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Mon, 11 Jun 2018 19:17:58 +0200

L’argent dette – bitcoin crash #5

Dans le cas de la monnaie de crédit, ou « argent dette », c’est une créance qui sert d’instrument d’échange. Il ne s’agit plus de payer  avec un « bien intermédiaire », mais seulement avec la promesse d’un bien.

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La dette, bien plus de cinq mille ans d’histoire

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, la dette, autrement dit le rapport d’obligation[1], n’est pas nécessairement liée à la monnaie. Il existe des dettes dans des sociétés qui ne connaissent pas l’argent.

La prestation matrimoniale  peut s’effectuer en services que le débiteur doit rendre à la famille de son épouse. Les anthropologues distinguent « le prix de la fiancée » du « service pour la fiancée ». Les deux institutions sont très voisines. Dans les deux cas, le prétendant doit une prestation à la famille de sa future femme pour pouvoir s’unir à elle[2].

Mais le « prix de la fiancée » ne se trouve que dans des sociétés qui connaissent déjà une forme de richesse et de quasi-monnaie[3]. Le « service pour la fiancée » peut en revanche exister dans des sociétés qui ignorent le concept même de richesse. La dette du mari consiste alors en une série d’obligations à remplir, pendant un certain temps, vis-à-vis de ses beaux-parents.

Ainsi, dans la Genèse, Jacob se met au service de son beau-père Laban pendant sept ans pour Léa, l’ainée des filles, puis à nouveau sept ans pour Rachel, la cadette[4]. De même, on trouve dans certaines tribus australiennes une obligation viagère liée au mariage. Une partie du gibier chassé par le mari est dû aux parents de sa femme pendant sa vie entière[5].

L’argent dette et la banque : une origine commune

C’est grâce à la monnaie que la notion de dette prend son plein développement. La monnaie de crédit consiste à utiliser la créance que l’on possède sur un tiers comme moyen de paiement. Le tiers, débiteur à l’égard de l’acheteur, le devient ensuite du vendeur.

Bien qu’on puisse en trouver des traces dès l’Antiquité, l’argent dette tel que nous le connaissons actuellement remonte à la création de la banque au Moyen-Âge.

Certains commerçants ont tenu très tôt un rôle de changeurs de monnaies. Les changeurs sont des marchands spécialisés qui se chargent de changer les monnaies frappées à l’étranger contre des monnaies valables dans un État ou une ville donnée. Ces monnaies frappées sont, comme nous l’avons vu, à la fois monnaie marchandise et monnaie signe, monnaies faites du métal qui les composent et monnaies revêtues du signe de l’autorité souveraine qui les a fondues. Les changeurs sont capables de réaliser des opérations complexes de conversion d’une monnaie à une autre en fonction de leurs poids et alliages respectifs, ce qui demande une véritable expertise.

La lettre de crédit

Au Moyen-Âge, deux innovations commerciales renouvellent le métier des changeurs : la lettre de crédit et le compte courant.

La lettre de crédit est une reconnaissance de dette à payer au porteur. Il y a plusieurs techniques pour assurer la sécurité de sa circulation mais le principe reste le même. Un marchand A remet à B une reconnaissance écrite de dette. B utilise cet écrit pour régler ses achats envers C. C peut obtenir de A le remboursement de la dette et ainsi le paiement en monnaie de son échange précédent avec B.

Dans le Moyen-Âge occidental, alors que le commerce se développe fortement et que les métaux précieux sont rares, la lettre de crédit se répand de manière irrésistible. Son premier intérêt est de limiter les mouvements du métal précieux. Mais il y a un second avantage, bien plus décisif encore.

Les marchands se sont en effet aperçus que lorsqu’une lettre de crédit circule comme moyen de paiement, il n’y a qu’assez rarement besoin que le porteur revienne exiger la somme correspondante en métal précieux. Ces lettres circulent entre des commerçants qui ne cessent d’acheter et de vendre des marchandises, et n’ont pas pour but principal de thésauriser, sur le long terme, leur richesse. Il y a donc possibilité, pour le commerçant A, d’investir une somme déjà prêtée dans d’autres opérations commerciales. L’argent se multiplie comme par enchantement.

Le compte courant

Par ailleurs, des marchands qui entretiennent entre eux des relations commerciales régulières prennent l’habitude de tenir le compte de leurs échanges courants. Cette méthode est favorisée par la pratique ordinaire des commerçants, qui payent en général leurs achats à terme et non au comptant.

Pour chaque échange, ils se contentent de noter les sommes engagées sur un livre de compte. Cela permet de limiter les transferts d’argent, surtout si on commence, comme cela se fait à cette époque, à opérer des versements d’un compte à un autre.

Le marchand A doit, en solde de ses opérations courantes, une certaine somme à B, lequel doit une certaine somme à C. Un simple jeu d’écriture dans les livres de compte permet de transférer ce solde, en totalité ou en partie, du compte entre A et B au compte entre A et C.

Nous avons là l’ancêtre du virement de compte à compte que les banques pratiquent encore de nos jours. Et si un commerçant possède de nombreux comptes courants avec d’autres commerçants, il peut tabler sur le fait que tous ses correspondants ne demanderont pas  le remboursement de leur dette en même temps. Là encore, l’argent se multiplie.

Changeurs et banquiers

Parce qu’ils manipulent déjà de grosses sommes, les changeurs du Moyen-Âge sont à même de tenir de nombreux comptes courants et d’émettre de nombreuses lettres de crédit. La conjonction de ces différentes opérations nées de la pratique commerciale se concentre assez naturellement entre leurs mains. Les changeurs, qui travaillaient sur un « banc », ont donné un nom à leur nouvelle activité : la banque.

Un tel système ne peut fonctionner que parce qu’il est né dans un milieu de marchands qui entretiennent entre eux des relations régulières. La monnaie de crédit suppose en effet la confiance. Que vaudrait une reconnaissance de dette dont on ne serait pas certain qu’elle sera honorée ? Pour pouvoir signer ce genre de document, il faut avoir une réputation à toute épreuve.

La banque et la ville

Les changeurs et banquiers sont à la tête de maisons familiales connues pour avoir tenu leurs engagements pendant des décennies. Ils ne sont pas isolés. Ils pratiquent leurs activités dans des villes commerçantes où de nombreux autres marchands sont installés. Si un marchand se trouve confronté au retour simultané de plusieurs lettres de crédit, et qu’il n’a pas dans ses coffres les sommes nécessaires, il peut les emprunter à ses concurrents. Cela lui permet d’honorer sa signature et de conserver sa crédibilité.

Si le retour fortuit de plusieurs lettres de change est possible à un niveau individuel, elle est statistiquement improbable à l’échelle d’une ville. Il est donc toujours possible d’emprunter les sommes nécessaires. Les condamnations religieuses du prêt à intérêt n’ont jamais empêché les marchands de trouver les moyens de se rémunérer sur les sommes ainsi prêtées.

Au total, le système inspire confiance parce que la capacité de remboursement se trouve en quelque sorte mutualisée au sein d’une place commerciale donnée, en général une riche ville d’Italie ou des Flandres.

Le rôle de la confiance

La monnaie de crédit suppose, pour fonctionner, un milieu particulier. Analyser une lettre de change isolée ne permet pas d’en saisir l’essentiel. La multiplicité et la régularité des échanges, leur caractère routinier et quotidien sont des prérequis nécessaires à l’émergence de la monnaie de crédit. La confiance qu’on accorde à cette monnaie n’est pas affaire de psychologie subjective. Elle est au contraire la manifestation objective de l’effectivité du système marchand.

Bien entendu, dans chaque transaction particulière, une part de subjectivité affleure. Un marchand méfiant va réfléchir à deux fois avant d’accepter une traite. Mais globalement la confiance que les opérateurs économiques accordent aux instruments de paiement fondés sur le crédit sont le produit d’une situation donnée. Quand la confiance fait défaut, par suite d’une faillite ou d’un évènement imprévu, la défiance se répand comme une trainée de poudre.

Quand un système repose sur la confiance, un début d’effondrement est synonyme d’un effondrement total. Je dois donc me débarrasser le plus vite possible de la créance dont la valeur se perd par ce seul fait que je suppose que les autres ne lui feront plus confiance, raison objective pour que je ne lui fasse pas confiance non plus.

Argent dette et argent signe

La reconnaissance de dette connaît la même évolution que la monnaie marchandise. Avec la création du billet de banque, l’argent dette se prolonge dans l’argent signe. Les billets de banque, apparus dès le Moyen-âge en Chine et à partir du XVIIe siècle en Europe, sont des reconnaissances de dette de la banque. Mais le billet de banque circule dans des proportions qui sont sans commune mesure avec les pratiques antérieures. A partir du XIXe siècle, il devient très rare qu’un utilisateur de billet de banque éprouve le besoin d’aller se faire rembourser sa dette auprès de la banque. Comme pour la monnaie de métal, l’aspect « signe » tend ainsi à l’emporter sur l’aspect « dette ».

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Notes

[1] L’obligation est, en termes juridiques, l’engagement d’une personne vis-à-vis d’une autre à donner, à faire ou à ne pas faire quelque chose. On dit que celui qui s’est engagé est le « débiteur » de l’obligation et celui envers qui on s’est engagé le « créancier ». « La créance » désigne le rapport d’obligation pour le créancier (ce à quoi quelqu’un s’est engagé vis-à-vis de lui) tandis que la « dette » est le rapport d’obligation pour le débiteur (ce à quoi il s’est engagé envers quelqu’un d’autre).

[2] Alain Testart, Nicolas Govoroff et Valérie Lécrivain, « Les prestations matrimoniales » , in L’Homme, 2002, t. 161, p. 170.

[3] Il faut aussi signaler que le prix de la fiancée peut être fixé dans une « monnaie » purement symbolique qui ne sert qu’à ce type de paiement.

[4] Genèse, XXIX, 15-30. A la fin de l’histoire, Jacob, Léa et Rachel s’enfuient en prenant avec eux les statuettes des dieux ancestraux qui servent à attester de droits de propriété (Gen., XXXI-19)

[5] Alain Testart, «Manières de prendre femme en Australie », L’Homme, 1996,139 : 7-57, et «Le prix de la fiancée et autres prestations destinées aux parents de l’épouse dans quelques sociétés primitives », Annales de la Faculté de Droit de Clermont-Ferrand, 1996, 32 : 235-267.

Leon de Mattis

Mon, 04 Jun 2018 19:17:16 +0200

La monnaie frappée – Bitcoin crash #4

Dans l’épisode précédent, nous avons relevé que l’or et l’argent sont de la monnaie marchandise mais aussi des symboles de richesse. La frappe de la monnaie, avec l’ajout d’une marque souveraine sur la pièce, va engager le métal précieux encore plus loin sur la voie symbolique.

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La pièce de monnaie

En Occident, les premières pièces sont apparues en Asie Mineure et en Grèce au VIe et VIIe siècle avant Jésus-Christ.

Fondamentalement, cette monnaie demeure une monnaie marchandise. Une pièce est frappée en or, en argent, ou en alliage et sa valeur est celle de ces métaux précieux. Mais la frappe ajoute au métal des caractéristiques supplémentaires. Et en premier lieu, le métal devenu pièce n’est plus une matière première.

Sous sa forme brute, le métal précieux peut encore être utilisé à la confection de bijoux et d’ornements. Sous la forme d’une pièce, l’or et l’argent ne servent plus qu’au paiement. La notion de monnaie, c’est-à-dire d’instrument spécialisé dans l’échange, se matérialise dans un objet palpable.

Pièces et circulation

Devenu pièce, et non plus seulement lingot ou parure, le métal précieux a vocation à circuler. Même accumulé et conservé, il devient une « réserve de valeur », fonction de la monnaie, et non une simple accumulation de cette valeur.

La différence est subtile parce qu’un trésor, qu’il soit constitué de pièces ou d’objets précieux, reste un trésor. Mais même s’il est possible d’échanger une croix en or contre un autre bien, la destination de cette croix est de trôner dans une église pour témoigner de la splendeur de la foi.

La finalité de la pièce d’or, en revanche, est de circuler, même si Harpagon peut la conserver des années durant dans son coffre. Servir de réserve de valeur est une fonction de la monnaie lorsque celle-ci sort de la circulation, mais circuler est la raison d’être de la monnaie. Ce n’est pas le cas de l’objet précieux.  Le trésor composé de bijoux en or est une réserve de valeur qui peut éventuellement servir de moyen de paiement. Le trésor en pièces d’or est une monnaie dans sa fonction de réserve de valeur.

La marque souveraine

Le but du signe distinctif frappé sur le métal, c’est d’abord le poinçon qui certifie, de la part de celui qui l’a frappé, le poids et la composition de l’alliage dont est faite la pièce. Avec la monnaie frappée, la définition légale s’identifie à la production de la pièce elle-même. Par exemple, la drachme athénienne est une pièce de 3,5 grammes d’argent. Le signe distinctif qui y est apposé est à la fois la marque de la souveraineté de la cité et la certification du poids de métal.

Dans cette opération, le pouvoir souverain n’a nullement conféré à la monnaie sa valeur. Il s’est contenté de fournir un moyen de certification à la valeur qu’elle possède en tant que marchandise. Les souverains et les cités ont bien compris que la frappe était une occasion de propagande. Pour autant, ce n’est pas le signe souverain qui donne sa valeur à la pièce. C’est au contraire la pièce qui transfère symboliquement au signe souverain le prix qu’elle possède déjà. La pièce n’est pas seulement un alliage de métal : c’est aussi un mélange de marchandise et de symbole.

La monnaie dans le monde médiéval

Le Moyen-Âge en France offre une illustration parfaite de ce phénomène. Les monnaies frappées sont définies par trois choses : leur titre, leur poids et leur cours. Ces trois éléments sont fixés par l’émetteur de la pièce qui est un pouvoir souverain.

Le titre est une description de l’alliage dont sont composées les monnaies. Par exemple, le titre d’une pièce en argent est décrit par rapport à la proportion d’argent qu’elle possède. Une pièce d’argent fin, composée à 95 % d’argent pur, a un titre de « douze deniers de loi argent le roi ». Si le titre est inférieur, par exemple de « huit deniers », c’est qu’il entre une proportion d’argent de 8/12e dans sa composition.

Le poids s’exprime dans la fraction d’un poids de référence, qu’on appelle le « marc ». Le marc de Paris, le plus utilisé, était d’un peu moins de 250 grammes. Si on taillait 60 pièces dans un marc d’un certain alliage, chaque pièce avait donc, comme poids, 1/60e de marc, soit environ 4 grammes de l’alliage considéré.

Ces deux premières caractéristiques renvoient entièrement aux caractères physiques de la pièce de monnaie. Pour des raisons techniques, une certaine marge d’erreur était tolérée. Des fraudes étaient possibles, en trichant sur les proportions de l’alliage lors de la frappe ou en rognant la pièce durant sa circulation.

Le monnaie de compte

Si la monnaie était, comme on disait, de « bon aloi », autrement dit que l’alliage contenait bien la quantité de métal précieux annoncée, alors sa valeur devait être à peu près équivalente à son poids en métal précieux. La combinaison du titre et du poids permettait de calculer « le pied de monnaie ». Il était ainsi possible de comparer les quantités de métal présentes dans des monnaies taillées dans des alliages différents.

La valeur n’était pas représentée sur la pièce elle-même, car celle-ci ne possédait pas de valeur faciale. Une pièce était d’abord une identité, celle de l’émetteur, et un « pied », c’est-à-dire un rapport entre titre et poids.

À cause de la diversité des pièces, on avait recours à une monnaie de compte. Cette monnaie de compte était en principe une référence à une certaine quantité de métal précieux, comme l’était le sicle d’argent en Mésopotamie.

Originellement, la « livre », l’unité de base de la monnaie de compte, représentait bien un certain poids d’argent, environ 409 grammes  à l’époque de Pépin le Bref. Mais l’absence d’unité des poids et mesure et la diversité des monnaies frappées fit rapidement de la livre une référence abstraite. La livre, qui se divisait en sous et en deniers[1], pouvait être « de Paris » (parisii), ou « de Tours » (tournoi). Les deux systèmes de monnaie de compte ont longtemps cohabité.

Les pièces avaient rarement une valeur équivalente à une division de monnaie de compte, malgré quelques exceptions. Ainsi, le « gros de Saint Louis », ou « gros tournois », pièce d’argent émise par Saint Louis à la suite de l’ordonnance du 24 juillet 1266, valait un sou dans le système de la livre tournoi.

Argent et propagande

Au Moyen-Âge comme dans l’Antiquité, le signe inscrit sur la monnaie de métal est d’avantage au service de la propagande politique du souverain qui l’a frappée que nécessaire à la monnaie elle-même. La monnaie du prince est la démonstration de son pouvoir.

En France, les monnaies royales chassèrent les monnaies seigneuriales parallèlement à l’extension du pouvoir du roi. Quand un conflit de souveraineté éclatait, les différents prétendants au trône cherchaient à interdire la monnaie de leurs concurrents. À la mort de Charles VI, le roi d’Angleterre, Henri IV, devenu roi de France après le traité de Troyes, fait frapper des pièces à son nom. Son rival le dauphin, le futur Charles VII, fait de même de son côté. Le régent Bedford, qui gouverne après la mort d’Henri IV, fait interdire la monnaie du dauphin à Paris[2].

Le signe monétaire était un aspect essentiel de la construction du pouvoir souverain.

Cours et valeur de la pièce

Le cours était la valeur légale que l’émetteur de la pièce entendait lui donner. Il était exprimé en monnaie de compte. Ce cours devait dépendre, bien entendu, de la quantité de métal présente dans la pièce. Le cours légal ne pouvait s’éloigner pendant très longtemps du cours fixé par le prix du métal sur le marché.

C’est pourquoi, malgré leurs prétentions, les princes demeuraient impuissant à donner sa valeur à la monnaie. Si le cours légal d’une pièce s’écartait trop de la valeur commerciale du métal qui la composait, les marchands ne l’acceptaient plus à ce montant. Un cours réel s’imposait dans les échanges, différent du cours légal, et ce dernier perdait sa signification.

Malgré tout, les rois tentaient souvent de définir le cours légal d’une monnaie en fonction de leurs intérêts. Pour cela, ils avaient recours à ce qu’on appelait une « mutation monétaire ».

Les mutations monétaires

Elles consistaient à changer le titre, le poids ou le cours de la pièce, ou plusieurs de ces éléments. Une mutation monétaire pouvait se faire très rapidement. C’était une simple décision de l’émetteur.

Le cours réel, dépendant de la valeur commerciale du métal, subissait les fluctuations d’un marché contraint par de nombreuses restrictions légales et matérielles. Il fallait un certain nombre d’échanges avant qu’on perçoive la différence existant entre un cours légal et un cours commercial. Il y avait donc une période où le cours fixé par le souverain, même s’il était supérieur au cours réel, s’imposait.

Ainsi, même si la monnaie se dépréciait au bout d’un moment, la mutation monétaire offrait un avantage à court terme. Le roi utilisait la monnaie avant que le cours du marché ne remplace le cours légal.

Ces manipulations étaient plus faciles en argent qu’en or. L’or avait été réintroduit en Occident à la suite des croisades. C’était un métal qui était entre les mains d’un nombre réduit de marchands. Il était difficile de tricher sur son cours, bien connu des opérateurs économiques. Les pièces d’argent était donc plus souvent concernées par les mutations monétaires.

Les mutations étaient problématiques car elles entamaient la confiance dans les moyens de paiement et déstabilisaient le commerce. Elles étaient donc très critiquées, et il était dommageable pour la réputation d’un roi d’y recourir. Mais le temps de la politique était, à cette époque comme de nos jours, celui du court terme. C’était sans délai qu’il fallait financer une guerre, payer une rançon ou s’assurer la fidélité d’un allié. Il y avait donc toujours un moment où la couronne était réduite à ce genre d’expédient.

La puissance du signe

La monnaie frappée est donc avant tout une monnaie marchandise sur laquelle est ajoutée un signe. La monnaie de métal est, au cours des siècles, synonyme de diffusion d’une économie monétisée et marchande. De ce point de vue, ce ne sont pas les grosses sommes qui sont les plus importantes, mais les petites.

Les subdivisions de la monnaie,  comme « l‘as » ou « l’obole », sont faites d’alliages à base de cuivre. On parle au Moyen-Âge de « monnaie noire » à cause de l’aspect de ces pièces. Cette monnaie possède en principe sa valeur par elle-même, liée à celle du métal qui la compose. Mais le cours d’un métal comme le cuivre fait évidemment l’objet de moins d’attention que celui de l’or ou de l’argent. La valeur légale de la monnaie prend le pas sur la valeur commerciale du métal vil qui compose la pièce.

Les petites pièces sont donc le siège de l’apparition progressive d’une monnaie où l’aspect signe supplante l’aspect marchandise. Une caractéristique de la monnaie signe s’impose alors. Si les opérateurs économiques l’acceptent comme moyen de paiement, peu importe que cette monnaie possède une valeur intrinsèque. Tant qu’elle circule aisément, sa valeur ne compte pas.

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Notes

[1] Une livre valait 20 sous, et un sou valait 12 deniers, donc une livre valait 240 deniers.

[2] La vie quotidienne au temps de Jeanne d’Arc, Marcellin Défourneaux, Hachette, Paris, 1952, pp. 264-265

[3] « Le problème de l’or au Moyen-Age», Marc Bloch, Annales d’histoire économique et sociale, vol. 5, N°19, janvier 1933

Leon de Mattis

Mon, 28 May 2018 19:17:34 +0200

La monnaie marchandise – Bitcoin crash #3

On peut distinguer trois types de monnaie : la monnaie-marchandise, la monnaie de crédit et la monnaie-signe. Dans le capitalisme, ces trois types fusionnent pour coïncider avec la fonction unique de l’argent, représentation universelle de la valeur. Avant d’aborder ce stade, il faut revenir sur le déploiement de chacun d’eux dans l’histoire.

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Monnaie-marchandise et troc

La monnaie-marchandise est la monnaie qui est elle-même une marchandise. On pourrait donc autant parler de marchandise-monnaie que de monnaie-marchandise. L’image qui vient à l’esprit, quand on parle de monnaie-marchandise, est celle du troc. Alain possède une bague et Barnabé un bracelet. Ils échangent leurs bijoux : c’est du troc. Alain, possesseur du bracelet, l’échange à présent contre le collier de Charlotte. Nous pouvons considérer le bracelet, qu’Alain n’a pas conservé mais échangé deux fois, comme de la monnaie-marchandise.

Ici se révèle un aspect important de la monnaie. Chaque opération particulière de notre exemple, considéré en elle-même, est du troc. Ce n’est que si on relie les deux opérations consécutives, lien qui se trouve justifié par le fait que le bracelet est partie prenante de chacun des deux échanges, que la notion de monnaie émerge. La monnaie ne nait pas d’un échange unique, mais d’une suite d’échanges. Le concept de monnaie prend sa source dans la circulation.

Prix de la fiancée

Historiquement, les hypothèses de paiement en monnaie-marchandise ne se limitent pas  à l’échange de produits entre eux. C’est ce que montre l’étude des sociétés de chasseurs-cueilleurs ou d’agriculteurs avant qu’elles ne soient englouties par le capitalisme mondialisé. Dans ces sociétés, il peut y avoir une « richesse » au sens moderne du terme dès lors qu’il y a un stockage.  Or, l’anthropologie sociale distingue plusieurs cas de paiement qui ne sont pas liés à l’échange d’un objet contre un autre. Ce sont par exemple les prestations matrimoniales et les compensations pénales.

Les prestations matrimoniales sont des transferts de biens effectués en vue du mariage. On en distingue de nombreuses sortes, parmi lesquelles le « prix de la fiancée », le douaire ou la dot. Il s’agit de véritables paiements qui peuvent être réclamés au cas où ils ne sont pas effectués [1].  Les compensations pénales sont des biens qui sont transmis, après une infraction, à la victime ou sa famille en compensation du dommage délictuel. Il y a aussi des cas de circulation de produits qui ne sont pas des échanges au sens strict : par exemple, des dons effectués pour des raisons de prestige.

La quasi-monnaie

Un article écrit par trois anthropologues  [2] détaille comment toutes ces sortes de ces paiements peuvent s’effectuer en une « quasi-monnaie » constituée par les richesses typiques de la société considérée. Ces richesses typiques sont des produits courants dans ces sociétés :  fers de lance ou tissus de raphia en Afrique du Centre, gongs et buffles en Asie du Sud-Est, coquillages et porcs en Mélanésie, etc. Ainsi, chez les Gusii, le futur mari doit fournir à la famille de son épouse au moins un taureau et un nombre quelconque de vaches et de chèvres. Les prestations matrimoniales et compensations pénales sont des institutions très répandues. On les retrouve aussi bien dans la Bible que dans l’histoire des anciennes tribus germaniques.

Dans les compensations pénales et les prestations matrimoniales, on échange un produit contre une relation sociale. L’échange d’un produit contre un autre produit, autrement dit le troc, n’est qu’une hypothèse parmi d’autres. Le troc n’est donc pas l’explication « naturelle » de la monnaie. L’idée d’une équivalence entre des buffles, des gongs ou des tissus est née de pratiques sociales diverses.

Cependant, pour passer le cap suivant, le commerce est primordial. Il y a là une illustration de la manière dont une forme sociale apparaît et se modifie dans l’histoire. Le paiement en produits considérés comme des richesses apparaît pour différentes raisons sociales, mais une seule de ces raisons lui permet d’évoluer du stade de la « quasi-monnaie » à la monnaie proprement dite.

De la quasi-monnaie à la monnaie

On a coutume de dater le début de la monnaie aux alentours du VIIe siècle avant Jésus Christ. C’est en effet à cette période qu’apparaissent les premières pièces frappées. La monnaie-marchandise utilisée dans les relations commerciales est cependant beaucoup plus ancienne. Dans les contrats de prêts de la période paléo-babylonienne, entre 1750 et 1600 avant Jésus Christ, les sommes prêtées sont libellées en argent, en cuivre ou en orge[3]. L’orge sert à brasser une forme de bière qui se boit dans les cabarets. Le cuivre est une matière première à cette époque qui correspond à l’âge du bronze. Ces produits ont un usage possible et courant dans la société de leur temps : ils sont bien de la monnaie-marchandise.

Le « code d’Hammourabi », qui date de 1750 avant Jésus Christ, est une inscription royale qui recense un certain nombre de dispositions juridiques. C’est aussi une source pour connaitre les manières dont les paiements s’effectuaient à cette époque. Les sommes à payer y sont couramment indiquées en mesure de grains ou en poids de métal.

En principe, n’importe quelle marchandise peut servir de monnaie-marchandise. Dans les faits, pour servir de moyen de paiement, les marchandises doivent posséder certaines qualités. Il faut qu’elles soient peu altérables, mobiles et fongibles, c’est à dire divisibles facilement. Métal et orge sont faciles à diviser [4], mais le métal est supérieur à l’orge pour la question de la conservation. Le support de la monnaie-marchandise est donc une marchandise, certes, mais une marchandise qui possède des qualités particulières.

Le métal précieux

Il est inaltérable, facile à peser et d’un encombrement limité. C’est sans doute cet aspect technique qui va donner très tôt au métal précieux un avantage décisif. Mais il y a autre chose.

Une monnaie marchandise doit posséder elle-même une valeur. Or, une marchandise a une valeur pour deux raisons. Tout d’abord, parce qu’elle demande des efforts et du temps pour l’obtenir. En effet, il faut de la patience pour obtenir une certaine quantité d’or ou d’argent. Il faut chercher et exploiter longuement les rares filons de minerai. Il faut également du temps et du travail pour faire pousser des céréales.

La seconde raison est liée à l’utilité de la marchandise dans la société de son temps. La céréale sert à se nourrir ou à brasser des boissons alcoolisées. Mais quel est, depuis toujours, l’usage de l’or et de l’argent ? C’est avant tout de fabriquer des objets d’ornements. Ces objets paraissent précieux justement parce qu’ils sont faits dans un matériau rare. L’or et l’argent sont donc d’emblée des produits prestigieux et convoités.

Le trésor, symbole immobile de la puissance

Les métaux précieux ne sont certes pas les seuls symboles de richesse possibles. Dans l’Antiquité, la tête de bœuf possède aussi une telle symbolique, car celui qui possède un troupeau de bœufs est riche. Mais le bœuf, qui peut servir de moyen de paiement, a aussi une grande utilité économique. Il fournit de la force animale et de la nourriture. Le métal précieux, lui, ne sert qu’à fabriquer un objet précieux et rare, rare parce qu’il est précieux, précieux parce qu’il est rare. Un troupeau de bœuf est une richesse, mais il est surtout ce qui fournit viande et traction. Un objet d’or ne peut pas être autre chose qu’un trésor. L’or ne se mange pas et ne produit rien. Il n’est trésor que parce qu’un tissu de relations sociales l’institue comme tel.

Dans l’Antiquité, on n’est pas puissant parce qu’on est riche, mais on est riche parce qu’on est puissant. Le trésor amassé au cœur du temple n’est pas destiné à être dépensé mais conservé. Il permet d’attester de la richesse de l’institution religieuse, richesse qu’elle tient de sa place éminente dans la société  et qu’il s’agit de représenter par l’amas de métal précieux entassé dans les chambres sacrées.

Une marchandise à nulle autre pareille

Le métal précieux est une monnaie marchandise à l’instar du grain et du bétail. Mais il possède une dimension supplémentaire puisque son usage est toujours lié à la symbolique de la puissance et de la richesse. On comprend donc facilement qu’à l’époque paléo-babylonienne, le métal précieux soit une référence centrale. Par exemple, un prix mentionné en sicle d’argent dans les actes de la pratique juridique pouvait probablement être acquitté en grain.

L’idée d’une référence monétaire standard qui serve de mesure de valeur même si le paiement ne s’effectue pas dans cette monnaie, comme le sicle d’argent dans les contrats babyloniens, illustre la fonction « d’unité de compte » du métal précieux. Cette unité de compte peut naitre de la pratique commerciale mais il arrive aussi qu’un pouvoir souverain intervienne pour la définir.

Les économistes parlent de « bien intermédiaire » pour désigner cette marchandise qui permet d’en acquérir d’autre, et qui donc n’est plus voulue seulement pour elle-même mais aussi pour ce qu’elle va permettre d’échanger. La superposition de ces deux caractéristiques – bien intermédiaire et symbole de richesse – confère au métal précieux un avantage décisif pour évoluer vers une forme plus complexe de monnaie.

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Notes

[1] Alain Testart et Jean-Louis Brunaux, « Esclavage et prix de la fiancée », Annales. Histoire, sciences sociales, 2004, N°3, pp. 615-640

[2] Alain Testart, Nicolas Govoroff et Valérie Lécrivain, « Les prestations matrimoniales » , in L’Homme, 2002, t. 161, p. 170.

[3] Trois millénaires de formulaires juridiques, Actes de la Table ronde des 28 et 29 septembre 2006, Hautes Études Orientales – Moyen et Proche-Orient 48, Paris, 2010.

[4] La question de l’équivalence des mesures se pose lorsqu’on passe d’un moyen de paiement à un autre. La fraude est d’ailleurs sévèrement punie. « Lorsqu’une aubergiste de taverne refuse d’accepter du grain au poids brut en paiement d’une boisson, mais prend de l’argent, et que le prix de la boisson est inférieur à celui du grain, elle est condamnée et jetée à l’eau. » Code Hammourabi, 108.

Leon de Mattis

Mon, 21 May 2018 19:17:07 +0200

Les fonctions de l’argent – Bitcoin crash #2

Les manuels d’économie attribuent trois fonctions à la monnaie : intermédiaire des échanges, réserve de valeur et unité de compte. Mais ils en oublient une.

1 Bitcoin = 7251,31 € au 21 mai 2018

Trois fonctions traditionnelles

En premier lieu, l’argent sert de moyen de paiement. C’est la fonction la plus simple et la plus courante, celle qui permet d’effectuer des millions de transactions quotidiennes. Acheter un pain au chocolat avec un euro, acheter une voiture avec dix mille euros, ou acheter une maison avec cinq cent mille euros sont des exemples simples de cette fonction d’intermédiaire des échanges.

Comme réserve de valeur, la monnaie permet de transférer du pouvoir d’achat dans le temps. Si je conserve mes euros dans mon porte-monnaie, ou sur un compte en banque, je pourrai acheter le pain au chocolat, la voiture ou la maison non pas aujourd’hui, mais dans un futur plus ou moins proche. Cette fonction n’est pas aussi évidente qu’il le paraît. Il existe des moyens de paiement qui se périment au bout d’un certain temps. Un bon d’achat valable jusqu’à une date donnée en est un exemple. La monnaie dans sa définition complète suppose une forme de permanence.

Enfin, en tant qu’unité de compte, l’argent permet d’évaluer des biens qui ne font pas forcément l’objet d’une vente et de comptabiliser leurs valeurs.

Aucune de ces fonctions n’impose, au sens strict, l’usage de l’argent. Les échanges peuvent être assurés par le troc. Les biens immobiliers, la terre ou les métaux précieux peuvent servir de réserve de valeur. On peut évaluer la valeur d’un bien en la comparant à celle d’un autre bien.

L’argent est le facilitateur de ces opérations sans être pour autant absolument indispensable à chacune d’elles. Cet aspect des choses conduit l’économie classique à considérer l’argent comme un instrument quasiment neutre, et à ignorer la quatrième fonction de la monnaie.

L’argent, incarnation universelle de la valeur

Cette fonction apparait avec le capitalisme.

Au début du Capital, Marx décrit la monnaie comme un « équivalent général » qui peut se substituer à toutes les marchandises. L’argent rend immédiatement visible une qualité commune à toutes les marchandises : le fait d’avoir une valeur. Il matérialise cette chose mystérieuse dont le capitalisme a fait l’alpha et l’oméga de la domination sociale.

La valeur est une qualité indispensable pour que les marchandises s’échangent. Sans équivalent général, pas de production capitaliste possible, ni sur le plan des idées, ni dans la pratique réelle et quotidienne des agents économiques.

L’argent et valeur existent depuis plus longtemps que le mode de production capitaliste. Mais dans un monde qui échange d’abord des surplus, ils n’occupent pas une place centrale. Incarner la valeur ne revêt alors ni le même sens, ni le même enjeu.

Dans le mode de production capitaliste en revanche, l’échange est au cœur de la production. Il s’agit de rendre universel le fait que le but de l’échange n’est pas la satisfaction d’un besoin mais l’augmentation du capital. Ce que Marx appelle le circuit Argent – Marchandise– Argent par opposition au circuit Marchandise – Argent – Marchandise[1].

Évidemment, les marchands antiques ou médiévaux avaient déjà l’augmentation de leur capital comme objectif. Mais dans le capitalisme contemporain, l’augmentation sans fin du capital n’est plus uniquement le projet d’une classe de marchands, aussi puissante soit-elle. C’est devenu le but de la société toute entière.

Le Bitcoin et les fonctions de la monnaie

Comme moyen de paiement, le Bitoin n’est accepté que par quelques sites Internet. Son cours volatile n’en fait pas un placement sûr. Personne ne compte la valeur d’une maison, d’une voiture ou d’un pain au chocolat en Bitcoin.

Et surtout, le Bitcoin n’incarne pas la valeur dans la société du capital. Il faut se garder d’une compréhension faussée de ce que l’expression « incarner la valeur » pourrait signifier. Sous prétexte que la monnaie est un symbole, on croit que ce symbole est arbitraire. Rien n’est plus faux.

Les mécanismes sociaux qui donnent leur force aux représentations symboliques sont aussi concrets que millions de tonnes de produits que le capitalisme déplace quotidiennement. Ce qui permet à la monnaie d’incarner la valeur, ce sont les innombrables échanges qu’elle autorise chaque jour. C’est le sillon que la réitération continue, infinie et uniforme de ces opérations a imprimé au cours des siècles. L’activité humaine est modelée par la répétition monotone de l’histoire.

De nombreuses transactions sont réalisées en Bitcoin ou en Ethereum. Mais combien, en pourcentage, par rapport aux échanges en dollars, en euros ou en roupies ? Et combien, si l’on remonte aux débuts du capital ?

Le Bitcoin et les autres crypto-monnaies, dont la puissance symbolique s’appuie sur un fantasme technologique récent, ne peuvent rivaliser avec une histoire pluriséculaire. Tout au contraire, les crypto-monnaies sont clairement des valeurs spéculatives. Une chute brutale pourrait détourner d’elles le public pour longtemps.

Série consacrée au Bitcoin, aux crypto-monnaies et à l’argent en général.  Chaque Lundi à 19 h 17.

Épisode précédent: Les illusions perdues de la monnaie – Bitcoin crash #1. 

Épisode suivant: La monnaie marchandise – Bitcoin crash #3

Notes

[1] « La formule générale du capital », Le Capital, Livre I, chapitre IV

Leon de Mattis

Mon, 14 May 2018 19:17:20 +0200

Les illusions perdues de la monnaie – Bitcoin crash #1

Sous une apparence ordinaire, l’argent cache une nature pleine de subtilités métaphysiques. Dans son usage quotidien, il n’a pourtant rien de mystérieux. Une quantité d’argent correspond à une quantité de marchandises. Un pain au chocolat, un kilo de blé ou un ordinateur ont chacun un prix. Mais que l’on s’interroge sur ce qu’est la monnaie par elle-même, sur son essence, et la voilà devenue une « chose sensible suprasensible »[1].

1 Bitcoin = 7046,68 € le 14 mai 2018

L’argent est quantité, mais quantité de quoi ? Il n’est ni pain au chocolat, ni blé, ni ordinateur, et pourtant il est une grandeur de chacun de ces produits. Il est difficile d’imaginer un monde sans argent, mais il est plus difficile encore de comprendre comment fonctionne l’argent dans le monde d’aujourd’hui. On sait l’employer, mais on ne sait pas ce que c’est.

À la faveur de cette ignorance généralisée sont nées, au tournant du millénaire, les monnaies cryptées et la plus célèbre d’entre elles, le Bitcoin. Depuis, les crypto-monnaies sont l’objet de tous les fantasmes. On ne compte plus les analyses qui les présentent, pour s’en réjouir ou pour s’en inquiéter, comme une révolution monétaire. Pourtant, les crypto-monnaies n’offrent aucun caractère de nouveauté. Mais si on ne sait pas ce qu’est l’argent, on ne peut pas savoir pourquoi le Bitcoin ne lui apporte rien de plus. L’objet de cette série est de détailler les formes prises par la monnaie de ses origines à nos jours pour comprendre le fonctionnement des crypto-monnaies actuelles.

Trinité du capital

L’argent, véritable trinité du capital, possède trois dimensions : fonction, type et support, qui se divisent elles-mêmes en trois. Trois fonctions : moyen de paiement, réserve de valeur, compte. Trois types : marchandise, crédit, signe. Trois supports : métallique, fiduciaire, scriptural.

C’est rarement par l’analyse de sa fonction que l’on commence l’étude de la monnaie, car celle-ci paraît une question simple. On se focalise plutôt sur son type et son support, que l’on confond en général. Le type et le support sont liés dans les faits mais il convient de les distinguer dans l’analyse. Par « support » de la monnaie, nous entendons désigner ses caractéristiques physiques. Il peut s’agir d’un morceau de métal ou d’un bout de papier. Le métal peut être brut ou travaillé. L’écrit peut être manuscrit ou imprimé. Le support physique peut aussi être la mémoire numérique des opérations d’un compte courant ou d’une crypto-monnaie. Par « type », nous désignons le phénomène social qui fait que ce support physique est accepté comme monnaie.

On pourrait penser que n’importe quel support adéquat peut servir de monnaie du moment qu’on s’est mis d’accord à son sujet. C’est loin d’être si simple, car tout est dans ce « du moment qu’on s’est mis d’accord ». L’histoire montre que la monnaie, tout comme l’État ou les rapports sociaux, ne sont jamais le fruit d’une décision collective identifiable, mais le produit de pratiques généralisées sur de longues périodes de temps. La monnaie, comme l’État, sont des formes liées à l’existence d’un rapport social global.

Définitions

L’expression « rapports sociaux », au sens large, peut désigner toutes les interactions, innombrables, que les membres d’une société entretiennent entre eux. Le « rapport social » au singulier envisage les plus courantes de ces interactions dans ce qu’elles ont de commun. Il s’agit de voir que, derrière l’extrême diversité des phénomènes sociaux, une certaine dynamique est perceptible. C’est la logique à l’œuvre derrière de nombreuses interactions sociales.  Cette logique se déploie dans des formes qui sont les briques élémentaires de ce rapport.

L’analyse de la monnaie conduit à considérer un grand nombre d’interactions sociales quotidiennes : de l’achat du pain à la boulangerie à la vente de milliers d’action sur un marché boursier. Mais ces interactions monétaires supposent elles-mêmes l’existence de nombreuses autres formes. D’abord il faut des marchandises, puis il faut des gens pour les acheter et des gens pour les produire. Et pour surveiller tout ça, l’organisation policière adéquate.

Toutes ces formes ont leur logique interne et des liens avec la logique des autres formes. L’ensemble des formes s’intègrent à la logique globale du rapport social. La monnaie n’a de sens que parce qu’il existe des marchandises à échanger. Si la marchandise disparaissait, la monnaie disparaitrait aussi. La raison qui fait qu’on accorde à un support donné le rôle de monnaie est dépendante de la logique de l’ensemble. Le rapport social qui englobe les logiques des différentes formes que sont l’argent, la marchandise, les producteurs et consommateurs de marchandises est, à l’heure actuelle, le rapport social capitaliste.

Histoire

Les marchandises et la monnaie sont pourtant nées avant que le capitalisme ne soit un rapport social dominant.  Mais si ces formes puisent leurs origine dans une histoire d’avant le capitalisme, le moment où celui-ci est devenu mode de production les a profondément transformées, en développant des possibilités que les époques antérieures ne pouvaient anticiper.

La logique des phénomènes sociaux n’est pas identique à celle de leur apparition. Certaines formes ne révèlent qu’a postériori les développements dont elles étaient porteuses. Si l’on peut retrouver dans les manifestations de leurs origines les prémisses de ce qu’elles deviendront, ce n’est qu’avec un regard éclairé par les évolutions ultérieures. Certaines caractéristiques de la monnaie sont ainsi apparues avant la monnaie, comme nous le verrons dans les épisodes à venir.

Série consacrée au Bitcoin, aux crypto-monnaies et à l’argent en général. Chaque lundi à 19 h 17.

Prochain épisode : Les fonctions de la monnaie.

Notes

[1] « Ein sinnlich übersinnliches Ding ». Cette expression est employée par Marx dans le premier chapitre du Capital pour qualifier la marchandise en général.

Leon de Mattis