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Mon, 21 May 2018 10:00:53 +0200

Répétition et révolution : Marx chez les Jacobins noirs

Depuis son émergence au tournant des années 1980, la pensée postcoloniale, au sens large, a placé la théorie-philosophie de l’histoire au centre de sa critique de l’eurocentrisme1. Historicisme, évolutionnisme, étapisme, téléologisme, autant de « gros mots » visant à saper les fondements d’une conception de l’histoire, au singulier, dans laquelle l’Euro-Occident porte invariablement le flambeau, les sociétés non-occidentales – lorsqu’elles ne sont pas purement et simplement rejetées hors de l’histoire – se voyant condamnées à devoir franchir les mêmes stades que leurs « modèles » européens, toujours après eux, à combler un retard qui n’a de cesse de se recreuser car il est une condition sine qua non de la perpétuation des structures hiérarchiques-hégémoniques définissant l’ordre global (post)colonial2. Le problème est d’autant plus saillant que les grandes théories européennes de l’émancipation des XIXe et XXe siècles se seraient laissées infecter par cette épistémè coloniale et auraient ainsi contribué, fût-ce quasi inconsciemment, à sa propagation et à son recyclage à l’intérieur d’un discours anti-impérialiste qui, s’étant diffusé à travers le monde, fut dès lors porté par les élites colonisées elles-mêmes dans leur lutte contre l’occupant européen.

Pour des raisons à la fois théoriques et historiques, le marxisme a constitué une cible privilégiée de ces critiques. On le sait, la stratégie adoptée par ceux qui se réclament encore du marxisme a le plus souvent consisté à lancer une contre-offensive dirigée contre les prétendues déviations particularistes, essentialistes, culturalistes, relativistes, etc. de la pensée postcoloniale3. D’autres néanmoins ont pris ces critiques au sérieux, les ont endossées, partiellement ou totalement, et se sont attachés à rechercher au sein de la tradition marxiste, et dans les conflits internes qui l’ont traversée, les ferments de la reconstruction d’une théorie non-eurocentriste de l’histoire. En témoigne le récent renouvellement du concept, emprunté à Trotsky, de développement inégal et combiné4, quoique son rapport à l’évolutionnisme reste ambivalent. Nul doute en outre qu’en dépit de l’indifférence équivoque du « marxisme occidental » à l’égard de la question coloniale, cet effort pourrait se nourrir d’un dialogue critique avec les philosophies hétérodoxes, non-linéaires et non-téléologiques, de l’histoire de Walter Benjamin, Ernst Bloch et quelques autres. Mais, au stade actuel du moins, c’est certainement la relecture critique, exégétique et/ou actualisante, de l’œuvre de Marx qui représente l’épreuve test en matière de décentrement du marxisme. Cette tâche a été initiée dans des travaux qui ont dégagé l’esquisse d’une théorie multilinéaire de l’histoire dans les écrits de Marx sur les sociétés précapitalistes (Grundrisse) et la commune paysanne en Russie5, se sont proposés de réécrire le récit de la « soi-disant accumulation primitive » du point de vue des périphéries extra-européennes où elle n’a eu de cesse jusqu’aujourd’hui de se rejouer6 , ou encore ont interrogé les temporalités enchevêtrées de la « subsomption formelle » et de la « subsomption réelle » du travail sous le capital et leur différentiels géographiques7.

C’est dans le cadre de ce programme de recherche que nous nous inscrirons dans un premier temps en nous engageant sur la voie, encore inexplorée à notre connaissance, d’un réexamen, depuis les confins (post)coloniaux, et plus spécifiquement « depuis Haïti », de la théorie de la répétition historique élaborée en 1852 par Marx dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte ; théorie « étonnante » tant elle dénote par rapport « au schéma classique du matérialisme historique comme philosophie du progrès8 », qui irrigue ostensiblement les articles rédigés à la même période par Marx et Engels sur le colonialisme en Asie et dans lesquels on a souvent cru pouvoir déceler le « pêché originel » d’eurocentrisme commis par le marxisme. Mais nous ne chercherons pas tant à relocaliser les réflexions marxiennes en contexte non-européen qu’à montrer que ce dernier informe déjà, marginalement mais non moins significativement, l’histoire immédiate des luttes de classe en France, en particulier de la chute de la Révolution de 1848 dans la comédie bonapartiste que Marx s’attache à retracer dans Le 18 Brumaire. C’est dès lors dans un perspective globale, celle d’une histoire universelle, une « histoire du monde » (Weltgeschichte) au sens littéral, que le thème de la répétition dans l’histoire doit être ressaisi et (re)pensé, ainsi que le fera, après Marx, l’intellectuel marxiste caribéen et historiographe de la Révolution haïtienne C.L.R. James, auquel la deuxième partie de cet article est consacrée. Ce qui, en définitive, est en en jeu ici est non seulement la déprovincialisation de l’analyse critique du capitalisme, à laquelle ont œuvré la plupart de ceux qu’on pourrait appeler, en pastichant Lénine, les « amis matérialistes de la pensée postcoloniale », mais aussi une décolonisation des théories de la révolution qui reste encore largement à entreprendre.

I. Duplication postcoloniale, répétition impériale : de la comédie à la tragédie

Le 14 février 1858, Marx adresse une lettre à Engels dans laquelle il évoque l’article caustique sur Simón Bolívar qu’il vient d’achever pour la New American Cyclopedia. Il y rend compte de manière lapidaire des raisons de l’aversion qu’il éprouve pour le « Libérateur » de l’Amérique latine : « Pour ce qui est du style tendancieux [de mon article], j’avoue m’être éloigné du ton encyclopédique. C’est trop rageant de voir comparer le gredin le plus lâche, le plus vulgaire et le plus misérable à Napoléon Ier. Bolívar, c’est le vrai Soulouque9. » Le mépris affiché par Marx à l’endroit de Bolívar a depuis fait couler beaucoup d’encre. Refusant de tabler sur l’idée commune selon laquelle Marx n’aurait fait que suivre l’opinion de ses contemporains10) et rejetant l’accusation réductionniste d’eurocentrisme tendant à faire de l’auteur du Capital « un penseur esclave de sa théorie, et de celle-ci un système fermé et imperméable à la moindre irruption de l’histoire11 », le théoricien marxiste argentin José Aricó n’en a pas moins soulevé deux écueils majeurs du portrait du héros des indépendances sud-américaines dressé par Marx : d’une part, une incapacité ou une résistance, encore « hégélienne », à voir dans la trajectoire de Bolívar autre chose qu’une succession de hasards, de coïncidences et de contingences inassimilables à la raison de la lutte des classes, les peuples d’Amérique du sud se voyant ainsi relégués, fût-ce à l’insu des intentions de Marx, au rang des « peuples sans histoire » ; d’autre part, et dans une perspective inversement « anti-hégélienne », le refus inébranlable de Marx de considérer qu’un processus de construction étatique puisse avoir une portée authentiquement révolutionnaire, autrement dit qu’il puisse être impulsé « par en bas », par les masses, et non seulement décrété « par en haut », par les classes dominantes, ce qui lui interdisait de saisir la singularité des luttes d’émancipation nationale en contexte colonial12.

Or, il y a dans les mots de Marx à Engels cités précédemment, dans l’évocation du nom de « Soulouque » en un clin d’œil aux sous-entendus manifestement évidents pour les deux hommes bien qu’encore mystérieux pour nous, une référence implicite à ce qui constituait déjà une situation postcoloniale : la situation d’Haïti, pays qui avait conquis son indépendance un demi-siècle plus tôt, en 1804, au terme de la plus grande révolte d’esclaves de l’histoire. Né esclave en 1782, Faustin Soulouque était devenu général de l’armée haïtienne après avoir pris part à la guerre de libération contre les troupes de Napoléon. Il fut élu président en 1847 et resta à la tête de l’État haïtien jusqu’en 1859, année de sa mort13. Soulouque avait été porté au pouvoir par des sénateurs ne voyant en lui qu’une marionnette aisément manipulable, une pure doublure. Lui-même surpris par son élection, jusqu’à considérer qu’il devait s’agir d’une plaisanterie, il ne tarda cependant pas à prendre pour le moins au sérieux ses nouvelles fonctions. Il se débarrassa quasi immédiatement des hommes qui lui avaient offert la présidence sur un plateau et, quelques mois plus tard, ordonna le meurtre de membres de l’élite politique traditionnelle qu’il soupçonnait de conspiration. S’étant doté d’une milice privée, il n’hésita pas éliminer tous ceux qui s’opposaient à lui, ou étaient susceptibles de le faire, ciblant au premier chef les mulâtres, massacrés en masse à Port-au-Prince le 16 avril 1848. Soulouque s’attacha alors à créer ex nihilo une nouvelle classe dirigeante en substituant aux propriétaires et politiques professionnels qui avaient jusqu’alors occupé le devant de la scène gouvernementale haïtienne, des fidèles issus des rangs intermédiaires de l’armée14.

Pendant ce temps là, de l’autre côté de l’Atlantique, en France tout particulièrement, le faste pompeux de la cour de Soulouque était devenu un objet de risée et de parodies en tous genres ; « Soulouque » était synonyme de stupidité, d’ineptie, de bouffonnerie. Il n’y a pour s’en convaincre qu’à jeter un coup d’œil aux nombreuses caricatures réalisées à cette période par Cham et Honoré Daumier, lesquelles nous rappellent que la satire politique n’allait alors pas sans exotisation et reproduction d’une imagerie raciste, Soulouque étant invariablement dessiné avec une physionomie simiesque, sa cour s’apparentant à un zoo15. Mais on n’aurait là guère plus qu’une expression parmi d’autres des préjugés raci(al)istes de l’époque si cette caricature de Soulouque n’avait pas eu une autre finalité, à savoir tourner en dérision l’homme qui, en France, et au terme de la séquence ouverte par la Révolution de 1848, avait confisqué le pouvoir par un coup d’État en 1851 : Louis-Napoléon Bonaparte. Ce dernier était alors communément comparé à Soulouque et l’établissement de sa cour qualifié de soulouquerie. Cela avait le don de profondément agacer l’intéressé qui, en 1848, après le massacre de Port-au-Prince, s’était écrié « Haïti, Haïti, pays des barbares », et qui alla jusqu’à édicter un décret spécifique interdisant l’usage du terme « soulouquerie »16. Marx n’ignorait pas cette histoire et contribua à sa manière à propager la plaisanterie, ainsi qu’en témoignent les dernières pages du 18 Brumaire de Louis Bonaparte : « À la tête de la cour, dans les ministères, à la tête de l’administration et de l’armée se presse un tas de lascars dont le mieux que l’on puisse en dire est qu’on ne sait pas d’où il sort, une bohème bruyante, mal famée, avide de pillage, qui flagorne dans des habits galonnés avec la même dignité grotesque que les grands dignitaires de Soulouque17. »

Cette remarque fugitive doit être replacée dans le cadre théorico-rhétorique, engageant une conception inédite de l’histoire, de l’analyse à laquelle se livre Marx dans Le 18 Brumaire, qui s’ouvre sur ces mots célèbres : « Hegel remarque quelque part que tous les grands faits et les grands personnages de l’histoire universelle adviennent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce18. » Tout au long de son récit des événements de 1848-1851, Marx s’attache à dépeindre la préparation et l’exécution du coup d’État de Louis Bonaparte comme la répétition comique de la tragédie qu’avait représentée la prise du pouvoir par l’autre Bonaparte, Napoléon, le 18 Brumaire an VIII (1799), et qui avait signé l’achèvement, au sens équivoque du terme, du processus révolutionnaire initié dix ans plus tôt. Marx n’a de cesse de re-présenter, de rejouer sur une autre scène – celle de l’écriture d’une « histoire du présent » dans les termes d’Engels – la mascarade, les dédoublements inhérents à cette farce sordide dont les principaux acteurs ne sont pour lui que des fantômes, des revenants. Le « petit homme » Louis Bonaparte est à ses yeux le double ridicule du « grand homme » Napoléon ; au mieux sert-il à révéler rétrospectivement ce qu’il y avait déjà de factice dans l’original19.

On saisit à présent mieux la signification du clin d’œil de Marx à Engels dans sa lettre de février 1858 : Bolívar n’est nullement l’alter ego sud-américain de Napoléon comme d’aucuns l’affirment et comme lui-même avait pu le prétendre, mais un ancêtre de Soulouque, c’est-à-dire de Louis Bonaparte, cette copie grotesque de son oncle. À l’instar de ses contemporains, Marx n’avait du reste pas attendu le dénouement de cette grande comédie, le coup d’État de 1851, pour comparer Louis Bonaparte à Soulouque. Dans ses articles pour la Neue Rheinische Zeitung, plus tard rassemblés par Engels dans le recueil Les Luttes de classes en France, il appelait déjà Bonaparte le « Soulouque français », voire, sans autre forme de procès, « Soulouque » tout court20. Un quart de siècle plus tard, quelques mois après la mort de Marx, dans un article consacré à l’écrivain allemand Georg Weerth, Engels notera encore à propos des voyages de ce dernier dans la Caraïbe : « il ne voulait pas se priver du plaisir de jeter un œil au véritable original de Louis-Napoléon III, le roi nègre Soulouque d’Haïti21 ».

Pour dépeindre Bonaparte en caricature de Napoléon, Marx empruntait ainsi la médiation d’une autre caricature, celle dressée par les satiristes français du dirigeant haïtien, au risque de voir l’imaginaire racial réinvestir par la bande un discours de la lutte des classes dont la formation avait précisément procédé de la transformation du discours historien de la « guerre des races », de sa déracialisation22. Quoiqu’il en soit, la pensée marxienne de la répétition historique impliquait de facto un détour géographique ; ou, pour le dire autrement, le dédoublement bonapartiste, envisagé par Marx dans une perspective temporelle-diachronique, présupposait, d’un point de vue synchronique-spatial, la duplication soulouquienne : le couple Soulouque-Bonaparte… ou peau noire et masques blancs. Par là même, le jeu des doubles déployé dans Le 18 Brumaire se voyait singulièrement complexifié, lui-même dédoublé par la référence subreptice à cet autre « original » de Bonaparte qu’était Soulouque et bientôt encore redoublé par l’adjonction au panthéon des « Soulouques de tous les pays » de la figure de Bolívar, qui révélait que la « même » comédie s’était déjà jouée, par avance, ailleurs, au sud du continent américain. Résumons : dans l’histoire mondiale, le XIXe siècle était par excellence le siècle du comique de répétition.

Une question ne peut alors manquer de surgir : la topique marxienne de la répétition, dupliquée à l’échelle transatlantique, ne caractérisait-elle que l’ère de la comédie ? N’avait-elle pas elle-même eu un « original » à l’âge de la tragédie, au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, en sorte que répétition historique (dans un même espace) et répétition géographique (dans un même temps), loin simplement de se superposer, seraient profondément enchevêtrées ? Pour y répondre, il convient de se demander si Soulouque lui-même pouvait être considéré comme le double d’un « grand personnage » de l’histoire haïtienne. C’est le nom d’Henri Christophe qui vient en premier lieu à l’esprit : Christophe, l’homme, qui à la suite de l’assassinat de Jean-Jacques Dessalines en 1806, deux ans après l’indépendance d’Haïti, avait livré bataille contre son rival Alexandre Pétion23 avant de fonder le royaume d’Haïti dans le nord de l’île en 1811, et de se donner la mort en 1820 ; un homme auquel Aimé Césaire, en 1963, consacra une pièce de théâtre significativement intitulée La Tragédie du roi Christophe24. De cette figure tragique, dont la mégalomanie demeure légendaire, Soulouque, qui en reproduisit le modèle en instituant une nouvelle noblesse héréditaire et en ne lui cédant en rien en matière de despotisme, n’était-il pas le double comique ? Mais si nous remontons encore un peu plus loin dans l’histoire haïtienne, au règne de Dessalines lui-même (1804-1806), on va voir apparaître une autre modalité de duplication : la répétition impériale.

Dans Le 18 Brumaire, Marx moque les rêves d’empire de Louis Bonaparte, où se manifeste le plus grotesquement la compulsion de répétition qui l’anime, son désir d’être Napoléon. Ce « prétendant impérial » avait pour « grande idée » de « restaurer l’Empire » : « une fois qu’il se met lui-même à prendre au sérieux son rôle impérial et qu’il croit avec le masque napoléonien représenter le vrai Napoléon, alors seulement il devient la victime de sa propre vision du monde, le bouffon sérieux qui ne prend plus l’histoire universelle pour une comédie, mais sa comédie pour l’histoire universelle25. » Cette « parodie de l’impérialisme »26 n’en avait pas moins un rôle historique à jouer : « libérer la masse de la nation française du poids de la tradition et faire ressortir dans toute sa pureté l’antagonisme entre le pouvoir d’État et la société27 », la répétition comique se révélant en dernière instance être la condition paradoxale de la révolution à venir. En 1852, Louis Bonaparte fut proclamé empereur sous le nom de Napoléon III28. Or, en cela encore, ce n’est pas seulement Napoléon qu’il copiait, mais aussi son alter ego haïtien, Soulouque, qui avait été couronné empereur d’Haïti en 1849, fonction que ce dernier chercha dignement à honorer en essayant, en vain, de reconquérir la partie orientale de l’île de Saint-Domingue. Ce titre d’ « empereur » endossé par le dirigeant d’un pays dont les potentialités d’expansion étaient singulièrement limitées par des facteurs tant économiques et militaires que géographiques, n’avait pas manqué de susciter les railleries des caricaturistes français : ainsi pouvait-on admirer un Soulouque se voyant présentée la couronne de Byzance ou, encore, commandant la reproduction scénique, à renfort de machines, des hauts faits et gestes de l’époque napoléonienne.

Cette logique de duplication impériale ne révèle néanmoins sa véritable nature qu’à partir du moment où l’on remarque qu’en la matière, l’ « original » lui-même était dédoublé. Tout comme Bonaparte avait donné naissance au Second Empire (français), Soulouque était le fondateur du Second Empire d’Haïti. Il avait eu un prédécesseur : Jacques 1er d’Haïti, alias Dessalines, général en chef de la guerre de libération contre la France, proclamé et couronné empereur d’Haïti en 1804, la même année que son grand adversaire Napoléon, mais avant lui et dans un souci explicite de le devancer. Dès cette époque, se mettait en place un système de miroirs réfléchissants en vertu duquel le destin impérial de la France se voyait non seulement reflété, mais aussi préfiguré, « en petit », dans son ex-colonie, fût-ce purement nominalement, à travers l’adoption par Dessalines d’un « titre auguste29 » ne pouvant guère se traduire en politiques impériales. Le Premier Empire d’Haïti n’eut que deux brèves années d’existence, mais celles-ci suffisent à indiquer que la répétition géo-historique ne doit pas être conçue comme une série de dédoublements parallèles, indépendants les uns des autres, mais comme une complexe structure en chiasme (AB/BA) : Napoléon-Dessalines/Soulouque-Bonaparte.

Lorsque Marx écrit pour ouvrir Le 18 Brumaire que « Hegel remarque quelque part que tous les grands faits et les grands personnages de l’histoire universelle adviennent pour ainsi dire deux fois », il se réfère implicitement à une section des Leçons sur la philosophie de l’histoire où il est précisément question d’empire, mais d’un autre empire : l’Empire romain. Le « grand homme » est ici César, celui qui, pour Hegel, commente Pierre-Laurent Assoun, « a en quelque sorte exhibé in concreto, dans sa personne propre et dans la réalité de son pouvoir, la caducité de la puissance républicaine et rendu par là même nécessaire la substitution du gouvernement impérial au principe républicain ». César fut certes assassiné, mais ce meurtre ne fit que dévoiler l’illusion républicaine et démontrer la nécessité historique, universelle, de ce qu’il avait incarné dans son individualité : « Dès lors, Auguste et l’Empire étaient possibles30 ». Comme le souligne Slavoj Žižek, « [t]out le problème de la répétition historique est là : […] César-personnage se répète comme césar-titre », César-empereur31. Cette référence à Rome est rejouée librement dans le 18 Brumaire où, juste après sa remarque sur Hegel, Marx souligne que « la révolution de 1789-1814 se drapait tour à tout en République romaine ou en Empire romain » : « Camille Desmoulins, Danton, Robespierre, Saint-Just, Napoléon, les héros, comme les partis et les masses de l’ancienne Révolution française, accomplirent en costume romain et avec des phrases romaines les tâches de leurs temps ». Eux aussi invoquaient les « esprits du passé », mais à la différence de ce qui allait avoir lieu dans la comédie de 1848-1851, la « résurrection des morts » leur servait « à magnifier les nouvelles luttes et non à parodier les anciennes, […] à retrouver l’esprit de la Révolution et non à faire revenir son spectre32 . » Se découvre dans ses lignes une conception alternative de la répétition : la tragédie révolutionnaire comme répétition créatrice33.

L’expansion impériale (1805-1812) d’un Napoléon se posant en héritier de Rome constitua l’apogée de ce processus. Mais à l’ère des États-nations, définitivement ouverte par la Révolution française, cette filiation était vouée à demeurer illusoire, car anachronique ; il était trop tard, il ne pouvait plus y avoir d’Empire au sens classique-antique et « la politique de conquête de Napoléon donna naissance au nationalisme et à des mouvements d’indépendance dans les différents pays34. » Le déclin et la chute de l’Empire napoléonien (territorial/européen) nous reconduit par là même à son « origine », à la défaite, ayant immédiatement précédé sa fondation, des armées napoléoniennes face aux troupes de Dessalines sur le sol haïtien (colonial/extra-européen) lors de la Bataille de Vertières (1803), qui signa la fin de l’expédition de Saint-Domingue ; bataille qui fut en même temps le prélude à l’érection d’un autre empire, l’Empire haïtien, parodie d’empire peut-être, paradoxal empire postcolonial en tout cas dont la simple existence, anatopique, révèle le défi que constituait, après l’expulsion des « maîtres » blancs, le bannissement de leurs spectres, c’est-à-dire la rupture avec les logiques mimétiques, fussent-elles (ant)agoniques, de l’identification coloniale.

Mais un problème reste à ce stade irrésolu : avant que ne se dessine leur devenir impérial conjoint, quels rapports entretenaient la Révolution haïtienne et la Révolution française ? Y avait-il déjà répétition et, si oui, quelle en était la loi, celle de la tragédie ou celle de la comédie, celle de l’imitation « servile » ou celle de la « libre » appropriation créatrice ? C’est Marx lui-même qui nous invite à rembobiner ainsi le film de l’histoire lorsque, évoquant dans Les Luttes de classes en France le tournant des années 1848-1849, une période où Louis Bonaparte avançait encore (dé)masqué, il note : « Bonaparte dissimulait encore son envie d’être Napoléon, car Soulouque ne jouait pas encore les Toussaint Louverture35. » C’est donc du héros de la Révolution haïtienne lui-même que Soulouque devait être considéré comme la caricature ; thèse qui n’avait rien pour étonner à une époque où les livres d’histoire aimaient à raconter que Toussaint Louverture s’était lui-même baptisé du nom de « Bonaparte des Antilles » et où il était commun de le désigner comme un « Napoléon noir ». Qu’il suffise ici de citer les Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand, publiées au moment où Marx rédige ses articles pour la Neue Rheinische Zeitung. Se référant à l’emprisonnement et à la mort de Toussaint Louverture au Fort de Joux en 1802, Chateaubriand écrit dans une formule brouillant l’identification de l’ « original » et de la « copie » : « Toussaint Louverture, le Napoléon noir, imité et tué par le Napoléon blanc36. » Mais le fait est que Marx, dont les préoccupations se situent de toute évidence ailleurs, ne dit pas un mot de plus de Toussaint Louverture, cette mention constituant selon toute vraisemblance un hapax dans son œuvre. Y avait-il dès lors autre chose à connaître à propos d’Haïti que la composition du café que le pays livrait sur le marché mondial, telle que l’avait évoquée Engels dans des écrits de jeunesse37 ?

Peut-être devrait-on en fin de compte se féliciter du silence de Marx, car s’il avait eu à dresser un portrait de Toussaint Louverture, on peut craindre qu’il aurait ressemblé à celui, assassin, qu’il fit de cet autre Napoléon autoproclamé qu’était Bolívar. Certes, il conviendrait d’historiciser cette hypothèse en se situant alternativement en amont et en aval de la rédaction inachevée des Grundrisse (1857-1858) qui, hypothèse exigeant d’être approfondie, constituent la véritable coupure épistémologique dans l’œuvre de Marx en terme d’approche des mondes non-européens. Reste que les sociétés coloniales, et plus encore esclavagistes, ne pouvaient qu’imparfaitement trouver place dans le partage entre sociétés précapitalistes et sociétés capitalistes établi par le « Marx ethnologue ». Centres (périphériques) d’accumulation primitive, les colonies esclavagistes du Nouveau Monde, approvisionnées par la « chasse aux peaux noires » menée en Afrique, contribuaient directement au développement du capitalisme sur le Vieux Continent, ainsi que Marx le souligne dans Le Capital38. L’esclavage n’était pas un vestige du passé, mais une des formes endossées par l’exploitation capitaliste la plus « avancée ». Marx l’indiquait déjà implicitement en 1847 dans des conférences à Bruxelles (Travail salarié et capital) : « Un nègre est un nègre. C’est seulement dans des conditions déterminées qu’il devient un esclave. Une machine à filer le coton est une machine pour filer le coton. C’est seulement dans des conditions déterminées qu’elle devient du capital39 ». Qu’il y ait là davantage qu’une simple analogie, c’est ce que prouve le fait qu’à l’époque plus de trois quarts du coton, « matière première » dont se nourrissaient les « instruments de travail » de l’industrie textile britannique, provenait des plantations esclavagistes américaines40.

Marx n’ignorait par ailleurs pas que les esclaves noirs, loin de se satisfaire passivement de leur sort, étaient prêts à se révolter, à lutter pour leur propre émancipation, et qu’ils n’avaient pas manqué de faire par le passé. Dans L’Idéologie allemande (1846), au détour d’une critique de l’anarcho-individualisme de Max Stirner, Marx et Engels déclarent moqueusement : « [Stirner] s’imagine que les nègres révoltés d’Haïti et les nègres fugitifs de toutes les colonies ont voulu, non se libérer eux-mêmes, mais libérer “l’Homme”41 ». Cette référence à la Révolution haïtienne était néanmoins condamnée à rester elliptique, car autant le système esclavagiste pouvait être intégré au récit de la genèse du capitalisme, autant les révoltes d’esclaves échappaient manifestement à la (contre-)histoire des luttes du prolétariat ; cela sans compter que, si d’aventure il s’était plongé dans l’étude des événements de Saint-Domingue, en particulier dans la lutte pour l’indépendance de 1802-1804, Marx aurait eu à se frotter à l’embarrassant retour, anachronique, intempestif, d’une « guerre des races » qu’il s’était efforcé de purger de la théorisation des révolutions sociales – quand bien même, on l’a vu, le cas de Soulouque suggère que des logiques raciales pouvaient continuer à informer souterrainement la conceptualisation de la lutte des classes. On ne saurait donc déceler chez Marx une réponse à la question que nous soulevions précédemment de l’existence et de la nature de la répétition révolutionnaire haïtienne, mais gageons qu’on en trouvera une en opérant un détour par les lectures anti-/post-coloniales du 18 Brumaire de Louis Bonaparte.

II. La Révolution haïtienne : répétition et différence

Le 18 Brumaire a constitué une référence clé, et disputée, au sein de la « première » critique postcoloniale. Rappelons à cet égard que L’Orientalisme (1878) d’Edward Said, généralement considéré comme l’acte de naissance des postcolonial studies, s’ouvre sur cette citation tirée de l’essai de Marx : « Ils ne peuvent pas se représenter, ils doivent être représentés42 ». Said déplaçait ainsi sur les « Orientaux », vus par les Occidentaux, une problématique de la représentation que Marx avait introduite pour rendre compte de la genèse et du fonctionnement de l’ « imaginaire idéologique43 » de la paysannerie parcellaire de la France du milieu du XIXe siècle qui, du fait de ses conditions économiques et sociales d’existence, se voyait privée de toute conscience de classe. Un peu plus tard, dans son Les Subalternes peuvent-elles parler ?, Gayatri Chakravorty Spivak mettait en doute la possibilité de faire entendre la « voix des sans voix », à partir de l’examen de la différence et du jeu chez Marx entre les termes allemands vertreten (parler pour, se substituer à) et darstellen (re-présenter, au sens esthétique d’un portrait)44. Sans rien dénier de la richesse de ces débats, force est de constater qu’ils impliquaient la mise entre parenthèses de la philosophie de l’histoire qui sous-tendait les analyses marxiennes, aussi peu orthodoxe fût-elle dans Le 18 Brumaire, et partant, la subordination du problème de la répétition à celui de la représentation, au détriment de la logique en vertu de laquelle chez Marx, les représentations fantasmatiques (subjectives) fournissaient à la répétition les conditions de son actualisation historique (objective), ce que disait déjà à sa manière Deleuze dans Différence et répétition : « La théorie de la répétition historique de Marx tourne autour du principe suivant […] : que la répétition en histoire [est] […] d’abord une condition de l’action historique elle-même45. »

Il faut remonter à 1952 et à la publication de Peau noire, masques blancs de Frantz Fanon pour trouver trace d’une reprise anticoloniale explicite de la conception de la temporalité historique-révolutionnaire développée par Marx dans Le 18 Brumaire. Dans la conclusion de son livre, Fanon en cite en exergue le passage suivant : « La révolution sociale ne peut tirer sa poésie du passé, mais seulement du futur. […] Pour atteindre leur propre contenu, les révolutions du XIXe siècle doivent laisser les morts enterrer les morts pour en venir à son propre contenu46. » Fanon a ici en ligne de mire les théoriciens du mouvement de la négritude, à la mode Senghor, qui, en défi à la relégation du Noir-nègre hors de l’histoire, se sont lancés dans une quête éperdue d’un passé noir glorieux, à la recherche de civilisations africaines oubliées. Ce faisant, insinue Fanon, ils se laissent hanter par des fantômes qui les incitent à échafauder une parodie de monde noir, à peine moins caricatural que celui dépeint par l’imagerie du racisme. S’ils se débarrassent de la « livrée » confectionnée pour eux par leurs (ex-)maîtres, c’est pour revêtir un autre déguisement, le costume nègre ; s’ils arrachent les masques blancs, produits de l’identification raciale, c’est pour se parer de masques noirs. L’histoire des relations Blancs-Noirs reste une non-histoire gouvernée par la répétition indéfinie des mêmes jeux de masques interdisant aux Noirs de se projeter vers un futur révolutionnaire depuis un présent transparent à soi, enfin libéré du poids du passé. Et Fanon de conclure en empruntant au Cahier d’un retour au pays natal de Césaire : « seront désaliénés Nègres et Blancs qui auront refusé de se laisser enfermer dans la Tour substantialisée du Passé47. »

Chez Marx, suggère Grégoire Chamayou, Fanon avait ainsi pu puiser une stratégie théorico-rhétorique jouant de « la figure de la conscience masquée » pour faire de la « double conscience […] un procédé critique48 ». Mais là où Marx avait malgré tout souligné que l’invocation des figures du passé avait pu, lors de la Révolution française, revêtir une authentique dimension tragique-révolutionnaire, Fanon, concevant et la colonisation et la décolonisation comme « table rase », rejette radicalement toute forme de rétro-spection, assimilée à un illusoire « retour », à une répétition fantasmatique, pathologique et nécessairement régressive. Il est cependant légitime de se demander si une telle exclusion d’un passé de souffrances au nom du présent-futur, ne condamne pas Fanon à rester aveugle à la longue histoire des résistances et luttes panafricaines, et à ne voir dans l’abolition de l’esclavage qu’une (fausse) reconnaissance octroyée par l’autre, le Blanc, plutôt que conquise par soi : « Un jour le Maître blanc a reconnu sans lutte le nègre esclave. […] Le nègre est un esclave à qui on a permis d’adopter une attitude de maître49. » Fanon, en particulier, ne touche mot de la Révolution haïtienne, reproduisant malgré lui les prémisses d’une historiographie coloniale-blanche qui avait fait des peuples noirs, colonisés et esclavagisés, une pure matière passive de l’histoire universelle-européenne ; chose d’autant plus étonnante qu’on sait qu’il avait dans sa bibliothèque l’ouvrage d’un autre grand théoricien anticolonialiste caribéen, C.L.R. James, Les Jacobins noirs. Toussaint Louverture et la révolution de Saint-Domingue (1938), paru en traduction française à la période de la rédaction de Peau noire, masques blancs.

Le même James avait découvert, « lu et relu », Le 18 Brumaire lors de son premier séjour en Angleterre dans les années 1930, qualifiant bientôt l’ouvrage « d’indispensable […] pour l’étude de n’importe quelle période de l’histoire50 ». En affirmant cela, sans doute songeait-il avant tout à la théorie du rôle des individus dans l’histoire que recelait l’essai de Marx et qui était synthétisée d’entrée par cette formule devenue classique : « Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas de toutes pièces, dans des circonstances qu’ils auraient eux-mêmes choisies, mais dans des circonstances qu’ils trouvent immédiatement préétablies, données et héritées51 » ; une formule que James reformule dans sa préface aux Jacobins noirs à propos de Toussaint Louverture : « les grands hommes font l’histoire, mais seulement l’histoire qu’il leur est possible de faire52 ». Une autre raison est néanmoins susceptible d’expliquer la portée transhistorique que James reconnaît aux analyses du 18 Brumaire, texte pourtant profondément ancré dans une conjoncture historique et politique spécifique. Elle se découvre dans une conférence donnée au début des années 1960 à Montréal sur Le 18 Brumaire, essai dans lequel James identifie une précieuse réflexion sur la « transition » de l’« arriération » à l’« État moderne », pouvant selon lui être « appliquée » à la situation post-indépendance de la Caraïbe anglophone. La France de 1848, affirme-t-il, était aux yeux de Marx « un pays arriéré, pour ainsi dire sous-développé » qui avait dû faire face à des problèmes se répétant dorénavant au sein des jeunes nations caribéennes, au premier rang desquels celui de « l’énorme concentration du pouvoir dans les mains de l’État53 », ou ce qu’on pourrait appeler le bonapartisme postcolonial.

Étrange lecture à première vue, mais qui n’est pas sans puiser des racines dans le corpus marxien. Il faut en effet savoir que presque dix ans avant la rédaction du 18 Brumaire, dans sa Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, Marx avait posé les bases de sa théorie de la répétition tragi-comique à partir du diagnostic de l’arriération de l’Allemagne de son temps. Il y déplorait le status quo allemand, celui d’un (ancien) régime incarnant une « phase dépassée de l’histoire universelle ». Affecté d’un singulier retard, l’Allemagne encore féodale et autocratique représentait une anomalie, un « anachronisme » dans une Europe où avait définitivement triomphé la bourgeoisie : « La lutte contre la situation politique présente de l’Allemagne, c’est la lutte contre le passé des peuples modernes, et les réminiscences de ce passé viennent toujours les importuner. Il est instructif, pour eux, de voir l’ancien régime, qui a connu chez eux sa tragédie, reparaître en Allemagne et y jouer sa comédie54. » L’œuvre de la répétition historique se donnait ainsi à voir, géographiquement, sur une carte de l’Europe, révélant ce qu’Ernst Bloch qualifiera plus tard de « temporalités asynchrones55 ». Dans l’Europe du milieu du XIXe siècle, l’Allemagne, « monstre historique […] frappé d’un véritable arrêt de développement56 » inquiétante survivance d’un passé par ailleurs révolu, était le nom même, pour emprunter encore à Bloch, de la non-contemporanéité du contemporain57 ; retard qui, selon Marx, offrait néanmoins au prolétariat l’opportunité de réaliser une révolution proprement « humaine », et non seulement politique, en sautant immédiatement vers son avenir sans en passer par la case « révolution bourgeoise ». Certes, dans la Critique de la philosophie du droit, Marx faisait encore de la France « avancée » de 1844 la norme politique par rapport à laquelle l’Allemagne pouvait être décrétée arriérée ; il n’en reste pas moins qu’entre le « revenant allemand » de la Critique et les « esprits du passé » et autres « spectres » venus hanter la France de 1848 dans Le 18 Brumaire, la filiation était évidente.

Le geste de James fut de distendre la chronotopique marxienne de l’arriération au-delà de l’Europe, pour la redéfinir à l’échelle mondiale. Mais ce geste lui-même n’était-il pas en même temps l’indice de la dépendance continuée de James à l’égard d’un schème évolutionniste de l’histoire, induit par la notion de « transition », et selon lequel, en l’occurrence, les sociétés non-européennes accuseraient un retard sur le retard lui-même ? Si cette inférence ne peut être entièrement écartée, elle doit néanmoins être modulée dans la mesure où James, depuis Les Jacobins noirs au moins, concevait l’arriération non seulement comme un défaut, mais aussi, dans la lignée de Trotsky et d’un certain Marx, comme un singulier privilège : « Le fondement théorique [des Jacobins noirs] […] est que dans une période de changement révolutionnaire à l’échelle mondiale, […] la crise révolutionnaire élève les peuples arriérés depuis des siècles au tout premier plan du mouvement avancé de l’époque58 », leur permettant de faire des bonds en avant, de sauter au-dessus des phases-étapes de développement laborieusement parcourues par les sociétés dites avancées. C’est ce que James, plongeant la loi du développement inégal et combiné énoncée par Trotsky dans le bain de la dialectique hégélienne, vint à nommer loi de compensation historique, percevant notamment celle-ci à l’œuvre dans la lutte d’indépendance du Ghana au début des années 1950 : « [L’]importance [de cette loi] est qu’en mettant au jour une réponse différée, elle projette dans le futur, et l’arriération est transformée, faisant de son arriération elle-même la dynamique de transition vers l’avant‐gardisme59 ! »

Cette loi contestait les philosophies eurocentriques de l’histoire à un double titre : d’une part, parce qu’elle présupposait de concevoir l’opposition arriéré-avancé comme une structure transhistorique-universelle de discordance temporelle, irréductible à la seule opposition entre l’Occident et le monde non-occidental, quoiqu’elle ait pu en épouser les frontières, et dont les termes devaient toujours être considérés non comme absolus mais comme relatifs l’un à l’autre et à une configuration donnée des rapports de classe à l’échelle internationale ; d’autre part, et plus fondamentalement, parce qu’elle signalait que toutes les grandes révolutions de l’histoire moderne, la Révolution russe comme archétype, avaient éclaté non au centre du système capitaliste, mais sur ses marges arriérées économiquement et/ou politiquement. Dans cette perspective, l’arriération n’était plus seulement synonyme de persistance-résurgence du passé au sein du présent, mais aussi de potentialité d’auto-propulsion en avant, vers le futur60. Or, ces thèses, on va le voir, étaient intimement liées chez James au développement d’une conception originale de la répétition révolutionnaire.

Dans sa préface à la seconde édition des Jacobins noirs (1963), James confie que tandis qu’il retraçait l’histoire de la Révolution haïtienne, et la dialectique qui avait uni celle-ci à la Révolution française, il avait gardé en permanence « à l’esprit » la « révolution africaine » à venir61. Cette dernière se voyait simultanément placée par lui sous le signe de la Révolution russe avant sa liquidation par Staline, ainsi qu’en attestent les derniers paragraphes du livre : « comme Toussaint lisant l’Abbé Raynal », les futurs dirigeants africains « auront lu par hasard une brochure de Lénine ou de Trotsky62 ». Mais le geste de James ne se limitait pas à établir un parallèle entre le passé et le présent, entre les rapports respectifs de la Révolution haïtienne à la Révolution française, d’une part, des luttes de décolonisation en Afrique à la Révolution russe, d’autre part. La révolution d’Octobre joue en effet dans les Jacobins noirs un rôle plus complexe, celui d’un prisme historiographique via lequel James réinterprète, à rebours, rétrospectivement, ou mieux rétroactivement, la révolte des esclaves de Saint-Domingue, en particulier la séquence qui conduisit à la chute de Toussaint Louverture : « Au lendemain de la révolution d’Octobre Lénine et les bolcheviks se trouvaient en face d’un problème sensiblement comparable à celui qui se posait à Toussaint63 », à savoir que faire de la « culture » des anciennes classes dominantes « éduquées » (bourgeois ou (ex-)maîtres blancs) que l’un et l’autre savaient « supérieure » à la culture, ou l’inculture, des masses révolutionnaires ; comment se l’approprier, sélectivement, sans reproduire les rapports de domination que cette même culture avait servi à légitimer. Tel était pour James l’un des dilemmes fondamentaux de l’émancipation « en pays arriéré », dont il constatera la résurgence au tournant des années 1960, au lendemain de l’indépendance du Ghana et dont il cherchera la clé dans la politique de la prudence révolutionnaire que le dernier Lénine, celui du « testament », avait appelée de ses vœux64.

Bien qu’une comparaison systématique entre les deux ouvrages reste à faire, on peut lire Les Jacobins noirs comme un palimpseste de l’Histoire de la révolution russe de Trotsky, un livre qu’en dépit de sa rupture avec le trotskysme à la fin des années 1940, James ne cessera de considérer comme un modèle inégalé d’historiographie des révolutions – si ce n’est peut-être par l’Histoire de la Révolution de Jules Michelet et Black Reconstruction in America de W.E.B. Du Bois. Dans Les Jacobins noirs, la Révolution haïtienne en vient paradoxalement à re-mettre en scène, sur le mode du futur antérieur, les problèmes, les contradictions et les conflits, voire les « personnages » eux-mêmes, qui allaient faire leur apparition sur la scène russe plus d’un siècle plus tard, en sorte qu’ici, c’est le passé qui s’offre comme la répétition du présent, mais cela au sens où, au théâtre, on parle de répétition générale. Pour James, Toussaint Louverture est le double de Lénine, tout comme Lénine est le double de Toussaint Louverture, de telle manière qu’il n’y a plus à proprement parler ni original, ni copie, mais de puissantes homologies structurelles entre les « grands faits » révolutionnaires et entre les « grands hommes » eux-mêmes. C’est d’une manière similaire qu’au début des années 1950, et sur le plan de la critique littéraire, James percevra dans le Moby Dick d’Herman Melville une extraordinaire anticipation de la crise de la « civilisation capitaliste » du milieu du XXe siècle, dans le capitaine Achab une préfiguration de la folie totalitaire de Hitler et Staline, et dans l’équipage du Pequod, ces « hommes manufacturés » venus de « toutes les nations du monde », l’ancêtre des masses révolutionnaires, ouvrières et colonisées, de l’après-guerre65.

S’opérait ainsi une rupture radicale avec le temps homogène et linéaire des chronologies ordinaires, permettant de reparcourir l’histoire dans les deux sens, du présent vers le passé et du passé vers le présent ; mouvement inséparable chez James d’aller-retours permanents entre le centre et les périphéries du monde capitaliste, appelant rien de moins qu’une refonte de la géo-histoire mondiale des révolutions. James est on ne peut plus clair à ce propos dans la lettre qu’il adresse à la rédaction des Temps modernes suite à la traduction française des Jacobins noirs et à sa recension par Louis Ménard. S’il est indubitable que « la révolution de Saint-Domingue a reçu son impulsion de la Révolution française », il ne l’est pas moins, ajoute-t-il, que « la lutte des noirs a été une contribution puissante aux victoires sur la contre-révolution en France66 ». Sans jamais démordre de l’idée que la lutte des « jacobins blancs » en France avait été la condition de possibilité de la Révolution haïtienne, laquelle « faisait partie de la Révolution française67 » – ce qui, dans les années 1960, à l’heure du Black Power, lui valut les critiques de militants africains-américains et caribéens – James s’attacha toujours à penser la lutte des esclaves de Saint-Domingue non comme une simple extension-transplantation du combat mené en métropole ni même comme son adaptation, mais comme une authentique traduction n’allant pas sans « effets de retour » en Europe.

James relate dans les Jacobins noirs un épisode, aujourd’hui bien connu, de la guerre d’indépendance, lorsque les combattants haïtiens entonnèrent « la Marseillaise, le Ça ira et autres chants révolutionnaires ». Le général Lacroix, écrit-il, « raconte que ses soldats abusés, entendant ces chants, se levaient et regardaient leurs officiers comme pour leur dire : “La justice serait-elle du côté de nos ennemis barbares ? Ne sommes-nous plus les soldats de la Frances républicaine ? Et serions-nous devenus de vulgaires instruments politiques68 ». Žižek, qui est répétitivement revenu sur l’expérience haïtienne, soutient dans First as Tragedy, then as a Farce que « le message de la Marseillaise des soldats haïtiens » était en substance le suivant : « Dans cette bataille, nous sommes plus français que vous, les Français, l’êtes – nous défendons les conséquences les plus profondes de votre idéologie révolutionnaire, les conséquences mêmes que vous avez été incapables d’assumer. » La stratégie poursuivie par Žižek est limpide : il s’agit pour lui de démontrer que le rejet de l’idée selon laquelle les esclaves haïtiens n’auraient fait qu’imiter le « modèle émancipatoire de la métropole coloniale » n’implique nullement d’endosser, à la manière des théoriciens postmodernes-postcoloniaux, une quelconque « poétique de la diversité » et ses corollaires, les notions de « modernités multiples », de « multiversalité » et autres. Bien loin d’en être la négation, la révolution haïtienne était la preuve de la puissance inentamée de « la catégorie politique d’universalité » forgée en Occident : « le processus de décolonisation fut mis en branle quand les nations colonisées exigèrent pour elles-mêmes les mêmes droits que l’Occident s’était donnés. Bref, il ne faut jamais oublier que l’Occident a fourni les normes mêmes par lequel il (et ses critiques) mesure son propre passé criminel69. »

Qu’on le veuille ou non, James partageait largement ces thèses, y compris la représentation, eurocentriste, de l’Occident comme source d’où avaient jailli tous les idées et idéaux d’émancipation de la modernité, c’est-à-dire comme le lieu de naissance de l’universel politique lui-même. Il ne manquait cependant pas d’indiquer les raisons historiques, contingentes, ayant fait de l’Occident un tel « lieu d’élection », ce que garde bien de faire Žižek qui maintient délibérément l’ambiguïté sur la nature d’un tel privilège. Mais au-delà de cela, il y a une nuance qui se révèle porteuse d’une différence capitale : car là où Žižek considère la répétition haïtienne, symbolisée par ce « butin de guerre » qu’est la Marseillaise, comme l’actualisation, le déploiement de ce qui était déjà entièrement contenu dans un noyau originel européen, selon un circuit de diffusion unilatérale, James la conçoit quant à lui comme un véritable processus de re-création, de ré-invention, suivant un mouvement plurilatéral de va-et-vient permanent entre les métropoles et les colonies, et entre ces dernières elles-mêmes. Dès lors la « copie » coloniale devient à son tour « l’origine » de luttes d’émancipation à venir, selon une logique de déplacement-démultiplication des centres de l’initiative révolutionnaire, qui n’annule pas la « médiation occidentale » mais l’inscrit dans une topique révolutionnaire autrement plus complexe. Cette dernière est inséparablement une topique tragique que James, grand lecteur de Shakespeare, approfondit dans la deuxième édition des Jacobins noirs : « Shakespeare n’aurait su inventer une personnification dramatique du destin telle que celui contre qui Toussaint lutta : Bonaparte en personne ! Et l’imagination la plus audacieuse n’eût point songé à faire entrer ce chœur : les anciens esclaves eux-mêmes, arbitres de leur propre destin70 ». Pour James, la répétition n’est plus la chute inévitable de la tragédie dans la comédie, mais le vecteur même de la circulation de l’impetus révolutionnaire, et partant de l’auto-reproduction de la tragédie, non moins démultipliable que ne l’était la comédie marxienne. L’histoire des révolutions, qui seules pour James font l’histoire, en impulsent le « mouvement », est gouvernée par une loi : la loi du tragique de répétition.

Dans un récent reader consacré aux Jacobins noirs, on peut lire sous la plume d’Anthony Bogues, pourtant fin connaisseur de l’œuvre de James, la conclusion suivante : « À la différence du 18 Brumaire de Marx, […] Les Jacobins noirs traitait d’espoir et de possibles. Il n’y a par conséquent aucune place pour la répétition. C’est un texte historique générant une mémoire de possibles passés comme espoir pour le futur71. » Cette inférence est fondamentalement erronée : pour James, c’est précisément parce qu’elle avait commencé comme répétition, répétition créatrice-tragique non du passé mais du présent révolutionnaire français, que la Révolution haïtienne avait pu enfanter un monde radicalement nouveau. Autrement dit, la répétition jamesienne n’est la reproduction du même qu’en tant que cette dernière est productrice de différences ne s’épuisant pas dans une multiplicité de particularités « indifférentes » les unes aux autres ; la répétition est la condition à la fois de l’universalisation-unification des théories et et pratiques d’émancipation et de leur pluralisation-hétérogénéisation. Elle nous invite par là même à remettre en question les alternatives qui continuent de structurer la pensée postcoloniale-décoloniale, au même titre que les arguments que lui opposent ses détracteurs ; identité ou différence, filiation ou rupture, reprise ou déprise, convergence ou divergence, relation ou déconnexion, etc., pour, au contraire, explorer les formes et les occasions de leur conjonction révolutionnaire. Tel est le défi qui doit être relevé si l’on veut penser les conditions de possibilité d’une philosophie de l’histoire qui puisse enfin se dire en même temps au singulier et au pluriel.

  1. Je tiens tout spécialement à remercier Jean-Jacques Cadet : les discussions que nous avons eues autour du marxisme haïtien et sa sollicitation pour écrire la préface de son ouvrage La pensée marxiste en Haïti. Une analyse de la pensée de Jacques Roumain (à paraître) ont, par une série d’associations, fait émerger la problématique développée dans cet article. Je remercie également Stéphane Douailler, Christian Høgsbjerg et Raphael Hoermann pour leurs précieux conseils bibliographiques, ainsi que Félix Boggio Éwanjé-Épée et Frédéric Monferrand pour leur relecture critique de la première version de ce texte. []
  2. Voir, pour n’en citer qu’un, le désormais classique ouvrage de Dipesh Chakrabarty, Provincialiser l’Europe. La Pensée postcoloniale et la différence historique, Paris, Éditions Amsterdam, 2009 (2000). []
  3. Voir par exemple Vivek Chibber, Postcolonial Theory and the Specter of Capital, Londres, Verso, 2013. []
  4. Voir Alexander Anievas et Kerem Nişancıoğlu, How the West Came to Rule. The Geopolitical Origins of Capitalism, Londres, Pluto Press, 2015. []
  5. Kevin Anderson, Marx aux antipodes. Nations, ethnicités et sociétés non occidentales, Paris, Éditions Syllepse, 2015 (2010). []
  6. Sandro Mezzadra, « Combien d’histoires du travail ? Vers une théorie du capitalisme postcolonial », Période, http://revueperiode.net/combien-dhistoires-du-travail-vers-une-theorie-du-capitalisme-postcolonial/ []
  7. Harry Harootunian, Marx After Marx. History and Time in the Expansion of Capitalism, New York, Columbia University Press ; « Déprovincialiser Marx », Période, http://revueperiode.net/deprovincialiser-marx/ []
  8. Marc Sagnol, « Théorie de l’histoire et théorie de la modernité chez Benjamin », L’Homme et la société, n° 69-70, 1983, p. 79, http://www.persee.fr/doc/homso_0018-4306_1983_num_69_1_2140 []
  9. Lettre de Marx à Engels du 14 février 1858, in Karl Marx, Bolivar y Ponte, Arles, Éditions Sulliver, 1999, p. 30. []
  10. Opinion en réalité majoritairement favorable à Bolívar, comme l’a montré Hal Draper à partir d’un examen des sources dont disposait Marx (Hal Draper, « Karl Marx and Simon Bolívar. A Note on Authoritarian Leadership in a National-Liberation Movement », New Politics, vol. VII, n° 1, hiver 1968, p. 64-77. https://www.marxists.org/archive/draper/1968/winter/bolivar.htm []
  11. José Aricó, « Marx et l’Amérique latine », Période, http://revueperiode.net/marx-et-lamerique-latine/ []
  12. José Aricó, « El Bolívar de Marx », in Marx y América Latina, Buenos Aires, Fondo de Cultura Económica, 2009, p. 157-182. Voir également Patrice Vermeren, « La République indépendante : le pouvoir constituant et le héros de l’émancipation », in Jean-René Garcia, Denis Rolland et Patrice Vermeren (dir.), Les Amériques. Des constitutions aux démocraties, Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 2015, p. 85-107, http://books.openedition.org/editionsmsh/10666 []
  13. Au XIXe siècle, un seul chef d’État haïtien, Jean-Pierre Boyer, connut une plus grande longévité (1818-1843). []
  14. Voir Laurent Dubois, Haiti. The Aftershocks of History, New York, Metropolitan Books, 2012, p. 144-146. []
  15. Cham, « Soulouque et sa cour », https://fr.wikisource.org/wiki/Cham_-_Albums_du_Charivari/Soulouque_et_sa_Cour ; http://www.occidentaldissent.com/2014/02/03/black-history-month-2014-emperor-soulouque-caricatures-cartoons/ ; Elizabeth C. Childs, Daumier and Exoticism. Satiricizing the French and the Foreign, New, York, P. Lang, 2005, p. 111-120. []
  16. Laurent Dubois, Haiti. The Aftershocks of History, op. cit., p. 146 ; Joan Dayan, Haiti, History, and the Gods, Berkeley, University of California Press, 1998 (1995), p. 10. []
  17. Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Paris, Flammarion, 2007 (1852), p. 204. []
  18. Ibid., p. 49. []
  19. Voir Grégoire Chamayou, « Présentation », in ibid., p. 7-39. []
  20. Karl Marx, Les Luttes de classes en France, 1848-1850, Paris, Éditions sociales, 1968 (1851), http://www.karlmarx.fr/documents/marx-1848-lutte-classes-france-engels-1850-juin-1848.pdf, p. 31, 48, 50. []
  21. Friedrich Engels, « “Song of the Apprentices” by Georg Weerth (1846) », Der Sozialdemokrat, 7 juin 1883, https://www.marxists.org/archive/marx/works/1883/05/georg-weerth.htm []
  22. Rien de comparable néanmoins à ce qu’on pouvait lire à la même période sous la plume de Victor Hugo qui, affublant Bonaparte du titre de « Faustin II », le décrivait en ces termes : « un prince de la pègre ; Un pied plat, copiant Faustin, singe d’un nègre. » (Victor Hugo, cité in Léon-François Hoffman, « Victor Hugo, les Noirs et l’esclavage », Françofonia, vol. 16, n° 30, 1996, p. 47-90). []
  23. Pétion donnera plus tard refuge à Bolívar et lui fournira une aide militaire pour mener à bien son projet de libération de la « Grande Colombie ». []
  24. Aimé Césaire, La Tragédie du roi Christophe, Paris, Présence africaine, 1970 (1963). []
  25. Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, op. cit., p. 112-131. []
  26. Le terme « impérialisme » avait fait son apparition en 1836 pour désigner la nostalgie de la grandeur impériale ; après le coup d’État de 1851, il fut explicitement identifié au bonapartisme ; voir Guy Perville, « L’impérialisme : le mot et le concept », in Enjeux et puissances. Pour une histoire des relations internationales au XXe siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 1986, p. 41-56. []
  27. Ibid., p. 199. []
  28. Parodie toujours, Bonaparte n’eut pas même droit à un sacre en bonne et due forme. []
  29. Jean-Jacques Dessalines, « Acte d’acceptation par le gouverneur-général de sa nomination à la dignité impériale », 15 février 1804, reproduit in Boisrond-Tonnerre, Mémoires pour servir à l’histoire d’Haiti, Paris, France Libraire, 1851, p. 9. []
  30. Paul-Laurent Assoun, Marx et la répétition historique, Paris, PUF, 1978, p. 67-68. []
  31. Slavoj Žižek, Le Plus sublime des hystériques. Hegel avec Lacan, Paris, PUF, 2014, p. 215. Répétition on ne peut plus transparente dans le nom que se donnèrent les empereurs de Russie : czar/tsar. []
  32. Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, op. cit., p. 50-53. []
  33. Voir aussi Gilles Deleuze, Différence et répétition, Paris, PUF, 1995 (1968), p. 123-124, note 1. []
  34. Kojin Karatani, History and Repetition, op. cit., p. 21. []
  35. Karl Marx, Les Luttes de classes en France, 1848-1850, op. cit., p. 31. []
  36. François-René de Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, vol. 6, Paris, Penaud Frères, 1850, p. 59-60. []
  37. Friedrich Engels, « An Outing to Bremerhaven », Morgenblatt für gebildete Leser, n° 196-200, 17-21 août 1841, https://www.marxists.org/archive/marx/works/1840/08/bremen.htm []
  38. Karl Marx, Le Capital, Livre I, Paris, Flammarion, 1985 [1867], chap. XXXI, « Genèse du capitalisme industriel », p. 197. Ainsi que le souligne Kojin Karatani, se découvre dans Le Capital une autre modalité de la répétition historique, induite par la forme compulsive que prend l’auto-reproduction du capital soumis au « cycle économique répétitif : récession, prospérité, crise, récession » (Kojin Karatani, History and Repetition (dir. Seiji M. Lippit), New York, Columbia University Press, 2012, p. 1). []
  39. Karl Marx, Travail salarié et capital, Paris, l’Altiplano, 2007, https://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/12/km18471230-3.htm []
  40. Henry Louis Gate, Jr., « Why was Cotton ‘King’ », http://www.pbs.org/wnet/african-americans-many-rivers-to-cross/history/why-was-cotton-king/ []
  41. Karl Marx et Friedrich Engels, L’Idéologie allemande, Paris, Éditions sociales, 1968 (1846), p. 339. []
  42. Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, op. cit., p. 55, cité in Edward Said, L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, Paris, Le Seuil, 2004 (1978), p. 11. []
  43. L’expression est de Paul-Laurent Assoun, Marx et la répétition historique, op. cit., « Livre II. L’idéologie comme répétition », p. 113-168. []
  44. Gayatri Chakravorty Spivak, Les Subalternes peuvent-elles parler ?, Paris, Éditions Amsterdam, 2009 (1988). []
  45. Gilles Deleuze, Différence et répétition, op. cit., p. 123. []
  46. Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, op. cit., p. 55 ; cité in Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Paris, Le Seuil, 1971 (1952), p. 181. []
  47. Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, op. cit., p. 183. []
  48. Grégoire Chamayou, « Présentation », in Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, op. cit., p. 12-16. On pourrait encore identifier une référence au 18 Brumaire dans Les Damnés de la terre (1961), à présent dans une perspective antagonique, le lumpenproletariat n’étant plus pour Fanon la (non-)classe venant sanctionner la grande comédie du chef (Bonaparte), mais, au contraire, l’agent révolutionnaire qui, exclu par avance des jeux de l’identification mimétique, peut seul mettre fin à la mascarade coloniale. []
  49. Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, op. cit., p. 176-178. []
  50. Christian Høgsbjerg, « C.L.R. James in Imperial Britain, 1932‐1938 », thèse de doctorat, University of York, Department of History, décembre 2009, p. 94. []
  51. Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, op. cit., p. 50. []
  52. C.L.R. James, Les Jacobins noirs. Toussaint Louverture et la révolution de Saint-Domingue, Paris, Éditions Amsterdam, 2008 (1938), p. 14. Traduction modifiée. []
  53. C.L.R. James, « Marx’s The Eigteenth Brumaire of Louis Bonaparte and the Caribbean » (1966‐1967), in You Don’t Play with Revolution. The Montreal Lectures of C.L.R. James (dir. David Austin), Édimbourg, AK Press, 2009, p. 138‐139. []
  54. Karl Marx, Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel (1843), cité in Marc Sagnol, « Théorie de l’histoire et théorie de la modernité chez Benjamin », op. cit., p. 83. []
  55. Ibid. []
  56. Paul-Laurent Assoun, Marx et la répétition historique, op. cit., p. 87. []
  57. Voir Ernst Bloch, Héritage de ce temps, Paris, Klincksieck, 2017 (1935). []
  58. C.L.R. James, Nkrumah and the Ghana Revolution, Londres, Allison & Busby, 1977, p. 66. []
  59. C.L.R. James, Notes on Dialectics. Hegel, Marx, Lenin, Westport, Lawrence Hill & Co., 1980 (1948), p. 136. []
  60. C. L. R. James, Nkrumah and the Ghana Revolution, op. cit., p. 47, 49, 61, 86, 121. []
  61. C.L.R. James, « De Toussaint Louverture à Fidel Castro » (1963) in Les Jacobins noirs. Toussaint Louverture et la révolution de Saint-Domingue, op. cit., p. 370. []
  62. C.L.R. James, Les Jacobins noirs, op. cit., p. 358. []
  63. Ibid., p. 277 ; on peut relire dans cette perspective l’intégralité du chapitre XII, « La Bourgeoisie prépare le rétablissement de l’esclavage », p. 265-282. []
  64. Voir notamment C.L.R. James, « Lenin and the Problem » (1964), in Nkrumah and the Ghana Revolution, op. cit., p. 189-213. []
  65. C.L.R. James, Marins, renégats et autres parias. L’histoire d’Herman Melville et le monde dans lequel nous vivons Paris, Ypsilon éditeur, 2016 (1953). []
  66. « Lettre de C.L.R. James », Les Temps modernes, n° 56, juin 1950, p. 2290-2292. []
  67. C.L.R. James, « Lectures on the Black Jacobins » (1971), Small Axe, n° 8, septembre 2000, p. 76. []
  68. C.L.R. James, Les Jacobins noirs, op. cit., p. 308. []
  69. Slavoj Žižek, First as a Tragedy, then as a Farce, Londres, Verso, 2009, p. 113. []
  70. C.L.R. James, Les Jacobins noirs, op. cit., p. 283‐285. []
  71. Anthony Bogues, « The Black Jacobins and the Long Haitian Revolution : Archives, History, and the Writing of Revolution », in The Black Jacobins Reader (dir. Charles Fordsick et Christian Høgsbjerg), Durham et Londres, Duke University Press, p. 211. []

Matthieu Renault

Mon, 14 May 2018 10:00:07 +0200

[Guide de lecture] Photographie

La photographie est un objet d’étude particulièrement instable1, qui se situe quelque part entre la peinture et le film, l’art, la science et le travail. De plus, les concepts marxistes – marchandise, classe et idéologie – ont façonné une grande partie de l’historiographie universitaire, sans pour autant que les études produites soient nécessairement sciemment marxistes. Par exemple, comment caractériser une œuvre aussi importante qu’Images malgré tout de Georges Didi-Huberman (2003) ou encore certaines des meilleures histoires sociales de la photographie telles que A.A.E. Disdéri and the Cartes de Visite Portrait Photograph (1985) d’Elizabeth Anne McCauley, ou son Industrial Madness: Commercial Photography in Paris, 1848-71 (1996) ? Il serait impossible d’exposer l’ensemble des éléments en jeu dans le cadre d’une bibliographie marxiste du sujet et je me suis donc limité aux auteurs qui s’identifient comme marxistes, ou du moins qui s’identifiaient eux-mêmes comme tels au moment de la rédaction de leurs études. Cela dit, ce qui va suivre est sans aucun doute moins strict qu’il n’y paraît.

Quatre ouvrages fournissant des repères généraux sont recommandés. Il existe deux vastes études de l’histoire de la photographie, qui l’abordent en mettant de côté les controverses et qui commencent par l’histoire sociale : Jean-Claude Lemagny & André Rouillé (dir.), Histoire de la photographie (1982) ; et Michel Frizot, Nouvelle histoire de la photographie (1994). Ces travaux sont tous deux centrés sur la France et nombre d’auteurs ont été impliqués dans les deux projets. La première moitié du livre de Lemagny et Rouillé est bien plus solide que la seconde. En 2006, j’ai publié Photography: A Very Short Introduction. La référence théorique explicite à Marx et à la tradition marxiste est moins saillante dans cet ouvrage que dans tout ce que j’ai pu écrire, mais il a l’avantage d’être accessible et disponible dans cinq langues. L’autre livre est Rethinking Photography: Histories, Theories and Education (2016) de Peter Smith et Carolyn Lefley.

La gauche révolutionnaire entre les deux guerres

Peu d’attention a été portée à l’histoire de la gauche dans la photographie. En Grande-Bretagne, au cours des années 1890, les écrivains socialistes ont commencé à discuter des divisions entre employeurs et employés et à débattre de la syndicalisation. En 1970, deux Africains-Américains ont mis en place le « Polaroid Revolutionary Workers Movement » pour faire campagne contre la vente des produits de la compagnie participant au système odieux des laissez-passer en Afrique du sud. Il est probable que de nombreuses interventions de ce genre ont existé et une recherche serait nécessaire pour mettre au jour cette histoire encore méconnue.

Marx invoque la chambre noire comme métaphore dans L’Idéologie allemande et, dans le livre I du Capital, il écrit que la photographie a été l’une des cinq nouvelles grandes industries du XIXe siècle (les autres étant le chemin de fer, le bateau à vapeur, l’usine à gaz et le télégraphe). Les autres industries figurant dans cette liste établie par Marx ont été largement commentées par les historiens, laissant la photographie quelque peu à la dérive. Les débats marxistes autour de la photographie ont réellement commencé dans les années 1920 avec trois courants se chevauchant. Le premier est le débat qui a eu lieu en URSS. Avec les contraintes imposées par le Proletkult, les modernistes de gauche ont fondé le journal FGA (Front gauche de l’art) qui a existé de 1923 à 1925 ; en 1927, Novy FGA (Nouveau FGA) lui a succédé. Avec Sovetskoe foto, le Front gauche de l’art fournissait une plateforme aux artistes et photographes éclairés à la fois par la critique formaliste russe et le marxisme pour débattre de photographie. Sans doute le débat le plus important a-t-il été lié à l’appel, par Sergueï Tretiakov, à la création de correspondants ouvriers pour alimenter la presse radicale, transformant les lecteurs en auteurs et photographes. Cette idée, centrale dans l’argumentaire déployé par Benjamin dans « L’Auteur comme producteur », est celle à laquelle on a prêté le moins d’attention, probablement en raison du fait qu’elle est la moins susceptible d’être aisément traitée sous l’angle de l’« art ». Finalement, des essais importants écrits par et sur Tretiakov ont été publiés dans le numéro de la revue October éditée par Devin Fore (n°118, 2006). Au cours des années 1926 et 1928, Ossip Brik et Alexandre Rodtchenko ont écrit de nombreux textes dans lesquels ils prônent la photographie contre la peinture. L’important débat autour de Rodtchenko a eu lieu en 1928 ; Alexandre Rodtchenko, artiste constructiviste devenu photographe, associait la photographie bourgeoise avec le belly-button (l’appareil photo de format moyen porté au niveau de l’estomac) et appelait à développer de nouveaux points de vue en photographie. Rodtchenko affirmait qu’une pratique réellement radicale de la photographie ne signifiait pas simplement un changement des sujets traités, mais une transformation dans la forme de la représentation. Il affirmait que cela n’avait rien d’une révolution que de représenter des révolutionnaires à la façon des généraux tsaristes, ou bien des femmes ouvrières ressemblant à la Madone. À de nombreux égards, il s’agissait d’une version marxifiée de l’argument formaliste d’avant-guerre qui suggérait que mettre au premier plan le dispositif viendrait rompre la vision habituelle et révolutionner la perception. D’autres, dont Boris Kushner, affirmaient que la révolution se trouverait dans les nouveaux contenus et trouvaient la position de Rodtchenko incompréhensible. Tretiakov, en tant qu’éditeur de Novy FGA, a apporté une contribution extraordinaire à ce débat, en insistant sur le fait que l’élément clef d’une photographie marxiste n’était pas le style (point de vue) ou le fond, mais l’« utilité ». L’argumentaire de Rodtchenko a été central dans bien des débats ultérieurs, mais l’intervention de Tretiakov reste d’une importance cruciale. Les marxistes inspirés par le constructivisme ont également expérimenté le photomontage et il existe à ce sujet des articles remarquables de Klucis et Stepanova. Il y a également eu un débat sur le photomontage en Allemagne et en France : Durus (le communiste hongrois Alfred Kemény) a écrit « Photomontage, Photogram » (1931) et « Photomontage as a Weapon in the Class Struggle » (1932). À l’occasion d’une exposition d’œuvres de John Heartfield à Paris, Louis Aragon écrit « John Heartfield et la beauté révolutionnaire » (1935). Les textes sur la peinture et la photographie, le débat Rodtchenko et les textes sur le photomontage sont tous traduits dans le recueil indispensable qu’a édité Christopher Philips : Photography in the Modern Era: European Documents and Critical Writings, 1913-1940 (Museum of Metropolitan Art/Aperture, 1989).

Il existe de nombreux articles, ouvrages et catalogues d’exposition consacrés à la photographie soviétique. Malgré quelques fioritures postmodernes, le meilleur d’entre eux est The Soviet Photograph, 1924-1937 de Margarita Tupitsyn (Yale University Press, 1996). Tupitsyn a également produit un certain nombre de monographies et textes de catalogues. Parmi les articles importants on trouve « From Faktura to Factography » de Benjamin HD Buchloh (1984) et « The Armed Vision Disarmed: Radical Formalism from Weapon to Style », d’Abigail Solomon-Godeau (1991). Ces deux articles ont été réédités dans l’excellent recueil dirigé par Richard Bolton, The Contest of Meaning: Critical Histories of Photography (1992). Pour une factographie, voir le numéro monographique de Devin Fore d’October n°118 (fin 2006) sur Tretiakov et la factographie soviétique, qui constitue un complément indispensable à l’anthologie de Christopher Philips.

La deuxième tendance était celle de la Workers Film and Photo League, fondée au milieu des années 1920 par Willi Münzenberg dans le cadre du Secours Ouvrier International, une organisation créée en 1921 à la demande de Lénine pour collecter des fonds afin de soutenir les personnes souffrant de la famine en URSS. Ces ligues ont connu diverses transformations, suivant les hauts et les bas du Comintern, mais l’idée de départ était de mettre en place un système de correspondants pour la presse de gauche (il s’agissait parfois de professionnels, mais c’était souvent des militants ouvriers). Ces organisations ne faisaient pas partie du Comintern, mais étaient des éléments du réseau fantôme de « l’affaire Münzenberg ». Cette « affaire » était une composante vitale de la vaste culture communiste allemande des années 1920 et une caractéristique significative de son succès. Mikhail Koltsov était au cœur de certains projets similaires en URSS. Les images qui en ont résulté ont paru dans des journaux, magazines, expositions et ouvrages ; il y a eu des installations de productions collectives et des manuels d’instruction. En 1931, le mouvement, à son apogée en Allemagne, revendiquait 2 400 membres dans plus de cent groupes locaux. L’importante exposition de Jorge Ribalta : A Hard, Merciless Light, qui s’est tenue au Musée Reina Sofia de Madrid en 2011, constitue un travail de reconstitution historique remarquable. L’exposition a présenté le travail de groupes basés en Autriche, en Tchécoslovaquie, en Grande-Bretagne, en France, en Allemagne, en Hollande, en Espagne, aux États-Unis et en URSS. Certains de ces groupes avaient plus d’ampleur que les autres. Le groupe anglais était plutôt faible, alors que ceux d’Allemagne et d’URSS étaient sans conteste les plus forts. Il existe aussi d’importantes différences. Les textes tchèques sont très sophistiqués, ceux des Américains et des Français plus populistes, alors que d’autres documents apparaissent comme plus rudimentaires. Il n’est pas exclu que de tels groupes aient également existé en Amérique latine et potentiellement en Asie, mais il faudrait mener des recherches afin d’en avoir connaissance.

À côté de l’activité pratique, le Worker Photography Movement a également été à l’origine de publications importantes, qui ont animé des débats marxistes sur la photographie ; parfois il s’agissait simplement de lettres d’information, mais Sovetskoe foto et Der Arbeiter-Fotograf étaient des publications importantes. Edwin Hoernle, une figure clef du mouvement en Allemagne, a publié son texte extraordinaire « The Working Man’s Eye » dans Der Arbeiter-Fotograf en 1930. Aucun autre musée n’a accueilli la remarquable exposition de Ribalta, mais le catalogue qui l’accompagne – The Worker Photography Movement (1926-1939): Essays and Documents (en espagnol et en anglais) – comporte des textes introductifs et plus de soixante documents traduits, issus de cette période. Le livre constitue une ressource essentielle. Dans un récent article, « The Strand Symptom: A Modernist Disease ? » (Oxford Art Journal, 2015), Ribalta fournit des arguments convaincants quant au fait de considérer cette tendance communiste internationale comme un élément crucial, bien que négligé, de la culture moderniste.

Le groupe du Front Populaire aux États-Unis, connu comme la Photo-League, a tout autant façonné le documentaire humaniste que la Farm Security Administration. Il existe une bonne étude, récente, de ce travail : Klein et Evans (dir.), The Radical Camera: New York’s Photo-League, 1936-1951 (2013). Pour une analyse de la photographie française sous le Front Populaire, voir Simon Dell, Images of the Popular Front: The Masses and the Media in Interwar France, 2006. Là encore, la photographie du Front Populaire a façonné l’humanisme d’après-guerre, crucial pour Magnum, Cartier-Bresson, Doisneau, Ronis et d’autres.

La troisième branche est celle des marxistes allemands non-orthodoxes : Benjamin, Brecht et Kracauer. Une remarque de Brecht s’est révélée d’une influence extraordinaire. En 1930, il dit que « [l]a photographie est la possibilité d’une reproduction venant masquer le contexte […] à partir d’une photographie (soigneusement prise) d’une usine Ford on ne peut déduire aucune opinion2 ». La même année, dans « Le Procès de L’Opéra de quat’sous » , il offre une version plus élaborée de cette idée : « Ce qui complique encore la situation c’est que, moins que jamais, la simple “reproduction de la réalité” ne dit quoi que ce soit sur cette réalité. Une photographie des usines Krupp ou de l’A.E.G. ne nous apprend pratiquement rien sur ces institutions. La réalité proprement dite a glissé dans son contenu fonctionnel. La réification des relations humaines, par exemple à l’usine, ne permet plus de les resituer. Il faut donc effectivement “construire quelque chose”, “quelque chose d’artificiel”, “de posé”. L’art est donc tout aussi nécessaire […]3 ». Cette matière se trouve dans Bertolt Brecht Werke, paru chez Surkamp, j’ai pour ma part utilisé l’édition anglaise de Marc Silberman, Bertolt Brecht on Film and Radio (Methuen, 2000)4. On connaît parfois cette remarque à travers la citation qu’en fait Benjamin dans « Petite histoire de la photographie ». Il convient de noter que Brecht n’affirmait pas qu’il s’agissait là de son propre point de vue ; il l’a toujours attribué au sociologue marxiste Fritz Sternberg, qui était de bien des façons son mentor. Le texte « Photography » de Siegfried Kracauer, a été écrit en 1927. Une traduction de Thomas Y. levin est disponible (Critical Inquiry, 1993), ainsi que dans l’édition de The Mass Ornament de Kracauer, publié par Levin (Harvard, 1995). Les trois textes majeurs de Benjamin concernant la photographie sont bien connus. Il s’agit de : « Petite histoire de la photographie » (1931) ; « L’Auteur comme producteur » (1934) et « L’Oeuvre d’art à l’ère de la reproductiblité technique » (trois versions : la première en 1935, le deuxième en 1936, la troisième en 1939). Il y a d’autres courts textes intéressants, dont « Du nouveau sur les fleurs » (1928), une recension de Gisèle Freund (voir plus bas) et la section « Daguerre ou les panoramas » dans « Paris – Capitale du XIXe siècle ». Ces écrits sont disponibles dans de multiples éditions, mais Esther Lesley a récemment édité un recueil : Walter Benjamin, On Photography (Reaktion, 2015), qui contient certains de ses textes les moins connus. Les commentaires sur les écrits de Benjamin relatifs à la photographie nécessiteraient qu’on leur consacre une bibliographie à part entière.

Gisèle Freund a fourni une étude spécialement dédiée au développement de la photographie au XIXe siècle. Freund, qui a étudié en Allemagne avec Karl Mannheim, Norbert Elias et T.W. Adorno, a écrit la première thèse de doctorat sur la photographie, soutenue à la Sorbonne en 1936. Benjamin était dans le public lors de sa soutenance. Sa thèse a été publiée sous le titre La photographie en France au dix-neuvième siècle : Essai de sociologie et d’esthétique (1938) et Benjamin en a écrit une recension la même année. (Freund était également photographe et a réalisé certains des portraits les plus emblématiques de Benjamin) Une version révisée de son livre a été publiée en 1974 sous le titre Photographie et société, édité en anglais en 1980. Freund avait tort concernant l’émergence de la photographie comme une technologie du portrait (portrait-technology) destinée à représenter la nouvelle classe moyenne, mais son étude gagne en pertinence après que le marché capitaliste s’est emparé de cette invention.

Hiatus (i)

Dans le hiatus entre le déclin des photo-leagues et le nouveau travail mené dans les années 1970, en dehors du bloc stalinien, il y a eu peu de travaux d’inspiration marxiste sur la photographie. Walter et Naomi Rosenblum ont continué d’écrire après le déclin de la Photo-League de New York, mais dans l’Amérique McCarthiste, ils ont choisi d’immerger leur politique dans le soutien à la photographie documentaire humaniste, axée sur l’humanité ordinaire ou commune. Il est probablement erroné de qualifier Sur la photographie (1977) de Susan Sontag de travail marxiste, mais cet ouvrage a joué un rôle important en formulant des idées critiques. Deux personnalités plutôt différentes ont produit le travail le plus marquant de cette période : John Berger et Roland Barthes.

Le critique et écrivain anglais marxiste-humaniste, membre du Parti Communiste, John Berger a travaillé à maintes reprises sur la photographie. Depuis les années 1960, Berger a publié une série d’essais très perspicaces sur ce medium. Ceux-ci ont, fort heureusement, été recueillis par Geoff Dyer dans : John Berger, Comprendre une photographie (2017). Ces travaux incluent des textes variés, allant d’une réflexion sur des costumes mal ajustés dans une photographie d’Auguste Sander à des écrits sur le photomontage, Che Guevara, Shibli et d’autres encore. Berger a également publié des romans-photo avec Jean Mohr : Un métier idéal : histoire d’un médecin de campagne (2009 [A Fortunate Man, 1969]) ; Le septième homme (2007 [A Seventh Man, 1975]) ; Une autre façon de raconter (2014 [Another Way of Telling, 1995) et Au bout du monde (2001 [At The Edge of the World, 1999]). Il semble qu’il y ait d’autres travaux en français et en allemand. Pour une critique de Berger, voir Richard Bolton, « Wishful Thinking: John Berger’s Theory of Photography » (Exposure, 23:2, 1986). Barthes a écrit nombre d’articles important, combinant le structuralisme avec un modernisme marxiste (principalement tiré de Brecht). Ceux-ci incluent : « Le message photographique » (1961) et « Rhétorique de l’image » (1964), mais aussi « Photogénie électorale » et « La grande famille des hommes », qui se trouvent tous les deux dans Mythologies. Dans le même volume, le long article « Le mythe, aujourd’hui » contient ses réflexions importantes sur le soldat noir saluant le drapeau français.

Photographie/Politique dans les années 1970

On a vu, avec le renouveau de la gauche marxiste dans les années 1970, une explosion des publications sur la photographie, en partie en raison de l’importance grandissante de ce medium et d’autre part du fait qu’une nouvelle vague de photographes de formation universitaire s’est politisée. Là encore, Ribalta a rendu un immense service avec la publication de Not Yet: On the Reinvention of Documentary and the Critique of Modernism: Essays and Documents, (1972-1991) en 2015, qui a suivi son exposition au musée Reina Sofia. L’une des tâches importantes de cette génération a été la redécouverte de l’avant-garde politique de l’entre-deux-guerres. Il est difficile de rappeler aujourd’hui à quel point le mouvement Dada ou le Constructivisme étaient méconnus. Le compte-rendu narratif de John Willet L’esprit de Weimar : avant-gardes et politique, 1917-1933 (1991 [1979]) a certainement été l’ouvrage le plus important qui ait été écrit à ce sujet. Les intellectuels allemands ont produit de nombreux travaux importants. Eckhard Siepmann a publié son livre Montage, John Heartfield en 1978 (seul un fragment a été traduit). Herbert Molderings, dont je pense qu’il était dans l’orbite de la Quatrième Internationale, a produit des études sur la photographie moderniste allemande : par exemple Beiträge zur Geschichte und Ästhetik der Fotografie, (1977). Le numéro spécial de Kritische Berichte, n°2/3 (1977), dirigé par Molderings et Armin Zweite, contient : « Zur sozialdokumentarischen Fotografie um 1900 » de Winfried Ranke ; « Die deutsche Portraitfotografie von 1918 bis 1933 » d’Ulrich Keller ; « Überlegungen zur Fotografie der Neuen Sachlichkeit und Bauhauses » de Molderings ; « Sowjetische Fotografie 1918-1932 » d’Heinrich Dilly (une recension de Sowjetische Fotografie 1928-1932 [1975] de Rosalinde Sartori et Henning Rogge). Voir aussi : Molderings, « Argumente für eine konstruirende Fotografie », Kritische Berichte, Vol. 9, n°3 (1981). Il existe deux livres clefs : Geschichte der Arbeiter Illustrierte Zeitung de Heinz Willmann (1975) et la monographie collective sur le journal Der Arbeiter Fotograf, 1926-1932, Prometh Verlag (1977). Diethart Kerbs était un autre historien de la photographie marxiste important, installé à Berlin. Avec Walter Uka, il a édité l’anthologie Fotografie und Bildpublizistik in der Weimarer Republik (2004) ainsi que d’autres monographies.

Parmi les autres publications allemandes notables des années 1970 (et 1980) sur la période d’avant-guerre, on trouve : Richard Hiepe, Riese Proletariat und grosse Maschinerie (1983) et Arbeiter in der Fotografie (1974). Hiepe était un intellectuel organique de la photographie de gauche allemande et il a joué un rôle significatif dans le renouveau de la photographie ouvrière en Allemagne dans les années 1970. Au départ, le projet comprenait la publication du magazine Arbeiterfotografie (Elefanten Press, Berlin, 1978), qui incluait des contributions de Hiepe, Körner et Stüber, aussi bien que de photographes ouvriers historiques comme Erich Rinka. Une autre monographie importante du cercle berlinois est Wem gehört die Welt. Kunst und Gesellschaft in der Weimarer Republik (NBGK, 1977), qui comporte un chapitre sur la photographie ouvrière. Plus récemment en Allemagne, Rudolf Stumberger a écrit Klassen Bilder, volumes I et II (2007 et 2010), qui fournit une histoire actualisée de la photographie documentaire-sociale et inclut des documents sur les expérimentations de la photographie ouvrière des années 1920-1930 et 1970. Parmi les travaux pionniers se trouve : Berthold Beiler, Der Gewalt des Augenblicks: Gedanken zu Ästhetik der Fotografie, publié en 1967 et Denken uber Fotografie, publié en 1977. Fotografie als Waffe de Roland Günter (1977) a été la première histoire monographique de la photographie documentaire-sociale.

En Grande-Bretagne, David Eliot a organisé une série d’expositions importantes au Musée d’Art Moderne (Oxford) sur Rodtchenko, Maïakovsky, Eisenstein et d’autres, toutes accompagnées de catalogues d’exposition signés par David King. L’exposition londonienne de 1979 (et le catalogue), organisée par John Tagg, Three Perspectives on Photography, contient une section dédiée à la « Photographie socialiste ». Bert Hogenkamp (Pays-Bas), Anne Tucker (États-Unis) et Terry Dennett (Royaume-Uni) ont beaucoup œuvré pour mettre au jour l’histoire cachée des Worker’s Film et des Photo Leagues. Une partie de ce travail a été rassemblée dans l’éminent ouvrage de 1979 Photography/Politics: One qui a été édité par Terry Dennett, David Evans, Sylvia Gohl et Jo Spence. Photography Politics: Two (1987) contient des traces du précédent projet, mais s’attache beaucoup plus aux identités politiques. En Grande-Bretagne, Terry Dennett et Jo Spence ont publié une lettre d’information intitulée Worker Photographer, dont plusieurs numéros sont sortis, et ils ont créé une exposition pour raconter l’histoire du mouvement. De nombreux documents importants ont été réédités dans Not Yet de Ribalta.

Deux revues en langue anglaise ont commencé à être publiées : Exposure, le magazine de la Society for Photographic Education américaine et Camerawork, une initiative née de la fusion de Photography Workshop (Dennett et Spence) et de Half Moon Gallery. Cependant, cette alliance s’est délitée en raison de la pression exercée par Dennett et Spence pour une radicalisation plus rapide. Jessica Evans a publié un recueil : The Camerawork Essays: Context and Meaning in Photography (1997). Bien que cet ouvrage rende accessible une grande partie de ce travail, il minimise le fond photographique documentaire du magazine. Four Corners Films et Photography Workshop (Londres) est actuellement en train de rendre accessible en ligne la totalité des archives de Camerawork. Le magazine Block a commencé à publier une histoire marxiste de l’art à partir de 1979 et inclut des contributions sur la photographie, dont un article important de Jo Spence sur le genre chez Heartfield. Légèrement plus tard dans les années 1980, le magazine Ten.8 a eu beaucoup d’importance.

Au cours de cette période en Grande-Bretagne, il y a un travail théorique et pratique de fait considérable. Stuart Hall, l’un des intellectuels les plus importants ayant travaillé en Grande-Bretagne après la guerre (il était originaire de Jamaïque), a écrit plusieurs articles sur la photographie, venant s’inscrire dans l’intérêt qu’il portait aux médias modernes. « The Social Eye of Picture Post » (1973), publié dans Working Papers in Cultural Studies n°2, était une recherche critique sur le documentaire social-démocrate, centrée sur le magazine Picture Post. « The Determinations of New Photographs » était une approche sémiotique barthésienne des médias, qui a également été publiée dans le Working Papers n° 3 en 1973. L’article de Hall « Reconstruction Work » (Ten.8, n°16, 1984), est une excellente réévaluation de sa précédente critique de Picture Post en lien avec des images d’immigrants caribéens arrivant au Royaume-Uni. Victor Burgin a joué un rôle central dans l’art conceptuel mais a produit de plus en plus d’œuvres photo-textuelles, explorant le genre et la classe. Burgin a également produit un corpus d’écrits décisifs, qui incluent le recueil Thinking Photography (1982). Cependant, Burgin était, au sein de ce groupe, la personnalité la plus influencée par le nouveau mélange5 d’Althusser, Lacan et de la sémiotique, et il a rapidement adopté une perspective postmoderniste s’intéressant au désir et à la représentation. L’historien et théoricien communiste anglais John Tagg a combiné Althusser et Foucault pour explorer le rôle de la photographie dans l’appareil moderne du pouvoir-savoir. Ses études, extrêmement marquantes, sont rassemblées dans The Burden of Representation: Essays on Photographies and Histories (1988). Ces articles comptent parmi les écrits les plus influents de l’époque et ils ont établi un programme de recherche. Le livre contient son article important, bien que problématique, sur le pouvoir et la photographie – une analyse de l’usage de la photographie dans les institutions pénales, caritatives et psychiatriques. Le texte sur la démolition des taudis à Leeds offre un cas d’étude détaillé de ces idées. Sont également inclus des articles qui sont en fait des recensions de Freund et Edelma. Les travaux ultérieurs de Tagg, bien qu’ils contiennent des réflexions importantes, ont été produits à distance de son marxisme d’autrefois.

Jo Spence était la plus brillante de ce groupe d’intellectuels et était engagée dans de multiples initiatives dont le but était de développer une politique marxiste-féministe de la photographie. La plupart de ses travaux relevaient d’une pédagogie radicale et d’une pratique d’atelier et ont souvent été mal perçus en termes d’« art ». On trouve, parmi ses publications : Photography/Politics: One et Photography/Politics: Two ; Putting Myself in the Picture: A Political, Personal and Photographic Autobiography (1986) et Cultural Sniping: The Art of Transgression (1995). Ce sont là des ressources importantes pour toute personne s’intéressant à la classe, au capitalisme et au genre. De nouveau, il y a eu une excellente exposition rétrospective de son travail organisée par Ribalta, accompagnées d’un catalogue : Jo Spence Beyond the Perfect Image: Photography, Subjectivity, Antagonism (MACBA, en espagnol et en anglais, 2006). Art Labour, Sex Politics de Siona Wilson (2015) est remarquable, mais je trouve sa lecture des années 1970 trop influencée par les débats ultérieurs des années 1980 et 1990. J’ai récemment écrit une série de billets pour Fotomuseum Witherthur, qui proposent un guide sur la politique de la photographie radicale anglaise dans les années 1970 : « The Fire Last Time: Documentary and Politics in 1970s Britain ».

Dans les années 1970, un groupe de photographes et théoriciens marxistes s’est rassemblé à l’Université de Californie, à San Diego. Désigné parfois comme l’école de San Diego, le groupe rassemblait Allan Sekula, Martha Rosler, Phil Steinmetz, Fred Lonidier et d’autres. Sekula et Rosler écrivaient aussi bien qu’ils créaient des œuvres. « In, Around and Afterthoughts on Documentary » de Rosler (inclus dans son livre 3 Works) a été l’une des premières et des plus importantes critiques du documentaire humaniste. Rosler a souligné que les photographes de la Farm Security Administration avaient fait carrière en photographiant les pauvres, mais que les sujets photographiés n’avaient rien obtenu de cet échange. Cet article insiste sur une éthique de la représentation qui aborde la question du rapport inégal entre le photographe et son sujet. Cet article et d’autres sont rassemblés dans Positions in the Life World (1999) et Decoys and Disruptions: Selected Writings, 1975-2001 (2004). D’une certaine manière, la performance/œuvre vidéo de Rosler : Vital Statistics of a Citizen Simply Obtained (1977) a constitué la première tentative de penser la photographie, les institutions d’État et le contrôle du corps, en mettant l’accent sur la domination des femmes. Elle a dit qu’à cette époque, elle n’avait pas lu Foucault et les ressources sur lesquelles elle s’était appuyée pour son travail étaient Marcuse et Lefebvre. Son entretien avec Buchloh dans Positions in the Life World est excellent. J’ai écrit un petit livre sur une œuvre de Rosler : Martha Rosler: The Bowery in two inadequate descriptive systems (2012). Cette étude analyse l’œuvre de Rosler, tout en prenant en considération le contexte intellectuel et politique de l’école de San Diego ainsi que les autres modernistes marxistes de cette période.

Allan Sekula a écrit un certain nombre d’études critiques et historiques marquantes entre 1974 et 1986. La plupart sont rassemblées dans Écrits sur la photographie (2013). Ces derniers incluent son article « Sur l’invention du sens dans la photographie », qui se penche sur l’instabilité sémantique de la photographie du fait que les images oscillent entre affect et objectivité ; « L’image instrumentalisée : Steichen s’en va en guerre » – une étude des images de reconnaissance aérienne de la Première Guerre mondiale qui ont été fétichisées et exposées comme des biens précieux du fait que le commandant de l’unité était Edward Steichen. « Trafics dans la photographie » est une vaste méditation sur la photographie dans l’exposition, qui emploie une homologie avec l’argent. « Défaire le modernisme » est de bien des manières un manifeste pour le groupe de San Diego et une vitrine de leur travail. C’est une critique puissante et militante du formalisme et une déclaration pionnière sur la biopolitique. Nombre de ces études sont rassemblées dans une édition française de ses écrits : Écrits sur la photographie (2103). Deux articles majeurs ne se trouvent pas dans ces recueils. L’un est le long article « Photography Between Labour and Capital », qui se concentre sur l’exploitation minière pour retracer le « langage pictural émergeant du capitalisme industriel » (dans Leslie Shedden, Mining Photographs and Other Pictures, édité par Benjamin HD Buchloh, 1983). Cette étude va des illustrations dans De Agricola aux études sur le temps et le mouvement en passant par les plaques de l’Encyclopédie et les photographies prises par Nadar des catacombes parisiennes. Même si certaines des recherches sont maintenant datées, l’association de Marx, Lukács, Sohn-Rethel et Braverman donne un résultat extraordinaire. L’introduction offre une description passionnante du rôle de l’archive comme une « chambre de compensation du sens » (« clearing house of meaning ») et a quelques fois été publiée de façon autonome. Son autre article « Le corps et l’archive6 » publié dans October en 1986 a été sa dernière étude historique, sans doute la plus décisive, avant qu’il ne fasse le choix de se concentrer sur la photographie et le cinéma. Son article très important, tout comme le travail de Tagg, s’appuie sur Foucault pour rendre compte des archives du pouvoir-savoir. Néanmoins, la recherche est plus vaste, les cas plus différenciés et Sekula était clair quant au fait que la caméra ne remplacerait pas les institutions carcérales actuelles. Il termine également avec un exemple de résistance, refusant la machine totalisante du pouvoir, ce que le travail de Foucault durant cette période semblait encourager. La notoriété ultérieure de Sekula comme artiste et sa mort prématurée en 2013 ont conduit à de nombreuses études de son travail. Je vais revenir sur certaines d’entre elles, mais ses entretiens contiennent plus de perspicacité et de critique percutante que certains pans de travaux. Iconologie : image, texte, idéologie de W.J.T. Mitchell (2009 [1986]) est une réflexion profonde sur la représentation et l’idéologie, avec un bon dialogue entre marxisme et photographie. L’artiste Jeff Wall a aussi produit des écrits importants sur la photographie et a donné des entretiens très instructifs. Pour une sélection de ceux-ci, voir Jeff Wall (Phaidon, 2e édition, 2006). J’ai édité un numéro spécial d’Oxford Art Journal sur Wall en 2007. Wall a ensuite découvert l’« Art ».

Nous avons besoin de sérieuses recherches sur les débats en Amérique latine et au Japon. Concernant les discussions en Amérique latine, les catalogues des « Expositions latino-américaines » et colloques organisés à Mexico en 1978 et 1981, dont les titres étaient « Hecho en Latinoamerica » N°1 (1978) et N°2 (1981) constituent de bonnes sources. Ceux-ci sont assez diversifiés idéologiquement parlant, mais le second en particulier comporte une section sur la photographie comme instrument de lutte, avec des contributions de Rosler, Gunther et d’autres. À Mexico, il y avait un cercle réuni autour du Conseil mexicain de la photographie, auquel participaient quelques marxistes importants tels que Raquel Tibol et le photographe Nacho Lopez. Les exercices de lecture photographique dans Le Théâtre de l’opprimé d’Augusto Boal (1977) valent leur pesant d’or. Il ne fait aucun doute qu’il y a eu bien plus de travaux à travers le continent. On peut en trouver un indice dans l’ouvrage dirigé par Cecilia Fajardo-Hill et Andrea Giunta, Radical Women: Latin American Art, 1960-1985 (2017). On sait qu’il y a eu une culture de la photographie radicale significative au Japon, mais peu de travaux ont été traduits. Franz Pritchard va prochainement publier un recueil d’articles en anglais de Takuma Nakahira. D’autres écrits japonais de cette période influencés par le marxisme s’inscrivent plus explicitement dans l’intermédialité (s’intéressant à eizo, ou à l’image). Okwui Enwezor donne une bonne idée de la pratique de la photographie en Afrique du sud dans The Rise and Fall of Apartheid: Photography and the Bureacracy of Everyday Life (2012). Le livre de Darren Newbury, Defiant Imaged. Photography and Apartheid South Africa (2009) est également utile. Cependant, ces références montrent à quel point on en sait peu sur ce qui se passait en dehors de l’Europe et des États-Unis.

Le droit saisi par la photographie (1973) de Bernard Edelman se situe dans une catégorie à part. Edelman était un théoricien du droit althussérien et il étudie, dans ce livre, la manière dont la catégorie singulière de la photographie a perturbé la loi sur le droit d’auteur au XIXe en France, révélant ses assises non déclarées dans une conception bourgeoise du sujet humain. L’ouvrage a été traduit en anglais sous le titre Ownership of the Image (1979). Ce livre culte d’Edelman, qui, étonnamment, parvient à combiner Althusser et Pashukanis (!), a eu un véritable impact au-delà des études photographiques. Cependant, comme nombre de sa génération, il a rapidement viré à droite.

Deux historiens marxistes ont écrit d’importants travaux sur l’histoire de la photographie au cours des années 1980. André Rouillé, qui a été un temps militant à la LCR, a produit plusieurs ouvrages : L’Empire de la Photographie 1839-1870 (1982) est une analyse de la photographie et du capitalisme au XIXe siècle en France. Le corps et son image : photographies du dix-neuvième siècle (1986), est un recueil d’images issues de la Bibliothèque Nationale qui porte sur le corps dans la photographie française. Rouillé étudie les images du corps au travail, l’imagerie policière et médicale et des photographies des Communards massacrés. Il a également édité un recueil de documents : La photographie en France. Textes & controverses : une anthologie 1816-1871 (1989). Il est devenu par la suite l’éditeur de la revue La recherche photographique (1986-1997), qui contient quelques travaux originaux, mais s’est de plus en plus préoccupé de photographie « créative » contemporaine. L’autre figure à retenir est l’historienne de l’art américaine Molly Nesbit, qui a produit une série d’études époustouflantes sur Eugène Atget. Son exposition Intérieurs parisiens au Musée Carnavelet (1982, avec un excellent catalogue) portait sur les études d’Atget d’intérieurs d’appartements parisiens comme analyse de la structure de classe. Parmi ses articles importants, on trouve : « The Use of History » (Art in America, 1986) et « In the absence of the parisienne » (Sexuality and Space, 1992). En 1992, Nesbit a publié Atget’s Seven Albums. Cette étude révèle qu’Atget a été un syndicaliste révolutionnaire opposé à la Première Guerre mondiale, qui a créé une série d’albums non publiés examinant la modernité de la classe ouvrière. Le livre apporte également la meilleure approche de la nature d’un document-photo, la marchandise photographique, l’auteur et bien d’autres choses encore. Il s’agit selon moi de l’œuvre historique la plus importante sur la photographie. J’en ai fait une recension en 1992 pour l’Oxford Art Journal. Un autre article de Nesbit devrait aussi être mentionné, à savoir « What was an Author ? » (Yale French Studies, 1987), qui constitue une réponse marxiste exceptionnelle aux célèbres articles de Barthes et Foucault sur l’auteur. En examinant les changements survenus dans la loi sur la propriété intellectuelle, Nesbit affirme que la loi a déterminé l’identité de l’auteur comme une défense de la propriété et, dans le processus, a transformé le champ culturel, diluant les distinctions entre haute culture et basse culture.

Hiatus (ii)

Le travail de Nesbit et Rouillé a représenté un point culminant avant un autre hiatus. Au cours des années 1980 et 1990, de nombreux marxistes travaillant dans la photographie et sur celle-ci, ont, comme dans beaucoup d’autres champs, opté pour des styles de réflexion postmodernes. À l’époque, s’affirmer marxiste était une position auto-marginalisante. Pendant cette période, quelques auteurs ont combattu une posture d’arrière-garde. J’ai écrit une critique de l’humeur qui régnait alors : « Snapshooters of History: Passages on the Postmodern Argument » (Ten.8, 1989, réédité plusieurs fois, notamment dans une version portugaise), qui, pour toute sa grossièreté juvénile, semble aujourd’hui presciente, comme une prise de conscience précoce de l’importance de la mondialisation. Plus substantiellement, j’ai publié « The Machine’s Dialogue » (Oxford Art Journal, 1990), qui élabore une réponse bakhtinienne-marxiste à ceux qui voyaient dans la photographie une machine totale de pouvoir. L’argumentaire traite le sujet photographié comme un sujet capable de « répondre » ou de façonner une image dialogique. Des variantes de cette affirmation sont maintenant à la mode, mais avec un détour par Agamben et Arendt. Le critique prolifique John Roberts s’est appuyé sur les théories philosophiques du réalisme (en particulier le travail de Roy Bhaskar) pour élaborer un programme de recherche marxiste-réaliste pour la photographie : voir The Art of Interruption (1998). Deux catalogues d’exposition réalisés par Roberts valent également la peine d’être consultés, à savoir : Renegotiations: Class, Modernity and Photography (1993) et The Impossible Document: Photography and Conceptual Art in Britain 1966-1976 (1997). Dans un article peu connu, « The Map is not the Territory » (Exposure, 22:1, 1984), James Huginin a proposé une bonne critique des hypothèses postmodernes. Un autre article largement méconnu issu de la même revue est : Linda Andre, « Dialectical Criticism and Photography », Exposure, 22:4, 1984. L’article de Jessica Evan, « Victor Burgin’s Polysemic Dreamcoat » propose l’étude d’une trajectoire individuelle (dans Roberts, Art Has no History, 1994). Il convient de noter qu’à cette époque, aucun de ces écrits, à l’exception sans doute du livre de Roberts, n’a eu beaucoup d’impact.

Néanmoins, tout au long de cette période, il y a eu de bonnes études du documentaire américain, certaines plus marxistes que d’autres, mais toutes solides : Pete Daniel et al, Official Images: New Deal Photography, 1987 ; Maren Stange, Symbols of Ideal Life: Social Documentary Photography in America, 1989 ; James Guimond, American Photography and the American Dream, 1991 ; Paula Rabinowitz, They Must be Represented: The Politics of Documentary, Verso 1994 ; et Anthony W Lee, Picturing Chinatown: Art and Orientalism in San Francisco, 2001. Monika Faber a écrit une série d’études sur la photographie du début du XXe à Vienne et Prague. Il y a eu trop peu de recherches portant sur les diverses aspects de la photographie commerciale et de la presse populaire. À cet égard, le travail de Sally Stein est indispensable : « The Graphic Ordering of Desire : The Modernization of a Middle-Class Women’s Magazine, 1914-1939 » (Bolton, 1992). Making the Modern: Industry, Art and Design in America de Terry Smith (1992) contient des chapitres importants sur la photographie, le fordisme et la publicité.

Un nouveau cycle commence

Le soulèvement contre la mondialisation capitaliste et le néolibéralisme a produit pléthore de jeunes théoriciens s’intéressant à tous les aspects du capitalisme dans l’histoire de l’art, ou plus largement, les études des images. Ces critiques se sont majoritairement occupés d’art contemporain, plutôt que de produire des études historiques. En photographie, le travail d’Allan Sekula a joué un rôle important. Fish Story (1995) – un livre d’articles et de photos – est l’une des œuvres majeures de l’époque de la mondialisation. Voir aussi : Constantin Meunier: A Dialogue with Allan Sekula (édité par Hilde Van Gelder, 2005) et Critical Realism in Contemporary Art: Around Allan Sekula’s Photography (dir. par Jan Baetens & Hilde Van Gelder, 2006). Dismal Science (1999) d’Allan Sekula contient un excellent entretien avec Debra Risberg. On peut trouver une sélection des travaux récents d’Allan Sekula dans Performance Under Working Conditions (2011), qui inclut un entretien avec Buchloh. Voir aussi : Pascal Beausse, « Allan Sekula, réalisme critique. Interview », Art Press n°240 (1998). Parmi d’autres exemples de textes sur Sekula on trouve : Zanny Begg, « Recasting Subjectivity: Globalisation in the Photography of Andreas Gursky and Allan Sekula » (Third Text, 19:6 2005) ; Steve Edwards, « Commons and Crowds: Figuring Photography from Above and Below » (Third Text, 23:4, 2009 ; version portugaise en 2017) ; Stephanie Schwartz, avec Terri Weissman et Larne Abse Gogarty, Waiting for Tear Gas 1999-2000 by Allan Sekula ; Steve Edwards, « Allan Sekula: Fish Story » (Kunst und Politik Jahrbuch der Guernica-Gesellschaft, 2017).

Le dernier projet de Sekula a paru sous le titre Ship of Fools/The Docker’s Museum, édité par Hilda Van Gelder (2015), ouvrage édité dans des versions anglaise, française et portugaise. Tous les écrits composant ce livre sont intéressants, dont les formidables mémoires de sa partenaire Sally Stein ; trois contributions sont explicitement marxistes – celles de Gail Day, Alberto Toscano et moi-même. Le travail sur le présent est, bien sûr, plus large que le seul focus sur Sekula. Par exemple, Julian Stallabrass a écrit un bon article sur Salgado : « Sebastião Salgado & Fine Art Photojournalism » (New Left Review, 1/223, 1997). Son article « What’s in a Face? Blankness in Contemporary Art Photography » (October, 2007) est également intéressant. Voir aussi son recueil : Documentary, 2003. Antigoni Memou a écrit un ouvrage sur Photography and Social Movements (2015). Cartographies of the Absolute de Toscano et Kinkle (2014), contient beaucoup d’éléments intéressants sur la cartographie (image-mapping) dans le capitalisme contemporain.

Blake Stimson a écrit une excellente étude de la photographie et de la transformation de la subjectivité au milieu du XXe siècle : The Pivot of the World: Photography & Its Nation (2006). Une lecture pertinente à faire en parallèle est celle de l’étude de Sarah E. James : Common Ground: German Photographic Cultures Across the Iron Curtain (2013). En 2006, j’ai publié The Making of English Photography, Allegories, un ouvrage sur la photographie, le capitalisme et l’idéologie au XIXe siècle, à la façon de Nesbit et Rouillé. Gen Doy a écrit une série de livres sur la culture visuelle noire, les femmes et la représentation, ainsi que d’autres sujets. Son ouvrage Claude Cahun: A Sensual Politics of Photography (2007) est particulièrement intéressant. Voir aussi son article antérieur sur la Commune, qui se trouve dans Photography/Politics: One. Stephanie Schwartz a récemment édité un numéro spécial de l’Oxford Art Journal (Vol.38, N°1, 2015) sur la photographie moderniste américaine, qui donne un excellent aperçu de l’état actuel de la recherche. Il contient des analyses marxistes admirables de Stimson, Ribalta, Barnaby Haran, Jason E. Hill, Andrew Hemingway et de Schwartz elle-même.

Ribalta a édité un recueil important (en anglais et espagnol) sur des expositions photographiques : Public Photographic Spaces. Propaganda Exhibitions from Pressa to the Family of Man, 1928-1955 (MACBA, 2008). Quoique certaines de ses analyses soient discutables, l’article de Christopher Phillips « The Judgement Seat of Photography » (Bolton, 1992) est une lecture essentielle sur l’ensemble de l’exposition photographique. Sur ce thème, voir également le travail de Jordana Mendelson, en particulier : Documenting Spain Artists, Exhibition Culture, and the Modern Nation, 1929–1939 (2007). « Trafics dans la photographie » de Sekula et « La grande famille des hommes » de Barthes constituent des études importantes de la photographie dans les musées.

Les analyses novatrices d’Erika Wolf concernant la propagande staliniste méritent qu’on leur prête attention : Koretsky: The Soviet Photo Poster: 1930-1984 (2012) et Aleksandr Zhitomirsky: Photomontage as a Weapon of World War II and the Cold War (2016). Voir également ses contributions à The Worker Photography Movement de Ribalta. Storia Culturale fotografia. Dal Neorealismo al Postmoderno d’Antonelle Russo (2011) est une histoire nationale qui a été saluée.  Voir aussi son livre Eye for the City: Italian Photography and the Image of the Contemporary City (2003). Les travaux de Margarida Medeiros incluent Fotografia e Narcisismo – O Auto-retrato Contemporâneo (2000) ; Fotografia e Verdade – Uma História de Fantasmas (2010) et Margarida Medeiros et Emília Tavares, Tesouros da Fotografia Porutguesa do séc. XIX. (Lisbonne, Musée du Chiado, 2015). Afterimage of Empire: Photography in Nineteenth-Century India de Zahid R. Chaudhary (2012) est l’analyse de la photographie et du colonialisme britannique qui dialogue le plus avec le marxisme. Pour ceux qui lisent l’allemand, le travail de Michael Ponstingl sur Vienne mérite d’être consulté : Wien im Bild. Fotobildbände des 20. Jahrhunderts (2008) et Die Explosion der Bilderwelt. Die Photographische Gesellschaft in Wien 1861–1945 (2011). Deux études majeures d’Hearfield, influencées par l’école October ont paru récemment : Andres Mario Zervigón, John Heartfield and the Agitated Vision (2012) et Sabine Tania Kriebel, Revolutionary Beauty (2014). La récente étude du photo-nationalisme allemand, Germany and Photography (2017), réalisée par Zervigón est elle aussi intéressante. À Buenos Aires, le groupe du magazine Ojos Crueles adopte une approche sociologique.

Il y a eu, récemment, beaucoup de discussions autour de l’éthique et du témoignage dans la photographie. Pour des contribution marxistes, voir John Roberts, Photography and Its Violations (2014). Il s’agit d’une réflexion sur la photographie, le réalisme, le temps et la violence, théoriquement sophistiquée et souvent brillante. La Biennale de photographie de Brighton, en 2013, organisée par Julian Stallabrass, était une exposition importante et a été accompagnée d’un bon catalogue : Memory of Fire: Images of War and the War of Images. Parmi les ouvrages s’intéressant aux guerres récentes au Moyen-Orient et à la culture de l’image dans le capitalisme, on trouve : Otto Karl Werkmeister, Der Medusa Effekt (2001) et Stephen F. Eisenman, The Abu Ghraib Effect (2012 ; existe aussi en espagnol).

En photographie, les expositions peuvent s’avérer aussi importantes que les livres. Le curateur, Duncan Forbes, a rassemblé plusieurs expositions de photo intéressantes, incluant une exposition sur la photographe marxiste autrichienne, en exile et agent du Comintern, Edith Tudor-Hart (2013) ; une exposition portant sur l’héritage historique de la photographie et la forme du manifeste, Manifeste: Eine andere Geschichte der Fotografie (2014) ; et, collaborativement, Provoke: Between Protest and Performance – Photography in Japan 1960/1975, qui comporte une première étude de l’important mouvement japonais des livres de protestation (Japanese protest book movement). Chacune est accompagnée d’un excellent catalogue. La récente exposition organisée par Matthew Witkovsky et Devin Fore à l’Art Institute of Chicago, Revoliutsiia! Demonstratsiia!: Soviet Art Put to the Test (2017), propose un récit saisissant de la culture de l’image des premières années de la Révolution russe. Kirsten Lloyd a été la conservatrice de plusieurs expositions plus petites mais notables à la Stills Gallery d’Edimbourg.

Concernant les cultures numériques, se reporter à Martin Lister, The Photographic Image in Digital Culture (1995; 2e édition 2013) et New Media: A Critical Introduction (2003 et 2e édition 2009) ; Sean Cubitt, Digital Aesthetics (2009) ; The Practice of Light: A Genealogy of Visual technologies From Print to Pixels (2014) ; Finite Media: Environmental Implications of Digital Technologies (2017) et, avec Daniel Palmer, Digital Light (2015). Il arrive parfois que les travaux de Lister et de Cubitt dérivent vers des conceptions culturalistes postmodernes, mais ceux-ci sont toujours intelligents. Digital Labour and Karl Marx (2015) de Christian Fuchs est pertinent – bien que Dave Beech en ait proposé une critique détaillée à HM en 20177. Jonathan Beller, un étudiant de Fredric Jameson, vient de publier The Message is Murder: Substrates of Computational Capital (2017). The Art of Interruption de John Roberts contient une double réponse aux techno-utopies/techno-dystopies numériques.

Bien que ce travail soit loin d’être hégémonique dans le débat actuel – la théorie de l’acteur-réseau de Bruno Latour et le « nouveau matérialisme » avec une anthropologie infléchie par ces idées semblent façonner l’approche dominante – il n’y a aujourd’hui aucune signe d’essoufflement des travaux marxistes. Stimson et Hemingway travaillent actuellement sur une étude de Paul Strand ; les recherches de Schwartz sur Walker Evans se poursuivent ; Forbes est en train d’organiser des expositions sur la photographie, l’empire et la décolonisation. Avec Gail Day, je vais bientôt publier un long article sur Sekula, le temps et le capitalisme inégal et combiné dans un tome de la collection Historical Materialism et j’écris actuellement un livre sur les débuts de la photographie, la propriété et la subjectivité bourgeoise. Sarah Tuck fait un excellent travail sur la « drone vision » et Lloyd mène des recherches pour un livre sur les documents dans l’art contemporain. Roberts est, à lui seul, une machine à publier (publishing machine). En France, l’Association de Recherche sur l’Image Photographique (ARIP) (https://arip.hypotheses.org), anime des événements importants, dont un symposium en 2017 sur « photographie et capitalisme ». À noter dans votre agenda, toute exposition organisée par Ribalta est un événement qui vaut la peine de faire le voyage !

Traduit de l’anglais pas Sophie Coudray

  1. Je voudrais remercier Andrew Hemingway pour son aide avec la Kritische Berichte. Les contributions de Duncan Forbes et Jorge Ribalta à cette liste sont de l’ordre de la collaboration plus que de la simple aide. Je ne pourrais pas remercier suffisamment Jorge et Duncan. []
  2. Bertolt Brecht, « No insight Through Photography », in Marc Silberman (dir.), Brecht On Film & Radio, 2001 Bloomsbury, p. 144. []
  3. Bertolt Brecht, Essai sur la littérature et l’art 1, Sur le cinéma, Paris, L’Arche, 1970, p. 171. []
  4. Ndt. Pour la version française, voir Bertolt Brecht, Essai sur la littérature et l’art 1, Sur le cinéma, Paris, L’Arche, 1970. []
  5. En français dans le texte. []
  6. Ndt. Une traduction de cet article se trouve dans le recueil Écrits sur la photographie, 1974-1986, Paris, École Nationale Supérieure des Beaux-Arts, 2013. []
  7. Ndt. Dave Beech revient sur les critiques théoriques qu’il adresse à Christian Fuchs dans La Valeur de l’art. []

Steve Edwards

Mon, 07 May 2018 10:30:23 +0200

[Guide de lecture] Les théories marxistes de l’impérialisme

Cette note de lecture a pour objectif de donner une idée de la diversité des approches contemporaines des théories marxistes de l’impérialisme. Elle n’a pas la prétention de constituer une recension exhaustive de la littérature, mais plus modestement d’énoncer quelques thèmes qui demeurent d’actualité.

La note de lecture commence par une brève présentation des théories « classiques » de l’impérialisme élaborées au début du vingtième siècle, puis discute de l’actualité de ces théories à la lumière d’un certain nombre d’auteurs contemporains. Enfin, elle éclaire la question de la fin des guerres inter-impérialistes et de l’enracinement du militarisme, un enjeu largement ignoré dans la littérature marxiste contemporaine sur l’impérialisme.

1) Complémentarité des analyses

Hobson rédigea en 1902, le premier ouvrage critique documenté sur l’expansion impérialiste du capitalisme, dont il date la naissance en 1870 et les pleins développements à partir du milieu des années 18801. Hobson est un libéral qui pense que le libre-échange est nécessaire afin de mettre fin aux maux du capitalisme, qui consistent en une tendance permanente à la sous-consommation et aux inégalités sociales, et qu’il est nécessaire de combattre le parasitisme du capital financier. Le Capital financier d’Hilferding est publié en 1910 mais élaboré pendant des années par son auteur. C’est un ouvrage fondamental, qui aborde la question de l’impérialisme. L’impérialisme, c’est selon Hilferding, « la politique économique du capital financier »2. Celle-ci repose sur le protectionnisme imposé par les cartels qui constitue un fort stimulant à l’accroissement des exportations de capital et mène nécessairement à une politique d’expansion de l’impérialisme.

D’autres auteurs marxistes ont également analysé l’impérialisme. L’ouvrage de Lénine, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, est évidemment le plus connu. L’impérialisme y est défini comme « le capitalisme arrivé à un stade de développement où s’est affirmée la domination des monopoles et du capital financiers, où l’exportation des capitaux a acquis une importance de premier plan, où le partage du monde a commencé entre les trusts internationaux et où s’est achevé le partage de tout le territoire du globe entre les plus grands pays capitalistes ». Lénine considérait son travail sur l’impérialisme comme une des contributions à un travail collectif. Les différents ouvrages de Boukharine3 et de Luxembourg sont également fondamentaux, en particulier dans les discussions actuelles sur la pertinence du concept d’impérialisme.

Le point commun des analyses marxistes du début du vingtième siècle est que l’impérialisme s’est développé à partir des caractéristiques fondamentales du capitalisme, dont il marque une nouvelle période historique. L’analyse de Marx selon laquelle « la tendance à créer le marché mondial (souligné dans le texte) existe donc immédiatement dans la notion du capital4 » est pleinement confirmée.

Dans ce cadre, les théories de l’impérialisme apportent deux innovations majeures qui sont résumées dans les définitions complémentaires données par Lénine et Luxembourg. Pour Lénine, « Si l’on devait définir l’impérialisme aussi brièvement que possible, il faudrait dire qu’il est le stade monopoliste du capitalisme5 ». Pour Luxembourg, « L’impérialisme est l’expression politique du processus de l’accumulation capitaliste se manifestant par la concurrence entre les capitalismes nationaux6 ». Ces formules résument les deux transformations majeures qui caractérisent l’entrée dans l’ère impérialiste. D’une part, les dynamiques de l’accumulation et la reproduction du capital aboutissent à la formation d’un capital monopolistique financier qui contrôle désormais les différents types de capitaux destinés à une valorisation : capital productif, capital commercial, capital-argent de prêt, capital foncier et immobilier, etc7. D’autre part, la constitution de l’espace mondial – terme qui convient mieux que celui de « marché mondial » – est indissociable du rôle des États, qui jouent un rôle central dans la période d’extension internationale du capital monopoliste financier et qui dessinent une nouvelle configuration du système interétatique, le « système des États », ainsi que l’appelle R. Luxemburg.

La question aujourd’hui débattue est celle des relations entre les dynamiques « économiques » et géopolitiques. Harvey considère que ce sont deux logiques autonomes. Callinicos considère qu’elles sont entremêlées8 sans être pour autant réductibles l’une à l’autre et il prend en exemple la guerre en Irak décidée par W.G. Bush en 2003. Le contrôle des ressources pétrolières était en même temps un moyen de consolider la position géoéconomique des États-Unis vis-à-vis de ses concurrents économiques.

En tout cas, la prise en compte du rôle des États dans la formation du capital monopoliste financier et de l’impérialisme demeure bien dans la lignée des travaux de Marx. Les analyses faites dans Le Capital ont été en effet souvent interprétées comme portant sur un capitalisme dont les lois de reproduction purement économiques se passeraient aisément de l’État. Cette lecture est erronée. Une lecture attentive de Marx, et plus précisément de ses notes sur le colonialisme montre qu’il a non seulement d’emblée construit son analyse en partant du marché mondial, mais qu’il conçoit celui-ci comme construit à l’aide de l’intervention des États européens9. Ainsi, les procédés violents de l’accumulation primitive, qui impliquent la coercition étatique, ne sont pas réservés à la phase initiale du développement du capitalisme, ils se reproduisent en permanence. Ils complètent l’accumulation « normale », au cours de laquelle les salariés et les employeurs se font face en tant que contractants « libres ». La « mondialisation » fait aujourd’hui coexister et interagir les formes « normales » et « primitives » d’accumulation, illustrant une des modalités du développement inégal et combiné.

2) Le développement inégal et combiné

L’hypothèse que l’accumulation dominée par le capital financier monopoliste prend place dans le cadre d’un système inter-étatique hiérarchisé est aux antipodes des théories de la convergence économique qui est à la base des modèles théoriques dominants et qui a été le sous-bassement idéologique des politiques économiques mises en place depuis les années 1980 à l’échelle internationale. Cette question est passée dans l’histoire comme celle du développement inégal et combiné abordée par Trotski dans son Bilan et Perspectives de la révolution russe de 1905. Le développement du capitalisme ne prend pas place dans un pays isolé des autres pays, en conséquence,

le privilège d’une situation historiquement arriéré — ce privilège existe — autorise un peuple, ou bien, plus exactement, le force à s’assimiler du tout-fait avant les délais fixés, en sautant une série d’étapes intermédiaires […] De cette loi universelle d’inégalité des rythmes découle une autre loi que, faute d’une appellation plus appropriée, l’on peut dénommer loi du développement combiné, dans le sens du rapprochement de diverses étapes, de la combinaison de phases distinctes, de l’amalgame de formes archaïques avec les plus modernes10.

Hilferding avait lui aussi noté ce « privilège des nations retardataires », mais sans développer ce point :

le capitalisme est importé, aujourd’hui, dans un nouveau pays à son niveau le plus élevé et développe par conséquent des effets révolutionnaires avec une force beaucoup plus grande et en un temps beaucoup plus court que, par exemple, le capitalisme hollandais ou britannique11. Bien entendu, ce “privilège des nations retardataires“ ne conduit qu’une petite minorité de pays à “rattraper“ les pays les plus développés. De son côté, Lénine considère que le développement politique et économique inégal est une loi absolue du capitalisme12.

La théorie du développement inégal et combiné est intrinsèquement liée aux théories de l’impérialisme. Elle prend en effet en compte le double dynamique qui configure l’impérialisme. D’une part, le développement des pays arrières se fait sous « le fouet des nécessités extérieures13 » – lisez : sous l’impulsion donnée par l’accumulation du capital. D’autre part, l’espace mondial repose sur un ensemble de pays dont l’interdépendance économique ne supprime pas les spécificités concrètes et moins encore les différences de niveau de développement14. On ne peut mieux reconnaitre la réalité persistante des États dans le capitalisme contemporain que par l’analyse minutieuse qui relie le « global » au « local ».

Les critiques faites par les marxistes aux théories « classiques » de l’impérialisme – c’est-à-dire au corpus qui vient d’être présenté – comportent une gradation. On peut distinguer par commodité trois courants. D’abord, certains auteurs contestent la validité même de leur description de la situation du début du vingtième siècle.  Ensuite, d’autres considèrent que bien qu’exactes à leur époque, ces analyses ne sont plus valables aujourd’hui. Ce qu’il faut retenir des théories de l’impérialisme dépend alors du degré de caractéristiques nouvelles que ces auteurs trouvent dans la conjoncture contemporaine. Enfin, d’autres auteurs, moins nombreux, cherchent dans les fondements des théories de l’impérialisme les éléments qui permettent d’analyser la configuration actuelle de l’impérialisme.

3) Les théories de l’impérialisme ont toujours été inadéquates

Ceux qui défendent la thèse que les théories de l’impérialisme sont peu utiles pour comprendre le monde contemporain sont nombreux parmi les marxistes. Une partie d’entre eux va plus loin et affirme que ces théories ont toujours été inadéquates. Ce sont des marxistes contemporains influents qui adoptent cette position. Harvey qui a contribué à la compréhension des dimensions spatiales de la production et de la distribution de la valeur15 affirme que les théories de l’impérialisme se sont séparées de la théorie de l’accumulation élaborée par Marx16. Comment en effet faire dériver la nécessité de l’impérialisme de la « logique interne » du mode de production capitaliste tel qu’il est analysé « abstraitement » par Marx (les guillemets sont de David Harvey). Selon Harvey, Marx décide en effet de faire abstraction de toutes les contingences afin de mettre à jour les dynamiques de l’accumulation, d’où la difficulté de faire dériver de la théorie « a-spatiale » de Marx une théorie de l’impérialisme qui postule au contraire la centralité des combats géoéconomiques et géopolitiques entre États-nations17 Harvey considère donc que « les théories de l’impérialisme n’étaient même pas adéquates à leur époque 18 ». Les théories de Lénine, Luxemburg, Boukharine, Kautsky etc. sont sans intérêt pour une théorie cohérente de l’impérialisme contemporain.

Le verdict proposé par Panitch et Gindin contre les théories « classiques » de l’impérialisme est tout aussi sévère : « Elles étaient défectueuses dans leur lecture de la situation, dans leur traitement des dynamiques d’accumulation du capital, et dans leur transformation en une loi immuable de la mondialisation capitaliste d’un moment de rivalités inter-impérialistes bien circonscrits19 ». Leurs critiques sont nombreuses : surestimation du rôle des pays sous-développés dans l’exportation des capitaux en provenance des pays développés, élévation considérable du niveau de vie de la classe ouvrière dans les pays développés.

Deux critiques majeures sont ensuite formulées par Panitch et Gindin : les théories classiques de l’impérialisme sont fondées sur une conception mécaniste qui considère que le capitalisme se développe par « stades » (cf Lénine) et qu’il est périodiquement frappé par des crises économiques. Une autre erreur de ces théories est leur traitement réductionniste et instrumental de l’État. Il conduit à considérer que les guerres ont été le prolongement direct de rivalités économiques nationales, à opposer un prétendu passage d’une ère de libre-échange au protectionnisme, caractéristique de l’impérialisme souligné depuis Hilferding par tous les théoriciens de l’impérialisme. Or, contrairement à cette assertion, au cours du dix-neuvième siècle, le « libre-échange » et l’impérialisme avaient fait bon ménage dans ce que deux historiens ont appelé dans une thèse célèbre (et très discutée, C.S.) contre l’analyse de Lénine, l’« impérialisme du libre-échange 20 ». La conclusion de Panitch et Gindin est sans appel : l’analyse de l’impérialisme capitaliste doit être fondée sur une extension de la théorie de l’État capitaliste, plutôt que d’être dérivée directement d’une théorie « stadiste » du développement du capitalisme ou d’être reliée aux crises économiques du capitalisme.

4) La configuration contemporaine du capitalisme

Par quoi remplacer les théories classiques de l’impérialisme ? Il convient en effet d’ajouter aux critiques de leur fondement théorique présenté ci-dessus, celles qui considèrent qu’elles analysèrent correctement la réalité de leur époque, mais qu’elles sont aujourd’hui des outils inadéquats pour comprendre le capitalisme contemporain. Sans surprise, l’hypothèse d’une fusion des intérêts des État et des groupes financiers multinationaux, qui est partagée par tous les marxistes du début du vingtième siècle et poussé au paroxysme par Boukharine dans les « trusts capitalistes nationaux (ou d’État) »21 est considérée comme la plus caduque par les critiques contemporaines. On peut dès lors vérifier l’obsolescence des théories classiques sur deux points. D’une part, l’ère des rivalités inter-impérialistes qui se dénouent dans les guerres est close, et d’autre part, les formes transnationales du capitalisme contemporain font du capital et des classes dominantes, plutôt que des États-nations, les acteurs dominants et moteurs des transformations actuelles.

Fin des rivalités inter-imperialistes : voici l’« empire » (américain)

Panitch et Gindin sont les défenseurs les plus conséquents de cette thèse. Un regard rétrospectif indique que les tendances du capitalisme à étendre l’accumulation ont des résultats différents. La grande crise de 1873 attisa les rivalités inter-impérialistes et mena finalement à la guerre et celle de 1929 se traduisit par une contraction du capitalisme plutôt que par son expansion. Enfin, la crise de 1973, au contraire de la précédente, a considérablement élargi le domaine d’expansion du capital. Il convient donc de ne pas surestimer les déterminants structurels, mais de noter que le régime capitaliste est toujours une construction sociale contingente. La mondialisation n’est pas le déroulement mécanique des tendances longues du capitalisme, mais un projet historique spécifique dont la configuration dépend également des contradictions présentes dans les épisodes précédents de la mondialisation. En sorte que la place occupée par les États-Unis dans l’histoire n’était ni prédéterminée, ni le fruit du hasard. Elle s’est renforcée après la seconde guerre mondiale, lorsque les élites européennes ont accepté la domination américaine. Le soutien des Etats-Unis fut nécessaire pour rétablir les rapports sociaux capitalistes dans un contexte où les classes dominantes des pays d’Europe étaient trop faibles et/ou trop discrédités pour remettre seules en marche l’accumulation du capital22. Cette structuration de l’ordre mondial autour des États-Unis leur parait solidement établie grâce à l’interpénétration des capitaux « nationaux », à laquelle correspond une internationalisation des États les plus puissants, c’est-à-dire une capacité à gérer le capitalisme mondial (global capitalism).  Cette gestion de l’ordre mondial n’est pas menacée car contrairement à ce qui est généralement affirmé, il n’y a aucun signe de déclin de l’hégémonie économique américaine. Ce point de vue est critiqué23.

Ellen Meiskins Wood : enfin l’impérialisme (« l’empire du capital »)

E.M. Wood, dont les travaux et ceux de Robert Brenner ont été qualifiés de « marxisme politique », a publié en 2003 L’ empire du capital24. L’expression peut surprendre, mais l’objectif est à la fois de se déprendre des connotations passées, y compris pré-capitalistes, du terme impérialisme et de souligner que la nouvelle ère qui s’est ouverte après la seconde guerre mondiale a enfin étendu le pouvoir du capital à l’échelle mondiale. Wood n’ignore évidemment pas la période qualifiée par l’historien P. Bairoch de « première mondialisation » (1880-1914), et elle estime que les théories marxistes de l’impérialisme l’ont correctement analysée (son point de vue diffère donc de celui d’Harvey). Cependant, l’impérialisme « classique », tel qu’il fonctionnait avant 1914, était encore marqué par les barrières politiques – celles qui étaient érigées par les États-nations. Or, Wood rappelle que le capitalisme est défini par une « logique » tout à fait singulière, précisément un mode d’extraction de la valeur créée par les producteurs qui obéit à une impulsion interne (ou endogène) (« accumulez, accumulez ! C’est la loi des prophètes25», écrit Marx). Il se distingue ainsi des modes de production antérieurs, au sein desquels les classes dominantes avaient impérativement recours à des moyens coercitifs « extra-économiques » pour s’emparer de la valeur créée par les producteurs.

On reconnait ici l’importance majeure que Wood accorde dans tous ses travaux à la séparation du politique (la coercition) et de l’économique (le « marché ») en tant que critère singulier du capitalisme. Selon elle, cette séparation était encore partielle – bien que largement engagée – à l’époque de l’impérialisme « classique ». Les marxistes avaient donc raison de prendre en compte l’interaction entre économie et politique – autrement dit la « fusion des États et du capital », qui culmina dans les guerres. Cependant, après la seconde guerre mondiale, « les impératifs économiques ont été suffisamment puissants et profonds pour constituer des instruments solides de la domination impériale26 ». Les États, organisés dans un système international, ne disparaissent pas avec l’avènement de « l’empire du capital », et leur rôle demeure déterminant. Toutefois, les moyens coercitifs, lorsqu’ils sont mis en œuvre dans les processus de travail (processus d’accumulation primitive) reflètent un « inachèvement » des logiques d’accumulation telle que Wood les analyse, et lorsqu’ils consistent en instruments militaires (par les États-Unis) sont politiquement et économiquement coûteux et contradictoires avec les dynamiques du capitalisme27.

David Harvey et le « nouvel impérialisme »

Harvey date l’émergence de l’impérialisme capitaliste du milieu du dix-neuvième siècle, lorsque la bourgeoisie prit le pouvoir dans les pays européens, et sa datation suit celle de Hannah Arendt. Il distingue au sein de l’impérialisme deux logiques qui forment en réalité la trame de l’histoire du capitalisme : une logique d’accumulation mais également une logique territoriale. Car, le capitalisme, confronté à une suraccumulation du capital trouve dans son expansion géographique un des vecteurs les plus puissants pour y faire face28. L’expansion territoriale incessante est une tentative de faire face aux impasses périodiques de l’accumulation et un des moyens les plus efficaces pour réaliser la plus-value, un processus qu’il désigne sous le terme difficilement traduisible de « spatial fix ». L’impérialisme est la modalité prise par le capitalisme pour poursuivre cette extension. Cependant, Harvey observe que la fusion des deux logiques rencontre aujourd’hui des obstacles, même si l’intégration de la Chine et de l’URSS a fourni un nouveau souffle au capitalisme. Ces obstacles tiennent au fait que l’accumulation du capital pour contrôler l’espace exige une immobilisation énorme de capital fixe, dans le sens d’investissements de long terme, qui assurent donc dans le meilleur des cas, une rentabilité du capital à un horizon temporel lointain. D’où les efforts du capital pour surmonter ces obstacles à sa conquête de l’espace par un recours à l’accumulation par dépossession (disposession), une notion qui, malgré ce qu’il en dit, est assez éloignée de celle d’accumulation primitive utilisée par Marx. J. Smith considère que Harvey nie en réalité le concept d’impérialisme29.

L’impérialisme transnational

Les thèses de l’impérialisme transnational s’opposent plus ou moins radicalement aux analyses précédentes sur la question de l’État. En effet, l’extension internationale du capital au cours des trois dernières décennies, qualifiée de mondialisation (globalization dans le monde anglophone) représente pour certains auteurs marxistes un changement radical, souvent qualifié d’impérialisme transnational. W. Robinson résume ainsi :

la mondialisation représente une nouvelle époque dans l’évolution du capitalisme mondial, caractérisée par l’avènement d’une production et d’un système financier mondialement intégré, l’émergence d’une classe capitaliste transnationale et la naissance d’un appareil d’État transnational30.

La classe capitaliste transnationale est composée des actionnaires et des dirigeants des grandes entreprises multinationales, des élites bureaucratiques des institutions internationales, mais également les dirigeants des partis politiques dominants, les conglomérats qui contrôlent les médias, les élites technocratiques et hauts fonctionnaires des pays du Sud et du Nord ainsi que les intellectuels organiques qui fournissent l’argumentation idéologique31.

Le tripode sur lequel repose cette nouvelle ère historique, production et finance globale-classe capitaliste transnationale-État transnational reproduit donc, à l’échelle mondiale, les processus séculaires de développement des pays capitalistes dans le cadre des État-nations. Les théories classiques de l’impérialisme étaient donc fondées, mais historiquement datées. En effet, aujourd’hui, la mondialisation opère dans les sphères économiques, politiques et culturelle-idéologique32. Le système global qui émerge est donc plus large que le capitalisme global, même si les forces capitalistes sont les principales responsables de son avènement.

Cette thèse de l’impérialisme transnational est souvent identifiée comme proche de la conjecture sur l’émergence d’un ultra-impérialisme formulée par Kautsky en pleine guerre mondiale. Kautsky explique que les rivalités inter-impérialistes ne sont pas inévitables, et que « la conséquence de la guerre mondiale entre les grands pays impérialistes pourrait être la formation d’une fédération des plus puissants d’entre eux qui formeraient une fédération et renonceraient à la course aux armements33 ».

C’est cette conjecture d’un capitalisme « pacifique » esquissée par Kautsky, qu’on pouvait déjà trouver en filigrane dans des écrits antérieurs , plutôt que la thèse exposée par Lénine, qui s’est effectivement réalisé au lendemain de la fin de la seconde guerre mondiale selon certains marxistes (par exemple Panitch et Gindin), et seulement depuis les années 1980 pour les tenants de l’impérialisme transnational.  Les analyses marxistes « classiques » considéraient que certains États perdaient ce que d’autres gagnaient. Or, les critiques des théories classiques de l’impérialisme déclarent que le développement des échanges économiques n’est pas un jeu « à somme nulle » mais positif pour le capitalisme, ce qui peut expliquer la situation de paix entre pays impérialistes. Cette affirmation est à son tour critiquée car elle s’appuie sur une identification de l’interdépendance économique et de la coopération interétatique, alors qu’il ne s’agit que d’une des modalités de la concurrence entre capitaux et par extrapolation entre États34.

La thèse de l’« impérialisme transnational » fait l’objet de plusieurs critiques. L’intégration effective d’une classe transnationale ne semble pas confirmée par les études empiriques sur les réseaux de dirigeants des grandes entreprises multinationales. En effet, la constitution de réseaux transnationaux à la tête des grands groupes mondiaux qui est indéniable s’appuie néanmoins sur des bases nationales qui résistent35. De plus, cette thèse sous-tend une conception instrumentale de l’État qui est censé s’adapter mécaniquement aux besoins du capital transnational. La situation actuelle reproduirait donc un schéma d’adaptation de l’État aux besoins du capital identique à celui qui s’est réalisé il y a deux siècles dans le cadre national. Cette thèse dénote l’absence de compréhension du mode de formation et du rôle de l’État36. On peut ajouter qu’identifier les flux financiers qui traversent la planète à l’émergence d’un « capitalisme mondial » (global capitalism) – un terme qui est éminemment discutable -, c’est apporter de la confusion au débat, car les rapports capitalistes sont des rapports sociaux et, comme tels, ils sont politiquement construits et territorialement définis37. Le capital-propriété, qui s’incarne dans des actifs financiers, peut certes circuler à la vitesse de la lumière tout autour de la planète, mais sa valorisation dépend in fine de la production de valeur grâce à des processus de travail qui demeurent localisés et différenciés selon les pays dans lesquels ils prennent place. Cette inégalité de situation est consubstantielle au capitalisme. Enfin, les appareils militaro-sécuritaires, qui sont enracinés sur leurs territoires nationaux, n’ont pas seulement pour objectif la défense (ou l’attaque) contre des pays ennemis, ils sont également un élément dirigé vers le maintien de l’ordre à l’intérieur du pays, dans les conjonctures où la reproduction « pacifique » des rapports sociaux est menacée38.

On peut également se demander ce que les théories de « l’impérialisme transnational » disent des effets de la crise ouverte en 2008. Celle-ci a en effet attisé la concurrence entre les grandes Entreprises multinationales (EMN) sur des marchés proches de – ou déjà atteints par – la saturation. La crise a produit un renforcement des mesures protectionnistes que les gouvernements les plus puissants ont mis en œuvre pour défendre le capital présent sur leur territoire.  N’est-ce-pas une confirmation de la pérennité des rivalités entre bourgeoisies nationales ? Ce n’est pas l’avis de Robinson qui déclare que les couches les plus conscientes (enlightened) de l’élite transnationale veulent un appareil d’état transnational plus fort afin de renforcer la domination de la classe capitaliste transnationale39. Ces courants ne semblent donc pas avoir grand-chose à dire sur la montée des tensions et rivalités entre les pays occidentaux et la Chine et la Russie, et cela quoiqu’on pense de la nature impérialiste ou non de ces deux pays.

Un impérialisme UE ?

Les développements institutionnels de l’Union Européenne40 ont incité les marxistes à s’intéresser à sa configuration41. Ernest Mandel diagnostique très tôt l’émergence d’un capital européen et il considère que les tendances toujours plus fortes à l’internationalisation du capital poussent à la création d’un « État impérialiste supranational » en Europe42.  La configuration prévisible est celle d’une fusion des capitaux à l’échelle continentale qui renforce le capital européen et aiguise les rivalités inter-impérialistes avec deux différences par rapport au schéma léniniste : la réduction à trois puissances impérialistes (États-Unis, Europe, Japon)  et la disparition des guerres inter-impérialistes mondiales, ce qui n’exclut pas des guerres inter-impérialistes locales « par procuration », de conquête coloniale ou contre les mouvements révolutionnaires43.

Cette hypothèse est reprise par Guglielmo Carchedi qui considère que « dès son origine l’UE avait le virus impérialiste inscrit dans ses gènes44 » et que la création de l’euro a été un élément déterminant de la formation d’un « bloc impérialiste » européen. Cela ne marque nullement la fin des États-nations, qui ont leurs propres relations avec d’autres pays dominés. Le développement des capacités militaires de l’UE est inévitable, au point qu’elle deviendra un rival des États-Unis « capable de défendre ses intérêts, y compris si nécessaire, contre ceux des Etats-Unis45 ». Ce point de vue s’oppose donc aux thèses sur l’empire américain qui ont été présentées dans cette note et à celles de Poulantzas qui considérait que la pénétration des capitaux américains dans les capitaux des autres pays aboutissait à une « intériorisation » des intérêts de l’impérialisme américain par les bourgeoisies européennes.  Or, Poulantzas ne tient pas compte du processus inverse, celui des capitaux européens qui pénètrent sur le territoire américain46. Toutefois, Carchedi considère que puisque les États-Unis sont le seul pays hégémonique, ils sont les seuls à disposer des instruments d’appropriation systématique de la valeur créée. En conséquence, ils peuvent s’approprier de la valeur en provenance non seulement des pays dépendants, mais également des autres pays impérialistes (dont ceux de l’UE)47. Cette thèse d’une « exploitation » des pays développés par les États-Unis est assez discutable48.

Un autre élément discutable dans son argumentation est que c’est le capital productif qui est aujourd’hui dominant et non pas le capital financier49. Il n’est pas possible de développer dans cette note la question centrale du capital financier qui demeure un concept pertinent50, bien que la grande majorité des marxistes lui substituent celui de « financiarisation ». La littérature sur la financiarisation est souvent déconnectée de celle de l’impérialisme.  Les travaux de Prabaht et Utsa Patnaik qui considèrent que l’impérialisme contemporain est l’impérialisme de la finance internationale soutenue par les États-nations doivent donc être soulignés.

Il ne fait guère de doute que l’UE, dont les pays-membres influents ont été au cœur des développements impérialistes depuis plus d’un siècle, constitue un vecteur important et une pièce maîtresse de l’impérialisme contemporain. Toutefois, il est vain d’espérer le développement d’une « défense unique » à l’image de la création de la monnaie unique. L’euro était un projet politique partagé par la plupart des États-membres et correspondait aux efforts conjoints des bourgeoisies européennes d’accentuer les attaques contre le salariat. Il n’existe pas un projet européen unique en matière de défense (même si les alliances et convergences existent), pas même un projet du « couple » franco-allemand de moyen terme dans ce domaine. La polarisation de la France sur son « avantage compétitif » militaire – tant du point de vue techno-industriel que du point de vue opérationnel – diffère de celle de l’Allemagne, dont la puissance industrielle assure jusqu’à maintenant ses classes dominantes une position dans l’espace mondial jugée satisfaisante. De plus, les autres États-membres influents ne sont pas prêts à accepter que la dynamique sécuritaire (et militaire) qui s’est engagée en Europe depuis des années place la France dans un rôle de leader continental.

Les questions de défense européenne conduisent une fois encore à la nécessité de prendre en compte les doubles dimensions – économique et politico-militaire – de la position d’un pays dans l’espace mondial.

5) La question de la fin des guerres inter-impérialistes

Ainsi qu’on l’a vu, la fin des guerres inter-impérialistes depuis 1945 sonne le glas des théories classiques de l’impérialisme pour la plupart des auteurs. Les guerres mondiales furent en effet le résultat de la formation de capital monopoliste dans leurs États nationaux, et la concurrence inter-capitaliste se transforma en guerre inter-impérialiste. Le constat de la fin de ces guerres tel qu’il est interprété, comporte à mon avis un dommage collatéral important : la marginalisation de la place du militarisme dans l’analyse du capitalisme contemporain51. La question du militarisme, lorsqu’elle est (rarement) abordée dans le champ de l’économie mondiale, a presque toujours pour réponse le rôle de gendarme du monde des États-Unis. Les divergences portent alors sur le fait que ce rôle s’exerce au compte des intérêts du capital américain ou de la classe dominante transnationale qui a émergé.

Les sources de ce désintérêt pour le militarisme sont multiples et si l’on suit Alexander Anievas, elles ne concernent finalement pas la seule période contemporaine, puisqu’il note que, même en ce qui concerne la première guerre mondiale, « les penseurs marxistes (du moins dans le monde anglophone) n’ont prêté que peu d’attention à la théorisation des origines de la guerre52 ».

L’erreur commise par de nombreuses analyses est de ne pas comprendre l’économie politique du militarisme qui a accompagné l’expansion capitaliste et qui a culminé dans la guerre mondiale. Marx et Engels datent de la guerre franco-prussienne l’enracinement du militarisme dans les rapports sociaux capitalistes. Les formes étatiques se transforment car « L’armée est devenue le but principal de l’État, elle est devenue un but en soi ; les peuples ne sont plus là que pour fournir des soldats et les nourrir. Le militarisme domine et dévore l’Europe ». Dans son analyse de ce « militarisme [qui] domine et dévore l’Europe53 », Engels trouve plusieurs causes à cet embrasement qu’il juge inévitable : les rivalités géoéconomiques forment la trame explicative ; ensuite, la « course à la technologie militaire » est désormais sans limite, bien qu’elle égalise les capacités destructrices des États dominants ; enfin, elle pèse de plus en plus sur les finances publiques, au risque de conduire à la banqueroute des États, menaçant par là-même l’édifice capitaliste tout entier.

Ces remarques d’Engels sont intéressantes à un double titre. D’une part, elles suggèrent que le militarisme a évidemment une fonction de mobilisation contre les ennemis extérieurs. Il a également une vocation « idéologique » interne qui vise à la mobilisation de la population autour de la « défense de la patrie », en sorte que les « ennemis de l’intérieur » qui contestent cette vue doivent être maîtrisés par les moyens coercitifs adéquats. K. Liebknecht, quelques années seulement après Engels, s’intéressa également à ces fonctions externes mais aussi internes du militarisme54. D’autre part, l’analyse d’Engels invite à ne pas opposer les dynamiques d’accumulation du capital qui prennent à son époque une dimension internationale à la formation du système interétatique de l’ère impérialiste qui commence quelques années après. Le militarisme s’installe au cœur des États européens, et il va durablement influencer les évolutions de l’ordre mondial. Rosa Luxemburg a été celle qui de tous les théoriciens et théoriciennes de l’impérialisme, a le plus clairement vu les multiples fonctions du militarisme. Le chapitre au titre explicite qu’elle y consacre (« le militarisme, champ d’accumulation du capital ») constitue l’effort le plus élaboré pour aborder les dimensions économiques du militarisme. Moins connu, mais déjà clairvoyant, est un article paru en 189955.

En somme, on ne peut réduire le militarisme qui s’enracine dans l’impérialisme du dix-neuvième siècle à son expression (à son dénouement) dans les guerres inter-impérialistes. Au plus fort de la première guerre mondiale, Lénine oppose ironiquement la période 1871-1914 au cours de laquelle le capitalisme étendit « pacifiquement » (les guillemets sont de lui) sur d’immenses territoires de terres encore inoccupées et de pays pas encore totalement emportés par l’ouragan du capitalisme56. Il ajoute que « pour 9/10 de la population des pays avancés, pour des centaines de millions de personnes dans les colonies et les pays arriérés, ce ne fut pas une époque de “paix“, mais d’oppressions, de tortures, d’horreurs qui étaient d’autant plus terrifiantes qu’elles semblaient sans fin ».

La sous-estimation du rôle du militarisme dans la configuration du capitalisme contemporain conduit trop souvent aujourd’hui à considérer que le seul mode de relations internationales dans les décennies de formation de l’impérialisme (les années 1880) fut celui de la rivalité militaire et des guerres entre grandes puissances.  Or, la coopération internationale des grands groupes nationaux – sous forme de cartels, de fusion d’entreprises, de syndicats bancaires internationaux, etc. – figurent à une place centrale dans les écrits de tous les théoriciens de l’impérialisme « classique ». De fait, même les « marchands de canons » des pays très rivaux – France et Allemagne, Angleterre et Allemagne – coopérèrent fréquemment pour s’ouvrir de nouveaux marchés57.

La question de la place du militarisme dans la question de l’impérialisme n’appartient pas qu’au passé. La part congrue consacrée par la plupart des chercheurs contemporains à l’analyse du militarisme dans la période ouverte après la seconde guerre mondiale est également regrettable. La suprématie indiscutée des États-Unis a rendu impossible un affrontement militaire entre les puissances capitalistes dominantes. Cependant, la conjoncture mondiale qui émerge de la seconde guerre mondiale accorde une place déterminante au militaire. Ce fut d’abord le cas aux États-Unis, qui a « internalisé » dans les rapports politiques internes le rôle de « gendarme du monde » tenu par ce pays (cf la place du « complexe militaro-industriel »). Ce fut également le cas en Grande-Bretagne et en France58, les deux pays vainqueurs du conflit mondial, même si dans le cas de la France, ce statut lui fut décerné grâce au soutien des pays vainqueurs. Ces trois pays, qui se trouvent dans une position hiérarchisée forment l’armature de ce que j’ai appelé un « bloc transatlantique ». Ce « bloc transatlantique » n’est pas un espace géographique, mais géoéconomique. Ce bloc est intégré à la fois sur le plan de la production et des échanges financiers et industriels, et il organisé sous forme d’alliances sur le plan militaire. Il inclut donc les États-Unis et l’Europe, mais également les pays avec lesquelles des alliances militaires existent (Australie59, Israël, Japon, etc.). Le bloc transatlantique doit faire face à la concurrence géoéconomique d’autres puissances, d’abord celles qui disposent d’un siège de membre permanents (Chine, Russie) et ensuite de pays qui cherchent à consolider leur place régionale (Iran).

Le bloc transatlantique n’est pas un ensemble homogène et il est traversé par la concurrence économique pour laquelle la puissance politico-militaire continue de compter. Car l’espace mondial continue d’être structuré par la double dynamique de l’accumulation du capital et du système interétatique, révélant la permanence de ces deux fondements dans la configuration contemporaine du l’impérialisme (voir plus haut).  En sorte que la place occupée par un pays dans l’espace mondial dépend à la fois de ses performances économiques – qui incluent bien sur son aptitude à capter de la valeur créée dans d’autres pays – et de sa puissance politico-militaire. Celle-ci repose sur une gamme d’instruments « pacifiques » (soft power) – tels que la culture, les réseaux diplomatiques et d’influence en particulier à l’ONU, etc. –, mais également d’outils militaires. Les instruments de puissance militaire sont utilisés de façon indirecte – menaces et/ou aide aux pays sous influence économique et politique (par ventes d’armes, soutien militaire, etc.), etc. – et directe par le moyen d’interventions militaires ouvertes, d’opérations spéciales, etc.

Le mix entre performances économiques et puissance politico-militaire varie selon les pays, y compris au sein de ceux qu’on peut qualifier d’impérialistes. Il suffit pour cela de comparer la France et l’Allemagne pour en être convaincus. L’utilisation différenciée des leviers économiques et militaires par les deux pays s’est encore plus différenciée depuis le « moment 2008 »60. Ainsi, l’agencement national de ce mix reflète le positionnement international d’un pays dans l’espace mondial, mais réciproquement les transformations de cet espace mondial doivent constituer le point de départ de l’analyse de la situation concrète d’un pays, qui combine toujours de façon singulière les évolutions de l’économie et la géopolitique internationale (le développement inégal et combiné). On vérifie ici une hypothèse totalement ignorée dans la littérature, à savoir que l’impérialisme est d’une part une période historique, dont la configuration a changé depuis un siècle, et d’autre part, un ensemble de pratiques concrètes mises en œuvre par les pays les plus puissants61.

  1. Hobson J.A. (1902), Imperialism: A Study, New York, James Pott and Co. []
  2. Hilferding, Le Capital financier, Les Éditions de Minuit, 1970 (première édition 1910). []
  3. En particulier Boukharine, L’Économie mondiale et l’impérialisme, Anthropos, 1967 (première édition 1916). []
  4. Marx, Fondements de la critique de l’économie politique, tome 2, Éditions Anthropos, 1968, p.364-365. []
  5. Rosa Luxembourg L’accumulation du capital (I). Contribution à l’explication économique de l’impérialisme. François Maspero, Petite collection Maspero, n° 47, Chapitre 7, 1969 (première édition 1913). []
  6. Chapitre 31. Boukharine fait une critique injustifiée, L’impérialisme et l’accumulation du capital, chapitre 4. []
  7. La nature des crises fait l’objet de désaccords profonds et Rosa Luxembourg est la cible de critiques de Boukharine. Henryk Grossman connecte principalement l’essor de l’impérialisme à la nécessité de faire face à la suraccumulation du capital (trop de capital par rapport à la masse de profits) et au rétablissement de la profitabilité. Marx place le « commerce extérieur » (en réalité, il intègre également dans ce terme ce qu’on appelle aujourd’hui l’investissement direct à l’étranger) comme un des moyens de contrecarrer la baisse du taux de profit. Grossman s’appuie sur ces passages de Marx pour montrer les multiples fonctions de l’expansion impérialiste, Grossman, The Law of Accumulation and Breakdown of the Capitalist System, Pluto Press, 1992. Voir également, Michael Roberts, Imperialism, globalization and the profitability of capital, Rupture magazine, Issue 1, 2017 ; disponible ici : https://rupturemagazine.org/2018/01/25/imperialism-globalization-and-the-profitability-of-capital/. []
  8. Alex Callinicos Imperialism and Global Political Economy, Polity, London, 2009, Cf : “The state system is treated as a dimension of the capitalist mode of production”,p.83. []
  9. Lucia Pradella “Imperialism and Capitalist Development in Marx’s Capital”, Historical Materialism, 21.2., 2013 Voir également Kevin Anderson, Marx aux antipodes. Nations, ethnicité et sociétés non occidentales, Syllepse, 2012. []
  10. Trotsky, Histoire de la révolution russe, Seuil, 1950 (écrit en 1929 et 1932), p.41-42. []
  11. Le capital financier, op. cit., chapitre 22. []
  12. Sotsial-Demokrat, n°. 44, 23 août 1915. []
  13. Trotsky, op.cit., id. []
  14. Pour une utilisation de ce cadre analytique à l’Europe, voir Claude Serfati, “The European integration as a structural uneven process”, Research in Political Economy, n°30, 2015. []
  15. Harvey, The Limits to Capital, Chicago, The University of Chicago Press, 1982. []
  16. Harvey, The Spatial Fix: Hegel, Von Thunen, And Marx”, Antipode, 13, No.3, 1981, p.10. []
  17. Harvey, “In What Ways Is ‘The New Imperialism’ Really New?“, Historical Materialism 15, 2008, p.58. []
  18. Id., p.57 []
  19. Leo Panitch et Sam Gindin, “Global Capitalism and American Empire”, Socialist Register 2004: The New Imperial Challenge, p.5. []
  20. John Gallagher and Ronald Robinson, ‘The Imperialism of Free Trade’, The Economic History Review, VI(1), 1953. []
  21. pour une analyse des travaux de Boukharine, voir Maurice Andreu, « Boukharine et la question de l’impérialisme », Contretemps, revue de critique communiste, https://www.contretemps.eu/boukharine-imperialisme/ []
  22. Leo Panitch & Sam Gindin, The making of global capitalism: The political economy of American empire, Verso, 2013, p.90. []
  23. Voir Radhika Desai, Geopolitical Economy, London, Pluto Press, 2013 []
  24. E. M. Wood, Empire of Capital, London, Verso, 2003. []
  25. Marx, Le capital. Critique de l’économie politique, Éditions sociales, 1969, livre 1, chapitre 24. []
  26. Wood, Empire of Capital, Verso, 2003, p.117. []
  27. Bob Sutcliffe, “Imperialism Old and New: A Comment on David Harvey’s The New Imperialism and Ellen Meiksins Wood’s Empire of Capital”, Historical Materialism, 14.4, 2007, p.64 []
  28. Harvey, op.cit. []
  29. John Smith, Imperialism in the twenty-first century: globalization, super-exploitation, and capitalism’s final crisis, Monthly Review Press, 2016. []
  30. William Robinson, « Global Capitalism Theory and the Emergence of Transnational Elites”, Critical Sociology, 2011. []
  31. William Robinson, A Theory of Global Capitalism: Production, Class, and State in a Transnational World, Johns Hopkins University Press, 2004, p.75-76. []
  32. Leslie Sklair, “The transnational capitalist class and the discourse of globalisation”, Cambridge Review of International Affairs 14 (1), 2000, 67-85 []
  33. Voir, Socialism and Colonial Policy (1907), en particulier le chapitre 9, : https://www.marxists.org/archive/kautsky/1907/colonial/index.htm. []
  34. Christakis Georgiou, « Un capitalisme global pacifié ? A propos du livre « The Making of Global Capitalism: The Political Economy of American Empire » de Leo Panitch et Sam Gindin”, 2016 : https://www.contretemps.eu/un-capitalisme-global-pacifie-a-propos-du-livre-the-making-of-global-capitalism-the-political-economy-of-american-empire-de-leo-panitch-et-sam-gindin/ []
  35. W.C. Carroll, The making of a transnational capitalist class?, Zed Books, 2010 []
  36. Wood E.M., “A reply to critics”, Historical Materialism 15, 2007. []
  37. Serfati, «The new configuration of the Capitalist class », in L.Panitch, G.Albo and V.Vhibber (Eds) , Registering Class, Socialist Register 2013. []
  38. K. Van der Pijl , “Globalization Or Class Society In Transition?”, Science & Society, Vol. 65, No. 4, Winter, 2001-2002. []
  39. Robinson, “Debate on the New Global Capitalism: Transnational Capitalist Class, Transnational State Apparatuses, and Global Crisis”, International Critical Thought, Volume 7, Issue 2, 2017. []
  40. J’utilise cet acronyme par simplicité. []
  41. Dans les pays dominés, certains marxistes ont avancé l’hypothèse d’un « sub-impérialisme », dont les intersections avec les théories de la dépendance sont manifestes. Un initiateur majeur, Ruy Moro Marini, a proposé au cours dès les années 1960 ce cadre analytique pour le Brésil. Pour un examen critique récent, voir Richard Fidler and Claudio Katz, “Imperialism Today: A Critical Assessment of Latin American Dependency Theory Imperialism », MRonline, mars 2018. []
  42. Ernest Mandel, Le troisième âge du capitalisme, Éditions de la Passion, Paris, 1997 (première édition en 1972), P.260 []
  43. Id.  P. 264. []
  44. Guglielmo Carchedi : “Imperialism, Dollarization And The Euro”, Socialist Register, 2002, p.163. []
  45. Carchedi, “The Military Arm of the European Union”, Rethinking Marxism: A Journal of Economics, Culture & Society, 2006, p.335. []
  46. En 2017, le total cumulé des investissements directs (ID) des entreprises européennes aux États-Unis atteignait 2700 milliards de dollars, et celui des ID des entreprises américaines en Europe atteignait 2000 milliards de dollars. []
  47. archedi, op. cit, p..157. []
  48. Une remarque sur ce point. Une des mesures pour évaluer la captation de la valeur réalisée par un pays est fournie par la différence (ou solde) entre les revenus d’investissement directs (ID) retirés par les entreprises d’un pays du reste du monde et ceux que le reste du monde retire de ce pays. La France est un des principaux pays bénéficiaires, avec un solde (positif) total de revenus d’ID de 403 milliards d’euros sur la période 2005-2016. Au cours de la même période, le solde de ces revenus qui circulent entre la France et les États-Unis a également été très favorable à la France avec un solde bénéficiaire de 60 milliards d’euros. De là à conclure que la France exploite les États-Unis…. []
  49. Carchédi, op. cit. p.166. []
  50. Serfati, ” La domination du capital financier contemporain : une lecture critique de Hilferding » dans Bellofiore, Cohen, Durand et Orléan, Monnaie, Finance et Capital. Contributions en hommage à Suzanne de Brunhoff, Presses Universitaires de Rennes, Rennes et François Chesnais (2016) Finance Capital Today. Corporations and Banks in the Lasting Global Slump, Leiden/Boston, Brill. []
  51. Serfati, Impérialisme et militarisme. Actualité du vingt-et-unième siècle, Éditions Page2, 2004 []
  52. Anievas, « La théorie marxiste et les origines de la Première Guerre mondiale », Période, http://revueperiode.net/la-theorie-marxiste-et-les-origines-de-la-premiere-guerre-mondiale/ []
  53. Friedrich Engels, Anti-Dühring, Éditions sociales, Paris,1973, p.199. []
  54. Karl Liebknecht, Militarism & Anti-Militarism,Rivers Press Limited, Cambridge, 1973, (écrit en 1907) :https://www.marxists.org/archive/liebknecht-k/works/1907/militarism-antimilitarism/index.htm []
  55. Rosa Luxemburg (1899), « The Militia and Militarism”, Leipziger Volkszeitung, 20-26 février, https://www.marxists.org/archive/luxemburg/1899/02/26.htm []
  56. Préface à Boukharine, L’économie mondiale, op.cit. []
  57. Voir quelques exemples dans Claude Serfati, Le Militaire, une histoire française, Éditions Amsterdam, 2017, chapitre 1. []
  58. Jörg Nowak et Ekrem Ekici classent étrangement la France parmi les « sous-impérialismes », aux côtés « du Canada, du Mexique, du Brésil, de la Russie, de l’Inde, de la Turquie, de l’Égypte, de la Corée du sud, de Taïwan, etc. », “The return of the national imperialist state“, Rupture Magazine, Issue 1, 2018. []
  59. Voir le renforcement significatif de la coopération militaire à la fois industrielle et stratégique entre la France et l’Australie, « seul pays au monde avec la France et les États-Unis à être présente à la fois dans le Pacifique et l’océan Indien », Revue stratégique défense et sécurité nationale 2017, p.44. []
  60. Serfati, « Le « moment 2008 » et le rebond militaire de la France », Les Possibles, n°13, 2017, https://france.attac.org/nos-publications/les-possibles/numero-13-printemps-2017/dossier-militarisation-et-controle-social/article/le-moment-2008-et-le-rebond-militaire-de-la-France []
  61. Serfati, « France and Imperialism: A Marxist Perspective », Historical Materialism, 2015. []

Claude Serfati

Mon, 30 Apr 2018 10:10:49 +0200

La radicalité politique du Théâtre de l’opprimé

Le Théâtre de l’opprimé, cette forme de théâtre militant élaborée par le metteur en scène brésilien Augusto Boal dans les années 1970, est souvent abordé par le seul prisme du théâtre-forum. Cette technique, qui appartient à ce que Boal appelle l’« arsenal » du Théâtre de l’opprimé, est de loin la plus populaire, la plus répandue, mais également la plus étudiée et, par conséquent, elle a été mise en exergue au point que sont apparues deux tendances, souvent corrélées. D’une part la tendance à réduire le Théâtre de l’opprimé à la seule technique du théâtre-forum ou bien à faire de celle-ci un modèle venant en synthétiser les principes et les enjeux. D’autre part, le théâtre-forum a été considéré comme une pratique militante, émancipatrice, sans que ne soit nécessairement prise en compte la poétique dans laquelle elle s’inscrit, c’est-à-dire le système théorique et artistique plus global qui en sous-tend l’ensemble. En abordant le Théâtre de l’opprimé par le prisme du théâtre-forum, comme c’est si souvent le cas, il en résulte une approche souvent tronquée et qui ne permet pas toujours de saisir toutes les potentialités de cette forme de théâtre militant. Bien qu’il s’agisse d’une technique passionnante pour les problématiques théâtrales comme politiques qu’elle pose, le théâtre-forum ne permet pas, à lui seul, de saisir entièrement le fonctionnement autant que les principes fondateurs régissant le Théâtre de l’opprimé. Il ne saurait donc en être tout à fait représentatif et ce, pour plusieurs raisons.

1) Il est la seule technique spectaculaire du Théâtre de l’opprimé, dont l’objectif n’est pas, prioritairement, de créer du spectacle, de laisser des œuvres, mais d’être utile à des mobilisations, à des luttes. 2) Comme forme spectaculaire, il concentre souvent l’attention des commentateurs sur la représentation comme aboutissement, lorsque la poétique de l’opprimé s’intéresse surtout au processus – un processus dont la finalité se pense en termes d’objectifs politiques. 3) Il s’agit de la technique la plus « commercialisée » mais aussi professionnalisée du Théâtre de l’opprimé, alors même que la poétique de l’opprimé se fonde sur une remise en cause de la professionnalisation du théâtre militant. 4) Enfin, la technique, seule, détachée de l’ensemble théorique et du projet politique qui l’accompagnent, a pu faire l’objet d’une récupération par des groupes ou entreprises qui l’utilisent dans un but rompant clairement avec les ambitions militantes voire révolutionnaires qui en sont à l’origine1, preuve s’il en est de la dépolitisation susceptible de guetter une technique dès lors qu’on l’extrait de l’ensemble auquel elle appartient. Pour toutes ces raisons, on peut difficilement se contenter de ne penser le Théâtre de l’opprimé qu’à travers le théâtre-forum.

Cet article vise ainsi à proposer une autre approche du Théâtre de l’opprimé, à en faire une lecture qui se focalise non pas sur l’une de ses techniques, mais sur le fonctionnement global de sa poétique. Il s’agit pour cela de prendre à la lettre le projet qu’a été celui de Boal en 1974 lorsqu’il publie Teatro del oprimido y otras poéticas política, de faire du théâtre un lieu de la « répétition de la révolution2 ». C’est-à-dire de faire du théâtre un outil de lutte pouvant être placée entre les mains de ceux qui lutte, des opprimés. Pour ce faire, la poétique de l’opprimé s’organise autour d’un principe fondateur qui est la transformation du spectateur en acteur.

À partir de là, l’enjeu de cet article est d’envisager le Théâtre de l’opprimé comme pratique théâtrale militante, non pas en raison des sujets qui y sont abordés, des questions traitées, mais en se penchant sur une caractéristique fondamentale de sa poétique, qui lui confère à la fois sa singularité et sa radicalité, à savoir que celle-ci est conçue comme une méthode. Une méthode permettant à des opprimés, non-acteurs, non-professionnels du théâtre, d’utiliser collectivement un « arsenal » de techniques théâtrales  — le terme d’arsenal montre d’ailleurs bien la dimension offensive de ce théâtre — afin de mettre au jour les ressorts de l’exploitation et de l’oppression qu’ils subissent, de s’entraîner à y faire face, d’élaborer des stratégies permettant d’engager un rapport de force, dans une perspective qui, au départ du moins c’est-à-dire dans le contexte des années 1970, se voulait clairement révolutionnaire.

Il apparaît que le Théâtre de l’opprimé a, en tant que méthode théâtrale, une singularité, car celle-ci ne se préoccupe pas prioritairement de permettre à des non-professionnels de devenir de bons acteurs — ce qui ne signifie pas pour autant que toute dimension esthétique est exclue —, mais il s’agit de permettre à chacun de s’affirmer comme acteur, sur la scène de théâtre certes, mais surtout sur la scène politique (la première préparant à la seconde). Ainsi, l’enjeu de cet article n’est pas de penser ce théâtre par le prisme de ses usages, ni de confronter ses principes fondateurs aux approches théoriques actuelles du théâtre politique ou du spectateur mais, loin du prisme réducteur du théâtre-forum, d’effectuer une relecture de sa poétique comme méthode dont le principe fondateur est « la conquête des moyens de production du théâtre3 ».

Portrait d’un théoricien de sa propre pratique

Augusto Boal est avant toute chose un dramaturge et un metteur en scène, formé à l’université Columbia de New York au début des années 1950, avant de rentrer comme dramaturge et metteur en scène au Teatro Arena en 1956. Ainsi, bien avant d’apparaître comme le fondateur du Théâtre de l’opprimé, comme le théoricien et le « leader charismatique » d’un mouvement théâtral (informel) mondial, Boal est un homme de théâtre, un praticien. En tant que tel, il a déjà une longue carrière artistique et bénéficie d’une reconnaissance internationale au moment où il publie l’ouvrage qui donne naissance au Théâtre de l’opprimé. Bien qu’à partir de ce moment, il ait consacré la majeure partie de sa vie au Théâtre de l’opprimé, il n’a cependant jamais abandonné sa carrière de metteur en scène – quand bien même il n’a pas réussi à s’imposer sur les scènes européennes. On aurait tort de vouloir commencer à prendre en considération le parcours de Boal uniquement à partir de la naissance du Théâtre de l’opprimé, sans tenir compte de ce qu’il a accompli auparavant, d’autant que les années passées au sein du Teatro Arena se sont avérées décisives dans la maturation des principes qui régissent le Théâtre de l’opprimé — qui constitue à ce titre bien plus une évolution de sa pratique s’inscrivant dans une certaine continuité avec ce qu’il faisait jusque là qu’une véritable rupture. Tout comme le contexte historique est nécessaire pour saisir l’apparition successive des différentes techniques qui en constituent l’arsenal, tenir compte de son parcours artistique professionnel est crucial pour comprendre les présupposés artistiques et politiques du Théâtre de l’opprimé. C’est également nécessaire pour saisir la dialectique entre théorie et pratique. Car si Boal s’est démarqué comme théoricien de son propre théâtre, une étude attentive de sa biographie et de ses différents écrits laisse apparaître que ce dernier a toujours cherché à théoriser à partir de ce qu’il avait, au préalable, expérimenté. Autrement dit, la pratique a systématiquement précédé la théorie qui, en retour, est venue l’infléchir. C’est toujours de la pratique, des ateliers, stages et expériences diverses qu’ont émergé les principes du Théâtre de l’opprimé, qu’est apparue à Boal la nécessité de développer certains aspects de sa poétique, de s’engager dans de nouveaux chemins théoriques ou de mettre au point des exercices spécifiques pour répondre à un besoin révélé par le plateau. Cela permet d’ailleurs d’expliquer certaines ambiguïtés, contradictions ou retournements qui peuvent apparaître à la lecture de ses écrits successifs. Aussi la théorie du Théâtre de l’opprimé n’a-telle jamais cessé d’évoluer, du fait qu’elle est toujours restée sous condition de la pratique.

Généalogie d’un théâtre populaire4

Expliquer le fonctionnement de la poétique de l’opprimé en tant que méthode dont l’objectif est de permettre au peuple de s’approprier les moyens de production du théâtre, nécessite d’apporter quelques précisions concernant le terme de « peuple » et l’idée de « théâtre populaire » tels qu’ils ont été mobilisés par Boal et ont amplement contribué à façonner son approche de la pratique théâtrale et ce, dès le début de son parcours artistique. Dès l’écriture de ses premiers textes c’est-à-dire relativement tôt dans sa carrière, Boal invoque l’idée d’un « théâtre populaire », une notion qui détermine l’orientation artistique adoptée par le Teatro Arena. Encore faut-il préciser à qui Boal fait référence lorsqu’il parle du peuple. C’est sous une double acception à la fois nationale et politique que le peuple est convoqué, c’est-à-dire en tant que classe sociale, mais aussi en tant que peuple brésilien — principalement contre les formes d’impérialisme culturel nord-américain et européen qui imprégnaient alors fortement le théâtre brésilien. C’est selon cette double configuration que le Teatro Arena cherche à renouveler la pratique théâtrale. Revenons sur chacun de ces aspects.

  1. Un théâtre du peuple brésilien

La fin des années 1950 et le début de la décennie suivante sont marqués par un développement important du nationalisme dans la société brésilienne : nationalisation de sociétés industrielles dont Petrobràs (sous le slogan « O petroleo ´e nosso »), création de l’Instituto Superior de Estudos Brasileiros, un institut de recherche universitaire qui répond à un projet d’enseignement et de réflexion centré sur le Brésil en cessant d’analyser la réalité brésilienne à travers un regard européen, etc. Il existe également une forme de nationalisme culturel et le milieu artistique n’est pas en reste de cet esprit nationaliste qui vise surtout à s’opposer à l’hégémonie des modèles américain et européen. Comme l’écrit en effet Fernando Peixoto :

Le théâtre brésilien ne possède pas de tradition du spectacle historique. Du reste, la dramaturgie brésilienne ne possède pas, sauf quelques très rares exceptions, de textes « classiques ». Autrement dit, l’habitude de penser le passé n’existe pas, ni au niveau de l’élaboration théâtrale ni dans la mise en scène. C’est ainsi que, jusqu’en 1958, le théâtre moderne brésilien, en tant que spectacle, se construisit essentiellement en prenant comme base et stimulant le texte étranger5.

Au sein du Teatro Arena, cela a mené au développement d’une dramaturgie brésilienne, encourageant l’émergence de jeunes auteurs brésiliens et cherchant à s’affranchir des modèles dramaturgiques européens. La compagnie organise même un séminaire de dramaturgie, dirigé par Boal, véritable incubateur de dramaturgies brésiliennes modernes, et qui donne naissance à de nombreuses pièces renouvelant les sujets abordés (s’attachant à parler de questions directement liées à la réalité quotidienne brésilienne, le plus souvent des classes défavorisées) tout en expérimentant de nouvelles formes esthétiques (c’est une période qui voit s’imposer le réalisme). Comme l’écrivent les membres du Teatro de Arena :

Nous pensions bien que le théâtre a une fonction sociale à remplir et qu’avec toutes ses ressources il peut et doit contribuer à l’éducation et à la culture du peuple ; mais il nous apparut aussi que le théâtre ne peut atteindre ce but et mériter vraiment d’être qualifié de « populaire » qu’à la condition d’être national. Un théâtre digne de ce nom ne peut vivre et prospérer que greffé, en quelque sorte, sur des textes dramatiques de haute culture, mais ces textes doivent à leur tour refléter les problèmes que partage en commun le public auquel ils sont destinés. Comment donc provoquer la naissance de cette dramaturgie nationale6 ?

Un théâtre populaire se doit donc d’être un théâtre à même de parler au peuple brésilien, c’est-à-dire de s’adresser à lui à partir de questions qui le concernent, d’une réalité qui est la sienne et selon des codes artistiques marquant une rupture avec le théâtre européen. Cette volonté de mettre la réalité brésilienne sur scène conduit également à la révision de certaines pratiques discriminantes largement répandues. Le Teatro Arena recrute des comédiens représentant le Brésil « dans sa diversité culturelle et ethnique7 », c’est-à-dire des comédiens noirs, mais aussi des comédiens dont l’accent et la prononciation (rurale, populaire) viennent révéler la pluralité des pratiques de la langue portugaise, loin de la diction lissée et uniforme des scènes théâtrales traditionnelles qui se voulaient le plus proche possible de la pratique portugaise. La dimension nationale apparaît ainsi, au cours des premières années de Boal dans le paysage théâtral brésilien, comme une caractéristique fondamentale de toute pratique se revendiquant « populaire ».

  1. Un théâtre de classe

Mais le terme de « peuple » ne renvoie pas uniquement à la question nationale. Son emploi par Boal et ses compagnons est ancré dans un positionnement politique fortement influencé par le marxisme — certains membres du Teatro Arena sont par ailleurs encartés au Partido Comunista Brasileiro — et est appréhendé comme classe sociale : « le peuple était une classe8 » écrit Boal. Pour le dire vite : le peuple, c’est le prolétariat. Boal désigne par ce terme tous ceux qui sont contraints de vendre leur force de travail pour vivre et l’oppose ainsi à la notion unificatrice de « population » :

La population est la totalité des habitants d’un pays ou d’une région déterminée : elle comprend tout le monde. Le concept de « peuple » est déjà plus restreint, puisqu’il ne comprend que ceux qui louent leurs forces de travail. « Peuple » est la désignation générique pour les ouvriers, et pour tous ceux qui temporairement ou épisodiquement, s’associent à eux — comme cela peut arriver par exemple pour les étudiants dans certains pays. Ceux qui font partie de la population, mais sans appartenir au peuple, sont les propriétaires, la bourgeoisie, les propriétaires terriens, et tous ceux qui peuvent leur être associés9 […].

C’est cette approche de la notion de « peuple » — associée au caractère brésilien — qui guide le travail du Teatro Arena pendant plusieurs années, les amenant à élaborer une esthétique radicalement en rupture avec le théâtre bourgeois dominant, avec des pièces qui mettent en scène le prolétariat brésilien et des problématiques dans lesquelles ce « peuple » est en mesure de se reconnaître (de la grève au football). C’est également cette conception du théâtre populaire qui conduit Boal et sa compagnie à chercher des moyens d’atteindre ce « peuple » à qui ils souhaitent s’adresser sans pour autant y parvenir, car ce « peuple » — qui est clairement idéalisé — ne fréquente pas sa salle de spectacle du centre ville de São Paulo – dont le public est principalement composé de personnes issues des classes moyennes, dont beaucoup d’enseignants et d’étudiants. Cette réflexion est à la base de tout un pan militant de l’activité du Teatro Arena, qui monte des pièces d’agitation-propagande que la compagnie va jouer dans les campagnes du Nordeste pour les membres de la Ligue des paysans, mais aussi des pièces représentées dans les usines ou dans la rue. Ainsi, pour Boal, faire du théâtre pour le peuple signifie en premier lieu de partir de la réalité vécue par le peuple, d’adopter le point de vue du peuple sur le monde et d’aller dans le sens de ses intérêts.

Si cette notion de théâtre populaire s’avère déterminante dans les premières phases du parcours artistique de Boal, c’est au bout de longues années de pratique, de réflexion, de nombreux succès, mais aussi d’échecs et de remises en question que ce dernier fait finalement évoluer sa définition du théâtre populaire — en la radicalisant — pour la mener vers une formule qui s’est révélée fondamentale dans le projet du Théâtre de l’opprimé. Cette définition se résume par un axiome, selon lequel est véritablement populaire un théâtre qui « est fait PAR LE PEUPLE ET POUR LE PEUPLE10 ». Cette formule marque un tournant dans la pensée de Boal, tant artistiquement que politiquement puisqu’il s’agit, dès lors, non plus de pratiquer au sein de sa troupe professionnelle un théâtre « populaire » à destination du peuple brésilien, mais de partir du principe que c’est le peuple qui doit être à l’origine de ses propres représentations et pour cela qui doit être en mesure de produire lui-même un théâtre qui correspond à son point de vue et à ses aspirations et dont il peut faire usage dans ses luttes, sans avoir à dépendre des acteurs professionnels.

Une poétique de la méthode

Si l’on considère les écrits de Boal, qu’il s’agisse des articles dont les traductions françaises sont publiées dans la revue Travail théâtral à partir de 1972, jusqu’aux ouvrages majeurs comme Théâtre de l’opprimé ou Jeux pour acteurs et non-acteurs : pratique du Théâtre de l’opprimé (tous les deux publiés en français en 1975 aux éditions Maspero), mais aussi ses autres livres : Stop ! C’est magique : les techniques actives d’expression (1980), Méthode Boal de théâtre et de thérapie (l’Arc-en-ciel du désir) (1990) et la version plus récente L’arc-en-ciel du désir : du théâtre expérimental à la thérapie (2002) ; il est frappant de constater que tous se présentent comme des livres de méthode, des manuels regroupant, selon une certaine progression, techniques et exercices, assortis d’explications et de réflexions théoriques visant à généraliser les principes déduis de l’expérimentation. Une part non négligeable de ces ouvrages — de même que de Legislative theatre : using performance to make politics (1998) et The Aesthetics of the Oppressed (2006) — repose d’ailleurs sur le récit qu’il fait de ses expériences et d’anecdotes, ayant valeur fondatrice tant celles-ci se révèlent propices à la formulation de réflexions plus globales sur le contexte politique, les rapports sociaux ou le comportement humain. Ces récits prennent d’autant plus d’importance dans le corpus théorique de Boal que ce dernier a un incontestable talent de conteur, qui a amplement participé de la fascination qu’il a longtemps suscitée.

Si Boal formule sa poétique comme une méthode, c’est bien parce que le Théâtre de l’opprimé est conçu comme un outil destiné à être mis dans les mains du peuple, de non-professionnels du théâtre, afin qu’il en acquière certaines techniques rudimentaires, directement liées aux objectifs politiques dont ils se dotent. Il ne s’agit pas, en effet d’en faire de bon acteurs pouvant rivaliser avec les professionnels, mais de leur permettre d’utiliser de façon autonome le théâtre comme outil politique. C’est en ce sens que la démarche que propose Boal se veut pédagogique, progressive en se construisant étape par étape, chacune préparant à la suivante et étant composée d’un panel de techniques. Comme il l’expose dans Théâtre de l’opprimé, il s’agit avant toute chose d’apprendre à connaître son corps, c’est-à-dire de « défaire », « démonter », « analyser » les « structures musculaires des participants » pour que ces derniers « comprenne[nt], voie[nt] et sente[nt] jusqu’à quel point [leur] corps est déterminé par [leur] travail11 ». La deuxième étape consiste à « rendre son corps expressif » afin de développer un potentiel trop souvent inexploité dans une société fondée sur une communication essentiellement verbale (telle que l’appréhende Boal au milieu des années 1970). La troisième étape propose d’utiliser « le théâtre comme langage ». C’est lors de cette phase que la participation directe du spectateur à une élaboration dramatique est abordée par étapes successives. Il s’agit de « faire en sorte que le spectateur se prépare à intervenir dans l’action, sortant de sa condition d’objet pour assumer pleinement son rôle de sujet12 ». La « dramaturgie simultanée », le « théâtre-image » et le « théâtre-forum » s’inscrivent dans cette avant-dernière étape. Pour finir, la quatrième et dernière étape envisage « le théâtre comme discours ». Le théâtre est alors utilisé pour formuler et propager un discours critique sur la société. C’est un théâtre produit dans la perspective du peuple, c’est-à-dire adoptant son point de vue et servant ses intérêts. Le théâtre devient un moyen d’action. On trouve dans cette ultime étape des techniques telles que celle du « théâtre invisible » ou encore le « théâtre-journal ».

Néanmoins, si Boal se réfère ponctuellement (dans ses premières publications du moins) à une terminologie marxiste, il se limite souvent à des formules lapidaires (qu’il n’explique pas toujours), ou à quelques positions de principes et ne fournit pas toujours les clefs de compréhension quant à la façon dont chacune des techniques qu’il présente s’inscrit dans une démarche globale permettant toujours de montrer les mécanismes généraux dans les situations particulières. David Davis et Carmel O’Sullivan lui reprochent ainsi un « manque de totalité13 » faisant courir le risque d’une individualisation des rapports sociaux. Néanmoins, si le marxisme de Boal mériterait une étude à part entière14 (d’autant que ses positions politiques ont évolué au cours de sa vie), cela n’empêche en rien d’effectuer une lecture marxiste de sa poétique. Il est par ailleurs surprenant de constater que la méthode qu’il propose est composée de quelques techniques phares, dont la radicalité et la dimension militante sont clairement affichées et d’innombrables exercices issus d’une pratique théâtrale tout à fait traditionnelle. Cela s’explique notamment par le fait que la plupart des techniques qui composent l’arsenal du Théâtre de l’opprimé ont en réalité été élaborées ou pratiquées par Boal bien avant qu’il n’ait commencé à formuler l’idée d’une poétique de l’opprimé. Le théâtre invisible par exemple — dont il n’est aucunement l’inventeur — a été utilisé par son équipe en Argentine au début des années 1970, pour des raisons de sécurité. La menace que font peser l’Alianza Anticomunista Argentina ou encore l’Opération Condor sur des exilés politiques déjà arrêtés pour activités subversives le force en effet à la plus grande discrétion dans ses activités théâtrales militantes. Quant au théâtre-journal, c’est-là une technique dont toute la généalogie pourrait être retracée depuis la Russie soviétique et qu’il développe avec des groupes non-professionnels au Brésil à la fin des années 1960, sous la dictature, afin de démystifier le discours corrompu de la presse officielle. Très différemment, un certain nombre d’exercices sont quant à eux tirés du laboratoire de jeu qu’il dirigeait au sein du Teatro Arena, amplement inspirés de Stanislavski. Il ne s’agit pas ici de faire la généalogie des techniques du Théâtre de l’opprimé, mais plutôt de pointer l’une des spécificités de sa poétique, à savoir que celle-ci procède d’une systématisation de principes et de techniques à partir matériaux et de réflexions accumulés sur près de deux décennies. La poétique de l’opprimé apporte une structure théorique, une cohérence, des objectifs à sa pratique, en synthétisant et systématisant tout cela dans une méthode.

Cette méthode théâtrale a une particularité, liée à sa dimension militante, à savoir que l’objectif de cette méthode n’est pas de former des acteurs, de futurs professionnels de l’art dramatique. Ce point découle en réalité d’un autre aspect, plus crucial encore, qui est que le Théâtre de l’opprimé n’a pas vocation à « faire œuvre » — le spectacle, on y reviendra, est secondaire lorsqu’il n’est pas simplement aboli — mais, plus encore, qu’il n’est pas à lui-même sa propre fin. Le Théâtre de l’opprimé se conçoit comme une étape d’un processus politique plus large, dont le début peut l’avoir précédé et qui, nécessairement, se poursuit après lui. Autrement dit, ce Théâtre contient en lui-même son propre dépassement. Son objectif, en tant que méthode, est de permettre à des groupes d’utiliser le théâtre comme outil de leurs luttes. Ce geste implique une certaine provocation politique de la part de Boal, puisqu’il s’agit d’ouvrir la pratique du théâtre à ceux qui lui sont étrangers ou, comme il le revendique lui-même, de donner « au peuple, les moyens de la production théâtrale ».

« Au peuple, les moyens de la production théâtrale »

Cette formule utilisée par Boal dans un entretien avec Émile Copfermann, est devenu le titre sous lequel celui-ci a été publié dans la revue Travail théâtral en 197715. Il s’agit de permettre au peuple non seulement de ne plus être maintenu à l’écart d’un théâtre bourgeois qui s’effectue contre lui, mais également de ne plus être soumis à un théâtre militant qui serait le fait d’acteurs professionnels, dont les pratiques, les intérêts et les positions adoptées ne coïncident pas systématiquement avec ceux du public auquel ils prétendent s’adresser. A l’origine d’une certaine méfiance vis à vis du théâtre militant professionnel se trouve notamment la fameuse (car décisive) rencontre de Boal et du Teatro Arena avec un paysan prénommé Virgilio en 1961, lors d’une représentation donnée pour la Ligue des paysans16. Le spectacle se termine sur l’exhortation des paysans à prendre les armes et verser leur sang pour chasser les propriétaires qui les exploitent. Virgilio, qui assiste à la pièce, très touché par le message des acteurs, vient les trouver pour les enjoindre à venir sur-le-champ, avec eux, chasser le propriétaire terrien. Devant la réaction décontenancée des acteurs, dont les fusils brandis sur scène sont en carton et qui ne sont ni aptes à se servir d’une arme, ni prêts à risquer leur vie pour soutenir les paysans dans leur lutte, Virgilio conclut à l’hypocrisie des acteurs, dont la solidarité s’arrête au plateau et s’évanouit sitôt la représentation achevée. Cette rencontre révèle aux artistes de São Paulo venus prêcher une parole révolutionnaire dans les campagnes du Nordeste le caractère « surplombant » et « prescriptif17 » du théâtre d’agitation-propagande. Car c’est bien ce que reproche Boal au théâtre d’agit-prop, que de prétendre venir ouvrir les yeux au public populaire sur l’exploitation et l’oppression dont il est victime, de l’enjoindre à lutter et de lui expliquer encore comment mener cette lutte, sans pour autant que les acteurs s’adonnant à cette harangue ne soient eux-mêmes prêts à se risquer à la rejoindre et à assumer dans la rue ce qu’ils proclament sur scène. Cette rencontre a été mythifiée par Boal lui-même, qui en a fait un événement fondateur de son parcours, à l’origine d’une prise de conscience des écueils du théâtre d’agit-prop. À tel point que le récit qu’il en fait tend à donner l’impression que le Théâtre de l’opprimé découle de cette rencontre, ce qui constitue cependant une version trop rapide d’un cheminement bien plus complexe. De cette rencontre il tire cependant un enseignement précieux, à savoir que pour que le théâtre soit un outil politique — c’est-à-dire outil d’organisation, de mise en commun, d’entraînement à la prise de parole et à l’action —, celui-ci doit être directement utilisé par ceux qui peuvent en faire l’usage dans leurs luttes, sans déléguer cette tâche aux spécialistes du théâtre que sont les acteurs professionnels.

Cette méthode garantit ainsi, en théorie, une certaine autonomie de ceux qui y ont recours. Pourtant, cela n’amène cependant pas à la suppression pure et simple de toute médiation par un « spécialiste » sinon professionnel du Théâtre de l’opprimé, qui a, dans ce contexte, une fonction pédagogique, à savoir le Joker. On connaît certes le Joker dans le rôle de « l’animateur » du théâtre-forum, faisant le lien entre la scène et la salle, n’appartenant ni à la fiction, mais n’étant pas non plus membre du public. Le Joker a, dans le théâtre-forum, pour tâche de donner les « règles du jeu » et de réguler les interventions des spectateurs sur scène, de relancer une scène lorsque celle-ci s’enlise, bref, de maintenir un rythme et d’engager le débat. Mais le Théâtre de l’opprimé réserve en réalité une place bien plus importante au Joker. Ce dernier peut en effet être considéré comme le passeur de méthode, celui qui anime l’atelier et accompagne les non-acteurs dans leur apprentissage des techniques, dans leurs expérimentations. Boal n’envisage pas ces ateliers comme fonctionnant en autogestion. Lui-même a été le tout premier — et le plus important — Joker du Théâtre de l’opprimé. D’ailleurs, la première mission qu’il entreprend lorsqu’il s’installe à Paris en 1979 est de former un groupe de personnes (venues de divers horizons professionnels) à la méthode du Théâtre de l’opprimé, pour qu’ils deviennent eux aussi Jokers, qu’ils animent à leur tour des ateliers, des stages, afin de répandre le plus largement possible cette méthode, de la mettre au service du plus grand nombre de groupes (syndicats, associations, etc.) possible. Si le Joker n’est pas nécessairement, au départ, un acteur, il n’en reste pas moins que cette figure maintient l’idée d’une forme de spécialisation au sein du Théâtre de l’opprimé, ce qui conduira d’ailleurs paradoxalement à une professionnalisation progressive de cette pratique théâtrale — pourtant initialement motivée, en partie du moins, par le refus de la spécialisation artistique et de la professionnalisation du théâtre militant. Ainsi, parler d’une appropriation des moyens de production du théâtre par les opprimés n’est pas entièrement juste, en raison même du rôle de « passeur » que joue le Joker. Sans doute serait-il plus approprié dans ce cas de parler d’une transmission plutôt que d’une appropriation, ce qui pose alors d’autres questions concernant les rapports de pouvoir, d’autorité et de légitimité au sein du Théâtre de l’opprimé. Néanmoins, l’histoire de cette pratique a également prouvé que des groupes de non-acteurs se sont parfois emparés par eux-mêmes de cette méthode sans avoir recours au fameux Joker18… De fait, le mouvement du Théâtre de l’opprimé s’est aussi développé en échappant parfois tout à fait au contrôle de son créateur.

Le spect-acteur

Une autre spécificité du Théâtre de l’opprimé est que sa poétique s’organise autour d’une réflexion centrée sur la figure du spectateur. Tout ce qui peut concerner le jeu, la dramaturgie, les personnages, etc., est déduit d’une pensée critique du spectateur, faisant de cette position le point de départ et le principe organisateur de la poétique de l’opprimé. La raison réside dans l’intitulé même « poétique de l’opprimé », car Boal établit une analogie entre l’opprimé et le spectateur : le spectateur est opprimé et l’opprimé est celui qui est spectateur. Sa poétique de l’opprimé est donc une poétique du spectateur. Boal part du principe que la position spectatoriale est fondamentalement passive, que celui qui regarde n’agit pas, se contentant de regarder les autres agir à sa place. En ce sens, la méthode du Théâtre de l’opprimé vise à mettre ce spectateur en action, à le rendre acteur. Il ne s’agit pas de supprimer le spectateur, mais de questionner la distribution des fonctions, c’est-à-dire de remettre en question le fait que certains soient contraints d’occuper en permanence cette position. Ce n’est donc pas une abolition du spectateur comme on l’entend parfois. Même au sein des ateliers, il reste toujours des participants qui, à un moment donné, occupent une position spectatrice. Ce principe qu’il défend est par ailleurs propre au théâtre militant, car Boal n’a jamais souhaité ni la disparition du théâtre professionnel, si la remise en cause de ses conventions. Dans les pièces qu’il a lui-même mises en scène au cours des années 1980, il s’en est toujours rigoureusement tenu à des rapports traditionnels entre la scène et la salle, refusant toute possibilité d’intervention des spectateurs. Ainsi, ce que remet en question la poétique, ce n’est pas l’existence des spectateurs, mais la stabilité des fonctions, qu’il perçoit comme la cristallisation de rapports sociaux inégalitaires, maintenant le peuple, les opprimés dans une position spectatrice et refusant de leur reconnaître la capacité d’agir. C’est sur cette base qu’il opère une analogie entre le peuple opprimé et le spectateur du théâtre bourgeois, n’ayant aucune prise sur les événements, étant contraint de regarder et subir sans pouvoir intervenir, lorsque la classe antagoniste tire les ficelles, distribue les rôles et écrit le récit. Pour Boal, les opprimés occupent une position spectatrice vis-à-vis de l’histoire et des questions politiques. Comme l’écrit Olivier Neveux :

L’accusation portée contre le spectateur superpose sciemment deux positions, celle du spectateur de théâtre et celle du spectateur de l’histoire. La proposition pourrait alors s’établir ainsi : l’histoire pour être révolutionnée suppose que de spectatrices les masses deviennent actrices de leur propre destin — et c’est de cette façon que se décline la narration de l’histoire révolutionnaire19.

C’est cette analogie entre le spectateur et le peuple opprimé qui permet à Boal de poser l’hypothèse d’un continuum entre la scène de théâtre et la lutte politique, la première devenant une propédeutique à la seconde. C’est la raison fondamentale pour laquelle sa poétique se présente comme une méthode. Boal veut voir le peuple opprimé se mettre en lutte, monter sur la scène de l’histoire, pour affronter ses oppresseurs et ne plus endurer silencieusement ses conditions d’existence, ni, non plus, attendre que quelqu’un d’autre agisse pour lui, à sa place. Or, pour Boal, le théâtre peut être un espace d’entraînement à l’action. C’est pourquoi la poétique de l’opprimé, en tant que méthode, a pour enjeu de transformer le spectateur en acteur. Aussi, lorsque Boal déclare vouloir remettre au peuple les moyens des la production théâtrale, c’est en définitive aux spectateurs qu’il entend les transmettre. Pour le dire avec Frances Babbage :

Cette phrase adapte au théâtre l’important objectif marxiste d’une appropriation par le prolétariat des moyens de production, favorisant le communautaire plutôt que la propriété privée. Dans ce contexte, le terme d’« agir » est porteur d’un double impératif : l’action théâtrale implique l’action socio-politique. C’est dans cette perspective que « spectateur » est un « mot obscène ». Pour Boal, un spectateur est nécessairement, ce qui est problématique, quelqu’un qui n’agit pas20.

L’une des formules célèbres de Boal est en effet que « spectateur » est un « mot obscène », qu’il est « moins qu’un homme »21. Ce qui est obscène, c’est aussi ce que l’on soustrait au regard, que l’on dissimule, que l’on n’expose pas sur scène et dont on chercher à camoufler la présence. En ce sens, la position occupée par le spectateur est précisément obscène. Plongé dans l’obscurité de la salle, anonymisé, le spectateur regarde sans attirer sur lui le regard, témoin discret qui ne se fait pas remarquer et n’a pas prise sur le déroulement de la représentation.

À partir de ces considérations, Boal a forgé la notion de « spect-acteur », au cœur du Théâtre de l’opprimé. Le spect-acteur n’est cependant pas une figure hybride, à mi-chemin entre le spectateur et l’acteur, pas plus qu’il ne saurait se contenter d’être un spectateur « participant ». La définition qui en est souvent donnée, à savoir que le spect-acteur serait le spectateur assistant à une représentation de théâtre-forum qui aurait le courage de monter sur scène, de remplacer l’acteur interprétant le protagoniste-opprimé pour jouer, œuvrer physiquement et verbalement à la lutte contre l’oppression subie par le personnage, est finalement très restrictive. Une définition du spect-acteur boalien doit s’enraciner dans une réflexion sur la redistribution des moyens de production du théâtre. Les spect-acteurs sont des opprimés, des non-acteurs — toujours au sens de non-professionnels du théâtre —, qui s’approprient la forme théâtrale par le biais de la méthode proposée par Boal afin de produire par eux-mêmes et pour eux-mêmes un théâtre de lutte qui corresponde à leur représentation du monde, à la position qu’ils occupent dans les rapports sociaux et qui puisse servir leurs intérêts. Comme l’écrit Émile Copfermann :

en substance il y a dans l’expérience à travers laquelle Augusto a conçu ses techniques une dimension profondément politique, mais dans un sens tout à fait général et global qui était : la société est répressive, il faut dévoiler cette répression. Et c’est là que le clivage politique s’opère ; non entre gauche et droite, mais entre propriétaires des moyens de production et nous22.

À ce titre, sont des spect-acteurs tous les opprimés qui prennent part à des ateliers de Théâtre de l’opprimé, qui mettent à profit les exercices et techniques proposés par Boal dans le cadre de leurs propres luttes : les ouvriers péruviens utilisant le théâtre-forum pour trouver une modalité d’action collective leur permettant d’engager un rapport de force avec leur patron pour améliorer leurs conditions de travail sont des spect-acteurs23 ; les sans-papiers utilisant le Théâtre de l’opprimé pour populariser leurs luttes sont des spect-acteurs, etc. La notion de spect-acteur transcende la simple dichotomie spectateur/acteur. Elle dépasse le strict cadre du théâtre pour venir interroger les rapports de production.

Ceci est d’autant plus important que l’essentiel du Théâtre de l’opprimé se déroule loin des regards du public puisque ne donnant le plus souvent lieu à aucune représentation. Cette pratique étant conçue comme une méthode, en son cœur se trouve l’atelier, comme lieu d’expérimentation, et non la scène, surélevée, sur laquelle se meuvent les acteurs et à laquelle font face les rangées de spectateurs assis et silencieux. C’est le processus qui importe plus que l’idée d’un aboutissement « théâtralement » réussi. Le Théâtre de l’opprimé n’est en effet pas un genre dramatique spectaculaire, il ne laisse d’ailleurs pas d’œuvres. Lorsque des textes sont écrits pour les besoins d’un théâtre-forum par exemple, ils ne sont pas voués à survivre au contexte qui les a produit. Si ce théâtre fonctionne comme un entraînement, c’est d’un entraînement à l’action politique qu’il s’agit bien plus que d’un entraînement à une pratique artistique. Rares sont d’ailleurs les techniques qui ont été conçues pour donner lieu à des démonstrations publiques. C’est justement pour cette raison que le théâtre-forum est la technique de Théâtre de l’opprimé la plus célèbre, à tel point que l’on a souvent tendance à confondre les deux, à réduire le Théâtre de l’opprimé au théâtre-forum. En réalité, peu d’ateliers sont amorcés avec, déjà, la perspective d’une représentation et si représentation il y a, celle-ci n’est, là encore, qu’une étape d’un processus politique inachevé, voué à se poursuivre par la suite sous d’autres modalités.

Par ailleurs, la critique du spectateur est sous-tendue par une seconde assertion, qui concerne quant à elle directement la production théâtrale hégémonique. Dans cette perspective, c’est moins la position qu’occupe le spectateur qui est problématique que ce dont il est le spectateur, c’est-à-dire le type d’images, de représentations que lui offre le théâtre. Ce qui est visé ici par Boal, c’est avant tout la production théâtrale bourgeoise brésilienne — quoiqu’il étende sa critique à la télévision —, servant les intérêts des classes dirigeantes qui en possèdent les moyens de production. Il se montre extrêmement critique vis-à-vis des pratiques artistiques et culturelles destinées au peuple, produites par « les classes dominantes », qui « inculquent au peuple leur propre idéologie24 » et qu’il qualifie de ce fait d’« anti-peuple ». Aussi, ce que critique Boal lorsqu’il s’en prend aux spectateurs qui sont en position de recevoir ce théâtre, ce sont les images, les représentations du monde, qui adoptent la perspective des « classes dominantes ». Des images qu’il qualifie d’« achevées », c’est-à-dire donnant à voir un monde sur lequel on ne peut intervenir, qui ne peut être transformé et sur lequel le peuple n’a aucune prise. Un théâtre populaire, qui adopte la perspective du peuple, doit montrer le monde de telle façon que sa transformation paraisse souhaitable, possible et qu’elle puisse être l’œuvre du peuple lui-même. Boal reprend les propose de Jorge Ikishawa lorsque ce dernier

dit du théâtre bourgeois qu’il est le spectacle achevé : la bourgeoisie connaît déjà le monde, son monde, elle peut le traduire en images comme quelque chose de complet, d’achevé. Le prolétariat, au contraire, et les classes exploitées en général ne savent pas encore comment sera leur monde : leur théâtre sera donc celui de l’essai, et non spectacle achevé. Il y a là beaucoup de vérité ; mais il est également vrai que le théâtre peut offrir des images de « transition »25.

Il y a dans la posture de Boal quelque chose qui se rapproche de la position adoptée par le pédagogue Paulo Freire lorsque ce dernier écrit qu’il faut considérer

[…] l’avenir en tant que problème et non en tant qu’inexorabilité. C’est le savoir de l’Histoire comme possibilité et non comme fatalité. Le monde n’est pas. Le monde est en train d’être — est en devenir permanent. Par la subjectivité curieuse, intelligente, interférant avec l’objectivité à laquelle je me relie dialectiquement, mon rôle dans le monde n’est pas seulement de constater ce qui s’y passe, mais il est aussi d’intervenir en tant que sujet de ces événements. Je ne suis pas juste un objet de l’Histoire, je suis aussi son sujet. Dans le monde de l’Histoire, de la culture, de la politique, je constate non pour m’adapter, mais pour changer26.

À partir de l’analogie qu’il déploie entre le peuple opprimé et la posture du spectateur, il redéfinit le type de théâtre qui serait à même de rompre avec les représentations hégémoniques, de porter un projet révolutionnaire et de totalement redéfinir les rapports de production.

Aussi la critique virulente du spectateur telle que formulée par Boal est-elle autant critique radicale du théâtre comme outil idéologique des classes dirigeantes que critique du fait que le peuple est dépossédé des moyens de production (entre autres) du théâtre. En ce sens, l’appropriation des moyens de production du théâtre par le peuple pourrait constituer une étape, un entraînement, à la lutte pour l’appropriation totale des moyens de production. C’est également en ce sens que le Théâtre de l’opprimé se présente comme le lieu d’un entraînement à l’action politique, d’une « répétition de la révolution ». Pierre Razdac27*, militant de la Ligue communiste révolutionnaire, résume parfaitement, lors d’un entretien avec Augusto Boal et Émile Copfermann, mené pour la revue Critique Communiste en 1979, la proposition politique contenue dans la poétique de l’opprimé :

Au fond le théâtre de l’opprimé, c’est un théâtre qui a pour condition l’appropriation par le spectateur des moyens de production du théâtre ; mais plus encore, il doit susciter chez le spectateur le combat pour l’appropriation des moyens de production de sa propre existence. C’est-à-dire qu’il débouche nécessairement sur l’action28.

Pédagogie du théâtre

En tant que méthode, le Théâtre de l’opprimé a à voir avec la pédagogie. On rapproche souvent Augusto Boal de Paulo Freire, à raison bien que parfois exagérément et trop schématiquement, la coïncidence de leurs dénominations respectives ne résultant d’ailleurs pas d’un choix de Boal, mais de son éditeur29. Outre un contexte historique déterminant pour l’élaboration de leur pratique et qu’ils ont en commun (le Brésil progressiste des Movimento de Cultura Popular, des Centros Populares do Cultura, mais aussi l’expérience de la répression et de l’exil forcé), ils ont cherché à renouveler leur pratique respective à travers l’élaboration d’une méthode, structurée autour d’une théorie traversée de part en part par une pensée politique radicale, dont la finalité est la lutte contre l’oppression et la révolution. Le point nodal qui pourrait guider une analyse des liens théoriques entre les deux pratiques devrait se concentrer, là encore, sur l’idée d’un transfert des moyens de production, en regardant comment cette idée traverse la pédagogie de l’opprimé de Freire, ce dernier s’appuyant sur le principe fondateur qu’« enseigner n’est pas transférer la connaissance, mais créer les possibilités pour sa production ou sa construction30 ». Ils s’agit dans les deux cas de permettre aux opprimés, qu’ils soient « spect-acteurs » ou « apprenants », de s’approprier ces outils pour les mettre au service de leurs luttes. Si Freire insiste bien sur la « qualité pédagogique, dialogique, de la révolution31 », cette dimension est également présente chez Boal pour qui il ne fait aucun doute que pour pouvoir transformer le monde il faut d’abord le connaître, avoir conscience des mécanismes qui régissent la société avec laquelle on veut en finir. Analyser les phénomènes sociaux et politiques, mener une réflexion critique sur la société, apparaissent comme des étapes préalables à toute intervention militante. C’est, d’ailleurs, en premier lieu à ce temps réflexif que sont dédiées les techniques du Théâtre de l’opprimé. Ces dernières

ont deux buts principaux : nous aider à mieux connaître une situation donnée, nous aider à répéter des actions qui peuvent nous amener à briser l’oppression qu’elle nous montre. Connaître et transformer. C’est cela notre but. Pour transformer il faut connaître. Connaître c’est déjà une transformation. Une transformation qui donne les moyens d’accomplir l’autre32.

On pourrait ainsi associer le Théâtre de l’opprimé à une entreprise de conscientisation, un terme que l’on retrouve fréquemment tant sous la plume d’artistes participant aux mouvements populaires brésiliens, que sous celle de Paulo Freire, pour lequel il ne désigne cependant pas la prise de conscience, mais davantage la conscience critique. Le théâtre et envisagé comme outil d’exercice de la conscience critique. Une conscientisation que Freire envisage à travers l’acquisition du langage écrit, par un travail autour de la langue dont l’enjeu est tout autant d’acquérir une langue que de décrypter le monde à travers l’apprentissage de celle-ci. Une conscientisation qui englobe également une dimension corporelle dans le Théâtre de l’opprimé, langage verbal et langage corporel étant les deux piliers à partir desquels s’effectue le travail en atelier.

Le théâtre comme entraînement militant

Puisque ce n’est pas la dimension spectaculaire (souvent évacuée) qui importe ni la représentation publique, c’est à partir du processus, du travail d’atelier qu’il faut penser, en premier lieu, la dimension militante de ce théâtre. Certaines techniques relèvent en effet d’un théâtre d’intervention dans l’espace public (le théâtre invisible) ou visent à s’adresse à un collectif (le théâtre-forum). Quoique le cas du théâtre-forum mérite d’être précisé. Si cette technique est connue, justement parce qu’elle s’adresse à un public large, ouvert et hétérogène, elle a initialement été envisagée et théorisée par Boal comme devant être pratiquée exclusivement pour des groupes homogènes partageant la même expérience d’une oppression. En ce sens, le théâtre-forum était également une technique d’entraînement interne à un groupe, à un collectif constitué autour d’une expérience commune et d’intérêts a priori communs. C’est à cette condition que le Théâtre de l’opprimé devait permettre à des groupes de l’utiliser concrètement comme outil de discussion et d’élaboration stratégique. L’ouverture du théâtre-forum à un public plus vaste et, surtout, hétérogène, mêlant des individus ne formant pas un collectif ou une communauté et ne partageant pas les mêmes intérêts et revendications — avec toutes les difficultés théâtrales comme politiques que cela engendre33 — relève d’une évolution de la pratique du Théâtre de l’opprimé en France, sous l’impulsion du Céditade au début des années 1980. Mais, pour tenir compte de toutes les modifications structurelles qu’une ouverture du public engendre, un autre terme a alors été inventé par les praticiens (malheureusement peu employé, ce qui conduit bien souvent à un amalgame entre les deux versions de cette technique) : le spectacle-forum. Ainsi, le théâtre-forum reste un outil d’entraînement militant utilisé au sein d’un groupe homogène, destiné à faire évoluer les rapports au sein du groupe et à fournir des outils concrets de lutte ; lorsque le spectacle-forum assume davantage sa dimension spectaculaire et formule des objectifs politiques très différents. Une séance publique de spectacle-forum ne saurait en effet prétendre transformer le public en collectif et permettre l’élaboration d’une stratégie commune que tous chercheraient collectivement à mettre en œuvre par la suite. Il « n’a pas pour objectif, au moment même de la séance, de transformer trois ou quatre cents spectateurs en acteurs immédiats. Si la théorie du théâtre de l’opprimé sous-tend les « spectacles-forum », elle ne peut s’y appliquer totalement34. »

Ainsi, l’impact militant du Théâtre de l’opprimé est sans doute moins perceptible dans ce qu’il permet lors d’interventions publiques (à quelques exceptions près, comme le théâtre invisible ou la démonstration de certaines techniques dans le cadre de mouvements sociaux, de manifestations) que dans ce que les ateliers permettent, en termes de redistribution des rôles, d’appropriation de nouvelles formes d’expressions, de maîtrise du discours et de l’image de son groupe et de ses luttes, mais aussi d’entraînement militant, c’est-à-dire de préparation à l’action politique. Les techniques du Théâtre de l’opprimé pourraient être — et ont ponctuellement été — utilisées par des militants politiques, syndicaux, comme un outil de conscientisation et d’entraînement. Le théâtre fournit alors un espace protégé, parce que fictif, dans lequel il est possible d’expérimenter toutes sortes de stratégies, de se préparer en amont à affronter certaines situations. À l’image des ouvriers péruviens, qui expérimentent différentes modalités d’action (la grève, le dynamitage de l’usine, la création d’un syndicat…) afin d’en tester la faisabilité, les risques et ainsi d’ajuster leur stratégie. Julian Boal raconte comment, en Inde, une intervention du Jana Sanskriti autour du problème de la vente illégale d’alcool (faisant des ravages dans la population), a déclenché une action commune des paysans-spectateurs afin de faire fermer les entrepôts d’alcool et ainsi d’éradiquer localement le problème35. C’est en ce sens que le Théâtre de l’opprimé est potentiellement la « répétition » sinon de la révolution, du moins d’une action politique, que réclamait Boal. Le théâtre, parce qu’il s’agit d’un espace de possibles, qui ne connaît potentiellement aucune limite, permet de répéter des actions politiques, de préparer un argumentaire en vue d’une négociation ou d’une Assemblée Générale, en jouant la réaction des autres protagonistes, l’éventuelle répression, afin de ne pas être pris de court et, surtout, d’anticiper. C’est un outil stratégique. Son utilisation au sein d’un groupe peut par ailleurs permettre de créer du collectif, de la cohésion au sein de ce groupe, d’apprendre à œuvrer ensemble en vue d’un même objectif. Mais cela reste un outil et rien ne garantit l’usage qui en est fait, ni les positions qui y sont défendues. Parmi les impensés du Théâtre de l’opprimé se trouve une certaine idéalisation de la figure de l’opprimé, qui, parce que la poétique en a été élaborée dans une période de fortes mobilisations politiques dans lesquelles la lutte des classes occupait une place importante, ne tient que peu compte de la possibilité d’une absence de conscience de classe ou du potentiel conservatisme des positions défendues par les opprimés eux-mêmes… Il n’en reste pas moins que, parce que ce processus a lieu loin du regard intimidant du public et qu’il n’y a pas d’impératif en termes de résultat artistique, les spect-acteurs qui se saisissent de cet outil peuvent se permettre d’oser prendre la parole, se faire force de proposition, de jouer, d’exposer leurs désaccords, de travailler sur leurs contradictions, dans un format qui admet l’hésitation, l’échec et l’impasse comme des étapes nécessaires de la lutte, par lesquelles il faut passer pour pouvoir les dépasser. Cela permet aussi de tester les limites de chacun et du groupe, ce qui s’avère nécessaire pour connaître ses propres forces avant de passer à l’action et d’en assumer réellement les conséquences.

En tant qu’outil d’outil d’entraînement militant, on pourrait même imaginer, comme l’ont fait Pierre Razdac et Patrick Sempéray36*, militants de la LCR, que le Théâtre de l’opprimé pourrait permettre de modifier les pratiques militantes à l’intérieur de l’organisation, du parti, pour en faire évoluer le fonctionnement. Un parti qui « s’il est porteur de la transformation des rapports » a tendance à « les enfermer dans un fonctionnement rigide et coercitif37 ». Ce théâtre est envisagé par ces militants, non pas en tant qu’il pourrait devenir un outil au service de l’intervention politique publique du parti, mais comme une « pratique » au sein du parti, pour mettre au jour et palier à des dysfonctionnements internes. Si le Théâtre de l’opprimé a été utilisé directement en politique par Boal lui-même pendant son mandat de Vereador à la chambre législative de Rio de Janeiro comme outil de consultation de la population, permettant d’inclure davantage le peuple dans les décisions politiques — ce qui est actuellement repris au Portugal —, on peut poser l’hypothèse d’une utilisation des techniques de ce théâtre par des militants, non pas comme outil d’intervention mais au sein de leur propre organisation, afin de faire évoluer leurs propres pratiques politiques.

Au-delà du théâtre-forum

La perspective adoptée dans cet article était celle d’une lecture de la poétique de l’opprimé permettant de sortir du cadre quelque peu idéalisé, trompeur voire tronqué du seul théâtre-forum. Cette approche permet d’insister sur le fonctionnement du Théâtre de l’opprimé en tant que méthode, ce qui conduit à reformuler les définitions de certains des termes sur lesquels se fonde la poétique de l’opprimé (le spect-acteur, le Joker). Une méthode destinée à se répandre le plus largement possible, de façon à ce que tous ceux qui en ont besoin puissent y avoir recours. C’est d’ailleurs pour cette raison que, d’une part, le Céditade a pendant plusieurs années concentré l’essentiel de son activité sur l’organisation de dizaines de stages et d’ateliers, afin de diffuser cette méthode à travers le pays et le monde ; et d’autre part, que Boal  s’est toujours refusé à apposer un « copyright » sur le Théâtre de l’opprimé, refusant par-là d’en contrôler l’appropriation et les usages qui pouvaient en être faits (quoique parfois lourdement problématiques comme il le reconnaît lui-même)38. À contre-courant d’une lecture du Théâtre de l’opprimé qui verrait dans le théâtre-forum sa forme la plus aboutie (qui s’apparente souvent, en réalité, à du spectacle-forum), on peut en proposer une autre lecture. Celle d’un théâtre comme espace et outil d’entraînement, d’activist training. Cela ne permet certes pas de surmonter toutes les contradictions et les impensés qui traversent le Théâtre de l’opprimé : le continuum entre l’action fictive et l’action politique, que Boal conçoit d’une façon très mécanique, presque magique ; la difficulté à tisser théâtralement le particulier et le général, entre l’individuel et le collectif ; la tension entre ce qui relève des comportements individuels et ce qui est systémique ; l’autorité que représente la figure du Joker, investit d’un pouvoir et d’une légitimité incontestable, etc. Toutes ces problématiques méritent d’être pensées, mais à la lumière d’une approche globale du Théâtre de l’opprimé comme méthode politique. Ne pas négliger cet aspect fondamental de la poétique de l’opprimé, c’est aussi en conserver intacte sa radicalité.

  1. Julian Boal, « Origines et développement du Théâtre de l’Opprimé en France », in C. Biet et O. Neveux (dir.), Une histoire du spectacle militant (1966-1981), Vic la Gardiole, L’Entretemps, 2007, p. 226. []
  2. Augusto Boal, Théâtre de l’opprimé, Paris, La Découverte, 1996, p. 15. []
  3. Ibid., p. 8. []
  4. Sur ce sujet précisément, voir mon article « Réalité(s) et fantasme(s) d’un théâtre du peuple brésilien : Du Teatro Arena au Théâtre de l’opprimé, Augusto Boal et l’idée de théâtre populaire », Cahier d’études romanes, n° 35, « Le peuple : théories, discours et représentations », PUP, 2017, p. 449-460. []
  5. Fernando Peixoto, « L’histoire au secours du théâtre brésilien », trad. Jacques Thiériot, in Travail théâtral n° 32-33, 1979, p. 50. []
  6. Teatro de Arena, « De Marcel Achard à Oduvaldo Vianna Filho. Le Teatro de Arena de São Paulo », Théâtre Populaire n° 36, 1959, p. 74. []
  7. Richard Roux, Le théâtre Arena, São Paulo 1953-1977 : du « théâtre en rond » au « théâtre populaire », Aix-en-Provence, Université de Provence, 1991, p. 140. []
  8. Augusto Boal, Hamlet and the Baker’s Son. My Life in theater and Politics. Londres, Routledge, 2001, p. 182. []
  9. Augusto Boal, « Catégories du théâtre populaire », Travail théâtral n° 6, 1972, p. 5. []
  10. Augusto Boal. « Catégories du théâtre populaire ». Travail Théâtral 6. (1972) p. 20. Accentuation de l’auteur. []
  11. Augusto Boal, Théâtre de l’opprimé, Paris, La Découverte, 1996, p. 21. []
  12. Ibid., p. 25. []
  13. David Davis et Carmel O’Sullivan, “Boal and the Shifting Sands : the Un-Political Master Swimmer”, New Theatre Quarterly n°63, 2000, p. 294. []
  14. Sceptique à ce propos, Carmel O’Sullivan a d’ailleurs écrit un article dans lequel elle chercher à démontrer que Boal s’éloigne fortement du marxisme pour se diriger vers une approche comportementale et individuelle de l’émancipation plutôt que vers un vrai questionnement sur le pouvoir et la transformation de la société dans sa globalité. Voir Carmel O’Sullivan, « Seraching for the Marxist in Boal », Research in Drama Education : The Journal of Applied Theatre and Performance n°6, 2001, p. 85-97. []
  15. Augusto Boal et Émile Copfermann, « Au peuple, les moyens de la production théâtrale », Travail théâtral n° 26, 1977, p. 120-126. []
  16. Augusto Boal relate en détail cette rencontre dans son autobiographie Hamlet and the Baker’s Son : My Life in Theatre and Politics, Londres, Routledge, 2001, p. 194. []
  17. Olivier Neveux, « Difficultés de l’émancipation. Remarques sur la théorie du “Théâtre de l’opprimé” », Tumultes n° 42, 2014/1, p. 192. []
  18. Concernant l’histoire du Théâtre de l’opprimé, voir Sophie Coudray, Histoire politique et esthétique du Théâtre de l’opprimé en France de ses origines aux années 1990, thèse de doctorat sous la direction d’Olivier Neveux, soutenue à l’Université Lyon II en 2017. []
  19. Olivier Neveux, « Difficultés de l’émancipation. Remarques sur la théorie du « Théâtre de l’opprimé » », art. cit., p. 195. []
  20. Frances Babagge. Augusto Boal. Londres, Routledge, 2004. p. 41. Accentuation de l’auteur. []
  21. Augusto Boal, Théâtre de l’opprimé, op. cit., p. 47. []
  22. Émile Copfermann, « Le “Théâtre de l’opprimé” », Critique communiste n° 28, 2e trimestre 1979, p. 29. []
  23. Augusto Boal, Théâtre de l’opprimé, op. cit., p. 33-34. []
  24. Augusto Boal, « Catégories du théâtre populaire », art. cit., p. 16. []
  25. Augusto Boal, Théâtre de l’opprimé, op. cit., p. 35. []
  26. Paulo Freire, Pédagogie de l’autonomie, op. cit., p. 91. []
  27. Pseudonyme []
  28. Pierre Razdac, « Le “Théâtre de l’opprimé” », Critique communiste n° 28, 1979, p. 23. []
  29. Jan Cohen-Cruz, Engaging Performance, Theatre as Call and Response, Londres, Routledge, 2010, p. 43. []
  30. Paulo Freire, Pédagogie de l’autonomie, op. cit., p. 40. Accentuation de l’auteur. []
  31. Paulo Freire, La pédagogie des opprimés, Paris, François Maspero, 1977, p. 129. []
  32. Augusto Boal, Jeux pour acteurs et non-acteurs, Paris, La Découverte, 2004, p. 206. Accentuation de l’auteur. []
  33. Voir à ce propos l’article de Clément Poutot, « La projection identitaire dans le théâtre de l’opprimé », revue ¿ Interrogations ?, Identité plurielle et projection identitaire, http://www.revue-interrogations.org/La-projectionidentitaire- []
  34. Jean-Gabriel Carasso, « Point de vue », Bulletin du Céditade n°9, 1983, p. 40-41. []
  35. Julian Boal, « “C’est quand le théâtre finit que notre travail commence” : L’exemple du Jana Sanskriti en Inde », in Jean-Marc Lachaud et Olivier Neveux (dir.), Changer l’art, transformer la société. Art et politique 2, Paris, L’Harmattan, 2009, p. 141. []
  36. Pseudonyme []
  37. Pierre Razdac, « Le “Théâtre de l’opprimé” », art. cit., p. 30. []
  38. Augusto Boal, « Le théâtre de l’opprimé, outil d’émancipation », in Paul Biot et al., Théâtre et développement. De l’émancipation à la résistance, Bruxelles, Colophon, p. 49. []

Sophie Coudray

Mon, 23 Apr 2018 10:30:07 +0200

Sélectionner et punir. Pour une criminologie marxiste. Entretien avec Valeria Vegh Weis

Votre livre Marxism and Criminology se propose de reprendre l’héritage marxiste de l’analyse du crime dans une perspective à la fois historique et actuelle, en mettant en relief la notion de « sélectivité pénale » [criminal selectivity]. Pour commencer, pouvez-vous revenir sur l’origine même de ce livre, dont l’angle de vue est très ample ?

Ma conviction était que pour comprendre comment, à travers l’histoire du capitalisme, l’injustice a envahi et perverti tous les niveaux du système pénal, il était nécessaire d’aller au-delà des analyses juridiques. L’histoire de cette injustice, de cet arbitraire – ce que je nomme dans le livre la « sélectivité pénale » – est inextricablement liée aux sphères socio-économiques dans lesquelles celle-ci s’insère. J’ai alors proposé de remettre Marx et Engels sur la table, afin de prendre comme sources pour la réflexion le concept de matérialisme historique et plus généralement leurs contributions théoriques sur le crime et le châtiment. Cette approche permet selon moi de replacer le crime et le châtiment au sein du développement du système de production capitaliste, et d’analyser en profondeur l’interaction entre la sphère juridique et ses implications économiques, politiques, sociales, culturelles, religieuses, ethniques et de genre. Cette perspective matérialiste est celle qui permet de démontrer que, loin d’être un phénomène circonstanciel ou accidentel, le fonctionnement sélectif du système pénal existe dès les origines du capitalisme, parce qu’il a été un outil nécessaire à la fondation et à la reproduction de ce mode de production.

Dès lors qu’on analyse l’histoire moderne du crime et du châtiment dans une perspective matérialiste, il faut se rendre à l’évidence : le crime le plus scandaleux est, paradoxalement, l’inégalité considérable du fonctionnement de la justice pénale elle-même. Le système actuel, créé au nom de la « justice », a toujours fonctionné de façon biaisée du point de vue de la classe sociale, de la race, de l’ethnicité, de la religion, du genre et de l’âge. Après des siècles d’une telle injustice, j’ai pris conscience qu’il était temps de repenser radicalement le système pour le changer.

Ce caractère sélectif du système pénal, sa « sélectivité », les tris qu’il opère sans cesse : était-ce d’emblée le motif qui animait votre travail ou s’est-il plutôt imposé comme tel au fur et à mesure de la recherche ?

Il a en effet émergé au cours de la recherche pour s’imposer comme l’idée centrale. Au départ, mon idée était de repérer l’ensemble des réflexions de Marx, d’Engels et du marxisme contemporain sur le crime et sa répression, afin de réunir l’ensemble des connaissances sur le sujet d’un point de vue marxiste. Mais, dès que j’ai commencé à travailler, j’ai réalisé que l’accumulation primitive décrite par Marx décrivait aussi l’émergence d’une autre modalité primitive, originale, de sélectivité pénale. Marx rendait clair le fait qu’avec la naissance du capitalisme, un système judiciaire et notamment pénal systématiquement injuste était né. Plus encore, il montrait que l’accumulation primitive n’aurait pas été possible sans un usage sélectif de la répression pénale et de la gestion du crime.

Pourtant, la criminologie en tant que telle, c’est-à-dire en tant que discipline à prétention savante plus ou moins constituée, n’a pas franchement suivi cette voie…

On peut diviser l’histoire de la pensée criminologique (et de son manque d’attention à l’égard du caractère sélectif du processus pénal) en deux périodes bien distinctes : avant et après le milieu du XXe siècle. Avant le milieu du XXe siècle, les écoles de pensée se concentraient seulement sur le crime lui-même (c’est l’école classique), ou sur le criminel lui-même (c’est l’école positiviste), ou sur l’environnement social et géographique du criminel (c’est l’école sociologique). Les explications du phénomène criminel invoquaient respectivement des problèmes comportementaux individuels, des conditionnements biologiques, des effets de contexte ou de milieu. Toutes faisaient l’impasse sur le contexte social qui englobe la question du crime. Or, sous différentes variantes et malgré des changements, ces conceptions demeurent prégnantes.

Des perspectives critiques ont émergé depuis le milieu du siècle dernier. Edwin Sutherland (1883-1950) a fait remarquer l’existence d’un « chiffre noir du crime » dans les statistiques : tous les comportements criminels n’étaient pas criminalisés. Thorsten Sellin (1896-1994), un partisan des théories du conflit, avait anticipé le concept de sélectivité pénale à travers la distinction entre la criminalité « réelle » et la criminalité « apparente », dans le sillage de Sutherland. En dépit de l’importance de leurs contributions, ils ont concentré leurs efforts sur l’idée d’un contexte spécifique. De ce fait, ils n’ont pas creusé la question de la sélectivité dans une perspective historique de longue durée et ne l’ont pas non plus rattachée au contexte socio-économique.

Willem Bonger (1876-1940), Evgeny Pasukanis (1891-1937), ainsi que Georg Rusche (1900-1950) et Otto Kirchheimer (1905-1965) ont proposé les premières approches marxistes du crime et de sa répression. Dès 1905, Bonger met en relief le lien entre crime et capitalisme. Il souligne le rôle de la privation économique et de la rupture des liens entre les hommes comme déterminants du crime. Il identifie les comportements qui sont comptés statistiquement comme des « infractions ». Avant même Sutherland dans les années 1940, il repère l’existence de crimes commis par des banquiers, des courtiers, des négociants dans le cours de la vie des affaires ; or ces actions n’apparaissaient pas dans les statistiques officielles du crime. Quant à Pasukanis, s’il n’a pas réussi à identifier le phénomène de la sélectivité, il a utilisé le chapitre 2 du Capital pour montrer que le fétichisme imprègne l’ensemble du droit. Le droit offre une perception faussée des rapports sociaux, ainsi que de rapports juridiques présentés comme équitables et justes. Cette distorsion renforce les rapports capitalistes sous couvert d’un « intérêt général » fictif. Pasukanis introduit également la notion d’ « ordre social », par opposition à la « société », afin de caractériser la nature conflictuelle de la réalité sociale. Georg Rusche, en lien avec Otto Kirchheimer, s’est lui engagé dans une analyse historique des changements du système punitif en fonction de la situation du marché du travail. C’est une contribution très importante ; cependant, des auteurs ultérieurs comme David Greenberg, Massimo Pavarini et Dario Melossi ou David Garland ont relevé que la catégorie de marché du travail est très restrictive et n’inclut pas les conditions socio-économiques plus larges qui président au système punitif.

Dans les années 1960 (et même avant si l’on pense à Frank Tannenbaum (1893-1969) dans les années 1930 et Edwin Lemert (1912-1996) dans les années 1950), des sociologues états-uniens ont élaboré l’approche en termes d’étiquetage, qui se focalise sur les institutions pénales et l’iniquité de leurs pratiques. Howard Becker (1928-…) en particulier a proposé le concept de « déviant » (par rapport aux normes sociales dominantes) par opposition à la notion de « criminel », pour exprimer le fait que les institutions pénales procèdent à un étiquetage. Becker a aussi forgé le concept d’ « entrepreneurs moraux » pour désigner les individus ou les groupes qui, directement ou indirectement, contribuent à définir les normes de ce qui est considéré ou non comme « criminel ». Ce concept peut être combiné à la notion de « panique morale » formulée par Stanley Cohen (1942-2013) dans les années 1970, qui porte sur les mécanismes par lesquels se créé un environnement social favorable à l’édiction et à l’application de lois pénales.

Dans ces années 1970, la criminologie critique fit un pas supplémentaire par rapport à la théorie de l’étiquetage, car celle-ci n’élargissait pas la perspective du contrôle pénal à celle du contrôle social. Comme l’ont montré Paul Walton, Ian Taylor and Jock Young en 1973, des questions clés demeuraient sans réponse : qui précisément définit ce qui est criminel et ce qui ne l’est pas ? Quels sont les intérêts en jeu ? Quels rapports avec le système de production capitaliste ? Cette théorie n’analysait pas non le fait même derrière l’étiquetage, par exemple le fait que quelqu’un prenne quelque chose à autrui sans son accord derrière l’étiquette de « vol ». La criminologie critique a donc repris les questions soulevées par la théorie de l’étiquetage d’un point de vue plus historique et macrosociologique, en creusant le lien entre la fonction des institutions pénales et les caractéristiques du système de production capitaliste. D’un point de vue matérialiste, les criminologues critiques ont réussi à étudier le rôle inégalitaire des institutions pénales sans omettre d’étudier le contrôle social. Au lieu de se focaliser étroitement sur le processus de criminalisation, ils se sont demandés pourquoi certains comportements sont qualifiés de criminels tandis que d’autres, dont on peut démontrer qu’ils provoquent des dommages, ne le sont pas. Dans les années 1980, l’école du « réalisme de gauche » a essayé de répondre à une crise de l’approche marxiste. Elle prend acte du fait que les infractions commises par les populations les plus démunies affectent avant tout celles qui partagent leur statut social. De ce fait, la stratégie était de concentrer l’effort sur la promotion de politiques progressistes, de gauche, pour rivaliser avec les politiques sécuritaires (« la loi et l’ordre »). Enfin, au début du XXIe siècle, la criminologie « culturelle » a ouvert la perspective aux transformations culturelles qui sous-tendent les changements de politique pénale.

Ce bref résumé de la pensée criminologique montre que même si certaines théories se sont efforcées de mettre au jour l’inégalité inhérente au système pénal, elles n’ont pas approfondi le phénomène spécifique de l’injustice systématique de son fonctionnement ordinaire. Ce phénomène a seulement été considéré à titre secondaire (par la criminologie critique et le réalisme progressiste) et dans une perspective abstraite (par l’approche en termes d’étiquetage). En outre, ces théories n’ont pas identifié les mécanismes spécifiques à travers lesquels la sélectivité pénale s’est manifestée, et n’ont pas retracé non plus son développement historique antérieur. Somme toute, je trouvais que même si le XXe siècle a apporté des analyses inestimables du système pénal, le phénomène de la sélectivité pénale n’avait pas encore été pleinement exploré en étant contextualisé de manière à la fois historique et socio-économique. Le concept de « sélectivité pénale » vise précisément à éclairer l’injustice inhérente du système pénal qui prospère avec le capitalisme.

Vous avez évoqué la criminologie critique en général et la criminologie marxiste et/ou « radicale » en particulier. Il existe quelques exposés de la théorie marxiste du crime, comme le livre de Mark Cowling intitulé Marxism and Criminological Theory. Que souhaitiez-vous apporter par rapport à ce type de contributions ?

La contribution de Mark Cowling est très précieuse (je participe d’ailleurs actuellement à des événements communs avec lui), en particulier concernant le débat sur le sens même de ce que l’on entend par crime ainsi que le statut de la criminologie critique. Il soulève aussi des questions très importantes à propos des relations entre marxisme et droit en général. Cependant, mon livre s’est effectivement centré sur la sélectivité pénale et l’injustice continue qui a corrompu le fonctionnement de la justice pénale depuis les débuts du capitalisme. Plus encore, mon objectif était de mettre en évidence le fait que le capitalisme a eu besoin de ce système pénal injuste pour assurer le contrôle social, tout en montrant que le fonctionnement de cette sélectivité pénale n’est pas resté le même, mais a changé en fonction des conditions socio-économiques. C’est pourquoi j’ai distingué trois modalités de sélectivité pénale : « originale » du XVe au XVIIIe siècle, « disciplinaire » du XVIIIe au XXe siècle et « boulimique » dès lors. Les travaux essentiels existants de théorie marxiste, y compris de théorie juridique marxiste, ne permettaient pas d’opérer cette mise au jour.

Selon l’idée communément admise, Marx et Engels ont bel et bien traité directement du droit (à commencer par les lois sur le « vol de bois »), mais pas tellement du crime et de la déviance. À ce sujet il faut se fier à de courts extraits, voire à des digressions, notamment le passage sur la « productivité du crime » dans les manuscrits dits Théories de la plus-value. Cette représentation vous semble-t-elle valable ?

Dans l’introduction du livre, je prends acte du fait que, pour développer une analyse cohérente de la sélectivité pénale à partir de la perspective de Marx et Engels, il est impératif de prendre en compte d’abord les objections faites à cette approche. Je dirais qu’il est possible, à des fins analytiques, de répartir ces objections en trois grandes catégories. Premièrement, Marx et Engels n’auraient pas étudié le crime de façon approfondie, en conséquence de quoi toute conclusion s’appuyant sur leurs travaux serait insuffisante. Deuxièmement, le crime et son contrôle seraient des phénomènes superstructurels déterminés par l’infrastructure économique et, de ce fait, Marx et Engels ne leur auraient pas consacré d’analyse spécifique. Troisièmement, l’approche marxiste aurait mené à l’expérience du « socialisme réel » et, par conséquent, cette approche pourrait aboutir à de nouveaux abus du même genre.

La première de ces critiques est effectivement la plus durable. Toutefois, cette idée d’un manque de développement systématique du thème criminel dans les travaux de Marx et Engels est de nature exégétique ; or une théorie juridique marxiste ne se limite en aucun cas à une pure compilation des réflexions de Marx sur le sujet. Il s’agit plutôt d’un discours critique concernant le rôle du droit en société à partir des principes posés par la pensée marxiste et en suivant sa méthode, le matérialisme historique. C’est-à-dire, comme le dit Umberto Cerroni (1926-2007), la même approche que celle adoptée par Marx à propos de l’économie politique dans Le Capital. En suivant cette logique, mon livre avance qu’il est possible et même souhaitable de passer au crible marxiste la question du crime et de son traitement, et ce d’une double façon : grâce aux passages dans lesquels Marx et Engels abordent directement ce thème et aux études d’autres auteurs qui contribuent à une analyse holistique du phénomène criminel, et en appliquant la grille d’analyse du matérialisme historique au domaine criminel.

Les outils conceptuels et les hypothèses théoriques des travaux de Marx sont d’une grande importance pour l’analyse du phénomène criminel si on les utilise sans dogmatisme. Comme le dit Alessandro Baratta, cela signifie considérer le marxisme comme une construction ouverte, qui, comme n’importe quelle autre, peut et doit être retravaillée à travers la confrontation à d’autres approches et arguments. Ce faisant, on peut trouver des éléments substantiels dans les écrits des pères fondateurs du marxisme pour mettre en lumière la fonction du droit en général et celle du domaine pénal en particulier, en rapport avec les rapports sociaux actuels et la structure économique qui les sous-tend.

Vous avez mentionné le nom d’Umberto Cerroni, un auteur très peu connu en France. Pourriez-vous nous en dire plus sur sa contribution ? D’ailleurs, plus largement, existe-t-il quelque chose comme une école italienne d’analyse juridique marxiste ?

Les travaux de Cerroni sont très précieux, bien que je m’y réfère assez peu, dans la mesure où il se focalise sur le droit en général et non sur le droit pénal en particulier. Sa contribution à l’étude du crime est double. D’une part, il souligne que faire référence à Marx et Engels à propos du droit ne signifie pas qu’il faille traquer tout ce qui se rapporte au droit sous leur plume pour le réunir de façon éclectique, mais qu’il faut replacer ces éléments dans le cadre du matérialisme historique. Autrement dit, pour comprendre que le droit ne fonctionne pas en vase clos, hors de tout contexte, il faut, comme pour n’importe quel autre phénomène social, le replacer dans ses conditions socio-économiques. D’autre part, il établit clairement que le droit bourgeois est un droit de classe même quand le droit ne confère pas d’avantage à la bourgeoisie, mais du simple fait qu’il traite formellement équitablement des individus placés dans des conditions réellement inégales. Je suis parti de là pour expliquer que le droit ne peut être neutre du point de vue de la classe sociale ou de la couleur de peau s’il y a inégalité des conditions matérielles d’existence. L’iniquité légale n’est cependant pas une surprise. Si le droit est inique, c’est parce qu’il est lié à un système économique fondé sur l’exploitation de classe. Comme l’explique Marx, les droits ne pourront jamais être placés au-dessus du développement économique et de la phase de civilisation qu’il conditionne. C’est pourquoi il est clair que le droit agit inéquitablement même lorsqu’il prétend que nous sommes tous égaux. Pour dire les choses de façon imagée : certains d’entre nous sont dans un fauteuil roulant, d’autres sont juste fatigués, d’autres encore (peu nombreux) sont marathoniens, et le droit dit : je vais vous traiter équitablement, vous démarrerez tous la course du même point. À cela s’ajoute le fait que pendant la course, les sanctions sont plus dures pour les erreurs que les coureurs en fauteuil roulant sont davantage susceptibles de commettre. En somme, l’application de la loi prête une attention disproportionnée aux irrégularités commises par celles et ceux qui sont en fauteuil roulant et leur applique en outre des sanctions plus dures.

Pour ce qui est d’une tradition italienne spécifique dans l’analyse juridique marxiste, on peut se référer à ce qu’elle nomme « usage alternatif du droit ». Il s’agit d’une critique du droit bourgeois soulevée par des juristes qui proposent une herméneutique sociologique en vue de construire une jurisprudence susceptible de donner une signification différente au droit écrit, afin de renforcer les droits des catégories de population les plus vulnérables. Pietro Barcellona et Giuseppe Coutturri figurent parmi les principales incarnations de cette approche qui s’est confrontée au positivisme formel du XIXe siècle qui forçait juges et avocats à appliquer machinalement le droit tel que conçu dans les textes.

Diriez-vous que nous sommes toujours dans une phase de déclin de la criminologie marxiste, au moins par comparaison avec l’intensité des débats et controverses au sein de ce courant dans les années 1970 ? Ou peut-on au contraire discerner actuellement un regain de cette approche, par exemple à travers la criminologie « verte » (green criminology, relative aux atteintes à l’environnement) ou certains courants de la criminologie « culturelle » (cultural criminology) ?

Je pense qu’il y a un besoin permanent d’explications à la fois holistiques et approfondies du crime. Et ce d’autant que la criminalité en col blanc et la criminalité environnementale sont d’une complexité croissante et ont une dimension de plus en plus globale. D’ailleurs, les infractions ordinaires n’ont pas été réduites en dépit de politiques prétendument « agressives » à l’encontre du crime, politiques qui n’ont fait que susciter une incarcération et un contrôle pénal de masse. De ce fait, une théorie marxiste du crime et du châtiment est susceptible de connaître un nouvel essor. Et effectivement, la green criminology et particulièrement les travaux de Rob White – avec lequel nous sommes justement en train de rédiger un chapitre de livre sur le sujet – est une approche précieuse pour analyser d’un point de vue « radical » des crimes qui affectent l’humanité dans son ensemble, et les plus démunis en particulier. Pour ce qui est de la criminologie culturelle, Jock Young, l’un des pionniers de la criminologie critique, fut aussi l’un des premiers à s’engager dans une approche culturelle dans ses travaux sur la boulimie. Comme je l’ai suggéré tout à l’heure, je reprends d’ailleurs ce terme dans le dernier chapitre de mon livre pour comprendre le type de sélectivité punitive qui domine le siècle en cours : une sélectivité punitive boulimique.

Dans les années 1960-1970, on l’a évoqué, le débat a été riche au sein de la criminologie marxiste et plus largement radicale. Quelle est la valeur de cet héritage aujourd’hui ?

Comme je le disais précédemment, dans les années 1970 la criminologie critique a fait un pas de plus que l’approche par l’étiquetage. Taylor, Walton et Young sont les auteurs du livre le plus important dans cette perspective, The New Criminology. For a Social Theory of Deviance (1973), et sa suite, Critical Criminology (1975). Ils y ont passé en revue la pensée criminologique antérieure, d’un point de vue marxiste, d’une façon remarquable. Ce faisant, ils ont permis une réflexion critique sur le traitement (ou le non traitement) de la sélectivité pénale dans la pensée criminologique d’avant les années 1970. Ils ont souligné combien, malgré des siècles de réflexions sur le crime, il manquait une analyse effective de l’iniquité du système pénal en lien avec la structure sociale. Le marxisme les a aidés à rendre visible et à dénoncer le caractère de classe du droit pénal tout en faisant du comportement criminel l’expression d’une société de classes. Parmi les criminologues critiques, Baratta propose de développer une position criminologique qui se place dans la perspective de la classe ouvrière, du salariat. Dans leur livre The Prison and the Factory, Melossi et Pavarini ont cherché à lier l’origine de la prison pénale au développement des usines. Tout en évitant une conception purement économique, ils soulignent combien le déploiement du système punitif a dépendu des exigences du système productif. Bales étudie les rapports entre les affaires légales et illégales dans le système capitaliste. Richard Quinney prend position en faveur du développement de la théorie marxiste afin de comprendre de façon critique le système légal moderne. William Chambliss soulève la possibilité d’une théorie politico-économique du crime. Il envisage le caractère de classe du droit criminel et caractérise les comportements criminels comme des expressions de la société de classe. Chambliss porte aussi son attention sur l’application du contrôle pénal dans les ghettos états-uniens, par contraste avec le manque de contrôle des crimes et délits commis par des individus hauts placés. Steven Spitzer, lui, entend développer une théorie criminologique marxiste distinguant les catégories de population sur lesquelles repose le traitement du crime. Roberto Bergalli, un défenseur de la criminologie critique latino-américaine, étudie les rapports entre contrôle social et système pénal. Il appelle à une réflexion sur la complexité d’actes dommageables socialement qui pourtant ne sont pas criminalisés.

Bref, la criminologie critique propose une perspective théorique qui inscrit les institutions pénales et leurs rapports dans le cadre du système économique. Cependant, plusieurs auteurs ont formulé des objections sérieuses à l’encontre de cette approche : la difficulté à associer marxisme et criminologie ; l’absence de propositions concrètes pour lutter contre la criminalité ; l’idéalisation de la figure du délinquant ; le manque de soubassement empirique… Melossi explique que pour surmonter ces critiques, la criminologie critique doit miser sur la combinaison d’une approche interactionniste microsociologique et de la perspective macrosociologique marxiste. Dans son souhait d’avancer sur le second aspect, elle a négligé le premier. De plus, elle ne prête pas suffisamment attention à la délinquance en col blanc et ne creuse pas suffisamment le développement historique et les mécanismes spécifiques de la sélection punitive. Ces critiques n’empêchent pas l’extrême pertinence de cette école dans l’étude du crime et de son traitement d’un point de vue holistique et matérialiste.

 

Qu’en est-il des contributions de penseurs ou de courants hétérodoxes ou ayant entretenu un rapport critique avec le marxisme, tels Stuart Hall, Edward Thompson ou Michel Foucault, dans des genres différents ?

Leurs contributions sont à mon sens d’une très grande importance. Mon livre s’inspire ainsi des travaux de Stuart Hall, Edward Thompson et Eric Hobsbawm en ce qui concerne la part de la population qui fut surcriminalisée au cours de l’accumulation primitive. Ces auteurs analysent comment les pauvres des villes qui ne pouvaient plus entrer dans des corporations en phase de dissolution (sous l’effet d’un accroissement du pouvoir de la bourgeoisie nouvelle) furent forcés de survivre dans un système qui leur était étranger, et surcriminalisés quand ils n’y parvenaient pas. En outre, Thompson relate le fait que la classe ouvrière – et avec elle le lumpenprolétariat – s’est formé entre 1790 et 1830, quand les organisations de travailleurs et les organisations politiques se sont mêlées, et que par conséquent, au cours de l’accumulation primitive, on ne peut que repérer des étapes préliminaires de leur développement. Il met aussi la lumière sur le Black Act en Angleterre (1723) criminalisant la chasse aux daims ou aux lièvres et aux lapins, ou la pêche sans permission sur des terres désormais privées, avec des punitions disproportionnées destinées à discipliner les pauvres et à imposer la propriété privée comme valeur cardinale. Dans un autre travail, Thompson montre également que des émeutes de la faim – réponses directes aux attaques contre l’économie morale des pauvres, notamment la hausse des prix, du blé notamment – étaient traditionnelles jusqu’à la consolidation des rapports de production capitalistes ; avec l’émergence du capitalisme, la peur bourgeoise de ces révoltes, lesquelles mettaient à l’épreuve la discipline des masses rurales, poussa à un changement de leur conception et de leur traitement. Thompson montre comme les définitions strictes de la propriété imposées par le nouvel ordre juridique ont transformé ces émeutes en crimes.

Mon livre est aussi nourri par le travail de Foucault, qui faisait de ce qu’il appelait la « gestion différentielle des illégalismes » un élément central du droit criminel moderne. Même si certains travaux universitaires le placent en opposition à la perspective marxiste, je pense qu’il est possible de les rapprocher. C’est particulièrement le cas dans Surveiller et punir, livre dans lequel il se concentre sur l’économie punitive. Son travail sur les workhouses et la manière dont elles ont installé la discipline dans les âmes en se substituant aux peines afflictives est aussi crucial pour l’étude historique du crime et du châtiment, de même que son analyse des fonctions manifestes et latentes de la punition.

Vous avez mentionné le lumpenprolétariat. On prête généralement au marxisme un jugement très sévère à son encontre. Cette représentation est-elle définitivement établie ou est-il possible de la nuancer, voire de la discuter ?

Dans le chapitre 25 du Capital, avec la loi de paupérisation, Marx expose l’idée selon laquelle à mesure que la composition du capital change, avec l’augmentation du capital fixe par rapport au capital variable et une offre de travail qui tend à augmenter, ceux qui ne parviennent pas à vendre leur force de travail doivent survivre en ne comptant que sur leurs propres ressources. De sorte que la population au travail s’accroît excessivement par rapport aux besoins du capital, formant des masses de surnuméraires que Marx nomme « surplus relatif ». Ce surplus constitue une armée de réserve disponible pour le capital, agissant comme un « thermomètre » des salaires de la classe ouvrière employée, empêchant leur croissance afin de ne pas gêner l’accumulation du capital.

Suivant cette analyse, Marx identifie, en bas de ce « surplus relatif », des secteurs extrêmement pauvres, chroniquement inemployés ou employés sporadiquement à des travaux précaires, dont l’intégration sur le marché du travail n’a lieu que lors de moments de croissance économique, mais qui ne parviennent pas à conserver leurs emplois. Ce secteur est nommé paupérisme, un secteur socio-économique qui, quand il n’est pas soumis à la discipline du travail, était surtout soumis à la répression via la surcriminalisation de stratégies de survie tels le vagabondage, la mendicité, des infractions vénielles.

À mon sens, les contributions de Marx et Engels nous permettent de comprendre le lumpenprolétariat comme une composante du paupérisme. Sa particularité est qu’il n’était pas seulement exclu du marché du travail et marqué par un statut social très bas (à l’instar de ses équivalents dans d’autres catégories du paupérisme), mais qu’il lui manque aussi une conscience de classe, jouant ainsi un rôle réactionnaire actif dans les luttes de classe, encourageant une attitude de « tous contre tous ». En conséquence, l’ « avantage » du lumpenprolétariat est que lorsqu’il remplissait une fonction utile à la classe dominante, celle-ci pouvait renoncer à réprimer le crime.

Ainsi, le rejet du lumpenprolétariat ne doit pas être assimilé à une répudiation d’ensemble des masses inemployées et extrêmement appauvries. De plus, se démarquant du déterminisme, Marx et Engels considéraient que le rôle du lumpenprolétariat pouvait changer au cours du processus historique. Dans le Manifeste communiste, ils affirment que le contexte révolutionnaire peut faire rentrer le sous-prolétariat dans le giron du mouvement ouvrier. Autrement dit, loin d’être une catégorie figée, le lumpenprolétariat peut changer de place dans le cadre du conflit de classe.

Quelle est selon vous – ou quelle devrait être – la contribution de la criminologie marxiste au débat actuel concernant l’incarcération de masse, particulièrement aux États-Unis, particulièrement des Noirs ?

J’ai choisi de débuter le livre par une phrase-choc : « Je ne peux plus respirer ». Ce sont les derniers mots d’Eric Gardner, un noir américain mort suite à son arrestation pour une infraction bénigne (un vol de cigarettes dans la rue), alors qu’il n’était pas armé ; des mots prononcés à New York en juillet 2015 après avoir supplié en vain d’être libéré. Je me suis alors demandé : l’injustice qui empoisonne cette affaire (inégalité sociale, violence policière, impunité judiciaire) représente-t-elle un incident isolé, ou exprime-t-elle un biais inhérent au système pénal ? Cette réponse punitive et partiale à un conflit social, est-elle un phénomène local, réservé aux zones urbaines comme la ville de New York, ou un phénomène national, voire mondial ? Dans quelle mesure l’expérience poignante d’Eric Gardner peut-elle décrire le fonctionnement actuel de la justice pénale ? Et peut-on remonter le fil de l’histoire pour le comprendre ?

Le livre envisage ces questions complexes par-delà l’affaire Gardner, prise comme une illustration frappante de la façon dont le système pénal repose sur un paradoxe : une promesse de justice mêlée en pratique à de l’injustice. Le livre avance que ce n’est pas seulement M. Gardner, mais des communautés ou des populations entières qui « ne peuvent plus respirer » dès lors qu’elles sont confrontées au système pénal. La notion de sélectivité pénale vise à mettre en lumière le fait que c’est l’ensemble du système pénal (l’édiction des normes, leur application, les conséquences qui en résultent, etc.) qui est corrompu par des biais qui ne concernent pas seulement l’appartenance de classe mais aussi la race, l’origine ethnique, le genre, l’appartenance religieuse et d’ou résulte une stigmatisation.

À ce propos les chiffres parlent d’eux-mêmes. Aux États-Unis, 12 millions de personnes sont prises dans un système de contrôle pénal de masse, et la plupart d’entre elles sont des jeunes hommes noirs ou latinos sans diplôme et au chômage. Dans les huit premiers mois de 2014, par exemple, les communautés noires et latinos représentaient 86% des personnes arrêtées pour possession de cannabis à New York. À l’échelle du pays, sur les 1 100 personnes tuées chaque année par la police, 95% des victimes sont des hommes, la moitié ont moins de 34 ans, et les Noirs sont fortement surreprésentés (un mort sur quatre). Ensuite, les biais sont également inhérent au système judiciaire : les populations minoritaires manquent de moyens de défense convenables, à quoi s’ajoute le fait que des agents publics les incitent à plaider coupable. Quand les accusés font face à un jury, celui-ci est le plus souvent blanc. L’injustice ne s’achève pas quand les gens sont libérés de prison : après leur peine, ils peuvent avoir perdu leur droit de vote, avoir été exclus du logement social, voir leurs droits parentaux retirés, ne pas pouvoir briguer un emploi public, se voir refuser l’aide sociale publique. De plus, la sélectivité pénale est socialement omniprésente bien au-delà du système pénal : du point de vue de la race, les jeunes hommes noirs américains ont plus de chances d’aller en prison qu’à l’université, comme Michelle Alexander le montre. Pour donner juste un exemple, alors que 992 hommes noirs américains ont reçu l’équivalent d’une licence dans les universités de l’État de l’Illinois en 1999, à peu près 7 000 autres étaient relâchés par le système pénitentiaire du même État l’année suivante pour des infractions de faible gravité à la législation sur les stupéfiants. Somme toute, la sélectivité pénale remplit une fonction de contrôle social sur les minorités raciales et les populations paupérisées placées à l’écart du système scolaire, de l’aide sociale publique, du marché du travail et autres mécanismes souples de contrôle social, et non pas seulement comme un moyen de lutter contre la criminalité.

Il va de soi que l’impact frappant de la race sur le plan de la sélectivité pénale n’est pas propre aux seuls États-Unis. En Europe, la justice pénale n’est pas aussi homogène qu’aux États-Unis sur le plan démographique, cependant elle vise aussi de façon disproportionnée les immigrés et les minorités.

Somme toute, la perspective du livre est d’analyser la sélectivité pénale en observant comment elle fonctionne à travers l’ensemble du processus pénal. La première étape est celle de la rédaction des textes, qui créé de l’inégalité devant le droit. La deuxième étape est celle de ce qu’on peut appeler le profilage policier dans l’application de la loi, qui renvoie à l’activité discrétionnaire des agents de la force publique (y compris la police aux frontières et les brigades spéciales). Il ne s’agit pas seulement de « profilage racial », comme on le dit couramment, car il touche aussi la classe sociale, l’ethnicité, le genre, la religion. La troisième étape est celle de l’activité judiciaire au niveau des poursuites. C’est ce qu’on peut appeler la discrétion judiciaire, pour marquer le fait qu’elle ne renvoie pas seulement à des biais dans l’activité des procureurs mais aussi à celle des juges, des avocats, des jurés. La quatrième étape, celle de la pénalisation différentielle, renvoie à l’inégalité des sanctions et, en particulier, à la gestion carcérale. Elle englobe l’administration des conséquences de condamnations qui contribuent à reproduire le cycle de l’exclusion économique et sociale.

Analyser non seulement la classe sociale mais aussi l’injustice raciale à travers le concept de sélectivité pénale, comprendre qu’il s’agit d’une caractéristique qui traverse toutes les étapes du système pénal, qu’il s’agit non pas d’un phénomène récent mais d’un trait permanent du système capitaliste : tout ceci pousse à questionner en profondeur et de façon compréhensive [au sens d’une prise en compte de l’ensemble des éléments qui le composent] le système pénal, à redéfinir le débat de sorte à changer ce système.

Vous-mêmes avez un regard interne, puisque vous avez travaillé au sein du système judiciaire argentin, du côté de la défense. Quelle est la nature de cette expérience et comment nourrit-elle votre travail universitaire, théorique ?

C’est une question que je ne cesse de me poser ! Dans les mois qui viennent je me consacrerai uniquement au travail universitaire, mais le poste que j’ai occupé jusqu’à très récemment impliquait de coordonner une équipe pluridisciplinaire de psychologues, de juristes, de travailleurs sociaux offrant aux plus démunis de l’aide juridique dans des affaires pénales afin de contribuer à minimiser les effets judiciaires de la vulnérabilité sociale. Auparavant, j’ai travaillé comme conseillère juridique au sein de l’agence nationale argentine de santé publique, où j’ai participé à la conception de la loi sur la santé mentale, loi qui met l’accent sur le paradigme de la santé communautaire en lieu et place d’une approche asilaire. J’ai aussi participé à un programme d’aide aux prisonniers confrontés à des problèmes de santé mentale au sein d’une équipe interdisciplinaire déliée des contraintes (de confidentialité notamment) de leurs homologues au sein du système pénitentiaire. Avant cela j’ai aussi travaillé pendant douze ans dans différents tribunaux pénaux.

Évidemment, quand vous travaillez au sein du système pénal, même du côté de la défense où, au moins, vous ne portez pas la fardeau du prononcé des sentences, vous devez composer avec l’injustice. Il serait plus facile d’être une universitaire à plein temps et de s’épargner tous les aspects négatifs de la pratique pénale… Deux éléments à ce sujet.

D’abord, le champ universitaire argentin en matière juridique est minuscule. La plupart des universitaires ont en fait une pratique judiciaire à plein temps, que ce soit à titre indépendant ou au sein des tribunaux ; ils n’enseignent et font de la recherche qu’à titre secondaire et le plus souvent de façon bénévole ou quasi bénévole. Ce qui est dommage, car les universitaires n’ont alors que très peu de temps et de moyens pour mener des travaux novateurs et la possibilité de faire du travail de terrain est rendue quasiment impossible. J’ai fait ma thèse de doctorat tout en enseignant et en travaillant par ailleurs à plein temps au sein des tribunaux et cette situation n’a rien d’exceptionnel.

Ensuite, je crois que si nous pouvons à la fois penser de façon critique le système judiciaire en tant qu’universitaires et travailler en son sein pour en réduire l’arbitraire, en exploitant la faible marge de manœuvre qu’il laisse pour ce faire, nous pouvons peut-être améliorer un tant soit peu l’état du monde. Autrement dit : certes, le système pénal est injuste et arbitraire, il est destiné à surcriminaliser les catégories les plus vulnérables de la population et sous-criminaliser les puissants. Néanmoins, en travaillant au sein de ce système avec un esprit critique, on peut avoir la possibilité de jouer dans ses interstices, au moins pour des affaires individuelles : obtenir une peine un peu plus légère pour quelqu’un qui risque la prison à cause d’une infraction bénigne, offrir gratuitement du conseil juridique à une personne incarcérée qui n’a jamais eu avant la possibilité de faire part de sa situation, ou même simplement traiter les prévenus avec humanité et leur expliquer honnêtement les choses sans recourir au jargon juridique. Ce ne sont que de toutes petites victoires, elles ne contrebalancent pas la pénibilité qu’entraîne le fait d’agir au sein du système, mais elles valent quand même qu’on les vise.

Entretien mené et traduit par Grégory Salle

Valeria Vegh Weis