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Orient XXI

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Fri, 17 Nov 2017 14:03:38 +0100

Choukri Mesli, le chant du signe

Le peintre algérien Choukri Mesli, l’un des fondateurs de la peinture moderne en Algérie au lendemain de l’indépendance est décédé lundi 13 novembre à Paris. Myriam Kendsi, peintre elle-même, retrace son itinéraire artistique.

Parler de la peinture algérienne, c’est parler du nord de cette Afrique, du sud de la Méditerranée, paysage ô combien sanctuarisé par ma mémoire visuelle et olfactive, cette Algérie des origines où s’affrontent tant d’identités, tant d’histoires, tant de lumière, tant de passion et de violence. Parler de ce pays c’est témoigner de cette histoire foisonnante, multiple et désespérée, nœud de tensions identitaires multiples.

Les questions identitaires sont prégnantes, lancinantes y compris dans les arts plastiques, qu’elles soient liées au genre ou aux origines, une quête sans fin et sans fond et une tentation de l’effacement, du recouvrement des lignes à franchir ou à transgresser. Les luttes de libération et les indépendances dans tout le Maghreb ont vu éclore des écoles de peinture qui seront placées au cœur des contradictions de la société. Les artistes iront interroger leurs rapports à la nation, au peuple, aux traditions culturelles, aux conséquences de la colonisation, et l’Algérie sera le pays du Maghreb le plus victime de l’acculturation et de la spoliation identitaire, des arts plastiques à l’architecture des villes.

« Retour des ancêtres »

Certains artistes ont su parler de la modernité au-delà des appartenances, tout en prenant appui sur les cultures populaires dont ils ont transposé la réalité profonde. Le peintre Choukri Mesli, qui vient de nous quitter, fut l’un d’eux. Cet artiste né en 1931 à Tlemcen est un des fondateurs de la peinture contemporaine algérienne. Élevé par un grand-père enseignant en langue française et surtout mélomane, il a grandi dans une famille nationaliste qui quittera Tlemcen pour s’installer à Alger en 1948 où il réalisera ses premières gouaches.

En 1950, Mesli participera à la revue Soleil, proche d’Alger républicain, le journal où écrivait Kateb Yacine ou Albert Camus, tout en exposant au salon des orientalistes. Il fut l’élève de Racim le miniaturiste à l’École des beaux-arts d’Alger, avant d’y revenir comme professeur lui-même après avoir créé et participé au groupe Aouchem (tatouages) dont le manifeste fut une véritable revendication politique appelant à redéfinir l’identité algérienne, à la relier aux arts populaires de son patrimoine et surtout à l’inscrire dans l’africanité.

Ce sera donc une peinture du signe, que l’on retrouve inscrit dans les tapis, les poteries, le graphisme mural des maisons et sur le visage des femmes sous la forme de tatouages. On assistera à la même recherche au Maroc avec Ahmed Cherkaoui avec qui il exposera à Paris, ou plus tard chez Farid Belkahia.

Mesli fondera en 1963, avec notamment Baya, Ali Khodja et Issiakhem, l’Union nationale des arts plastiques (UNAP), une organisation du Front de libération nationale (FLN)1 et qui ne se séparera du parti qu’en 1989 sous la présidence de Chadli Bendjedid. Le plasticien quittera l’Algérie durant la « décennie noire » des années 1990, sur le conseil du directeur de l’École des beaux-arts, Ahmed Asselah, lui-même assassiné avec son fils Rabah le 5 mars 1994. Mesli arrêtera de peindre.

« Géométrie du désir », 1967

Toute sa vie, sa création sera à la fois pétrie, mais aussi interrompue par le politique et ses symboles. Ses peintures sont remplies de corps de « femmes tatouées jusqu’au nombril, porteuses de l’alphabet », dira l’écrivain Tahar Djaout. Des femmes sans visage, juste des corps aux formes sculpturales, quelquefois sous le signe de Tin-Hinan, la reine mythique des Touaregs, la femme qui commande aux hommes. Des femmes-palimpsestes inscrites dans la mémoire de cette Afrique du Nord qui avait perdu son imaginaire, voire son inconscient. Les femmes de Mesli sont exubérantes de couleurs, empreintes de sensualité, charnelles, le corps est signe chez lui et « plus fort que les bombes », dira-t-il.

Par son œuvre, Choukri Mesli a questionné et objectivé les tensions de sa société, mais aussi l’histoire de l’art du Maghreb. Et aujourd’hui, dans un contexte où les écoles d’art sont en grande difficulté, où les galeries sont encore trop peu nombreuses, l’appétence pour l’art peu cultivée dans l’éducation, la commande publique absente, l’enjeu de la transmission est de taille. En effet l’Algérie a une place à prendre, loin des aliénations culturelles provoquées par le tourisme de masse, la mondialisation ou l’exotisme intérieur, mais cela nécessitera du travail, de l’exigence, de la remise en question, de la recherche et de la ténacité. Il en va de la lutte contre l’appauvrissement artistique et esthétique de son rapport au monde.

« Femmes en lutte », affiche, 1990

Myriam Kendsi

Fri, 17 Nov 2017 05:00:00 +0100

Les dilemmes des réfugiés yéménites

Le 6 novembre 2017, Mohammed Ben Salman (MBS), prince héritier saoudien annonçait le durcissement sans précédent du blocus qui depuis mars 2015 contraint les entrées et sorties du Yémen. Cette surenchère, accompagnée d’une intensification des bombardements sur les positions houthistes devait répondre au tir de missiles de la veille, intercepté au-dessus de l’aéroport de Riyad et qui avait été revendiqué par la rébellion. Cette annonce s’inscrivait dans une suite de démarches du nouveau leader saoudien visant à imposer un nouvel ordre dans la région, quitte à provoquer une escalade généralisée.

Pressions internationales

La fermeture des ports et aéroports yéménites, ainsi que des postes-frontière a immédiatement généré une vive réaction de citoyens et militants yéménites de toutes tendances. Sur les réseaux sociaux, ils ont massivement diffusé le hashtag #ouvrezlesaccèsauYémen. Les militants sudistes, bien que bienveillants à l’égard de la coalition n’étaient pas en reste, signalant la popularité chancelante des pays du Golfe auprès d’un segment du spectre politique qu’elles soutiennent pourtant. Les ONG humanitaires internationales considèrent unanimement le blocus comme responsable de la terrible détérioration de la situation de la population. Elles ont elles aussi affirmé que cette décision accentuait les risques de famine et pouvait à court terme conduire à la mort de millions de civils.

Le surlendemain de l’annonce saoudienne, le conseil de sécurité de l’ONU réuni à huis clos a demandé la fin de ce blocus, l’entrée de l’aide médicale et de nourriture, et notamment la réouverture des aéroports d’Aden et de Seyoun. Ce faisant, pour la première fois, les grandes puissances semblaient montrer un début d’exaspération face à la stratégie militaire brutale portée en particulier par l’Arabie saoudite. Preuve du potentiel des pressions internationales, la coalition est revenue une semaine plus tard sur sa décision, permettant de nouveau aux vols civils et humanitaires d’atterrir et d’accéder au territoire.

L’escalade dans la punition collective imposée aux Yéménites justifie une réflexion sur les échappatoires qui leur restent alors que plus de trois millions d’entre eux ont fui leur maison, le plus souvent pour rejoindre leur village. Si la guerre se mène loin des médias dans la mesure où les journalistes étrangers y ont un accès extrêmement rare et difficile, les possibilités de sortie sont elles aussi bien peu nombreuses. Où et comment les Yéménites peuvent-ils fuir la guerre ?

Échappatoires limitées

Avant même 2015, les destinations possibles pour les Yéménites étaient déjà réduites, du fait du contexte de la lutte antiterroriste d’une part, mais aussi à la suite des restrictions imposées par les pays du Golfe depuis 25 ans. Les expulsions de près d’un million de travailleurs en 1990 au moment de la guerre du Golfe avaient mis à mal une tradition migratoire ancienne et qui concernait plus d’un quart de la main-d’œuvre masculine. Les Yéménites avaient essaimé dans le Golfe, mais aussi de l’Asie du sud-est (contribuant à l’islamisation de l’archipel indonésien) à la Corne de l’Afrique en passant par l’Angleterre et les États-Unis. Mais quand la guerre est survenue, la crise migratoire était déjà actée depuis longtemps.

Alors que les millions de réfugiés syriens ont pu, par les terres, trouver bon gré mal gré des lieux pour échapper aux combats, la position géographique du Yémen impose quelques contraintes bien différentes aux civils qui souhaitent quitter leur pays. Il leur faut soit traverser la mer pour rejoindre Djibouti, la Somalie, l’Érythrée ou le Soudan, soit accepter via l’Arabie saoudite ou Oman de rejoindre des pays qui, même s’ils accueillent respectivement 40 000 et 51 000 réfugiés selon l’ONU, n’ont développé que peu de structures d’accueil et imposent des visas délivrés essentiellement à certaines élites politiques et économiques, qui leur sont le plus souvent affidées.

À travers le golfe d’Aden ou la mer Rouge, en Somalie et à Djibouti principalement, quelques dizaines de milliers de Yéménites ont pu intégrer des camps gérés par l’ONU. Cela a contribué à quasiment inverser un flux qui depuis le milieu des années 1990 conduisait des Africains à rejoindre le Yémen, généralement pour se diriger ensuite illégalement vers les pays du Golfe. Cette circulation n’a pas entièrement disparu et, dans un sens comme dans l’autre, fait prendre de grands risques aux civils qui traversent. En aout 2017, cinquante réfugiés africains périssaient lors de la traversée alors qu’en mars un navire avait été la cible d’un tir d’un hélicoptère de la coalition, conduisant à la mort de 32 passagers, essentiellement de nationalité somalienne.

Quelques pays accueillent les Yéménites sans exiger de visa : le Soudan est actuellement accessible par voie aérienne directe quand la Malaisie et l’Équateur, comme le Liban, imposent des voyages tortueux et des haltes dans des pays qui peuvent donc exiger des visas, y compris pour le transit. La Jordanie a fait varier sa politique, acceptant au début de la guerre de recevoir les Yéménites puis imposant des conditions d’âge ou de sexe et verrouillant les entrées. En octobre 2017, un homme malade est ainsi mort à l’aéroport d’Amman, en attente de son droit d’entrée. En l’absence de consulats, l’Égypte et le royaume hachémite permettent à des agences de voyages de servir d’interface pour la délivrance des visas, offrant à certaines de celles-ci de juteuses sources de revenus. La volatilité de la situation et des réglementations constitue alors une contrainte supplémentaire pour les civils.

Quoi qu’il en soit, prendre un avion est d’une part coûteux, par conséquent largement inaccessible pour l’immense majorité de la population, d’autant plus que les salaires de fonctionnaires ont cessé d’être payés depuis plus de six mois. D’autre part, les places sur la compagnie nationale Yemenia et sur Arabia Felix (privée), seules à desservir les deux aéroports d’Aden et Seyoun ouverts1 sont très limitées. La liste d’attente pour obtenir une place est fréquemment estimée à trois mois. Dans un contexte de guerre où le système sanitaire s’est effondré, cela constitue une source de drames individuels pour celles et ceux qui ont besoin de traitements ou d’opérations urgents à l’étranger.

L’aéroport international de Sanaa, sous contrôle des houthistes, avait été la première cible des bombardements de la coalition le 26 mars 2015, détruisant les pistes. Il a brièvement rouvert puis a fermé de nouveau en août 2017. Entre temps, les avions commerciaux étaient forcés de faire une halte dans le royaume, à Bisha où les passagers étaient dûment contrôlés par les autorités saoudiennes. Sa fermeture impose donc aux habitants de Sanaa et de ses environs de traverser la ligne de front en descendant vers Aden ou en passant, vers l’est, jusqu’à Seyoun dans la province du Hadramaout. Dans l’un ou l’autre aéroport, les sorties sont soumises au contrôle des services de renseignement de la coalition qui n’hésitent donc pas à intercepter leurs adversaires, quitte à les emprisonner dans des lieux secrets où la torture est manifestement courante.

Géographie des réfugiés

Ces difficultés n’ont certes pas empêché la constitution de micro-communautés de réfugiés yéménites, issus dans leur grande majorité des élites politiques, intellectuelles et économiques. C’est le cas à Amman où ils seraient près de 100 000, mais aussi à Riyad, au Caire, à Beyrouth et Istanbul. Cette géographie est largement dépendante des affiliations politiques des déplacés, chacun des gouvernements des pays étant d’une manière ou d’une autre partie prenante du conflit et imposant dès lors certaines contraintes sur ceux qui sont accueillis. Se recréent dans ces villes les débats propres à la scène politique yéménite, mais s’imposent aussi des contraintes et des dilemmes. Est-il bien sage de s’engager et d’exprimer une critique de la politique de ces gouvernements à l’égard du Yémen ?

La sortie du territoire yéménite, par quelque moyen que ce soit, permet aussi d’accéder dans ces capitales aux réseaux consulaires d’autres pays. Les opportunités sont toutefois très rares. Certains réfugiés finissent bloqués loin de chez eux, sans ressources, voient leur visa expirer, finissent en prison ou sont contraints de payer des amendes et sont alors placés sur des listes de personae non grata, puis forcés de retourner au Yémen. La délivrance de visas ou du statut de réfugié politique par les pays occidentaux se fait encore au compte-gouttes et impose des démarches à la fois longues et coûteuses. En février 2017, suite à l’ordonnance de Donald Trump interdisant l’entrée des ressortissants de six pays, dont le Yémen, une centaine d’entre eux sont restés bloqués à Djibouti.

Les Yéménites manquent sans doute encore d’expérience et de réseaux pour se saisir pleinement des opportunités d’accueil dans les pays européens qui offrent l’asile, d’autant plus que la situation est toujours changeante. L’insertion dans les réseaux illégaux, s’adossant en particulier aux flux de Soudanais, d’Éthiopiens et d’Érythréens qui se tournent vers l’Europe n’est pas encore avérée, mais a toutes les raisons de s’affirmer à mesure que dure le conflit. Les dilemmes qui se posent aux Yéménites — risquer de mourir dans une société en guerre ou engager son corps, son argent dans une tentative de fuite désespérée — ne sont en effet pas près de disparaître.

1Yemenia est par ailleurs «  blacklistée  » suite à divers incidents et à l’accident du vol 626 pour Moroni en 2009 et a seulement trois appareils en fonctionnement.

Ali Al-Hijri

Thu, 16 Nov 2017 05:00:00 +0100

Meral Akşener, a Woman against Recep Tayyip Erdoğan

“I’m going to challenge him. Everybody knows how tough I am. I’ll restore the rule of law in Turkey.” Nor was this the nationalist rebel’s first indictment of the Turkish president. “I’m ruining his comfort zone, because he knows I’m a genuine rival,” she also declared. Meral Akşener has returned to center stage with an ambitious two-fold project: taking first place with the nationalist electorate and winning the 2019 election. To do this, she has to defeat the two heavy weights of Turkish politics: Devlet Bahçeli, leader of The Nationalist Movement Party (MHP) since 1997, and, of course, the hyper-president Recep Tayyip Erdoğan, the strong man of Turkey since 2003.

According to the first public statements made by Meral Akşener’s entourage, the Good Party intends to achieve a (nationalist) synthesis between the ideas of Erdoğan’s Islamo-conservative group, the Justice and Development Party (AKP) and those of the Republican People’s Party, ideological heir of Atatürk. Considering the radical polarization of Turkish society today, such an ambition might seem laughable. And yet by choosing to set up her headquarters in Çankaya, a very elitist, Kemalist neighborhood in Ankara, she sent a strong message to the secular electorate. On her Twitter page (1.9 million subscribers) there are regular tributes to “martyred” soldiers who died fighting the Kurdistan Workers’ Party (PKK), photos of Mustafa Kemal during the War of Independence (1919-1923) and, every Friday, pictures of mosques with pious captions. With this three-pronged program, nationalist, Kemalist and conservative, Meral Akşener intends to rise above the traditional divisions, excepting, of course, the Kurdish secessionists. Thousands of MHP delegates and cadres have already resigned in her favor.

Rebellion Within the MHP

The first radical right-wing party in Turkey was the Party of the Nation (MP) created in 1948 by dissidents from the center-right Democratic Party (DP). Within this movement and its avatars there are two conflicting currents of Turkish nationalism, a classic confrontation between anciens and modernes which still finds echoes today. On the one hand, we have those who base their nationalism in the Ottoman past and Islam; their thinking belongs to the very broad movement of resistance to Kemalism. And, on the other hand, are those who endorsed the rhetoric of Pan-Turanism1, distilled at the end of the 19th C. and revived in part by the official ideology of the young Turkish Republic. Actually, Pan-Turanists are more inclined to defend Kemalism and a pre-Islamic cultural heritage.

An attempt to achieve a synthesis between these divergent views was undertaken by a founding figure of the Turkish far right, Colonel Alparsan Türkeş. After taking part in the 1960 coup, Türkeş managed to get himself elected leader of the Republican Villager Nation Party (CKMP), a far-right group that changed its name in 1969 to become the present MHP. At the head of this movement until 1997, he was careful not to offend either current, a tactic favored by the extremely violent cold war ambiance that prevailed in Turkey at the time. It was this context which enabled militant nationalists and Islamists to put together a united front among young activists from rural areas with a virulent anti-communist rhetoric that lumped together socialist sympathizers, labor leaders, Kurds and Alevis. A regular civil war broke out which lasted until the 1980 coup. At the high point of the street-fighting between far left and far right, a dozen people were killed every day.

The death of the retired colonel triggered fresh conflicts within the nationalist right. At the 1997 congress, there were three main contenders for the leadership: Devlet Bahçeli, Ramiz Ongun and Tuğrul Türkeş, the colonel’s son, who reused to accept the results of the ballot. The congress was postponed and D. Bahçeli became – by default – the new leader of the MHP, whose internal dissension he was scarcely able to contain.

After 2002 and the fall of the coalition cabinet, it had formed with the center left, the MHP once again became an opposition party, coming in second or third in the successive elections. It had its best result in 2015 with 16.3 % of votes cast, but five months later was down again to 11.9%. Some MHP leaders blamed this defeat on Bahçeli and demanded an extraordinary congress. When the latter refused to comply, Meral Akşener, whose popularity was on the rise, filed a lawsuit along with two former MPs, Koray Aydin Sinan Oğan. On 19 June 2016, a congress was organized by the rebels and 659 delegates voted in favor of an extraordinary session to elect a new party leader. This vote was deemed illegal by Devlet Bahçeli, and the Supreme Electoral Council (Yüksek Seçim Kurulu) ruled in his favor.

These two episodes convinced the rebels that the AKP government had made a deal with the leader of the MHP, gaining his political support in exchange for his being allowed to stay on as party head. These allegations seemed borne out by what happened after the attempted coup.

Indeed the failed putsch of 15 July 2016, which the Turkish authorities blamed on Fethullah Gülen’s movement, has made things more difficult for the MHP rebels, accused by the pro-governmental media of sympathizing with the cemaat (community).2 One newspaper, Yeni Akit even maintained that if the putsch had been successful, Meral Aksener would have been Prime Minister. The aftermath of the failed coup offered Delvet Bahçeli an opportunity to regain a degree of legitimacy. He espoused the “spirit of Yenikapi” (national unity), called for all parties to rally behind a government faced with the Gülenist and Kurdish threats, spoke out in favor of the restoration of the death penalty and advocated the “yes” vote in the referendum for the “presidentialisation” of the regime.

The referendum caused new dissension within the MHP. The rebels, led by Meral Akşener campaigned for a rejection of the constitutional reform with a platform called “Turkish nationalists say no”.

The Good Party is not the Front National

Several commentators have compared the president of The Good Party with Marine Le Pen because of her strategy of appealing to popular discontent to extend the far-right vote. However on several issues, the visions of the two nationalist leaders differ considerably.

Marine Le Pen’s criticisms of economic globalization have no equivalent in the program of the Turkish nationalists who cleave to the standard neoliberal line. Meral Akşener has her sights set on centrist voters, in particular those who are disappointed with the CHP. Indeed in the last few elections, the party founded by Atatürk has seen its score drop to around 25%. The Good Party might profit by a hankering for change among voters who are secularized and liberal-minded, yet sensitive to nationalist rhetoric.

However the left wing of the CHP does not seem attracted to Meral Akşener. The Atatürk party still remains a safe haven for those voters most firmly attached to secular principles. Thus the Alevis will most likely remain immune to the appeal of the leader of The Good Party who was hoping to draw their vote by embodying a more aggressive opposition to the AKP than the CHP in its present form.

Another major difference between Marine Le Pen and Meral Akşener is that while the leader of the Front National has held office only locally and in the European Parliament, the Turkish “rebel” has been a cabinet minister and vice-president of Parliament. Furthermore she has the benefit, contrary to Le Pen, of a center-right background which would appear to legitimize her ideological U-turn.3 Moreover, she has repeatedly appealed to those AKP voters who feel uneasy about Erdoğan’s authoritarian turning, to the majority of MHP voters who rejected the recent constitutional referendum, and to the “strategically calculating” electorate of the CHP, weary of Kemal Kılıçdaroğlu’s leadership, all of which contributes to The Good Party’s center-right image.

In addition, and contrary to the Front National, Turkish nationalist rhetoric is as a general rule only marginally concerned with the issue of Europe. While lambasting the UE’s supposed support for Armenia, Greece and the PKK, The Good Party will occasionally come out in favor of joining the Union. In 2010, at the Conference of Presidents of European Parliaments, the then vice-president of the Turkish national assembly sang the praises of the Lisbon treaty.

The “Atatürkist” Right Against the AKP

And finally, The Good Party occupies a “centrist” position regarding relations between church and state. Former MP Yusuf Halaçoğlu has declared that the new group would be “Atatürkist,” which would mean a clearly assumed secularism. According to Turkish CNN (7 July 2017), the movement “will oppose cults, brotherhoods and all so-called religious structures, leaving them out of politics. The party will reject all schools of thought conducive to social separatism.”

If we are to compare this new party with other European political groups, we would do better to look to the right wings of classically conservative parties, associating economic liberalism, a strong central government, the rhetoric of law and order and identitarism. This approach is further legitimized by the government’s authoritarian and Islamist drift which does not meet with the approval of the AKP’s centrist voters. The creation of The Good Party may give rise to a to-ing and fro-ing of voters in the next elections, with the AKP faced with a new nationalist formation on its right.

One pitfall remains: since the constitutional referendum, the presidential character of the regime has moved one step forward and this might affect Meral Akşener’s strategy. The Turkish parliamentary system was based on legislative elections with a 10% entry threshold to parliament. Thus a party which totaled around 15% could play the role of an arbiter and have more political weight than its representativeness would warrant.4 Now the election of the president by direct universal suffrage has deprived Meral Akşener’s party of the possibility of such a pivotal role. Another danger is that some media have been denouncing an alleged complicity between The Good Party and the US and NATO5, and considering the current wave of anti-Americanism, the recent Russian-Turkish rapprochement and the accusations of “Gülenism”, she might well be charged with treason. Hence the polls fluctuate (LIEN A CREER), her party being credited with 6.4% of voting intentions while she herself is slated to win in the run-off if the election was held today. Will the rejection of authoritarianism be enough to make The Good Party a credible alternative?

1Pan-Turanism is an ideology advocating the political union of Turkish-speaking peoples and hence a rapprochement between Turkey and Azerbaijan and the other former Soviet Republics of central Asia.

2Term used to designate Fethulla Gülen’s brotherhood.

3After a period of activism with the « Idealists’ Hearths » (the MHP’s youth organisation), Akşener joined the liberal-conservatives of The True Pathy Party (DYP) in 1995 before returning to the MHP in 2001.

4For example, during the parliamentary debates over whether or not to allow head-scarves to be worn again at universities, the MHP aligned itself with the AKP against the CHP . However, at other times, the nationalist party sided with the Kemalists, as it did during the Bahçeli-Ecevit coalition from 1999 to 2002.

5Accusation to be found in the columns of the leftist-nationalist paper Aydinlik, among others.

Matthieu Eynaudi, Max-Valentin Robert

Thu, 16 Nov 2017 05:00:00 +0100

Meral Akşener, une femme contre Recep Tayyip Erdoğan

« Je le défierai. Tout le monde sait que je suis quelqu’un de dur. Je rétablirai l’État de droit en Turquie. » Meral Akşener n’en est pas à sa première charge contre le président turc. « Je ruine sa zone de confort car il sait que je suis une vraie rivale », a-t-elle également déclaré. La frondeuse nationaliste revient sur le devant de la scène avec un double objectif ambitieux : prendre la tête de l’électorat nationaliste et remporter l’élection présidentielle de 2019. Pour ce faire, elle devra battre deux poids lourds de la vie politique turque : Devlet Bahçeli, leader du Parti d’action nationaliste (MHP) depuis 1997 et bien sûr, l’hyperprésident Recep Tayyip Erdoğan, homme fort de la Turquie depuis 2003.

Selon les premières déclarations de la garde rapprochée de Meral Akşener, le Bon Parti envisage une synthèse — nationaliste — des idées de la formation islamoconservatrice d’Erdoğan, le Parti de la justice et du développement (AKP) et du Parti républicain du peuple (CHP), héritier idéologique d’Atatürk. Au vu de l’extrême polarisation qui caractérise actuellement la vie politique turque, cette ambition pourrait faire sourire. Et pourtant, en choisissant le quartier très élitiste et kémaliste de Çankaya pour héberger le siège de son nouveau parti, Meral Akşener a envoyé un message fort en direction des laïcs. Sur son compte Twitter (1,9 million d’abonnés) se succèdent des hommages aux soldats « martyrs » tombés lors d’affrontements avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), des photographies de Mustafa Kemal pendant la guerre d’indépendance et, chaque vendredi, des illustrations de mosquées assorties de phrases pieuses. Sur ce trépied nationaliste, kémaliste et conservateur, elle entend se hisser au-dessus des clivages — à l’exception bien sûr des cercles autonomistes kurdes. Des milliers de démissions de délégués et de cadres du MHP ont déjà eu lieu en sa faveur.

La fronde au sein du MHP

L’apparition d’une formation de droite radicale en Turquie remonte à la fondation du Parti de la nation (MP) en 1948 par des dissidents du Parti démocrate (DP), de centre-droit. Ce mouvement puis ses avatars voient s’affronter deux courants du nationalisme turc, une querelle des anciens et des modernes qui résonne encore aujourd’hui. D’un côté se trouvent ceux qui ancrent leur nationalisme dans le passé ottoman et l’islam ; leur pensée s’inscrit dans le — très large — mouvement de réaction au kémalisme. De l’autre, ceux qui ont adhéré à la rhétorique pantouraniste1, distillée dès la fin du XIXe siècle et partiellement reprise par l’idéologie officielle de la jeune République turque. De fait, les pantouranistes sont plus enclins à défendre le kémalisme, ainsi que l’héritage culturel préislamique.

Ces dissensions firent l’objet d’une tentative de synthèse par une figure fondatrice de l’extrême droite turque, le colonel Alparslan Türkeş. Après avoir participé au coup d’État de 1960, Türkeş parvint à se faire élire à la tête du Parti républicain et paysan de la nation (CKMP), parti de droite radicale qui changea de nom en 1969 pour devenir l’actuel MHP. Chef du mouvement jusqu’en 1997, il tenta de ménager les deux courants, aidé en cela par le climat de guerre froide extrêmement violente qui régnait en Turquie. Dans ce contexte, les militants nationalistes et islamistes parvinrent à mobiliser un front commun de jeunes activistes d’origine rurale, à travers une rhétorique anticommuniste virulente, amalgamant sympathisants socialistes, syndicalistes, kurdes et alévis. Au paroxysme d’une véritable guerre civile qui dura jusqu’au coup d’État de 1980, les affrontements de rue entre l’extrême droite et l’extrême gauche faisaient une dizaine de morts chaque jour.

Le décès de l’ancien colonel déclencha de nouvelles rivalités au sein de la droite nationaliste turque. Au congrès de mai 1997, trois candidats principaux se présentèrent à sa succession : Devlet Bahçeli, Ramiz Ongun et Tuğrul Türkeş, le fils du colonel, qui refusa de reconnaître les résultats. Le congrès fut reporté et Bahçeli devint — par défaut — le nouveau leader du MHP, dont il eut peine à contenir les dissensions internes.

Depuis 2002 et la fin du gouvernement de coalition avec le centre gauche, le MHP est redevenu un parti d’opposition, oscillant entre la troisième et la quatrième place. Après avoir culminé à 16,3 % des suffrages exprimés en juin 2015, il est descendu à 11,9 % cinq mois plus tard. Une partie des dirigeants du MHP a imputé cet échec à Bahçeli et exigé la tenue d’un congrès extraordinaire. Devant le refus de ce dernier, Akşener, alors créditée d’une bonne cote de popularité, a déposé une plainte avec deux anciens députés, Koray Aydın et Sinan Oğan. Le 19 juin 2016, dans le cadre d’un congrès organisé par les frondeurs, 659 délégués ont voté la tenue d’une réunion extraordinaire qui devait adouber le nouveau chef du parti. Ce vote a été considéré comme illégal par Devlet Bahçeli, qui a reçu le soutien du Conseil supérieur des élections (Yüksek Seçim Kurulu).

Ces deux épisodes ont persuadé les frondeurs que le gouvernement AKP s’était accordé avec le leader du MHP, échangeant son maintien à la présidence du parti contre son soutien politique. Les suites de la tentative de coup d’État ont renforcé ces allégations.

En effet, la tentative de putsch du 15 juillet 2016 imputée par les autorités à la confrérie de Fethullah Gülen a compliqué la tâche des frondeurs du MHP, accusés par la presse progouvernementale de proximité avec la communauté ou cemaat2. Le journal Yeni Akit a même soutenu que si le putsch avait réussi, Meral Akşener serait devenue cheffe du gouvernement. Le contexte post-coup d’État a fourni à Delvet Bahçeli l’occasion d’un regain de légitimité. Faisant sien l’« esprit de Yenikapı » (l’unité nationale), il a appelé au rassemblement derrière le gouvernement face aux menaces güleniste et séparatiste kurde, s’est prononcé pour le rétablissement de la peine de mort et pour le oui lors de la campagne référendaire sur la présidentialisation du régime.

Le référendum a provoqué au MHP de nouveaux déchirements. Les frondeurs, menés par Meral Akşener ont appelé à refuser la réforme constitutionnelle à travers la plateforme « Les nationalistes turcs disent non ».

Le Bon Parti n’est pas le FN français

Plusieurs observateurs ont dressé une comparaison entre Marine Le Pen et la présidente du Bon Parti. Face à l’électorat, il s’agit d’occuper l’espace politique à l’extrême droite, tout en utilisant le mécontentement et le désir de renouvellement pour rassembler plus largement. Pour autant, le programme et la vision des deux leaders nationalistes diffèrent sur plusieurs points.

La critique de la mondialisation économique formulée par Marine Le Pen ne trouve pas d’écho chez les nationalistes turcs, adeptes d’une ligne libérale classique. Meral Akşener manœuvre vers les électeurs du centre, notamment les déçus du CHP. En effet, le parti d’Atatürk se trouve, depuis plusieurs scrutins nationaux, réduit à un score incompressible autour de 25 % des suffrages. Le Bon Parti pourrait bénéficier de l’envie de renouvellement présente chez les électeurs sécularisés, progressistes et néanmoins sensibles au discours nationaliste.

Cette sympathie pour Akşener semble toutefois absente dans la frange gauche du CHP. La formation d’Atatürk est toujours une valeur refuge pour les électeurs les plus attachés à la laïcité. Les alévis devraient ainsi rester réfractaires à la dirigeante du Bon Parti, qui espérait les séduire en incarnant une opposition plus agressive à l’AKP que le CHP actuel.

Autre différence majeure entre Le Pen et Akşener, la dirigeante frontiste n’a exercé de fonctions qu’aux niveaux local et européen, tandis que la frondeuse turque a occupé les postes de ministre de l’intérieur et de vice-présidente du Parlement. Elle bénéficie également — contrairement à Marine Le Pen — d’un passé au centre droit qui légitime son revirement idéologique3. En outre, ses appels répétés aux électeurs de l’AKP inquiets du tournant autoritaire pris par Recep Tayyip Erdoğan, aux électeurs (majoritaires) du MHP ayant voté non au dernier référendum constitutionnel, ainsi qu’aux électeurs « stratèges » du CHP lassés du leadership de Kemal Kılıçdaroğlu contribuent à classer au centre droit la démarche politique du Bon Parti.

De plus, contrairement au Front national (FN) français, la question européenne occupe habituellement une place marginale dans le discours nationaliste turc. Tout en pourfendant le soutien supposé de l’Union européenne (UE) à l’Arménie, à la Grèce et au PKK, le parti peut occasionnellement défendre l’adhésion turque. En 2010, lors d’une réunion de la Conférence des présidents des Parlements de l’UE, celle qui était alors vice-présidente de la Grande Assemblée nationale de Turquie avait fait l’éloge du traité de Lisbonne.

Une droite « atatürkiste » contre l’AKP

Enfin, le Bon Parti devrait incarner une position « centriste » sur le rapport entre religion et État. L’ex-député Yusuf Halaçoğlu a déclaré que la nouvelle formation serait « atatürkiste », ce qui induirait une laïcité revendiquée. Selon CNN Türk (7 juillet 2017), ce mouvement « s’opposera aux sectes, aux confréries et à toutes les structures ’’religieuses’’, les laissant hors de la politique. Ce parti sera fermé à tous les courants de pensée conduisant au séparatisme social ».

S’il fallait comparer le nouveau parti à d’autres formations politiques européennes, il faudrait davantage regarder vers l’aile droite des partis conservateurs classiques, alliant libéralisme économique, exigence d’un État fort, discours sécuritaire et identitarisme. Cette démarche trouve d’autant plus de légitimité qu’elle va de pair avec une dérive islamiste et autoritaire du gouvernement que désapprouvent les électeurs centristes de l’AKP. La création du Bon Parti pourrait alors donner lieu à un chassé-croisé des suffrages lors des prochaines élections, l’AKP se retrouvant à droite d’une nouvelle formation nationaliste.

Un écueil subsiste : la présidentialisation du régime a franchi une étape supplémentaire depuis le référendum constitutionnel et pourrait affecter la stratégie de Meral Akşener. Le système parlementaire turc reposait sur un scrutin législatif proportionnel régulé par un seuil d’accès à l’Assemblée de 10 % des voix. Dès lors, un parti dont les scores se situaient autour de 15 % pouvait occuper une position d’arbitre et ainsi, jouer un rôle supérieur à sa représentativité4. Or, l’élection présidentielle au suffrage universel direct prive la formation de Meral Akşener d’un rôle éventuel de parti pivot. Autre danger : une partie de la presse dénonce une supposée allégeance de la dirigeante du Bon Parti aux États-Unis et à l’OTAN5, ce qui dans un contexte d’anti-américanisme, de rapprochement turco-russe et d’allégations de « gülenisme », pourrait lui valoir l’accusation de trahison. Si les sondages restent fluctuants, si le parti n’est crédité que de 6,4 % d’intentions de vote, ils la donnent en revanche victorieuse au second tour de l’élection présidentielle, une élection il est vrai fortement personnalisée. Le rejet de l’autoritarisme suffira-t-il pour faire du Bon Parti une alternative crédible ?

1L’idéologie pantouraniste prône l’union politique des populations turcophones et plaide donc pour un rapprochement de la Turquie avec l’Azerbaïdjan et les ex-républiques soviétiques d’Asie centrale.

2Terme utilisé pour désigner la confrérie de Fethullah Gülen.

3Après avoir milité dans les «  Foyers idéalistes  » (l’organisation de jeunesse du MHP), Akşener rejoignit les libéraux-conservateurs du Parti de la juste voie (DYP) en 1995, avant de revenir au MHP en 2001.

4Par exemple, lors des débats parlementaires sur la réautorisation du port du voile à l’université, le MHP se positionna du côté de l’AKP contre le CHP. La formation nationaliste a toutefois pu, à d’autres occasions, faire front commun avec les kémalistes, comme durant la coalition Bahçeli-Ecevit de 1999-2002.

5Cette accusation est notamment présente dans les colonnes du journal «  rouge-brun  » Aydınlık.

Matthieu Eynaudi, Max-Valentin Robert

Wed, 15 Nov 2017 21:23:43 +0100

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