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Phrénosphère

Wed, 11 Jul 2018 23:52:23 +0200

Penser l’écologie (2/2) : fragments d’un discours écolo

1-Rester humain

L’écologie est avant tout une nécessité philosophique, esthétique, vitale. S’il faut être écologiste, c’est pour que notre monde reste habitable et que nous restions des « humains » – qu’une étymologie sans doute fantaisiste fait dériver du latin « humus », la terre, le sol. Nous sommes tous et toutes ces êtres profondément à l’image de notre créatrice, la Terre. Créatrice immanente, bien sûr, sans volonté ni projet, créatrice comme le sac et le ressac sont créateurs en sculptant les falaises, comme les nuages sont les créateurs de ces cristaux irisés aux formes uniques sophistiquées, harmonie au comble du sublime, mais fragiles et évanouissants. L’animal humain – comme tout être vivant – est indissociable de la planète qu’il habite et qui l’a forgé. Nous sommes, nous autres êtres humains, ces paysages, ces climats, nous sommes ces journées, ce rythme de vingt-quatre heures, nous sommes minéraux parmi les minéraux, plantes parmi les plantes, animaux parmi les animaux, nous sommes la Lune qui brille au-dessus de nos têtes et les ciels étoilés de l’été, nous sommes cette hygrométrie particulière, nous sommes cette lumière chaude d’il y a huit minutes, venue du Soleil, nous sommes les saisons – deux ou quatre peu importe –, nous somme l’odeur des roches, nous sommes le feutre du brouillard et le satin des ciels laiteux, nous sommes le fracas des cataractes, le murmure d’un courant d’air et l’écho des cimes, nous sommes la putréfaction de la vie qui engendre la vie, nous sommes, nous aussi, bleus comme une orange. Cela signifie que ce que nous sommes est intrinsèquement façonné par notre appartenance à la Terre. La physiologie, cela est évident, n’est telle que parce qu’elle fut confrontée à l’environnement terrestre, Darwin nous l’a appris. Mais notre psyché également, en tant que produit d’une physiologie particulière en situation dans un monde particulier : notre façon de penser n’est pas étrangère à la Terre que nous habitons. Dit autrement, il n’y a d’êtres humains que sur cette planète-là. Que nous venions à la quitter, ou à la détruire, et nous ne serions plus des êtres humains. Ainsi, l’écologie est avant tout une nécessité pour l’humanité en tant que telle.

Bouleverser le monde terrestre, donc notre rapport à celui-ci, a des conséquences très profondes sur l’humanité et plus largement, sur toute forme de vie. Le goût des aliments, frelaté par l’agriculture moderne et l’agroalimentaire, a un impact sur ce que nous sommes. Mais aussi les odeurs, auxquelles nous ne savons plus prêter attention : le vent n’est déjà plus qu’un relent. Et que dire de la pollution lumineuse, la nuit, qui prive 20% de l’humanité – et combien d’animaux et de plantes ? – de l’éclat des étoiles ? Qu’est-ce qu’une humanité incapable de lever les yeux, et de noyer son regard dans l’infini du cosmos ? Une humanité dépravée, à n’en point douter.

2-Ecologie du Beau

Allons plus loin. Si l’environnement fait partie intégrante des individus qu’il accueille, si donc nous sommes à ce point façonnés par notre milieu et les interactions que nous avons avec lui, il est évident que notre appréhension esthétique du monde est atteinte en son cœur par sa dégradation. Cet enjeu est d’importance capitale, car la Beauté, et plus largement le sentiment esthétique, est une libération. Ou plutôt, une promesse de liberté, un ailleurs ici-bas. Elle est la transcendance païenne, elle est, avec le sublime, ce « sentiment océanique » cher à Romain Rolland, par lequel nous expérimentons un autre monde au sein du monde. L’expérience esthétique est, d’une certaine manière, la colonne vertébrale de l’âme humaine, si tant est que la distinction de l’âme et du corps ait du sens, ce que je ne crois pas. Or, la nature, le spectacle grandiose du jour, les sommets accablants dont les cimes se perdent dans les nuages, les cirques aux parois rocheuses affûtées comme des lames ; voilà la beauté première, la beauté par excellence car elle nous touche tous et nous élève en même temps qu’elle nous écrase – nous faisant accéder aux deux infinis pascaliens – et alors notre condition, transitoire à jamais imparfaite d’êtres suspendus, nous terrasse. Bref, l’expérience esthétique est nécessaire à l’homme, tout particulièrement celle de la nature, car la plus directe et la plus universelle, la plus « gratuite » également, à tous les sens du terme.

Saccager les paysages c’est donc aussi saccager nos paysages intérieurs. Cette notion de paysage est fondamentale, et trop souvent négligée car improductive et non rentable. L’écologie doit s’en emparer. Il ne s’agit pas seulement de préserver les espèces animales ou végétales, mais aussi les paysages en tant que tels, c’est-à-dire ces espaces naturels (le plus souvent, semi-naturels) qui forgent l’identité visuelle d’une terre, et, oserais-je, d’un terroir. Ce qui faisait dire à Montaigne, revenant d’Italie en passant par les Alpes, « après être sorti tout-à-fait des montagnes, commençai d’entrer aux plaines à la française » : un je-ne-sais quoi de familier. Il y aurait ici fort à dire sur l’humanité hyper-citadine, et l’on pourrait s’interroger avec effroi sur le type d’êtres qu’une telle expérience du monde va produire. Que seront ces individus n’ayant jamais connu que l’odeur de la pollution, des caniveaux, des fumées en tous genres, de l’asphalte bouillant ; ne connaissant que les platanes gris, les pigeons aussi tristes que nous, les massifs mornes des parcs des centres villes, les rares insectes perdus là, et les clébards qui se soulagent sur la chaussée ? Nul ne peut prévoir ce que sera un être humain à ce point coupé de la nature – ou de ce qu’il en reste (coupure qui culmine dans le véganisme : ultime négation, haine parachevée de la nature et de l’animalité). La laideur occupe une place particulière dans le dispositif de la modernité : elle est partout. La laideur des villes aux constructions sans âmes, froides, difformes, anguleuses, aux couleurs improbables, une laideur mondialisée. Habiter ainsi la laideur a bien évidemment un impact sur le développement des individus, et c’est là une question éminemment politique. Aucune émancipation n’est véritablement possible quand la beauté n’existe plus. La question du philosophe Jaime Semprun prend alors une acuité glaçante : « Quand le citoyen-écologiste prétend poser la question la plus dérangeante en demandant : Quel monde allons-nous laisser à nos enfants ?, il évite de poser cette autre question, réellement inquiétante : A quels enfants allons-nous laisser le monde ? »

3-L’hybris

L’agriculture productiviste, pilier de la société libérale, entre dans la catégorie de ce que les grecs anciens appelaient la démesure, ou « hybris » en grec, c’est-à-dire l’incapacité de l’homme de tenir sa juste place. L’hybris nomme l’illimitation. La condition humaine est faite de limites, mais de limites floues, qui se dessinent en fuyant, comme l’horizon devant nous qui se dérobe à mesure qu’on l’approche. Ces limites ne sont jamais données, mais elles existent, et les transgresser c’est faire preuve d’hybris. Les conséquences, chez les grecs, sont mises en scène dans les tragédies. Il s’agit d’un pêché immanent, une justice sans justicier, un couperet sans bourreau (le dieu vengeur et irascible de la mythologie peut être vu comme une métaphore). La volonté de maîtrise absolue fait partie de l’hybris. L’écologie devrait être le discours qui nous rappelle constamment que nous sommes finis et limités, à l’image du monde dont nous sommes. Le philosophe Dominique Lestel pose la question « à quoi sert l’Homme ? ». Il y répond : « à tenir sa place d’Homme ». En apparence simpliste, cette phrase résume toute la recherche philosophique depuis sans doute l’aube de l’humanité. Elle recherche en effet la juste place de l’Homme.

L’hybris est une forme de transgression. Mais c’est la transgression de frontières intangibles et peut-être mouvantes. Quoi qu’il en soit, on ne sait qu’on les a franchies qu’au moment où il est déjà trop tard. Il existe pour ainsi dire une continuité entre ce qu’il est possible de faire, et ce qui relève de l’hybris : on ne tombe jamais dans la démesure, on glisse vers elle, par degrés insensibles. Il n’y a point de différence remarquable entre l’hybris et les états antérieurs, de même qu’un voyageur perdu dans la forêt s’y perd petit à petit sans que jamais il ne puisse se dire « je me perds », mais toujours « je me suis perdu ». On ne bascule pas dans l’égarement d’un coup : on ne se perd pas au détour d’un arbre, il n’existe aucun pas qui marque notre perte, juste une succession, un continuum. Cela explique la faculté qu’à l’Homme de se perdre sans s’en apercevoir et pire, tout en pensant aller dans la bonne direction. Les perditions écologiques ne se peuvent comprendre qu’ainsi. Car après tout, il existe un tel continuum dans notre rapport – ambivalent – à la nature. Nos ancêtres aussi fertilisaient leurs terres, luttaient contre tel parasite nuisible, parfois à l’aide de mixtures et de préparations particulières. Quelle différence avec nos intrants actuels ? Ne font-ils point autre chose que prolonger ces techniques avec les moyens de la science moderne ? Hybris. Nous avons glissé dans l’hybris, et s’il n’y a point de différence essentielle entre le purin d’orties et les néonicotinoïdes, ces deux substances relèvent bel et bien de deux mondes incommensurables. Lorsque l’on compare nos pratiques actuelles à celles d’il y a cent ans, en montrant qu’au fond, elles ne seraient pas si différentes, on commet une grave erreur. Comme de dire que la navette spatiale n’est que la traduction moderne de la diligence. Parfois, une différence quantitative (moteurs plus puissants, herbicides plus efficaces etc.) aboutit à un changement qualitatif, le fait est connu. De même que le Mal n’est que le prolongement du Bien. Pour le dire autrement, à vouloir aller plus loin, il arrive qu’on se retrouve ailleurs. La modernité, avec sa promesse du Progrès indéfini comme moteur de l’Histoire, nous a peut-être entraînés vers le Pire.

Geoffrey

Tue, 03 Jul 2018 21:43:37 +0200

Penser l’écologie (1/2) : science et écologie, dialogue impossible ?

• Le cas glyphosate est représentatif à plus d’un titre des rapports entre l’écologie et la science. Tout d’abord, le décalage entre le résultat des études scientifiques et les discours écologistes dominants, qui se basent sur une seule recommandation pour justifier leur opposition. La raison commanderait plutôt de porter crédit à la majorité, et conclure, provisoirement, qu’en l’état actuel des connaissances – et j’insiste sur ce point – le glyphosate n’a pas de toxicité démontrée sur l’homme. Entendons-nous bien, cela ne signifie pas que le glyphosate soit inoffensif, simplement que si toxicité il y a, elle est probablement assez faible ou assez retardée pour ne pas être mise en évidence sur des cohortes suivies pendant des dizaines d’années (jusqu’à 30 ans). Cela ne signifie pas non plus qu’il faille se désintéresser de la question et cesser les études, au contraire. Mon propos n’est pas de défendre le glyphosate, mais plutôt de le combattre autrement.

• Ce cas illustre également le traitement médiatique de ces affaires. Globalement, la presse fait dans le sensationnel, l’irrationnel, quitte à faire peur. Ce n’est pas un scoop que de dire cela, mais s’agissant de science, on peut dire que tous les grands médias racontent à peu près n’importe quoi.

• Autre fait remarquable : la polarisation des écologistes sur des sujets accessoires ou périphériques. Plutôt que d’user des litres d’encre et de salive sur une question oiseuse, pourquoi ne pas se consacrer à d’autres tâches plus utiles ? Il y a suffisamment de produits toxiques, néfastes pour l’homme ou la nature, de souillures dans notre monde. Pour le symbole, répondra-t-on. L’interdiction du glyphosate serait le symbole d’une victoire sur le monde agro-chimique et phytosanitaire. La belle affaire, notre monde se meurt, et nous avec, qu’avons-nous besoin de symboles ? Ce ne sont pas des symboles qui tuent par brassées entières nos abeilles, qui massacrent la biodiversité, qui infectent l’air et corrompent nos fleuves et nos rivières ! Comme souvent, les luttes perdues d’avances se content de victoires symboliques pour prouver qu’elles servent à quelque chose. Nicolas Hulot en sait quelque chose.

• Les « sceptiques » et autres rationalistes se basent sur toutes ces études scientifiques qui, souvent, vont à l’encontre des préconisations des écologistes. Ils font, disons-le, aveuglément confiance à la science. Aveuglement il y a. Car ce que l’affaire du glyphosate montre également, et qui, justement, empêche d’avoir une foi totale envers les résultats scientifiques, c’est la compromission de certains scientifiques, voire leur corruption. C’est la fameuse affaire des « Monsanto papers » dont nous avons parlé. Certains résultats d’études sont trafiqués, maquillés, falsifiés, avec parfois le concours actif des scientifiques eux-mêmes, attirés par les sommes surement mirifiques que leur font miroiter les grandes compagnies de l’agro-chimique. Ces affaires de corruption, ou de conflits d’intérêts, existent, et les « sceptiques » sont pour la plupart incapables d’en tenir compte, ils se contentent de les balayer d’un revers de main. Que ces cas de malhonnêteté scientifique soient minoritaires n’est pas douteux, cependant, ils jettent un discrédit, ou du moins une suspicion souvent légitime sur tous les résultats scientifiques qui ont trait à des sujets sanitaires ou agricoles. Tous les discours « sceptiques » seront voués à être objets de méfiance tant qu’ils ne prendront pas ce problème à bras le corps.

• Cependant, insistons sur un autre point : l’écologie ne peut pas rejeter la science quand ça l’arrange. Soit on l’accepte, avec ses imperfections, soit on la refuse, mais il n’y a pas de demi-mesure. Un résultat scientifique ne peut se contredire que dans le champ scientifique, il est illusoire de croire que la morale ou le Bien seraient compétents pour réfuter un résultat de science. Autrement dit, contredire la science sur le cas du glyphosate ne peut se faire qu’à l’aide d’études contradictoires, ou en réfutant les méthodologies, en pointant les biais, ou les erreurs d’analyse des études antérieures. A moins, comme on l’a dit, de démontrer leur malhonnêteté ou leur corruption. Mis à part ce cas précis, seule la science peut réfuter la science. Et heureusement. Gardons-nous de conclure que la science serait donc omnipotente ou qu’elle serait le seul champ d’élucidation du monde. Car si la science est effectivement toute-puissante et ne souffre nulle concurrence à propos des questions scientifiques, il en va tout autrement sur les questions politiques, morales ou philosophiques. Une erreur terrible – souvent commise par les rationalistes et plus globalement les libéraux – est de faire déborder la science de son domaine de compétence. Au motif que la science est irréfutable dans son domaine, on fait comme si elle pouvait trancher des questions politiques ou autres. C’est la négation même de la politique donc de la démocratie, qui n’est qu’affaire d’opinion et non de connaissance. Il n’existe aucune discipline scientifique qui puisse trancher la question de savoir s’il faut ou non utiliser le glyphosate. La science nous dit comment le produire, quelles peuvent être ses conséquences éventuelles, c’est tout.

• L’attitude de refus de la science ne peut pas être acceptable pour un écologiste. C’est se tirer une balle dans le pied. Car nous avons plus que jamais besoin d’elle. Sinon, que répondre aux « climato sceptiques » ? Les scientifiques du GIEC (Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat) nous alertent depuis des années sur le bouleversement climatique à l’œuvre. Récemment, 15000 scientifiques ont tiré la sonnette d’alarme sur l’état désastreux de notre planète. Refuser la science, c’est refuser cela aussi. On ne peut pas d’un côté reprendre les résultats des climatologues du GIEC et de ces 15000 chercheurs, et de l’autre, rejeter ceux des autres scientifiques qui déplaisent à la cause. Il faut faire avec, mieux, s’appuyer dessus. Cela rajoute à la méfiance généralisée à l’égard de la science que l’on observe dans nos sociétés. Méfiance hyperbolique puisqu’elle alimente toutes les théories du complot les plus farfelues et entraîne une méconnaissance grandissante des vérités de science. L’inculture scientifique croît, cela est inquiétant. Mais elle porte tout aussi bien à croire que la Terre et plate et que le réchauffement climatique est l’oeuvre des chinois. Encourager la défiance systématique vis-à-vis de la science se retourne immanquablement aussi contre l’écologie.

• On pourrait produire une critique presque similaire concernant les OGM. Là encore, la nocivité de ces produits est douteuse, les preuves manquent. Encore une fois, cela ne veut pas dire que les OGM soient des produits formidables. La vérité, qu’il faut accepter, est que nous n’en savons rien. Ce qui nous incite, certes à une prudence minimale, mais surtout à redoubler d’efforts pour établir la toxicité ou pas de ces substances. En revanche, les sceptiques nous obligent à penser une opposition à ces produits qui accepte, dans un souci de cohérence, les données scientifiques – provisoires, mais les seules, faute de mieux. Cela nous contraint, pour le meilleur, à affûter nos arguments, et à déporter le débat sur d’autres terrains, beaucoup plus fondamentaux. S’opposer aux OGM ne doit pas se faire au nom de l’hygiénisme ni de la sécurité alimentaire, mais, beaucoup plus profondément, d’une philosophie de la vie, de la nature et de l’homme. Paradoxalement, ces discours souvent très critiques à l’endroit de l’écologie, sont aussi un de ses meilleurs atouts. Dans le prochain article, nous essaierons justement d’élaborer certaines pistes de la critique radicale que doit porter l’écologie, critique philosophique, politique et morale, sans laquelle elle n’est qu’une vitupération sans fondement. La science, on l’a dit, n’a pas la compétence de régler les questions morales, politiques et philosophiques. C’est donc de ces questions qu’il convient de s’emparer pour fonder le discours écologique.

Geoffrey

Wed, 23 May 2018 20:08:45 +0200

Bibliosphère : La montée de l’insignifiance – Cornelius Castoriadis

La montée de l’insignifiance compile 14 textes écrits par Castoriadis dans des contextes différents : conférences, contributions à des revues, articles, dialogues… De nombreux thèmes sont abordés : la politique, bien sûr, l’un des principaux objets philosophiques de Castoriadis, mais aussi la psychanalyse, « l’actualité » de l’époque (qui est toujours en grande partie la nôtre), la chute de l’Occident, des réflexions sur la Grèce antique, la démocratie… Ce livre constitue une entrée en matière indispensable qui reprend la plupart des grandes et profondes réflexions de Cornélius Castoriadis. Une sorte de bréviaire. Mais un bréviaire qui n’en demeure pas moins exigeant philosophiquement et conceptuellement. Pas d’effet de manche, pas de style pompeux, verbeux et inutilement obscur, mais la précision et la rigueur de la pensée. Les redites sont fréquentes, ce qui rajoute à l’aspect pédagogique : on voit se déployer une pensée structurée, riche, foisonnante, organisée sans être systématique ni dogmatique.

Faire la recension des 14 textes de La montée de l’insignifiance serait à la fois pénible et inutile. Nous nous contenterons de quelques aspects.

On retrouve dans ce livre, je l’ai dit, les grands moments de la pensée castoriadienne. Les concepts d’auto-institution, d’imaginaire instituant, de démocratie, de création, d’autonomie sont ici exposés et explicités. On retrouve par exemple l’opposition qu’il met en place entre sociétés hétéronomes et autonomes. « Dans ceux-ci, régimes d’hétéronomie instituée, la source et le fondement de la loi, comme toute norme, valeur et signification, sont posés comme transcendants à la société. […] Cela vaut aussi pour les individus : le sens de leur vie est donné, réglé d’avance, de ce fait assuré. Pas de discussion possible sur les institutions – donc aussi, pas de discussion possible sur les croyances sociales, sur ce qui vaut ou ne vaut pas, sur le bien et le mal »(p.239). Une telle hétéronomie impacte la politique, les mœurs, les productions artistiques, l’esthétique au sens large… On peut illustrer cette idée avec Descartes qui, projetant de tout remettre en question, de tout « révoquer en doute » n’en épargne pas moins « la religion de son roi et de sa nourrice » : la philosophie est bornée, limitée, par une institution posée comme transcendante – la religion. L’autonomie, au contraire, brise cette « clôture du sens » imposé par l’hétéronomie. Dans un tel régime, qui est une exception historique, le sens n’est jamais institué une fois pour toute, mais toujours débattu, discuté, remis en question. Cette capacité à remettre en question les fondements de la loi, la loi elle-même et toutes les créations sociales permet la constitution d’un régime démocratique, mais aussi de la philosophie. En effet, la philosophie ne peut se contenter des réponses préétablies, ni des dogmes. Il y a un élan commun entre la politique et la philosophie.

De ces considérations théoriques découlent bien entendu de nombreuses conséquences pratiques sur ce qu’est ou n’est pas la démocratie. La montée de l’insignifiance, comme l’œuvre de Castoriadis en général, fournit à ce titre des pistes de réflexions absolument nécessaires. Le philosophe voyait dès Socialisme ou Barbarie s’étioler la démocrate sous nos cieux libéraux, il fut de ceux qui alertèrent très tôt sur la nature oligarchique de nos régimes occidentaux. Pour lui, il ne faisait aucun doute que notre situation ne relevait – et encore moins aujourd’hui – en aucun cas de la démocratie. Il critique férocement le devenir bureaucratique de nos sociétés, leur propension aux petits arrangements procéduriers, le manque total de réflexion sur les fins souhaitables de la politique etc. Dans cette veine, il critique le « pseudo-individualisme » libéral, autre nom de l’atomisation des sociétés modernes, et le morcellement, la sectorisation des revendications, autre nom du communautarisme et du lobbying. Il critique notre conception moderne de la démocratie représentative et voit, dans l’Athènes antique, les germes d’une démocratie véritable. Fin connaisseur de l’histoire de la Grèce antique, il réhabilite Aristote contre Platon dans ce domaine. Ses analyses creusent tous ces sujets pour leur donner une profondeur indispensable.

On pourra voir ici une forme de pessimisme, mais il faudrait bien plutôt parler de lucidité tant tout ce qu’il décrivait déjà il y a 20 ou 30 ans, parfois plus, n’a fait que se confirmer et s’amplifier.

Dans La montée de l’insignifiance, on retrouvera des dialogues ou des entrevues, portant notamment sur des sujets de l’actualité de l’époque – les années 80/90 en l’occurrence. Une discussion avec le sociologue Edgar Morin montre la hauteur de vue de Castoriadis (et par contraste, la naïveté de Morin) et sa capacité à saisir les événements pour leur donner un sens. A propos de la situation au Proche-Orient en 1991 et à la Première Guerre du Golfe il écrit : « Mais, derrière tout cela [le rôle de l’ONU], se pose la relation entre le monde islamique et l’Occident. D’une part, il y a la formidable mythologisation des Arabes par eux-mêmes, qui se présentent toujours comme des éternelles victimes de l’Histoire. Or, s’il y a eu une nation conquérante, du VIIème et XIème siècle, ce sont bien les Arabes. […] Où en sont-ils politiquement à l’heure actuelle ? Ce sont des pays où les structures du pouvoir sont soit archaïques, soit un mélange d’archaïsme et de stalinisme. On a pris le pire de l’Occident et on l’a plaqué sur une société culturellement religieuse. Dans ces sociétés, la théocratie n’a jamais été secouée : le Code pénal, c’est le Coran […]. Cette mentalité profonde reste, et resurgit face à la modernité.
Or, la modernité, ce sont aussi les mouvements émancipateurs qui se sont produits depuis des siècles en Occident. Il y a eu des luttes multiséculaires pour parvenir à séparer le religieux du politique. Un tel mouvement ne s’est jamais développé en Islam. Et cet Islam a devant lui un Occident qui ne vit plus qu’en mangeant son héritage ; il maintient un statu quo libéral, mais ne crée plus des significations émancipatrices. On dit à peu près aux Arabes : jetez le Coran et achetez des vidéo-clips de Madonna. Et, en même temps, on leur vend à crédit des Mirages.
S’il y a une « responsabilité » historique de l’Occident à cet égard, elle est bien là. Le vide de signification de nos sociétés, au cœur des démocraties modernes, ne peut pas être comblé par l’augmentation des gadgets. Et il ne peut pas déloger les significations religieuses qui tiennent ces sociétés ensemble. La lourde perspective de l’avenir est là. L’effet de la guerre, c’est déjà, ce sera demain davantage, l’accentuation de ce clivage rejetant les musulmans vers leur passé.
Il est d’ailleurs tragiquement amusant de voir aujourd’hui que, si Saddam Hussein tombe, il y a de grandes chances pour qu’il soit remplacé par un régime fondamentaliste chiite, c’est-à-dire celui que l’Occident s’est empressé de combattre quand il s’est installé en Iran. »(p.60 à 62)

Cela se passe de commentaire. L’analyse est impeccable.

Enfin, je citerai une analyse qu’il propose des mouvements de mai 68, subtile et mesurée. Loin de condamner en bloc cet évènement au motif qu’il serait une révolte de petits-bourgeois qui aurait mené à la dislocation de l’école et à l’accélération du libéralisme ; loin de louer sans réserve les mouvements parfois loufoques, l’esprit juvénile et inconscient absolument insoucieux des conséquences de ces actes ; loin de ces deux écueils traditionnels, il prend grand soin de distinguer plusieurs moments de ces « mouvements des années soixante ». Il y a d’une part le contenu effectif des revendications d’alors, souvent inspirées d’un socialisme autogestionnaire, éprises de liberté, de mise à bas du libéralisme ; et de l’autre, la récupération par nombre d’intellectuels alors inconnus, récupération plus tardive. Ces intellectuels sont aujourd’hui accolés systématiquement à « l’esprit 68 » : les Foucault, les Deleuze, les Derrida, les Guattari… tous ces gens à mille lieux des revendications de mai 68, mais qui ont su s’approprier les événements, s’y fondre après coup en faisant croire qu’ils en étaient les inspirateurs si ce ne fut les instigateurs. Or, ces gens se sont ralliés au libéralisme culturel, et parfois économique, entraînant dans leur sillage la « pensée 68 ». Mais c’est une falsification.

Geoffrey

Sun, 06 May 2018 19:24:57 +0200

Bibliosphère : Zéro de conduite – Michel Onfray

L’on pourrait reprendre l’essentiel de l’article consacré au tome précédent : le style est le même, toujours aussi drôle, ironique, toujours aussi incisif. Onfray est tel le Cyrano de la pièce de théâtre, à la fin de l’envoi, il touche. Il touche même diablement juste, entre les omoplates. Et tout le monde y passe. Ses banderilles sont bien aiguisées, l’arène est prête – l’arène politique cela va sans dire –, les taureaux sont là, dans l’obscurité d’abord, baveux, le mufle mousseux et luisant, leurs sabots raclent la poussière sanglante et lourde de l’écume de leur bave qui s’égoutte, ils s’agitent dans leurs torils, ils balancent la tête de droite et de gauche comme pour encorner un ennemi invisible car leurs yeux sont bandés, et puis tout d’un coup, un silence infinitésimal mais glacé : la porte du toril s’ouvre, le bandeau couvrant les yeux des taureaux sont arrachés et les animaux sont brutalement heurtés par un mur de cris, de hurlements et de lumière. Sourds et aveugles, ils s’élancent. Le combat démarre. Et bientôt, ce sera l’estocade.

Macron en prend pour son grade

Il est le personnage central de ce dernier tome : le président Macron, le nouveau président, est rhabillé pour l’hiver. Et pour l’hiver d’après. La « macronie » n’est pas en reste : Brigitte Macron (« Marie-Antoinette »), Richard Ferrand, François Bayrou (« Monsieur Propre »), Gaspard Gantzer, Sibeth Ndiaye, Nicolas Hulot etc. Mais au-delà des piques et des saillies, Onfray montre, si besoin en était, de manière à mon avis définitive, à quel point le « nouveau monde » est vieux, croulant, décati, éculé. Ce monde crasseux et répugnant d’individus louches, magouilleurs, de menteurs, de carriéristes à la veste usée d’avoir été tant de fois retournée, d’élus sans conviction ni idée ni projet – à part de servir leurs intérêts propres -, ce marigot puant et glougloutant de vieilles combines, de crapuleries d’alcôves, de resucée de vieux discours des années 80, de recettes ayant déjà fait la preuve de leurs échecs mais resservies à toutes les sauces… Ce monde macronien est un vieux monde, un très vieux monde. Lire Zéro de conduite suffit à démonter toute tentative de nous faire croire l’inverse.

Sous la plume de Michel Onfray, Emmanuel Macron devient un président enfant, un gamin perdu sans sa maman qui pourtant joue au gros dur, un président minable se prenant pour la réincarnation du général de Gaulle, mais à qui « il manque 23 centimètres d’Histoire », un homme infatué de lui-même mais méprisant son peuple et détestant la France, un suppôt de l’Europe libéral maastrichtienne, prêt à tout pour que périsse la France, un homme qui n’existe que dans l’œil des caméras…

Opposé à l’opposition

Mais ce livre ne tape pas que sur notre bon président. Une autre cible favorite d’Onfray dans Zéro de conduite : les insoumis, parfois très soumis. Il dézingue Jean-Luc Mélenchon le « robespierriste en peau de lapin » et ses accointances douteuses avec les dictatures pourvu qu’elles fussent de gauche, il éreinte le couple Corbière-Garrido, leur habitation à loyer très modéré, et les incartades télévisuelles et ardissonesques de madame (« fraise Tagada »), il moque l’opposition en carton de qui se prend pour Jean Moulin avec pour tout fait d’arme le refus de la cravate… Un seul, peut-être, est du goût d’Onfray, François Ruffin, insoumis à l’endroit du Mélenchon – « l’insoumis en chef » – lui-même.

L’opposition, c’est aussi Les Républicains : NKM et ses vapeurs, Wauquiez et sa parka – à quoi se résume d’ailleurs son programme… – , Fillon et ses costards… Le Front National : Philippot et Marine Le Pen, « la tête et les jambes », jambes acéphales depuis que Philippot s’est fait débarquer, Le Pen père, Le Pen nièce… Les socialistes : morts et enterrés. Etc.

Information piège à con

Enfin, l’autre cible privilégiée de ce Zéro de conduite sont les journalistes et les grands médias. Plus particulièrement leur propagande cynique ayant abouti à l’élection de Macron en mai dernier. Leur propagande à peine déguisée pour l’Europe maastrichtienne, leur propagande toujours pour tout ce qui se fait de libéral en ce monde. Parfois tirant les ficelles, parfois pantins à leur tour. Plus globalement, ce qui est dénoncé page après page est la politique spectacle, la « com’ » en lieu et place des idées. Avec notre nouveau président, plus qu’avec l’ancien (« Sphincter Ier » comme il était surnommé dans le tome précédent), tout n’est que communication, apparaître, vacuité de l’image. Voilà qui tue sûrement la politique à petit feu dans notre pays. Le décalage entre les actes et les paroles, le pratique et le symbolique. Le symbolique est en faveur des petites gens, certes, mais les actes toujours en faveur des puissants et des fortunés. Consolez-vous braves-gens, vous avez les mots…

Bref, vous l’aurez compris, une vision désabusée de la politique et des politiques. Un livre qui se lit d’une traite, un retour sur une année mouvementée, mais finalement, assez drôle. Car il vaut mieux en rire…

Geoffrey

Tue, 24 Apr 2018 10:49:12 +0200

Bibliosphère : L’enseignement de l’ignorance – Jean-Claude Michéa

Michéa montre bien comment l’école était en soi un temple de résistance – au moins partiel – à l’extension indéfinie du libéralisme, ne fut-ce que parce qu’elle privilégiait l’accumulation de savoirs à celle d’argent. Sans idéaliser l’école républicaine – autoritaire, verticale, aux ordres du pouvoir – il nous dit aussi qu’elle était une sorte de contrepoids qui « se souciait réellement – et sans doute avec beaucoup de sincérité – de transmettre un certain nombre de savoirs, de vertus et d’aptitudes qui étaient en eux-mêmes parfaitement indépendants de l’ordre capitaliste. On aurait le plus grand mal, par exemple, à déduire la décision d’enseigner le latin, le grec, la littérature ou la philosophie, des contraintes particulières de l’accumulation du Capital. » Peut-être cette remarque éclaire-t-elle les récentes opérations d’une Ministre de l’Education Nationale de sinistre mémoire pour s’en prendre à l’enseignement du latin et du grec… Mais aussi celles de ces prédécesseurs… Michéa insiste sur les tensions permanentes dans la société – et c’était d’autant plus vrai au XIXème – entre d’une part le pôle libéral, fort, à l’avancée patiente mais inexorable ; et d’autre part le pôle de ce qu’il nomme, d’après Orwell, la common decency, fragile, attaqué de toutes parts, presque à terre mais encore vivant. L’enseignement de l’ignorance, en partant de l’école, remonte jusqu’à ce nœud de tensions, et montre en quoi ce nœud – que Michéa appelle un « compromis historique » – est l’une des conditions nécessaires à l’existence même d’une « société ».

L’analyse de la destruction de l’école, au profit du système libéral, passe par le retour aux fondements anthropologiques du libéralisme, qui est loin d’être un simple ensemble de vues économiques sur la circulation des biens et la production de la monnaie ni de se réduire à de fumeuses ratiocinations sur l’inflation ou les taux de change. Il repose sur une vision de l’être humain, une anthropologie. Pour lui, l’homme n’est mû que par la recherche de son « intérêt bien compris » ; en lieu et place de l’anthropologie du don développée par Marcel Mauss. Michéa revient dans ce petit livre sur ces distinctions, ce qui nous permet en retour de comprendre ce qui se joue en profondeur notamment à l’école. Une critique consistante comme celle de Jean-Claude Michéa doit sans cesse faire des allers-retours entre la réalité immédiate des décisions politiques et des transformations effectives du monde et les soubassements idéologiques, philosophies et anthropologiques de ces décisions et transformations. Ce qui explique cette oscillation entre plusieurs niveaux d’analyse.

Au fil des pages de L’enseignement de l’ignorance, Jean-Claude Michéa dresse un portrait assez terrible de la nasse qui enserre aujourd’hui l’école dite républicaine. Les cordes acérées de cette nasse sont celles de la sociologie bourdieusienne et son désir d’éradiquer les moindres restes de cultures et d’éducation signes d’un inacceptable « capital culturel » ; celles des dirigeants cyniques, en particulier de gauche ; des effets de Mai 68 ; de déploiement du marché ; des médias de masse ; du « progressisme » au nom duquel avancer est la valeur suprême, même au bord de l’abîme etc.

Un petit livre très dense, mais aussi très accessible sur le devenir de l’école, qui, avec près de 20 ans de recul, prend une tout autre ampleur. Les diagnostics qu’il pose ne furent que confirmés, pour le plus grand malheur de l’école et des enfants. Un livre qu’il serait urgent de réécrire à la lumière de ces deux décennies de ravage et d’acharnement contre l’école…

Geoffrey