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Mon, 15 Jan 2018 10:00:39 +0100

[Guide de lecture] Autonomies italiennes

Envisager l’Autonomie en un sens historique restreint impliquerait notamment de la délimiter objectivement, comme n’importe quel autre mouvement ou organisation révolutionnaire, par une date de naissance – par exemple, le 23 mars 1973, qui lance à Bologne la coordination nationale des comités et assemblées ouvrières autonomes – et une date d’extinction – le 7 avril 1979 : soit la rafle policière au cours de laquelle sont arrêtées les principales figures dirigeantes du mouvement, et coup d’envoi d’une vaste opération répressive aboutissant à l’écrasement de toutes ses structures militantes. Mais ce serait là une perspective appauvrie, un cadre trop étroit pour rendre justice à la richesse singulière de cette séquence.

Il s’agit au contraire de penser l’autonomie en un sens plus large et plus profond, comme une pratique de masse, tour à tour concentrée et diffuse, ostensible et indiscernable, qui plonge ses racines à l’aube des années 1960 et s’étend jusqu’au début des années 1980, traversant une multiplicité de terrains de lutte et de pratiques différentes, de l’antagonisme ouvrier au féminisme, de la contre-culture à la lutte armée, de l’agitation étudiante aux émeutes urbaines, en passant par les révoltes carcérales et les expériences de communautés alternatives. Cette réalité fut portée par des dizaines d’organisations locales ou nationales, de groupes légaux ou clandestins, de revues, de radios libres, de centres sociaux, de brochures théoriques et de chansons populaires composant un maillage commun, articulé dans son hétérogénéité même. Partie des usines et des universités, la vague de l’autonomie a progressivement irrigué tout le territoire social, imposant un degré de conflictualité jamais vu en Europe depuis la fin de la guerre, face auquel s’est finalement dressée la politique contre-insurrectionnelle de restructuration capitaliste et de passage au post-fordisme.

Ces derniers temps, plusieurs publications sur cette séquence sont venues nourrir un catalogue en langue française jusqu’alors très insuffisant et lacunaire. Parallèlement, la référence à l’autonomie italienne est devenue centrale pour les nouvelles générations militantes qui sont nées à la politique au sein d’une conjoncture récente, par le soutien à la ZAD, la participation au mouvement de 2016 « contre la loi travail et son monde », l’antifascisme ou encore les luttes contre les violences policières : dans ce cadre, elle traduit un désir commun de trouver un point d’appui pour penser le dépassement des anciens paradigmes de l’émancipation, qui paraissent aujourd’hui inadéquats. Revenir sur la séquence insurrectionnelle italienne, c’est donc faire l’expérience de son actualité brûlante, au vu de ses inventions politiques, comme de ses contradictions et problématiques propres : séparation à l’égard des partis et syndicats traditionnels (à l’égard de la représentation elle-même), refus du travail salarié, articulation entre résistance ouvrière et nouvelles subjectivités sociales, usage protéiforme de la violence, renouvellement des modes de coordination et d’organisation à la base, recherche d’un au-delà stratégique du léninisme, construction immédiate du communisme. Autant de thèmes qui nous concernent et nous requièrent, dont nous allons tenter de tracer une cartographie historique.

  1. L’aire de l’Autonomie : coordonnées générales

Nous indiquons d’abord les principaux ouvrages qui fournissent un point de vue d’ensemble sur la séquence.

Synthèses historiques

– Nanni Balestrini, Primo Moroni, La Horde d’Or, Italie 1968-1977. La grande vague révolutionnaire et créative, politique et existentielle, édition de 1997 établie par Sergio Bianchi, avec la participation de Franco Berardi « Bifo », Francesca Chiaramonte, Giairo Daghini et Letizia Paolozzi. Traduit de l’italien et annoté par Jeanne Revel et Jean-Baptiste Leroux, Pierre-Vincent Cresceri et Laurent Guilloteau. éditions de l’éclat, 2017.

Sans doute l’ouvrage le plus complet sur toute la séquence révolutionnaire italienne des années 1960 et 1970 publié à ce jour (après une longue attente) en langue française. Nanni Balestrini, romancier, membre fondateur de Potere Operaio puis militant de l’Autonomie, et Primo Moroni, écrivain, animateur de la librairie Calusca de Milan qui rassemble d’inestimables archives sur l’histoire du mouvement social de cette époque, en retracent la trajectoire dans toutes ses dimensions, entremêlant pour ce faire des registres discursifs hétérogènes : généalogie (de l’opéraïsme, de la contre-culture, sans oublier les débats internationaux), récit des événements les plus marquants, élucidation des enjeux théoriques et politiques des différents segments organisationnels…Surtout, le livre-collage retranscrit de nombreux textes écrits par les protagonistes de la période, qu’il s’agisse d’articles d’intellectuel.le.s ou de tracts issus des groupes et des comités ouvriers. Seule réserve : le choix de considérer 1977 comme l’année finale de toute la séquence, plaçant ainsi en extériorité les phénomènes caractéristiques des années suivantes (intensification de la guérilla, tentatives de recomposition de l’aire autonome, vague répressive, jusqu’à la défaite ouvrière de 1980 à la FIAT), alors qu’on ne peut se passer de leur analyse en vue d’une saisie de l’ensemble du processus politique et d’une intelligence des causes de son effondrement.

L’intégralité du texte est disponible en ligne, ainsi que de précieux « journaux de traduction » faits d’entretiens et de documents complémentaires : http://ordadoro.info/

– Marcello Tarì, Autonomie ! Italie, les années 1970, La Fabrique, 2011.

L’un des livres par lesquels certains segments des dernières générations militantes ont découvert l’expérience historique de l’autonomie italienne, dont Tarì retrace le parcours depuis la dissolution des groupes extra-parlementaires intervenue en 1972-73 jusqu’au congrès de Bologne de 1977 et à la répression étatique des années suivantes. Le ton résolument partisan donne un souffle indéniable au récit des événements et éclaire les enjeux subjectifs de la séquence, mais comporte aussi quelques limites : survalorisation d’une certaine tendance – créative et transversaliste – par rapport à d’autres qui, non moins importantes, sont négligées (un exemple : le destin de Lotta Continua, à peine évoqué), jugements expéditifs sur tel ou tel groupe, recours abusif et parfois anachronique à l’outillage conceptuel deleuzien… Cette partialité assumée offre néanmoins un tableau très riche des différentes dynamiques de sépar/action spécifiques qui ont débordé la centralité ouvrière – en particulier l’irruption du mouvement des femmes et de celui des jeunes précarisé.e.s, qui a donné lieu à des expérimentations communautaires donnant corps à une critique de masse de la vie quotidienne. Ce faisant, l’auteur déploie en somme les conséquences d’une leçon théorique fondamentale : si le mouvement de l’autonomie a été si radicalement nouveau, si hétérogène à l’égard du mouvement ouvrier traditionnel, c’est qu’il a été le premier mouvement révolutionnaire à subvertir la notion même de Sujet, à dissoudre toutes les classifications identitaires de la politique classique. C’est là que résiderait, aussi, son actualité.

– Jacques Guigou, Jacques Wajnsztejn, Mai 68 et le mai rampant italien, L’Harmattan, 2008.

Cette mise en regard des deux séquences offre un aperçu très complet sur les événements italiens (on pourra consulter la table des matières ici : http://tempscritiques.free.fr/spip.php?page=ouvrage&id_ouvrage=7), qui a la particularité de mettre en avant des éléments absents des autres monographies. L’intérêt des auteurs pour le tournant humaniste de l’ultra-gauche et l’apparition de la dite révolution « à titre humain » – par-delà cet ouvrage, voir le site auquel ils contribuent : http://tempscritiques.free.fr/spip.php – les conduit en effet à rendre compte des courants qui soulevèrent une problématique analogue dans les marges du mouvement italien, notamment autour de Giorgio Cesarano – dont certains textes sont disponibles, en traduction française, sur le site de la revue Invariance : http://revueinvariance.pagesperso-orange.fr/anciennes.html.

Témoignages et récits militants

– Alessandro Stella, Années de rêves et de plomb. Des grèves à la lutte armée en Italie (1968-1980), Agone, 2016.

Membre de Potere Operaio puis des Collectifs Politiques Vénètes (CPV) dans l’aire de l’autonomie organisée, l’auteur, qui sera contraint à l’exil et vit désormais en France, livre un précieux témoignage où l’intimité assumée du discours éclaire de manière saisissante l’aventure indissociablement politique et existentielle de la jeunesse révoltée des années 1970. Marqué par la tragédie de ses camarades morts en 1979 dans l’explosion de la bombe qu’ils et elles étaient en train de préparer, son récit constitue aussi une réflexion sur la question des usages de la violence et de la force armée : contrairement à celles et ceux qui se sont engagés dans la voie de la « clandestinité stratégique », les autonomes ont toujours tenu à pratiquer dans le même temps un travail politique de masse, ouvert, public, et des actions illégales, selon une indistinction choisie, officiant comme un rempart contre la séparation militariste. La répression étatique (amplifiée par le phénomène des repenti.e.s, ces ex-militant.e.s qui donnent les noms de leurs ancien.ne.s camarades en échange d’une remise de peine) leur rendra finalement impossible de continuer à vivre et intervenir au sein du mouvement, précipitant la fin et la défaite de tout un cycle de luttes. Un extrait disponible en ligne : https://www.contretemps.eu/extrait-stella-annees-reves-plomb/. Une intervention d’Alessandro Stella au Séminaire Conséquences : https://www.youtube.com/watch?v=tmhOB7WukLQ

– Paolo Pozzi, Insurrection, Nautilus, 2010.

Militant autonome au sein du réseau lié à la revue Rosso, arrêté avec la plupart des dirigeant.e.s du mouvement le 7 avril 1979, Paolo Pozzi en livre un récit passionnant, qui détaille les moments les plus concrets de ses pratiques : le tractage à l’aube devant les portes des usines et la liaison avec les ouvriers, le soutien aux luttes d’atelier, la participation aux assemblées, la rédaction du journal, le combat pour imposer les nouvelles thématiques et les nouveaux terrains d’expression révolutionnaire (féminisme, luttes des homosexuel.le.s), la préparation des manifestations et leur déroulement, avec le détail des actions offensives qui s’y déploient, mais aussi les pratiques illégales ou armées, comme l’auto-financement par le braquage ou bien sûr les auto-réductions dans les supermarchés. À l’instar d’Alessandro Stella, Pozzi décrit ce moment où (à partir de 1977-78), les seuils de répression atteignent des niveaux tels que beaucoup de militant.e.s, devant l’impossibilité de continuer à mener une activité politique ouverte et de poursuivre cette articulation féconde entre travail légal et illégal, travail de masse et d’avant-garde, rejoignent en nombre les formations clandestines – tandis qu’il devient également impossible pour l’Autonomie de résoudre ses propres contradictions politiques et stratégiques, lors du congrès de Bologne notamment (septembre 1977), et qu’elle s’engage sur la voie d’une décomposition rapide.

– Collectif, Do you remember revolution ?, 1983.

Il s’agit d’un premier exercice de synthèse « à chaud », rédigé seulement quatre ans après le pic répressif de 1979. Paolo Virno, philosophe opéraïste, Toni Negri et neuf autres détenus de la prison de Rebibbia fournissent en une quinzaine de pages une première modélisation des principales tendances et séquences du mouvement de la décennie précédente, tout en identifiant ses conséquences immédiates. Parmi celles-ci, deux se dégagent et s’opposent : le phénomène des « repenti[.e.]s », qui « consacre une amnésie historique » ; la recherche de possibles « espaces de médiation » où pourrait continuer à s’exprimer le « nouvel acteur politique » issu des années 70, dere. Il faut toutefois préciser que cette brochure s’inscrit dans l’émergence du « mouvement de la diss façon à renouer avec la perspective mise à mal par l’aplatissement des contradictions au seul plan militaiociation » au sein des prisons : c’est-à-dire une première tentative de reconstruction historique a posteriori visant à réinterpréter les différents parcours politiques et ainsi démontrer l’innocence intrinsèque des auteurs, à travers l’usage des catégories de l’adversaire (l’emploi du mot « terrorisme » notamment) et l’hypothèse d’une « distance astrale » entre les groupes autonomes et les organisations combattantes – hypothèse que viendrait rapidement nuancer toute étude objective d’ensemble. Le texte est disponible en ligne, dans le premier numéro numérisé de la revue Classes dangereuses (http://archivesautonomies.org/spip.php?article307&lang=fr), ainsi que dans l’ouvrage Italie rouge et noire, journal février 1983-novembre 1983 de Toni Negri.

– Nanni Balestrini, Les Invisibles, P.O.L, 1992.

Roman d’avant-garde où Balestrini manifeste de manière éclatante son style littéraire expérimental. À travers le destin du personnage principal, le texte illustre le parcours de toute une génération : au contexte dramatique des prisons spéciales et de la violente révolte des détenus de Trani, font écho les souvenirs du mouvement, la révolution du quotidien, les occupations collectives, le refus du travail et les grèves sauvages, les assemblées et les manifestations de rue.

– « Retour sur l’Autonomie ouvrière : entretien avec Sergio Bianchi ». Propos recueillis par Félix Boggio Éwanjé-Épée, Stella Magliani-Belkacem et Gianfranco Rebucini.

http://revueperiode.net/retour-sur-lautonomie-ouvriere-italienne-entretien-avec-sergio-bianchi/

Actuel directeur éditorial de la maison d’édition DeriveApprodi, qui dispose d’un précieux catalogue de textes sur l’histoire du mouvement révolutionnaire des années 1960 aux années 1980 ; auparavant acteur de l’autonomie ouvrière, Sergio Bianchi revient sur sa trajectoire de fils d’ouvrier.ère.s découvrant les luttes autonomes et l’opéraïsme au début des années 1970, dans un contexte où le PCI choisit la voie du « compromis historique » et où les groupes extra-parlementaires entament leur déclin. Il est particulièrement question de la façon dont l’autonomie organisée s’est enrichie au contact du féminisme, de la contre-culture et des thématiques écologistes, tout en engageant une réflexion politique sur le dépassement de la forme-parti. Sergio Bianchi évoque également le tournant stratégique des syndicats majoritaires qui proposent de s’adapter au plan du capital ainsi que sur les positions de ceux qui (comme Mario Tronti), après avoir contribué à la formation de la théorie opéraïste, décident de revenir dans l’orbite du PCI. Il décrit aussi la manière dont les autonomes ont transformé le cadre des manifestations de rue en y introduisant des pratiques émeutières : attaques contre des cibles symboliques ou institutionnelles, affrontements avec la police, jusqu’à l’usage d’armes à feu.

– Oreste Scalzone contre la montre. « L’Italie dans les années 70 : La naissance d’un mouvement insurrectionnel de masse et son écrasement ». https://lundi.am/Oreste-Scalzone-contre-la-montre-integral

Entretien filmé avec Oreste Scalzone, membre fondateur et dirigeant de Potere Operaio, puis des Comitati Comunisti per il Potere Operaio, et des Comitati Comunisti Rivoluzionari (Cocori), animateur des revues Linea di Condotta, Senza Tregua et Metropoli. Chaque épisode correspond à une journée marquante de la séquence : la révolte de Piazza Statuto en 1962, l’émeute de Valle Giulia en 68, l’explosion ouvrière de juillet 69 à Turin, les journées insurrectionnelles de 77, l’enlèvement de Moro le 16 mars 78, et bien d’autres choses…Oreste en livre des tableaux incomparables, nourris par de très nombreux détails, anecdotes, réflexions personnelles, mises en perspectives, dont beaucoup ne figurent nulle part ailleurs.

Contenus théoriques de l’autonomie

– Extrait de La Horde d’or : « Le refus du travail ». http://ordadoro.info/?q=content/le-refus-du-travail

Le paradigme majeur du cycle de lutte ouvert en Italie pendant deux décennies est à n’en pas douter celui du refus du travail, venu s’opposer tant au traditionnel productivisme socialiste qu’à la position de défense de l’emploi adoptée par les organisations du mouvement ouvrier pendant la politique de crise. Dans ce premier extrait de La Horde d’or, Nanni Balestrini et Primo Moroni évoquent la protéiformité de cette pratique et son lien avec le projet de l’autonomie ouvrière. Le refus du travail y est d’abord défini comme un « comportement immédiat », comme un geste de révolte instinctive imposé par ces jeunes prolétaires soumis sans médiation à la hiérarchie d’usine et à la pure domination du rapport salarial. Le texte revient également sur la notion – alors nouvelle dans la pensée marxiste – de « composition de classe », en tant qu’elle désigne la réponse « subjective » (formes d’agrégation, d’organisation et de lutte) du prolétariat aux mutations de la structure productive et aux conditions concrètes de son exploitation. Il s’agit ainsi de saisir ce passage de l’objectivité du processus de travail à la subjectivation collective par laquelle les ouvrier.ère.s acquièrent une capacité révolutionnaire : « ce miracle par lequel la force de travail se transforme en classe ouvrière ».

– Lucio Castellano, « L’autonomie, les autonomies ». http://ordadoro.info/?q=content/lucio-castellano-l%E2%80%99autonomie-les-autonomies

Dans cet extrait de son anthologie de référence Aut. Op. La storia e i documenti : da Potere operaio all’Autonomia organizzata (Savelli, 1980), Castellano résume les grandes lignes de la lecture politique du capitalisme générée par l’autonomie, dont le noyau (hérité de l’opéraïsme) réside dans la définition d’une division fondamentale du pouvoir social, entre d’une part le commandement hiérarchique du rapport de travail, et d’autre part l’affirmation de besoins autonomes de classe, qui s’opposent à ce commandement et le ruinent de l’intérieur, faisant signe au présent vers une organisation sociale alternative. Il s’ensuit que la conquête du pouvoir d’État perd le caractère central qu’elle détenait dans la tradition révolutionnaire classique. « On ne parle pas ici de prendre le pouvoir mais de rompre des digues » : c’est toute une nouvelle conception de la stratégie politique qui prend forme, d’abord orientée vers l’élargissement des espaces du mouvement, la consolidation du contre-pouvoir (« lequel est diffus, disséminé, non-synthétique ») et l’émergence de l’appropriation comme forme de lutte privilégiée.

– Steve Wright, À l’assaut du ciel, composition de classe et lutte de classe dans le marxisme autonome italien, Senonevero, 2007.

Autre livre de référence, très documenté, qui aborde la période à travers le prisme de la théorie opéraïste, éclairant ses principales catégories analytiques et son développement à la lumière des luttes. Nous renvoyons au précédent guide de lecture sur l’opéraïsme, qui évoque également l’ouvrage, disponible en intégralité sur internet : http://senonevero.communisation.net/IMG/pdf/a_l_assaut_du_ciel.pdf

– Toni Negri, Books for Burning, Verso, 2005 ;

contient : Crisis of the Planner-State [Crise de l’État-Plan, 1971], Workers’ Party Against Work [Parti ouvrier contre le travail, 1973], Proletarians and the State [Prolétaires et État, 1975], Toward a Critique of the Material Constitution [Vers une critique de la constitution matérielle, 1977], Domination and Sabotage [Domination et Sabotage, 1977]. Ces textes, qui couvrent toute la période des années 1970 et sont directement liés aux enjeux politiques des organisations dans lesquelles militait Negri (à savoir, Potere Operaio, puis l’Autonomie organisée, autour de la revue Rosso), ont également été utilisés contre lui lors du « procès 7 avril ». Ils cristallisent les enjeux théoriques entourant plusieurs questions qui se posaient alors à la pratique politique organisée et au mouvement insurrectionnel : la fin de l’État-keynésien et l’avènement de l’État-crise comme pure domination politique, la caducité de la loi de la valeur et la réduction du capital à un rapport de commandement et de violence, la constitution d’une nouvelle avant-garde de classe sous les traits de l’ouvrier-social, le rejet de la résolution dialectique et l’installation dans l’extranéité et la séparation, la centralité du sabotage et de son revers, l’autovalorisation.

Disponible en intégralité : https://libcom.org/files/Negri%20-%20Books%20For%20Burning.pdf

  1. Genèse de l’autonomie : les groupes extra-parlementaires

Le « mai rampant » est marqué par une forte mobilisation au sein des universités, et la conjonction entre ouvrier.ère.s et étudiant.e.s, qui participe de la nouvelle « composition de classe ». Ces dernier.ère.s font mouvement sur la base d’un refus de l’utilisation capitaliste du savoir qui caractérise les différents projets de réforme de l’université, selon des moyens d’action variables correspondant aux configurations sociales locales, qui vont de la « commune étudiante » lors d’occupations, à l’exercice de la violence de masse en dehors des locaux universitaires. Nombreux sont alors les étudiant.e.s que l’on retrouvera dans les différents partitini, au sein de l’aire de l’autonomie, ou encore parmi les groupes armés. Dans son texte « Politique, savoirs, culture », (Cahiers du GRM, 3 | 2012 http://grm.revues.org/295), Andrea Cavazzini fournit une précieuse synthèse sur l’importance et la particularité de cette séquence. Nous renvoyons également au texte d’Oreste Scalzone « Sur l’occupation de la faculté des Lettres à Rome » (Temps Modernes, n. 264, mai-juin 1968).

Début 1969, des groupes liés à la revue opéraïste La Classe et au mouvement étudiant alors en pleine effervescence depuis 1968, mènent une intervention décisive aux portes de l’usine FIAT de Turin, soutenant un puissant processus de lutte extra-syndicale qui aboutit à la création d’une assemblée permanente ouvrier.ère.s-étudiant.e.s. Sergio Bologna fut acteur et témoin de cet épisode (« 68 en usine » : http://ordadoro.info/?q=content/sergio-bologna-68-en-usine). L’assemblée appelle à un congrès national des avant-gardes d’usine pendant l’été, dont la division donne naissance aux deux principaux groupes extra-parlementaires de la période. D’une part, les segments toscans et turinois fondent Lotta Continua et publient un journal national du même nom. De l’autre, les éléments vénitiens et romains qui portaient l’expérience de La Classe donnent naissance à Potere Operaio.

Le destin de Lotta Continua, par ses multiples ramifications et contradictions internes, apparaît d’une certaine manière comme un reflet du mouvement général. En effet, alors que l’organisation parvient à conserver une dynamique unitaire jusqu’en 1972, s’appuyant sur une idéologie maoïste à coloration spontanéiste (assez semblable à celle de la Gauche Prolétarienne en France), elle éclate progressivement ensuite : certain.e.s confluent dans l’aire de l’autonomie, d’autres s’orientent vers l’électoralisme d’extrême-gauche à travers la coalition parlementaire Democrazia Proletaria, tandis que la « Commission Prisons » participe à l’émergence des Noyaux Armés Prolétaires (NAP), et nombreux.ses sont enfin les militant.e.s qui s’engagent plus tard dans les groupes armés, en particulier Prima Linea. Au Congrès de Rimini en 1976, le groupe acte sa dissolution, alors que son journal continuera à paraître jusqu’à la fin de la décennie. En français, on peut se reporter au programme de l’organisation en matières de luttes urbaines (Lotta Continua, À propos du programme « Prenons la ville ! », 1971, http://www.centremlm.be/Lotta-Continua-A-propos-du-programme-Prenons-la-ville-%E2%88%92-1971) ainsi qu’à la traduction de quelques articles des premiers numéros de son journal par le groupe des Matériaux pour l’Intervention, mettant l’accent sur les objectifs d’appropriation de la richesse sociale (La Stratégie du Refus n°6, « Lotta Continua : les objectifs de la lutte » : http://archivesautonomies.org/spip.php?article198). Les Temps Modernes ont également consacré deux numéros à l’organisation : « Spécial Italie : Prenons la ville » (n. 303, oct. 1971) et « Lotta Continua, la leçon italienne » (n. 335, juillet 1974).

Potere Operaio, de son côté, anticipe par bien des aspects les contenus politiques qui seront au cœur de l’autonomie organisée : ses militant.e.s insistent sur la centralité du refus du travail et sur la dimension politique des objectifs salariaux (en tant qu’ils excèdent et mettent en crise le plan du capital), propulsent l’indépendance des luttes, encouragent les pratiques insurrectionnelles et l’illégalisme de masse. Selon Oreste Scalzone, Potere Operaio a été une sorte de fusion entre l’opéraïsme et l’insurrectionnalisme. On s’en rendra aisément compte en parcourant les différentes traductions issues de la brochure La Stratégie du Refus disponible en ligne (voir les numéros 2 et 6 : http://archivesautonomies.org/spip.php?article198).

La pratique militante de l’organisation se situe sur trois niveaux essentiels, que rassemble la notion de « pouvoir ouvrier » (voir le texte « Qu’est-ce que le pouvoir ouvrier ? », Décembre 1971, http://etoilerouge.chez-alice.fr/docrevinter/italb6.html) : le travail d’agitation, ouvert et public, d’intervention dans les lieux stratégiques (usines, université, quartiers populaires) ; la violence de masse, notamment sur le terrain des manifestations de rue, avec la diffusion de l’usage du cocktail molotov ; et la violence d’avant-garde, plus clandestine, qui se traduit par la création, au sein de PotOp, d’une structure de « Travail Illégal » en 1971, placée sous la responsabilité militaire de Valerio Morucci. L’organisation se dissout lors du Congrès de Rosolina en 1973 : une partie, autour des positions de Toni Negri et des militant.e.s vénitien.ne.s, soutient que la forme-groupe est désormais obsolète et décide de participer à la naissance de l’aire de l’autonomie organisée, en tant que coordination nationale des assemblées autonomes de base. D’autres préfèrent poursuivre l’expérience de Potere Operaio et conserver ses structures militantes (il s’agit de l’aile plus « néo-léniniste », incarnée par Scalzone et Piperno), ce qui aboutit à la formation du Comité Communiste pour le Pouvoir Ouvrier (COCOPO, que rejoint le Comitato Comunista Autonomo, issu de LC). Il est par ailleurs intéressant de noter que l’une des lignes de fracture qui précipite la scission de PotOp en 1973 concerne déjà le problème de la lutte armée : alors que les militant.e.s autour de Negri proposent, parallèlement au fait de dissoudre l’organisation dans l’aire de l’autonomie, une forme de délégation du travail militaire aux formations armées et aux Brigades Rouges (qui refuseront de se soumettre à une direction politique extérieure), les militant.e.s autour de Franco Piperno font valoir les différences politiques importantes qui les opposent aux BR et insistent sur la nécessité de tenir ensemble le niveau politique et le niveau militaire, sans séparation formalisée. On lira pour plus de précisions l’entretien de Sébastien Schifres avec Ugo Tassinari, qui fournit également d’intéressants éclairages sur les relations qu’avaient entre eux les différents groupes organisés ainsi que sur les formes concrètes d’usage de la violence qui se développaient à ce moment : http://sebastien.schifres.free.fr/tassinari.htm.

En 1969, dans le sillage des luttes ouvrières de l’Automne chaud (voir infra), différents comités de base des usines milanaises (notamment Pirelli et Sit-Siemens) décident de fonder le Collectif Politique Métropolitain (CPM), rejoints par des étudiant.e.s de l’Université de Trente, comme Renato Curcio et Margherita Cagol. Il s’agit de sortir du cadre étroit des lieux de lutte particuliers pour ouvrir la voie d’une coordination plus large au niveau métropolitain, de diffuser l’antagonisme ouvrier sur tout le terrain social. On y trouve déjà leurs références principales, du foquisme guévariste à la révolution culturelle chinoise en passant par les Tupamaros. Quelques mois plus tard, le CPM entame une mutation rapide, prend d’abord le nom de Sinistra Proletaria puis, avec le soutien des militant.e.s de Reggio Emilia – parmi lesquels Alberto Franceschini – s’engage dans la lutte armée clandestine, donnant naissance aux Brigades Rouges (réunion de Pecorile, août 1970).

Parmi les autres groupes : la revue Il Manifesto, issue d’une scission au sein du PCI, qui regroupe essentiellement des intellectuel.le.s (autour de Rossana Rossanda) et sera le seul de tous les groupes extra-parlementaires au cours des années 1970 à ne pratiquer aucune forme de violence politique directe. Il Manifesto participera aux diverses coalitions électorales citées supra, avec le PDUP (Parti d’Unité Prolétarienne). Avanguardia Operaia, d’inspiration trotskyste, se forme à partir de l’expérience des Comités Unitaires de Base des usines de Milan, et publie un journal éponyme. Le groupe participera aussi à la coalition Democrazia Proletaria. Contrairement à la France, la référence au maoïsme reste très minoritaire et réduite à une série d’organisations marxistes-léninistes (staliniennes) particulièrement rigides et orthodoxes, parmi lesquelles : l’Union des Communistes Italiens marxistes-léninistes (UCI-ML), qui publie le journal Servire Il Popolo, et se transformera en Parti Communiste (Marxiste-Léniniste) Italien pour participer aux élections en 1972.

Pour davantage de détails, nous renvoyons au texte d’Andrea Colombo, « Les principaux groupes » (http://ordadoro.info/?q=content/andrea-colombo-les-principaux-groupes), et à celui de Toni Negri, « Un pas en avant, deux en arrière : la fin des groupes » (http://ordadoro.info/?q=content/toni-negri-%C2%AB-un-pas-en-avant-deux-en-arri%C3%A8re-la-fin-des-groupes-%C2%BB). L’auteur revient dans ce dernier sur la crise et la dissolution de la majorité des groupes d’extrême-gauche issus de 1968 à l’aune de leur dégénérescence « tiers-internationaliste » et de leur éloignement progressif vis-à-vis des luttes ouvrières entre 1969 et 72. Les prétentions autoritaires des groupes deviennent d’autant plus caduques que le mouvement de masse, lui, poursuit sa maturation politique et pose les bases d’une organisation en termes d’autonomie de classe, qui apparaît au grand jour en 1973. Si les organisations extra-parlementaires sont désormais obsolètes, un « pas en avant » est néanmoins fait avec le développement des coordinations de groupes autonomes locaux, impliquant les collectifs d’usines comme composantes d’un ensemble d’initiatives plus large.

3 . De l’automne chaud à l’autonomie ouvrière

Au cours des années 1950 et 1960, la composition de la classe ouvrière italienne subit des transformation profondes, suite à une vague massive d’immigration interne du Sud vers le Nord. Les jeunes ouvrier.ère.s qui découvrent les grandes usines du triangle industriel Turin-Milan-Gênes sont soumis.es à un travail parcellaire, fragmenté et répétitif. Ils et elles sont déqualifié.e.s et perdent toute maîtrise sur le processus de production : c’est cette nouvelle figure prolétarienne que les théoricien.ne.s opéraïstes appelleront « l’ouvrier-masse ». Nous renvoyons à ce sujet au texte de Danilo Montaldi qui fait office de préface à son enquête sur ce phénomène, « La migration » : http://ordadoro.info/?q=content/danilo-montaldi-la-migration.

Contrairement à la génération précédente héritière des mythes de la Résistance et fidèle au Parti Communiste et à l’idéologie de la Reconstruction, la nouvelle jeunesse ouvrière est largement dépourvue de culture politique et syndicale, elle est étrangère aux codes du mouvement ouvrier traditionnel. Surtout, elle n’entretient plus avec le travail un rapport d’identification mais d’extranéité conflictuelle, et de ce fait, invente ou ré-actualise une série de pratiques qui bouleversent le cadre du conflit social : grèves spontanées, blocages de la production, sabotage, émeute. Le roman de Nanni Balestrini publié en 1971, Vogliamo tutto (Nous voulons tout, Entremonde 2012) donne corps à cette vision nouvelle de l’usine, de la métropole et de la lutte, à partir de la réécriture du témoignage de l’un de ces émigré.e.s du Sud arrivé à Milan et à Turin, où le récit proprement politique se double d’une révolte existentielle également caractéristique des nombreuses initiatives contre-culturelles de ces années.

Les manifestations de l’été 1960 à Gênes et la révolte de Piazza Statuto en 1962 correspondent aux premières expressions historiques de l’ouvrier-masse, et aux premiers symptômes d’une rupture profonde avec les formations majoritaires. Les années qui suivent correspondent à l’expérimentation de nouvelles formes de lutte, marquées par leur irrévérence vis-à-vis de la tradition syndicale (voir le texte « Struggle at Fiat 1964 » de Romano Alquati : https://www.viewpointmag.com/2013/09/26/struggle-at-fiat-1964/).

En 1969 la révolte sociale éclate avec une tout autre ampleur et se diffuse à travers le territoire, touchant des centaines d’usines, avec pour contenus revendicatifs essentiels l’égalité salariale et la fin de l’autoritarisme patronal répressif : mots d’ordre que la notion de « salaire variable indépendante » articule (Paolo Virno, « Les principes de 1969. La force d’une thèse honnie : le salaire variable indépendante », http://www.lyber-eclat.net/lyber/virno/virno-salaire.html). On peut en découvrir le détail dans une brochure réunissant des textes issus des journaux des groupes extraparlementaires italiens traduits en français : « Turin 69 : la grève de guérilla », publiée dans le supplément au numéro 12 de La Cause du Peuple, l’organe de la Gauche Prolétarienne (http://www.centremlm.be/Turin-69-La-greve-de-guerilla-1969) ; ainsi que dans le livre de Diego Giachetti et Marco Scavino, La Fiat aux mains des ouvriers, L’Automne chaud de 1969 à Turin (Les Nuits Rouges, 2005), qui retrace cette séquence à partir de documents militants et de témoignages.

L’offensivité des formes d’organisation extra-syndicale apparues au cours des années précédentes parvient alors à son acmé, et aboutit à la création d’une véritable constellation de comités unitaires de base (CUB) et d’assemblées autonomes d’usine et de quartier, qui formeront le maillage fondamental de l’autonomie ouvrière organisée. Le CUB en particulier apparaît comme un outil organisationnel particulièrement fécond, du fait de sa mixité : en effet, les étudiant.e.s et militant.e.s extérieur.e.s y participent au même titre que les ouvrier.ère.s, permettant ainsi une dynamique de circulation sociale entre l’usine et le territoire qui l’entoure. L’action du CUB de l’usine Pirelli à Milan est tout à fait représentatif de cette position, qui aboutit à articuler la lutte sociale à des objectifs politiques révolutionnaires : http://ordadoro.info/?q=content/texte-du-cub-pirelli. Cette puissance politique nouvelle parvient notamment à contraindre les syndicats à s’aligner sur les revendications des structures qui leur échappaient au cours de la négociation sur les contrats – pour un récit complet des événements, voir Paolo Virno : « Le travail ne rend pas libre » http://ordadoro.info/?q=content/paolo-virno-le-travail-ne-rend-pas-libre.

1969 est aussi un moment de violence diffuse d’une rare intensité, qui modifie radicalement les coordonnées du conflit politique. C’est ce que relève Furio Jesi, mythologue aussi brillant que méconnu, lorsqu’il analyse les débordements de manifestations survenus à l’automne 1969 (« Les vandales et l’État », 1969, https://lundi.am/Les-vandales-et-l-Etat). Alors que les institutions du mouvement ouvrier ont abandonné la perspective de l’affrontement de classe, les « vandales » qui ont endossé l’offensive physique contre l’État et le capital « démystifient » la symbolique des manifestations rangées, invitant à ne pas « se réjouir à bon marché d’une force en réalité modeste ».

1973 marque le point culminant de l’antagonisme ouvrier propulsé par les luttes de 1969, avec l’occupation de l’usine FIAT de Mirafiori, où se déploie une initiative de masse autonome qui révèle le retard des groupes extra-parlementaires et met en crise leurs prétentions avant-gardistes, précipitant un déclin désormais inéluctable (on pourrait soutenir que l’occupation de la FIAT a eu la même fonction historique vis-à-vis des groupes d’extrême-gauche qu’en France la lutte des LIP, en 1973 également, qui joue par exemple un rôle décisif dans la dissolution de la Gauche Prolétarienne). Les jeunes prolétaires de la FIAT aux foulards rouges font preuve d’une extraordinaire capacité d’organisation directe et imposent un état d’insubordination permanente centré sur le refus radical de la prestation de travail : défilés internes, blocage total des marchandises, punition des chefs d’atelier – « ici, c’est nous qui commandons », comme le dit une banderole accrochée aux murs de l’usine. Le « Parti de Mirafiori » constitue ensuite la référence commune à partir de laquelle émerge et s’articule le projet de l’autonomie organisée (voir : « L’occupation de Mirafiori et l’émergence de l’autonomie comme projet politique », http://ordadoro.info/?q=content/l%E2%80%99occupation-de-mirafiori-et-l%E2%80%99%C3%A9mergence-de-l%E2%80%99autonomie-comme-projet-politique).

Les structures et organisations de base de l’autonomie ouvrière ont connu de multiples variantes, à la mesure du contexte local dans lequel elles évoluaient. On peut par exemple se reporter à l’ouvrage de Devi Sacchetto et Gianni Sbrogio : Pouvoir ouvrier à Porto Marghera, Du Comité d’usine à l’Assemblée de territoire (Vénétie – 1960-80) (Les Nuits Rouges, 2012) qui porte sur l’autonomie organisée en Vénétie, issue de la convergence du comité ouvrier et de la cellule de Potere Operaio à Porto Marghera autour d’une enquête ouvrière.

Une autre expérience marquant la séquence de l’autonomie ouvrière organisée est celle, plus tardive, du Comité Ouvrier de la Magneti Marelli à Milan qui se déploie entre 1975 et 1978, après la disparition des groupes extra-parlementaires, et participe aux différentes coordinations de l’aire autonome. Le Comité entretient en particulier un rapport direct avec l’expérience des Comités Communistes pour le Pouvoir Ouvrier (COCOPO), liés à la revue Senza Tregua – voir infra l’article de Lucia Martini et Oreste Scalzone sur le même sujet. Au cours de cette séquence sera notamment développé et mis en pratique le thème du « décret ouvrier », soit « la capacité des ouvrier[.ère.]s d’imposer les mesures concrètes de leur propre dictature, qui ne sont pas soumises au capital et à sa valorisation » : introduction systématique, de force, des licencié.e.s dans l’usine, réduction unilatérale du temps de travail, ou encore imposition d’un commandement ouvrier sur la production par l’attaque ciblée des appareils de contrôle patronal.

Au moment où des tensions apparaissent au sein de Senza Tregua (à partir de l’été 1976), qui mèneront à son éclatement, les cadres ouvrier.ère.s de la Marelli soutiennent les positions de celles et ceux qui critiquent la « dérive intellectualiste » du journal et poussent en faveur d’une militarisation assumée – prélude à la formation du groupe Prima Linea. Le livre d’Emilio Mentasti, La « Garde Rouge » raconte. Histoire du Comité ouvrier de la Magneti Marelli (Milan, 1975-78) (éditions Les Nuits Rouges, 2009) constitue un récit très complet de ces faits. Texte intégral disponible en ligne : https://libcom.org/files/GardeRougeRaconte_0.pdf

  1. Les féminismes autonomes

Les années 1970 correspondent au moment de diffraction des fronts de lutte, selon une logique qui est propre à chaque subjectivité et ne saurait se réduire à l’extension des dispositifs de valorisation capitaliste sur la vie sociale. Ainsi le mouvement féministe italien apparaît-il sur fond d’une pensée de la différence des sexes, cristallisée notamment dans les quelques pages du manifeste de Rivolta Feminista paru en juillet 1970 (http://ordadoro.info/?q=content/il-y-deux-sexes). Son autrice, Carla Lonzi, développera cette théorie au gré des différentes expériences collectives dans lesquelles elle était engagée. Dans Crachons sur Hegel (Eterotopia, 2017, initialement publié en Italie en 1970), elle considère que le philosophe de tutelle du marxisme a ignoré le rapport de genre et ainsi reconduit la domination masculine au profit de la seule dialectique maître-esclave. Elle y oppose un mouvement de sortie radicale de la culture patriarcale, par l’intermédiaire, entre autres, de la constitution de groupes d’autoconscience et d’action non-mixte : on pourra lire à ce propos l’article « De la signification de l’autoconscience dans les groupes féministes » (http://www.vacarme.org/article2963.html). L’expérience d’un groupe de Milan, la Librairie des Femmes, a également donné lieu à un ouvrage : Ne crois pas avoir de droits (éditions de la Tempête, 2017), où l’extension du domaine du droit (à l’avortement surtout) est rejeté comme une énième mainmise de l’État sur le corps féminin.

Nous attirons également l’attention sur le fait qu’une partie du mouvement homosexuel italien a adopté une position analogue autour des initiatives de Mario Mieli. Cet aspect est cependant bien moins documenté à l’heure actuelle, et nous ne pouvons que renvoyer aux Éléments de critique homosexuelle : Italie : les années de plomb dudit Mieli (EPEL, 2008), ainsi qu’à un entretien avec Massimo Prearo au sujet du mouvement FUORI ! : https://lundi.am/Pour-un-communisme-gay.

C’est au cours des mobilisations antérieures, surtout pendant l’Automne chaud, que de telles positions sont apparues, au gré du constat que les femmes continuaient à être assignées à des seconds rôles au sein même des collectifs révolutionnaires. Elles réalisent alors que la révolution que les hommes prétendent y mener sans elles ne peut qu’être incomplète (voir « La révolution partielle », http://ordadoro.info/?q=content/la-r%C3%A9volution-partielle). L’histoire des années suivantes est celle de multiples fuites ou sécessions féminines en vue de constituer des collectifs autonomes locaux, qui parviennent rapidement à se coordonner entre eux, usant par exemple de publications (voir : « Les journaux de l’aire féministe », http://ordadoro.info/?q=content/les-journaux-de-l%E2%80%99aire-f%C3%A9ministe). On pourra lire un certain nombre d’extraits traduits en français dans deux ouvrages : L’Infamie originaire de Léa Mélandri (édition des femmes, 1979) et L’Italie au féminisme (éditions Tierce, 1978). Au sein du mouvement, ce discours et ces pratiques continuent d’être rejetés par les défenseur.se.s de « l’intérêt supérieur de la classe », au point que les cortèges non-mixtes soient parfois forcés ou attaqués, y compris avec l’appui de femmes gagnées à l’ouvriérisme. C’est aussi que le féminisme est alors loin d’être le seul mode de mobilisation des femmes : certaines demeurent membres des comités et organisations largement masculins, d’autres encore s’engagent au sein des formations de lutte armée (voir le livre d’Ida Faré, Franca Spirito, Mara et les autres, Des femmes et la lutte armée, éditions des femmes, 1983).

Il est aussi une autre dynamique à l’œuvre au sein du féminisme autonome italien, sur la base d’une subjectivation politique ancrée dans des thématiques plus matérialistes : c’est celle qui est portée par la revendication du salaire contre le travail ménager, inspirée par le modèle opéraïste du salaire politique. Sur la question de l’assignation historique des femmes à la sphère de la reproduction sociale telle qu’elle est alors traitée en Italie, nous renvoyons aux ouvrages fondateurs commentés par Morgane Merteuil dans le guide de lecture qu’elle a consacré à la question (http://revueperiode.net/guide-de-lecture-feminisme-et-theorie-de-la-reproduction-sociale/), parmi lesquels figurent notamment des textes de Mariarosa Dalla Costa, Silvia Federici et Leopoldina Fortunati – à ce propos, nous signalons que le livre Le pouvoir des femmes et la subversion sociale est disponible en ligne : http://archivesautonomies.org/spip.php?rubrique384.

Nous ajoutons également que deux textes portent plus particulièrement sur la question des luttes menées sur la base de telles revendications : le premier correspond à une intervention de Selma James, autrice américaine liée au mouvement italien par l’intermédiaire de sa collaboration avec Mariarosa Della Costa, lors d’un congrès du mouvement des femmes anglaises en 1972 (« Les femmes et le travail, ou ce qu’il ne faut pas faire », dans La Stratégie du Refus n°5 : http://archivesautonomies.org/spip.php?article198) ; le second est l’ouvrage Le Salaire au travail ménager de Louise Toupin (éditions du remue-ménage, 2014).                                    

  1. Illégalisme de masse et lutte armée

Il importe tout d’abord, contre les ravages de la dissociation, les réécritures historiques et les falsifications rétroactives, de rappeler un fait objectif : à l’exception d’Il Manifesto, tous les groupes révolutionnaires italiens des années 1970 ont pratiqué des formes de violence politique organisée. Ce phénomène doit être interprété au regard de l’accroissement brutal de la répression policière et de la mise en place d’une « stratégie de la tension », choisie par l’État pour contrer le mouvement insurrectionnel à partir de 1969. Qu’il s’agisse de manipuler des groupuscules fascistes pour la perpétration d’attentats aveugles et sanglants (tels ceux de la Piazza Fontana à Milan en 1969, ou, plus meurtrier encore, de la gare de Bologne en 1980), de lois sécuritaires, de la justice d’exception, ou de liens avec le commandement militaire américain, l’État italien n’a reculé devant aucun moyen pour installer un climat de terreur diffuse propice à son tournant autoritaire et à l’écrasement du mouvement social.

Dès le début des années 1970, la plupart des groupes se posent sérieusement le problème de la force, des formes et des usages de la violence politique. Sur le terrain public de masse, on assiste à une multiplication des pratiques émeutières au sein des manifestations de rue (comme expliqué supra) ; mais il apparaît très rapidement que s’en tenir à ce seul niveau d’intervention militante est insuffisant. Comme l’expliquent Scalzone et Persichetti, « la question du passage de la violence de rue à une activité illégale permanente, parvenant jusqu’aux armes, était à l’ordre du jour. » Cette question se pose y compris pour les formations disposant d’une structure légale. Voici par exemple un extrait du texte préparatoire au IIIème congrès national de Lotta Continua en avril 1972 : « Il est nécessaire de préparer le mouvement à un affrontement généralisé, qui a pour adversaire l’État et pour instrument l’exercice de la violence révolutionnaire, de masse et d’avant-garde ». Un cadre militant de LC, Luigi Manconi, s’exprime ainsi l’année suivante dans le cadre d’un débat public : « Le recours à la terreur et à l’action partisane comme forme organisée et armée sont des instruments irremplaçables de la lutte des classes quand ils en respectent les exigences. » De même, Toni Negri, en 1973, alors qu’il fait partie du groupe dirigeant de Potere Operaio (qui va se dissoudre quelques mois plus tard) soutient dans Partito Operaio contro il lavoro : « le parti des avant-gardes de masse détermine sa tâche fondamentale sur le plan et dans la perspective de la lutte armée. […] Aujourd’hui, seule la lutte armée parle de communisme ».

L’année 1973 marque aussi une étape importante avec le coup d’État au Chili qui renverse Salvador Allende : alors que le PCI formule l’hypothèse selon laquelle seule une alliance avec la Démocratie Chrétienne peut permettre d’éviter un scénario semblable (d’où la ligne du « compromis historique »), beaucoup d’organisations révolutionnaires font une lecture exactement inverse : Mai piú senza fucile – plus jamais sans fusil. Les Groupes d’Action Partisane (GAP) sont l’un des premiers groupes armés clandestins, formés en 1969 autour du célèbre éditeur Feltrinelli, qui meurt en 1972 alors qu’il tentait d’effectuer lui-même le sabotage d’un pylône électrique. L’inspiration des GAP vient de la résistance partisane au fascisme et se soutient d’une analyse qui met en avant le danger imminent d’un coup d’État droitier en Italie. Comme nous l’avons vu, Potere Operaio se dote d’une structure de « Lavoro Illegale » dès 1971 (qui se transforme peu après en Fronte Armato Rivoluzionario Operaio, FARO, sous la responsabilité de Morucci et Piperno), alors que les différentes formations marxistes-léninistes plus orthodoxes pratiquent un antifascisme de rue souvent brutal. La méthode de l’auto-financement par le braquage se répand également.

Les Brigades Rouges, jusqu’au milieu des années 1970, concentrent leur action sur le terrain des usines, notamment à Milan où elles bénéficient d’une forte implantation, en incendiant les voitures des chefs d’atelier honnis, ou par l’enlèvement et la séquestration des dirigeants d’entreprise (comme l’opération qui vise Idalgo Macchiarini, dirigeant chez Siemens, contemporaine de l’enlèvement en France de Nogrette par la Nouvelle Résistance Populaire, bras armé de la Gauche Prolétarienne) – ce qui leur attire une nette sympathie à la base et parmi les autres groupes extra-parlementaires. Les BR sont à ce point courtisées que les dirigeants de Lotta Continua leur proposent par exemple dès 1971 (ainsi que le raconte Renato Curcio) de devenir leur « bras armé », ce qu’elles refusent catégoriquement. Dans la revue française Camarades, proche des positions de Toni Negri, on peut par exemple lire (numéro de décembre 1976) : « le développement de leur organisation s’est fait tout entier au niveau de l’autonomie ou­vrière. Une grande partie des BR sont des ouvriers, des prolétaires, leurs références politiques sont toujours celle de l’autonomie ouvrière. On peut signaler des erreurs et des limites dans l’action des BR, mais on ne peut plus nier que la dynamique d’organisa­tion qu’ils poursuivent se soit implantée dans l’aire de l’auto­nomie – pas seulement de façon théorique, mais aussi pratique­ment et matériellement. (…) Nous croyons que les BR, nées de la crise du mouvement en 68, ont fourni une formi­dable contribution à l’autonomie ouvrière et prolétaire en Italie au moment de l’occupation de la FIAT. (…) Les cama­rades des BR – qui reconstituent leur force d’attaque après la phase répressive qui les a frappés – sont une partie fondamentale et entraînante de cette offensive de l’autonomie ouvrière et pro­létaire. (…) Les camarades des BR sont de fait, et entiè­rement, à l’intérieur de cette expérience. »

La plupart des groupes qui composent ensuite l’aire de l’autonomie, à partir de 1973, agissent sur un double niveau militant, légal et illégal : à la revue Rosso seront par exemple liées les Brigate Communiste, qui mènent plusieurs dizaines d’actions de sabotage armé, dont l’incendie retentissant en 1974 contre les locaux de l’entreprise Face Standart-ITT, mêlée au coup d’État de Pinochet ; les Comités Communistes Révolutionnaires utiliseront quant à eux une multitude de sigles différents pour revendiquer leurs actions armées, de même que les Collectifs Politiques Vénètes (CPV), de manière à donner l’impression d’une violence insurrectionnelle endémique et proliférante. Comme l’explique un militant des CPV : « nous voulions être des cadres transversaux, au sens où il ne devait pas y avoir de séparation entre le politique et le militaire, où la construction d’organisations prolétaires de masse, autonomes par rapport aux partis et aux syndicats, qui luttaient pour l’affirmation des besoins, et l’usage de la force, la pratique du contre-pouvoir, avançaient d’un même pas. » Il s’agit de construire une force combattante interne au mouvement, apte à soutenir et à défendre le contre-pouvoir de masse qui s’exprime dans les luttes, qui actualise les besoins fondamentaux du prolétariat et, ce faisant, dessine les contours d’un « communisme immédiat », en actes.

Entre les groupes autonomes et les formations clandestines, il n’y a pas, en réalité, de divergence sur le principe de la lutte armée mais plutôt sur les méthodes d’organisation et d’action : alors que les BR entendent porter l’attaque « au coeur de l’État » à partir de 1974 et multiplient les exécutions, l’aire de l’autonomie cherche jusqu’au bout à tenir ensemble travail de masse et travail d’avant-garde, critiquant ainsi l’idée d’une « clandestinité stratégique » aussi bien que le recours systématisé aux homicides politiques ; ses militant.e.s concentrent leurs actions armées (notamment des attentats à l’explosif) contre des cibles matérielles, symboliques ou institutionnelles, et visent à intimider l’ennemi plutôt qu’à l’éliminer physiquement – d’où la pratique des « jambisations ». La nécessité de maintenir une articulation politique entre les différents niveaux de lutte (d’éviter, donc, une séparation fatale de la fonction militaire) sera même reformulée au moment de l’opération Moro, avec par exemple la fameuse prise de parole de Franco Piperno, dirigeant historique de Potere Operaio puis de l’Autonomie organisée, qui déclare que l’issue du mouvement révolutionnaire réside dans sa capacité à conjuguer la « terrible beauté du 12 mars 1977 » (manifestation insurrectionnelle dans les rues de Rome) avec la « puissance géométrique de Via Fani » (du nom de la rue où Moro est enlevé par le commando des BR).

Devant les impasses politiques de l’Autonomie (qui se manifestent au Congrès de Bologne en septembre 1977) et face à un accroissement répressif qui rend quasiment impossible la poursuite des activités politiques légales, beaucoup de militant.e.s autonomes rejoignent les formations clandestines à partir de 1977-1978.

De tout ceci on peut tirer la conclusion suivante : « il n’y a pas une lutte armée et un mouvement, mais une lutte armée dans le mouvement et un mouvement dans la lutte armée » (La révolution et l’État).

Essais d’analyse historique

– Isabelle Sommier, La violence politique et son deuil. L’après 68 en France et en Italie, Presses Universitaires de Rennes, 1998.

Une étude historique qui se focalise sur la question de la violence pratiquée par les groupes italiens et français, qu’ils privilégient les formes émeutières ou au contraire l’action ciblée clandestine. Isabelle Sommier interroge le « passage à l’acte » à l’aune notamment de l’atmosphère idéologique générale des années post-68 et des stratégies sécuritaires de l’État, mais s’intéresse aussi à la vague de renoncement qui coïncide avec l’abandon progressif des perspectives de violence révolutionnaire et des espoirs de transformation sociale. Le livre se nourrit également de plusieurs dizaines d’entretiens menés avec des militant.e.s français.es et italien.ne.s, qui permettent de mieux saisir les différents parcours subjectifs et de disposer d’un point de vue « en immanence ».

– Oreste Scalzone, Paolo Persichetti, La révolution et l’État, insurrections et contre-insurrection dans l’Italie de l’après 68, Dagorno, 2000

Livre co-écrit par Oreste Scalzone et Paolo Persichetti, qui, né en 1962, fut membre des Brigades Rouges – Union des Communistes Combattants (dernière branche issue du processus de scission des BR entamé en 1981). Arrêté en 1987, il se réfugie en France avant d’être extradé en 2002 alors qu’il enseignait à l’Université Paris-8 et en dépit de la « doctrine Mitterrand » qui accordait l’asile politique aux militant.e.s italien.ne.s poursuivi.e.s en échange de leur neutralité. Il est définitivement libre depuis 2014.

L’ouvrage propose une analyse détaillée des différents mécanismes qui ont présidé à la formation d’un gouvernement par l’urgence et d’une véritable justice d’exception en Italie. Les auteurs reviennent également, chiffres et statistiques à l’appui, sur la décennie insurrectionnelle des années 1970, en prenant soin de déconstruire les mensonges rétroactifs et autres binarismes caricaturaux qui ont occulté sa compréhension. Ils insistent en particulier sur l’articulation immanente entre mouvement de masse et phénomènes de lutte armée, sur leur « co-croissance », et tâchent d’envisager la séquence dans sa globalité et sa complexité. Sont également formulées des critiques pertinentes contre « l’économie politique de la dissociation » – en particulier la négation de son propre parcours, la réinvention tendancieuse de son propre passé militant et de celui des autres, dans le but de clamer son innocence et d’obtenir ainsi de significatives remises de peine, tout en contribuant à la spoliation étatique de la mémoire des luttes sociales.

La guérilla diffuse : pratiques et trajectoires organisationnelles de l’autonomie

– Yann Collonges, Pierre Georges Randal. Les Autoréductions : grèves d’usagers et luttes de classes en France et en Italie, 1972-1976. Entremonde, 2010.

La pratique de masse de l’autonomie, son implantation dans les luttes sociales, se manifeste par une vague d’insubordination, d’illégalité diffuse, dont les auto-réductions et grèves d’usager.ère.s constituent la nouvelle grammaire politique. Tout au long des années 1970, des quartiers entiers verront se développer de puissants moments de lutte lors desquels les prolétaires réduisent ou cessent le paiement des factures de loyer, de transport, de téléphone, de gaz, d’eau ou d’électricité, occupent des logements vides et se réapproprient directement les biens de consommation et de subsistance dans les supermarchés. Ces pratiques correspondent à une extension du conflit social hors des murs de l’usine et confèrent au « refus du travail » les conditions matérielles de sa persistance, ouvrant la voie de l’auto-valorisation – soit l’imposition immédiate des désirs et des besoins de la classe au détriment de ce que le commandement capitaliste exige de la force de travail. Extraits : https://infokiosques.net/lire.php?id_article=595.

On lira aussi ce document complémentaire très instructif, qui détaille l’histoire des luttes d’auto-réduction, dans toutes ses facettes (électricité, transport, téléphone, logement, supermarché) : https://infokiosques.net/IMG/pdf/autoreduction-2.pdf.

– Lucia Martini et Oreste Scalzone, « Phénomènes de la lutte armée dans le mouvement et à ses marges » – retour sur l’histoire des COCOPO :

http://ordadoro.info/?q=content/lucia-martini-et-oreste-scalzone-ph%C3%A9nom%C3%A8nes-de-lutte-arm%C3%A9e-dans-le-%C2%ADmouvement-et-%C3%A0-ses

Concernant les Collectifs Politiques Vénètes et les Comités Communistes Révolutionnaires, on pourra se reporter à d’intéressantes synthèse factuelles (tirées de La Mappa perduta – voir infra), qui listent leurs actions les plus marquantes et les principales étapes de leur existence :

– Synthèse de l’histoire des Collettivi Politici Veneti (CPV) : http://www.misteriditalia.it/terrorismo/terrorismo-diffuso/locali/StoriaCollPolVen.pdf

– Extrait de La Horde d’or, sur les CPV : http://ordadoro.info/?q=content/les-collectifs-politiques-de-v%C3%A9n%C3%A9tie

– Synthèse de l’histoire des Comitati Comunisti Rivoluzionari (COCORI) : http://www.misteriditalia.it/terrorismo/terrorismo-diffuso/operaiste/StoriaCocori.pdf

Les formations clandestines

– Des origines possibles de la « tendance armée » :

http://ordadoro.info/?q=content/des-origines-possibles-de-la-%C2%AB-tendance-arm%C3%A9e-%C2%BB

Ce texte extrait de La horde d’or rappelle le contexte ouvrier au sein duquel naissent les BR, leur immanence initiale au climat d’insubordination diffuse qui règne alors dans les usines du Nord de l’Italie. On y trouve des éclaircissements sur la pratique du CPM (voir supra), son exigence d’un dépassement du caractère sectoriel des luttes en cours (« dépassement de l’ouvriérisme et de l’estudiantisme ») par une intervention étendue sur le terrain de la métropole et de nouvelles formes d’organisation transversales, au-delà des différents groupes de base localisés. À ce titre le CPM participe activement aux campagnes sur les transports publics et aux mouvements d’occupations des logements dans les quartiers populaires. Au Congrès de Chiavari en novembre 1969 sont également formulées les premières perspectives de lutte armée. Le texte revient aussi sur la brève parenthèse du journal Sinistra Proletaria – avec un extrait programmatique à l’appui, qui rappelle directement la brochure « De la lutte violente de partisans » produite par la GP en France la même année, en 1970.

– Premier communiqué des NAP, 1974 :

http://www.centremlm.be/Noyaux-Armes-Proletaires-Premier-Communique-%E2%88%92-1974

Les Nuclei Armati Proletari sont nés en 1974 à partir de l’éclatement de Lotta Continua (au moment où son groupe dirigeant entame un tournant légaliste), qui mène à un processus d’agrégation centré sur le prolétariat extra-légal et les révoltes carcérales. L’organisation se forme à partir de la rencontre entre militant.e.s révolutionnaires et détenu.e.s de droit commun et aura une implantation notable dans le Sud de l’Italie, au sein d’un tissu social spécifique – celui des prolétaires méridionaux.ales « non-garanti.e.s », contraint.e.s à la marginalité et à l’exclusion, pour lesquel.le.s la prison fait figure d’élément structurel. Les NAP, qui ont également mené des actions communes avec les BR dans la perspective d’un « front unitaire de la guérilla », seront l’objet d’une répression brutale : plusieurs de ses militant.e.s sont assassiné.e.s de sang-froid ou torturé.e.s. Ils disparaissent en 1977.

– Interview des Noyaux Armés Prolétaires (NAP) par la revue Camarades, décembre 1976 :

http://archivesautonomies.org/spip.php?article834.

Sur le choix de la clandestinité, son lien avec le travail de masse et le mouvement d’ensemble, le rôle de la presse bourgeoise et de l’appareil répressif, les avancées de la lutte des classes ainsi que ses tâches stratégiques.

– Mario Moretti, Brigate Rosse, Une histoire italienne, entretien avec Carla Mosca et Rossana Rossanda, éditions Amsterdam, 2010.

Moretti est la figure qui représente le mieux la continuité historique et organisationnelle des BR, puisqu’il en fut l’un des principaux.ales dirigeant.e.s jusqu’à son arrestation en 1981. Ce livre d’entretien avec Rossana Rossanda (fondatrice d’Il Manifesto) et Carla Mosca (journaliste à la RAI) est un document incontournable pour comprendre la trajectoire des BR dans son ensemble, et pour en saisir les évolutions réelles, par-delà les fantasmes complotistes.

Moretti se livre pour la première fois et retrace l’histoire de l’organisation depuis le début : technicien chez Siemens, il fait l’expérience de l’auto-organisation dans le contexte des luttes ouvrières de l’Automne Chaud en 1969, puis s’engage dans le projet du CPM (voir supra). Moretti raconte ensuite la première séquence (jusqu’en 1974) des BR centrée sur l’implantation dans les usines, la formation des noyaux ouvriers et la revendication des premières actions armées : aux incendies de voitures succèdent les enlèvements et séquestrations des dirigeants d’entreprise qui concentrent la haine ouvrière. En 1972, une première opération de police conduit au démantèlement de plusieurs bases et à de nombreuses arrestations : les BR décident alors du passage à la clandestinité complète, étendent leur sphère d’intervention (notamment à Turin) et se ré-organisent selon des règles de compartimentation rigoureuse.

À partir de 1974, les BR développent l’analyse suivante : la lutte ouvrière a atteint son point culminant et révélé en même temps ses limites du fait de la restructuration capitaliste qui impose de dépasser le seul cadre étroit de l’usine pour porter l’action à un niveau supérieur – ce sera « l’attaque au coeur de l’État », dont la première étape est l’enlèvement du juge Sossi à Gênes en avril 1974, quelques mois avant l’arrestation de Curcio et Franceschini. Au procès de Turin en 1976 les brigadistes détenu.e.s refusent leur rôle d’accusés et adoptent la méthode du « procès-guérilla », pendant qu’à l’extérieur les BR décident de « hausser le tir » et revendiquent leur premier homicide politique, celui du procureur Coco. Moretti décrit ensuite dans le détail l’opération Moro : son enlèvement le 16 avril 1978, les 55 jours de sa séquestration puis son exécution, la volonté des BR d’éviter une issue sanglante qui se heurte au « front de la fermeté » (soutenu par le PCI) et au refus par l’État de toute négociation et de toute concession, même symbolique. Les BR sont alors au sommet de leur puissance opérationnelle et de leur influence mais se trouvent en même temps au début d’une longue séquence de contradictions politiques qui les conduiront à la défaite. Moretti affirme que celle-ci est directement corrélative de la défaite du mouvement ouvrier dans son ensemble, qui constituait le « tissu social » de leur action combattante et qui, désormais (entre 1978 et 1980), est acculé à la défensive.

En 1979, les attaques armées se poursuivent à un rythme soutenu, ciblant la Démocratie Chrétienne et les appareils de répression, mais sur le front des usines une grave erreur politique est commise avec le meurtre du syndicaliste de la CGIL Guido Rossa (coupable de dénonciation), tandis que les « Lois Cossiga » relèvent encore les seuils de répression et encouragent ouvertement la délation. En réalité, malgré quelques actions réussies, comme l’enlèvement du magistrat D’Urso en décembre 1980, les BR ne parviennent plus à diviser le bloc institutionnel et à s’extraire du seul terrain de l’affrontement militaire imposé par l’État : en conséquence il leur devient aussi de plus en plus difficile de soutenir une articulation politique entre leurs actions armées et les besoins immédiats des masses. Cette impasse politique se reflète dans l’émergence de dissensions internes : après douze années d’organisation unitaire, les BR éclatent en 1981 avec tout d’abord la colonne milanaise Walter Alasia qui se sépare et s’oriente vers des formes de « syndicalisme armé », puis la création des BR – Parti Guérilla du Prolétariat Métropolitain, dirigées par Giovanni Senzani, alors que la majorité continue sous le nom de Parti Communiste Combattant. Jamais dissocié ni repenti, Mario Moretti refusera également, une fois en prison, de prendre position pour tel ou tel des groupes issus de la décomposition des BR. En 1987, il prend la responsabilité, aux côtés d’autres membres dirigeants de l’organisation, de déclarer close la séquence historique de la lutte armée.

Ils étaient les Brigades Rouges, film de Mosco Levi Boucault, diffusé sur ARTE.

Ce document retrace l’histoire des BR jusqu’en 1978 à travers les témoignages passionnants de Mario Moretti, Prospero Gallinari, Valerio Morucci, et Raffaele Fiore, tous membres du commando qui a mené l’opération Moro.

– Barbara Balzerani, Camarade Lune, Cambourakis, 2017.

Après avoir milité à Potere Operaio, Barbara Balzerani intègre la colonne romaine des Brigades Rouges et participe à l’opération Moro. Elle devient membre de l’Exécutif et, suite à la scission de 1981, dirige les BR – Parti Communiste Combattant (qui regroupe le canal historique et majoritaire de l’organisation), jusqu’à son arrestation en 1985. Définitivement libre en 2011, elle ne s’est jamais repentie ni dissociée.

Elle livre avec Camarade Lune, récemment traduit en français, un récit bouleversant d’une grande force littéraire qui est à la fois une introspection subjective sur son propre parcours personnel et une description, saisissante par sa sincérité et sa puissance narrative, des principaux épisodes de sa trajectoire militante – des années de formation à l’expérience carcérale en passant par Via Fani, l’enlèvement du général Dozier, les déchirements organisationnels, les trahisons, les ravages de la repentance et la mort tragique de ses plus proches camarades. On pourra lire en complément cet entretien avec Barbara Balzerani, « La mémoire est un terrain de guerre » : https://lundi.am/La-memoire-est-un-terrain-de-guerre

– Renato Curcio, À visage découvert, Lieu Commun, 1993.

Issu de l’expérience universitaire de Trente, Curcio milite d’abord au sein des milieux maoïstes (Lavoro politico) et participe ensuite à l’émergence du CPM à Milan, puis à la fondation des Brigades Rouges, aux côtés d’Alberto Franceschini et de sa femme Mara Cagol. Arrêté une première fois en 1974 (suite à la dénonciation d’un infiltré), il s’évade avant d’être arrêté une seconde fois en 1976. Depuis la prison, il revendique toutes les actions menées par les BR à l’extérieur, en particulier l’opération Moro. En 1979-80, alors que se font jour les premières divergences stratégiques au sein des BR – notamment entre le groupe dirigeant et les collectifs de prisonnier.ère.s – il participe à la rédaction de l’imposant document théorique « L’ape e il comunista » (voir infra) puis manifeste un soutien au Parti-Guérilla lors de la scission en 1981. En 1987 il co-signe le document par lequel les principaux.ales membres historiques des BR déclarent la fin du cycle de la lutte armée en Italie.

– Enrico Fenzi, Armes et bagages, journal des Brigades Rouges, Les Belles Lettres, 2008.

L’un des seul.e.s intellectuel.le.s à avoir milité au sein des BR (dont la composition sociale était massivement ouvrière), professeur de littérature à l’Université de Gênes – spécialiste de Dante et Pétrarque -, il est arrêté en 1981 avec Mario Moretti. Dans ce livre, Fenzi retrace son propre parcours et en interroge le sens, de la clandestinité aux années de prison.

L’ape e il comunista [L’abeille et le communiste].

Signé par le « collectif des prisonniers révolutionnaires des Brigades Rouges » et publié en décembre 1980, il s’agit du texte théorique le plus dense et le plus important produit par les BR, qui en déploie tous les thèmes centraux : de la construction du parti communiste combattant aux organismes de masse révolutionnaires en passant par la formation du « pouvoir rouge ». Mais le document traduit aussi les premières divergences stratégiques qui se développent au sein de l’organisation : le groupe dirigeant est notamment accusé de ne pas assumer l’offensive générale et de freiner le passage à la guerre civile. Les rédacteur.trice.s de ce texte soutiendront quelques mois plus tard la naissance du Parti-Guérilla scissionniste, issu de la colonne napolitaine et du « Front des Prisons. »

Les « vingt thèses finales » sont disponibles en français : http://www.centremlm.be/Brigades-Rouges-Les-vingt-theses-finales-1-3-%E2%88%92-1980

– Renato Curcio, Alberto Franceschini, Gouttes de soleil dans la cité des spectres

http://www.centremlm.be/Renato-Curcio-chapitre-V-de-Gouttes-de-soleil-dans-la-cite-des-spectres-%E2%88%92

Document écrit en prison par Curcio et Franceschini, qui reflète les positions ayant présidé à l’émergence du Parti Guérilla : on y trouve des thèmes faisant écho au mouvement de 1977, tels que « la métropole comme usine totale », qui désigne le passage de la domination formelle à la domination absolue du capital sur tous les aspects de la vie sociale, au-delà de la seule sphère productive. Surgit alors la nécessité de redéfinir les modes d’expression et d’organisation de « la violence explosive du prolétariat métropolitain » contre les fétiches du capital, contre la « violence implosive auto-destructrice » de la métropole impérialiste, et en tant que manifestation de l’inimitié totale entre les classes qui s’y joue.

Notons que le soutien des brigadistes détenu.e.s au nouveau groupe cesse au bout de quelques mois, devant les conséquences contre-productives de sa fuite en avant : en effet, le Parti-Guérilla, après avoir durement critiqué la « retraite stratégique » adoptée par les BR-PCC suite au désastre de l’opération Dozier en 1982, se lance dans une série d’actions aussi brutales et sanglantes que désarticulées qui le discréditent et précipitent son effondrement complet fin 1982.

Quant aux membres des BR-PCC, ils répondront par un autre texte intitulé Politique et Révolution (signé entre autres par Prospero Gallinari et Bruno Seghetti) critiquant Curcio pour son abandon des fondamentaux du marxisme-léninisme.

Bien des années plus tard, Tiqqun citera des extraits de Gouttes de soleil dans la cité des spectres, y voyant « la contribution la plus décisive à la théorie du parti imaginaire »…

– Fabrizio Calvi, Camarade P38, Grasset, 1982

Dans l’orbite de Rosso (principal groupe de l’autonomie organisée à Milan, lié à la revue du même nom, dont Toni Negri était l’un des animateurs) le petit collectif « Romana-Vittoria », mené par un certain Marco Barbone, fait preuve d’une particulière excitation dans l’usage irréfléchi des armes et de la force militaire. Au coeur du mouvement de 1977, lors de la manifestation milanaise du 14 mai, et contre l’avis des principaux.ales cadres militant.e.s, la bande de Romana-Vittoria décide d’ouvrir brusquement le feu en direction de la police, via de Amicis. L’agent Antonio Custra est tué : le mouvement milanais entre alors dans une séquence de contradictions profondes dont il ne se relèvera pas. Alors que se forment d’innombrables organisations armées plus ou moins affinitaires, Marco Barbone participe à la « Brigata XVIII marzo » et assassine en 1980 Walter Tobagi, journaliste au Corriere della Serra. Sa cavale prend fin lorsqu’il est arrêté en octobre de la même année. Très rapidement, il devient un repenti notoire, collabore avec la justice, et donne les noms de dizaines de ses ancien.ne.s camarades. Comme d’autres qui ont suivi la même trajectoire, il finit par adhérer, bien plus tard, au groupe catholique réactionnaire Comunione e Liberazione. Le récit de Fabrizio Calvi retrace dans le détail son histoire et celle de ses camarades, comme un symbole du basculement de l’activité militante révolutionnaire à la logique de bande, à la perte de sens et, finalement, à la trahison complète de sa propre identité. Un extrait : http://archivesautonomies.org/spip.php?article254

– Diego Forastieri, Sergio Segio (Prima Linea), « Véhicules de la mémoire et nouvelle organisation de la subjectivité », 1983.

http://www.centremlm.be/Prima-Linea-Vehicules-de-la

Prima Linea est une formation armée issue de l’Autonomie qui se constitue à partir de 1976 suite à l’éclatement des Comités Communistes pour le Pouvoir Ouvrier (liés à la revue Senza Tregua, et eux-mêmes formés à partir de la jonction entre d’ancien.ne.s militant.e.s de Lotta Continua et de Potere Operaio), dirigée notamment par Sergio Seo et Susanna Ronconi. L’organisation soutient une ligne stratégique centrée sur l’idée de « guérilla diffuse », soit la construction d’une force armée qui se tient au plus près du mouvement de masse : de fait Prima Linea aura un large spectre d’intervention, attentif aux nouveaux terrains de lutte (au-delà du seul espace ouvrier) et aux contenus politiques mis en avant par le mouvement de 1977. Son fonctionnement organisationnel, plus horizontal, moins rigide et architecturé que celui d’autres organisations clandestines, exprime un refus de se constituer en élite combattante séparée des luttes de masse. Nombre de ses militant.e.s arrêté.e.s suivront ensuite la voie de la dissociation.

  1. L’autonomie « créative » et le mouvement de 77

Le mouvement de 1977 constitue l’apogée du cycle de luttes ouvert à la fin de la décennie précédente et le pic de puissance de la constellation autonome : « l’année frontière », pour reprendre le titre d’un texte de synthèse (http://ordadoro.info/?q=content/l%E2%80%99ann%C3%A9e-fronti%C3%A8re). La plupart des groupes extra-parlementaires issus de 1968-1969 ont disparu ou sont en phase de crise terminale, et toutes les pratiques militantes traditionnelles, fondées sur la distinction rigide entre sphère politique et sphère personnelle, sont soumises à une vaste critique collective. Surtout, le mouvement ouvrier, qui semblait en 1973 au sommet de sa capacité offensive à exercer un contre-pouvoir de masse, entame une séquence de reflux et se trouve contraint à la défensive, du fait de la restructuration capitaliste qui commence à produire ses effets et à dessiner les contours d’un nouveau mode de production, post-fordiste : c’est la fin de la centralité de l’usine, ou plutôt sa dispersion à travers tout le territoire métropolitain.

De ce fait, les ouvriers.ère. ne sont plus le seul point de référence de la lutte de classe et de nouvelles figures sociales font irruption, formant la base multiple et hétérogène du mouvement de 1977. Des jeunes précaires aux homosexuel.le.s, des femmes aux extra-légaux et aux chômeur.se.s, la composition de classe subit une transformation profonde, synthétisée dans la formule : de l’ouvrier-masse à l’ouvrier-social. Tous ceux que l’intellectuel ex-opéraïste Asor Rosa, devenu membre du PCI, appelle de manière péjorative les « non-garanti.e.s », marginaux.ales et précaires (par opposition aux travailleur.se.s « garanti.e.s » liés à l’univers industriel de la production d’usine : voir Le due società. Ipotesi sulla crisi italiana, Einaudi, Torino, 1977) s’affirment comme une force motrice dans le soulèvement en cours. Citons par exemple l’expérience des Circoli del proletariato giovanile (Cercles du jeune prolétariat) qui, partant de leurs besoins les plus immédiats et d’une critique concrète de leurs conditions de vie au sein de la métropole, s’agrègent à partir des banlieues périphériques et s’organisent pour sortir de leur misère quotidienne : ce seront les occupations massives de logement, les expropriations de supermarchés, les auto-réductions des places de spectacle et de cinéma, ou encore les campagnes contre le trafic d’héroïne. Nous renvoyons aux pages de La horde d’or qui décrivent le destin des Circoli (« Des bancs publics aux centres sociaux » : http://ordadoro.info/?q=content/des-bancs-publics-aux-centres-sociaux).

Plus généralement, sur cette séquence, nous conseillons la lecture du livre de Fabrizio Calvi, Italie 77. Le « Mouvement », les intellectuels (Seuil, 1977), qui rassemble des documents et articles de l’époque. Une chronologie précise des événements tirée du livre est disponible en ligne, et apporte une excellente base factuelle :https://infokiosques.net/lire.php?id_article=282.

1977 manifeste aussi de manière définitive la séparation politique entre le camp révolutionnaire et les formations historiques du mouvement ouvrier. L’épisode le plus symbolique fut celui du 17 février où Luciano Lama (chef de la CGIL, équivalent italien de la CGT), qui s’apprêtait à tenir un discours à l’Université de Rome pour faire cesser le grand mouvement d’occupations initié au début de l’année, s’en trouve chassé à la suite d’un mémorable affrontement lors duquel son service d’ordre est mis en déroute par les forces conjointes des autonomes et des Indiens Métropolitains (voir les témoignages sur l’épisode : http://ordadoro.info/?q=content/lama-chass%C3%A9-de-l%E2%80%99universit%C3%A9-t%C3%A9moignages).

Parti du monde étudiant, le mouvement de 77 s’étend à tous les segments de la société. Le meurtre d’un jeune militant de Lotta Continua, Francesco Lo Russo, par la police le 11 mars 1977 provoque deux journées d’émeute dans les rues de Bologne, qui coïncident avec une gigantesque manifestation armée à Rome le 12 mars (voir à ce sujet : http://ordadoro.info/?q=content/les-journ%C3%A9es-de-mars) – « pour la première fois, dira Franco Piperno, eu lieu dans l’Italie d’après-guerre une véritable répétition générale du difficile art de l’insurrection ». On en lira davantage du même auteur dans le texte « L’angoisse de l’individuation : notes sur le mouvement de 77 » (traduction de Emmanuele Quarta et Sami Battikh : https://lundi.am/L-angoisse-de-l-individuation-notes-sur-le-mouvement-du-77). Piperno revient ici sur le mouvement de 77 et son « immédiatisme » singulier : pour la première fois, un mouvement révolutionnaire n’a plus pour objectif de s’emparer du pouvoir d’État, ne détermine pas sa pratique en fonction d’un objectif programmatique futur mais s’oriente vers la satisfaction immédiate, directe et collective, des besoins populaires, dans des lieux spécifiques (écoles, usines, quartiers, hôpitaux) qui deviennent autant de contre-pouvoirs soustraits à l’emprise institutionnelle. Piperno souligne également les différences stratégiques non négligeables entre la violence de masse pratiquée par les autonomes d’une part, dans la perspective d’une reconquête visant à briser son monopole étatique, et la nature « guévariste » des organisations armées clandestines d’autre part – en rappelant cependant que celles-ci appartenaient malgré tout au mouvement de 1977, « bien que d’une manière spécialisée ».

À Bologne notamment se déploie une composante, dite créative, transversaliste ou encore « désirante », de l’aire autonome qui jouera un rôle important au cours de cette année, à travers un ensemble de radios libres (dont Radio Alice est la plus célèbre), de revues (comme A/Traverso) et autres publications contre-culturelles mettant l’accent moins sur la violence antagonique et la construction organisationnelle que sur la production de nouveaux modes de communication et de nouvelles formes de langage à même de soutenir la « flambée créative » du mouvement. On trouvera des témoignages et des textes de mise en perspective sur la situation globale dans le n°30 de la revue Recherches, dirigée par Félix Guattari, paru en novembre 77 (http://www.editions-recherches.com/revue_detail.php?id=30).

La figure de la Radio Alice se dégage comme une expérimentation incontournable, au point de devenir un symbole de la dynamique qui l’entoure. Animée entre autres par Franco Berardi « Bifo », très tôt attiré par le thème du refus du travail (voir son pamphlet écrit à 21 ans : Contro il lavoro, Feltrinelli, 1970), Radio Alice se décrit comme un « agent de communication » et admet pour ambition de mettre en réseau et par là d’intensifier les différentes initiatives autonomes, développant dans le même temps une poétique orale du mouvement très marquée par la pensée de Deleuze et Guattari. Nous renvoyons à ce sujet au livre du Collectif A/Traverso, Radio Alice, radio libre (J.-P. Delarge, 1977). On trouvera également la préface de Félix Guattari à cet ouvrage dans ses textes sur l’Italie rassemblés au sein de « L’Europe des fourgons cellulaires » (La révolution moléculaire. Les Prairies ordinaires, 2012) : notamment présent au « congrès » de Bologne de septembre 1977 et engagé contre la répression, Félix Guattari identifie dans le mouvement de 77 l’expression d’une « révolution moléculaire », à la fois « révolution sociale et révolution du désir ».

De Bifo, on pourra lire Le ciel est fin tombé sur la terre (éditions du Seuil, 1978), dont une partie est disponible en ligne (http://www.multitudes.net/category/archives-revues-futur-anterieur-et/bibliotheque-diffuse/operaisme-autonomie/bifo-le-ciel-est-enfin-tombe-sur/).

Alors animateur de la revue A/Traverso, qui se situe au centre des expériences littéraires de l’autonomie désirante, « Bifo » signe entre 1975 et 77 ces textes qui apparaissent comme son manifeste, où l’opéraïsme rencontre explicitement la pensée post-structuraliste française. La place accordée à la figure du « jeune prolétariat » (qui avait alors pris la tête des actions dans l’usine et au-dehors) dans l’élaboration d’une théorie du sujet révolutionnaire donne à celle-ci une allure contre-culturelle caractéristique du Mouvement de 77. Un entretien avec Franco Berardi Bifo, par Sébastien Schifres, est également disponible (http://sebastien.schifres.free.fr/bifo.htm).

S’il est aujourd’hui si important de revenir sur les enjeux de ces expériences de communication antagonique, c’est que les technologies de la communication devinrent l’une des principales armes de la restructuration capitaliste qui démarre après 1973, alors que les initiatives de l’autonomie en la matière n’étaient encore que trop éparses, et échouèrent à « saboter les machines futures », pour reprendre les mots employés par Negri dans un texte qui tire les leçons de la fin du mouvement de 77 (Toni Negri, « La défaite de 77 » :http://ordadoro.info/?q=content/toni-negri-la-d%C3%A9faite-de-77).

  1. Réception française

Quelques revues et groupes ont opéré une réception de l’opéraïsme et des expériences d’autonomie politique en France dès les années 1970. Les Matériaux pour l’Intervention (1971-1972) se sont essentiellement attelés à la traduction et au commentaire de certaines thèses de Potere Operaio, tout en esquissant les coordonnées théoriques d’une autonomie à la française au gré des mouvements dont ils étaient contemporains, en portant une attention particulière à la revendication du salaire garanti. La quasi totalité des numéros de son bulletin de diffusion La Stratégie du Refus est numérisée et en ligne (http://archivesautonomies.org/spip.php?rubrique123). Outre ces textes, nous renvoyons à deux brochures rédigées par le groupe : la première fait écho aux luttes étudiantes du début des années 1970 (L’école, atelier de la société-usine : http://www.multitudes.net/l-ecole-atelier-de-la-societe/) ; la seconde (Les Ouvriers contre l’État : refus du travail, http://archivesautonomies.org/spip.php?article578) articule les positions politiques opéraïstes élaborées par le collectif en une synthèse historique sur le mouvement ouvrier.

Le groupe Camarades qui lui fait suite (1974-1979) s’est engagé plus concrètement dans la constitution de mouvements autonomes à Paris, en opérant notamment une liaison entre des collectifs d’étudiant.e.s, de chômeur.se.s, de travailleur.se.s immigré.e.s et de lutte clandestine. Sa revue fait cohabiter des considérations sur le mouvement français qui se démarquent grandement des positions « gauchistes » classiques (voir notamment leur rejet de l’expérience LIP) avec de nombreuses perspectives venues d’Italie (voir : http://archivesautonomies.org/spip.php?rubrique58).

Enfin, la revue Marge peut être comprise comme l’expression de l’autonomie désirante en France (http://archivesautonomies.org/spip.php?rubrique57).

Certaines publications des années 1980 et 1990 sont également disponibles en ligne (http://archivesautonomies.org/spip.php?rubrique11&lang=fr).

Pour une histoire détaillée du mouvement français, voir les deux mémoires que Sébastien Schifres lui a consacrés : http://sebastien.schifres.free.fr/

– Tiqqun, « Ceci n’est pas un programme », Tout a failli : vive le communisme ! La Fabrique, 2009.

https://bloom0101.org/?parution=tiqqun-2

L’Autonomie est ici fondamentalement perçue comme une pratique désubjectivante (voir supra, à propos du livre de Tarì), comme une séparation/sécession à grande échelle opérée par chaque strate prolétarienne vis-à-vis de son assignation dans la totalité sociale. Pour Tiqqun, la « guérilla diffuse » menée par l’Autonomie dans les années 1970 opère en ce sens une redéfinition de la conflictualité historique, au profit de l’émergence du « Parti Imaginaire », à la fois héritier et fossoyeur du mouvement ouvrier. Cette stratégie se distingue de celle des organisations clandestines qui, selon le texte, combattent l’Empire « en tant que sujet » (jusqu’à mimer ses formes et ses structures) – d’où leur déliaison progressive par rapport à la « réalité éthique » du Mouvement. « À la différence des organisations combattantes, l’Autonomie s’appuie sur l’indistinction, l’informalité, une semi-clandestinité adéquate à la pratique conspirative. (…) Cette stratégie repose sur l’intuition, jamais formulée par l’Autonomie, que non seulement il n’y a plus de sujet révolutionnaire, mais que c’est le non-sujet lui-même qui est devenu révolutionnaire, c’est-à-dire opérant contre l’Empire. »

Au-delà de certains schématismes interprétatifs, il s’agit de l’une des premières tentatives de réappropriation de l’histoire de l’autonomie italienne, à une époque (2001) où celle-ci était, en France du moins, très largement méconnue.

  1. En langue originale

Comme nous le disions en introduction, le rythme des traductions s’est accéléré ces dernières années, permettant au lecteur francophone de s’informer avec plus de profondeur sur l’histoire du mouvement italien des années 1970. Cela dit, nombre de textes importants restent à traduire, et ne sont pour l’instant disponibles qu’en langue originale. Aussi souhaitions-nous, à l’attention de celles et ceux qui lisent l’italien, en présenter une brève sélection bibliographique. C’est également ici l’occasion de rendre hommage au remarquable travail de la maison d’édition italienne Derive Approdi, qui s’est engagée dans une précieuse entreprise de publication et de réédition, devenant un relais essentiel de la transmission de la mémoire des luttes.

Citons tout d’abord un bloc de référence sur l’histoire de l’autonomie, dirigé par Sergio Bianchi et Lanfranco Caminiti, et divisé en quatre tomes :

Gli autonomi, volume I, le storie, le lotte, le teorie, DeriveApprodi, 2007. http://www.deriveapprodi.org/2007/02/gli-autonomi-volume-i/

Gli autonomi, volume II, le storie, le lotte, le teorie, DeriveApprodi, 2007.

http://www.deriveapprodi.org/2007/10/gli-autonomi-volume-ii/

Gli autonomi, volume III, DeriveApprodi, 2008.

http://www.deriveapprodi.org/2008/09/gli-autonomi-volume-iii/

Gli autonomi, volume IV, L’autonomia operaia romana, DeriveApprodi, 2017.

http://www.deriveapprodi.org/2017/03/gli-autonomi-volume-iv/

Il s’agit là de la somme la plus importante sur la question, centrée sur le témoignages des « autonomes » et sur des documents historiques protéiformes. Cette série aborde, dans l’ordre de publication : les récits, les théories, les cultures, l’expérience romaine.

Bianchi et Caminiti ont également consacré un livre au mouvement de 77, intitulé Settantasette, La rivoluzione che viene (2004). http://www.deriveapprodi.org/2004/09/settantasette/

Sur le même sujet :

– Oreste Scalzone, ‘77, e poi…, Da une conversazione con Pino Casamassima, Prefazione di Erri de Luca, Mimesis, 2017. Scalzone revient sur sa propre expérience militante au sein du mouvement, à l’occasion du quarantième anniversaire de 1977, « l’année insurrectionnelle ». Le livre contient par ailleurs des textes d’époque, signés de sa main, ou au nom des COCORI, qui traitent en particulier de la question de la violence et des rapports entre autonomie et formations combattantes.

Bologna marzo 1977…fatti nostri…, NDA Press, 2007. Chroniques à plusieurs voix des journées émeutières de Bologne, qui furent l’épicentre du mouvement de 1977.

Sont aussi disponibles des anthologies qui retracent le travail des principales revues autonomes :

– Luca Chiurchiù, La rivoluzione è finita, abbiamo vinto. Storia della rivista A/traverso, préface de Franco Berardi Bifo, DeriveApprodi, 2017. http://www.deriveapprodi.org/2017/02/silenzio-delirio-estraneita/

– Tommaso De Lorenzis, Massimiliano Mita, Valerio Guizzardi, Avete pagato caro, non avete pagato tutto. La rivista Rosso (1973-1979), DeriveApprodi, 2007. http://www.deriveapprodi.org/2007/02/avete-pagato-caro-non-avete-pagato-tutto/

– Cesare Bermani, La rivista Primo Maggio (1973-1989), DeriveApprodi, 2010.

http://www.deriveapprodi.org/2010/05/la-rivista-primo-maggio/

Signalons le gigantesque travail de recherche réalisé par la maison d’édition Sensibili alle Foglie (fondée par Renato Curcio), qui, dans le cadre d’un « Progetto Memoria », a collecté toutes les informations disponibles sur l’intégralité des groupes armés italiens entre 1969 et 1989. Lire notamment La mappa perduta, qui présente le parcours, la bibliographie, les statistiques de 47 organisations armées actives durant la période, ainsi que des graphiques et tableaux qui analysent les caractéristiques des 4087 personnes condamnées pour appartenance à des « associations subversives » ou « bandes armées ». Le parole scritte contient une centaine de documents produits par 32 organisations armées, éclairant leurs fondements théoriques, structures internes et terrains d’intervention.

« La lotta è armata », sinistra rivoluzionaria e violenza politica in Italia (1969-1972), de Gabriele Donato (DeriveApprodi, 2014), s’intéresse à la genèse du passage à la violence armée dans le sillage du mouvement de 1968/1969, en étudiant tous les documents relatifs à Potere Operaio, Lotta Continua, aux GAP et au CPM. http://www.deriveapprodi.org/2014/11/la-lotta-e-armata/

Le premier volume d’une histoire des Brigades Rouges a été publié il y a quelques mois, toujours chez DeriveApprodi, et détaille leur parcours, des premières années jusqu’à l’opération Moro : Marco Clementi, Paolo Persichetti, Elisa Santalena, Brigate Rosse, volume I. Dalle fabbriche alla « campagna di primavera », 2017. http://www.deriveapprodi.org/2017/02/brigate-rosse/

Citons également l’important livre de Salvatore Ricciardi (militant autonome puis dirigeant de la colonne romaine des BR) : Maelstrom, Scene di rivolta e autorganizzazione di classe in Italia (1960-1980), DeriveApprodi, 2011.

http://www.deriveapprodi.org/2011/05/maelstrom/

Ainsi que le récit autobiographique de Prospero Gallinari, Un contadino nella metropoli, Ricordi di un militante delle Brigate Rosse, Bompiani, 2006, et Gli imprendibili, Storia della colonna simbolo delle Brigate Rosse, de Andrea Casazza (DeriveApprodi, 2013), consacré à l’histoire des brigadistes génois.

Sur Prima Linea, on lira Miccia corta, Una storia di Prima Linea (2009), par l’un de ses principaux dirigeants, Sergio Seo.

Tout récemment, un ouvrage s’est intéressé aux parcours des femmes ayant milité au sein des formations combattantes, notamment les BR et PL : Daniela Bini, Donne e lotta armata in Italia (1970-1985), DeriveApprodi, 2017.

Julien Allavena

Thu, 11 Jan 2018 10:23:23 +0100

[Guide de lecture] Critique littéraire marxiste

La critique littéraire marxiste est l’étude de « la lutte pour l’hégémonie symbolique à travers le monde1 ». Marxism and Literary Criticism de Terry Eagleton (Routledge, 2002 [1976]) et Marxism and Form de Fredric Jameson (Princeton UP, 1971) — un ouvrage plus difficile d’accès, mais absolument fondamental — restent à ce jour les meilleures introductions générales en langue anglaise. La meilleure anthologie en anglais demeure la Marxist Literary Theory : A Reader de Terry Eagleton et Drew Milne. L’essai bibliographique qui suit ne cherche pas à être exhaustif ; en raison de sa longueur, j’ai mis en gras et marqué d’un double astérisque ce que j’estime être les textes majeurs de la tradition : **.

De Marx à la Russie staliniste

Nous savons que Marx lui-même était un lecteur avide et plurilingue ; dans sa jeunesse, il a écrit de la poésie et a laissé un roman inachevé et les fragments d’une pièce. L’ouvrage de S. S. Prawer, Karl Marx and the World Literature (Verso, 2011 [1976]) est une introduction incontournable à tous les aspects littéraires des écrits marxiens. Marx et Engels ont également exprimé, dans des contextes variés, leur point de vue sur des auteurs et des œuvres littéraires spécifiques. Trois en particulier sont bien connus : dans La Sainte Famille (1845), Marx et Engels soumettent le bestseller mondial d’Eugène Sue, Les Mystères de Paris, à une critique littéraire et idéologique rigoureuse, laquelle a joué un rôle important dans la théorie althussérienne du mélodrame (voir « Le ‘Piccolo Teatro’ : Bertolazzi et Brecht » in Pour Marx [Maspero, 1965]) ; Marx et Engels ont tous deux envoyé des lettres à Ferdinand Lassalle, avocat et socialiste allemand, pour lui exprimer leurs réserves sur sa pièce Franz von Sickengen (1858-9) qui selon eux minimisait le rôle historique des éléments plébéiens et paysans dans le soulèvement de la noblesse souabe et rhénane de 1522-23, diminuant ainsi la dimension tragique de son drame et en réduisant ses personnages à des porte-paroles plats de l’histoire ; enfin, Marx prévoyait, mais n’a jamais rédigé, un volume entier sur La Comédie humaine de Balzac, dont Engels, selon ses propres dires, a « appris beaucoup plus […] que dans les livres de tous les spécialistes — historiens, économistes, statisticiens — de cette période pris ensemble » (Karl Marx et Friedrich Engels, Correspondance, Éditions du progrès, Moscou, 1971, p.422-423). L’intérêt de Marx et d’Engels pour Balzac est particulièrement important car il suggère que la prouesse littéraire et la capacité de représenter les dynamiques sociales fondamentales d’une période historique donnée ne dépendent pas des opinions politiques assumées explicitement par l’auteur (Balzac était royaliste). Ce point deviendra important pour les théories du réalisme développées par Georg Lukács et Fredric Jameson. On trouvera de nombreux extraits des écrits de Marx et d’Engels  sur l’art et la littérature dans le recueil Marx and Engels on Literature and Art : A Selection of Writings, publié par Lee Baxandall et Stefan Morawski (Telos Press, 1973). Mais la véritable influence de Marx et d’Engels sur ce qui est devenu la « critique littéraire marxiste » est moins le résultat de ces extraits isolés que la méthode du matérialisme historique en tant que telle.

La périodisation de la critique littéraire marxiste proposée par Terry Eagleton dans l’introduction à sa Marxist Literary Theory : A Reader, co-écrite avec Drew Milne (Blackwell, 1996), est utile, malgré sa simplicité. Eagleton distingue quatre types de critique : anthropologique, politique, idéologique et économique (je me focaliserai sur les trois premiers). La critique « anthropologique » qui prédominait d’après lui à l’époque de la IIe Internationale, pose des questions fondamentales du type : quelle est la fonction de l’art dans l’évolution sociale ? Quels rapports l’art entretient-il avec le travail humain ? Quelles sont les fonctions sociales de l’art et quel est son rapport au mythe ? L’art et la vie sociale de G. V. Plekhanov (Éditions sociales, 1949 [1912]) et Illusion and Reality de Christopher Caudwell (Macmillan, 1937) développent (partiellement) cette approche. La critique « politique » remonte aux Bolcheviks, à la préparation et à la défense des révolutions russes de 1905 et surtout de 1917. Dans ses essais sur Tolstoï (1908-1911), rassemblés dans Écrits sur l’art et la littérature (Éditions du Progrès, 1969), Lénine soutient que les contradictions que l’on trouve dans l’œuvre de Tolstoï entre une critique anticapitaliste progressiste et le christianisme patriarcal et moraliste, sont le « miroir » de la vie en Russie à la fin du XIXe  siècle et de la faiblesse des éléments résiduels, paysans et féodaux, dans la révolution de 1905. (Cet argument a été revisité de manière notoire par Pierre Macherey dans son ouvrage althussérien majeur de théorie littéraire, Pour une théorie de la production littéraire (Maspero, 1966)). Mais le texte le plus important de cette période est sans doute Littérature et Révolution** de Trotski (Julliard, 1964 [1923]). Enquête magistrale et complète du champ littéraire russe, ce livre fournit un témoignage unique sur les bouleversements littéraires et stylistiques entraînés par la révolution sociale. Le livre identifie dans les formes et les styles littéraires les tendances politiques ambiguës de leurs auteurs, son but ultime étant de produire une culture et une subjectivité collectives pour la construction du socialisme.

Cette période d’effervescence révolutionnaire a également donné lieu à l’une des écoles intellectuelles les plus puissantes et les plus sophistiquées dans l’histoire de la critique littéraire marxiste : le Cercle de Bakhtine. Mené par Mikhaïl Mikhaïlovitch Bakhtine (dont le rapport à la tradition marxiste est ambigu), le Cercle a produit des analyses philosophiques subtiles des problèmes sociaux et culturels posés par la Révolution russe et sa dégénérescence en dictature stalinienne. Centré sur l’idée du dialogisme, qui implique que le langage et la littérature se constituent au cours des processus dynamiques et conflictuels de l’interaction sociale, le Cercle distinguait les formes monologiques, comme l’épopée ou la poésie (associées au monologisme du stalinisme lui-même), et le roman dont l’hétéroglossie (combinaison polyphonique des idiomes sociales et littéraires) et le dialogisme l’empreignent d’une résistance critique et populaire. Parmi les principaux ouvrages du Cercle, on peut citer La poétique de Dostoïevski (Seuil, 1970 [1929/ 2e édition révisée 1963]) de Bakhtine, ses quatre grands articles sur le roman (Esthétique et théorie du roman**, Gallimard, 1978 [1934-41]) et son Œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance (Gallimard, 1970 [1965]). Deux autres livres, souvent relégués au second plan, mais tout aussi importants : La méthode formelle en littérature** (Presses universitaires du Mirail, 2008) de P. N. Medvedev — une critique marxiste magistrale du formalisme russe et une théorie sociale de la littérature à part entière — et la théorie marxiste du langage de V. N. Volochinov (Marxisme et philosophie du langage**, Lambert-Lucas, 2011 [1929]). Ce dernier ouvrage a été très important pour les derniers travaux de Raymond Williams (il l’a découvert par hasard sur une étagère de la bibliothèque de Cambridge) et pour l’ouvrage majeur de Jean-Jacques Lecercle, Une philosophie marxiste du langage (PUF, 2004).

Le marxisme occidental et au-delà

La troisième catégorie dégagée par Eagleton, la critique « idéologique », est contemporaine du « marxisme occidental ». Cette dernière notion, très contestée, a une grande influence dans le monde anglophone depuis la publication de Sur le marxisme occidental (Maspero, 1977 [1976]) de Perry Anderson, une étude sur Georg Lukács, Karl Korsch, Théodor W. Adorno, Max Horkheimer, Walter Benjamin, Herbert Marcuse, Jean-Paul Sartre, Louis Althusser, Antonio Gramsci, Galvano Della Volpe et Lucio Colletti. Anderson affirme que, contrairement aux générations marxistes précédentes, le marxisme occidental est caractérisé par une période de défaite politique (face au fascisme dans les années 1930), un divorce structurel des intellectuels marxistes d’avec les masses et, par conséquent, un style d’écriture souvent complexe, obscur ou antithétique à l’action politique pratique. Que l’on souscrive ou non au récit andersonien, il s’agit d’une catégorie de périodisation utile.

Si la littérature intéressait Lénine et Trotski avant tout comme une extension des luttes politiques immédiates, les théoriciens critiques du milieu du siècle étaient plus proches des préoccupations du Cercle de Bakhtine, considérant la littérature comme indirectement politique — notamment à travers l’idéologie de la forme. Si le réalisme socialiste soviétique, focalisé sur le contenu héroïque-prolétarien « transparent » (voir l’étude incontournable de Régine Robin, Le réalisme socialiste : une esthétique impossible (Payot, 1986)), était largement indifférent à la forme et au style, Adorno et Lukács mettaient davantage l’accent sur la forme littéraire et la manière dont celle-ci cristallise les idéologies. Dans plusieurs ouvrages, cette attention à la forme est coextensive à l’approche dialectique de la critique, inspirée partiellement par le marxisme hégélianisé de Lukács et de Korsch. Une telle approche met l’accent sur la réflexivité et la totalité : elle souligne la façon dont «  l’esprit du [critique] doit faire face aussi bien au processus de sa propre pensée qu’au matériau sur lequel il travaille » (Fredric Jameson) ; elle implique que les œuvres littéraires internalisent les formes sociales, les situations et les structures tout en les refusant (en générant ainsi de la négativité critique qui résiste au réductionnisme économique ou politique vulgaire) ; et elle prend la totalité sociale médiatisée (et non pas externe ou abstraite) pour le champ d’application ultime de la critique. Comme Adorno l’a formulé dans son cours d’introduction à la dialectique en 1958 :

D’une part, nous ne devons pas, à la manière de spécialistes obstinés, nous arrêter aux phénomènes isolés (Einzelphänomene) donnés, mais les identifier comme faisant partie intégrante d’une totalité indispensable à leur fonctionnement et qui leur confère leur sens ; d’autre part, nous ne devons pas hypostasier cette totalité, cet ensemble dans lequel nous nous trouvons, ne pas l’amener dogmatiquement de l’extérieur, il faut plutôt essayer de considérer cette transition à partir de la chose elle-même2.

L’apogée d’une telle critique dialectique se trouve dans le travail d’Adorno lui-même. Voir en particulier : Prismes (Payot, 1986 [1955]) et Notes sur la littérature** (Flammarion, 1984 [1958 et 1961] qui contiennent un ensemble d’essais extraordinaires, ainsi que la Théorie esthétique (Klincksieck, 1982) publiée à titre posthume — le dernier mot sur l’art et l’esthétique dans la période de l’immédiat après-guerre.

Adorno a été profondément influencé par Benjamin, d’onze ans son ainé. Les deux hommes se sont rencontrés pour la première fois à Vienne en 1923 et se sont liés d’une amitié durable, en poursuivant un débat intellectuel animé (minutieusement analysé par Susan Buck-Morss dans The Origin of Negative Dialectics (Free Press, 1977)). Le travail essayiste et profondément original de Benjamin qui associe le matérialisme historique et le mysticisme juif, porte sur une multitude de sujets. Les moments principaux de ce travail sont : une théorie de la connaissance à la fois kantienne et influencée par la Kabbale, le drame baroque et l’allégorie, Baudelaire (figure centrale de son obsession pour Paris en tant que « capitale du XIXe siècle »), Kafka, Proust (dont il associait la mémoire involontaire avec les chocs surréalistes)3, Brecht (avec qui il entretenait également des liens d’amitié durables), le surréalisme, le langage, et la traduction. Les lecteur-rice-s francophones peuvent consulter les essais en question dans les Œuvres I, II et III ; Baudelaire (l’édition de référence traduite et publiée par La Fabrique en 2013) ; et dans l’Origine du drame baroque allemand (Flammarion, 2013 [1928]). Les jusqu’au-boutistes peuvent également affronter l’étude benjaminienne colossale de Paris au XIXe siècle, uniquement composée de fragments : Pariss, capitale du XIXe siècle : le livre des passages (Cerf, 1989 [1982]).

Le philosophe hongrois Georg Lukács est une autre figure emblématique de la critique littéraire marxiste du XXe. Son ouvrage Histoire et conscience de classe (Minuit, 1960 [1923]) a eu une influence immense : il a rompu avec la conception doctrinale du marxisme promue par la Seconde Internationale, soulignant au contraire que le marxisme est une méthode dialectique fondée sur la catégorie de totalité, et a fait de la « réification » un concept marxiste fondamental. Avant sa radicalisation marxiste, Lukács a rédigé deux ouvrages majeurs de critique littéraire : le premier, L’Âme et les formes (Gallimard, 1974 [1910]), qui fait objet d’une négligence (criminelle), présente une série d’essais passionnés et tourmentés sur le rapport entre l’art et la vie, les abstractions parfaites des formes par opposition à la myriade de particularités imparfaites de l’âme humaine. Ces oppositions sont ensuite reliées aux contradictions sociales plus larges entre la vie et l’œuvre, le concret et l’abstrait, l’accomplissement artistique et la vocation bourgeoise ; ce que Lukács cherche de toute évidence est un moyen pour médiatiser ou dépasser ces oppositions, cependant le style tourmenté signifie qu’il ne l’a pas encore trouvé. Il poursuit ces réflexions dans l’un des plus grands livres de critique littéraire du XXe siècle : La théorie du roman** (Denoël, 1968/ Gallimard 1989 [1920]). Lukács soutient que, par opposition à l’épopée dont la forme correspond organiquement à une civilisation « intégrée » (c’est-à-dire non-aliénée, non-réifiée), dans laquelle la totalité sociale est réconciliée de façon immanente et sensible, le roman est « L’épopée d’un temps où la totalité extensive de la vie n’est plus donnée de manière immédiate, d’un temps pour lequel l’immanence du sens à la vie est devenue problème mais qui, néanmoins, n’a pas cessé de viser à la totalité. » (Gallimard, p. 49) La seconde partie du livre expose une typologie du roman, et se conclut sur un pressentiment vague mais porteur d’espoir que Dostoïevski pourrait nous sortir des impasses de la modernité bourgeoise.

L’expérience de la Première Guerre mondiale et de la Révolution russe a finalement conduit Lukács aux positions marxistes d’Histoire et conscience de classe. De manière cruciale, sa théorie tardive du réalisme qui a eu une grande influence doit être lue dans le contexte de l’essai central sur la réification, en tant que le réalisme est pour Lukács, à plusieurs égards, l’équivalent narratif d’un point de vue dé-réifié (et potentiellement dé-réifiant) du prolétariat. Dans Balzac et le réalisme français** (Maspero, 1967) et Problèmes du réalisme (L’Arche, 1975) (voir en particulier l’essai « Raconter ou décrire ? »), Lukács soutient les grands auteurs réalistes (Balzac, Tolstoï, Thomas Mann) pénètrent en deçà de l’épiphénomène de la vie quotidienne afin de révéler les lois objectives cachées à l’œuvre dans la constitution de la société comme telle. Cependant, dans d’autres ouvrages, cet attachement au réalisme sombre dans le dogmatisme d’une critique littéraire anti-moderniste (voir, par exemple, La Signification présente du réalisme critique (Gallimard, 1960)). Le roman historique** (Payot Rivages, 2000 [1965]), qui est l’autre ouvrage critique majeur de Lukács, est une étude fondamentale du genre du roman historique, depuis son essor chez Walter Scott jusqu’à ses héritiers du vingtième siècle comme Heinrich Mann.

En France, l’œuvre de Sartre sur la littérature engagée est bien connue. Situations I (Gallimard, 1947) rassemble ses textes de jeunesse sur Faulkner, Dos Passos, Nabokov, entre autres. De manière significative, Sartre tire des styles et des formes de ces ouvrages la métaphysique qui les sous-tend et évalue celle-ci à la lumière de sa propre phénoménologie existentialiste de la liberté et, comme dit Fredric Jameson, de son « optimisme linguistique » (pour Sartre, tout est dicible — une position qui sera radicalisée et mathématisée par Alain Badiou). Des styles comme celui de Faulkner qui refusent implicitement cette liberté, s’expose à la censure. Le chef-d’œuvre de cette période et de cette approche est Qu’est-ce que la littérature** (Gallimard, 1985 [1948]), qui inclut, non seulement les passages bien connus et souvent critiqués sur la transparence supposée de la prose, par opposition à l’opacité potentiellement apolitique de la poésie, mais également une histoire riche et subtile des relations que les écrivains français entretiennent avec leur public (virtuel ou actuel) : une relation qui, après la révolution ratée de 1848, devient celle du déni. Il se conclut par un cri de ralliement pour une littérature en acte4 qui lutterait pour une société sans classe dans laquelle l’écrivain s’apercevrait qu’ « il n’y a aucune différence d’aucune sorte entre son sujet et son public » (p. 160). L’ouvrage de Sartre a été critiqué par Barthes dans Le degré zéro de l’écriture (Seuil, 1953) ; pour Barthes, l’engagement a lieu, non au niveau du contenu, mais à celui de l’écriture (ou de la forme) — toutefois, on peut contester la compréhension simpliste de l’argumentation de Sartre sur lequel cette affirmation se fonde. Plus récemment, ces problématiques ont été ressuscitées — et remises en cause — par Jacques Rancière, dans la Politique de la littérature (Galilée, 2007), lequel soutient que la politique de la littérature n’a rien à voir avec les inclinations personnelles de l’auteur ; au contraire, la littérature est politique parce que, en tant que littérature, elle « intervient dans ce rapport entre des pratiques, des formes de visibilité et des modes du dire qui découpe un ou des mondes communs » (p. 12). Le/la lecteur-rice peut également consulter les études majeures de Sartre consacrées à des œuvres spécifiques, notamment Baudelaire (Gallimard, 1946), Saint Genet (Gallimard, 1952), et — un magnum opus de trois tomes — L’idiot de la famille (Gallimard, 1971-1972).

Lucien Goldmann, critique français d’origine roumaine, a développé une approche connue sous le nom de « structuralisme génétique ». Il a examiné la structure des textes littéraires afin de comprendre dans quelle mesure elle concrétise la « vision du monde » de la classe à laquelle l’écrivain appartient. Pour Goldmann, les œuvres littéraires sont des produits, non pas d’individus, mais de « structures mentales trans-individuelles » de groupes sociaux spécifiques. Ces « structures mentales » ou « visions du monde » sont elles-mêmes comprises comme des constructions idéologiques produites par des conjonctures historiques spécifiques. Dans son livre bien connu, Le dieu caché (Gallimard, 1955), il rapporte les catégories récurrentes des pièces de Racine (Dieu, le Monde, l’Homme) au mouvement religieux connu sous le nom de jansénisme, qui est lui-même compris comme la vision du monde de la noblesse de robe5, une fraction de classe qui dépend de la monarchie (la « robe ») mais, puisque ces membres sont recrutés auprès de la bourgeoisie, lui est opposée politiquement. Le danger de l’œuvre de Goldmann est que les « homologies » qu’il établit entre le travail, la vision du monde et la classe, reposent sur une causalité expressive simpliste.

De telles théories expressives de la causalité étaient, de façon notoire, l’une des cibles philosophiques et politiques de Louis Althusser. En proposant une théorie de la totalité sociale comme décentrée, qui consiste en une multiplicité de pratiques et de temporalités discontinues (voir Pour Marx (Maspero, 1965) et Lire le capital (PUF, 2014 [1965])), les écrits fragmentaires d’Althusser sur l’art et la littérature insistent sans surprise sur la relation discontinue entre l’art et l’idéologie et la totalité sociale. Dans sa « Lettre sur la connaissance de l’art (Réponse à André Daspre) » de 1966, Althusser soutient que l’art n’est pas simplement une idéologie comme les autres, ni pour autant une science théorique : il nous fait voir l’idéologie, la rend perceptible, ce en opérant une « prise de distance sur l’idéologie même ». Pierre Macherey a développé cette intuition dans Pour une théorie de la production littéraire** (Maspero, 1966). Pour Macherey, l’idéologie est à la fois inscrite dans et « redoublée » ou « rendue visible » par les textes littéraires, aussi bien par ce qu’ils ne disent pas que par ce qu’ils proclament ouvertement : ils sont structurés par des silences éloquents. Comme Warren Montag l’a écrit à partir du travail de Macherey et d’Étienne Balibar : « ces textes sont intelligibles, c’est-à-dire qu’ils deviennent les objets d’une connaissance adéquate, mais sur la base des contradictions qui peuvent être comprises comme leur cause immanente. » L’argument de Macherey a été critiqué et développé par Alain Badiou dans un article important, « L’autonomie du processus esthétique » (Cahiers Marxistes-Léninistes 12-13, 1966) ; et a fortement influencé Terry Eagleton dans Criticism and Ideology (New Left Books, 1976) — une contribution althussérienne majeure à la critique littéraire anglaise. Pour ce qui est des écrits tardifs de Badiou sur la littérature, voir son Petit manuel d’inesthétique (Seuil, 1998), Beckett, l’increvable désir (Pluriel, 1995), et Que pense le poème ? (Nous, 2016) ; Jean-Jacques Lecercle a retracé ces développements dans Badiou and Deleuze Read Literature (Edinburgh UP, 2012). Macherey a poursuivi sa propre trajectoire de critique littéraire dans À quoi pense la littérature ? (PUF, 1990), Proust. Entre littérature et philosophie (Éditions Amsterdam, 2013), et Études de philosophie littéraire (De l’Incidence Éditeur, 2014).

La critique littéraire marxiste britannique et états-unienne : Raymond Williams, Terry Eagleton et Fredric Jameson

Raymond Williams fut probablement le critique littéraire britannique le plus important du vingtième siècle. Pour une vue d’ensemble de son parcours, voir les longs entretiens menés par le comité éditorial de la New Left Review dans Politics and Letters (Verso, 1979) — dont deux ont été traduits en français pour la revue Période6. Parmi la grande variété de ses écrits sur la littérature, Marxism and Literature** (Oxford UP, 1977) est le plus important du point de vue de la critique littéraire. C’est le point culminant de l’engagement de Williams, qui n’a cessé de croître depuis la naissance de la New Left au milieu des années 1950, et grâce à tout un ensemble de textes du marxisme occidental dont il a été question plus haut et dont une grande partie fut traduite progressivement en anglais au cours des années 1960 et 1970. Le geste fort de Williams dans ce livre est de suggérer en quoi les théories marxistes traditionnelles de la culture et de la littérature demeurent résiduellement idéalistes. Williams y donne une forme définitive à plusieurs de ses innovations conceptuelles principales : la tradition sélective, « le dominant, le résiduel et l’émergent » (les trois dimensions temporelles du présent historique), la structure du sentiment, et l’alignement. Mais le livre doit aussi être lu dans le contexte des ouvrages antérieurs de critique littéraire qui l’ont rendu possible : The Long Revolution (Chatto & Windus, 1961), une théorie de la modernité considérée dans la perspective de la sociologie de la littérature et de la production artistique ; Modern Tradegy (Verso, 1979 [1966]), qui associe une théorie marxiste de la tragédie avec une puissante justification de la révolution comme notre horizon moderne tragique ; Drama from Ibsen to Brecht (Penguin, 1973 [1952/ 1964), une théorie matérialiste du drame moderne ; The English Novel From Dickens to Lawrence (Chatto & Windus, 1970), une histoire sociale du roman anglais (destinée, notamment, à contester l’hégémonie de The Great Tradition de F. R. Leavis (Chatto & Windus, 1948) ; et surtout The Country and the City** (Owford UP, 1973), une histoire sociale et littéraire majestueuse de l’urbanisation et du développement capitaliste des relations de la ville et de la campagne. Dans son œuvre tardive, Williams a également beaucoup écrit pour contester les théories idéalistes prévalentes de la modernité : voir The Politics of Modernism (Verso, 1989)7.

Terry Eagleton fut l’élève de Williams à Cambridge. Issu d’un milieu ouvrier catholique, ses premiers écrits étaient consacrés principalement aux théories catholiques du corps et du langage. Bien qu’il ait été précédé par un ouvrage goldmannien, Myths of Power : A Marxist Study of the Brontës (Palgrave, 2005 [1975]), la publication de Criticism and Ideology** (New Left Books, 1976) marque un tournant décisif : la conversion de Eagleton à l’althussérisme et sa rupture intellectuelle avec Williams (il contient un chapitre, aujourd’hui célèbre, dans lequel il l’accuse d’être romantique, idéaliste, empiriste, populiste !). Dans les années 1980, Eagleton s’est intéressé de plus en plus au potentiel révolutionnaire de la critique elle-même, en partie grâce aux interprétations benjaminiennes de Brecht (voir Walter Benjamin, or Towards a Revolutionnary Criticism (Verso, 1981), et en partie via le féminisme (The Rape of Clarissa : Writings, Sexuality and Classe Struggle in Samuel Richardson (Blackwell, 1982)). Il a écrit une vaste trilogie sur l’histoire culturelle irlandaise, mais ses ouvrages des années 1990-2000 les plus importants sont sans doute The Ideology of the Aesthesic** (Blackwell, 1990), une histoire critique détaillée de toute la tradition esthétique, et Sweet Violence : The Idea of the Tragic (Blackwell, 2002), une reconceptualisation marxiste majeure de la théorie du tragique et de la littérature. Une vue d’ensemble de sa vie et de son œuvre peut être trouvée dans le livre d’entretien The Task of the Critic : Terry Eagleton in Dialogue (Verso, 2009)8.

Fredric Jameson, surtout connu pour sa théorie du postmodernisme (Le postmodernisme ou la logique culturelle du capitalisme tardive (ENSBA, 2007 [1991])), a contribué de manière décisive à la diffusion des idées du marxisme occidental dans le monde anglophone. Comme cela a été d’emblée mentionné, Marxism and Form** (Princeton UP, 1971) est une introduction fondamentale à beaucoup de ces idées. Il inclut des chapitres détaillés sur Adorno, Benjamin, Bloch, Lukács et Sartre, aussi bien qu’un essai méthodologique majeur sur la « critique dialectique ». Jameson a expérimenté une grande partie de ces idées dans un ouvrage hautement original de récupération idéologique : Fables of Aggression : Wyndham Lewis, the Modernist as Fascist (University of California Press, 1979). Mais l’ouvrage de Jameson le plus impérissable est peut-être L’inconscient politique. Le récit comme acte socialement symbolique** (éditions Questions théoriques, 2012 [1981]). Fondé sur une version modernisée du système médiéval de l’allégorie, il développe un modèle de lecture à trois niveaux : le texte comme acte symbolique, le texte comme « idéologème » (« la plus petite unité intelligible des discours collectifs, essentiellement antagonistes, des classes sociales ») et le texte comme « idéologie de la forme ». Sa thèse centrale est que tout texte littéraire, à travers un système de médiations allégoriques (non-expressives), peut être rapporté à l’horizon indépassable de l’Histoire comme lutte des classes. Jameson est également un théoricien important du modernisme, comme en témoigne son œuvre majeure A Singular Modernity** (Verso, 2002) et le recueil The Modernist Papers (Verso, 2007). Pour ce qui est de la critique littéraire, son ouvrage récent le plus important est The Antinomies of Realism (Verso, 2013). Jameson a également publié un article hautement controversé, « La littérature du Tiers-monde à l’époque du capitalisme multinational9 », qui a donné lieu à une vaste littérature secondaire (sa critique la plus connue est celle de Aijaz Ahmad dans In Theory : Classes, Nations, Literature (Verso, 1992)). Jameson est sans doute le plus important théoricien critique de la culture de la fin du vingtième siècle.

La critique littéraire contemporaine

Il est impossible de rendre justice à l’étendue et à la richesse de la critique littéraire marxiste contemporaine, je ne ferai donc qu’indiquer ici quelques œuvres importantes. Franco Moretti est l’un des théoriciens marxistes contemporains majeurs. Son travail sur le Bildungsroman a mis en évidence la manière dont la forme symbolique de la « jeunesse » médiatisait les contradictions de la modernité et effectuait la transition des subjectivités héroïques de l’Ère de la Révolution à la normalité prosaïque du quotidien bourgeois (The Way of the World : The Bildungsroman in European Culture** (Verso, 1987)). Son étude de l’ « épopée moderne », d’autre part, se focalisait sur des textes tels que Faust de Goethe, Moby Dick de Melville et Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez, soutenant que ce sont des « textes du monde » (world texts), dont le cadre géographique de référence n’est plus l’État-nation, mais une entité plus vaste — un continent, ou le système-monde en tant que totalité » (The Modern Epic : The World-System from Goethe to García Márquez (Verso, 1996)). Dans un geste qui influencera les théories matérialistes de la « littérature mondiale » (y compris la sienne), Moretti utilise les catégories de l’analyse des systèmes-mondes de Immanuel Wallerstein, afin de suggérer que de tels « textes du monde » ou « épopées modernes », tandis qu’ils sont inconnus des États relativement homogènes du centre, sont typiques de la semi-périphérie où prévaut un développement combiné. Moretti a dès lors étendu sa « géographie des formes littéraires » dans l’article « Hypothèses sur la littérature mondiale »**. Prenant exemple sur les remarques de Goethe et de Marx sur la Weltliteratur, et les associant avec les intuitions du critique marxiste brésilien Roberto Schwarz, il écrit dans ses « Hypothèses » que la littérature mondiale est « une et inégale : une littérature … ou peut-être, mieux, un seul système littéraire mondial (de littératures inter-reliées) ; mais un système qui est différent de ce que Goethe et Marx avait espéré, parce qu’il est profondément inégal. » Mais le chef-d’œuvre de Moretti est sans doute son ouvrage récent : The Bourgeois : Between History and Literature** (Verso, 2013), une étude socio-littéraire de la figure du bourgeois, dont le vrai héros est la naissance de la prose littéraire10.

L’héritier le plus important de Moretti est le Warwick Research Collective (WReC), qui, dans Combined and Uneven Development : Toward a New Theory of World-Literature (Liverpool UP, 2015), entend « resituer le problème de la “littérature mondiale”, considérée comme une catégorie renouvelée de l’enquête théorique, en poursuivant les implications littéraires et culturelles de la théorie du développement inégal et combiné. » Alliant la thèse de la « modernité singulière » de Fredric Jameson avec une analyse des systèmes-mondes à la Moretti et la théorie du développement inégal et combiné de Trotski, le Warwick Research Collective définit la littérature-monde comme « la littérature du système-monde ». La littérature-monde (avec un trait d’union pour témoigner de sa fidélité à l’analyse wallersteinienne des systèmes-mondes) est cette littérature qui « enregistre », dans sa forme et son contenu, le système-monde moderne capitaliste. Le livre est également une contribution aux débats sur la définition du modernisme. Si la « modernisation » est comprise comme l’ « imposition » des relations sociales capitalistes sur les « cultures et sociétés jusqu’alors partiellement capitalisées ou non-capitalisées », et la « modernité » est le nom de « la façon dont les relations sociales capitalistes sont “vécues” », alors le « modernisme » est cette littérature qui « encode » l’expérience vécue de la « capitalisation du monde » produit par la modernisation.

Les membres du Warwick Research Collective ont également apporté individuellement d’importantes contributions à ce qui pourrait être (de manière problématique) nommé la « théorie marxiste postcoloniale ». Les Postcolonial Studies : A Materialist Critique (Routledge, 2004) de Benita Parry constituent une série d’essais sophistiqués qui, tout en reconnaissant l’importance d’une grande part du travail accompli sous l’emblème des études postcoloniales, suggèrent que les impulsions matérielles du colonialisme — son appropriation des ressources physiques, l’exploitation du travail humain et la répression institutionnalisées — ont été omises par la littérature postcoloniale mainstream (par les Subaltern Studies, Edward Said, Homi Bhabha et Gayatri Chakravorty Spivak). Neil Lazarus, dans The Postcolonial Unconscious (Cambridge UP, 2011) n’étend pas seulement cette critique, mais tente de reconstruire le champ entier des études postcoloniales, en développant de nouveaux concepts marxistes attentifs aux enseignements de la théorie postcoloniale. De même, Upamanyu Pablo Mukherjee a délimité un nouveau terrain pour les études postcoloniales marxistes, mais l’a fait avec une sensibilité accrue à l’écologie (voir Postcolonial Environments Nature : Culture and the Contemporary Indian Novel in English (Palgrave, 2010)). Cette approche a été renforcée par le projet de recherche ambitieux de Sharae Deckard sur la « littérature-monde écologique » (pour un résumé programmatique, voir son texte « Mapping Planetary Nature : Conjectures on World-Ecological Fiction » (à paraître)).

Dans d’autres ouvrages récents :

  • Alex Woloch a développé une théorie des personnages et des protagonistes mineurs dans le roman réaliste, qui relie la « structure asymétrique de caractérisation (dans laquelle la plupart des personnages sont représentés, mais l’attention est emportée vers un centre délimité) » aux « tendances concurrentes de l’inégalité et de la démocratie de l’imagination bourgeoise du dix-neuvième siècle, celles de l’inégalité et de la démocratie » (The One vs. the Many, Princeton UP, 2003).
  • Anna Kornbluh a proposé un compte rendu matérialiste nuancé des médiations formelles du réalisme et des « réalisations » de la finance dans Realizing Capital : Financial and Psychic Economies in Victorian Form (Fordham University Press, 2014).
  • Joshua Clover a soutenu que la période qui s’étend des années 1970 à la crise économique de 2007-2008 doit être comprise comme l’ « automne [braudélien] du système ». Sa thèse fondamentale est « qu’un trope organisateur de la littérature automnale est la conversion du temporel en spatial ». C’est cette conversion que des formes non-narratives comme la poésie sont les plus aptes à saisir et à figurer » (« Autumn of the System : Poetry and Financial Capital », JNT : Journal of Narrative Theory, 2011).
  • Dans The Matter of Capital (Harvard UP, 2011), Christopher Nealon insiste sur l’omniprésence et la variété des réflexions poétiques thématiques, formelles et intertextuelles, sur le capitalisme dans la poésie du siècle américain. Il montre que des poètes aussi divers que Ezra Pound, W. H. Auden, John Ashbery, Jack Spicer, les Langage poets, Claudia Rankine et Kevin Davies « possèdent au centre de leurs projets littéraires une tentative pour comprendre la relation entre la poésie et le capitalisme, élaborée le plus souvent comme une tentative pour comprendre la relation entre les textes et les crises historiques ».
  • Ruth Jennison, dans The Zukofsky Era (Johns Hopkins UP, 2012), soutient que « les objectivistes de l’ère de Zukofsky héritent de la rupture expérimentale de la première génération des modernistes d’avec les systèmes antérieurs de représentations, et … tend à adapter cette rupture au contenu des politiques révolutionnaires tournées vers le futur. »
  • Sarah Brouillette a publié un ensemble d’ouvrages importants sur l’histoire du marché du livre et des industries créatives. Voir en particulier Literature and the Creative Economy (Stanford UP, 2014).

Mon propre ouvrage, The Politics of Style : Towards a Marxist Poetics (Brill/ Haymarket, 2017), développe une théorie matérialiste du style à partir d’une critique immanente de l’œuvre de Raymond Williams, Terry Eagleton et Fredric Jameson.

Traduit de l’anglais par Louis Chapellier et Daria Saburova

  1. Franco Moretti, « Hypothèses sur la littérature mondiale », trad. R. Micheli in Études de lettres, n° 2, « Les contextes de la littérature », J. David (ed.). Disponible en ligne : http://enseignement.typepad.fr/files/moretti-hypotheses.pdf. L’article est d’abord paru dans la New Left Review en 2000. []
  2. Theodor W. Adorno, Einfürung in die Dialektik, Suhrkamp, Francfort, 2010, p. 41. Nous remercions Selim Nadi pour la traduction. Cet ouvrage d’Adorno a été récemment traduit en anglais sous le titre de An Introduction to Dialectics (Wiley-Blackwell, 2017). []
  3. En français dans le texte. []
  4. En français dans le texte. []
  5. En français dans le texte. []
  6. « Une longue révolution : entretien avec Raymond Williams », trad. M. Kulpinski, http://revueperiode.net/une-longue-revolution-entretien-avec-raymond-williams/ ; « Raymond Williams dialogue avec The New Left Review : le théâtre comme laboratoire », trad. M. Demont, http://revueperiode.net/raymond-williams-dialogue-avec-the-new-left-review-le-theatre-comme-laboratoire/. []
  7. Le/la lecteur-rice francophone peut consulter le recueil Culture et matérialisme (Les Prairies ordinaires, 2009 [2005]). []
  8. Voir également l’introduction traduite en français Critique et théorie littéraires (PUF, 1994 [1983]). []
  9. In Des littératures combatives. L’internationale des nationalismes littéraires (dir. P. Casanova), Raisons d’agir, 2011. L’article est paru initialement en 1986 dans Social Text. []
  10. Deux ouvrages de Moretti sont parus en français : Atlas du roman européen (1800-1900) (Seuil, 2000) ; Cartes, graphes, arbres. Modèles abstraits pour une autre histoire de la littérature (Les Prairies ordinaires, 2009). []

Daniel Hartley

Mon, 08 Jan 2018 09:54:29 +0100

Notes contre la prison

Cette intervention a été prononcée lors de la soirée Faire front dans le cadre du colloque Penser l’émancipation, à La Générale Nord-Est, le 16 septembre 2017. Antonin Bernanos prenait la parole aux côtés d’orateurs issus de diverses franges du mouvement social, de l’antiracisme à la lutte contre la loi travail. Depuis lors, il a été jugé dans le cadre de l’affaire du Quai de Valmy, et incarcéré à Fleury-Mérogis pour purger une peine de 5 ans de prison dont deux avec sursis. Dans ce texte, il prenait appui sur ses 10 mois de détention provisoire pour engager une réflexion sur la prison et sur les stratégies de lutte contre la répression.

Mon intervention se situe dans une conjoncture d’intense répression et de frénésie carcérale de la part des tribunaux et de l’État, notamment à l’égard des militants. L’affaire de la voiture brûlée du Quai de Valmy, pour laquelle j’ai été mis en examen et suis en passe d’être jugé, est un cas, parmi d’autres, d’une criminalisation générale des mouvements sociaux et des syndicalistes de lutte. Dans un tel contexte, il est plus important que jamais que la prison soit saisie et pensée comme institution à part entière, et pas seulement, de façon abstraite, comme partie prenante de la « répression » des militants ; il est par ailleurs essentiel que cette réflexion soit menée et poursuivie à l’intérieur comme à l’extérieur du système carcéral.

En effet la prison, mise à distance au cours des dernières décennies, revient dans les parcours de lutte des différents acteurs du mouvement social (militants révolutionnaires, anti-autoritaires, antifascistes, syndicalistes, zadistes, ou encore au sein des luttes aux côtés des migrants ou contre les lois antisquat) ; la prison est en passe de devenir une méthode normalisée pour mater la contestation sociale.

Pourtant si les peines de prison semblent se banaliser pour les militants des différents champs de lutte, la question de sa légitimité, de son existence et du combat qui doit lui être opposé ne semble pas s’imposer comme une évidence.

Dans les franges autonomes les plus « radicales » jusqu’aux organisations réformistes les plus légalistes, la prison reste mythifiée, tenue à l’écart des luttes et, finalement, quasiment négligée. L’objectif de mon intervention consiste en deux point fondamentaux : proposer de mettre le système carcéral en accusation, et mener une réflexion sur la façon dont la prison pourrait entrer dans les mots d’ordres des différentes luttes en cours. L’idée à travers cette intervention, c’est aussi de poser une critique de la gestion de la répression de la part des différentes franges du mouvement ciblées par l’État, de réfléchir aux écueils mais surtout, de proposer des pistes de travail, non pas à interpréter comme un « mode d’emploi » mais bien comme des premières remarques à élaborer et perfectionner collectivement et dans le temps.

« L’affaire du Quai de Valmy », par laquelle j’ai été incarcéré 10 mois en détention provisoire, renvoie à un moment précis du mouvement social contre la loi travail : il s’agit d’un événement survenu le 18 mai 2016, en marge d’un rassemblement contre la « haine anti-flic » à l’initiative du syndicat de police Alliance. Un contre rassemblement avait été appelé par Urgence Notre Police Assassine – finalement violemment réprimé par la police ; une manifestation spontanée s’était élancée dans les rues de Paris au cours de laquelle une voiture de police a été prise à partie par la foule, et a fini par brûler devant les caméras de toutes les chaînes d’information. Je ne souhaite pas m’attarder ici sur le montage médiatico-politique de cette affaire, les nombreuses procédures illégales couvertes par la justice pendant l’instruction ou les différentes productions et tentatives de falsification de preuves que les prévenus et leur défense n’ont eu de cesse de dénoncer.

Face aux différentes vagues de répression contre le mouvement, on a vu ressurgir deux lignes politiques spécifiques. Une première ligne, dont je peux parler car il en a été question me concernant, consiste à dire « ce sont des militants, ils n’ont rien à faire en prison », « ce sont des syndicalistes pas des voyous », « ce sont des étudiants », « des manifestants politiques », « ils sont attaqués pour leur mode de vie, leur façon de penser » – le sous-entendu est bien souvent aussi simple que : « ce sont des petits blancs inoffensifs et pas des délinquants noirs et arabes ». Cette ligne peut, à mon sens, être tenue dans le cadre de la procédure pénale, mais devient vraiment problématique lorsqu’elle est utilisée dans le cadre de la défense politique, à l’extérieur des salles d’audience. Face à cette première ligne et à ses écueils s’oppose une autre ligne, plus radicale, qui consiste au contraire à effacer les différences entre les détenus, qui existent et sont parfois revendiquées (par les « prisonniers politiques » par exemple). Cette ligne consiste à affirmer que nous sommes « tous prisonniers de la guerre sociale, quels que soient nos chefs d’inculpation, il n’y a pas de prisonniers politiques, il y a des prisonniers tout court, etc. » Cette opposition entre deux voies, apparemment inconciliables, devrait pouvoir être dépassée en changeant un peu les termes du débat.

Je pense qu’il y a par exemple un travail à faire au sein des groupes militants sur la question de l’antirépression et notamment de sa déclinaison stratégique. En effet, la stratégie judiciaire n’est pas, et ne peut en toute vraisemblance pas se confondre avec une stratégie politique « antirep ».

Les procès tels qu’ils sont menés aujourd’hui ne sont pas des tribunes. Il est donc essentiel de distinguer deux choses : la bataille judiciaire et la bataille politique. Certes, les deux doivent être menées conjointement et dépendent de l’une et de l’autre. Mais il faut avant tout comprendre que la justice est « reine » en son royaume, et il est nécessaire de savoir décortiquer son fonctionnement. Elle utilise le temps comme une arme redoutable, ralentissant et prolongeant les procédures lorsque les inculpés, leur famille et les réseaux politiques sont dans la panique (refus de demande de mise en liberté, procédures pénales voire criminelles à rallonge, appel du parquet, mandat de dépôt renouvelé, cours de cassation, cours européenne, etc.), et est soudain capable d’accélération violentes, mais contrôlées, qui déstabilisent la défense (délai d’appel de quelques heures, dates annoncées soudainement, procès expédiés…). J’aurais donc tendance à penser qu’il est important de considérer l’antirépression dans la durée, et de la découper en plusieurs temps : tout d’abord, l’avant procès, avec des sous temps de mobilisation et d’accélération autour de demande de mises en liberté, d’interrogatoires, de confrontations. Il y a ensuite le moment du procès. Dans cette séquence, les inculpés sont concentrés sur la stratégie judiciaire et, dès lors, les forces militantes et le soutien extérieur se doivent d’être les acteurs principaux d’une stratégie politique à la fois large, unitaire et qui accorde une spécificité à toutes les traditions politiques qui la constituent. Il y a enfin la phase de l’après-jugement, à partir de laquelle la bataille politique prime définitivement sur la bataille judiciaire.

La justice fonctionne aussi avec l’espace : la prison, lieu de torture, sas d’attente d’un temps arraché à l’individu, les salles d’audience, la salle de comparution, le bureau du juge d’instruction, celui du juge des libertés, du juge d’application des peines, celui des avocats … Il est donc essentiel de fonctionner de la même façon, et de distinguer ce qui se passe à l’intérieur des espaces judiciaires, et ce qui se passe sur nos terrains : nos rues, nos espaces de vie, de travail, de lutte …

Ces temporalités sont également importantes à distinguer compte tenu de la diversité des fonctions judiciaires et des institutions répressives : juge d’instruction, juge des libertés, juge de la cour, juge d’exécution des peines, juge d’application des peines ; et plus encore avec le nombre de fonctions de la magistrature, les experts, la psychiatrie – leur rôle consiste à enfermer le détenu ou futur détenu dans un dispositif lourd et complexe, tout en construisant un discours sur les faits, leur assignant des « labels » et, par là, les transformant (c’est la judiciarisation) ; du côté des institutions, on compte le rôle de plus en plus intense et crucial des médias, dont les vidéos sont notamment au service de la construction judiciaire des faits, mais aussi de leur spectacularisation, de leur criminalisation ; on compte évidemment avec la police, mais aussi le corps politique (à travers les prises de parole, les circulaires des ministres, les instructions du Garde des Sceaux, qui participent à renforcer la sentence et le dispositif répressif).

Donc nous, face à cette division du travail, de l’intérieur du système carcéral comme depuis l’extérieur, nous nous devons d’être stratégiques, de nous organiser aux côtés de groupes et organisations qui nous sont d’ordinaire étrangers, et de mobiliser des secteurs variés selon les nécessités du moment.

L’espace judiciaire reste un espace de droit, pas un espace politique en tant que tel. Des luttes s’y jouent et doivent s’y jouer, mais pour ce faire il faut accepter une partie des règles du jeu imposé par le rapport au droit, et donc penser tactiquement l’antirépression, lorsque l’on choisit de ne pas adopter une position de rupture face au système judiciaire.

Pourtant, je pense qu’il y a des choses essentielles dans cette fameuse ligne « tous prisonniers de la guerre sociale » : cela réside dans cette volonté de constituer un seul camp idéologique, une opposition conséquente à la prison. C’est d’abord refuser d’opposer les prisonniers politiques – qu’on s’évertue à présenter comme indûment victimes de la répression– et les prisonniers accusés de délinquance ordinaire (pour la plupart enfants de l’immigration ouvrière postcoloniale). Cette ligne s’avère donc précieuse, féconde mais aussi très insuffisante, en particulier parce qu’elle a tendance à désarmer dans la bataille judiciaire et peut-être et avant tout parce que qu’elle nie un certains nombres de réalités essentielles pour comprendre le monde carcéral et l’institution judiciaire – et donc pour les combattre –, notamment en ce qui concerne les différences de traitement et de condition d’incarcération des uns et des autres.

En effet, au cours de mon expérience carcérale, j’ai été confronté à des réalités très différentes, à une diversité de situations qui ne peut se comprendre qu’en terme de facteurs sociaux, dans lesquels la classe sociale joue un rôle important (parce que la prison sert chaque jour un peu plus à enfermer les prolétaires), au même titre que le genre (on enferme principalement de jeunes hommes) ou que la race, au sens social du terme. Même si ce dernier concept reste polémique dans le monde militant, il est impossible de nier le rôle essentiel joué par la race quand on se trouve derrière les barreaux, prisonnier d’un monde presque exclusivement réservé à de jeunes hommes noirs, arabes et musulmans, auprès desquels viennent s’ajouter les rroms et les voyageurs. Nier ces différences et regrouper tous les prisonniers dans une seule et même catégorie, c’est aussi prendre le risque de nier des réalités plurielles et d’occulter une construction politique répressive qui s’élabore depuis des décennies dans les quartiers populaires à l’encontre des populations postcoloniales.

Ce qui est essentiel ici, c’est de comprendre que la progression de l’incarcération de masse des classes populaires, et majoritairement non blanches, ne peut se comprendre que dans une progression parallèle du chômage de long terme pour ces mêmes classes, dans ces mêmes quartiers. La logique de la Loi travail est bien simple : on propose aux classes populaires de faire un choix entre un chômage de long terme (qui conduit bien souvent à des incarcérations dans les quartiers, parce qu’il est synonyme d’une entrée dans la délinquance ou la criminalité) ou un travail ultra précarisé et libéralisé, dépourvu de toute sécurité de l’emploi et de sécurité sociale. C’est en comprenant cette situation que l’on se rend compte que l’incarcération reste la gestion par excellence des populations excédentaires, majoritairement non blanches, pour lesquelles les prisons sont construites, dans les périphéries les plus lointaines des centres villes, selon une logique de ségrégation spatiale imposée par l’État depuis la construction des grands ensembles destinés à ces mêmes populations. C’est à travers ce choix que le lien entre la répression et la précarisation est limpide : pour les classes populaires non blanches qui résident dans les quartiers, il s’agit bien de choisir entre la prison et la misère.

Il faut donc bien garder en tête que la composition de classe du prolétariat des métropoles et de leurs périphéries est complètement liée au passage par la prison. En réalité, il y a un continuum entre le travail légal précarisé, le travail informel, la prison (sans parler du semi-esclavage qu’est le travail en prison). D’ailleurs, à travers le contrôle judiciaire, les bracelets électroniques, les casiers judiciaires, les allers-retours en prison continuent d’accompagner les gens quand ils sont « dehors ».

Du coup, cette situation est à contraster avec l’emprisonnement des militants, dont nous parlions précédemment, qui est à considérer dans le cadre de l’escalade autoritaire actuelle. La prison n’est pas partie intégrante, pour l’instant, du rapport des militants au travail et à la précarité. Pour l’heure, cette escalade est selon moi principalement liée à la crise de l’État et des institutions de la Ve République. Dans les années 1980-1990, le projet néolibéral a tenté de produire le consentement des classes populaires et des classes moyennes en procédant par cooptation, compromis, intégration. C’est par exemple la création de SOS Racisme pour coopter une partie de la contestation non blanche ; ou encore l’institutionnalisation du féminisme ; c’est l’amnistie par Mitterrand des militants de la lutte armée ; c’est les tentatives de coopter les syndicats, de les faire négocier sur les retraites, sur les contrats de travail, sur la durée légale du temps de travail.

Aujourd’hui, avec Macron, on sent bien que le bloc au pouvoir veut réformer dans l’urgence. C’est un pouvoir qui n’a même pas la légitimité démocratique de façade compte tenu qu’il a été élu sur la base d’un référendum anti-LePen. Macron gouverne à base d’ordonnance, d’état d’urgence et pourquoi pas de 49.3. Dans ce contexte, il n’y a plus de place pour la cooptation, pour l’obtention d’un consentement, même minimal, à la précarisation. Du coup, le pilier de la politique de Macron, ce sont les instances régaliennes de l’État : la police, l’armée et les juges. Il est dès lors évident que tout ce qui peut mettre l’État en accusation, tout ce qui remet en cause les formes de contestation balisées, tout ça ne peut aujourd’hui que rencontrer la répression la plus brutale.

Dans cette trajectoire, il n’est pas du tout surprenant que l’extrême droite prenne une telle place dans le champ politique actuel et notamment au sein des forces de police et de l’armée. Quand l’hégémonie entre en crise, c’est là que l’extrême droite déclarée, officielle, peut porter secours à un bloc au pouvoir en mal de solutions autoritaires. Les exemples ne manquent pas : on peut penser aux différentes manifestations et agressions à l’encontre des musulmans parallèlement à la mise en application de dispositifs judiciaires justifiés par les attentats, dans le cadre de l’état d’urgence, ou plus récemment à la nouvelle croisade identitaire Defend Europe, à l’occasion de laquelle les fascistes européens se mobilisent aux côtés des grandes puissances européennes pour défendre l’Europe forteresse. Je pourrais aussi citer les nombreuses menaces d’agression et de mort à l’encontre de ma famille depuis l’annonce du procès.

J’ai donc fait état de deux trajectoires bien différentes de la progression du tout carcéral aujourd’hui : d’un côté, la précarisation et l’enfermement des populations non blanches ; d’un autre côté, la nécessité d’écraser toute contestation non domestiquée aux « réformes » néolibérales. Ce sont des réalités bien différentes et il est illusoire de les gommer. Pour autant, remettre la prison au centre de notre militance c’est une des manières de construire un vrai « tous ensemble » contre la répression.

Cela implique que nous fassions un travail collectif. On ne peut plus se contenter de se demander : comment éviter d’entrer en prison ? C’est une question importante parce qu’il faut préserver nos vies et nos forces. Mais il faut commencer à, comme je le disais, démystifier la prison, en commençant par reconnaître qu’elle est parmi nous et qu’elle pèse sur nos luttes, directement. Par ailleurs, si on prend au sérieux la composition de classe du prolétariat de la métropole et de sa périphérie, et si on considère que nos luttes sont dirigées contre le travail et le salariat, alors on ne peut plus se permettre de parler de prolétaires sans réfléchir à la prison.

On pourrait s’avancer en disant qu’aujourd’hui, une telle centralité de la prison implique de repenser nos campagnes, nos mots d’ordre, dans différents secteurs du mouvement, à partir des technologies répressives. Le mouvement écologiste bute, avec brutalité, sur ces technologies, quand on pense à la mort de Rémi Fraisse ou encore à la bataille de la ZAD. Le féminisme, dans son renouvellement radical à travers l’intersectionnalité, l’afroféminisme ou les queers non blancs et non blanches, a par exemple, aux États-Unis, investi avec force les luttes anticarcérales. On peut le comprendre par la place et la problématique des trans incarcérés, et par la place des femmes noires dans les luttes contre l’incarcération de masse aux États-Unis. Plus généralement, les militants anticapitalistes gagneraient à renouveler la pratique de l’enquête militante, notamment concernant la prison.

Certains trouveront que ces appels à enquêter sur la prison rappellent fortement le Groupe d’information sur les prisons, notamment fréquenté par Foucault, mais pour échapper à la muséification des mouvements de lutte qui nous précèdent, il faut aussi que ces expériences résonnent avec nos propres pratiques. Je n’ai pas de solution clé en main, mais redonner à l’idée de l’enquête militante un potentiel subversif peut contribuer à tisser des liens entre les secteurs militants en dehors de la prison, les militants incarcérés et tous les prisonniers en général ; cela peut favoriser l’émergence d’un discours sur la prison qui sorte du simple constat qu’on pourrait qualifier d’humanitaire ; et ça peut enfin donner des outils non pas pour réformer la prison, mais pour penser son abolition, et trouver des formes de lutte, pour les prisonniers comme à l’extérieur, qui permette de rompre l’isolement, briser la stigmatisation, donner un écho aux luttes quotidiennes, individuelles et collectives déjà menées dans les prisons, et faire en sorte que le mouvement social fasse de cette question une priorité de premier ordre.

Antonin Bernanos

Mon, 18 Dec 2017 10:15:30 +0100

[Guide de lecture] Le marxisme analytique

C’est au cours des années 1980 que le marxisme analytique (avec pour principaux auteurs Gerald A. Cohen, Jon Elster, John Roemer, Erik O. Wright, Robert Brenner, Adam Przeworski, Philippe Van Parijs) a connu l’apogée de sa visibilité, même si les débats que ce courant de pensée a ouverts se sont poursuivis et se poursuivent encore. En cherchant à reconstruire le marxisme sur des fondements méthodologiques extérieurs au marxisme, les auteurs de ce courant ont initié la possibilité d’une nouvelle interprétation du marxisme, leur objet étant le marxisme avant d’être le monde matériel.

  1. Une école de pensée

Un certain nombre d’ouvrages et d’articles rendent compte des fondements du marxisme analytique. Les contributions regroupées dans John Roemer ed., Foundations of Analytical Marxism, Cambridge University Press, 1994 reposent sur l’hypothèse que le marxisme « classique » est incompatible avec la science sociale contemporaine, et que la théorie des jeux peut jouer un rôle décisif. Le marxisme est envisagé comme un ensemble d’idées, dont les théories économiques sont jugées fausses. C’est pour cette raison que le rapport entre économie et éthique est développé, avec l’accent sur l’importance normative du concept d’exploitation. Un ensemble des contributions marxistes analytiques sont regroupées dans l’ouvrage collectif de Bernard Chavance, Marx en perspective (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, 1985). Il regroupe certaines des présentations d’une réunion du groupe de Septembre ayant eu lieu à Paris. Dans « What is Analytical Marxism? » (Socialist Review, 19(4), 1989 : 37-56), Erik O. Wright présente une synthèse du marxisme analytique. Il met l’accent sur les aspects méthodologiques en prenant soin de se distinguer du marxisme traditionnel. Dans Analytical Marxism (Thousand Oaks, Sage Publications, 1994), Thomas Mayer présente le marxisme analytique, de façon explicitement favorable, en portant un accent sur la méthode. Une des rares publications en français est celle de Jean-Pierre Dumasy et Gilles Rasselet (« Aperçus sur les développements contemporains de la théorie économique marxiste aux Etats-Unis », Revue française d’histoire des idées politiques, 9, 1999 : 77-122), elle met l’accent sur le rapport à Althusser et sur certains débats internes, en particulier celui entre Cohen et Roemer. Une synthèse du marxisme analytique apparaît notamment dans deux de mes contributions (Fabien Tarrit, « A Brief, History, Scope and Peculiarities of “Analytical Marxism” », Review of Radical Political Economics. 38(4), 2006 : 596-618 et Le marxisme analytique : une lecture critique, Syllepses, 2014) et dans une contribution de Roberto Veneziani, « Analytical Marxism », Journal of Economic Surveys, 26.4, 2012 : 649-673. Pour une brève synthèse des débats, et pour un dépassement des oppositions internes : Bill Martin « How Marxism Became Analytic », Journal of Philosophy, 86.11, 1989, 659-666.

  1. Une reconstruction méthodologique

C’est contre la spécificité méthodologique du marxisme que s’est développé le marxisme analytique. Dans « Philosophical Foundations of Analytical Marxism » (Science and Society, 58 (4), 1994-1995 : 34-52), Graheme Kirkpatrick discuste cette coupure avec l’épistémologie marxiste, et la priorité accordée à la logique de la formulation sur l’unité dialectique du marxisme.

La méthode unanimement rejetée est la dialectique, largement qualifiée de foutaise. G.A. Cohen développe ce concept dans « Deeper into Bullshit » In Sarah BUSS et Lee OVERTON ed., Contours of Agency: Essays on Themes from Harry Frakfurt, MIT Press, 2002 : 322-339. La cible est explicitement l’althussérisme, accuse de manque de rigueur intellectuelle. Précisément, la figure de Louis Althusser est centrale dans le débat interne du marxisme analytique. Dans « Althusser’s Marxism » (Economy and Society, vol. 10, n°3, août 1981, pp. 243-283), Andrew Levine, très lié au marxisme analytique même s’il n’a jamais participé en tant que tel au Groupe de septembre, discute l’influence d’Althusser parmi les marxistes anglo-saxons. Tout en rejetant la continuité entre Marx et Engels, il estime que le renversement hégélien ne suffit pas, qu’il faut remplacer l’intégralité du système hégélien, sans quoi la scientificité du marxisme ne serait autre qu’un axe de foi.

Dans Reconstructing Marxism: Essays on Explanation and the Theory of History, Verso, 1992, Erik Olin Wright, Andrew Levine et Elliott Sober proposent une analyse marxiste analytique du marxisme analytique comme post-marxisme opposé à un néo-hégélianisme. Alan Carling adopte un point de vue plus explicite en spécifiant la particularité du marxisme anallytique dans « Analytical and Essential Marxism », Political Studies, 45, 768-783, 1997.

La rupture avec l’hégélianisme est présente de manière explicite et radicale par G.A. Cohen dans « L’influence de Hegel sur Marx. Le motif obstétrique dans la conception marxiste de la révolution » in Si tu es pour l’égalité, pourquoi es-tu si riche, Hermann, 2009 (2000), pp. 121-161.

  1. A l’origine du marxisme analytique : une réconciliation improbable entre marxisme et philosophie analytique (Cohen)

L’élément déclencheur de la formation du marxisme analytique fut la publication en 1978 par G.A. Cohen de Karl Marx’s Theory of History: a Defence (Oxford University Press), qui présente, de manière tout-à-fait explicite et revendiquée, le marxisme analytique avec les outils de la philosophie analytique. Il a donné à un nombre relativement important de commentaires.

Dans le champ analytique certaines critiques portent sur la place jugée insuffisante que Cohen laisse à l’action humaine. Dans une recension intitulée « Productive Forces and the Forces of Change » (The philosophical review, 90.1, 1981 : 91-117), Richard Miller rejette la priorité que Cohen accorde aux forces productives en donnant une forte autonomie aux rapports de production. Dans une recension parue dans The Journal of Philosophy (79.5, 1982 : 253-273), Joshua Cohen soulève le problème du développement bloqué, et reproche à Cohen de minimiser l’aspect subjectif de la lutte de classes. L’interprétation de Cohen est de la sorte accusée de déterminisme technologique (Suchting Wal « “Productive Forces” and “Relations of Production” in Marx », Analyse und Kritik, 4.2, 1982 : 159-181; Milton Fisk « The Concept of Primacy in Historical Explanation », Analyse und Kritik, 4.2, 1982 : 182-196 ; Christopher Bertram, « International Competition as a Remedy for Some Problems in Historical Materialism », New Left Review, 183, 1990 : 116-128 ; Paul Wetherly et Alan carling « Historical Materialism – An analytical outline of historical materialism » in Paul Wetherly ed. Marx’s Theory of History, Avebury 1992 : 31-64; David A Duquette. « A Critique of the Technological Interpretation of Historical Materialism », Philosophy of the Social Sciences, 22.2, 1992 : 157-186; Paula Keele Casal « On Societal and Global Historical Materialism » in Christopher Bertram, Andrew Chitty ed. Has History Ended? Fukuyama, Marx, Modernity, Aldershot, 1994 : 87-111).

Certains prennent sa défense (Hugh Collins « Base and Superstructure », in Collins Marxism and Law, Oxford, Oxford University Press, 1982 : 77-93; William Shaw « Historical Materialism and the Development Thesis », Philosophy of the Social Sciences, 16, 1986 : 197-210; Alan Carling « Analytical Marxism and Historical Materialism: The Debate on Social Evolution », Science and Society, 57.1, 1993 : 31-65).

Des critiques ont également été formulées dans le champ marxiste. Ellen Meiskins Wood (« The Separation of Economic and Political in Capitalism », New Left Review, n°127, 1981 : 66-95) reproche à Cohen sa fragmentation du marxisme. Derek Sayer (The Violence of Abstraction: The Analytic Foundations of Historical Materialism, Oxford, Basil Blackwell) defend l’unité organique du marxisme contre la relecture de Cohen. Paul Warren (« Explaining Historical Development: A Marxian Critique of Cohen’s Historical Materialism », Clio, 20.3, 1991 : 253-271) l’accuse d’individualisme abstrait. Murray E.G. Smith (« The Value Abstraction and the Dialectic of Social Development », Science and Society, 56.3, 1992, pp. 261-290) qualifie Cohen de fonctionnaliste de choix rationnel.

Cohen a propose une réponse groupée à ces deux séries de critiques dans « Reply to four critics » (Analyse und Kritik, 5.2, 1983 : 195-222).

Aussi, il a servi d’impulsion au marxisme analytique qui s’est développé à partir de ce débat (Philippe Van Parijs « From Contradiction to Catastrophe », New Left Review, 115, 1979 : 87-96 ; Jon Elster, « Un marxisme anglais. À propos d’une nouvelle interprétation du matérialisme historique », Annales Économie Sociétés Civilisations, 36.5, 1981 : 745-757 ; Gerald A. Cohen, Will Kymlicka « Human Nature and Social Change in the Marxist Conception of History », The Journal of Philosophy, vol. 85, n°4, avril 1988 : 171-191.

L’interprétation de Cohen a donné lieu à deux débats structuants pour le marxisme anaytique : sur l’explication fonctionnelle et sur la transition historique.

La discussion a porté sur l’explication fonctionnelle que Cohen privilégie pour articuler les catégories du matérialisme historique. Ce débat fut un des éléments structurants du marxisme analytique puisque nombre des auteurs ayant contribué ont intégré le groupe de septembre, un des premiers d’entre eux étant Jon Elster (« Cohen on Marx’s theory of history », Political Studies, 28.1, 1980 : 121-128), à qui répond Cohen dans le même numéro (« Functional Explanation: Reply to Elster », 129-135). Le débat, qui porte sur l’opposition entre explication fonctionnelle et individualisme méthodologique se poursuit entre les deux auteurs (Elster, « Marxism, Functionalism and Game Theory: The Case for Methodological Individualism », Theory and Society, 11.3, 1982 : 453-482 ; Cohen, « Functional Explanation, Consequence Explanation and Marxism », Inquiry, 25, 1982 : 27-56 ; Elster « Further Thoughts on Marxism, Functionalism and Game Theory » in Chavance, Marx en perspective 1985 : 627-648). Certains parmi ceux qui allaient intégrer le groupe du marxisme analytique ont également contribué (Andrew Levine, Erik O. Wright, « Rationality and Class Struggle », New Left Review, 123, 1980 : 47-68 ; Philippe Van Parijs, « Functional Marxism Rehabilited: a Comment on Elster », Theory and Society, 11.4, 1982 : 497-511; Philippe Van Parijs, Philippe « Marxism’s Central Puzzle » in Terence Ball, James Farr ed. After Marx, Cambridge, Cambridge University Press, 1984 : 88-104.

Ce débat a ainsi permis de voir l’émergence d’une distinction au sein des marxistes analytiques entre des auteurs post-althussériens (dont Cohen, Wright) qui proposent une défense analytique de Marx et des auteurs post-positivistes qui proposent une critique analytique de Marx.

L’interprétation de Cohen a donné lieu à un second débat interne avec Robert Brenner sur la question de la transition. Alors que Robert Brenner (« Structures sociales et développement agricole dans l’Europe pré-industrielle » in BÉAUR Gérard La terre et les hommes – France et Grande-Bretagne, XVIIe-XVIIIe siècle, Hachette, Paris, 1998 [1976], pp. 187-214) propose un modèle alternatif avec le capitalisme comme effet émergent, c’est-à-dire comme conséquence non intentionnelle d’actes intentionnels, il reproche à Cohen de présenter une explication smithienne de la croissance économique (« La base sociale du développement économique », Actuel Marx, 7, 1990 [1986] : 65-93), il estime que la rationalité, et donc le développement des forces productives, est conditionnée par des rapports de production spécifiques (« Marx’s First Model of the Transition to Capitalism » in Chavance Marx en perspective 1985 : 203-230). Cela a occasionné de nombreuses publications, notamment David Laibman « Modes of Production and Theories of Transition », Science and Society, 48.3, 1984 : 257-294; Alan Carling « Marx, Cohen and Brenner: Functionalism vs. Rational Choice in the Marxist Theory of History » in Paul Wetherly ed., Marx’s Theory of History: The Contemporary Debate, Avebury, 1992 : 161-179. ; Dimitris Milonakis « Prelude to the Genesis of Capitalism: The Dynamics of the Feudal Mode of Production », Science and Society, 57.4, 1993-1994 : 390-419; Claudio J. Katz « Debating the Dynamics of Feudalism: Challenges for Historical Materialism », Science and Society, 58.2, 1994 : 195-204 ; Fabien Tarrit, « La transition du féodalisme au capitalisme interprétée par le marxisme analytique », Économie et sociétés, 47.6, 2013 : 961-999).

La défense de Cohen ne survit pas à cette série de débats, puisqu’il a rapidement modifié certaines de ses hypothèses centrales, dans un certain nombre d’articles regroupés à la fois dans History, Labour and Freedom: Themes from Marx (Oxford Clarendon Press, 1988) et dans la version élargie de in Karl Marx’s Theory of History: A Defence. Cette évolution est présentée dans Fabien Tarrit « Gerald A. Cohen (1941-2009) et le marxisme : apports et prise de distance », Revue de philosophie économique. 14.2, 2013 : 3-41. Il s’agit à la fois d’une fragmentation conceptuelle de l’œuvre de Marx (« Reconsidering Historical Materialism », Nomos, 26, 1983 : 227-252) et du matérialisme historique (« Restricted and Inclusive Historical Materialism » Irish Philosophical Journal, 1, 1984 : 3-31), et d’un affaiblissement de la théorie sur des fondements empiriques, avec notamment la disparition de l’URSS (« The future of a disillusion », New Left Review, 190, 1991 : 5-20 ; « Marxism after the Collapse of the Soviet Union », The Journal of Ethics, 3.2 : 99-104) mais aussi des éléments relevant de la mutation des classes sociales et des questions environnementales.

  1. Une reconstruction de la théorie économique marxienne par Roemer

C’est en appuyant sur les travaux de Michio Morishima, (Marx’s Economics: A Dual Theory of Value and Growth, Cambridge University Press, 1973) et sur la méthode de Cohen que John Roemer a développé un interprétation analytique de la théorie économique de Marx (Analytical Foundations of Marxian Economic Theory, Cambridge University Press, 1981), avec une critique radicale de la théorie de la valeur travail et de loi de la baisse tendancielle du taux de profit. La réfutation de la théorie de la valeur travail est largement partagée par les marxistes analytiques (Jon Elster « The Labor Theory of Value: A Reinterpretation of Marxist Economics », Marxist Perspectives, 3, 1978 : 70-101 ; Gerald A. Cohen « The Labour Theory of Value and the Concept of Exploitation », Philosophy and Public Affairs, 8.4, 1979 : 338-360), au même titre que la critique de la loi de baisse tendancielle du taux de profit (Philippe Van Parijs « The Falling-Rate-of-Profit Theory of Crisis. A Rational Reconstruction by Way of Obituary », Review of Radical Political Economics, 12.1, 1980 : 1-16).

Roemer a poursuivi en reformulant la théorie de l’exploitation sur des fondements indépendants de la théorie de la valeur travail (A General Theory of Exploitation and Class, Cambridge, Cambridge University Press, 1982). Sa interprétation, qu’il a largement développée (« New Directions in the Marxian Theory of Class and Exploitation », Politics and Society, 11.3, 1982 : 253-287 ; « Should Marxists Be Interested in Exploitation? », Philosophy and Public Affairs, 14.1, 1985 : 30-65) a donné lieu à de nombreux débats parmi les marxistes analytiques (notamment Jon Elster, « Roemer versus Roemer: a comment on “New Directions in the Marxian Theory of Exploitation” », Politics and Society, 11.3, 1982 : 363-373), et lui a rapidement valu d’être qualifié son approche de néoclassique (W.H. Locke Anderson, Frank W. Thompson, « Neo-classical Marxism », Science and Society, 52.2, 1988 : 215-228) et réductrice (Tony Smith « Roemer on Marx’s theory of exploitation: Shortcomings of a Non-Dialectical Approach », Science and Society, 53.3, 1989 : 327-340 ; André Hervier, « Le concept d’exploitation à la croisée des chemins : Marx et Roemer », Economie et société, 24, 1995 : 98-118).

  1. Les classes sociales de Wright

Alors que les premières contributions décisives du marxisme analytique ont consisté en des relectures des théories de l’histoire et de l’économie (au même titre que les deux découvertes majeures de Marx sont le matérialisme historique et la plus-value), d’autres auteurs ont largement participé au débat, notamment sur la question des classes sociales. La contribution marxiste analytique sur les classes sociales est présentée dans Fabien Tarrit « Marxisme analytique et classes sociales » in Jean-Marie Harribey, Matthieu Montalban ed. Pouvoir et crise du capital, Le Bord de l’eau, 2012 : 79-92. Le principal contributeur au sein du courant est Erik O. Wright, qui propose une reconceptualisation des classes sociales visant à prendre en compte leur mutation (Classes, Verso, 1985, mais également Class, Crisis and the State, New Left Books, 1978). Il précise le caractère marxiste de son approche dans « What is Marxist and what is Neo in Neo-Marxist Class Analysis? » in Chavance 1985 : 231-250. Il est salué par ses co-marxistes analytiques, en particulier Philippe Van Parijs, « A Revolution in Class Theory », Politics and Society, 15.4, 1986 : 453-482. Wright reconnaît que sa théorie s’éloigne de celle de Marx sous certains aspects (« Reflections on Classes », Berkeley Journal of Sociology, 32, 1987 : 19-49; « Exploitation, Identity and Class Structure: A Reply to my Critics » in Wright ed. The Debate on Classes 1989, pp. 191-211 ; et surtout Interrogating Inequality: Essays on Class Analysis, Socialism and Marxism, Verso, 1994).

Son approche est vivement critiquée, par des auteurs se revendiquant de la tradition marxiste, pour être ahistorique (Gugliermo Carchedi « Classes and Class Analysis », Capital and Class, 29, 1986 : 239-252), positiviste (Michael Burawoy « The Limits of Wright’s Analytical Marxism », Berkeley Journal of Sociology, 32, 1987 : 51-72), poppérien (Uwe Becker « Class Theory: Still the Axis of Critical Social Scientific Analysis? », Politics and Society, 17.1, 1989 : 127-155), et plus généralement pour être anti-marxiste, sur les traces de John Roemer (Paul Kamolnick, Classes: A Marxist Critique, , General Hall, 1988). Dans), Wright reconnaît une réelle prise de distance avec le marxisme

  1. Elster et le marxisme de choix rationnel

Le courant a connu une évolution significative avec la publication par Jon Elster de Karl Marx, une interprétation analytique (PUF, 1989 [1985]), dont le titre original est bien plus évocateur (Making Sense of Marx). L’exercice auquel se livre l’auteur consiste à critiquer chacun des éléments de la théorie marxiste. Il parvient à la conclusion que la quasi-totalité de l’œuvre de Marx ne résiste pas à l’épreuve de la critique. Il prolonge son approche (dans « Marxisme et individualisme méthodologique » in Birnbaum ed. Sur l’individualisme, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1986 : 60-76), où il énonce que seul l’individualisme méthodologique peut sauver le marxisme. Il a de la sorte impulsé le marxisme de choix rationnel (Alan Carling « Rational choice Marxism », New Left Review, 160, 1986, 24-62 ; John Roemer, « “Rational Choice” Marxism: Some Issues of Method and Substance » in Roemer ed. Analytical Marxism, 1986 : 191-201; Adam Przeworski, « Marxism and Rational Choice », Politics and Society, 14.4, 1985 : 379-409 ; Levine, Andrew, Elliott Sober, Erik O. Wright, « Marxism and Methodological Individualism », New Left Review, 152, 1987 : 67-84), qui a abouti notamment à une défense du réformisme à partir du marxisme (Adam Przeworski, Capitalism and Social Democracy, Cambridge, Cambridge University Press, 1985). Avec « Stumbling into Revolution: Analytical Marxism, Rationality and Collective Action » (Poznan Studies in the philosophy of the sciences and the humanities, vol. 60, 1998, pp. 277-297), Christopher Bertram et Alan Carling proposent de construire un modèle marxiste analytique visant à tester la possibilité d’une révolution sociale. Une synthèse de ces travaux a été publiée par John Roemer (Free to Lose: An Introduction to Marxist Economic Philosophy, Cambridge, Harvard University Press).

Reste que le livre d’Elster a été largement critiqué par la tradition marxiste pour être une offensive contre le marxisme (Ronald A. Kieve « From Necessary Illusion to Rational Choice? A critique of neo-Marxist Rational Choice Theory », Theory and Society, 15.4, 1986 : 557-582; Ernest Mandel « How to Make No Sense of Marx » in Robert Ware, Kai Nielsen Analyzing Marxism – New Essays on Analytical Marxism, University of Calgary Press, 1989 : 105-132; Ellen Meiskins Wood « Rational Choice Marxism: Is the Game Worth the Candle? », New Left Review, 177, 1989 : 41-88; E.K. Hunt « Analytical Marxism » in Bruce Roberts, Susan Feiner, Radical Economics, Kluwer Academic Publishers, 1992, 91-107).

  1. Marxisme analytique et justice sociale

La théorie de Marx ayant été largement affaiblie par les débats du marxisme analytique, et les auteurs se sont largement tournés vers les théories de la justice, ce qui est décrit dans plusieurs contributions : Sean Sayers, « Analytical Marxism and Morality » in Robert Ware, Kai Nielsen Analyzing Marxism – New Essays on Analytical Marxism, University of Calgary Press, 1989 : 81-104 ; Lesley Jacobs, « The second wave of analytical Marxism », Philosophy of the Social Sciences, 26.2, 1996 : 279-292 ; AlxCallinicos « Reviews of Cohen, Dworkin, Roemer », Historical Materialism, 9.1, 2001 : 169-195). De même que pour naissance du marxisme analytique, Cohen est à la pointe de cette évolution avec « On the Currency of Egalitarian Justice », Ethics, 99.1-2, 1988-1989 : 906-944 puis de Si tu es pour l’égalité, pourquoi es-tu si riche ?, Paris, Hermann, 2000 [2009].

Nombre de critiques ont noté cette évolution (Roberts, Marcus, « Analytical Marxism – An Ex-Paradigm? The Odyssey of G.A. Cohen », Radical Philosophy, 82, 1997 : 17; Jacob Stevens « G.A. Cohen’s Revolution in Morals », New Left Review Second Series, 7, 2001 : 145-150 ; T.M. Wilkinson « Equality and the Moral Revolution », Imprints: a journal of analytical socialism, 5.3, 2001, 272-282). Son co-marxiste analytique John Roemer en fait état avec bienveillance (« Thoughts on G.A. Cohen’s Final Testament », Analyse und Kritik, 37.1-2, 2015 : 97-112).

Cohen s’est d’abord confronté au concept libertarien de propriété de soi, d’abord sous l’angle indirect de la liberté (« The Structure of Proletariat Unfreedom », Philosophy and Public Affairs, 12.1, 1983 : 3-34 ; « Marx and Locke on Land and Labour », Proceedings of the British Academy, 71, 1985 Lectures and Memoirs, 357-388; « La liberté et l’égalité sont-elles compatibles ? », Actuel Marx, 7, 1990 [1989] : 29-42), puis en se confrontant directement aux textes libertariens de Nozick (« Marxism and Contemporary Political Philosophy, or: Why Nozick Exercises some Marxists more than he does any Egalitarian Liberals? », Canadian Journal of Philosophy, suppl. 16, 1990 : 363-387). L’essentiel de sa contribution dans ce champ est regroupé dans Self-Ownership, Freedom and Equality (Cambridge University Press, 1995). Philippe Van Parijs s’est également confronté à cette problématique (« Nozick and Marxism socialist responses to the libertarian challenge », Revue internationale de philosophie, 37.146, 1983 : 337-362). On peut trouver une synthèse de ce débat dans Fabien Tarrit « État social, propriété commune et propriété de soi » in Pierre Crétois, Thomas Boccon-Gibod ed. État social, propriété publique et biens communs, Bord de l’eau, 2015.

Cohen s’est également inscrit inscrit dans le débat égalitariste qui a fait suite à la publication de Théorie de la justice par John Rawls, avec « Incentives, Inequality and Community » (Tanner Lectures on Human Values, 13, 1992 : 261-329) puis, en réponse au débat lancé par Amartya Sen, avec « Equality of What? On Welfare, Goods and Capabilities » (Recherches économiques de Louvain, 56.3-4, 1990 : 357-382) et « Amartya Sen’s Unequal World » (New Left Review, 203, 1994 : 117-129). Il s’inscrit pleinement dans le débat égalitariste avec « Where the action is: on the site of redistributive justice » (Philosophy and Public Affairs, 26.1, 1997 : pp. 3-30), où il précise sa critique de la théorie de Rawls, qu’il élabore plus encore dans Rescuing Justice and Equality (, Harvard University Press, 2008), dont un extrait est traduit en français (« Sauver la justice et l’égalité ? », Raisons politiques, 33, 2009 : 103-125).

John Roemer a également développé une approche en termes de justice, avec notamment « Are Socialist Ethics Consistent with Efficiency? » (Philosophical Forum, 14.3-4, 1983 : 369-388) et « Equality of resources implies equality of welfare » (Quarterly Journal of Economics, 101, 1986 : 751-784). Son approche est présentée de manière plus élaborée dans Theories of Distributive Justice (Cambridge, Harvard University Press, 1996). Il aboutit à une défense du socialisme de marché, qu’il défend dans A Future for Socialism (Harvard University Press, 1994), dans Equal Shares. Making Market Socialism Work, un ouvrage collectif co-dirigé avec Erik O. Wright (Verso, 1996). Il résume sa position dans « Socialism’s Future: An Interview » (Imprints: a journal of analytical socialism, 3.1, 1998 : 4-24). Il est en ce sens rejoint par Cohen dans Pourquoi pas le socialisme ? (Herne, Paris 2010 [2009])

Le tournant normatif chez Philippe Van Parijs prend la forme d’une défense de l’allocation universelle, notamment dans Arguing for Basic Income: ethical foundations for a radical reform (Verso, 1992) et dans Real Freedom for All: What (if anything) Can Justify Capitalism? (Oxford University Press, 1995).

La préférence de Jon Elster pour l’individualisme méthodologique l’incite à se tourner vers des questions psychologiques dans Psychologie politique (Paris, Minuit, 1990).

  1. Critique générale

Les critiques du courant sont nombreuses, notamment pour utiliser une méthode analytique irréconciliable avec la dialectique de Marx (Sean Sayers, « Marxism and the Dialectical Method: A Critique of G.A. Cohen », Radical Philosophy, 36, 1984 : 4-13), pour déformation, diffamation, mise hors contexte, incohérence, mépris (Joseph McCarney, « A new Marxist Paradigm? », Radical Philosophy, 43, 1986 : 29-31), pour positivisme anti-dialectique (Sean Sayers « The Marx Problem Book », Times Literary Supplement, 25 avril 1986, p. 437), pour poppérisme (Daniel Bensaïd, Marx l’intempestif 1995). Alex Callinicos propose dans Making History: Agency, Structure and Change in Social Theory (Polity Press, Cambridge, 1987) une critique générale du marxisme analytique qu’il qualifie de une variante du socialisme utopique, ce qu’il résume dans son « Introduction au marxisme analytique », Actuel Marx, 7, 1990 : 15-28 et dans « Theory, History and Committment: An Interview », Imprints: a journal of analytical socialism, 6.1, 2002 : 3-27. Wal Suchting propose une critique radicale contre la méthode marxiste analytique dans « Reconstructing Marxism » (Science and Society, 57.2, 1993 : 133-159). Marcus Roberts propose une critique systématique, principalement axée sur Cohen, dans Analytical Marxism: A Critique (Verso, 1996). Elle conduit des partisans du marxisme analytique à défendre ce courant, en particulier Christopher Bertram (« Review of Roberts’ Analytical Marxism: a critique », Historical Materialism, 3, 1998 : 234-241), Alan Carling (« A question of attitude: Marcus Roberts on Analytical Marxism », Res Publica, 4.2, 1998 : 211-228) et Thomas Mayer (« Review of Roberts’ Analytical Marxism: a Critique », Imprints: a journal of analytical socialism, 3.1, 1998). Ce dernier avait auparavant proposé une défense du marxisme analytique comme étant l’approche la plus intéressante du marxisme contemporain (« In defense of Analytical Marxism », Science and Society, 53.4, 1989-1990 : 416-441).

Les marxistes analytiques eux-mêmes ont un recul sur leur propre développement. À ce titre on pourra lire Erik O. Wright, « Falling into Marxism, Choosing to Stay » in Alan Sica et Stephen P. Turner ed., A Disobedient Generation: Social Theorists in the Sixties, Sage Publications, 2005 : 325-349 ou Gerald A. Cohen, « Introduction to the 2000 Edition: Reflections on Analytical Marxism » in Karl Marx’s Theory of History: A Defence, Expanded Edition, Oxford University Press, 2000 : xvii-xxviii. Si le marxisme analytique a aujourd’hui dépéri en tant que courant de pensée, la question reste ouverte de savoir s’il est possible de faire du marxisme analytique de qualité.

Fabien Tarrit

Mon, 11 Dec 2017 10:29:41 +0100

[Guide de lecture] Les origines de la Ve République

Le 13 mai 1958, des émeutes de colons à Alger précipitèrent la prise du pouvoir dans la capitale algérienne par des officiers de l’armée française. Les putschistes formèrent un Comité de salut public et demandèrent la dissolution du gouvernement à Paris et son remplacement par un nouveau – qui s’engagerait à maintenir la souveraineté française en Algérie – sous la conduite de Charles de Gaulle. Pendant les semaines qui suivirent, la métropole vécut sous la menace d’une guerre civile. Ébranlé par des années de luttes violentes en Indochine et en Afrique du Nord, l’instabilité parlementaire et la pression économique internationale, le régime d’après-guerre était en mauvaise posture pour répondre au défi d’Alger. Au début de juin 1958, dans des conditions minimales de légalité formelle, la principale exigence des insurgés colonialistes était satisfaite. Le général de Gaulle était revenu assumer le rôle de président du Conseil et chaperonner la constitution d’une nouvelle république. Durant les quatre années qui séparent la crise terminale de la IVe République en 1958 et le retrait d’Algérie en 1962, la vie politique française allait être marquée par une contestation accrue sur les thèmes de la fin de l’empire, du rôle politique de l’armée et des limites de la légitimité politique. Massacres d’État et escalade de violence terroriste d’extrême droite ponctuèrent la phase finale de la guerre d’indépendance algérienne.

L’État français reste encore aujourd’hui profondément marqué par les turbulences de sa fondation. Parmi les plus évidents héritages de la transition de 1958 : un système électoral antidémocratique, une présidence autoritaire, et une politique étrangère militariste – en particulier dans le « pré carré » de l’Afrique postcoloniale. Les débats sur l’immigration et « l’intégration » des populations minoritaires se tiennent dans l’ombre projetée par les guerres de décolonisation. Durant la dernière décennie les questions portant sur l’héritage de l’impérialisme français et les mécanismes constitutionnels de la Ve République ont revêtu une urgence nouvelle. Au xxie siècle, les forces armées françaises ont été continûment engagées dans des conflits à travers l’Afrique et le Moyen-Orient. Les attentats terroristes sur le sol français ont entraîné une répression plus intense, et depuis novembre 2015, le pays vit sous l’état d’urgence. À l’élection présidentielle de 2017, et pour la première fois depuis 1958, les partis de gouvernement traditionnels de la droite et du centre ne sont pas parvenus à atteindre le second tour. En parallèle, la légitimité déclinante de la démocratie capitaliste a réveillé un intérêt grandissant pour les théories du fascisme, du bonapartisme et du césarisme.

Pourtant, les origines troublées de l’actuelle république restent dans une très large mesure occultées dans la littérature sur le sujet, et l’année 1958 elle-même est ostensiblement absente des périodisations de l’histoire de la France d’après-guerre. Les Trente Glorieuses de Jean Fourastié qui courent de la fin de la Seconde Guerre mondiale au milieu des années 1970, Les Vingt Décisives (1965-1985) de Jean-François Sirinelli, L’entre-deux-mai de Pascal Ory qui couvre la période entre 1968 et la victoire de François Mitterrand à l’élection présidentielle de 1981, et le difforme Les Années 68 [Charlotte et Patrick Rotman], censées s’étendre des accords d’Évian jusqu’aux années 1970, tous ces livres témoignent d’un refoulement généralisé.

La stupéfiante expansion de l’économie française durant les décennies du boom d’après-guerre a inspiré la vision enchantée d’une modernisation consensuelle, dont Luc Boltanski et Pierre Bourdieu ont fait une satire mémorable dans « La production de l’idéologie dominante », Actes de la recherche en sciences sociales, 2:2-3 (1976): 3-73. L’ouvrage dirigé par Céline Pessis, Sezin Topçu, et Christophe Bonneuil, Une autre histoire des « trente glorieuses » : Modernisation, contestations et pollutions dans la France d’après-guerre (Paris : La Découverte, 2016), apporte également d’importants correctifs à cette image d’Épinal, soulignant les conflits et les contradictions passés sous silence dans le tableau triomphaliste d’idéologues « modernistes » comme Fourastié, tableau reproduit dans la plupart des récits historiques. Le New Deal français de Philip Nord (traduit par Michel Bessières, Paris : Perrin, 2016 [2010]), fournit une révision complémentaire de la soi-disant rupture introduite par la fin de la seconde Guerre Mondiale. De même, Richard Kussel identifie des continuités qui relient l’entre-deux-guerres et Vichy à la planification d’après-guerre dans Le capitalisme et l’État en France: Modernisation et dirigisme au XXe siècle (traduit par André Charpentier, Paris : Gallimard, 1984 [1981]). Pour une approche critique et lucide de l’histoire économique, influencée par les théories de l’École de la Régulation, on consultera l’Histoire économique et sociale de la cinquième république, tome 1: Le temps des modernistes d’André Gauron (Paris : La Découverte/Maspero, 1983).

La récente étude de Jean Vigreux, Croissance et contestations, 1958-1981 (Paris : Seuil, 2014), qui évoque une « révolution copernicienne dans les rapports entre peuple, gouvernement et représentation nationale » inaugurée en 1958, constitue la meilleure introduction aux premières décennies de la Ve République. Pour une vue d’ensemble de l’historiographie et un brillant aperçu des mécanismes à travers lesquels cet épisode fondateur a été refoulé, le travail de Brigitte Gaïti, professeur de science politique, est indispensable, à commencer par : « Les incertitudes des origines : mai 1958 et la Ve République » (Politix 47 [1999]: 27-62). Un article ultérieur, « Les manuels scolaires et la fabrication d’une histoire politique : l’exemple de la IVe République » (Genèses 3:44 [2001]: 50-75) reprend le même thème en comparant le traitement des manuels scolaires. De Gaulle, Prophète de la Cinquième République, 1946-1962 (Paris : Presses de Sciences Po, 1998) présente une analyse approfondie de la fonction du « mythe de Gaulle » dans la reformulation de l’effondrement de la IVe république – résultat d’un complot colonialiste et de l’insubordination militaire – en récit d’un déclin inexorable empêché par un chef providentiel.

Bien que la controverse plane encore sur la question du rôle de de Gaulle dans le coup d’État de 1958, et sur ce qu’il savait exactement des activités de ses instigateurs, les faits principaux sont établis depuis longtemps. 1958, Le retour de De Gaulle (Bruxelles : Éditions Complexe, 1998) de René Rémond, dont la première édition a plus de 25 ans, constitue un récit des événements accessible, même si son focus sur les contingences minimise la coordination des conspirateurs gaullistes. Rédigé dans un esprit plus polémique, et considérablement plus volumineux, l’ouvrage du journaliste d’investigation Christophe Nick, Résurrection : naissance de la Ve République, un coup d’État démocratique (Paris : Fayard, 1998), fournit nombre d’éléments nouveaux, impliquant directement de Gaulle dans les intrigues qui ont renversé la république d’après-guerre. Deux volumes anniversaires synthétisent l’état de la recherche : L’avènement de la Ve République (Paris : Armand Colin, 1999) est particulièrement utile pour son exposé des réactions internationales au treize mai ; un événement pour lequel « il n’y a pas d’historiographie à proprement parler », selon l’un des contributeurs du colloque organisé à l’occasion des quarante ans [Pierre Girard, « Le 13 Mai dans l’historiographie », in Jean-Paul Thomas, Gilles Le Béguec et Bernard Lachaise (dir.), Mai 1958 : Le retour du général de Gaulle, (Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2010), 37].

Quels que soient les détails de son déroulement, la prise de pouvoir de 1958 doit être envisagés sur la toile de fond de la fin de l’empire et de la guerre pour conserver les départements français d’Algérie. Fight or Flight: Britain, France, and their Roads from Empire (Oxford: Oxford University Press, 2014) de Martins Thomas présente une vue d’ensemble précieuse, enrichie d’une comparaison franco-anglaise. L’Histoire de la guerre d’indépendance algérienne de Sylvie Thénault (Paris : Flammarion, 2012) est une bonne synthèse de la vaste et croissante littérature sur le sujet, laquelle continue de se focaliser excessivement sur le côté français d’une lutte menée victorieusement par le peuple algérien. Sur les tactiques employées par l’armée française, en particulier l’usage systématique de la torture, l’ouvrage de Raphaëlle Branche, La torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie, 1954-1962 (Paris : Gallimard, 2001), est fondamental.

Si le conflit fut par différents aspects une guerre de répression coloniale en Algérie, et une guerre civile en France, il prit également place dans le contexte planétaire de la Guerre froide. L’étude novatrice de Matthew Connelly sur les initiatives diplomatiques internationales du Front de libération nationale (FLN) : L’arme secrète du FLN: Comment de Gaulle a perdu la guerre d’Algérie (traduit par Françoise Bouillot, Paris : Payot, 2014), souligne l’importance des dynamiques géopolitiques plus larges, Est/Ouest et Nord/Sud, dans l’émergence de la Ve République. S’appuyant sur des archives nouvelles, Connelly montre comment le mécontentement en France face aux pressions américaines en faveur de la reconnaissance des revendications du nationalisme algérien – que les États-Unis voyaient alors comme un rempart contre l’influence soviétique en Afrique –, exacerbé par la dépendance de la France vis-à-vis de l’aide financière américaine et internationale, a déclenché les événements du printemps 1958, qualifiés par Connelly de « révolte antiaméricaine ».

Ramené au pouvoir en 1958 par des conspirateurs civils et des officiers indisciplinés engagés dans la défense de l’Algérie française, de Gaulle allait bientôt se retourner contre les colonialistes partisans de la ligne dure, avançant graduellement vers la reconnaissance de l’indépendance algérienne. Le cadre institutionnel qui régissait alors le pays a été forgé sous un gouvernement d’urgence, dans des conditions de guerre contre-révolutionnaire, et restait marqué par de profondes contradictions dans les plus hauts sommets de l’État.

Pour un tour d’horizon complet détaillant les conséquences politiques et économiques de la guerre d’Algérie en France métropolitaine, l’ouvrage de Hartmut Elsenhans, La guerre d’Algérie, 1954-1962. La transition d’une France à l’autre : le passage de la IVe à la Ve République (traduit par Vincent Goupy, Paris : Publisud, 1999 [1974]) – un travail monumental conçu dans le cadre conceptuel des systèmes-monde et publié initialement en Allemagne en 1974 – reste par bien des aspects inégalé. Le livre de l’historien américain Todd Shepard, 1962 : Comment l’indépendance algérienne a transformé la France (traduit par Claude Servan-Schreiber, Paris : Payot, 2012) met en évidence de façon convaincante et contre-intuitive la portée durable de la guerre d’Algérie sur la manière de penser la race, l’identité et la citoyenneté en France. Bien que certains points de son analyse soient sujets à débat, son examen minutieux de la « décolonisation » met à jour le mécanisme central par lequel la dimension radicale de la rupture de 1958 a été effacée au nom de l’inéluctabilité historique et du « sens de l’histoire ». À l’instar des travaux de Gaïti, le livre de Delphine Dulong, Moderniser la politique: Aux origines de la Ve République (Paris : L’Harmattan, 1997) éclaire l’exploitation par une élite technocratique de la crise algérienne, et la dévalorisation concomitante de la compétence parlementaire. L’entérinement de cette dynamique dans la constitution de 1958 est bien décrit par Bastien François dans Naissance d’une constitution: La Cinquième République, 1958-1962 (Paris : Presses de Sciences Po, 1996).

Si des forces multiples prirent part à la crise de la IVe République, aucune n’exerça sur le moment plus d’influence que l’armée française. La République et son armée (Paris : Fayard, 1963), ouvrage journalistique contemporain des événements de Paul-Marie de La Gorce, peut encore être consulté à profit s’agissant de la crise de l’armée au milieu du xxe siècle, divisée par les secousses idéologiques de la débâcle de 1940 et de la libération subséquente, et épuisée par une décennie de guerres coloniales. Le récit que fait Maurice Vaïsse du putsch manqué de 1961, Comment de Gaulle fit échouer le putsch d’Alger (Brussels : André Versaille, 2011), fournit des renseignements sur la vague d’insubordination des officiers déclenchée par le retrait hésitant d’Algérie amorcé par de Gaulle. Les guerres en Asie du Sud-Est et en Afrique du Nord ont donné lieu à une effervescence d’innovations stratégiques dans l’appareil militaire français, convergeant dans la « doctrine de la guerre révolutionnaire » qui allait connaître un succès international. Dans L’Ennemi intérieur: La généalogie coloniale et militaire de l’ordre sécuritaire dans la France contemporaine (Paris : La Découverte, 2011), Mathieu Rigouste dresse un tableau saisissant de ce courant de pensée, et explore les voies par lesquelles ces techniques de contre-insurrection coloniale ont continué de façonner la police nationale et les politiques sécuritaires autant que la stratégie militaire. Escadrons de la mort, l’école française (Paris : La Découverte, 2008), de Marie-Monique Robin, qui constitue la base d’un documentaire pour Canal+, s’aventure sur le même territoire, enquêtant sur la circulation mondiale des méthodes françaises dans les dictatures d’Amérique latine, les régimes postcoloniaux africains et les salles de séminaires du Pentagone.

Les fortunes de l’interventionnisme militaire et le développement de l’industrie de l’armement sous la Ve République sont conjointement examinés par Claude Serfati dans Le militaire: Une histoire française (Paris : Éditions Amsterdam, 2017), né des recherches pionnières de l’auteur sur le complexe militaro-industriel. Les ambitions de de Gaulle en matière de politique étrangère, son souhait de restaurer la « grandeur » de la France face à l’imposante influence des États-Unis ont généré quantité de débats. La vision admise de l’histoire diplomatique française, qu’incarne le monumental ouvrage de Maurice Vaïsse, La grandeur: Politique étrangère du général de Gaulle (Paris : CNRS, 2013 [1998]), habilement synthétisée par Frédéric Bozo dans La politique étrangère de la France depuis 1945 (Paris : Flammarion, 2012), tend à accepter l’affirmation gaullienne selon laquelle il aurait pris ses fonctions animé d’une haute conception de l’indépendance nationale et la conviction que la décolonisation de l’Algérie en était une condition préalable. Des chercheurs ont révisé cette vision et affirmé qu’il avait eu au contraire une approche pragmatique durant sa présidence, eu égard à l’Algérie comme aux relations franco-américaines. L’arme secrète du FLN, de Connelly, propose une version nuancée de cette interprétation, défendue de manière moins convaincante dans l’ouvrage parfois caricatural d’Irwin Wall, Les États-Unis et la guerre d’Algérie (traduit par Philippe-Étienne Raviart, Paris : Soleb, 2006 [2001]).

Les premières années de la république ont également vu l’élaboration d’un état juridique d’exception, et la première application en France métropolitaine de la législation qui est en vigueur depuis maintenant deux ans sans discontinuer [en novembre 2017]. Thénault retrace l’histoire de cette loi dans l’article « L’état d’urgence, 1955-2005 : de l’Algérie coloniale à la France contemporaine: Destin d’une loi », Le Mouvement social, 218 (2007): 63-78. L’étude réalisée à point nommé par Vanessa Codaccioni sur la Cour de sureté de l’État, une juridiction créée à l’origine pour juger les crimes liés à l’Organisation de l’armée secrète (l’OAS), Justice d’exception : L’État face aux crimes politiques et terroristes (Paris : CNRS Éditions, 2015), décrit d’autres facettes de la normalisation de l’exception depuis un demi-siècle.

Le refoulement de la scène primitive de la Ve République est d’autant plus frappant que la quantité et bien souvent la richesse théorique des productions des observateurs du moment fut importante. Toutes les forces politiques en France furent obligées de réagir au soulèvement de 1958. Bien que les dissidences sur la question algérienne n’allaient pas tarder à se produire, la droite française dans l’ensemble approuva le retour de de Gaulle à la tête de l’État, soulagée que la crise n’eut pas accouché d’un gouvernement de front populaire, et avec l’espoir que les contradictions qui déstabilisaient le vieux régime seraient résolues. Il n’y avait pas de raison de sonder plus en profondeur le programme œcuménique du nouveau président du Conseil. Raymond Aron, avocat précoce de la décolonisation au nom de l’intérêt économique, fait figure d’exception : dans une série d’articles pour le Manchester Guardian et la revue financée par la CIA Preuves, le philosophe exprime quelques réserves envers les tendances dictatoriales et bonapartistes de de Gaulle mais fait montre d’un optimisme prudent concernant le résultat de ce qu’il n’hésite pas à qualifier de « coup d’État » dans L’Algérie et la République (Paris : Plon, 1958). À gauche en revanche, la chute de la IVe République engendra un tourbillon d’interprétations opposées et de divisions institutionnelles dont les séquelles allaient se ressentir encore longtemps après la consolidation du nouveau régime. La synthèse universitaire la plus complète de ces retombées, amplement documentées dans la littérature militante, se trouve dans La gauche et la Ve République, d’Olivier Duhamel (Paris : PUF, 1993).

Aucune formation politique ne ressentit plus urgemment la nécessité d’interpréter ces événements que le Parti communiste français. Seul parti unanimement opposé à la prise de pouvoir gaullienne, le PCF était handicapé par le climat anticommuniste de la guerre froide et ses propres errements stratégiques ; durant les années 1950, l’objectif affiché par la direction de Maurice Thorez était l’inscription du parti dans le fonctionnement ordinaire de la politique parlementaire, et la participation au gouvernement – l’opportunisme qui en résulta, évalué de manière impartiale par Irwin Wall dans French Communism in the Era of Stalin: The Quest for Unity and Integration, 1945-1962 (Westport: Greenwood Press, 1983), rendit le parti de plus en plus vulnérable aux dissidences à sa gauche, comme aux contre-mobilisations de la droite. La double onde de choc de 1956 – le XXe Congrès du PCUS et l’invasion soviétique en Hongrie – se combina en France aux désillusions liées aux positions du PCF sur la question coloniale et à la décision du parti de voter les pouvoirs spéciaux en Algérie, à la demande du président du Conseil socialiste Guy Mollet.

La crise de 1958 catalysa les divisions existantes. La réactivation communiste de la rhétorique entre-deux-guerres du « front populaire », appelant à une large union de la gauche contre la menace « fasciste » représentée par de Gaulle et ses partisans à Alger, se révéla un fiasco complet. La stratégie légaliste du PCF contribua à lui aliéner la gauche du parti sans pour autant faire bouger d’un iota la SFIO, quand bien même la direction Mollet faisait face en interne à l’opposition de socialistes critiques de ses orientations colonialiste et anticommuniste. L’été qui suivit le coup d’État du 13 mai 1958, la ligne du PCF évolua, d’une caractérisation initiale – directement issue de la doctrine du Komintern de l’entre-deux-guerres – de de Gaulle comme un fasciste, ou comme « tremplin du fascisme », à une définition plus nuancée du gaullisme comme n’étant ni fasciste ni démocratique, mais plutôt un « régime de pouvoir personnel » au service du grand capital. Cette interprétation, exposée de façon canonique dans Gaullisme et grand capital (Henri Claude, Paris : Éditions Sociales, 1960), ne resta pas incontestée au sein du parti. Les antistaliniens, notamment les dissidents de gauche regroupés autour des revues Tribune du communisme de Jean Poperen et La Voie communiste de Gérard Spitzer, qui comptait dans ses rangs des entristes trotskystes, développèrent une série d’analyses contradictoires. Unis par leurs objections à la ligne officielle hésitante du PCF sur l’indépendance algérienne (et par leurs espoirs persistants de s’entendre avec la SFIO de Mollet), beaucoup d’« oppositionnels » remirent en cause l’identification simpliste de de Gaulle aux ultras de l’Algérie française. À l’instar de Lucio Magri, qui formula une analyse précoce sophistiquée dès l’hiver 1958 (« Ipotesi sulla dinamica del gollismo », Nuovi argomenti 35-36 [Nov. 1958 – Fév. 1959]: 1-43), des intellectuels du PCF se tournèrent vers les théories du césarisme et du bonapartisme, plutôt que vers les dictatures allemande et italienne, pour expliquer le fonctionnement de la présidence de Gaulle. Selon cette interprétation, le Général n’était pas la simple marionnette des « éléments les plus réactionnaires et colonialistes du grand capital » mais une figure médiatrice, appelée à superviser l’intérêt général du capital par-delà les querelles entre les différentes fractions de classe de la bourgeoisie française.

En dehors du PCF, des représentants d’une nouvelle gauche radicale – disséquée par Christophe Kalter dans Die Entdeckung der Dritten Welt (Campus Verlag: Frankfurt am Main, 2011) – défendirent des thèses similaires, relayées dans les pages de France Observateur, L’Express, Témoignage chrétien, et autres organes non-communistes de sensibilité anticoloniale, et publiées dans les catalogues des éditeurs engagés Minuit et Maspero. Le sociologue Serge Mallet, dont le livre Le gaullisme et la gauche (Paris : Seuil, 1965) reproduit des articles parus initialement dans Les Temps modernes et ailleurs, en est un exemple remarquable. Rappelant l’avertissement de Marx dans Le dix-huit brumaire de ne pas amalgamer indifféremment tous les politiciens bourgeois sous la catégorie de « réaction », « une nuit où tous les chats sont gris », Mallet rejoignait les « italiens » du PCF et d’autres courants hétérodoxes dans leur insistance sur les contradictions opposant la fraction la plus avancée du capital français aux couches arriérées des propriétaires de terres coloniales, des travailleurs agricoles, commerçants et petits marchands, historiquement plus susceptibles de sympathie fasciste. La petite bourgeoisie des colons et des « militaires poujadistes » avaient beau avoir installé de Gaulle au pouvoir, ils n’en éprouvaient pas moins une certaine déception. La Ve République allait privilégier les intérêts d’un néocapitalisme high-tech et dynamique. Un pouvoir exécutif renforcé, un parlementarisme « rationalisé » et l’investissement étatique dans la recherche et le développement prévalaient, tandis que les résidus encombrants du stade de développement antérieur devaient être écartés.

Les débats sur la nature et la base de classe du pouvoir gaulliste n’étaient pas seulement théoriques. Tandis que la guerre d’Algérie entrait dans sa phase finale sanglante, le régime se trouva englué dans une lutte violente, contre les maîtres colonialistes et une armée désobéissante d’un côté, et contre le FLN et les opposants de gauche en métropole de l’autre. Fallait-il soutenir le régime « progressiste », bien que bourgeois et autoritaire, de de Gaulle contre la menace fasciste bien plus sérieuse représentée par les putschistes et les jusqu’auboutistes de l’Algérie française ? Quelle responsabilité les militants anticoloniaux français devaient-ils endosser pour aider les forces nationalistes en Algérie ? L’historien Pierre Vidal-Naquet, célèbre défenseur du mouvement d’indépendance algérien, livre un regard rétrospectif précieux sur les schismes qui en découlèrent dans Face à la raison d’État : Un historien dans la guerre d’Algérie (Paris : La Découverte, 1989). Jean-Pierre Vernant, alors membre dissident du PCF et (tout comme Vidal-Naquet) spécialiste de la Grèce antique, témoigne lui aussi de façon édifiante des divisions au sein de la gauche à cette période dans ses mémoires, Entre mythe et politique (Paris : Seuil, 1996).

Le 14 juillet, publication éphémère fondée par les intellectuels anticolonialistes Dionys Mascolo et Jean Schuster, peut se lire comme une sismographie des secousses qui ébranlèrent l’extrême gauche dans les mois suivants mai 1958. Les quatre premiers numéros, réédités sous la direction de Daniel Dobbels, Francis Marmande et Michel Surya (Paris : Séguier, 1990), dessinent la constellation de l’intelligentsia parisienne, des grandes figures du surréalisme et de l’avant-garde d’entre-deux-guerres à la vogue émergente du structuralisme dans les sciences humaines. La devise du journal était le refus : ni soutien critique à de Gaulle ni défense de la IVe république défaite, ni désespoir ni affirmation mais – selon les mots de son contributeur Maurice Blanchot – « refus inconditionnel ». En 1960, on retrouve la même rhétorique dans la « Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie », connu comme le « Manifeste des 121 », une déclaration collective rédigée par Blanchot et Mascolo et publiée dans Vérité-Liberté, organe du réseau de soutien au FLN constitué par Francis Jeanson. La publication du manifeste a coïncidé avec le procès de membres du réseau Jeanson, dont la transcription est reproduite dans un volume édité par Marcel Péju, Le procès Jeanson (Paris : La Découverte, 2002). La biographie signée par Marie-Pierre Ulloa, Francis Jeanson : Un intellectuel en dissidence de la Résistance à la guerre d’Algérie (Paris : Berg, 2001), fait le récit d’une procédure marquée tout du long par le conflit portant sur la question de savoir si l’engagement contre la guerre justifiait ou non de « trahir » la nation.

L’histoire de l’organisation et journal trotskiste hétérodoxe Socialisme ou Barbarie, créé par Cornélius Castoriadis et Claude Lefort, est symptomatique d’une plus large discorde. Tandis que Jean-François Lyotard s’impliquait activement aux côtés des « porteurs de valise » et rédigea des comptes rendus favorables, bien que critiques, au FLN, Castoriadis et d’autres y rechignèrent, arguant de la composition « bureaucratique » du Front. Les écrits journalistiques de Lyotard, republiés sous le titre La Guerre des Algériens: Écrits, 1956-1963 (Paris : Galilée, 1989), ont mieux passé l’épreuve du temps que ses divagations postmodernistes ultérieures. Jean-Paul Sartre, dont l’opposition au coup d’État gaulliste compte parmi ses engagements politiques les plus intenses, prononça son verdict féroce dans une série d’articles réunis dans Situations V (Paris : Gallimard, 1964). Le psychiatre et révolutionnaire martiniquais Frantz Fanon dont l’extraordinaire critique du colonialisme fut publié à titre posthume en 1961, avec une préface de Sartre, commenta la crise de la république française dans des dépêches au ton acerbe pour El Moudjahid, journal francophone du FLN, lesquelles sont disponibles dans Œuvres, II: Écrits sur l’aliénation et la liberté (Paris : La Découverte, 2015).

Les contributions théoriques du Parti communiste international (PCI) de Pierre Frank, résultat d’une scission dans la section française de la IVe internationale trotskiste, méritent une mention particulière. Le courant de Frank offrit un soutien précoce au FLN et mena des initiatives entristes à l’intérieur du PCF, une histoire consignée par Sylvain Pattieu dans Les camarades des frères : trotskistes et libertaires dans la guerre d’Algérie (Paris : Syllepse, 2002). Quatrième Internationale, l’organe officiel du PCI, publia des commentaires clairvoyants sur la crise de 1958 et ses séquelles – Frank souscrivit avec constance à une interprétation bonapartiste du nouveau régime, tout en soulignant la précarité de la frontière séparant l’État gaulliste de la dictature fasciste. Jean-Marie Brohm et al., Le gaullisme, et après ? État fort et fascisation (Paris : Maspero, 1974), rassemble ces textes contemporains de 1958 avec les efforts du PCI (qui renaît en 1974 sous le nom de Ligue communiste révolutionnaire) pour théoriser le pouvoir gaulliste dans les années qui ont précédé et immédiatement suivi l’éruption de 1968.

Pour le gouvernement à Paris, les dernières années de la guerre d’Algérie exigeaient une stratégie amphibie : l’intense violence dirigée contre le FLN et ses partisans en France servait d’assurance contre la menace représentée par les tenants de la ligne dure au sein de l’État et de ses appareils de sécurité. L’ouvrage du Jim House et Neil MacMaster, Paris 1961 : Les Algériens, la terreur d’État et la mémoire (traduit par Christophe Jacquet, Paris : Tallandier, 2008), examine en détail un épisode de ce processus longtemps passé sous silence, l’assassinat par la police de plus d’une centaine d’Algériens à Paris, en septembre et octobre 1961. Comme le montrent ces auteurs, le massacre de l’automne 1961 ne fut nullement une anomalie, un excès, mais le résultat de la militarisation méticuleusement réfléchie des forces de l’ordre, nourrie – sous la supervision du préfet de police de Paris Maurice Papon – des principes de la contre-insurrection coloniale et infusée dans le cadre idéologique de la doctrine de la guerre contre-révolutionnaire. Au mois de février suivant, lors d’un rassemblement contre l’OAS, 9 militants et militantes de la CGT sont tués durant l’assaut policier. L’enquête magistrale menée par Alain Dewerpe sur cet événement, Charonne, 8 février 1962 : Anthropologie historique d’un massacre d’État (Paris : Gallimard, 2006), se concentre moins sur les origines coloniales de cette répression que sur l’« habitus du pouvoir » caractéristique de l’État gaulliste.

L’indépendance algérienne, qu’entérinent les accords d’Évian en mars 1962, et le référendum d’octobre sur l’élection au suffrage universel direct du Président de la République marquent la fin de la turbulente période de consolidation de la Ve République. La féroce campagne pour le référendum contesté engendre une brève résurgence des thèmes antifascistes de 1958. Mais c’est le chant du cygne. Le PCF lui-même sera amené en temps voulu à réviser sa position sur le gaullisme. À la fin de 1962, la direction du parti estime que le régime « n’ouvre plus la voie au fascisme », mais a plutôt établi un pouvoir personnel au service de la finance et de la concentration du capital – cette ligne sera affinée tout au long de la décennie au sein d’une littérature florissante sur « le capitalisme monopoliste d’État », que Bob Jessop recense dans The Capitalist State: Marxist Theories and Methods (New York : New York University Press, 1982). Plus riches d’un point de vue théorique furent les analyses que continuèrent de développer des intellectuels marxistes et communistes non orthodoxes à la suite des dissidents internes de 1958. Louis Althusser en est un exemple célèbre : son premier livre, Montesquieu, la politique et l’Histoire (Paris : PUF, 1959), s’engage énergiquement, quoiqu’indirectement, dans les débats entourant la Machtergreifung [la prise de pouvoir]1 de de Gaulle. Au cours de la première moitié des années 1960, dans une série de publications impressionnante, Althusser et ses étudiants élaborèrent des réflexions sur les « contradictions » accrues par l’État gaullien controversé à travers une refondation radicale des théories marxistes de l’histoire et de la causalité2.

La question de l’autonomie du politique et celle du rapport entre gaullisme, fascisme et bonapartisme en vinrent à constituer la matrice de la théorie marxiste de l’État dans les années qui suivirent. La puissante vague de grèves et de manifestations de Mai 68, ainsi que les débats de la décennie suivante autour de l’eurocommunisme et d’une « voie parlementaire vers le socialisme » portent l’empreinte des événements de 1958. Les travaux de Nicos Poulantzas dans les années 1970, de Fascisme et dictature: La IIIe Internationale face au fascisme (Paris : Maspero, 1970) à L’État, le pouvoir, et le socialisme (Paris : PUF, 1978), réactualisent la plupart des préoccupations soulevées lors de la naissance de la Ve République, dans le contexte d’une conjoncture internationale changeante.

Mais si 1958 laissa une trace durable sur la pensée politique française, les prédictions de ceux qui croyaient que le régime gaulliste resterait hanter par sa scène primitive étaient infondées. Rétrospectivement, la rapidité avec laquelle le nouvel ordre se distancia lui-même des circonstances de sa fondation est frappante. Les controverses entourant la réalité du pouvoir exécutif – source archétypale de l’anathème républicain – le cédèrent aux controverses sur sa forme. Il fallut deux décennies à la gauche pour conquérir l’Élysée. Mais dans l’intervalle, se produisit une transformation radicale. François Mitterrand, dont la diatribe antigaulliste Le Coup d’État permanent (Paris : Plon, 1964) est toujours fréquemment citée sinon lue, abandonna rapidement sa condamnation des institutions de la Ve République en accédant à la présidence. Mais la première crise que rencontra la nouvelle majorité, et le premier usage de l’article 49-3 de la constitution de 1958, ranimèrent les vieux démons. Fin 1982, malgré une opposition intransigeante à l’intérieur du Parti socialiste, le gouvernement fit passer une loi réhabilitant les huit généraux survivants condamnés pour leur implication dans le putsch d’avril 1961 à Alger, parmi lesquels Raoul Salan, ancienne figure de proue du coup d’État de 1958 et un des chefs de l’OAS. « Le pardon n’est pas l’oubli », rassura le Premier ministre Pierre Mauroy devant l’Assemblée nationale. « Il n’implique aucune approbation des faits qui, hier, ont provoqué des condamnations. Mais la société française doit aider à l’apaisement des esprits. Elle doit aider à refermer les plaies. C’est le rôle du gouvernement3. »

Vingt ans plus tôt, alors qu’il répondait des crimes de l’OAS devant un tribunal, Salan et ses avocats – le politicien et militant d’extrême droite Jean-Louis Tixier-Vignancour en tête de gondole – s’étaient saisis du procès pour organiser un référendum symbolique contre un régime dans la création duquel l’ex-commandant en chef avait joué un rôle clef. Le compte rendu de la procédure, publié sous le titre Le procès de Raoul Salan (Paris : Albin Michel, 1962), reste un document fondamental pour la compréhension des origines de la Ve République. Le juriste allemand Carl Schmitt, jadis théoricien juridique du Troisième Reich et observateur averti du procès, releva l’ironie de l’épisode dans une série de conférences réunies dans Théorie du partisan (traduit par Marie-Louise Steinhauser, Paris : Flammarion, 2009 [1963]). Schmitt, pour qui le leader de l’OAS était un insurgé romantique voué à l’échec à un âge de « guerre civile mondiale », concluait que « le cas de Salan prouve qu’une légalité même douteuse est plus forte, dans un État moderne, que toute autre forme de justice ». Un jugement que les années n’ont pas franchement démenti.

Traduit de l’anglais par Jean Morisot.

  1.  Un des chapitres, sur « Le mythe de la séparation des pouvoirs » fut d’abord publié dans le numéro de novembre 1958 de la revue Esprit, avec une note introductive signalant la pertinence contemporaine du sujet. Voir Althusser, « Despote et monarque chez Montesquieu », Esprit 11 (novembre 1958): 595-614. Comme le rappelle un de ses élèves, Yves Duroux, le livre – publié l’année suivante par les Presses universitaires de France – était « la réponse d’Althusser au 13 mai 1958 ». Cité in François Ewald, « Élèves d’Althusser », Le Magazine littéraire 304 (novembre 1992): 46-48, 47. []
  2.  Pour des considérations plus précises sur de Gaulle et la « solution » bonapartiste, voir Althusser, Sur la reproduction (Paris : PUF, 2011), publié à titre posthume. []
  3.  Voir Jean Guisnel, Les généraux : Enquête sur le pouvoir militaire en France (Paris : La Découverte, 1990), 66-78 ; accessible en ligne, http://www.ldh-toulon.net/la-rehabilitation-des-generaux.html. []

Grey Anderson