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Mouvements

Sat, 30 Jun 2018 03:55:18 +0200

Les enjeux de la protection au Niger

Rare pays stable dans un espace sahélien marqué par une insécurité grandissante, le Niger est devenu un pays d’accueil privilégié pour les populations fuyant les conflits voisins (Mali, nord du Nigeria), ainsi que la seule (ou presque) route de transit en Afrique de l’Ouest vers la Libye et la Méditerranée. De ce fait, il est considéré comme un pays stratégique dans le dispositif d’externalisation des frontières européennes. Dans ce contexte d’instabilité régionale et de contrôle accru des déplacements, la distinction entre l’approche sécuritaire et l’approche humanitaire semble brouillée : comment le système de protection internationale s’insère-t-il dans la politique de contrôles des frontières nigériennes actuellement à l’œuvre ?

Depuis le Sommet euro-africain de la Valette à l’automne 2015 et la mise en œuvre par la Commission européenne du Fonds fiduciaire d’urgence pour la stabilité et la lutte contre les causes profondes de la migration et du phénomène des personnes déplacées en Afrique[1], le Niger occupe une place centrale dans les dispositifs d’externalisation des frontières européennes dans l’espace saharo-sahélien. Les actions mises en œuvre sont centrées d’une part, sur le contrôle des déplacements et, d’autre part, sur l’incitation aux départs en particulier via les retours volontaires assistés (RVA) organisés par l’OIM[2]. La mise en œuvre des actions de répression, en particulier à partir de la mi-2016 envers les acteurs de l’économie du franchissement des frontières (transporteurs, hébergeurs), est corrélée à l’intensification des RVA : selon les données de l’OIM-Niger, 7095 personnes sont retournées par ce biais en 2017, alors qu’elles étaient 5089 en 2016 et 1721en 2015. Dans le même temps, l’organisation annonçait une baisse des flux transitant par le Niger. Dans cette perspective, les arguments sécuritaires portés par l’UE, comme par l’Etat du Niger, incorporent l’argument humanitaire (la migration expose l’individu, systématiquement dit vulnérable, à toutes sortes de dangers dont il convient de le protéger) également mis en avant par l’OIM pour légitimer l’éviction des étrangers hors du Niger et le renvoi des Nigériens dans leur village. Cependant, tant les programmes de RVA que les politiques de contrôle tendent à masquer la diversité et la complexité des flux et des personnes en mouvement. Par exemple, le terme migrant est employé pour désigner indifféremment toute personne en mouvement ; celui de migrant irrégulier englobe les étrangers (en règle ou non) et les Nigériens, dès lors qu’ils traversent le nord du pays, l’on prête l’intention de se rendre – ou d’être allé – en Algérie ou en Libye. La complexité sociologique propre à la situation des personnes expulsées, refoulées ou rapatriées de ces mêmes pays, aux personnes bloquées sur le territoire nigérien ou en demande de protection, aux réfugiés ou aux déplacés internes est ainsi occultée. Sous couvert de « gestion de la migration de transit », ces personnes sont placées sous le même régime de dissuasion migratoire et de répression qui, s’il a d’abord été mis en place au nord du pays, touche aujourd’hui l’ensemble du territoire.

La pluralité des dynamiques migratoires dément la représentation du Niger comme un « couloir de passage » à laquelle l’assigne la politique migratoire extérieure de l’UE. Il est aussi un espace d’accueil pour des réfugiés et déplacés internes, du fait du conflit de Boko Haram au sud-est (252 305 réfugiés, déplacés internes et Nigériens retournés du Nigeria), et du conflit malien à l’ouest (57 285 réfugiés[3]) : ceux-ci sont accueillis soit dans des camps, soit au sein des villages hôtes, gérés par le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (HCR). L’installation de ces réfugiés sur le territoire s’effectue selon la reconnaissance prima facie pour les Maliens et la protection temporaire pour les Nigérians, toutes deux accordées par l’État du Niger. Signataire de la Convention de Genève, le Niger dispose, par ailleurs, d’une procédure de demande d’asile portant le statut de réfugié depuis 1997 (loi n°97-016 portant statut des réfugiés). Ainsi, bien que le HCR intervienne dans la prise en charge et l’accueil des populations en demande de protection, c’est l’État du Niger qui leur octroie ou non le droit de s’installer et de résider.

La combinaison de ces différentes situations migratoires contribue à introduire des lignes de tensions, voire des logiques de concurrence entre les différents acteurs nationaux et internationaux intervenant dans les domaines de la migration et de la protection. Dès son apparition dans le paysage institutionnel nigérien en 2006, l’OIM a placé au cœur de son action les retours volontaires assistés en complémentarité d’une approche sécuritaire des migrations, via par exemple la construction de postes-frontières et leur équipement en matériel de télécommunication et en systèmes de recueil de données biométriques. Quant au HCR, qui depuis 2012 n’intervenait qu’auprès des réfugiés et déplacés internes, il fait actuellement des « migrations mixtes » un cadre discursif lui permettant d’inscrire la question de la protection dans l’approche de ce même transit, et in fine d’étendre son champ d’action. Quels enjeux révèlent cette entrée en scène du HCR dans le débat migratoire euro-africain ? Comment, dans ce contexte, cette organisation participe-t-elle au Niger de la politique européenne d’externalisation de l’asile ?

L’asile comme stratégie de réduction des risques migratoires ?

La prise en charge, dans le flux de migration de transit au Niger, de personnes en demande de protection figure depuis peu dans les préoccupations du HCR au Niger, qui s’attèle à consolider les capacités institutionnelles d’accueil et d’accès au droit d’asile. En effet, un système d’identification et de référencement au HCR des personnes susceptibles de relever de la Convention de Genève a été mis en place en 2016 avec le concours des autorités en charge de la détermination du statut de réfugié et du personnel de l’OIM, au sein de ses centres de transit : l’offre d’aide au retour sert de filtre à l’accès à la procédure d’asile, cette dernière étant dès lors synonyme de « retour problématique ». La même année, quinze demandeurs d’asile ont été orientés vers le HCR. Depuis lors, d’autres acteurs humanitaires (Croix-Rouge, CICR…) participent à ce référencement au sein des ghettos où sont hébergées les personnes en route vers la Libye et l’Algérie.

Il faut attendre mai 2017, date à laquelle le HCR s’est implanté à Agadez, pour que la catégorie de « migration mixte » s’impose comme l’un des axes de travail de cette organisation au Niger. Il est prévu de créer, dans la région d’Agadez, un centre d’accueil ainsi que des postes d’observation de la « migration mixte ». Afin d’asseoir ces actions, le HCR a développé une campagne d’informations dans les lieux du transit (gares routières à Agadez et Niamey, bureaux de transfert d’argent…), avec un numéro de téléphone gratuit permettant de s’informer sur les procédures. Parallèlement, le HCR soutient les directions de l’état civil au Niger et la Commission Nationale d’Éligibilité (CNE) au statut de réfugié afin de faciliter et d’accélérer les procédures de dépôt de dossier et d’audition des demandeurs d’asile. Enfin, des centres d’accueil sont ouverts à Niamey : les demandeurs d’asile peuvent y loger le temps de l’examen de leur dossier et ils bénéficient d’un petit pécule leur permettant d’assurer leurs besoins au quotidien.

En mettant en avant ce concept, la représentation du HCR au Niger se dote d’un nouveau cadre d’action qui lui permet de se positionner dans le débat migratoire euro-nigérien et d’étendre ses activités dans un contexte marqué par un renforcement des dispositifs de contrôle des déplacements et la multiplication des annonces européennes en faveur d’une externalisation de l’asile sur le continent africain[4]. Si la notion de « migrations mixtes » est ancienne pour le HCR (le premier plan d’action dédié à cette question date de 2006), son usage dans le contexte nigérien est légitimée par un tour de passe-passe statistique étroitement relié à l’appréhension européenne des migrations sous l’angle d’une « crise » : parmi les différentes nationalités (Guinéens, Nigérians, Centrafricains, Gambiens surtout) des personnes traversant le Niger pour rejoindre les côtes italiennes, 20% d’entre elles obtiennent une protection en Italie et jusqu’à 30% dans l’UE[5]. En 2017, sur les 118 000 personnes arrivées par la mer en Italie après avoir transité par le Niger et la Libye, 23% de celles originaires d’Afrique de l’ouest ont bénéficié d’une forme de protection. L’objectif du HCR est de faire en sorte que ces personnes s’épargnent le coût et les dangers des traversées du Sahara, de la Libye et de la Méditerranée ; ainsi, prise en charge par le HCR qui les accompagne dans la procédure d’obtention du droit d’asile au Niger, elles ont la possibilité de prétendre ensuite à la réinstallation en Europe ou ailleurs. En mars 2018, 1661 personnes étaient référencées par le HCR comme demandeurs d’asile[6]. Dans ses priorités pour 2018, le HCR annonce « plaider pour que la protection internationale et la recherche de solutions soient prises en compte dans les mouvements mixtes, notamment la réinstallation et d’autres solutions légales pour éviter les migrations irrégulières »[7]. Dans cette perspective, bien que le Niger ne soit pas une destination privilégiée pour les personnes en quête de refuge, en grande partie du fait de l’absence d’opportunité économique, il offre un espace de protection temporaire en tant qu’espace de stabilité dans une région en proie aux conflits, et de par l’existence d’une législation sur le droit d’asile. Cependant, la promotion de l’asile au Niger par le HCR[8] rejoint le discours de dissuasion migratoire, de la traversée du désert comme de la Méditerranée, déjà porté par l’OIM dans le cadre de ses programmes d’assistance au retour. Si la réinstallation dans un pays du Nord constitue un horizon possible suite à la demande d’asile, le nombre de places ouvertes reste aléatoire, soumis au bon vouloir de ces mêmes pays. En soutenant l’accès à la protection et à l’intégration des réfugiés au Niger, le HCR organise un système de filtrage qui contribue in fine à l’objectif européen de réduire les arrivées à ses frontières ; sinon, il se fait le relais en amont d’une politique de tri des demandeurs d’asile susceptibles d’être réinstallés.

L’extension de l’espace de protection du Niger à la Libye : le risque du cul-de-sac ?

A la fin de l’année 2017, le bureau du HCR au Niger a étendu son intervention au-delà de la seule question des « migrations mixtes ». En effet, l’insécurité qui prévaut en Libye, pays frontalier du Niger et non signataire de la Convention de Genève, constitue une préoccupation et un terrain d’action majeur de cette organisation qui a transformé, en avril 2017, le poste de « coordinateur régional du HCR pour la réponse à la crise des réfugiés en Europe » en « envoyé spécial du HCR pour la situation en Méditerranée centrale ». Son champ d’action s’étend depuis lors le long de la route migratoire qui mène de l’Afrique de l’ouest et centrale à la Libye, à l’image du programme migratoire européen tel que défini depuis le sommet de la Valette en novembre 2015. Partant du constat selon lequel nombre de détenus en Libye sont en situation de très grande vulnérabilité et peuvent prétendre au statut de réfugié mais que l’instabilité politique empêche l’organisation sur place d’un programme de réinstallation, l’idée de délocaliser cette opération dans des pays voisins a germé au sein des représentations du HCR au Niger et en Libye. Annoncé au cours de l’été dernier, un « mécanisme d’évacuation d’urgence et de transit depuis la Libye vers le Niger » est mis en place : le 11 novembre 2017, 25 personnes originaires d’Erythrée, d’Ethiopie et du Soudan arrivaient à Niamey. Placées sous mandat du HCR, elles sont ensuite proposées à la réinstallation dans un pays d’accueil. Ce dispositif, que le HCR du Niger qualifie de « couloir de l’espoir », ne concerne toutefois qu’un nombre limité d’individus, c’est-à-dire ceux qui se trouvent dans l’un des camps auxquels le HCR[9] a accès et qui sont identifiés comme nationaux de l’un des sept pays considérés par les autorités libyennes comme producteurs de réfugiés (Ethiopiens Oromo, Erythréens, Iraquiens, Somaliens, Syriens, Palestiniens et Soudanais du Darfour). Ces évacuations de Libye s’inscrivent dans le cadre d’un partenariat entre l’État du Niger et le HCR, qui ne concerne que les Erythréens, Soudanais et Ethiopiens.

« En Afrique, le pays le plus pauvre s’ouvre… » s’enthousiasmait en novembre 2017 l’équipe du HCR au Niger qui a, depuis lors, organisé l’arrivée de plusieurs centaines de personnes. Plus d’une dizaine de centres d’hébergement ont été ouverts dans l’urgence tandis qu’un centre de transit devrait être construit en périphérie de Niamey. Cependant, alors que le premier contingent arrivé de Libye était placé sous mandat HCR, les suivants doivent faire une demande d’asile au Niger tant pour régulariser leur séjour que pour prétendre à la réinstallation. Malgré la volonté d’accélérer les procédures au niveau de la CNE, le séjour au Niger de ces personnes tend à s’allonger, d’autant plus que la réinstallation n’est pas garantie. En effet, outre la France qui n’a accueilli que 55 personnes passées par ce dispositif et l’Italie qui a rapatrié directement 312 personnes sélectionnées par le HCR en Libye, la Suisse, l’Allemagne, la Finlande et la Suède ont fait part de leur intention d’accepter la venue sur leur sol de quelques réfugiés, sans pour autant que ces annonces ne précisent les effectifs concernés ni les critères de réinstallation adoptés[10]. Actuellement, de 1 020 personnes évacuées de Libye attendent à Niamey une potentielle réinstallation[11]. Ce système est-il tenable ? Si l’envoyé du HCR pour la Méditerranée parlait de la première évacuation de 25 personnes au Niger comme d’un « miracle », il précisait néanmoins que de telles mesures resteraient limitées vue l’insuffisance d’engagement des pays de réinstallation. De même la multiplication des lieux d’évacuations n’a jusqu’à présent pas eu lieu, seul le Niger a répondu à l’appel du HCR.

Parallèlement à ce dispositif d’évacuation de la Libye au nom de la protection des personnes, d’autres actions, plus massives, sont aussi en cours. L’indignation mondiale suscitée par un reportage de CNN mi-novembre 2017 sur les conditions de détention et d’exploitation des étrangers en Libye a bousculé les agendas politiques et redéfini à court terme les priorités de l’action politique de la communauté internationale. Loin d’être récente et déjà documentée, cette situation est alors apparue comme intolérable, légitimant ainsi l’expulsion massive des étrangers. Ainsi, en collaboration avec les pays africains, l’OIM a accéléré le départ de leurs ressortissants dans le cadre d’un programme de « retour humanitaire volontaire » déjà en place en 2016. Rompant avec l’indifférence dont faisait jusqu’alors preuve la communauté internationale, la plupart des chefs d’États africains semblent désormais se préoccuper de leurs citoyens avec l’appui des Nations unies pour procéder à une « évacuation massive » des étrangers en Libye. De décembre à janvier 2018, 11 901 personnes ont ainsi été reconduites dans leur pays d’origine sous l’auspice de l’OIM (rappelons que dans le même temps, 498 réfugiés étaient évacués par le HCR au Niger). Pourtant, parmi les pays ayant demandé à l’OIM le rapatriement de leurs citoyens, certains figurent dans la liste des nationalités reconnues par le HCR comme éligibles à l’asile et potentiellement à la réinstallation, dans le cadre des « migrations mixtes ». La question de la protection apparaît comme totalement laissée de côté dans ce programme de « retour humanitaire volontaire », tout comme elle est très marginale dans le cadre des « retours volontaires assistés ».

Les différents programmes d’évacuation de la Libye ont cependant en commun d’être synchronisés avec les politiques européennes, que ce soit la réduction du goulet d’étranglement libyen via les programmes de retour ou la volonté d’externalisation du droit d’asile via les évacuations vers le Niger. Dans cette perspective, l’UE renforce son soutien, à hauteur de 150 millions d’euros, pour permettre au HCR d’évacuer 3 800 demandeurs d’asile supplémentaires et à l’OIM d’organiser le départ de 15 000 personnes bloquées en Libye vers leur pays d’origine[12]. Cette enveloppe doit également financer la réinstallation de plus de 14 000 personnes en quête de protection internationale au Niger, au Tchad, au Cameroun et au Burkina Faso…

La question de la réinstallation en Europe est ainsi laissée dans le flou : évacués d’urgence au Niger, les futurs déboutés risquent fort d’être laissés à l’abandon sinon refoulés aux frontières, au risque de piétiner une nouvelle fois la liberté de se déplacer sur le continent alors que ce principe devrait être mis en place par les Etats membres de l’Union Africaine selon les conclusions de son dernier Sommet en janvier 2018. En outre, de plus en plus de voix s’élèvent au Niger contre l’accueil des réfugiés et des migrants qui concentrent l’attention des organisations humanitaires. La montée d’un discours xénophobe et les crispations suscitées par les promesses non tenues de l’UE génèrent des tensions qui auraient été suffisamment vives pour que le ministre de l’Intérieur fasse procéder au déplacement de Soudanais arrivés du Tchad et de Libye à Agadez vers Niamey. Face à cette situation d’impasse, le Niger a décidé en mars dernier d’interrompre les évacuations de Libye tandis que les annonces politiques européennes semblaient ne retenir de l’objectif d’évacuation des personnes détenues en Libye que l’option de l’expulsion. A l’heure où les institutions s’attèlent à départager les personnes susceptibles d’être protégées de celles vouées à être mise à l’écart sans nécessairement avoir les moyens de leur politique, où l’Europe se refuse à être un espace d’accueil, les différents programmes mis en place au Niger semblent tendre vers un même horizon politique : le refus du droit à la libre circulation, le déni des droits et des libertés des personnes et l’injonction faite aux pays du continent africain d’assumer la mise à l’écart des étrangers hors des frontières européennes.

[1] Pour plus d’informations voir : https://ec.europa.eu/trustfundforafrica/content/homepage_en

[2] Organisation Internationale pour les Migrations, organisme affiliée à l’ONU depuis juillet 2016.

[3] https://data2.unhcr.org/en/country/ner

[4] Claire Rodier, 2015, « Externalisation la demande d’asile », Plein droit, n°105, p. 10-13.

[5] Données du HCR lors d’un atelier présentant son plan d’action pour 2018, sept. 2017, Niamey

[6] https://data2.unhcr.org/en/documents/download/63016

[7] http://reporting.unhcr.org/sites/default/files/pdfsummaries/GA2018-Niger-fr.pdf

[8] Voir UNHCR, Central Mediterranean route: working on alternatives to dangerous journeys, Central Mediterranean Risk Mitigation Strategy (CMRMS), October 2017.

[9] Le HCR en Libye n’a accès qu’à une trentaine de camps officiels dépendant des autorités libyennes. Il existerait plus de 600 camps informels, gérés par des milices non affiliées aux autorités (entretien HCR Niger, le 27/10/2017).

[10] Le HCR effectue déjà un tri des personnes « réinstallables » parmi les réfugiés et chaque pays de réinstallation reste souverain quant aux critères de sélection.

[11] https://data2.unhcr.org/en/documents/download/63016

[12] Commission européenne, 26 février 2018, « Respect des engagements : adoption de nouveaux programmes sur la protection des migrants et l’aide au retour et à la réintégration en Afrique, d’un montant de 150 millions d’euros », Communiqué de presse.

Olivier

Sun, 24 Jun 2018 14:37:44 +0200

Comment se coaliser? (2)

Tenu en mai 2012 à Genève, le colloque What is Coalition? Reflections on the Conditions of Alliance Formation with Judith Butler’s work, abordait cet enjeu central dans les recherches de la philosophe : les façons de faire alliance dans différents contextes culturels. Les contributions en ont été rassemblées par Delphine Gardey et Cynthia Kraus dans Politiques de coalition. Penser et se mobiliser avec Judith Butler. Politics of Coalition. Thinking Collective Action with Judith Butler[1]Mouvements propose ici deux recensions critiques de ce recueil, issues d’une rencontre avec les deux coordinatrices de l’ouvrage dans le cadre du séminaire de recherches du Centre en études genre de l’Université de Lausanne, en novembre 2017. Des échanges qui font aussi écho aux questionnements du dossier du numéro 94, que Mouvements consacre aux perspectives ouvertes depuis 2009 en Espagne par la formation de la Plateforme des victimes du crédit hypothécaire, l’émergence du 15-M et la fondation de Podemos.

Note sur la coalition. Luttes politiques et ontologie sociale.

 Par Olivier Voirol

Le beau volume édité par Delphine Gardey et Cynthia Kraus sous le titre Politiques de la coalition. Penser et se mobiliser avec Judith Butler[2] articule différentes analyses et recherches, situées dans des espaces géographiques, sociaux et politiques variés (France, Serbie, Suisse, etc.). Ces analyses abordent plusieurs aspects des luttes féministes contemporaines et leurs articulations à d’autres luttes sociales et politiques à portée émancipatrice. L’ouvrage rassemble des communications de chercheur.e.s et militantes féministes, présentées lors d’un colloque qui s’est tenu à Genève en mai 2012, consacré aux travaux de Judith Butler et en particulier à ses développements récents sur la question de la coalition. Dans la multiplicité des thèmes abordés par cet ouvrage, trois axes se dégagent et en structurent le propos : celui des expériences de coalition à travers des cas concrets ; celui des perspectives et possibilités ouvertes par l’idée de coalition en vue de luttes à venir ; celui, enfin, de la théorie politique de Butler à l’aune de ses développements sur la problématique de la coalition. C’est sur ce troisième axe que portera mon commentaire, en montrant comment J. Butler pense la question de la coalition et la formation des collectifs politiques[3].

Butler offre en effet un ensemble d’outils précieux pour penser l’articulation des luttes sociales et politiques à partir de leur socle expérientiel dans la « vie précaire »[4]. En partant du genre et de la sexualité, elle interroge les modalités de leur articulation à des terrains conflictuels dans lesquels se posent les questions de la précarité et de la constitution des sujets politiques. Ainsi, c’est très justement que C. Kraus souligne en introduction que J. Butler développe une véritable théorie politique qui « soulève des dimensions normatives d’une critique inspirée des théories féministes et queer, en partant de cette question pragmatique : comment se coaliser ? » (p. 14). C’est donc bien d’une théorie politique à vocation pratique qu’il s’agit, ancrée dans des questionnements politiques et vouée à accroître l’agency des actrices et acteurs sociaux concerné.e.s. à partir d’un questionnement sur les sexualités et les formes de vie précaires, J. Butler étend donc son propos, comme le souligne D. Gardey, à « une perspective autre ou élargie, qui englobe, annexe, articule, dépasse (et parfois suspend) la question du genre et des sexualités en tant que questions politiques. (…) Il est question de contribuer à penser la question dynamique (théorique et pratique) de la coalition, de ses conditions d’émergence et de possibilité. (…) (Il s’agit) d’investiguer (…) les formes et conditions actuelles de la mobilisation et de l’action transformatrice tant sur le plan individuel que collectif » (p. 34). Poser la question de la coalition, c’est donc aborder celle des alliances socio-politiques, mais aussi et surtout « ouvrir et approfondir la question des luttes et des solidarités communes » (ibid.). Autrement dit, les travaux de Butler invitent à penser la question des convergences entre les luttes sociales ainsi que les modalités de leurs articulations.

Comment J. Butler aborde-t-elle, cependant, la question du « faire collectif » dans sa conception de la coalition politique ? D’un côté, elle suppose une certaine idée des modalités pratiques de rassemblement et, de l’autre, des thèmes de la coalition. Le constat dressé par J. Butler sur les situations sociales destructrices et la violence faite aux sujets sociaux, d’une part, les leçons qu’elle tire des débats internes au féminisme étatsunien de la fin des années 1990, d’autre part, l’amènent à défendre un monisme conceptuel pensé comme fondement des différentes luttes. Ce choix s’appuie sur sa théorie de la vulnérabilité dont le propre est de développer un socle ontologique au fondement des modes d’affirmation et d’apparition des sujets politiques coalisés. Après avoir souligné les principaux apports de cette approche, je tâcherai d’en dégager les limites, liées au concept central – la vulnérabilité – sur lequel repose la lutte collective contre la violence et la « vie précaire ». Si le choix de la vulnérabilité comme socle d’une condition commune au fondement des luttes peut sembler aller de soi, il ne va pas sans poser problème dès lors qu’il tend à privilégier – quoi qu’en dise l’auteure – une politique de la pitié.

1. Coalition

Avec sa théorie de la coalition, J. Butler hérite de la question classique de savoir comment faire collectif. Comme le souligne D. Gardey, chez Butler la coalition « renvoie à l’agency, à la mobilisation, à la critique théorique et pratique des normes et des institutions, (…) elle accompagne l’action positive et collective, les formes de subversion culturelle et sociale ; elle convie outils pratiques et façons de faire, organisations humaines et matérielles, horizons de sens et valeurs, (…), (il est question) du passage du ‘je’ au ‘nous’, de l’affirmation du sujet individuel à celle du sujet collectif » (p. 46). Lorsqu’est posée cette question de la constitution des collectifs et des causes partagées, il est courant d’opter pour un seul des termes opposés au sein d’une alternative théorique élémentaire. Le premier terme consiste à poser les processus de collectivisation comme des phénomènes d’agrégation d’éléments préexistants. Dans cette conception, on trouve des versions individualistes qui pensent ces processus comme de simples additions d’entités individuelles ; on trouve en outre des conceptions tournées davantage vers les modalités pratiques de mise en convergence politique des points de vue singuliers, grâce à tout un travail sémantique et normatif. Le second terme de cette alternative consiste à partir d’une conception forte du collectif, déjà donné (sous la forme de l’habitus, de la culture, etc.), et à s’intéresser à la manière dont s’opère son actualisation dans le travail politique de mise en commun. Si les difficultés de la seconde alternative sont de passer à côté du travail de singularisation politique, celles de la première alternative sont de ne parvenir à penser le collectif autrement que comme un écrasement des particularités.

Un des apports de la théorie butlérienne de la coalition est d’éviter ces deux écueils en se donnant les moyens de penser la formation d’un « nous » et les manières de tenir les groupes, non pas comme des « sommes de singularités », ou des « agrégations » opérant des équivalences générales, ou encore des « consensus par recoupement ». La coalition n’est pas un simple agrégat de points de vue singuliers, ou une moyenne établie par consensus, pas plus qu’elle n’est une sorte d’abstraction constituée au détriment des entités qui la composent. La coalition est une des modalités d’expression pratique d’une condition partagée. La formation du collectif s’opère en exprimant une expérience effective à travers un processus de transfiguration politique d’une immanence commune – celle de la vulnérabilité propre à la « vie précaire ». Aussi la coalisation est l’expression pratique et politique d’une existence corporelle commune à tous les êtres, dans leurs différences et leur multiplicité, qui se configure dans sa capacité à apparaître.

La thèse concomitante considère la coalition non comme un processus de mise en commun par unification mais, au contraire, par association plurielle. La coalition est ainsi un outil permettant d’éviter de « formuler des hiérarchies implicites entre des causes plurielles parfois opposées » (Gardey, p. 46). Elle incite à penser un « agenda » pluriel, à élaborer l’horizon d’un « devenir nous » qui se donne les moyens d’articuler sans hiérarchiser, sans étager thèmes et causes, sans couper les questions relatives au genre et à la sexualité des autres questions politiques, sociales et économiques.

Une posture chère à J. Butler est celle de la non différenciation et de la non hiérarchisation des luttes sociales et politiques. Déjà dans les débats des années 1990 qui enflammèrent la théorie féministe aux états-Unis[5], elle ne mâchait pas ses mots à l’endroit des approches cultivant les distinctions entre les dimensions primaire et secondaire de l’oppression, ou dégageant des « luttes prioritaires » en reléguant les autres (cf. le féminisme) à des combats supplétifs. à ses yeux, cette conception succombe au « primat accordé à l’économie »[6] alors que les enjeux culturels, au nombre desquels s’inscrivent le genre et la sexualité, sont relégués au second rang. Les luttes queer sont ainsi vues comme « simplement culturelles »[7] alors que les luttes de classes et les combats socio-économiques se voient conférer une portée matérielle majeure.

à l’encontre d’une telle vision, J. Butler soutient qu’il existe un lien étroit entre les luttes queer et les luttes économiques. Non seulement les homosexuel.le.s doivent bien souvent faire face à des désavantages économiques et à une oppression matérielle, mais aussi, souligne J. Butler, la société capitaliste dépend des structures familiales hétérosexuelles pour produire les êtres humains sexués nécessaires au fonctionnement de ses structures. Si la famille hétérosexuelle fait partie du mode de production, alors la lutte queer n’est pas « simplement culturelle », elle se situe bel et bien sur le terrain de l’économie politique.

Pour la même raison, J. Butler s’oppose à la distinction entre reconnaissance culturelle et oppression matérielle développée par Nancy Fraser[8]. Aux yeux de Fraser, il existe une déconnection toujours plus grande entre le culturel et l’économique, ce qui pose un grave problème aux politiques visant à réaliser la justice sociale. On assiste d’un côté à une montée de mouvements sociaux promouvant les questions culturelles, aux yeux desquels la critique de la domination culturelle prime sur la domination économique en tant que source d’injustices. En termes de revendications, la reconnaissance culturelle tend ainsi à remplacer progressivement la redistribution matérielle comme remède à ces injustices. De l’autre côté, les revendications en termes de justice sociale, guidées par un imaginaire socialiste articulé autour des notions d’exploitation et de redistribution sont en recul. Fraser voit ainsi se déplacer le centre de gravité de la politique et de la théorie vers les questions liées à la reconnaissance culturelle et des modes de vie, au point de marginaliser les questions relatives à la justice sociale. Pour y remédier, selon N. Fraser, une « perspective dualiste » distinguant les questions de justice propres au domaine culturel des questions de justice relatives à l’économie s’impose. On ne saurait, en effet, remédier aux injustices culturelles à l’aide d’une politique distributive, de même qu’on ne saurait corriger les injustices économiques au moyen de politiques de reconnaissance. C’est pourquoi il convient d’articuler justice culturelle et justice économique, ce que N. Fraser opère sous l’égide du principe normatif de participation. Pour garantir une parité de participation, il faut s’attaquer simultanément aux injustices économiques et culturelles.

 

Aux yeux de J. Butler, ces propositions sont problématiques tant elles sanctifient des hiérarchies de priorité (culturelle, économique, politique) qui introduisent du même coup des distinctions artificielles, qui elles-mêmes procèdent d’un cadre producteur d’injustices. Butler souligne tout bonnement que « cette façon de dissocier les structures économiques de leurs conditions et conventions sociales et historiques est justement la condition de possibilité du formalisme économique »[9]. Or, souligne-t-elle, « l’un des succès du capitalisme a été d’imposer la distinction analytique entre le domaine du social et celui de l’économie » (p. 43). Contre cette théorie dualiste, J. Butler préconise une approche moniste permettant d’articuler, dans le même concept – celui de vulnérabilité -, oppression économique et oppression culturelle. « L’une des raisons pour lesquelles je m’intéresse à la précarité – et donc à la ‘précarisation’ -, souligne-t-elle, est qu’il y a là en jeu un processus d’acclimatation de la population à l’insécurité. Ce processus a pour effet de rendre une certaine population vulnérable au chômage ou à des alternances imprévisibles entre chômage et emploi, ce qui d’une part produit pauvreté et insécurité, mais revient aussi à interpeller ces groupes comme des sujets dont on peut se passer, sinon totalement abandonnés. Les registres affectifs de la précarisation comprennent le sentiment vécu de la précarité, qui peut s’articuler à celui que le futur est compromis et à une anxiété accrue concernant les questions comme la maladie et la mortalité. (…). Ce n’est là qu’un exemple de la façon dont une situation peut relever à la fois de la sphère économique et de la sphère culturelle, ce qui suggère que ce dont nous avons besoin, c’est précisément d’un nouvel ensemble de catégories et de formes de pensées transversales échappant autant au dualisme qu’au déterminisme »[10].

Les questions de l’articulation des différentes formes d’oppression, très vives dans les débats féministes de la décennie 1990, se sont posées à nouveau à la fin de la décennie 2000, au cœur d’une nouvelle situation politique et sociale. Cette phase postérieure à la crise financière de 2008 voit apparaître des luttes et des mouvements inédits, notamment les « révolutions arabes » de 2011. La préoccupation de Butler est de parvenir à élaborer un cadre théorique ayant des implications pratiques, permettant de penser les convergences entre ces différents mouvements dont les exigences et les revendications sont multiples. à cette époque, des mouvements tels qu’Occupy Wall Street émergent, lesquels posent le problème du capitalisme financier et de ses conséquences. On assiste également aux états-Unis à la montée de mouvements portant sur des questions de logement, d’habitat, d’espace. On a en outre des mouvements organisés autour des questions migratoires et du statut juridique fait aux populations précarisées par la répression et l’absence de droits. On a également des mouvements centrés sur les questions de l’organisation et du pouvoir politique cherchant, comme en Tunisie ou en Turquie, à ouvrir des brèches démocratiques dans un système autoritaire. On a en outre des mouvements qui posent la question de la violence normative des institutions étatiques, des cadres de définition de la sexualité et de la famille, des rapports entre les sexes. Sans oublier bien sûr les mouvements qui posent la question des diverses formes de discrimination relatives à la couleur de peau et du racisme.

Entre ces différents mouvements, les convergences ne sont pas évidentes. Souvent elles sont rendues difficiles, sinon impossibles, par des revendications et des vocabulaires critiques qui ne parviennent pas à s’articuler les uns aux autres. Cette absence de cadre partagé et de « grammaire » commune est vue comme problématique par Butler. C’est un obstacle empêchant la constitution d’alliances politiques à la fois multiples et performatives. Mais il y a urgence. Face à ces difficultés, il s’agit à ses yeux de penser une politique de la coalition sur la base de cette diversité pratique, en élaborant un cadre conceptuel permettant de tisser des liens entre les différentes oppressions qui sont pointées par tous ces mouvements. Et cela sans recourir au dualisme conceptuel (reconnaissance versus redistribution, économie versus culture, etc.) qu’elle critiquait avec conviction une décennie auparavant, et sans hiérarchiser les causes et les luttes.

2. Vulnérabilité

 

Ses travaux sur la vulnérabilité donnent une réponse à ce dilemme en s’articulant étroitement à sa théorie de la coalition. Si la coalition ne saurait être pensée à partir d’une théorie dualiste de la justice, à la manière de Fraser, elle doit se penser et se faire autrement. C’est pourquoi Butler attache une importance particulière à ce qui touche à la condition négative commune des sujets, pour comprendre le geste par lequel ils s’appliquent à s’en défaire en questionnant les cadres normatifs établis. Le concept de vulnérabilité a justement pour but de remplir ce rôle : il renvoie au fait d’être pris dans un tissu de relations et de normes qui constitue les sujets et fait d’eux ce qu’ils sont. être vulnérable, c’est être fait par ces conditions préalables et être façonné par des institutions dont les normes et les principes exercent un pouvoir effectif. Car les sujets sont avant tout « en dehors d’eux-mêmes » comme le souligne Butler dans ses travaux antérieurs. Aucun être n’échappe à cette vulnérabilité, signe d’une profonde dépendance au relationnel.

Si la vulnérabilité est donc déjà là, elle est aussi partagée. Surtout, elle est préalable à tout contrat social. C’est une vulnérabilité des corps qui présuppose un monde social, et non un contrat. « La vulnérabilité de l’un envers l’autre, c’est-à-dire même lorsqu’elle est conçue comme réciproque, désigne une dimension précontractuelle de nos relations sociales » (p. 256). Certes, certains groupes ou individus peuvent entreprendre de la nier ou de faire comme si toute forme d’interdépendance relationnelle n’existait pas. Pour Butler, ce déni est le fait de « ceux qui cherchent à exposer les autres à la vulnérabilité, ou ceux qui cherchent à se placer dans une position d’invulnérabilité » (p. 254). Ils cherchent dès lors à nier « une vulnérabilité qui les lie à ceux qu’ils veulent assujettir » (ibid).

C’est la raison pour laquelle il convient de considérer des différentiels de vulnérabilité. Il y a, en effet, des êtres qui affirment leur puissance et nient cette vulnérabilité, refusant de reconnaître tout lien d’interdépendance. La posture masculine implique par excellence un tel déni de vulnérabilité, appelant « l’institution politique de l’oubli », c’est-à-dire une perte de mémoire instituant l’effacement de sa propre vulnérabilité (p. 252). Un tel déni de vulnérabilité, de ses dépendances envers les autres, est, en retour, une manière de nier la vulnérabilité d’autrui. C’est donc une manière d’exposer les autres à la vulnérabilité : « Ceux qui cherchent à se placer et à se maintenir dans une position d’invulnérabilité, cherchent à nier une vulnérabilité qui les lie à ceux qu’ils veulent assujettir » (p. 254). à la différence de ces êtres affairés au déni des relations qui les font, il y a des êtres qui sont tellement placés en dépendance et sous l’emprise des normes, qu’ils ne sont qu’agis par des institutions sur lesquelles ils ne parviennent pas à agir, à leur tour. Par faute de pouvoir agir sur cet agir, ils ne peuvent se constituer en sujets politiques.

Dans ce différentiel de vulnérabilité, ce sont les femmes qui sont le moins bien placées car ce sont elles qui souffrent en premier lieu des situations de vie précaires, de la dépendance, de la pauvreté et de l’analphabétisme. De fait, l’inégalité de pouvoir confère aux femmes « une position d’impuissance et aux hommes une position de pouvoir » (p. 250). La question, selon J. Butler, est alors de savoir « comment penser simultanément la vulnérabilité des femmes et les modes d’agir féministes, et ce à la lumière des conditions globales et des nouvelles possibilités d’alliances mondiales » (p. 250). Penser l’agir féministe va donc de pair avec une conception des modes d’expression de cette condition vulnérable, ainsi qu’avec une manière de penser la coalition.

Si le fait d’être vulnérable renvoie à l’expérience d’être en incapacité d’agir à partir d’un agir, d’être en déficit de réponses à ce qui s’impose à soi, alors la vulnérabilité peut décrire différentes oppressions, autant culturelles qu’économiques, autant subjectives qu’objectives. Elle relève à la fois des situations de violence normative et de pauvreté matérielle. être soumis.e à des oppressions culturelles et des formes de mépris, c’est être condamné.e à se constituer en rapport à cette violence normative s’exerçant sur soi, et c’est peiner à s’en défaire par une agency propre. C’est faire l’expérience d’une oppression d’un pouvoir normatif susceptible de renvoyer autant à la culture, qu’à la sexualité, à l’ethnie, à la langue, à la race, etc. En outre, être dépourvu.e de ressources matérielles suffisantes, subir la pauvreté matérielle, c’est être vulnérable au sens d’un déficit de ressources permettant de répondre aux nécessités matérielles. C’est faire l’expérience d’une dépendance de condition, doublée d’une incapacité à mobiliser des ressources pour se constituer en sujets à partir des situations qui nous façonnent. C‘est le propre même de la pauvreté. En ce sens, le concept de vulnérabilité souligne les interdépendances et les difficultés des sujets à agir pour sortir de ce à quoi ils sont réduits – possibilité d’agir que Butler envisage à travers son concept d’agency.

La vulnérabilité permet donc de penser les convergences entre les différents types d’oppression – justement ceux que N. Fraser dissociait à travers son approche dualiste. En d’autres termes, le concept de vulnérabilité permet non seulement de penser les termes de la coalition entre des luttes pour la redistribution et des luttes pour la reconnaissance, mais il fait aussi éclater, tout bonnement, cette distinction. En pensant la transversalité entre les types d’oppression, le concept de vulnérabilité permet d’envisager des convergences expressives de ces conditions dans des luttes sociales et politiques effectives. Les coalitions deviennent possibles en vue de la construction d’un monde non pas « invulnérable » mais relationnel et fragile, qui s’assume, se pense et se construit à partir de ses interdépendances.

Or une telle convergence n’est possible qu’à partir d’une conception déplacée des modalités de l’articulation politique, qui se situe à un autre niveau que les théories formelles de la justice. On l’a vu, elle porte sur des formes précontractuelles, renvoyant au monde social plus qu’aux institutions. étant donné que la théorie de la coalition repose sur le concept de vulnérabilité, on est bien dans l’esprit de l’« articulation d’une ontologie sociale qui pourrait servir de base à de nouvelles formes de coalition » (p.254). J. Butler défend l’idée de recourir à l’ontologie sociale pour penser les convergences politiques entre différents acteurs et groupes affectés par la précarisation. Et le concept transversal de vulnérabilité est justement le socle social-ontologique permettant de penser la coalition. Car c’est à partir de la vulnérabilité et de la capacité d’agir que se constituent des coalitions entre des sujets et des luttes.

3. Limites

Quelques limites de cette théorie butlérienne de la coalition fondée sur une ontologie sociale de la vulnérabilité méritent, en guise de conclusion, d’être pointées. En premier lieu, il faut reconnaître à Butler le mérite d’avoir livré un des apports théoriques les plus aboutis à l’heure actuelle pour conceptualiser la convergence des différentes luttes sociales et politiques, pour penser ensemble les formes d’oppression et les luttes engagées contre elles, sans hiérarchies thématiques ni exclusions. Et sans reléguer le genre et la sexualité au rang subalterne – on n’attendait pas moins d’elle – ni succomber à une politique culturelle qui tait le capitalisme. Le problème d’une telle théorie tient à sa manière de poser les conditions de la lutte dans la dépossession et la dépendance propres à la « vie précaire ». Si J. Butler s’en démarque instamment (p. 250), on ne voit guère toutefois comment elle peut éviter de tomber dans une « politique de la pitié ». Agir en tant qu’êtres vulnérables, c’est inévitablement en appeler au bon cœur, à la solidarité, au care, à la protection des autres et des institutions. Or une politique de la pitié, en appelant à l’empathie, est aux antipodes de la conception d’un agir affirmatif de sujets agissants. Sur le plan ontologique, le concept de vulnérabilité peut certes tenter de remplacer un concept d’agir – ou de praxis – à bien des égards épuisé, sur lequel la convergence des luttes sociales et politiques avait longtemps été pensée dans le paradigme socialiste[11]. Il en a certainement le pouvoir de convergence, mais ses implicites sont radicalement différents. L’insistance sur l’agir ne demande pas protection mais juste répartition d’un monde produit en commun. Si l’on ne parvient plus à construire des convergences sur ce concept d’agir, lui substituer le concept de vulnérabilité ne comble pas ses manques.

Cette question de l’agir est d’autant plus épineuse qu’une des thématiques que n’aborde guère J. Butler dans sa théorie est celle de la coalition avec les « non-humains », avec lesquels les humains doivent plus que jamais composer. Un des facteurs de vulnérabilité pour des parts croissantes de la population sur le globe est le fait d’être livré à des facteurs environnementaux sur lesquels ces êtres n’ont pas de prise. Une théorie de la coalition ne saurait escamoter la prise en compte de ces formes de vulnérabilité et la réflexion sur les manières de faire coalition avec la nature dans des luttes politiques inédites. Penser ces questions, c’est aussi se donner les moyens d’inventer en théorie et en pratique de nouvelles formes politiques qui ne sont pas seulement des rassemblements d’existences défaites, mais aussi des constitutions multiples d’agirs émancipateurs à visée performative intégrant toutes les questions de l’oppressi

[1] Zurich, Éd. Seismo, coll. Questions de genre, 2016, 282 pages.

[2] D. Gardey, C. Kraus (ed.), Politiques de la coalition. Penser et se mobiliser avec Judith Butler, Zürich-Genève, Seismo, 2016.

[3] La présente discussion recoupe plusieurs points abordés dans son ouvrage Rassemblement. Pluralité, performativité et politique, Paris, Fayard, 2016, et dans un recueil d’entretiens avec Athena Athanasiou, Dépossession, trad. de l’anglais par Ch. Nordmann, Bienne-Berlin, diaphanes, 2016.

[4] Cf. J. Butler, Vie précaire, trad. par J. Rosanvallon et J. Vidal, Paris, Amsterdam, 2005.

[5] Cf. par exemple l’ouvrage collectif : S. Benhabib, J. Butler, D. Cornell, N. Fraser (ed.), Feminist Contentions: A Philosophical Exchange, London-New York, Routledge, 1995.

[6] J. Butler, A. Athanasiou, Dépossession, trad. de l’anglais par C. Nordmann, Bienne-Berlin, Ed. diaphanes, 2016, pp.42-43.

[7] « Merely cultural », traduit en français sous le titre « Simplement culturel ? », in J. Butler, Les rapports sociaux de sexe, Paris, PUF, 2010, pp.168-183.

[8] Cf. N. Fraser, Qu’est-ce que la justice sociale ? Reconnaissance et redistribution, Paris, La Découverte, 2005.

[9] J. Butler, A. Athanasiou, Dépossession, op. cit., p. 43.

[10] J. Butler, A. Athanasiou, Dépossession, op. cit., p. 46.

[11] Cf. O. Voirol, « Praxis et organisation : épuisement et reconstruction de la critique », Communications, Vol. 31/1, 2013.

Catherine

Sun, 24 Jun 2018 14:26:11 +0200

Comment se coaliser? (1)

Tenu en mai 2012 à Genève, le colloque What is Coalition? Reflections on the Conditions of Alliance Formation with Judith Butler’s work, abordait cet enjeu central dans les recherches de la philosophe : les façons de faire alliance dans différents contextes culturels. Les contributions en ont été rassemblées par Delphine Gardey et Cynthia Kraus dans Politiques de coalition. Penser et se mobiliser avec Judith Butler. Politics of Coalition. Thinking Collective Action with Judith Butler[1]Mouvements propose ici deux recensions critiques de ce recueil, issues d’une rencontre avec les deux coordinatrices de l’ouvrage dans le cadre du séminaire de recherches du Centre en études genre de l’Université de Lausanne, en novembre 2017. Des échanges qui font aussi écho aux questionnements du dossier du numéro 94, que Mouvements consacre aux perspectives ouvertes depuis 2009 en Espagne par la formation de la Plateforme des victimes du crédit hypothécaire, l’émergence du 15-M et la fondation de Podemos.

 

Par Éléonore Lépinard

 Le livre proposé par Delphine Gardey et Cynthia Kraus, Politiques de coalition : Penser et se mobiliser avec Judith Butler (Éditions Séismo, 2016) est un bel hybride à de nombreux égards : parfaitement bilingue en anglais et en français – chaque page est traduite en vis-à-vis – il propose dans un même espace de lecture des analyses théoriques sur la coalition comme figure instable du sujet politique en vue d’une émancipation incertaine, et des analyses empiriques venues de contextes variés – Turquie, Serbie, Palestine, Suisse, France – qui viennent nourrir, plus qu’illustrer, cette réflexion. Théorie et pratique, est/ouest, nord/sud, anglais-français : les binarités sont ici troublées au profit d’une co-présence qui tisse de nombreux liens, interrogeant la façon dont les coalitions se forment et survivent, et la possibilité de les envisager comme des formes politiques viables et non excluantes, comme des sujets politiques au-delà des politiques identitaires et de leur dialectique.

Comme l’indique son titre, ce livre propose un dialogue avec l’œuvre de Judith Butler qui contribue ici avec un texte original sur la coalition. En effet, outre les deux textes introductifs des éditrices qui reviennent, en particulier celui de Cynthia Kraus, sur l’évolution de la pensée de Judith Butler au regard de ses textes récents sur la vulnérabilité, de nombreux chapitres font référence et discutent ses positions théoriques comme autant de propositions politiques pouvant être lues ou déchiffrées dans des coalitions contemporaines. Le livre ne se limite cependant pas à la seule option théorique butlerienne : il offre aussi plusieurs chapitres de théorie politique ancrés dans le contexte allemand (Sabine Hark) et français (Philippe Corcuff) qui font retour sur la trajectoire historique des politiques identitaires dans ces deux contextes, proposant une critique et une transformation de ce vocabulaire politique en dialogue avec la critique proposée par Butler elle-même. Ainsi ces contributions racontent et analysent comment notre vocabulaire politique a changé, et comment il pourrait aussi continuer d’être transformé. Ce livre propose donc une lecture transversale de l’œuvre de Butler sur un sujet, la coalition, qui a été peu exploré malgré sa récurrence dans l’œuvre de la théoricienne. Ce pari est réussi car la richesse de la pensée politique de Butler se déploie, non seulement sous sa plume mais aussi sous celle de celles et ceux qu’elle inspire et qui la discutent dans les autres chapitres.

Je propose ici de montrer comment le livre tisse des liens entre théorie et pratique de la coalition, ou plutôt « expériences » et « perspectives » pour reprendre les parties de l’ouvrage, à travers une lecture de quelques chapitres. Dans le même temps, je pointe les tensions à l’œuvre dans le sujet politique de la coalition tel qu’il se donne à voir dans les lignes de fuite tracées par cet ouvrage et en particulier la proposition théorique et politique faite par Butler.

Les deux contributions introductives proposées par les deux directrices de l’ouvrage dessinent des perspectives fortes pour comprendre les enjeux soulevés par la figure politique de la coalition et la contribution de Butler. L’introduction de Cynthia Kraus revient, avec acuité et finesse, sur l’arc de la pensée de Butler, de Gender Trouble (1990 – que Kraus a traduit en français) à la vulnérabilité et la notion de vie précaire, concepts qui marquent les ouvrages les plus récents. Elle rappelle ainsi à juste titre que si Gender Trouble est connu pour son analyse performative du genre, Butler y introduit son propos par une critique de la crise du féminisme et des politiques identitaires – et des exclusions qu’elles produisent. Ainsi, dès Gender Trouble la coalition, dans le contexte du projet féministe, apparaît comme une figure politique traçant une nouvelle perspective. Contrairement à certaines lectures réductrices, Cynthia Kraus nous rappelle que la proposition politique de Gender Trouble ne se limite donc pas à une soi-disant subversion individuelle du genre. Butler inscrit dès le départ la dimension collective, et les tensions qui lui sont inhérentes, au cœur de son travail. En effet, dès les années 1990, Butler insiste, en mobilisant entre autres la théorie psychanalytique, sur les exclusions inhérentes à toute politique identitaire, à la constitution de tout sujet collectif autour d’un ‘nous’, en particulier le ‘nous’ féministe, prônant un féminisme auto-critique capable de déstabiliser les catégories mêmes sur lesquelles il prétend se fonder [2].

Au-delà du féminisme, l’anti-fondationalisme de la pensée de Butler se retrouve dans sa pensée de la démocratie, et la nécessité pour toute critique démocratique d’interroger les fondements et les catégories qu’elle est amenée à forger dans le cours de la lutte. Ainsi Kraus rappelle que la théorie de la performativité de Butler « vise à repenser le politique – et non ‘juste’ le genre, les corps, le sujet et la capacité d’agir – en des termes performatifs plutôt qu’en termes de représentation » (p. 20). Au cœur de cette performativité politique se trouve la question du ‘nous’, des possibilités de coalitions. La proposition théorique novatrice introduite par Butler dans ses travaux plus récents consiste justement à continuer de penser cette question du ‘nous’, intimement articulée à celle des corps, autour du concept de vulnérabilité puis de celui de vie précaire. Comme le rappelle Kraus, la vulnérabilité est liée à la perte, au deuil, alors que la notion, plus récente, de vie précaire évoque nos interdépendances en tant qu’êtres ‘incorporés’ (ce qui implique la possibilité de penser l’interdépendance au-delà des humains entre être vivants). La précarité partagée pourrait, selon elle, devenir le site d’un projet politique de coalition – une proposition qui n’est pas sans rappeler les éthiques politiques du care, en particulier celle développée par Joan Tronto. Comme le rappelle à juste titre Kraus, commentant le chapitre de Butler présent dans l’ouvrage, la précarité est, selon Butler, une condition partagée, et non une fondation ou identité, en ce sens elle permet de penser une coalition, une communauté, sans fondements et donc potentiellement sans les exclusions qui les accompagnent. Pour Butler, et comme elle le rappelle dans son chapitre, la vulnérabilité commune n’est pas une caractéristique ontologique de l’existence, mais un constat sur ce que notre survie, la survie de nos corps, exige. En ce sens cette proposition théorique est pleinement butlerienne car elle réarticule les éléments centraux de sa pensée : la subjectivité est liée à la matérialité des corps, indissociable du monde social qui les soutient et en donne la clé de lecture psychique et discursive.

Pour Butler, la vie précaire est partagée mais, comme elle le rappelle dans sa contribution, la vulnérabilité reste inégalement répartie et les institutions soutiennent ces agencements inégalitaires. Ainsi la délimitation d’une condition partagée n’occulte pas les inégalités flagrantes dans l’exposition à la vulnérabilité. Butler pointe d’ailleurs de façon précise l’articulation entre la précarité partagée et ces expositions différenciées à la vulnérabilité, sous la forme de la tentation de négation de l’une par l’autre : « ceux qui cherchent à exposer les autres à la vulnérabilité, cherchent à nier une vulnérabilité qui les lie à ceux qu’ils veulent assujettir » (p. 254). La vulnérabilité est ainsi une relation sociale, « précontractuelle », qui nous lie, mais que nous pouvons (prétendre) nier, projeter, manipuler, exploiter, ou reconnaître : « affirmer que nous sommes toutes des êtres vulnérables, c’est établir notre dépendance radicale non seulement envers les autres, mais aussi envers un monde qui soutient la vie » (p. 264). La proposition est séduisante, et ce d’autant plus que Butler s’attache à présenter la vulnérabilité comme un lien éminemment politique. Cependant, elle trace une ligne de fuite problématique. Si la coalition se base sur la vulnérabilité partagée, s’étend-t-elle à l’humanité entière ? Dois-je distinguer entre le proche et le lointain dans les relations que je veux reconnaître ? Cette proposition est-elle supposée neutraliser le principe politique de l’antagonisme et de l’hégémonie pour reprendre le vocabulaire de Chantal Mouffe et Ernesto Laclau ? Butler répondrait certainement que ce sont les contingences historiques de chaque contexte qui tracent les limites des coalitions possibles. Et plusieurs chapitres empiriques de l’ouvrage documentent avec précision ce processus. Cependant, les dernières pages de la contribution de Butler à cet ouvrage, en écho à son discours lors d’Occupy Wall Street en 2011, semblent éluder la question. Elle définit ainsi sans autre précaution l’assemblée des corps réunis comme un « nous le peuple », un nous qui « résiste » et qui serait dans une confrontation aux institutions chargées, elles, d’assurer la survie et tenues pour responsables de le faire de façon plus égalitaire. Ce schéma binaire et totalisant, élude tout à coup – et comme par magie – toutes les tensions pouvant traverser ce « nous le peuple » : une ligne de fuite attrayante mais qui fait l’impasse sur les tensions de tout sujet politique collectif.

En ce sens, le chapitre de Sushila Mesquita et Patricia Purtschert qui propose une critique de la « gouvernance gay » mettant au jour son caractère profondément post-colonial, nous rappelle à juste titre qu’il est « nécessaire de s’intéresser à la répartition différentielle de la précarité au sein des groupes marginalisés » (p. 160). Les coalitions LGBT progressistes sont elles aussi traversées, dans le contexte de la Suisse post-coloniale, par des tensions refoulées, des rapports de pouvoir et d’invisibilisation de certaines subjectivités. Ce sujet en tensions pose la question du travail de la coalition, non seulement comme un travail de reconnaissance de la vulnérabilité partagée, mais aussi comme un travail de désapprentissage de son/ses privilège(s) et des modalités selon lesquelles ce travail peut être effectué ou non.

Le deuxième chapitre introductif du livre, écrit par Delphine Gardey, articule son propos en faisant résonner le terme de coalition avec celui de la « maison », home, qui amène la question de l’hospitalité et de la relation – une lecture de la problématique de la coalition qui fait écho à la fameuse analyse de Bernice Johnson Reagon : “You don’t go into coalition because you like it. The only reason you would consider trying to team up with somebody who could possibly kill you, is because that’s the only way you can figure you can stay alive”[3]. À la sécurité de la maison, Reagon oppose la coalition, comme travail difficile et fondamentalement insécurisant. Cette métaphore a souvent été réutilisée dans les écrits féministes, mais elle est peut-être trompeuse, car, comme le souligne Gardey, la maison est aussi accueil des autres, lieu de cette relation paradoxale de l’hôte à l’invité. Reprenant Derrida et Lévinas elle rappelle ainsi que celui qui reçoit dans sa maison est en réalité lui aussi un hôte reçu dans sa propre maison. Ainsi la relation hôte-invité est en fait symétrique, elle est partage d’une maison commune. Là où Butler fait de la vulnérabilité une condition partagée, Gardey tisse avec Derrida une autre ontologie, à partir du langage, qui est notre maison, notre forme de vie pour reprendre la proposition de Stanley Cavell, et donc aussi une condition partagée. L’invitation c’est la reconnaissance – ou la promesse – que nous partageons la même maison. Filant cette métaphore Gardey voit dans la théorie féministe une maison accueillant toujours de nouveaux sujets, invitant des sujets ‘étranges’ exclus du langage à compter parmi nous (p. 40). C’est certainement une lecture possible de l’œuvre de Butler, celle de pouvoir donner à des corps illisibles et des subjectivités non-autorisées, le statut d’invités, partageant notre maison.

Si je partage l’objectif normatif de placer le projet politique féministe sous l’égide de l’hospitalité, il ne faut pas oublier les tensions et la tentation constante de l’exclusion qui le soutiennent. Butler l’a rappelé à de nombreuses reprises, le ‘nous’ féministe produit sa part de sujets abjects et non-autorisés, non-invités à partager la maison. Filant elle aussi la métaphore de l’hospitalité pour décrire le projet féministe, Sara Ahmed pointe cette tension omniprésente dans une citation particulièrement lucide : “We need to take care not to install feminist ideals as ideals that others must embody if they are to pass into feminism. Such a reification of political ideals would position some feminists as ‘hosts’, who would decide which others would receive the hospitality of love and recognition, and would hence remain predicated on a differentiation between natives and strangers”[4].

La métaphore de l’hospitalité et de la maison féministe entre en résonance avec plusieurs des chapitres empiriques, en particulier celui sur la Turquie écrit par Eirini Avramopoulou. En effet, la coalition de femmes religieuses et de militantes LGBT dont elle décrit le délicat processus de formation, s’est auto-nommée « nous faisons attention les unes aux autres ». Cette centralité du care dans la relation politique qui est ici nouée contre toute attente dans le contexte turc rappelle bien évidemment l’idée butlerienne de vulnérabilité comme condition partagée, tout comme celle proposée par Gardey d’une hôte qui est tout autant invitée dans la maison qu’est la coalition. Celle-ci n’existe que par l’attention que les unes peuvent porter aux autres. Dans ce contexte, et dans une veine typiquement butlerienne, Eirini Avramopoulou argumente que le terme « femmes » n’est pas essentialiste, il n’est pas là pour désigner une catégorie de corps ou d’identités, mais plutôt une condition partagée, celle d’une précarité particulière face à un État totalitaire et à son idéologie ouvertement patriarcale. Le chapitre décrit ainsi finement ce que veut dire soutenir des femmes qui sont « différentes ». Cela peut vouloir dire parfois signer une pétition, parfois au contraire retirer sa signature, car celle-ci pourrait s’avérer contre-productive. La coalition apparait ainsi comme un travail incessant pour essayer de trouver la bonne façon de « faire attention les unes aux autres ». En effet, comme le rappelle Émilie Hache, « bien traiter un tiers n’est jamais acquis » [5], et ceux.celles qui appellent et ceux.celles qui répondent changent au cours de ce processus.

Autrement dit, le travail de la coalition c’est de trouver les modalités de ce care, la façon, toujours changeante et dépendante de la relation qui se noue, de bien traiter l’autre. Dans cette optique, l’objectif de la coalition ne semble pas être celui de former un « nous le peuple » face aux institutions qui produisent de la vulnérabilité, mais plutôt d’établir entre les termes de ce « nous » une relation. C’est la qualité de cette relation qui traduit le projet politique de la coalition. Alors même que le sujet politique de la coalition est, par définition, en tensions, prêter attention à ces tensions serait le propre du travail de coalition, au sens d’un travail de care. L’exemple turc trace une ligne de fuite incertaine – peut-il en être autrement ? – en particulier au regard du projet féministe.  Il pose en effet la question de savoir ce que peut être une coalition féministe quand une de ses parties ne s’identifie pas du tout comme telle. Une coalition est-elle féministe par le fait de se dire comme telle, une auto-identification à un projet (qui positionne certaines comme des hôtes et d’autres comme des invitées), ou par le type de relation qu’elle tente d’instaurer entre ses membres ? Est-ce encore du féminisme ? Cette question ne va pas cesser de se poser : c’est celle de la possibilité d’un futur pour le projet féministe. Le féminisme capable de critiquer ses propres fondements et catégories, celui que Butler propose depuis Gender Trouble, ce féminisme exige-t-il, pour ne plus définir des hôtes et des invité.e.s,  d’inventer une nouvelle maison, un nouveau nom, pouvant accommoder ces coalitions ? Que peut vouloir dire nous considérer toutes et tous comme invité.e.s dans cette utopie politique ?

Le beau chapitre d’Ana Vulic sur la Serbie et le mouvement des femmes en noir fait écho à une autre thématique du livre, celle de la vie précaire comme fondement de la coalition. Ici la vie précaire est définie, comme chez Butler, à partir de la question du deuil. C’est cette vie qui vaut la peine d’être pleurée. Vulic illustre ici ce que peut vouloir dire une coalition fondée sur cette idée de vies dignes de nous endeuiller, et la façon dont la reconnaissance de la vulnérabilité partagée, à travers l’expérience du deuil dans le conflit, permet de dépasser –non sans peine – des clivages identitaires entre Serbes et Bosniaques, et de reposer dans l’espace public la question de la responsabilité des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité. Il s’agit bien ainsi selon Vulic d’affirmer une interdépendance : nous devons vivre ensemble – nous sommes lié.e.s les un.e.s aux autres.

Si le cas analysé par Vulic semble si bien illustrer la proposition théorique de Butler basée sur le deuil des vies précaires, il interroge également la pertinence de cette proposition théorique pour d’autres contextes, ceux dans lequel l’action politique n’est pas motivée avant tout par le deuil partagé (réel ou imaginé). Est-ce que l’action du deuil, de pleurer des vies précaires est la seule action qui découle de la proposition théorique de Butler ? Comment penser l’agir politique au-delà du deuil ou de la co-présence sur le mode d’Occupy ? Y a-t-il d’autres figures possibles du sujet politique de la coalition butlerienne au-delà des deux figures esquissées, celle du sujet qui a le deuil en partage, et celle de la co-présence de cette masse de corps, le ‘nous le peuple’ dont les contours sont avant tout performatifs ? Ce sujet endeuillé ou ces corps massés frappent par leur passivité relative. Cette passivité traduit, selon moi, les limites de l’ontologie relationnelle basée sur la vulnérabilité proposée par Butler. En effet, comment agir à partir du constat de la vulnérabilité partagée ? Avec qui cette reconnaissance me met-elle en relation ? jusqu’où ? Chez Butler il semble que la positionnalité contre l’État fournisse les limites du sujet de la coalition. Ceux et celles qui sont soumis.e.s au pouvoir de l’État constituent le sujet d’une coalition possible, au-delà des différentiels de vulnérabilité, car ils et elles sont tou.te.s soumis.e.s à une vulnérabilité infligée par les institutions. Mais ce sujet construit en négatif est-il satisfaisant ? Ce déplacement de l’antagonisme politique sur la frontière entre l’État et le peuple peut-il réellement faire émerger un sujet politique agissant ? Il me semble, en suivant la réflexion posée par Eirini Avramopoulou dans son chapitre sur la Turquie, que penser la coalition non pas seulement comme produite par cette condition partagée de vulnérabilité, mais aussi comme un travail de care, c’est recentrer l’attention sur le fait que le sujet politique de la coalition est aussi un sujet agissant, il construit un monde commun dans la pluralité, pour reprendre ici le vocabulaire théorique d’Hannah Arendt. L’éthique de la coalition, l’attention aux autres avec qui je tente de faire coalition, est en ce sens aussi une politique, car elle permet la constitution d’un monde commun.

À la lecture de cet ouvrage, le triste constat s’impose que les coalitions analysées dans les chapitres empiriques n’ont pas apporté les changements escomptés, mais au contraire ont été confrontées à des formes de répression encore plus dures depuis la publication de l’ouvrage. Pour autant, elles ont tracé des perspectives, des lignes de fuite. Elles invitent, avec les chapitres théoriques réunis ici, à nous interroger sur nos impensés politiques, nos façons de faire coalition, de traiter nos allié.e.s, elles nous proposent de questionner qui nous invitons dans notre maison et par quelles opérations de sédimentation des rapports de pouvoir nous décidons que la maison est à nous alors que nous devrions nous considérer nous aussi comme des hôtes.

[1] Zurich, Éd. Seismo, coll. Questions de genre, 2016, 282 pages.

[2]J. Butler, “Contingent Foundations”, in S. Benhabib, D. Cornell and N. Fraser (ed), Feminist Contentions: A Philosophical Exchange, New York, Routledge, 1995, p. 48.

[3] B. Johnson Reagon, “Coalition Politics: Turning the Century,” in Home Girls. A Black Feminist Anthology, by B. Smith, New York, Kitchen Table: Women of Color Press, 1983, p. 357.

[4] S. Ahmed, Cultural Politics of Emotion, Second edition, Edinburgh, Edinburgh University Press, 2014, p. 178.

[5] É. Hache, Ce à quoi nous tenons, Paris, La Découverte, 2014, p. 30.

Catherine

Fri, 15 Jun 2018 14:06:25 +0200

Des Indignés à Nuit Debout : créer les conditions d’un mouvement populaire (1/2)

En 2011, les Indignés occupaient les places d’Espagne. En 2016, c’est au tour de Nuit Debout d’occuper les places françaises, et en particulier la place de la République à Paris pendant près de trois mois. Dans cet entretien, Mouvements interroge deux protagonistes nuitdeboutistes sur l’influence qu’a eue l’expérience espagnole sur le mouvement français. Ils reviennent sur la tentative avortée d’implanter le mouvement en France en 2011, et sur les éléments clés qui ont permis la réussite de Nuit Debout cinq ans plus tard.

Mouvements : Vous avez tous les deux participé à Nuit Debout. Pouvez-vous nous parler de votre rôle dans ce mouvement, mais aussi comment les Indignés, qui sont très largement à l’origine de Podemos, ont inspiré Nuit debout ?

Leila Chaibi (L.C.): Les Indignés étaient très présents dans l’imaginaire, mais on avait peur de la comparaison. En 2011, les Espagnols étaient allés en masse à la Puerta Del Sol. Au même moment, en France, il y avait eu une tentative d’implantation du mouvement. Mais ça n’avait pas du tout pris, même s’il y avait eu quelques assemblées à la Bastille. La dynamique était largement le fait d’étudiants Erasmus à Paris et de militants aguerris comme nous. A mon avis, on avait trop voulu faire du copié-collé du mouvement des Indignés. Les Espagnols faisaient ça, donc il fallait faire ça.

Par exemple, les Espagnols refusaient les étiquettes politiques. Je me souviens d’une fille dans l’assemblée qui se tenait à la Bastille qui s’était fait virer parce qu’elle portait un tee-shirt Attac… ça m’a donné l’impression que l’on faisait du mimétisme de façon hors-sol, sans prendre du tout en compte l’histoire du mouvement social français, de façon déconnectée du reste du mouvement social, du contexte social et politique propre au pays. Ce n’était pas possible de faire sans les syndicats et les associations qui se battaient déjà.

Quand on a lancé Nuit Debout en 2016, on ne voulait pas retomber dans les travers du copié-collé, ni être comparé aux Indignés car on n’était pas certain que la sauce prendrait. Du coup, quand on a préparé le mouvement, on a déposé une première déclaration d’occupation de la place de la République pour trois jours. Mais sans l’annoncer publiquement. On ne voulait pas paraître trop ambitieux et se ridiculiser.

On a largement invité à venir sur la place de la République le 31 mars 2016, sans pour autant parler de campement où on dort. On avait installé un coin appelé “espace sieste”. Mais rapidement, un peu avant minuit, il y avait tellement de monde qu’on a pu se permettre d’annoncer que le mouvement continuerait le lendemain, que ce n’était pas juste pour une soirée. En fait tout de suite on a été dépassé, on ne s’y attendait vraiment pas. Vu la météo pourrie, on s’était dit qu’on serait au mieux trois cent à passer la soirée sur la place, et qu’on remettrait ça fin avril, ou début mai. Mais on a été submergés de monde. Et d’entrée les médias ont comparé Nuit Debout aux Indignés.

Benjamin Sourice (B.S.) : Ma participation s’est fait via le collectif les Engraineurs. On était deux ou trois impliqués. Comme les Indignés Espagnols on voulait créer un moment, plutôt qu’un mouvement identique. Je suis d’accord avec Leila pour dire qu’on avait aussi en tête le gros échec des Indignés en France en 2011. C’était le résultat du mimétisme, mais aussi du fait que l’image que l’on avait des Indignés était déformée par le filtre des médias. En France, on a vu à travers la télévision ce qui se passait en Espagne et on a reproduit sans comprendre.

Pour reprendre l’exemple de Leila sur les militants politiques. En Espagne, ils étaient admis dans les assemblées, on leur demandait juste de ne pas faire d’affichage. Quand les médias expliquaient que les militants n’étaient pas admis sur les places, c’était une grossière erreur.

Aussi, l’échec de la tentative de 2011, a beaucoup tenu à la dépolitisation du mouvement. Les organisations politiques étaient rejetées, et beaucoup de participants disaient qu’ils étaient “apolitiques”. Ce qui a laissé beaucoup de place aux complotistes, et a laissé les gens sans boussole politique. C’est quelque chose que l’on ne voulait pas reproduire avec Nuit Debout.

Dans mon livre, la question centrale est : Pourquoi il n’y a pas eu en France de mouvements équivalents aux Indignés Espagnol ? Clairement, en enquêtant, je me suis aperçu que ce qui était décrit comme un mouvement spontané ne l’était pas du tout. Et le terme “spontané” a rapidement été collé à Nuit Debout. Or quand on fouille, pour les Indignés comme pour Nuit Debout, on s’aperçoit qu’il y a des collectifs à l’origine de ces mouvements, des militants qui se sont rencontrés et ont fait le choix d’enlever leurs étiquettes politiques pour travailler ensemble.

Un collectif ad hoc s’était créé avant les Indignés et a travaillé pendant six mois pour créer le mouvement 15M. Nuit Debout a suivi une dynamique similaire. C’était des individus, regroupés en dehors de leurs organisations politiques, qui se sont retrouvés dans des réunions, initiées par François Ruffin, à la Bourse du travail pour réfléchir à faire quelque chose. C’est là qu’est née l’idée de Nuit Debout. Pour le coup, cette dynamique est similaire à celle des Indignés : une convergence d’individus qui se demandent “qu’est-ce que l’on fait de nouveau ?”, avec en tête l’échec des indignés français de 2011, mais aussi l’échec des manifestations pour les retraites de 2012, et la question de la réforme du Code du travail qui arrivait. Il y avait aussi une critique des syndicats, dans le sens où, les manifestations une fois par semaine, où on défile chacun les uns derrière les autres, mais surtout on ne se mélange pas, et à la fin de la manif on rentre chez soi, ça ne fonctionne pas.

En réaction à ça, les premiers slogans de Nuit Debout ont été : “faire peur aux élites” et “on ne rentrera pas chez nous”. Deux idées structurantes du mouvement. Le troisième c’était la “convergence des luttes”. Chaque chose en amenait une autre et structurait l’organisation de Nuit Debout, qui s’appelait à la base “Nuit Rouge”, mais a changé de nom, car c’était trop marqué “gauchiste”.

L. C. : Le groupe de départ était composé de militants : des membres de Fakir, de la CGT Air France, d’Attac, etc. Différents secteurs du mouvement social.

Avec Nuit Debout il y avait toujours un double objectif : la convergence des luttes et la convergence des gens. On voulait faire converger tous ceux qui se battent dans leurs coins, se croisent de temps en temps en manif. Et aller plus loin en mobilisant celles et ceux qui ne mettaient jamais les pieds aux manifs.

A la Bourse du travail, François Ruffin, qui venait de lancer son film Merci Patron, nous disait : “il y a plein de monde dans les avant premières, il y a quelque chose à faire à partir de cette énergie-là”. Cette énergie, elle a convergé à la Bourse du Travail lors d’un rendez-vous lancé par Fakir mi-février. Il y avait un monde de dingue. On s’est retrouvé avec plein de gens que l’on n’avait pas vu depuis longtemps, avec cette idée : « on ne rentre pas chez nous après la manif contre la loi El Khomri du 31 mars ».

Mouvements : Faire une converger les luttes et les gens, c’était inspiré de l’expérience espagnole ? C’est un des points sur lesquelles les Indignés, puis ensuite Podemos ont énormément insisté : le fait que, à la faveur des mobilisations contre la crise, il y a eu une masse de gens qui ne s’inscrivaient pas dans une expérience militante forte, ne faisaient pas nécessairement référence à la gauche.

L. C. : Je ne pense pas que ce soit réfléchi par référence à l’expérience espagnole, c’est un problème qui se pose toujours dans tous les milieux militants : “pourquoi on est et on reste entre nous?” On a beau distribuer des millions de tracts, on retrouve toujours les mêmes convaincu.e.s à la Bourse du Travail. C’est un problème qu’on a en permanence en tête quand on milite.

Pour éviter cet écueil, il fallait laisser tomber les vieilles recettes, faire autre chose. Au départ, on imaginait occuper un bâtiment. Car si l’expérience espagnole est dans un coin de notre tête, Paris ce n’est pas Madrid. Le 31 mars il fait froid… J’avais demandé aux copains de Jeudi Noir, avec qui on réquisitionnait des immeubles, s’il y avait des adresses de bâtiments vides intéressantes. Finalement non. Et puis un immeuble ce n’était pas assez visible. On décide alors d’occuper une place, non seulement pour y tenir une assemblée, mais aussi pour y faire des concerts, des projections de films, des repas à prix libre, etc. Le but étant de faire venir du monde, des gens qu’on n’avait encore jamais croisés dans les cercles militants.

B. S. : En plus du côté militant, ce qui a marqué Nuit Debout, et particulièrement le premier soir, ça a été la convivialité. Il y avait une ambiance de folie, tout le monde se parlait. Une vraie convergence de personne dans cet espace public.

C’était aussi une époque particulière, on sortait des attentats, c’était l’Etat d’urgence. C’était interdit de se réunir dans l’espace public. Donc il y avait aussi ce côté désobéissance, mais aussi résilience : “fuck les politiques”, mais aussi “fuck les terroristes”. On peut se retrouver à 5 000 sur une place pour faire la fête alors qu’il fait froid, qu’il pleut et qu’on a toutes les raisons d’être chez nous.

Mouvements : La première assemblée qui s’est tenue, elle a eu la forme qu’auront les assemblées par la suite ?

L.C. : Je m’occupais de la logistique pour le concert, je n’y ai pas assisté… Mais ce que je peux vous dire c’est que c’était une assemblée vraiment debout, parce que le sol était tellement trempé par la pluie qu’on ne pouvait pas s’asseoir.

B. S. : Ce n’était pas vraiment une Assemblée Générale. C’était plutôt une place où tout le monde se parlait. A un moment donné une bâche a été tendue : et une centaine de personnes à commencer à discuter ensemble, comme ça, sans rien.

La première assemblée c’est plutôt le dimanche, même si le samedi il y a eu le discours de Lordon.

Mouvements : Et c’est le seul qui fait un discours?

L. C. : On avait pour objectif de rassembler au-delà de nos cercles militants, alors on voulait éviter de retomber dans les vieux réflexes. Et si on avait cédé, il y aurait eu une liste d’intervenants hyper longue comme d’habitude, chacun aurait dit “moi j’ai participé à l’organisation donc j’ai le droit d’intervenir”. Au départ, quand on a lancé le comité de pilotage du 31 mars, de ce qui s’appelait encore “la Nuit rouge”, on s’était lancé dans l’écriture d’une plateforme de revendications communes. Mais rapidement on s’est rendu compte que l’on faisait fausse route, que c’était le meilleur moyen de retomber dans les travers militants. En voulant trancher si on était contre l’Etat ou juste contre la Ve République, pour ne prendre que cet exemple, on risquait à coup sûr de retomber dans des guerres de chapelles ou chacun campe sur ses positions. Alors on s’est dit : notre rôle, en tant que comité de pilotage, c’est la logistique, c’est tout. Comme le disait Arthur Moreau, notre travail c’était de créer les conditions de notre propre dépassement. Et c’est ce qu’on a fait ! Notre rôle s’est limité à faire en sorte que sur cette place, le 31 mars, les gens aient de quoi parler, de quoi manger, de la musique à écouter, que les conditions soient réunies pour que tout le monde échange, c’est tout. Et c’est ce qui a permis qu’il se passe quelque chose.

(à suivre)

Simon Cottin-Marx

Sat, 28 Apr 2018 15:43:34 +0200

« Les habitant·e·s du quartier de La Linière »

La Linière à Grande-Synthe, premier véritable camp de réfugiés en France », titre RFI, en mars 20161, jour de l’ouverture officielle du premier lieu d’accueil humanitaire en France qui, grâce à la volonté du maire de Grande-Synthe, Damien Carême et avec le concours de différentes associations et collectivité locales2, a succédé au bidonville du Barosch. Pendant toute l’année universitaire 2016-2017, la promotion d’étudiant•e•s en DUT « Carrières sociales/Gestion urbaine »3 de l’université Paris 13 a mené un projet d’étude et d’expérimentation au camp de La Linière4. Une expérience pédagogique menée avec 23 étudiant•e•s  futur•e•s gestionnaires urbains sous forme d’une recherche-action-formation sur la ville de Grande-Synthe, en étudiant en détail les relations entre les habitant•e•s du camp de réfugié•e•s de La Linière, aujourd’hui disparu5, et le reste de la ville et en proposant des actions concrètes dans le champ de l’action sociale et socio-culturelle. L’objectif de ce projet était à la fois de permettre aux étudiant•e•s de construire et mener un projet qui leur tenait à cœur, tout en mettant en pratique les différentes compétences que la formation les aide à développer. L’hypothèse de cette expérimentation est que les étudiant•e•s développent d’autant plus de savoirs et de compétences que le processus d’apprentissage est nourri d’un désir d’apprendre. Désir profondément lié à leurs expériences et à la société dans laquelle ils vivent et qui les questionne.

Une expérience pédagogique collective, des présupposés aux réflexions qu’elle a permis de mettre en œuvre.

L’idée de réaliser un voyage-projet pédagogique sur une ville accueillant un camp de réfugiés découle directement de l’enseignement dans lequel il a été élaboré. Nous avons ainsi voulu que ce voyage-projet soit intégralement collaboratif, en adéquation avec les pédagogies actives de type Freinet6 que nous mobilisons au quotidien et en nous inspirant des pratiques de pédagogie engagée développée par bell looks7 : l’idée centrale est bien de co-construire certains enseignements avant les étudiant·e·s, en partant de leur désir d’apprendre. Il n’a donc pas été imposé par nous, enseignant·e·s, mais imaginé collectivement par les étudiant·e·s, sur proposition d’un étudiant en particulier, qui avait à cœur de « se rendre sur un lieu très peu relayé par les médias, où les conditions de vie des populations venant chercher refuge en France sont honteuses. (…) Avec la pérennisation des conflits dans le monde et l’augmentation des catastrophes naturelles dues au réchauffement climatique (…), l’immigration ne peut qu’augmenter. Il est donc intéressant d’analyser les moyens mis en œuvre pour accueillir ces populations dans le besoin (…) Ce projet englobe plusieurs thématiques, telles que la thématique du social (…), de l’économie (…), du sanitaire (…), de l’urbain (logement précaire) » (Dossier de présentation du voyage, Nicolas Poinsot, Septembre 2016). Diverses destinations autres que Grande-Synthe ont été proposées, présentées et argumentées par les étudiant·e·s et la décision finale l’a emporté au consensus. Grande-Synthe et son camp seront ainsi choisis, non sans débat, fin septembre 2016. À la demande des étudiant·e·s, le projet va alors s’organiser autour de voyages exploratoires qui prépareront la semaine de déplacement réalisée elle en mars 2017. En effet, et à raison, les étudiantes n’envisagent pas de ne partir qu’une fois, sur un lieu aussi complexe, simplement en observateurs et observatrices. Elles et ils insistent sur la nécessité de découvrir progressivement le site, en réalisant des observations préalables, pour in fine, proposer un projet d’intervention sociale d’une envergure certes modeste, mais dont les finalités sont réfléchies.

De notre côté, malgré notre intérêt pour la thématique de par nos engagements personnels et nos professionnel, aucun de nous deux n’est spécialiste de la question des camps ou des trajectoires de migration. Notre immersion progressive dans le quotidien de la Linière va nous permettre d’approcher cette réalité qui n’était jusqu’ici visible, pour nous, qu’au travers de nos lectures ou des images renvoyées par les médias.

Le camp de la Linière a ouvert durant l’hiver 2015-2016. C’est Damien Carême le maire de Grande-Synthe qui l’a souhaité  pour offrir des conditions plus acceptables d’accueil aux réfugié·e·s qui s’entassaient jusque-là dans un camp insalubre semblable à la jungle de Calais, sur le territoire de sa ville. Avec l’aide de Médecins du Monde (MDM) et d’une association bretonne, Utopia 56, près de quatre cent petites baraques en bois ont été construites. L’Etat s’était opposé à l’ouverture de camp, mais quelques mois plus tard, il a souhaité en assurer la gestion et a signé une convention tripartite avec Grande Synthe et MDM. Cette convention précisait deux éléments : d’une part, qu’à chaque départ de migrants et chaque fois qu’une baraque se vide, celle-ci soit démontée pour éviter que ne se réinstallent d’autres réfugié·e·s et que suite logique à cette disposition, le camp soit fermé rapidement. Finalement, MDM et Utopia 56 ont cessé leur collaboration, dénonçant les conditions d’accueil des réfugié·e·s par les services de l’Etat et le tri opéré pour autoriser ou on à séjourner dans le camp. Désormais et après ce double départ, la gestion du camp est reprise par l’Association Flandres Education Formation Jeunes Insertion, l’AFEJI.

Cette première partie de notre projet débute à l’automne 2016 avec une série de week-ends au cours desquels les étudiant·e·s (accompagné·e·s de nous-mêmes pour une partie), vont s’intégrer, après accord d’une professionnelle, membre de la coordination du camp, aux équipes de bénévoles et réaliser de longues phases d’observation participante. C’est ici que Marie8 nous accueille:

« C’est une femme qui semble avoir une petite quarantaine d’années. Elle a été bénévole pour une association qui est intervenue sur le camp et travaille à présent pour la mairie. Elle adopte un discours très pragmatique, valorisant l’action avant tout « les gens qui viennent pour regarder, ça me dérange vraiment ». Elle s’étonne aussi de certains comportements de la part de ses collègues « dans l’humanitaire, c’est dingue, il y a de la concurrence ». Elle évoque que les besoins, sur le camp, sont partout, que ce qui est compliqué c’est de gérer un collectif, un groupe, tout en n’oubliant que dans ce groupe, il y a des individus. Elle dit qu’il faut arrêter de parler « des migrants » parce que ce sont avant tout « des personnes, comme vous et moi ». Marie évoque certains projets qui ont pu être réalisés sur le camp : la « fête de la musique grâce à laquelle à cette occasion, des hommes du camp ont pu aller jouer de la musique traditionnelle avec les habitants de Grande-Synthe. Un tournoi de foot s’est également bien déroulé mais a été très coûteux pour elle d’un point de vue logistique. Elle dit que les projets sont souvent intéressants sur le papier mais doivent être pensés en lien avec la réalité du camp. Marie explique que l’Angleterre est présentée comme l’aboutissement du parcours migratoire. (Journal de terrain, Zoé Rollin, enseignante, Novembre 2016).

« On a fait la rencontre de certains bénévoles. J’ai pu constater que la plupart venaient de l’étranger, majoritairement anglophone mais d’autres viennent du Mexique, d’Australie, d’Allemagne etc.). Ils s’occupent principalement de la distribution des repas et des vêtements. Ils nous ont laissé un image très humaine avec les habitants du camp, pas d’actes de dominances ni d’humiliations ». (Guita et Narimane, journaux de terrain, novembre 2016)

Ces premières observations et entretiens informels vont colorer le voyage d’étude de manière irréversible puisqu’ils soulignent deux éléments fondamentaux : premièrement, la nécessité de déconstruire certaines catégories (migrants) et l’importance cardinale de mêler action et réflexion dans le processus de mise en place des projets d’intervention sociale. C’est à partir de cette introduction que la découverte du lieu va pouvoir se mettre en place.

A quoi ressemble donc la Linière ? Pour répondre à cette première interrogation, enseignant·e·s et étudiant·e·s vont essayer de trouver des mots qui ne relaient pas les stéréotypes que l’on cherche à déconstruire. Décrire le camp, c’est d’abord parler de son positionnement dans la ville : un espace relativement reculé, entre une zone commerciale et une autoroute, aux frontières de Grande-Synthe, sur un territoire industriel en déshérence, occupé précédemment de manière partielle. On y arrive en voiture, par un chemin bordé de camions de CRS. Les véhicules garés, toute personne souhaitant se rendre dans le camp doit s’inscrire, auprès d’un check-point. Les entrées sont contrôlées par le port d’un bracelet de couleur, mesure mise en place pour réguler le flux d’arrivées sur le camp. Néanmoins, et à chaque fois que nous viendrons sur place, nous ferons toujours fait l’objet d’un contrôle assez sommaire : vérification des papiers d’identité et inscription sur une liste d’entrée.

Une fois l’entrée franchie, nous arrivons dans une vaste cour. Immédiatement après, sur la  gauche, se trouve un hangar, équipé de dizaines de prises électriques servant principalement à recharger les téléphones portables. Cet objet est quasiment l’unique moyen de communication reliant les réfugiés au monde extérieur, souvent à leur famille ou amis restés dans leur pays d’origine. Le lieu lui, battu par les vents malgré le fait qu’il soit abrité, est presque toujours occupé par des dizaines de personnes, presque exclusivement des hommes qui discutent entre eux et attendent le chargement de leur mobile.

À proximité du hangar, on trouve une laverie et un espace de distribution de liquide de chauffe. Sur le côté droit de la cour, sont installés plusieurs préfabriqués : un bloc sanitaire et le « bureau » des bénévoles, modeste cahute composée de quelques tables et chaises où sont entreposés sur le sol et les étagères, des ordinateurs, des téléphones portables et quantité d’autres objets de la vie quotidienne. En ressortant du bureau des bénévoles, on découvre sur le reste du terrain de La Linière, les cabanes en bois (que tout le monde ici appelle par leur nom anglais « shelter », autrement dit les abris) où vivent les réfugié·e·s, disposées en rangs serrés, au milieu desquelles ont été disposées des cuisines collectives, les « community kitchen ».

« Tout en nous parlant, Marie, nous conduit vers les cuisines communautaires : là, plusieurs fois par jours, sont distribués gratuitement les aliments de base pour cuisiner des plats se rapprochant de ce que mangeaient ces familles avant de fuir leur pays : lentilles, riz et autres légumineuses. Chacun peut ensuite cuisiner sur des gazinières son repas. Dans le même temps, un camion, sorte de « foodtruck » tenu par des bénévoles venus de toute l’Europe, fait office de petit restaurant en distribuant de plats confectionnés avec les aliments de base de la cuisine syrienne ou irakienne. Au moment où nous passons devant, c’est l’heure du repas. Plusieurs hommes sont attablés ensemble et tout en mangeant, jouent et chantent des airs traditionnels avec les instruments emportés sur la route de leur exil. » (Journal de terrain, Antoine Lagneau, enseignant, Novembre 2016).

Au centre du terrain, deux espaces réservés : le Women center et le Children center.

Les familles sont situées à l’avant du camp et les hommes célibataires sont à la fin du camp ce qui est dérangeant pour eux puisqu’ils doivent faire tout le chemin du camp. Ils sont vraiment isolés du reste des migrants. J’ai remarqué que lors de la parade, les musiciens ne sont pas allés au bout du camp et les hommes n’ont pas pu profiter de ce spectacle. En tout cas pas s’ils n’ont pas avancés. (Narimane, étudiante, Novembre 2016)

Au-delà de ces aspects strictement topographiques, la première approche du camp reste un souvenir particulièrement fort. Si Grande-Synthe a été voulu comme un premier pas vers l’hospitalité, le paysage qui s’offre aux yeux reflète pourtant l’inenvisageable. Découvrir ce lieu fait l’objet d’une expérience relativement proche entre enseignant·e·s et étudiant·e·s, comme le montrent les extraits de journaux de terrain, ci-dessous :

« On peut difficilement imaginer le camp sans s’y rendre physiquement ». Les photos et les récits ne remplaceront pas le terrain. Dans l’ensemble, tout est très sommaire. Nous marchons dans ce qui apparaît en premier lieu dans un espace très sombre. Tout est gris, le ciel est gris les cailloux sont gris, les silhouettes que nous croisons sont faites de vêtements usés et de visages fatigués. Antoine me dit que « c’est un paysage de guerre ». Les abris semblent bien fragiles et le camp coincé entre des lignes hautes tension et une autoroute. Il faut se répéter, se marteler, que l’on est bien en France, pour ne pas l’oublier ». (Journal de terrain, Zoé Rollin, enseignante, Novembre 2016).

« Ce premier séjour à Grande-Synthe fut tout d’abord émotionnellement fort. Pas que la pauvreté soit une première à mes yeux mais les différents articles sur le camp de la Linière le présentant comme un camp qui respecte la dignité humaine m’avait forgé une représentation d’un camp « presque parfait ». En arrivant, notre représentation a été quelque peu remise en question. Les conditions météorologiques remettent en question les conditions de vie des habitants du camp. » (Guita Nilavananne, étudiante, Novembre 2016)

« Dans le camp, les shelter sont alignés de part et d’autre d’une allée centrale. Là au milieu de cette allée, nous restons sans voix. Nous sommes en France, en 2016, mais ce bout de terre sur lequel nous nous trouvons ce jour là pourrait tout aussi bien se situer dans l’un de ces pays déchirés par la guerre que fuit celles et ceux qui sont autour de nous. L’impression de dénuement est extrême malgré la promesse d’offrir des conditions humanitaires dignes. L’odeur acre qui se dégage des poêles à pétrole, le mauvais état de la plupart des shelter abîmés par l’humidité et la pluie, l’environnement industriel qui tout autour ramènent bruits fumées et odeurs, rien n’est humain ici. Rien, sauf ceux qui y vivent et ceux qui les aident à survivre » (Journal de terrain, Antoine Lagneau, enseignant, Novembre 2016).

Dès le début du projet, nous avons insisté sur l’importance fondamentale de partager nos ressentis sur le projet pour transmettre à nos étudiant·e·s ce qu’est l’écriture ethnographique, et ce en quoi, la mise en visibilité des émotions participe de la compréhension des processus sociaux. Pour ce faire, nous n’avons pas cherché à nous positionner en tant que « sachant·e·s insensibles », alors que concrètement, les émotions associées à la découverte de ce lieu étaient aussi intenses, pour les étudiant·e·s et pour nous. Ce point est important car il peut interroger le paradigme de la « bonne distance » tel qu’il est formulé en travail social ou en pédagogie. Nous nous appliquons ce que la grande pédagogue bell hooks formule très bien: « cet empowerment ne peut avoir lieu si nous refusons d’être vulnérables tout en encourageant les élèves à prendre des risques. Les professeur·e·s qui attendent que les élèves partagent des récits d’expérience personnelle « confessionnal narratives » mais refusent d’en partager, exercent un pouvoir coercitif »  9 .

L’une de nos préoccupations était aussi de souligner l’importance de mettre en dialogue permanent découvertes de terrain et lectures, pour construire du sens, mettre des mots sur les situations et penser des projets d’action sociale, répondant à des problématiques identifiées avec les acteurs et actrices de terrain.

« Guita et moi avons passé plus d’une heure dans le women center. On nous a demandé de plier des vêtements provenant de dons sur des étagères de manière à ce que des femmes viennent les prendre, pour elles et leurs enfants. Des vêtements, placés dans des sacs, se trouvaient dans un placard. On nous a donné ces sacs en nous demandant de ranger les vêtements. Il y avait quantité de vêtements au préalable sur les étagères qu’il a d’abord fallu débarrasser pour les plier à nouveau. Régulièrement, alors que nous réalisions cette tâche, des femmes ou des enfants essayaient de rentrer dans le couloir en question. Des bénévoles britanniques présentes, disaient « it’s close now, you can’t enter ». Au bout d’une bonne demi-heure, des femmes ont commencé  à entrer, passant en revue rapidement les vêtements proposés, en en reposant certains. Les femmes me sourient, souvent d’un air que j’interprète comme gêné, disent « thank you ». Je me place au fond du couloir, là ou les habits des enfants sont présents. Plusieurs enfants cherchent des chaussures, surtout un tout petit garçon qui doit avoir 2/3 ans et qui est accompagné d’un garçon plus âgé (son grand frère ?) qui me demande explicitement de l’aide. Je fouille alors dans les cartons en cherchant puis trouvant finalement une paire de chaussures qui semble plaire au plus petit. Celui-ci cherche à les enfiler. Je lui dis que ce serait mieux avec des chaussettes, qu’il aurait moins froid. Je cherche longuement des chaussettes et l’aide à les enfiler. Je lui enfile les chaussettes, reproduisant alors des gestes que je réalise tous les jours sur ma propre fille, le chatouillant malgré moi, nous échangeons des sourires. J’aide une mère à trouver un manteau à son petit garçon, je suis gênée de fouiller dans ces affaires déjà portées, un peu sales ».(Journal de terrain, Zoé Rollin, enseignante, Novembre 2016).

Ces premiers instants d’exploration ethnographiques, croisés aux lectures ont été fort importants dans cette expérience pédagogique car ils ont permis d’éviter deux écueils : la seule théorisation et l’action non réfléchie devant mécanique. L’exploration sensible des lieux de vie des réfugié·e·s permet alors de nourrir des éléments de réflexion, qui vont devenir progressivement des ferments de l’action. Concernant ce volet « action », les étudiant·e·s savent depuis le début qu’aucune intervention n’aura d’effet miracle. Néanmoins chacun·e est convaincu·e qu’en s’impliquant concrètement, les observations n’en seront que plus riches, donneront naissance à des projets incarnés, provenant de situations observées sur le terrain. Il faudra donc essayer de comprendre, toujours plus finement, ce qui se joue sur le camp, en matière de processus sociaux, pour proposer des projets modelés en fonction de la réalité sociale observée. De ce processus d’apprentissage très progressif, qu’est-ce que les étudiant·e·ssemblent avoir particulièrement retenu ?

Au-delà des migrants, des personnes destinataires d’un projet d’action sociale.

Premièrement, c’est sur le vocabulaire employé pour désigner le « public » censé être destinataire de ces projets que les étudiants réfléchissent. Guita, une étudiante très engagée dans le projet, écrit dans un de ses comptes-rendus :

Cette journée nous a permis de passer outre les représentations médiatiques que subissent les réfugiés. Ils sont souvent présentés comme un groupe homogène. Pendant ces quelques heures sur le camp, ce sont des femmes, hommes et enfants que nous avons rencontrés avec leur pluralité, leurs richesses et leur dignité. Pas d’hommes violents, de femmes soumises, mais des êtres humains déracinés qui luttent tant bien que mal contre une situation qui les dépasse sûrement. » (Guita Nilavananne, étudiante, Novembre 2016).

Cette réflexion fait écho aux propos tenus par Marie, l’une des coordinatrices du camp qui expliquait aux étudiants : « il faut arrêter de parler de migrants, ce sont avant tout des personnes, comme vous et moi». (réunion, novembre 2016). Cet élément est fondamental car il participe à un objectif crucial en sciences humaines, et tout particulièrement en sociologie : la déconstruction des catégories et des représentations.

Le processus cognitif à l’œuvre est bien plus puissant qu’une simple lecture ou étude de cas, les étudiant·e·s observent d’eux même l’écart entre la représentation médiatique d’un public censé être homogène et une réalité bigarrée et très diverse. L’intérêt du processus va au-delà de la simple déconstruction puisqu’il sert directement l’action. C’est en direction de personnes, diverses et sujets, et non pas d’un « public spécifique », que l’action va être pensée.

Décision est prise en classe de nommer ces personnes « les habitants du quartier de la Linière », non pas pour faire acte de discours politiquement correct, mais bien pour prendre au sérieux le pouvoir performatif du langage. Ce questionnement s’est également étendu à la vulnérabilité des « migrant·e·s », que l’on présente souvent comme un trait indiscutable, essentialisé.

Des personnes vulnérables ou des processus de résilience à l’œuvre ?

Objectivement, les conditions matérielles sur le camp sont très modestes, proche du dénuement et les situations de pauvreté explicites. Les habitant·e·s ont peu de ressources, sont le plus souvent pauvres et toujours précaires, leur existence et leur destin ne tenant souvent qu’à peu de choses. Mais ces éléments descriptifs ne suffisent pas à résumer les personnes qui ont été rencontrées à la Linière. Chacun de nos déplacements à la Linière nous montre que chaque individualité rencontrée respire la force, la fierté et tout semble réalisé à contre-pied d’une volonté d’instiller un sentiment de pitié quelconque chez l’observateur ou l’observatrice. Il n’est pas rare que les personnes rencontré·e·s sur le camp viennent à notre rencontre lors de nos venues, nous accompagnent et se montrent d’une grande hospitalité, nous invitant à partager un thé sous la tente.

« En marchant dans le camp, les propositions de boire un thé se font régulières. Et on se retrouve, un peu empruntés, assis sur des bancs couverts de couvertures usées, à boire un thé, et à se voir proposer de la nourriture. L’intérieur des tentes est décoré et toute visibilité vers l’extérieur est éliminée. Il nous semble qu’il est recherché de vouloir gommer l’exil dans ces espaces, recréer, le temps d’un moment, le pays perdu » (Zoé Rollin, Journal de terrain, 9 Mars 2017).

Ces gestes sont d’autant plus remarquables qu’ils contrastent avec le peu de considération que notre pays porte à leur égard. Car ce qui aura été imaginé et souvent dépeint comme un « lieu d’accueil exemplaire », est un lieu d’une rare indigence, où seule la survie peut être atteinte.

Dans ce décor extrême, entouré par les torchères des complexes gaziers qui ne cessent de cracher leurs flammes dans le ciel couvert, une haute tour se détache au lointain, sur laquelle est inscrit en gigantesques lettres bleues, le nom du propriétaire : Arcelor Mittal. Il y a, dans cette proximité spatiale, une forme de provocation : d’un côté ce géant mondial du capitalisme industriel pour qui les êtres humains ne sont que des variables d’ajustement et de l’autre, ces populations qui fuient la misère et la guerre.Pourtant, ce qui frappe ici, c’est le calme apparent qui règne. Comme si, après ces milliers de kilomètres parcourus au prix d’immenses douleurs, tous trouvaient à La Linière quelques instants de répits et d’apaisement. Mais il ne faut pas s’y tromper nous dira un peu plus tard Laura. D’apaisement, il n’y en a point. Car tous ici ne rêvent que d’une chose : fuir, reprendre la route, en direction de l’Angleterre.» (Antoine Lagneau, Journal de terrain, novembre 2016).

Ainsi, rares sont les activités ludiques ou culturelles proposées aux habitant·e·s, à l’exception de quelques initiatives bénévoles à destination des enfants et des femmes. Les étudiant·e·s en arrivent donc rapidement à la conclusion que les projets doivent donc être pensés dans une perspective d’empowerment et de valorisation des savoirs-faire des personnes réfugié·e·s.

Quatre projets vont donc être imaginés, financés avec les moyens du bord, puis menés pendant la première semaine de mars 2017. Chaque intervention va être innervée par des réflexions préalablement mises en œuvre et discutés en lien avec la mairie de Grande-Synthe et les acteurs du camp. Deux d’entre elles seront conçues pour les enfants 10, au regard du faible nombre d’actions qui leur sont destinées même si ils peuvent aller à l’école primaire tous les après-midis de la semaine. Une navette les emmène. Les enfants n’ont pas cours le matin, car une forte activité nocturne est présente sur le camp du fait des tentatives répétées de passage en Angleterre.

Chaque nuit, recommence le même scénario, des familles quittent le camp avec l’aide de passeurs sans scrupules qui pratiquent le racket et extorquent les maigres fonds dont disposent les réfugiés. Rien ne peut endiguer cette terrible course vers un monde meilleur ou supposé tel. Pendant que nous marchons, un convoi composé de trois camionnettes de CRS traverse le camp à faible allure, rappelant soudainement le discours sécuritaire qui entoure les réfugiés. Les policiers scrutent à travers les vitres les vas et viens du camp, à l’affut du moindre signe suspect. Ils s’éloignent vers le fond, là où chaque soir les passeurs donnent rendez-vous à celles et ceux qui veulent encore une fois tenter la traversée, au prix de leur vie.Marie nous apprendra que quelques semaines auparavant, un mineur d’une quinzaine a été tué par un camion sur l’autoroute bordant le camp. (Antoine Lagneau, Journal de terrain, novembre 2016).

Les deux autres projets sont destinés aux adultes. Ces derniers reflètent d’ailleurs la volonté de promouvoir la rencontre et le partage entre réfugié·e·s et étudiant·e·s.

Deux après-midis durant, un groupe mixte réunissant étudiant·e·s/habitant·e·s va construire, en matériaux recyclés, du petit mobilier urbain, pour compléter les maigres installations disponibles sur le camp tandis qu’un autre groupe va réaliser des œuvres peintes et dessinées à partir de matériel artistique récupéré en région parisienne.

Dans ces ateliers, souvent les rôles s’inversent et la démonstration que les bénéficiaires de l’atelier avaient parfois plus de compétences que les étudiant·e·s sautait souvent aux yeux. Cet élément est important pour les étudiant·e·s qui ont pu découvrir que le rôle de coordination d’un projet est de penser ce dernier, après étude du terrain, et non pas forcément d’être un spécialiste de l’activité proposée. Penser l’ensemble de ces ateliers, trouver des solutions alternatives, négocier des dons et récupérer du matériel, en l’absence de financement conséquent a été riche d’apprentissages pour les étudiant·e·s. L’ensemble de la dynamique a pu être présentée lors de plusieurs restitutions, dont une,  publique, sur le site expérimental des Grands voisins, à Paris. Les étudiant·e·s ont donc mené, de A à Z, toutes les étapes de la réalisation d’un projet ambitieux à destination d’un public spécifique.

Cette année de projet a permis d’aller plus loin dans l’expérimentation d’une démarche pédagogique qui nous semble produire deux effets complémentaires : participer à produire des connaissances et développer des savoirs-faires. Cet objectif n’a pu être réalisé qu’au prix d’une réelle réflexion sur le positionnement pédagogique de l’équipe enseignante, en évitant toute position verticale et sachante et en privilégiant une posture d’accompagnant plutôt que de direction.

Tant sur les plans scientifiques que pédagogiques, nous soutenons aussi l’idée que ces explorations menées avec les étudiant·e·s contribuent, en partageant le quotidien des acteurs et actrices locales et en réalisant avec eux des actions concrètes, à développer une conscience renouvelée de la ville de demain. Cet ensemble permet d’aborder nos réflexions sur l’urbanisme via une entrée restée dans l’angle mort de notre approche initiale : le travail sur les multiples liens qui relient l’écosystème ville, que sont les liens spatiaux, économiques, sociaux, culturels, environnementaux.

Cette façon de penser la ville est d’ailleurs assez semblable à l’ « urbanisme anthropologique » tel que définit par le biologiste et géographe Patrick Geddes11 au début du 20èmesiècle, lequel a, sur le strict plan méthodologique, « fait entrer la démarche d’enquête de terrain dans le travail d’urbanisme ».

De cette approche, il en résulte pour nous, en prenant pour référence cette première expérience pédagogique, une profonde conviction : la nécessité, face aux enjeux écologiques et sociaux du monde urbain, d’organiser nos réflexions éducatives en prenant appui sur la notion de ville-refuge. Celle-ci incarne l’hospitalité comme le décrit tout au long de ses travaux l’anthropologue Michel Agier12 et rejoint en cela notre souhait d’imaginer avec les étudiants une ville plus juste, généreuse et accueillante, dans la perspective d’une hospitalité politique13.

Nous avons l’intuition que cette manière de co-construire les savoirs et les dispositifs d’intervention avec les étudiant·e·s peut représenter un premier pas vers la mise sur pied d’une formation à l’hospitalité politique impliquant cette notion de ville refuge. L’exploration du terrain, les observations et les lectures permettent de nourrir chez les étudiant·e·s une véritable réflexion qui dépasse de très loin ce que de longs discours peuvent amener. Par l’expérience menée, il devient possible d’en tirer des manières de procéder qui pourront être des inspirations pour leur positionnement de demain, en tant que futur·e·s professionnel·le·s et ce sur deux plans. Premièrement, ce projet permet de montrer tout l’intérêt de recourir aux outils de l’enquête en sciences sociales pour innerver la pratique professionnelle. Deuxièmement, la démarche retenue, profondément participative, que ce soit dans son lien aux résident·e·s ou concernant la prise en compte des étudiant·e·s, peut aussi être conservée comme mode d’action dans leur futur quotidien professionnel. L’hospitalité politique, en effet, se réfléchit et doit être co-construite entre une pluralité d’acteurs et d’actrices. Enfin, sur le plan purement pédagogique, la démarche insuffle du désir : apprendre, se mobiliser, construire ensemble. Elle enseigne aussi à l’ensemble de ses protagonistes une infinie modestie. Apprendre, toujours. Aller au-delà de ses limites et de ses propres peurs, prendre sur soi, en restant vulnérables et sensibles, toujours.

[1]http://www.rfi.fr/france/20160307-crise-migratoire-liniere-grande-synthe-premier-veritable-camp-refugies-france

[2]Différentes associations vont se succéder : Médecins sans frontières, le mairie de Grande-Synthe et la communauté d’agglomération de Dunkerque ont participé à financer l’ouverture du camp, Utopia 56 a géré le camp entre mars et mai 2016, puis enfin l’Etat a mandaté l’AFEJI pour gérer le camp de mai à l’incendie final qui entraînera la fermeture, pour l’instant définitive du lieu d’accueil.

[3]Cette formation de premier cycle universitaire s’adresse à des futur·e·s professionnel·le·s de la lutte contre les inégalités sociales territoriales. Une partie de ces étudiant·e·s s’oriente vers le champ de l’urbanisme stricto sensu, d’autres vers celui plus diffus de l’intervention sociale territoriale. La formation associe deux volets : la connaissance du territoire et les références et outils de l’intervention sociale. Les enseignements dispensés se situent dans le champ des sciences sociales et associent étroitement connaissances théoriques universitaires et expertise pratique, en favorisant les pédagogies du projet.

[4]Ce projet a été lauréat d’un certificat d’excellence au prix de l’innovation pédagogique dans l’enseignement supérieur (prix PEPS 2017), décerné par le Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche (2017).

[5]Un mois après la fin de cette expérience pédagogique, le camp de La Linière a été entièrement détruit par un incendie le 10 avril 2017 et n’a pas réouvert depuis, malgré la volonté du maire de Grande Synthe Damien Carême.

[6]C. Freinet, Œuvres pédagogiques, Seuil, 1994.

[7]b. hooks, « La pédagogie engagée », Tracés. Revue de Sciences humaines [En ligne], 25, 2013, mis en ligne le 18 novembre 2015, consulté le 22 janvier 2016.

[8]Les prénoms ont été changés afin de préserver l’anonymat des personnes.

[9]bell hooks, « La pédagogie engagée », Tracés. Revue de Sciences humaines [En ligne], n°25, 2013.

[10]Pour les ateliers à destination des enfants, les défis étaient en nombre : comment penser une activité ludique mais éducative, pour des enfants très fragilisés, ne parlant pas la même langue et d’âges très variés ? Pour répondre à cette difficulté, les étudiants ont fait le choix de penser une activité en deux temps : petits ateliers d’activité manuelle et cuisine, puis diffusion d’un film muet dont la société de production avait autorisé la levée des droits d’auteur. À la grande joie des étudiants, les enfants se sont beaucoup investis dans les activités et ont visiblement beaucoup apprécié le film.

[11]A. Levy, « Patrick Geddes (1854-1932) revisité», Espaces et sociétés, 2016/4 (n° 167), p. 187-203. DOI : 10.3917/esp.167.0187. URL : https://www.cairn.info/revue-espaces-et-societes-2016-4-page-187.htm

[12]« Les politiques d’hébergement et d’accueil des réfugiés » – Actes du séminaire ENS-IAU – novembre 2016 –  IAU-Île-de-France

[13]F. Brugère et G. Le Blanc, La fin de l’hospitalité. Lampedusa, Lesbos, Calais, jusqu’où irons-nous ?, Flammarion, 2017.

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