et Bourdieu l’appellent le « conservatisme reconverti », qu’ils opposent au « conservatisme déclaré », c’est-à-dire au vieux conservatisme des fractions déclinantes des classes dominantes. La politique affiche une volonté de changement et organise l’adaptation au changement, elle est une pédagogie du changement et une gestion de l’adaptation.

Ce texte de 1976 est précédé d’une « Encyclopédie des idées reçues et des lieux communs en usage dans les lieux neutres » – par « lieux neutres », il faut entendre les lieux de la technocratie moderniste et planificatrice française –, où Boltanski et Bourdieu montrent comment la classe dominante agence une nouvelle idéologie fondée sur la « fin des idéologies » et la valorisation du changement, sur la « modernisation » au-delà des idéologies et des conflits de classes. Dans ce recueil des lieux communs, il y a une entrée « (néo)libéralisme » accompagnée d’une citation de Giscard que nous avons déjà mentionnée[3]:

« La forme la plus savante de la pensée économique moderne est la pensée libérale. […] Elle comporte des idées très originales telles la théorie de la croissance continue, ou la théorie de la recherche de l’équilibre à un certain niveau économique. C’est donc une théorie très avancée et nouvelle. D’où, à mon avis, la nécessité de lui donner un nom moderne : néo-libéralisme. »

Boltanski et Bourdieu, avant Foucault donc, repèrent que l’idéologie du changement s’inscrit pour certains responsables dans une volonté politique affirmée dès les années 1960. Mais, en même temps, ils ne font pas du néolibéralisme giscardien un objet politique qui se détacherait particulièrement de l’ensemble des lieux communs de la fraction dominante de la classe dominante. On peut même dire qu’il est « noyé » dans le discours de ces « élites » modernisatrices françaises qui aspirent au pouvoir depuis les années 1930.

Le  néolibéralisme  comme programme  politique des nouvelles élites

Si le champ économique a fourni, par le biais de l’univers scolastique de la science économique, le nouveau nomos universel, son extension ne tient pas seulement à sa force acquise dans le champ intellectuel. Elle ne tient pas non plus aux évolutions spontanées du capitalisme, elle relève des transformations dans la formation et dans l’ethos de la noblesse d’État et des nouvelles formes de la domination politique qu’elle met en œuvre. C’est en ce sens que le texte de 1976 a été pour Bourdieu un socle de l’analyse ultérieure du néolibéralisme. Le tournant néolibéral est inséparable d’une mutation dans la formation des élites et dans leur action. Il ne suffit pas de faire de la science économique le modèle à partir duquel fut conçu le projet néolibéral, il convient d’y voir une entreprise de légitimation d’une nouvelle forme de domination politique. Si parfois, dans ses textes les plus militants, Bourdieu semble épouser les interprétations du néolibéralisme les plus stéréotypées qui ont cours dans le mouvement social (retour d’Adam Smith, marchandisation généralisée, offensive des marchés contre l’État, etc), sa conception est autrement plus fine. Certes, le néolibéralisme se présente comme une idéologie libérale classique, c’est-à-dire contre l’État. Mais, d’après Bourdieu, le cœur du néolibéralisme n’est précisément pas là. Il réside dans le rôle joué par l’action publique dans l’extension de la logique économique du marché. L’idéologie néolibérale est un étatisme d’un genre très spécial en ce qu’il se présente comme une idéologie anti-État alors que c’est l’État qui est mobilisé et transformé pour universaliser la raison économique. En réalité, le néolibéralisme est impensable en dehors de l’institution de l’État, qui en tant que détenteur du monopole de la violence symbolique est seul en mesure d’imposer la raison économique à tous les domaines de la société. L’État, à travers les élites qui le contrôlent, impose le nouveau principe de construction du monde légitime et indiscutable, et ceci à l’aide de tous les instruments du pouvoir symbolique à sa disposition : parole autorisée, actes réglementaires et lois du parlement, rapport de la Cour des comptes et commissions d’experts de toutes sortes. C’est l’État qui incorpore et impose à la fois ce qui apparemment le nie en tant qu’instance supérieure, séparée, distincte des intérêts privés. Toute l’analyse de Bourdieu conduit à ce paradoxe. La révolution symbolique néolibérale est conduite « par le haut », c’est-à-dire par l’État parce que c’est au niveau de l’État et de l’État seul – du fait de la concentration de force, à la fois physique et symbolique, qu’il a historiquement accumulée – que pouvait s’imposer un nomos universel. Le fait que le champ économique soit « habité par l’État qui contribue, à chaque moment, à son existence et à sa persistance, mais aussi aux rapports de forces qui le caractérisent » est constitutif des liens historiques entre État et économie[4]. L’État est un grand « constructeur de marché » et un arbitre dans la lutte des entreprises entre elles[5]. Le champ économique autonome, dans sa forme nationale, n’aurait pu voir le jour et fonctionner sans une action de l’État visant à organiser la compétition entre les producteurs et à garantir la domination de ceux-ci sur la population, aussi bien du côté de la circulation que de la production des biens. D’où la lutte des entreprises pour s’assurer la mainmise la plus grande sur le pouvoir d’État ; il s’agit bien d’en tirer des avantages symboliques et matériels. Bourdieu reprend dans leurs grandes lignes les analyses de Polanyi quant à la construction et à l’unification des marchés nationaux. Mais il y ajoute une note d’actualité quand il constate que, loin d’opérer un « réencastrement » de l’économie dans la société, comme Polanyi l’avait cru, les États ont tendu, avec le néo- libéralisme, à se déposséder de tous les moyens d’intervention, d’arbitrage et de régulation qu’ils avaient accumulés en participant, sous l’influence des grandes entreprises des économies dominantes soucieuses de leurs seuls intérêts, à la création d’un champ économique mondial où circulent librement les capitaux. La politique néolibérale « une fois encore, peut-être la dernière, produit le marché qui dépossède l’État de son pouvoir en matière de politique économique[6]». La puissance du néolibéralisme à l’échelle mondiale ne s’explique ainsi que par le pouvoir à la fois matériel et symbolique des États nationaux et des méta-États que sont les organisations internationales, tous coalisés par et pour la cause d’une « mondialisation » qui diminue précisément les moyens d’action de ces États nationaux. Ce paradoxe constitutif du néolibéralisme fait toute la difficulté de sa saisie théorique. La politique néolibérale se présente comme la « démolition de l’idée de service public », explique Bourdieu dans La Misère du monde. Mais il ne s’agit pas de détruire tous les services publics ou de les vendre au privé ; il s’agit de les gérer comme des entreprises au nom de l’efficacité et de la souplesse du secteur privé[7]. Selon Bourdieu, c’est dans ces lieux de formation, dans ces espaces scolastiques très spéciaux que sont l’ENA et Sciences Po, écoles devenues depuis les années 1970 des sortes de business schools, que l’élite de l’État a appris le langage de la rationalité économique et a acquis cette vision néolibérale d’une société qui pourrait être entièrement régulée par des marchés. Cette caste supérieure emploie tous les moyens de l’État pour imposer aux agents subalternes et à l’ensemble de la société le nomos économique. Loin de n’être que l’effet d’une pression extérieure du marché sur le champ étatique et politique, c’est de l’intérieur de l’État, et plus précisément du sein des institutions de formation de l’élite politique et administrative, que s’opère la transformation néolibérale. Le « déclin structural » de l’autonomie des institutions scolaires et intellectuelles a des liens très directs avec la transformation de l’État comme instance « méta-champs ». La sacralisation de la haute culture et le prestige des institutions scolaires qui étaient chargées de sa diffusion étaient étroitement liés à la formation des « robins » dévoués à l’intérêt général et au service de l’État. Il y a une relation tout aussi étroite entre la désacralisation de la culture « à l’ancienne » et la mutation des agents de la haute bureaucratie qui ont rompu avec la longue tradition des « faiseurs d’État ». Tout se passe comme si l’État à l’époque néolibérale pouvait se passer de ce type d’hommes très particuliers qui l’ont servi durant plusieurs siècles et comme s’il pouvait perdurer dans son être avec des agents dont l’habitus les conduirait plutôt à servir les institutions capitalistes.

Avec le néolibéralisme, l’action publique intensifie et étend sa fonction de construction des marchés. En d’autres termes, on a affaire non pas à une extension spontanée du capitalisme qui aurait fait reculer l’État par une force intrinsèque, selon le schème de l’« impérialisme des marchés », mais à une politique délibérée et volontaire de la part des plus hauts « serviteurs de l’État » et des responsables politiques qui ont choisi de mettre en place des marchés dans des domaines qui jusque-là échappaient à leur logique, comme la santé ou l’éducation. Bourdieu, lorsqu’il s’agit d’expliquer les raisons de la « souffrance sociale », prend l’exemple de la politique du logement et du marché immobilier, sujets sur lesquels il revient souvent en s’appuyant sur la grande enquête qu’il a dirigée au milieu des années 1980 sur ce bien à la fois matériel et symbolique qu’est la maison. Il montre que l’« économie de la maison », qui a contribué à la division de l’espace urbain en zones socialement distinctes et même opposées, trouve sa raison d’être dans les politiques du logement mises en place dans les années 1970 fondées sur l’« aide à la personne » plutôt que sur l’« aide à la pierre »[8]. Il s’agissait de permettre à une grande masse d’employés et de cadres moyens d’accéder à la propriété grâce au crédit et de quitter ainsi l’habitat collectif assimilé au « collectivisme ». L’action publique, via les propositions d’une commission ad hoc – la « commission Barre » formée en 1975 –, a construit à la fois la demande et l’offre par le biais d’une série de dispositifs bancaires et réglementaires. Ainsi, ce qui apparaît le plus naturel et le plus inéluctable n’est jamais que le produit d’une volonté publique spécifique de promouvoir une certaine forme de production et d’achat d’un bien symboliquement et affectivement très chargé, en l’occurrence la maison particulière[9]. Cette politique a favorisé la création d’une France de petits propriétaires de pavillons, selon l’expresse volonté présidentielle de Giscard, qui entendait faire respecter le « droit individuel à l’acquisition d’un patrimoine minimum », comme il l’écrivait dans Démocratie française[10]. Mais elle a aussi puissamment contribué à la ségrégation spatiale des banlieues que l’on connaît aujourd’hui. L’enquête permet ainsi de faire voir que la « révolution bureaucratique » menée par un groupe de hauts fonctionnaires dans le domaine du financement bancaire du logement a des effets sociaux considérables et sur le très long terme. Cette politique a conduit à cette « misère petite-bourgeoise » de la famille endettée qui se découvre déçue dans ses espérances de propriétaire, mais elle a aussi mené à ces fractures spatiales entre zones résidentielles « protégées », banlieues ghettoïsées et vaste périphérie « rurbaine », que la géographie sociale a mises en évidence, avec toutes les conséquences politiques que l’on redécouvre à chaque élection. Dans La Misère du mondeBourdieu part des effets du néolibéralisme sur la société et opère une « remontée » des effets aux causes, des souffrances de la société, celles des sidérurgistes de Lorraine, des agents des services publics, des employés de commerce comme des autres catégories de salariés ou d’étudiants, aux facteurs qui les ont déterminées. Et parmi ces facteurs, il y a au premier chef les politiques néolibérales.

La guerre de la main droite contre la main gauche de l’État

La haute fonction publique et les plus hauts responsables des partis politiques, ce qu’il appelle la « noblesse d’État », ont déclaré la guerre à la petite fonction publique chargée de gérer, par le biais des services publics, les populations en matière de santé, d’éducation, de justice, etc. Cette « trahison », ressentie comme telle par les agents subalternes des services publics, a provoqué chez eux un immense désarroi, de multiples effets d’anomie, une désaffection vis-à-vis du monde politique, et en particulier une distance croissante vis-à-vis de la gauche de gouvernement convertie au néo- libéralisme. D’après Bourdieu, le développement du néolibéralisme n’est pas un processus anonyme, il ne relève pas d’une pression du capitalisme sur le champ politique, il est lié à la lutte qui traverse le champ bureaucratique entre deux fractions opposées de la fonction publique, la haute et la basse fonction publique. Cette lutte a pour enjeu la finalité de l’action publique et son impact sur la société.

La politique néolibérale, c’est l’attaque de la « main droite » contre la « main gauche » de l’État selon une opposition empruntée au travail classique de Robert Hertz[11]. La main droite désigne la haute fonction publique, les cabinets, les membres du gouvernement et leurs experts attitrés, qui tirent à vue sur ce que représente et ce que coûte la basse fonction publique. C’est l’expression et la traduction de la rationalité de la noblesse d’État dont la Cour des comptes a fini par devenir l’incarnation la plus dénuée de tout scrupule social. La main gauche de l’État, à l’autre pôle, ce sont les « petits fonctionnaires, et tout spécialement ceux d’entre eux qui sont chargés de remplir les fonctions dites “sociales”, c’est-à-dire de compenser, sans disposer de tous les moyens nécessaires, les effets et les carences les plus intolérables de la logique du marché, policiers et magistrats subalternes, assistantes sociales, éducateurs et même, de plus en plus, instituteurs et professeurs ». Ceux-là ont « le sentiment d’être abandonnés, sinon désavoués, dans leur effort pour affronter la misère matérielle et morale qui est la seule conséquence certaine de la Realpolitik économique légitimée. Ils vivent les contradictions d’un État dont la main droite ne sait plus, ou pire, ne veut plus, ce que fait la main gauche, sous la forme de “doubles contraintes” de plus en plus douloureuses : comment ne pas voir par exemple que l’exaltation du rendement, de la productivité, de la compétitivité ou, plus simplement du profit, tend à ruiner le fondement même de fonctions qui ne vont pas sans un certain désintéressement professionnel associé, bien souvent, au dévouement militant ? »[12].

C’est un processus de « destruction créatrice », selon la formule de Schumpeter : « destruction de l’idée de service public », d’un côté ; introduction, de l’autre, d’un management entrepreneurial empruntant au puritanisme victorien et à l’esprit du capitalisme certains de ses traits les plus caractéristiques. De là, la souffrance des agents subalternes de la fonction publique qui vivent de plus en plus difficilement les contradictions dans lesquelles la haute fonction publique les enferme. Elle les y enferme non seulement en ne leur donnant pas les moyens de remplir leurs missions, alors que les politiques menées provoquent des effets sociaux et économiques de plus en plus négatifs, mais aussi en modifiant leurs fonctions afin de les « adapter », sous prétexte d’efficacité, à la situation engendrée par ces politiques, et plus encore en annihilant encore un peu plus le sens de leur mission. L’attaque contre les « bureaucraties de base » (street-level bureaucracies)[13] conduit à la destruction des corps professionnels porteurs des valeurs du service public, à la transformation des agents en « individus économiques » ne fonctionnant qu’à l’intérêt matériel, n’ayant plus aucune valeur commune avec leurs collègues et avec les usagers. Cet affaiblissement du sens du service public tout comme les politiques de marché conduisent à la fragmentation et à l’atomisation du peuple réduit à une masse informe de pauvres plus ou moins méritants, d’exclus plus ou moins volontaires et d’assistés à qui l’on reprochera bientôt d’être des assistés professionnels, selon une nouvelle charité d’État « responsabilisante », c’est-à-dire culpabilisante. Ces politiques qui créent une population dont les membres devront se sentir satisfaits s’ils jouissent encore d’un emploi permanent entendent « gérer » les problèmes comme s’il s’agissait d’autant de problèmes individuels[14].

Cette analyse du néolibéralisme ne coïncide donc pas entièrement avec les conceptions les plus simplistes de la doxa antinéolibérale, selon laquelle le triomphe du marché se serait soldé par un « recul de l’État ». Certains passages de Bourdieu prêtent certes à confusion, comme ceux où il est question de « retrait de l’État » ou d’« involution de l’État », ou encore lorsqu’il avance dans un entretien que la « main droite de l’État » ne veut pas seulement ignorer la fonction de la « main gauche », mais qu’elle veut tout simplement la couper[15]. En réalité, c’est une conception plus complexe et plus subtile que propose Bourdieu, qui n’est pas sans rapport avec celle de Foucault. Ce dernier insistait aussi, dans son analyse du néolibéralisme, sur le caractère institutionnellement construit des pratiques et des conduites. L’État n’est pas défait ou démantelé de l’extérieur, sous l’offensive du capitalisme financier mondialisé, il est déconstruit et reconstruit de l’intérieur par des agents supérieurs de l’État ayant intériorisé l’idée selon laquelle certaines formes d’intervention étatique étaient nécessairement totalitaires ou systématiquement inefficaces. Le néolibéralisme se présente donc comme une nouvelle logique devant présider à l’action publique. C’est en ce sens que Bourdieu écrit : « L’opposition entre le libéralisme et l’étatisme, qui occupe tant les essayistes, ne résiste pas une seconde à l’observation[16]. » Ne pas comprendre que le néolibéralisme est un étatisme, c’est, ajoute-t-il, ne pas comprendre ce qu’est la « conversion collective à la vision néolibérale qui, commencée dans les années 1970, s’est achevée, au milieu des années 1980, avec le ralliement des dirigeants socialistes[17]». Il s’agit là d’un point essentiel : puisque c’est l’élite au pouvoir qui a changé d’idéologie, il s’agit de se demander comment et quand cette nouvelle caste supérieure s’est délestée des vieux idéaux du service public et de l’inté- rêt général. La réponse est claire : ce n’est pas sous le poids de l’ultralibéralisme anglo-saxon et de la pression matérielle des marchés financiers qu’elle a changé, c’est par l’adoption d’une idéologie d’un nouveau type, dont on pouvait rendre compte dès les années 1970. Bourdieu montre en effet dès cette époque que la science royale de la politique est déjà l’économie, dont les lois relèvent, on l’a vu, d’une « fatalité du probable ». De là découle logiquement, du point de vue dominant, que les résistances au changement ne sont que le fruit de l’ignorance, la manifestation d’intérêts corporatistes ou les vestiges de mentalités archaïques. Car ce n’est plus au nom du passé que l’on gouverne, mais au nom du futur. Et si l’on gouverne « au futur », c’est justement parce qu’il ne s’agit pas tant de prétendre conserver un ordre établi, que de faire advenir un nouvel ordre tout en gérant les « dégâts du progrès ». Il ne s’agit pas encore pour Bourdieu, en 1976, de caractériser le néolibéralisme à proprement parler, mais plutôt un économisme politique empruntant à des sources hétérogènes afin d’imposer un consensus parmi les nouvelles élites. Boltanski, dans le commentaire qu’il fera plus tard de ce texte commun, souligne à juste titre que l’article de 1976 analyse une « idéologie de transition ». Celle-ci regarde d’un côté vers les conceptions plus anciennes de l’économie de l’après-guerre, notamment l’idéologie technocratique et keynésienne du plan et des grandes entreprises publiques, c’est-à-dire l’idéal d’un capitalisme encadré, régulé et redistributeur, et, de l’autre côté, vers l’avenir, anticipant les thématiques néolibérales de la fin des idéologies, de la disparition des classes sociales, de l’individu responsable et autonome[18]. C’est que cette idéologie, dont Boltanski poursuivra de façon originale avec Eve Chiapello l’analyse dans Le Nouvel Esprit du capitalisme, est déjà une réponse à la critique sociale de 68[19]. Elle cherche même à modifier la définition du politique, réduite à une orchestration gestionnaire d’un changement inéluctable dont la science économique peut formuler les lois. Mais Boltanski et Bourdieu donnent surtout la clé d’une étrange qualification que le second appliquera au néolibéralisme : celle de « révolution conservatrice ».

Le néolibéralisme comme « révolution conservatrice »

Dans une intervention prononcée à Athènes en 1996, Bourdieu compare la révolution néolibérale des années 1980 à la révolution conservatrice allemande des années 1930. Il ne les confond pas, insistant au contraire sur ce qui les sépare. La seconde exaltait le sang, la terre et l’origine, tandis que l’autre invoque la raison, le progrès et la science. Bourdieu se rend bien compte du caractère apparemment un peu incongru du terme : « Si cette révolution conservatrice peut tromper, c’est qu’elle n’a plus rien, en apparence, de la vieille pastorale Forêt-Noire des révolutionnaires conservateurs des années trente ; elle se pare de tous les signes de la modernité[20]. » Pourquoi tenir alors à cette caractérisation du phénomène néolibéral ?

Bourdieu remarque que la lutte contre les politiques néolibérales se mène à fronts renversés. Les forces de progrès, de réforme, de mouvement, comme on disait autre- fois, se présentent désormais comme des forces de défense des « acquis sociaux », de « conservation » de la protection sociale et des services publics. Les politiques néolibérales, elles, se présentent comme des politiques de réforme, d’innovation, de changement, de rupture, voire de révolution. Elles ont arraché à la gauche l’imaginaire du changement et du progrès. Elles obéissent même à une logique subversive, mais ce qu’elles subvertissent n’est pas l’ordre existant, ce sont toutes les formes de compromis social imposées par le mouvement ouvrier. Elles veulent les subvertir afin de restaurer une « origine », une situation première et plus pure, un monde où le capital pouvait jouer sa partie en toute liberté. Elles s’inspirent, en somme, d’une « intention paradoxale de subversion orientée vers la conservation ou la restauration[21]». C’est en ce sens qu’elles peuvent être qualifiées de « révolutions conservatrices ». Si cette analyse fait évidemment écho au texte de 1976, « La production de l’idéologie dominante », la référence aux révolutionnaires conservateurs des années 1930 pose problème et mérite en tout cas un certain éclaircissement. Le terme de « révolution conservatrice » (« Konservative Revolution ») est forgé par le poète Hugo von Hofmannsthal en 1927 dans un discours sur les Lettres comme espace spirituel de la nation. Il est ensuite remis en circulation dans la thèse d’Armin Moeler (« La Révolution conservatrice en Allemagne », 1949) pour désigner l’idéologie dominante de la République de Weimar. Selon Louis Dupeux, c’est un mouvement de réaction fondamentaliste qui s’oppose au libéralisme plus encore qu’au marxisme, mais surtout au conservatisme traditionaliste[22]. Selon l’un de ses principaux théoriciens, Artur Moeller Van den Bruck, son objectif est d’« arracher la révolution des mains des révolutionnaires », non pour restaurer des institutions jugées désuètes, « mais pour procéder à un “ressource- ment” radical en utilisant certaines formes de la modernité »[23].

Fondée sur le refus de la « décadence » et de l’invasion des valeurs anglo-françaises, la thématique dite völkish, selon le qualificatif que se donne volontiers ce mouvement, est un véritable programme de régénérescence du peuple allemand et de restauration des valeurs de l’État allemand, de la culture et de la race, mais sans nostalgie pour la tradition. Ce modernisme völkish s’oppose frontalement au libéralisme économique. Il constitue une réaction à la modernisation capitaliste et scientifique et à la démocratie. Nulle place ici pour le marché, le laisser-faire et l’entreprise. L’État est à la première place, l’économie doit être subordonnée au politique. Ce refus du capitalisme et de la démocratie prend un caractère optimiste, affirmatif, à l’opposé du pessimisme des conservateurs attachés à la tradition. La révolution conservatrice est animée par l’idée de la « relève », du « développement », de la « résurrection », de la « Vie » ; il appelle à « surmonter » le capitalisme afin d’établir un avenir meilleur. La marche de l’histoire est cyclique, les valeurs éternelles reviennent, l’utopie d’un âge d’or de la nation et de la culture se fonde sur l’espérance d’une restauration, mieux d’un retour. La révolution est un mouvement volontaire vers un ordre naturel et fondamental. Le peuple doit ainsi « conserver et sauver son essence propre », comme le dira Heidegger à propos du national-socialisme dans son Discours de rectorat de 1933. Dans l’ouvrage que Bourdieu a consacré à Heidegger, il le présente comme le philosophe par excellence de la révolution conservatrice, celui qui veut sauver la « belle totalité » du déclin et du morcellement : « L’aspiration régressive à la réintégration rassurante dans la totalité organique d’une société agraire (ou féodale) autarcique n’est que l’envers d’une peur haineuse de tout ce qui, dans le présent, annonce un avenir menaçant, le capitalisme comme le marxisme, le matérialisme capitaliste des bourgeois comme le rationalisme sans dieu des socialistes. Mais les “révolutionnaires conservateurs” donnent une respectabilité intellectuelle à leur mouvement en habillant leurs idées régressives d’un langage parfois emprunté au marxisme et aux progressistes et en prêchant le chauvinisme et la réaction dans le langage des humanistes[24]. »

La formule de « révolution conservatrice » appliquée au néolibéralisme est certainement utile en ce qu’elle permet d’échapper aux connotations de l’expression « contre-révolution néolibérale » en vigueur notamment dans la mouvance altermondialiste et que Bourdieu d’ailleurs utilise parfois. Une révolution conservatrice n’est pas seulement une « contre-révolution », elle n’est pas seulement une réaction défensive ou une restauration, elle est fondamentalement une action subversive. Ce que Boltanski et Bourdieu avaient déjà mis en valeur dans l’idéologie dominante rénovée et ce qui s’est confirmé par la suite quand les thèmes de la révolution et de la réforme ont été confisqués par les « révolutionnaires » néolibéraux. Est-elle pertinente pour analyser les processus politiques contemporains ?

Néolibéralisme et néoconservatisme

La caractérisation du néolibéralisme comme « révolution conservatrice » permet-elle cependant de rendre compte de l’alliage entre néolibéralisme et néoconservatisme ? Ce que l’on appelle maintenant « néoconservatisme » n’est pas un refus du marché et du capitalisme, comme c’était le cas des mouvements nationalistes et réactionnaires de l’entre- deux guerres. C’est plutôt une manière d’intégrer dans un corpus doctrinal relativement unifié la construction des marchés et le renforcement du contrôle social par une moralisation et une répression accrues des populations. Les gouvernements néoconservateurs « compensent » les effets socialement déstructurants du néolibéralisme par le recours à une rhétorique raciste et identitaire et à des méthodes politiques autoritaires, policières et répressives. N’importe quelle idéologie conservatrice et traditionaliste peut lui servir de référence ultime : nationalisme, catholicisme intégriste, islam fondamentaliste, idéologie grand-russe, ou même « tradition républicaine » confondue avec une idéologie de l’ordre.

Le néoconservatisme américain est peut-être celui qui se rapprocherait le plus de la « révolution conservatrice » telle que l’entend Bourdieu. Il présente le marché comme une réalité naturelle, originaire, de sorte qu’il peut articuler l’expansion capitaliste des grandes entreprises et la nostalgie pour une société stable de petits propriétaires indépendants responsables de leur biens. C’est une manière de rassurer des fractions de la population qui ont les raisons les plus légitimes d’être inquiètes des conséquences destructives des politiques néolibérales sur leur mode de vie. Le marché n’est pas alors conçu comme cet élément de désagrégation qu’il représentait dans la révolution conservatrice allemande, il est une composante d’un mythe d’origine, un mode d’existence fondamental du peuple. La coalition droitière qui s’est constituée aux États-Unis dans les années 1960 a été désignée par l’éditeur de la National Review de « movement conservatism » en 1961[25]. Ce « conservatisme de mouvement », qui va des néolibéraux à la droite chrétienne, prend le contrôle du Parti républicain dans les années 1970 et assure le triomphe de Reagan. Il resurgit avec le « Tea party », expression qui, par elle-même, évoque la naissance de la lutte pour l’indépendance des États-Unis et renvoie donc à l’idée d’une grande boucle historique qui ramènerait à un élan initial de la nation[26]. Il triomphe aujourd’hui avec Trump dans sa prétention à revenir à une « Amérique des origines ».

Ce qui chez Bourdieu peut apparaître au premier abord comme une simple désignation polémique rend compte, au- delà d’une analogie historique problématique, du double caractère des coalitions néoconservatrices modernes, prônant à la fois l’accélération des mutations capitalistes et le retour aux valeurs traditionnelles. La raison de ces coalitions néoconservatrices tient à ce que le néolibéralisme ne peut avancer dans les faits qu’en rassemblant des fractions de la population bien au-delà des seuls privilégiés. La domination économique ne peut se maintenir comme telle sans se constituer comme une forme narrative dotée d’un pouvoir symbolique, « ce pouvoir invisible qui ne peut s’exercer qu’avec la complicité de ceux qui ne veulent pas savoir s’ils le subissent ou même s’ils l’exercent[27]».

Mais il y a certainement une autre dimension qui mérite d’être soulignée et qui donnerait aujourd’hui au concept de « révolution conservatrice » toute sa force pour expliquer les phénomènes politiques  contemporains. C’est une chose de désigner le néolibéralisme comme pouvoir symbolique de l’économie, c’en est une autre de comprendre que la croyance dans le nomos économique ne peut s’établir qu’à la condition que ceux qui l’incarnent et le diffusent soient reconnus comme des « autorités » institutionnelles, qu’ils se présentent bien aux yeux de l’opinion dans les habits du pouvoir officiel, c’est-à-dire de l’État. L’État néolibéral qui se dépossède de beaucoup de ses moyens de régulation, d’intervention et d’arbitrage dans le champ économique, en particulier dans le domaine social, ne peut absolument pas se délester de ce qui fait son autorité propre et de ce qui inspire ce respect qui lui est dû par tous ceux qui en sont les sujets, cet obsequium, dont Bourdieu emprunte le concept à Spinoza pour désigner l’hommage à la fois à l’ordre symbolique du groupe et l’État[28]. Le néoconservatisme est un mouvement de restauration des valeurs traditionnelles qui vient réactiver et consolider cette obéissance ordinaire à l’égard de l’État et de ses porte-parole. Plus profondément, c’est un « rappel à l’ordre symbolique » d’autant plus efficace que l’ordre symbolique du groupe semble menacé dans ses fondements par le « changement permanent » invoqué comme loi des sociétés modernes. En somme, le concept de « révolution conservatrice » tel que l’emploie Bourdieu ne peut être pleinement ressaisi aujourd’hui que si on prend en compte la contradiction que l’État  néolibéral cherche à surmonter : l’impulsion par le haut d’une subversion des structures sociales et la prétention à incarner l’ordre symbolique de la société et donc à exiger l’obéissance ordinaire que cet ordre appelle. C’est paradoxalement dans les sociétés les plus néolibérales que l’« hypocrisie » que Bourdieu décelait dans les économies archaïques joue pleinement : l’obligation symbolique que le nouveau conservatisme prétend restaurer est l’envers de la destruction du lien social à laquelle conduit le néolibéralisme par la légitimation absolutiste de l’accumulation du capital économique.

Notes

[1]Cf. « Le néo-libéralisme, utopie (en voie de réalisation) d’une exploitation sans limites », in Contre-feux, op. cit., p. 108 et sq.

[2]Actes de la recherche en sciences sociales, n° 2-3, juin 1976. Cet article a été repris in Luc Boltanski, Rendre la réalité inacceptable, Demopolis, 2008.

[3]Cf. ci-dessus, p. 100-101.

[4]Les Structures sociales de l’économie, op. cit., p. 25.

[5]Anthropologie économique, op. cit., p. 222 et sq.

[6]Les Structures sociales de l’économie, op. cit., p. 277.

[7]La Misère du monde, op. cit., p. 340-341

[8]Cette grande recherche a donné lieu à de nombreux comptes ren- dus et commentaires. Parmi eux : Actes de la recherche en sciences sociales, n° 81-82, 1990 ; Sur l’État, op. cit., p. 177 et sq. ; Anthopologie économique, op. cit., p. 221 et sq. ; Les Structures sociales de l’économie, op. cit., p. 113

[9]Les Structures sociales de l’économie, op. cit., p. 30.

[10]Cité in ibid., p. 114.

[11]Robert Hertz, « La prééminence de la main droite. Étude sur la polarité religieuse », Revue philosophique, XXXIV, 1909, repris in Sociologie religieuse et folklore, PUF, 1970.

[12]La Misère du monde, op. cit., p. 222.

[13]Bourdieu emprunte l’expression à M. Lipsky, Street-Level Bureaucracy.

Dilemmas of the Individual in Public Services, Sage, 1980

[14]La Misère du monde, op. cit., p. 223.

[15]La Misère du monde, op. cit., p. 220. 17. Ibid., p. 339.

[16]La Misère du monde, op. cit., p. 220.

[17]Ibid., p. 339

[18]L. Boltanski, Rendre la réalité inacceptable, op. cit.

[19]  L. Boltanski et E. Chiapello, Le Nouvel Esprit du capitalisme, op. cit.

[20]Contre-feux, op. cit., p. 41.

[21]« Le néo-libéralisme, utopie (en voie de réalisation) d’une exploitation sans limites », loc. cit., p. 118.

[22]Louis Dupeux (dir.), La « Révolution conservatrice » dans l’Allemagne de Weimar, Kimé, 1992.

[23]Ibid., p. 7.

[24]L’Ontologie politique de Martin Heidegger, op. cit., p. 36-37.

[25]Cf. Paul Krugman, L’Amérique que nous voulons, Flammarion, 2009.

[26]La « Boston Tea Party » de 1774 est le nom donné à un épisode de la révolte des colons américains contre la politique fiscale et douanière de la métropole.

[27]« Sur le pouvoir symbolique », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations,32e année, n° 3, 1977, p. 405.

[28]Le concept d’obsequium est utilisé dans Le Sens pratique, op. cit., note 2, p. 113-114 et dans Sur l’État, op. cit., p.  63-64.

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