Presse & blogs

❯ Flux Isérois
Mouvements

Sat, 28 Apr 2018 15:43:34 +0200

« Les habitant·e·s du quartier de La Linière »

La Linière à Grande-Synthe, premier véritable camp de réfugiés en France », titre RFI, en mars 20161, jour de l’ouverture officielle du premier lieu d’accueil humanitaire en France qui, grâce à la volonté du maire de Grande-Synthe, Damien Carême et avec le concours de différentes associations et collectivité locales2, a succédé au bidonville du Barosch. Pendant toute l’année universitaire 2016-2017, la promotion d’étudiant•e•s en DUT « Carrières sociales/Gestion urbaine »3 de l’université Paris 13 a mené un projet d’étude et d’expérimentation au camp de La Linière4. Une expérience pédagogique menée avec 23 étudiant•e•s  futur•e•s gestionnaires urbains sous forme d’une recherche-action-formation sur la ville de Grande-Synthe, en étudiant en détail les relations entre les habitant•e•s du camp de réfugié•e•s de La Linière, aujourd’hui disparu5, et le reste de la ville et en proposant des actions concrètes dans le champ de l’action sociale et socio-culturelle. L’objectif de ce projet était à la fois de permettre aux étudiant•e•s de construire et mener un projet qui leur tenait à cœur, tout en mettant en pratique les différentes compétences que la formation les aide à développer. L’hypothèse de cette expérimentation est que les étudiant•e•s développent d’autant plus de savoirs et de compétences que le processus d’apprentissage est nourri d’un désir d’apprendre. Désir profondément lié à leurs expériences et à la société dans laquelle ils vivent et qui les questionne.

Une expérience pédagogique collective, des présupposés aux réflexions qu’elle a permis de mettre en œuvre.

L’idée de réaliser un voyage-projet pédagogique sur une ville accueillant un camp de réfugiés découle directement de l’enseignement dans lequel il a été élaboré. Nous avons ainsi voulu que ce voyage-projet soit intégralement collaboratif, en adéquation avec les pédagogies actives de type Freinet6 que nous mobilisons au quotidien et en nous inspirant des pratiques de pédagogie engagée développée par bell looks7 : l’idée centrale est bien de co-construire certains enseignements avant les étudiant·e·s, en partant de leur désir d’apprendre. Il n’a donc pas été imposé par nous, enseignant·e·s, mais imaginé collectivement par les étudiant·e·s, sur proposition d’un étudiant en particulier, qui avait à cœur de « se rendre sur un lieu très peu relayé par les médias, où les conditions de vie des populations venant chercher refuge en France sont honteuses. (…) Avec la pérennisation des conflits dans le monde et l’augmentation des catastrophes naturelles dues au réchauffement climatique (…), l’immigration ne peut qu’augmenter. Il est donc intéressant d’analyser les moyens mis en œuvre pour accueillir ces populations dans le besoin (…) Ce projet englobe plusieurs thématiques, telles que la thématique du social (…), de l’économie (…), du sanitaire (…), de l’urbain (logement précaire) » (Dossier de présentation du voyage, Nicolas Poinsot, Septembre 2016). Diverses destinations autres que Grande-Synthe ont été proposées, présentées et argumentées par les étudiant·e·s et la décision finale l’a emporté au consensus. Grande-Synthe et son camp seront ainsi choisis, non sans débat, fin septembre 2016. À la demande des étudiant·e·s, le projet va alors s’organiser autour de voyages exploratoires qui prépareront la semaine de déplacement réalisée elle en mars 2017. En effet, et à raison, les étudiantes n’envisagent pas de ne partir qu’une fois, sur un lieu aussi complexe, simplement en observateurs et observatrices. Elles et ils insistent sur la nécessité de découvrir progressivement le site, en réalisant des observations préalables, pour in fine, proposer un projet d’intervention sociale d’une envergure certes modeste, mais dont les finalités sont réfléchies.

De notre côté, malgré notre intérêt pour la thématique de par nos engagements personnels et nos professionnel, aucun de nous deux n’est spécialiste de la question des camps ou des trajectoires de migration. Notre immersion progressive dans le quotidien de la Linière va nous permettre d’approcher cette réalité qui n’était jusqu’ici visible, pour nous, qu’au travers de nos lectures ou des images renvoyées par les médias.

Le camp de la Linière a ouvert durant l’hiver 2015-2016. C’est Damien Carême le maire de Grande-Synthe qui l’a souhaité  pour offrir des conditions plus acceptables d’accueil aux réfugié·e·s qui s’entassaient jusque-là dans un camp insalubre semblable à la jungle de Calais, sur le territoire de sa ville. Avec l’aide de Médecins du Monde (MDM) et d’une association bretonne, Utopia 56, près de quatre cent petites baraques en bois ont été construites. L’Etat s’était opposé à l’ouverture de camp, mais quelques mois plus tard, il a souhaité en assurer la gestion et a signé une convention tripartite avec Grande Synthe et MDM. Cette convention précisait deux éléments : d’une part, qu’à chaque départ de migrants et chaque fois qu’une baraque se vide, celle-ci soit démontée pour éviter que ne se réinstallent d’autres réfugié·e·s et que suite logique à cette disposition, le camp soit fermé rapidement. Finalement, MDM et Utopia 56 ont cessé leur collaboration, dénonçant les conditions d’accueil des réfugié·e·s par les services de l’Etat et le tri opéré pour autoriser ou on à séjourner dans le camp. Désormais et après ce double départ, la gestion du camp est reprise par l’Association Flandres Education Formation Jeunes Insertion, l’AFEJI.

Cette première partie de notre projet débute à l’automne 2016 avec une série de week-ends au cours desquels les étudiant·e·s (accompagné·e·s de nous-mêmes pour une partie), vont s’intégrer, après accord d’une professionnelle, membre de la coordination du camp, aux équipes de bénévoles et réaliser de longues phases d’observation participante. C’est ici que Marie8 nous accueille:

« C’est une femme qui semble avoir une petite quarantaine d’années. Elle a été bénévole pour une association qui est intervenue sur le camp et travaille à présent pour la mairie. Elle adopte un discours très pragmatique, valorisant l’action avant tout « les gens qui viennent pour regarder, ça me dérange vraiment ». Elle s’étonne aussi de certains comportements de la part de ses collègues « dans l’humanitaire, c’est dingue, il y a de la concurrence ». Elle évoque que les besoins, sur le camp, sont partout, que ce qui est compliqué c’est de gérer un collectif, un groupe, tout en n’oubliant que dans ce groupe, il y a des individus. Elle dit qu’il faut arrêter de parler « des migrants » parce que ce sont avant tout « des personnes, comme vous et moi ». Marie évoque certains projets qui ont pu être réalisés sur le camp : la « fête de la musique grâce à laquelle à cette occasion, des hommes du camp ont pu aller jouer de la musique traditionnelle avec les habitants de Grande-Synthe. Un tournoi de foot s’est également bien déroulé mais a été très coûteux pour elle d’un point de vue logistique. Elle dit que les projets sont souvent intéressants sur le papier mais doivent être pensés en lien avec la réalité du camp. Marie explique que l’Angleterre est présentée comme l’aboutissement du parcours migratoire. (Journal de terrain, Zoé Rollin, enseignante, Novembre 2016).

« On a fait la rencontre de certains bénévoles. J’ai pu constater que la plupart venaient de l’étranger, majoritairement anglophone mais d’autres viennent du Mexique, d’Australie, d’Allemagne etc.). Ils s’occupent principalement de la distribution des repas et des vêtements. Ils nous ont laissé un image très humaine avec les habitants du camp, pas d’actes de dominances ni d’humiliations ». (Guita et Narimane, journaux de terrain, novembre 2016)

Ces premières observations et entretiens informels vont colorer le voyage d’étude de manière irréversible puisqu’ils soulignent deux éléments fondamentaux : premièrement, la nécessité de déconstruire certaines catégories (migrants) et l’importance cardinale de mêler action et réflexion dans le processus de mise en place des projets d’intervention sociale. C’est à partir de cette introduction que la découverte du lieu va pouvoir se mettre en place.

A quoi ressemble donc la Linière ? Pour répondre à cette première interrogation, enseignant·e·s et étudiant·e·s vont essayer de trouver des mots qui ne relaient pas les stéréotypes que l’on cherche à déconstruire. Décrire le camp, c’est d’abord parler de son positionnement dans la ville : un espace relativement reculé, entre une zone commerciale et une autoroute, aux frontières de Grande-Synthe, sur un territoire industriel en déshérence, occupé précédemment de manière partielle. On y arrive en voiture, par un chemin bordé de camions de CRS. Les véhicules garés, toute personne souhaitant se rendre dans le camp doit s’inscrire, auprès d’un check-point. Les entrées sont contrôlées par le port d’un bracelet de couleur, mesure mise en place pour réguler le flux d’arrivées sur le camp. Néanmoins, et à chaque fois que nous viendrons sur place, nous ferons toujours fait l’objet d’un contrôle assez sommaire : vérification des papiers d’identité et inscription sur une liste d’entrée.

Une fois l’entrée franchie, nous arrivons dans une vaste cour. Immédiatement après, sur la  gauche, se trouve un hangar, équipé de dizaines de prises électriques servant principalement à recharger les téléphones portables. Cet objet est quasiment l’unique moyen de communication reliant les réfugiés au monde extérieur, souvent à leur famille ou amis restés dans leur pays d’origine. Le lieu lui, battu par les vents malgré le fait qu’il soit abrité, est presque toujours occupé par des dizaines de personnes, presque exclusivement des hommes qui discutent entre eux et attendent le chargement de leur mobile.

À proximité du hangar, on trouve une laverie et un espace de distribution de liquide de chauffe. Sur le côté droit de la cour, sont installés plusieurs préfabriqués : un bloc sanitaire et le « bureau » des bénévoles, modeste cahute composée de quelques tables et chaises où sont entreposés sur le sol et les étagères, des ordinateurs, des téléphones portables et quantité d’autres objets de la vie quotidienne. En ressortant du bureau des bénévoles, on découvre sur le reste du terrain de La Linière, les cabanes en bois (que tout le monde ici appelle par leur nom anglais « shelter », autrement dit les abris) où vivent les réfugié·e·s, disposées en rangs serrés, au milieu desquelles ont été disposées des cuisines collectives, les « community kitchen ».

« Tout en nous parlant, Marie, nous conduit vers les cuisines communautaires : là, plusieurs fois par jours, sont distribués gratuitement les aliments de base pour cuisiner des plats se rapprochant de ce que mangeaient ces familles avant de fuir leur pays : lentilles, riz et autres légumineuses. Chacun peut ensuite cuisiner sur des gazinières son repas. Dans le même temps, un camion, sorte de « foodtruck » tenu par des bénévoles venus de toute l’Europe, fait office de petit restaurant en distribuant de plats confectionnés avec les aliments de base de la cuisine syrienne ou irakienne. Au moment où nous passons devant, c’est l’heure du repas. Plusieurs hommes sont attablés ensemble et tout en mangeant, jouent et chantent des airs traditionnels avec les instruments emportés sur la route de leur exil. » (Journal de terrain, Antoine Lagneau, enseignant, Novembre 2016).

Au centre du terrain, deux espaces réservés : le Women center et le Children center.

Les familles sont situées à l’avant du camp et les hommes célibataires sont à la fin du camp ce qui est dérangeant pour eux puisqu’ils doivent faire tout le chemin du camp. Ils sont vraiment isolés du reste des migrants. J’ai remarqué que lors de la parade, les musiciens ne sont pas allés au bout du camp et les hommes n’ont pas pu profiter de ce spectacle. En tout cas pas s’ils n’ont pas avancés. (Narimane, étudiante, Novembre 2016)

Au-delà de ces aspects strictement topographiques, la première approche du camp reste un souvenir particulièrement fort. Si Grande-Synthe a été voulu comme un premier pas vers l’hospitalité, le paysage qui s’offre aux yeux reflète pourtant l’inenvisageable. Découvrir ce lieu fait l’objet d’une expérience relativement proche entre enseignant·e·s et étudiant·e·s, comme le montrent les extraits de journaux de terrain, ci-dessous :

« On peut difficilement imaginer le camp sans s’y rendre physiquement ». Les photos et les récits ne remplaceront pas le terrain. Dans l’ensemble, tout est très sommaire. Nous marchons dans ce qui apparaît en premier lieu dans un espace très sombre. Tout est gris, le ciel est gris les cailloux sont gris, les silhouettes que nous croisons sont faites de vêtements usés et de visages fatigués. Antoine me dit que « c’est un paysage de guerre ». Les abris semblent bien fragiles et le camp coincé entre des lignes hautes tension et une autoroute. Il faut se répéter, se marteler, que l’on est bien en France, pour ne pas l’oublier ». (Journal de terrain, Zoé Rollin, enseignante, Novembre 2016).

« Ce premier séjour à Grande-Synthe fut tout d’abord émotionnellement fort. Pas que la pauvreté soit une première à mes yeux mais les différents articles sur le camp de la Linière le présentant comme un camp qui respecte la dignité humaine m’avait forgé une représentation d’un camp « presque parfait ». En arrivant, notre représentation a été quelque peu remise en question. Les conditions météorologiques remettent en question les conditions de vie des habitants du camp. » (Guita Nilavananne, étudiante, Novembre 2016)

« Dans le camp, les shelter sont alignés de part et d’autre d’une allée centrale. Là au milieu de cette allée, nous restons sans voix. Nous sommes en France, en 2016, mais ce bout de terre sur lequel nous nous trouvons ce jour là pourrait tout aussi bien se situer dans l’un de ces pays déchirés par la guerre que fuit celles et ceux qui sont autour de nous. L’impression de dénuement est extrême malgré la promesse d’offrir des conditions humanitaires dignes. L’odeur acre qui se dégage des poêles à pétrole, le mauvais état de la plupart des shelter abîmés par l’humidité et la pluie, l’environnement industriel qui tout autour ramènent bruits fumées et odeurs, rien n’est humain ici. Rien, sauf ceux qui y vivent et ceux qui les aident à survivre » (Journal de terrain, Antoine Lagneau, enseignant, Novembre 2016).

Dès le début du projet, nous avons insisté sur l’importance fondamentale de partager nos ressentis sur le projet pour transmettre à nos étudiant·e·s ce qu’est l’écriture ethnographique, et ce en quoi, la mise en visibilité des émotions participe de la compréhension des processus sociaux. Pour ce faire, nous n’avons pas cherché à nous positionner en tant que « sachant·e·s insensibles », alors que concrètement, les émotions associées à la découverte de ce lieu étaient aussi intenses, pour les étudiant·e·s et pour nous. Ce point est important car il peut interroger le paradigme de la « bonne distance » tel qu’il est formulé en travail social ou en pédagogie. Nous nous appliquons ce que la grande pédagogue bell hooks formule très bien: « cet empowerment ne peut avoir lieu si nous refusons d’être vulnérables tout en encourageant les élèves à prendre des risques. Les professeur·e·s qui attendent que les élèves partagent des récits d’expérience personnelle « confessionnal narratives » mais refusent d’en partager, exercent un pouvoir coercitif »  9 .

L’une de nos préoccupations était aussi de souligner l’importance de mettre en dialogue permanent découvertes de terrain et lectures, pour construire du sens, mettre des mots sur les situations et penser des projets d’action sociale, répondant à des problématiques identifiées avec les acteurs et actrices de terrain.

« Guita et moi avons passé plus d’une heure dans le women center. On nous a demandé de plier des vêtements provenant de dons sur des étagères de manière à ce que des femmes viennent les prendre, pour elles et leurs enfants. Des vêtements, placés dans des sacs, se trouvaient dans un placard. On nous a donné ces sacs en nous demandant de ranger les vêtements. Il y avait quantité de vêtements au préalable sur les étagères qu’il a d’abord fallu débarrasser pour les plier à nouveau. Régulièrement, alors que nous réalisions cette tâche, des femmes ou des enfants essayaient de rentrer dans le couloir en question. Des bénévoles britanniques présentes, disaient « it’s close now, you can’t enter ». Au bout d’une bonne demi-heure, des femmes ont commencé  à entrer, passant en revue rapidement les vêtements proposés, en en reposant certains. Les femmes me sourient, souvent d’un air que j’interprète comme gêné, disent « thank you ». Je me place au fond du couloir, là ou les habits des enfants sont présents. Plusieurs enfants cherchent des chaussures, surtout un tout petit garçon qui doit avoir 2/3 ans et qui est accompagné d’un garçon plus âgé (son grand frère ?) qui me demande explicitement de l’aide. Je fouille alors dans les cartons en cherchant puis trouvant finalement une paire de chaussures qui semble plaire au plus petit. Celui-ci cherche à les enfiler. Je lui dis que ce serait mieux avec des chaussettes, qu’il aurait moins froid. Je cherche longuement des chaussettes et l’aide à les enfiler. Je lui enfile les chaussettes, reproduisant alors des gestes que je réalise tous les jours sur ma propre fille, le chatouillant malgré moi, nous échangeons des sourires. J’aide une mère à trouver un manteau à son petit garçon, je suis gênée de fouiller dans ces affaires déjà portées, un peu sales ».(Journal de terrain, Zoé Rollin, enseignante, Novembre 2016).

Ces premiers instants d’exploration ethnographiques, croisés aux lectures ont été fort importants dans cette expérience pédagogique car ils ont permis d’éviter deux écueils : la seule théorisation et l’action non réfléchie devant mécanique. L’exploration sensible des lieux de vie des réfugié·e·s permet alors de nourrir des éléments de réflexion, qui vont devenir progressivement des ferments de l’action. Concernant ce volet « action », les étudiant·e·s savent depuis le début qu’aucune intervention n’aura d’effet miracle. Néanmoins chacun·e est convaincu·e qu’en s’impliquant concrètement, les observations n’en seront que plus riches, donneront naissance à des projets incarnés, provenant de situations observées sur le terrain. Il faudra donc essayer de comprendre, toujours plus finement, ce qui se joue sur le camp, en matière de processus sociaux, pour proposer des projets modelés en fonction de la réalité sociale observée. De ce processus d’apprentissage très progressif, qu’est-ce que les étudiant·e·ssemblent avoir particulièrement retenu ?

Au-delà des migrants, des personnes destinataires d’un projet d’action sociale.

Premièrement, c’est sur le vocabulaire employé pour désigner le « public » censé être destinataire de ces projets que les étudiants réfléchissent. Guita, une étudiante très engagée dans le projet, écrit dans un de ses comptes-rendus :

Cette journée nous a permis de passer outre les représentations médiatiques que subissent les réfugiés. Ils sont souvent présentés comme un groupe homogène. Pendant ces quelques heures sur le camp, ce sont des femmes, hommes et enfants que nous avons rencontrés avec leur pluralité, leurs richesses et leur dignité. Pas d’hommes violents, de femmes soumises, mais des êtres humains déracinés qui luttent tant bien que mal contre une situation qui les dépasse sûrement. » (Guita Nilavananne, étudiante, Novembre 2016).

Cette réflexion fait écho aux propos tenus par Marie, l’une des coordinatrices du camp qui expliquait aux étudiants : « il faut arrêter de parler de migrants, ce sont avant tout des personnes, comme vous et moi». (réunion, novembre 2016). Cet élément est fondamental car il participe à un objectif crucial en sciences humaines, et tout particulièrement en sociologie : la déconstruction des catégories et des représentations.

Le processus cognitif à l’œuvre est bien plus puissant qu’une simple lecture ou étude de cas, les étudiant·e·s observent d’eux même l’écart entre la représentation médiatique d’un public censé être homogène et une réalité bigarrée et très diverse. L’intérêt du processus va au-delà de la simple déconstruction puisqu’il sert directement l’action. C’est en direction de personnes, diverses et sujets, et non pas d’un « public spécifique », que l’action va être pensée.

Décision est prise en classe de nommer ces personnes « les habitants du quartier de la Linière », non pas pour faire acte de discours politiquement correct, mais bien pour prendre au sérieux le pouvoir performatif du langage. Ce questionnement s’est également étendu à la vulnérabilité des « migrant·e·s », que l’on présente souvent comme un trait indiscutable, essentialisé.

Des personnes vulnérables ou des processus de résilience à l’œuvre ?

Objectivement, les conditions matérielles sur le camp sont très modestes, proche du dénuement et les situations de pauvreté explicites. Les habitant·e·s ont peu de ressources, sont le plus souvent pauvres et toujours précaires, leur existence et leur destin ne tenant souvent qu’à peu de choses. Mais ces éléments descriptifs ne suffisent pas à résumer les personnes qui ont été rencontrées à la Linière. Chacun de nos déplacements à la Linière nous montre que chaque individualité rencontrée respire la force, la fierté et tout semble réalisé à contre-pied d’une volonté d’instiller un sentiment de pitié quelconque chez l’observateur ou l’observatrice. Il n’est pas rare que les personnes rencontré·e·s sur le camp viennent à notre rencontre lors de nos venues, nous accompagnent et se montrent d’une grande hospitalité, nous invitant à partager un thé sous la tente.

« En marchant dans le camp, les propositions de boire un thé se font régulières. Et on se retrouve, un peu empruntés, assis sur des bancs couverts de couvertures usées, à boire un thé, et à se voir proposer de la nourriture. L’intérieur des tentes est décoré et toute visibilité vers l’extérieur est éliminée. Il nous semble qu’il est recherché de vouloir gommer l’exil dans ces espaces, recréer, le temps d’un moment, le pays perdu » (Zoé Rollin, Journal de terrain, 9 Mars 2017).

Ces gestes sont d’autant plus remarquables qu’ils contrastent avec le peu de considération que notre pays porte à leur égard. Car ce qui aura été imaginé et souvent dépeint comme un « lieu d’accueil exemplaire », est un lieu d’une rare indigence, où seule la survie peut être atteinte.

Dans ce décor extrême, entouré par les torchères des complexes gaziers qui ne cessent de cracher leurs flammes dans le ciel couvert, une haute tour se détache au lointain, sur laquelle est inscrit en gigantesques lettres bleues, le nom du propriétaire : Arcelor Mittal. Il y a, dans cette proximité spatiale, une forme de provocation : d’un côté ce géant mondial du capitalisme industriel pour qui les êtres humains ne sont que des variables d’ajustement et de l’autre, ces populations qui fuient la misère et la guerre.Pourtant, ce qui frappe ici, c’est le calme apparent qui règne. Comme si, après ces milliers de kilomètres parcourus au prix d’immenses douleurs, tous trouvaient à La Linière quelques instants de répits et d’apaisement. Mais il ne faut pas s’y tromper nous dira un peu plus tard Laura. D’apaisement, il n’y en a point. Car tous ici ne rêvent que d’une chose : fuir, reprendre la route, en direction de l’Angleterre.» (Antoine Lagneau, Journal de terrain, novembre 2016).

Ainsi, rares sont les activités ludiques ou culturelles proposées aux habitant·e·s, à l’exception de quelques initiatives bénévoles à destination des enfants et des femmes. Les étudiant·e·s en arrivent donc rapidement à la conclusion que les projets doivent donc être pensés dans une perspective d’empowerment et de valorisation des savoirs-faire des personnes réfugié·e·s.

Quatre projets vont donc être imaginés, financés avec les moyens du bord, puis menés pendant la première semaine de mars 2017. Chaque intervention va être innervée par des réflexions préalablement mises en œuvre et discutés en lien avec la mairie de Grande-Synthe et les acteurs du camp. Deux d’entre elles seront conçues pour les enfants 10, au regard du faible nombre d’actions qui leur sont destinées même si ils peuvent aller à l’école primaire tous les après-midis de la semaine. Une navette les emmène. Les enfants n’ont pas cours le matin, car une forte activité nocturne est présente sur le camp du fait des tentatives répétées de passage en Angleterre.

Chaque nuit, recommence le même scénario, des familles quittent le camp avec l’aide de passeurs sans scrupules qui pratiquent le racket et extorquent les maigres fonds dont disposent les réfugiés. Rien ne peut endiguer cette terrible course vers un monde meilleur ou supposé tel. Pendant que nous marchons, un convoi composé de trois camionnettes de CRS traverse le camp à faible allure, rappelant soudainement le discours sécuritaire qui entoure les réfugiés. Les policiers scrutent à travers les vitres les vas et viens du camp, à l’affut du moindre signe suspect. Ils s’éloignent vers le fond, là où chaque soir les passeurs donnent rendez-vous à celles et ceux qui veulent encore une fois tenter la traversée, au prix de leur vie.Marie nous apprendra que quelques semaines auparavant, un mineur d’une quinzaine a été tué par un camion sur l’autoroute bordant le camp. (Antoine Lagneau, Journal de terrain, novembre 2016).

Les deux autres projets sont destinés aux adultes. Ces derniers reflètent d’ailleurs la volonté de promouvoir la rencontre et le partage entre réfugié·e·s et étudiant·e·s.

Deux après-midis durant, un groupe mixte réunissant étudiant·e·s/habitant·e·s va construire, en matériaux recyclés, du petit mobilier urbain, pour compléter les maigres installations disponibles sur le camp tandis qu’un autre groupe va réaliser des œuvres peintes et dessinées à partir de matériel artistique récupéré en région parisienne.

Dans ces ateliers, souvent les rôles s’inversent et la démonstration que les bénéficiaires de l’atelier avaient parfois plus de compétences que les étudiant·e·s sautait souvent aux yeux. Cet élément est important pour les étudiant·e·s qui ont pu découvrir que le rôle de coordination d’un projet est de penser ce dernier, après étude du terrain, et non pas forcément d’être un spécialiste de l’activité proposée. Penser l’ensemble de ces ateliers, trouver des solutions alternatives, négocier des dons et récupérer du matériel, en l’absence de financement conséquent a été riche d’apprentissages pour les étudiant·e·s. L’ensemble de la dynamique a pu être présentée lors de plusieurs restitutions, dont une,  publique, sur le site expérimental des Grands voisins, à Paris. Les étudiant·e·s ont donc mené, de A à Z, toutes les étapes de la réalisation d’un projet ambitieux à destination d’un public spécifique.

Cette année de projet a permis d’aller plus loin dans l’expérimentation d’une démarche pédagogique qui nous semble produire deux effets complémentaires : participer à produire des connaissances et développer des savoirs-faires. Cet objectif n’a pu être réalisé qu’au prix d’une réelle réflexion sur le positionnement pédagogique de l’équipe enseignante, en évitant toute position verticale et sachante et en privilégiant une posture d’accompagnant plutôt que de direction.

Tant sur les plans scientifiques que pédagogiques, nous soutenons aussi l’idée que ces explorations menées avec les étudiant·e·s contribuent, en partageant le quotidien des acteurs et actrices locales et en réalisant avec eux des actions concrètes, à développer une conscience renouvelée de la ville de demain. Cet ensemble permet d’aborder nos réflexions sur l’urbanisme via une entrée restée dans l’angle mort de notre approche initiale : le travail sur les multiples liens qui relient l’écosystème ville, que sont les liens spatiaux, économiques, sociaux, culturels, environnementaux.

Cette façon de penser la ville est d’ailleurs assez semblable à l’ « urbanisme anthropologique » tel que définit par le biologiste et géographe Patrick Geddes11 au début du 20èmesiècle, lequel a, sur le strict plan méthodologique, « fait entrer la démarche d’enquête de terrain dans le travail d’urbanisme ».

De cette approche, il en résulte pour nous, en prenant pour référence cette première expérience pédagogique, une profonde conviction : la nécessité, face aux enjeux écologiques et sociaux du monde urbain, d’organiser nos réflexions éducatives en prenant appui sur la notion de ville-refuge. Celle-ci incarne l’hospitalité comme le décrit tout au long de ses travaux l’anthropologue Michel Agier12 et rejoint en cela notre souhait d’imaginer avec les étudiants une ville plus juste, généreuse et accueillante, dans la perspective d’une hospitalité politique13.

Nous avons l’intuition que cette manière de co-construire les savoirs et les dispositifs d’intervention avec les étudiant·e·s peut représenter un premier pas vers la mise sur pied d’une formation à l’hospitalité politique impliquant cette notion de ville refuge. L’exploration du terrain, les observations et les lectures permettent de nourrir chez les étudiant·e·s une véritable réflexion qui dépasse de très loin ce que de longs discours peuvent amener. Par l’expérience menée, il devient possible d’en tirer des manières de procéder qui pourront être des inspirations pour leur positionnement de demain, en tant que futur·e·s professionnel·le·s et ce sur deux plans. Premièrement, ce projet permet de montrer tout l’intérêt de recourir aux outils de l’enquête en sciences sociales pour innerver la pratique professionnelle. Deuxièmement, la démarche retenue, profondément participative, que ce soit dans son lien aux résident·e·s ou concernant la prise en compte des étudiant·e·s, peut aussi être conservée comme mode d’action dans leur futur quotidien professionnel. L’hospitalité politique, en effet, se réfléchit et doit être co-construite entre une pluralité d’acteurs et d’actrices. Enfin, sur le plan purement pédagogique, la démarche insuffle du désir : apprendre, se mobiliser, construire ensemble. Elle enseigne aussi à l’ensemble de ses protagonistes une infinie modestie. Apprendre, toujours. Aller au-delà de ses limites et de ses propres peurs, prendre sur soi, en restant vulnérables et sensibles, toujours.

[1]http://www.rfi.fr/france/20160307-crise-migratoire-liniere-grande-synthe-premier-veritable-camp-refugies-france

[2]Différentes associations vont se succéder : Médecins sans frontières, le mairie de Grande-Synthe et la communauté d’agglomération de Dunkerque ont participé à financer l’ouverture du camp, Utopia 56 a géré le camp entre mars et mai 2016, puis enfin l’Etat a mandaté l’AFEJI pour gérer le camp de mai à l’incendie final qui entraînera la fermeture, pour l’instant définitive du lieu d’accueil.

[3]Cette formation de premier cycle universitaire s’adresse à des futur·e·s professionnel·le·s de la lutte contre les inégalités sociales territoriales. Une partie de ces étudiant·e·s s’oriente vers le champ de l’urbanisme stricto sensu, d’autres vers celui plus diffus de l’intervention sociale territoriale. La formation associe deux volets : la connaissance du territoire et les références et outils de l’intervention sociale. Les enseignements dispensés se situent dans le champ des sciences sociales et associent étroitement connaissances théoriques universitaires et expertise pratique, en favorisant les pédagogies du projet.

[4]Ce projet a été lauréat d’un certificat d’excellence au prix de l’innovation pédagogique dans l’enseignement supérieur (prix PEPS 2017), décerné par le Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche (2017).

[5]Un mois après la fin de cette expérience pédagogique, le camp de La Linière a été entièrement détruit par un incendie le 10 avril 2017 et n’a pas réouvert depuis, malgré la volonté du maire de Grande Synthe Damien Carême.

[6]C. Freinet, Œuvres pédagogiques, Seuil, 1994.

[7]b. hooks, « La pédagogie engagée », Tracés. Revue de Sciences humaines [En ligne], 25, 2013, mis en ligne le 18 novembre 2015, consulté le 22 janvier 2016.

[8]Les prénoms ont été changés afin de préserver l’anonymat des personnes.

[9]bell hooks, « La pédagogie engagée », Tracés. Revue de Sciences humaines [En ligne], n°25, 2013.

[10]Pour les ateliers à destination des enfants, les défis étaient en nombre : comment penser une activité ludique mais éducative, pour des enfants très fragilisés, ne parlant pas la même langue et d’âges très variés ? Pour répondre à cette difficulté, les étudiants ont fait le choix de penser une activité en deux temps : petits ateliers d’activité manuelle et cuisine, puis diffusion d’un film muet dont la société de production avait autorisé la levée des droits d’auteur. À la grande joie des étudiants, les enfants se sont beaucoup investis dans les activités et ont visiblement beaucoup apprécié le film.

[11]A. Levy, « Patrick Geddes (1854-1932) revisité», Espaces et sociétés, 2016/4 (n° 167), p. 187-203. DOI : 10.3917/esp.167.0187. URL : https://www.cairn.info/revue-espaces-et-societes-2016-4-page-187.htm

[12]« Les politiques d’hébergement et d’accueil des réfugiés » – Actes du séminaire ENS-IAU – novembre 2016 –  IAU-Île-de-France

[13]F. Brugère et G. Le Blanc, La fin de l’hospitalité. Lampedusa, Lesbos, Calais, jusqu’où irons-nous ?, Flammarion, 2017.

Mouvements

Wed, 20 Dec 2017 11:17:42 +0100

Grand entretien avec Michael Burawoy

Grand entretien avec Michael Burawoy

Entre marxisme et ethnographie : itinéraire d’un sociologue global

En janvier 2016, Michael Burawoy était l’invité d’une journée d’étude organisée à l’Université libre de Bruxelles (ULB) par un groupe de jeunes chercheur.e.s issu.e.s d’universités belges[1]. En marge de cette journée, nous avons pu nous entretenir avec le sociologue d’origine britannique et enseignant à UC Berkeley en Californie. Au fil de l’entretien, nous revenons sur plusieurs aspects de sa trajectoire académique ainsi que sur ses nombreuses contributions aux sciences sociales. De la Zambie à Berkeley, en passant par Chicago, Michael Burawoy explique comment il s’est affirmé, souvent à contre-courant, en tant que sociologue et ethnographe marxiste. Au moment où la légitimité scientifique et le rôle de la sociologie dans l’espace public sont mis en question en France[2] comme dans de nombreux pays, il nous semble particulièrement opportun de revenir sur la pensée critique et réflexive de Michael Burawoy, et sur sa conception du rôle de la sociologie à l’échelle mondiale, au-delà des singularités nationales.

 

Q : Notre première question porte sur votre expérience à l’Université de Chicago, lieu de naissance de l’approche interactionniste et de la Grounded Theory. Comment y avez-vous survécu en tant que marxiste ?

J’étais à Chicago de 1972 à 1976. Je revenais tout juste d’Afrique, de Zambie, où je venais de terminer mon master en anthropologie sociale. Je suis allé à Chicago parce que je pensais que c’était le centre de la théorie du développement, une théorie envers laquelle j’avais été très hostile en Zambie[3]. A Chicago existait un groupe appelé Committee of New Nations – rassemblant des chercheurs comme Clifford Geertz, Edward Shils, Lloyd A. Fallers, Morris Janowitz – très connu à l’époque pour défendre certaines idées liées au développement ou à la modernisation. Mais lorsque je suis arrivé à Chicago, le Committee for New Nations n’existait plus. Il s’était dissout. Et plus personne n’était intéressé par l’Afrique. J’ai donc décidé d’axer mon travail sociologique sur Chicago, qui comme vous l’avez relevé dans votre question, possède une forte tradition de travaux ethnographiques. Mais lorsque j’y suis arrivé la tradition semblait s’éteindre. Ce qui était beaucoup plus dynamique, en revanche, c’était une approche plus quantitative, avec des gens comme James Coleman, qui est arrivé environ deux ans après moi.

 En fait, je ne pense pas que la sociologie de Chicago n’ait jamais vraiment été significative d’un point de vue intellectuel. Elle a toujours été relativement marginale par rapport à d’autres disciplines qui étaient beaucoup plus influentes. Et donc j’arrive là, un peu abasourdi et choqué par la pauvreté intellectuelle de la sociologie de Chicago. Je savais que je n’allais pas particulièrement l’apprécier, mais je n’imaginais pas qu’elle allait être si pauvre. Les forces de Chicago à l’époque en sciences sociales, c’était le département d’anthropologie et le département de science politique. Quoi qu’il en soit, je me présentais déjà comme marxiste en Afrique, et j’ai continué à le faire lorsque je suis arrivé à Chicago. Et j’étais en fait le seul universitaire à me présenter ouvertement comme marxiste à l’époque. Comment ai-je survécu dans un tel contexte intellectuel ? C’est une question intéressante… En premier lieu, je pense que je suis arrivé avec beaucoup de confiance en moi. J’avais mené des recherches en Afrique et quand je suis arrivé aux Etats-Unis, j’avais déjà publié une petite monographie. Ceux qui avaient été mes enseignants en Afrique étaient tous marxistes : un marxiste indien, un marxiste sud-africain, et un marxiste hollandais. On m’avait vraiment “inculqué” le marxisme là-bas : il s’agissait de personnalités au matérialisme très cru. Mais le marxisme était quasiment inconnu à cette époque-là à Chicago. Excepté – et c’est vraiment ça qui m’a sauvé – que j’ai rencontré un politologue, du nom de Adam Przeworski[4], qui est arrivé au même moment que moi. Il m’a fait découvrir les structuralistes marxistes français. Je me rappelle que je me baladais dans la librairie de l’université et que je découvrais des livres comme Lire le Capital d’Althusser et Balibar[5], Poulantzas, Gramsci. Ce sont des auteurs que je n’avais pas étudiés en Afrique. Et j’ai pensé : « Wow, c’est impressionnant ! ». Przeworski organisait un séminaire fantastique où tout le monde voulait participer ! Parce que, bien entendu, il y avait quand même quelques marxistes sur le campus. Il ne permettait qu’à une quinzaine de personnes d’y assister, mais c’était des gens incroyables. Donc alors qu’au début de ma deuxième année de thèse j’étais prêt à abandonner l’université, rencontrer Adam Przeworski m’a vraiment sauvé intellectuellement.

Quant à la personne qui m’a protégé et défendu au sein du département, c’était William Julius Wilson, un sociologue afro-américain devenu très célèbre pour son livre The Declining Significance of Race[6]. En résumé, il soulignait l’importance croissante de la question de la classe parmi les Afro-Américains. Il l’a intitulé The Declining Significance of Race, ce qui lui a valu beaucoup de problèmes ! Mais c’est aussi ce qui l’a rendu extrêmement célèbre. On discutait beaucoup ensemble, parce que depuis mon passage en Afrique du Sud j’étudiais des objets liés aux questions de race et de classe. On avait donc beaucoup de choses en commun, et il m’a protégé de tous les universitaires trop agressifs. Ce soutien intellectuel m’a sauvé, tout comme celui des anthropologues.

Dès cette époque, j’ai commencé à publier dans des revues mainstream. J’ai réussi à publier des articles dans la British Journal of Sociology, sur la recherche que j’avais faite en Afrique sur les étudiants zambiens. Et puis je suis parvenu – et c’est une chose qui serait très difficile aujourd’hui – à publier une analyse marxiste sur les travailleurs immigrés dans l’American Journal of Sociology. C’était un article comparatif sur le travail des immigrés en Californie et en Afrique du Sud et, étonnamment, il a été publié ! Incroyable ! Mais, vous savez, je ne semblais pas constituer un danger. J’étais juste un marxiste isolé et la plupart des gens pensait que j’étais fou. Malgré tout, suffisamment de personnes ont tout de même considéré que j’avais quelque chose à dire. L’éditeur de la revue appréciait mon travail, parce qu’il pressentait qu’une certaine résurgence marxiste était, lentement mais sûrement, en train de se produire. Et bien entendu, Chicago était très en retard par rapport à tout ça. Dans des universités comme Berkeley, les étudiants inscrits en doctorat avaient constitué des cercles de réflexion marxistes. Tout le monde était marxiste là-bas. Après 68, dans les années 1972-1976, des gens comme Fred Block ou Erik Olin Wright étaient doctorants à Berkeley. Berkeley et Wisconsin, c’étaient vraiment les deux endroits où il y avait la plus forte concentration marxiste. Et Chicago était bien entendu plus conservatrice que ces universités-là. Bref, j’ai survécu parce que j’étais publié dans des revues mainstream. Mais avec une approche marxiste, ce qui serait un peu plus difficile aujourd’hui. Mais à l’époque, c’était novateur. C’était totalement nouveau de faire des travaux empiriques marxistes, avec un cadre d’analyse si original.

Q : Est-ce en découvrant tous ces marxistes structuralistes français que vous avez construit votre projet de thèse ?

Mon projet de doctorat était, comme je l’ai dit, de m’attaquer aux sociologues de Chicago sur leur propre terrain, c’est-à-dire l’étude de Chicago. Et à l’époque personne n’étudiait les lieux de travail. Je voulais comprendre ce que c’était que d’être un travailleur américain, non pas à partir d’enquêtes quantitatives, mais sur la base d’une expérience concrète. J’ai réussi à dégoter un job dans une usine et j’ai commencé mon observation participante. Et la première chose que j’ai remarquée lorsque je suis arrivé sur les lignes de montage, c’était à quel point tout le monde travaillait dur. Alors que toute la littérature scientifique en sociologie des relations industrielles se demandait : pourquoi les gens ne travaillent-ils pas plus? Pourquoi ces travailleurs sont-ils si paresseux ? Pourquoi réduisent-ils leur cadence de production ? J’ai commencé à penser que ce n’était pas la bonne façon d’envisager ces questions. Ça coïncidait aussi avec l’interrogation marxiste classique : comment parvient-on à extraire la plus-value des travailleurs ? Pourquoi les travailleurs collaborent-ils [à leur propre exploitation] ? Et, bien entendu, il y avait une réponse marxiste : par la coercition, la peur… Or je percevais que ce n’était pas ce qui se passait dans l’usine. Donc de là est apparue l’idée de consentement, ce qui m’a conduit à Gramsci et à Poulantzas. Au fond, j’ai mobilisé tous ces structuralistes français qui parlaient de l’État, de la société civile… Je les ai fait débarquer dans l’usine. Et c’était ça l’originalité de mon travail. C’était de voir une politique de la production ; de voir la théorie de l’État de Poulantzas opérer comme un “État interne” dans l’usine.

Q : Nous parlions de Michel Foucault avant de commencer l’interview : nous nous demandions pourquoi vous ne le mobilisez pas vraiment dans votre livre Manufacturing Consent[7].

Je n’avais pas beaucoup lu Foucault à l’époque. Si je l’avais lu, j’aurais peut-être été un peu plus subtil à propos de tout ça… Dans Politics of Production[8], il est plus présent. Mais l’essentiel c’est que Poulantzas répondait déjà à Foucault. Donc en quelque sorte, je répondais à Foucault par l’intermédiaire de Poulantzas. Dans son dernier livre, L’État, le pouvoir, le socialisme[9], il ciblait clairement Foucault, et notamment le fait qu’il y ait du politique en dehors de l’État… Je suis passé par un chemin différent, mais pour arriver à la même conclusion. En fait, j’étais inspiré par Gramsci qui défend, dans Américanisme et fordisme[10], qu’aux États-Unis le consentement est organisé dans la production. Mais il n’explique absolument pas ce que ça peut bien vouloir dire. Donc, c’était ça tout l’enjeu de ma thèse. Finalement, de mon point de vue, Gramsci avait été injustement attaqué par les structuralistes français qui l’accusaient de défendre une vision téléologique et d’être historiciste, tout en s’attribuant ses meilleures idées. Tout ça a complètement restructuré ma perspective intellectuelle. Parce que le marxisme que j’avais appris en Afrique était profondément différent. C’était un marxisme beaucoup plus matérialiste, qui s’intéressait essentiellement à l’articulation entre classe et race. Je n’avais aucune idée de tout ça… la théorie de l’État par exemple. Je n’en savais pratiquement rien. J’avais fait toute une série de remarques intéressantes sur l’État zambien lorsque je faisais ma recherche là-bas, mais je n’avais pas de théorie de l’État. C’est ce que j’ai découvert grâce à Przeworski.

Q : Et de Chicago vous êtes parti pour l’université de Berkeley…

Oui, c’est en fait le fruit d’une série d’accidents. Je me souviens qu’en 1974 le congrès annuel de l’American Sociological Association avait lieu à San Francisco. J’en ai profité pour visiter Berkeley. Je suis allé dans les librairies et je ne pouvais pas en croire mes yeux en découvrant les livres que les gens lisaient ! Je me suis demandé : « qu’est-ce que je suis en train de faire à Chicago alors que là… » Mon rêve était vraiment de venir à Berkeley. La manière dont c’est arrivé est une histoire compliquée. Je suis arrivé sur le marché [américain] de l’emploi [académique] comme un marxiste, de l’Université de Chicago. C’était – et c’est toujours – une combinaison très étrange. Et j’avais pas mal de publications ! Dans des grandes revues. À l’époque, les doctorants n’avaient pas de publications dans l’American Journal of Sociology ou dans la British Journal of Sociology. J’ai donc eu beaucoup d’entretiens d’embauche. Mais Berkeley, parce que c’était un bastion de doctorants marxistes, était fortement divisé entre la gauche et la droite. Et les gars de droite, dès qu’ils ont vu ma candidature, ils ont essayé de la détruire. J’avais postulé à un poste de sociologie comparative en m’appuyant sur mon expérience en Afrique, et pour eux, c’était des absurdités marxistes. Erik Olin Wright, qui était doctorant là-bas, m’appelle alors pour me dire : « Michael, tu as des ennuis, il y a une lettre de recommandation dans ton dossier, d’un gars nommé Edward Shils… » C’est un sociologue de Chicago, très célèbre, qui avait écrit une lettre infâme[11] à propos de mon parcours, expliquant à quel point j’étais une personne sectaire et dangereuse, qui ne devait surtout jamais être embauchée [dans une université], et en particulier dans un lieu comme Berkeley. Ça a forcément attiré l’attention sur mon cas un peu partout. Lorsque je suis allé à un entretien à UCLA, à Los Angeles, Erik m’a dit : « Viens nous rendre visite ». Je ne l’avais jamais rencontré. Donc il m’a invité à Berkeley et a organisé un entretien informel avec des membres du département très favorables [à ma candidature] – la gauche – et les doctorants. J’ai eu ensuite toute une série de propositions d’embauche, et puis il y a eu une sorte d’imbroglio à Berkeley. La personne qui était pressentie pour le poste n’était pas parvenue à faire un bon speech. Ça a créé une certaine confusion et ils ont fini par avancer mon nom. Et on m’a offert le poste sans même un entretien d’embauche formel, ce qui ne pourrait jamais arriver aujourd’hui.

Quand je suis arrivé, j’ai dit : « Très bien, je prends le poste, mais je veux un entretien ». Je n’en avais pas eu, je voulais faire un speech. La salle était bondée : il n’y avait pas officiellement de marxistes [à Berkeley]. Il y avait des gens de gauche, mais pas de marxistes, pas de jeunes marxistes. Et je savais que la droite du département était furieuse à propos de ce qui s’était passé. C’est là que ma carrière a commencé… C’était un début très compliqué, mais j’ai eu le poste ! Et je suis toujours là ! [Rires]

Q : Malgré ces débuts rocambolesques, comment êtes-vous malgré tout parvenu à devenir président de l’American Sociological Association[12] puis de l’International Sociological Association ?

L’American Sociological Association (ASA) est probablement, du moins aux yeux des Américains, la plus prestigieuse. L’ASA est bien plus grande que l’International Sociological Association (ISA). Mes collègues n’ont jamais porté beaucoup d’intérêt à l’international… Ils pensaient que les Etats-Unis était l’international, point. Cela ne m’a jamais tellement intéressé de m’investir dans ces grandes associations professionnelles.  Mais un jour mes amis m’ont demandé de poser ma candidature à l’ASA. J’ai donc postulé pour le comité éditorial et malheureusement j’ai été élu [Rires] et donc je suis devenu membre du comité. Ensuite, j’ai été très engagé dans une autre histoire très politique. Il y a eu un mouvement au sein du comité éditorial pour renouveler les éditeurs de l’American Sociological Review dans une perspective plus critique, plus radicale. Trois candidats postulaient pour le comité de rédaction et l’un d’entre eux était un Afro-Américain. Nous pensions que c’était une bonne chose pour le comité, mais le conseil de l’ASA a rejeté la décision en affirmant que le type n’était pas suffisamment compétent. Je ne pouvais pas y croire.

Alors j’ai décidé d’en faire un problème public. Je n’avais rien à perdre puisque je n’étais pas plus intéressé que ça dans l’ASA. J’ai fait tout un foin de ce retournement de décision… Beaucoup de personnes ont dit que cette décision était raciste, mais ce n’est pas ce que j’ai dit. J’ai juste avancé que cette décision était antidémocratique. C’est devenu un conflit énorme parmi les sociologues aux Etats-Unis et je n’avais aucune idée de ce que j’étais en train de faire. Mais il y avait beaucoup d’hostilité à l’encontre du conseil. Suite à cela je suis devenu une sorte de figure symbolique d’opposition au conseil. Si bien qu’on m’a proposé le poste de président et, étonnamment, j’ai été élu. Je n’avais pas du tout envisagé cette possibilité.

C’est à ce moment-là que le projet de sociologie publique a vraiment démarré. Je l’ai développé dans mon département, car je pensais que beaucoup de mes collègues étaient de grands sociologues publics. Alors quand je suis devenu président de l’ASA de manière inattendue, j’ai proposé deux choses : une sociologie publique et une sociologie globale, pour provincialiser la sociologie américaine. Ils devaient reconnaître que la sociologie américaine était une sociologie particulière et non universelle.

Ce projet a été, je ne dirais pas fructueux, mais controversé, et donc il a généré beaucoup de débats intéressants. Les conférences qui eurent lieu ont été très suivies, car les chercheurs étaient stimulés par cette idée que la sociologie pouvait intervenir dans la sphère publique. Ce n’était pas une position conventionnelle au sein de l’ASA à l’époque.

Ensuite, je suis retourné en Afrique du Sud après la fin du boycott. Durant l’une de mes visites, j’ai rencontré une femme nommée Sujata Patel qui était vice-présidente de l’International Sociological Association (ISA) et qui m’a proposé de postuler. Je n’étais plus du tout actif dans l’ASA et je n’avais rien d’autre à faire ! Je suis donc devenu vice-président pour le comité National Association, lui succédant. C’est ensuite que je suis devenu président.

Je me suis alors intéressé à ce que pourrait signifier globaliser, internationaliser la sociologie. Et j’ai fait ça pendant 8 ans, jusqu’à la fin de mon mandat, en 2014. Et je suis toujours, bien évidemment, très impliqué pour défendre une perspective plus globale en sociologie.

Q : Selon vous, où en sommes-nous aujourd’hui avec le projet de « sociologie globale » que vous défendiez ?

Ma contribution a toujours été très minimale. En réalité, c’était un projet bien plus difficile que celui de sociologie publique. Disons les choses de cette façon : il y a eu un débat au sein de l’ISA et au-delà concernant la nature des dimensions globales de la sociologie. Il y a, d’un côté, ceux qui disent qu’il n’y a qu’une seule sociologie, une sociologie singulière à laquelle différentes zones géographiques peuvent contribuer, mais qu’au fond il n’existe qu’une seule sociologie. Le danger de cette conception, c’est que cette sociologie universelle s’avère finalement être la sociologie française ou américaine par exemple. C’est le risque d’universalisation d’une sociologie nationale.

D’un autre côté, il y a ceux qui s’opposent à l’idée qu’il n’y aurait qu’une seule sociologie et qui défendent l’existence de sociologies multiples ; que chaque pays possède sa propre sociologie nationale. Et ils vont avancer l’argument qu’il existe un terrain pour la sociologie globale, mais que certaines sociologies nationales dominent le monde : la sociologie française, américaine, allemande… Et il y a également une très intéressante sociologie latino-américaine, comme alternative à ces traditions là…

Cela me semble être un débat intéressant : est-ce qu’il y a une ou plusieurs sociologies ? Et quelles sont les caractéristiques du champ de cette sociologie globale ? Comment faudrait-il la cartographier, la présenter, l’articuler ?

Le fait que la sociologie soit devenue globale est dans une certaine mesure assez problématique. Son potentiel est immense en tant que discipline globale, reconnaissant ses particularités nationales, mais c’est aussi problématique parce que le monde est de plus en plus organisé de manière hiérarchique avec les grandes universités dans la plupart des pays qui cherchent à être reconnues comme des universités de rang mondial, à travers le classement de Shanghai, etc..

En fait, cette histoire de classement c’est une construction des Chinois ! Ils ont initié le système de classement parce qu’ils voulaient hisser leurs propres universités au rang des grandes universités. Et quelles sont les grandes universités selon eux ? Yale, Harvard, Princeton, Cornell, Columbia…. Ils ont alors développé un système d’évaluation qui a poussé ces universités en haut du classement en imposant des critères comme le nombre de prix Nobel, le nombre de publications, le nombre de médailles, etc. Et progressivement les autres pays ont commencé à utiliser le même système de classement et les mêmes indicateurs. C’est vraiment ridicule pour la plupart des pays du monde, pour la plupart des universités ! Vous savez, Harvard a une dotation de 35 milliards de dollars, soit le budget d’un pays de taille moyenne ! C’est impossible de concurrencer ça ! C’est ridicule de se situer sur ce genre d’échelle !

Ce système de classement est très dangereux pour la sociologie, parce que cela signifie que les Etats-Unis vont toujours dominer. Du coup, les sociologues en Indonésie vont tenter d’écrire en anglais pour des revues anglophones. Cela sort ces sociologues de leur contexte local. C’est la même situation en Afrique du Sud et probablement aussi en Europe, où les gens doivent commencer à écrire [en anglais]. Vous savez, quand je suis en France, toutes les pointures de la sociologie française viennent me demander : comment vais-je parvenir à publier mes articles en anglais ? Certains des plus grands sociologues français sont préoccupés par ça. Tout ça ne va pas dans le bon sens. Et, bien entendu, nous devons lutter contre ça.

Il existe certains arguments pour dire que la sociologie étasunienne est plus développée, mais évaluer et orienter toutes les recherches face à ce genre de critères est extrêmement problématique. Donc il faut y résister. Mais ce que je veux dire c’est que les sociologues américains ne sont pas de mauvaises personnes, ce ne sont pas des conspirateurs, ils sont juste ignorants. Ils ne se rendent même pas compte de l’impact de leurs travaux sur le reste du monde. C’est exactement ce que Bourdieu a appelé la distinction. Ce n’est pas de l’hégémonie, dans laquelle il y a une relation négociée, c’est de la distinction. Ils se pensent supérieurs et ne comprennent pas les implications de ce dans quoi ils sont impliqués… bon mais c’est mon côté antiaméricain qui ressort ! [Rires]

Q : Et que pensez-vous de la tradition sociologique française et de la forte influence de la sociologie inductive ? Que diriez-vous de la situation actuelle, sachant que votre livre Manufacturing Consent n’a été traduit que 40 ans après sa publication originale en anglais[13]?

Ce qui est vraiment étrange avec Produire le consentement, c’est qu’il a été construit sur la base de ce marxisme structuraliste français. Quiconque connaît un peu cette tradition théorique le voit tout de suite à la lecture du livre ! C’est donc très étrange qu’il n’ait pas pénétré le monde francophone plus tôt. Mais pour moi, c’est un accident de l’histoire que mon livre ait finalement été traduit. Je ne pense vraiment pas que cela ait une quelconque signification. En fait, ce qui m’a toujours paru très étrange, au regard de mes propres travaux, c’est que les Français semblent adorer la sociologie de Chicago[14]. Howard Becker est un dieu en France ! Et pour moi c’est très étrange, car j’associe la France au marxisme structuraliste, ce qui est antithétique avec la Grounded Theory. Vous savez, quand j’ai commencé mon étude dans une usine de Chicago, il s’est avéré que j’étais en train de réaliser par hasard une revisite de l’étude menée par Donald Roy. Donald Roy est un ethnographe remarquable, mais un ethnographe de l’école de Chicago, qui avait une perspective théorique très limitée. Son travail (Un sociologue à l’usine)[15] a été traduit en français bien avant que Produire le consentement ne le soit ! C’est parce qu’il représentait cette tradition de Chicago, que j’ai explicitement rejetée et réfutée. Réfutée est sans doute trop fort, mais que j’ai rejetée. Tout le principe de « l’étude de cas élargie »[16] peut être vu comme une critique explicite de la Grounded Theory[17]. Donc pour moi, cet engouement pour la sociologie de Chicago est un mystère complet. La sociologie de Chicago est morte aux Etats-Unis. Mais elle est en train d’être revitalisée par une série de sociologues français. C’est un monde très polarisé : d’un côté vous avez des sociologues qui sont extrêmement sophistiqués d’un point de vue théorique – tout le contraire de la Grounded Theory – qui ont un impact très important intellectuellement et politiquement, comme Touraine ou Bourdieu ; et de l’autre, il y a des sociologues « normaux », comme moi, qui ont en effet une perspective plus inductiviste. Mais vous savez, Bourdieu est le théoricien de notre temps, que ça plaise ou non. Il est le point de référence, comme théoricien, et particulièrement aux Etats-Unis. Touraine l’a quant à lui peut-être été, et peut-être qu’il l’est encore en Amérique latine, mais Bourdieu surpasse tout le monde.

Q : Plus que Foucault ?

C’est une question très intéressante. Je pense que parmi les sociologues, oui. Parce ce que ce qui est intéressant avec Bourdieu, c’est qu’il a toujours mené un travail empirique et qu’il a théorisé en allant sur le terrain. Ce n’était pas un théoricien « pur ». Et le fait qu’il ait toujours fait du travail de terrain est très important pour les sociologues. Tandis que le travail empirique de Foucault est un peu plus étrange d’un point de vue sociologique. Foucault est beaucoup plus sélectif dans son travail empirique. Donc oui, je pense qu’il a eu plus d’influence que Foucault. Peut-être qu’à la rigueur Foucault a eu plus d’influence globalement, mais parmi les sociologues, Bourdieu est clairement la référence.

Aussi, ce qui est significatif à propos de Bourdieu, c’est qu’il a élaboré ses propres travaux à partir de penseurs comme Marx, Weber et Durkheim. Il n’en parle jamais vraiment, ou rarement. Mais qu’il s’en rende compte ou non, il est clairement en dialogue[18] avec chacun d’eux. Il construit une synthèse vraiment intéressante et originale à partir de leurs apports. Donc il est possible de retrouver le fil de la tradition sociologique dans son travail de théorisation.

Q : Ce qui est très intéressant dans votre démarche, c’est que vous valorisez fortement le travail empirique, le terrain, et que « l’étude de cas élargie » repose entièrement sur ce principe. Et en même temps, vous démarrez avec un questionnement théorique, mais dans le but de mettre votre théorie à l’épreuve d’un terrain empirique et d’actualiser votre grille de lecture. Dans la sociologie francophone, du moins dans celle qui nous a été enseignée en tant qu’anciens étudiants belges francophones, c’est plutôt un travail inductif qui est valorisé et qui prescrit d’aller dans le sens opposé : partir de l’empirie, non pas pour mettre une théorie à l’épreuve et l’enrichir, ou « la reconstruire » comme vous le dites, mais pour construire une « théorie » ou plus exactement, pour construire une généralisation à partir de cas particuliers censés être « représentatifs »[19].

C’est ce qui est vraiment intéressant avec ces approches si divergentes dans la sociologie française : les « grands théoriciens » d’un côté et les « empiristes » de l’autre. Bien sûr [ça ne date pas d’hier et] vous retrouvez une divergence similaire dans la sociologie étasunienne des années 1950[20]. La Grounded Theory était une réponse au structuro-fonctionnalisme, c’est-à-dire à l’idée que la théorie sort de la tête de Talcott Parsons[21]. Les partisans de la Grounded Theory disaient « non, la théorie vient du terrain ». Pour moi, ce sont deux positions tout aussi ridicules, mais ce sont des positions politiques. Il faudrait garder à l’esprit que la Grounded Theory a été, à un moment de l’histoire de la sociologie, une réaction au structuro-fonctionnalisme [la « suprême théorie » critiquée par C. W. Mills]. Mais cette réponse empiriste ne devrait plus perdurer : aujourd’hui, plus personne ne croit dans le structuro-fonctionnalisme ! La raison d’être de la Grounded Theory s’est donc évaporée. Or, cette approche continue à perdurer, et dans une certaine mesure, aux Etats-Unis aussi.

Quand j’ai commencé à faire de l’ethnographie, et plus tard, quand je suis arrivé à Berkeley, les doctorants, qui étaient tous marxistes, m’ont dit : « Tu ne peux pas être un ethnographe si tu es marxiste ! ». Parce qu’ils pensaient que l’ethnographie ne pouvait signifier que la Grounded Theory. « Les marxistes font de grandes études macro-historiques et ça, c’est de la foutue ethnographie ! Tu ne peux pas faire les deux, c’est impossible ! » me disaient-ils… Ils étaient très perturbés par mon approche. Mais aujourd’hui, c’est une tout autre histoire. Tout le monde accepte l’idée que l’on peut être à la fois ethnographe et marxiste et que, par la théorie, il est possible de lier l’analyse micro et macrosociologique.

La suite de l’histoire aux Etats-Unis, c’est quand je suis allé dans le Wisconsin. Je ne pensais pas que j’allais parvenir à obtenir ma tenure[22] à Berkeley donc j’ai pris un poste à l’Université du Wisconsin pour un an, de 1984 à 1985. Là-bas, ils faisaient de la sociologie quantitative. Ils n’avaient aucune idée de ce qu’était l’ethnographie. C’était un énorme département de 40 ou 50 personnes et aucun ne savait vraiment ce que c’était de faire de l’ethnographie ! Il y avait bien un spécialiste de l’analyse de discours, dans la veine de l’ethnométhodologie, mais nul ne prenait vraiment cette personne au sérieux. Donc j’ai donné deux cours quand j’étais là-bas : un sur l’histoire du marxisme et un autre sur l’ethnographie, et les étudiant.e.s m’ont dit « Okay, Burawoy est marxiste, donc sa méthode doit être marxiste, et dès lors, c’est que l’ethnographie doit être la méthode marxiste ! » Une perspective complètement opposée à celle de Chicago ! C’était une libération car un certain nombre d’entre elles et eux étaient fatigué.e.s de ce « marxisme de régression multiple », la méthode statistique enseignée par Erik Olin Wright. Il utilisait les méthodes de la sociologie mainstream pour développer la théorie marxiste et le concept de classe sociale[23]. Certain.e.s étudiant.e.s [doutaient de la puissance heuristique de sa méthode] et ils se sont dit « Burawoy a la réponse : l’ethnographie est la méthode marxiste ! » Mais aujourd’hui, tout le monde peut comprendre que l’on peut utiliser l’ethnographie dans un travail de comparaison macro-historique, qu’elle peut être utilisée [pour enrichir la théorie] et qu’elle n’a pas besoin de rester collée au terrain. Je pense que les choses se sont beaucoup détendues au cours des trente dernières années, en partie grâce aux étudiant.e.s qui sont sorti.e.s de Berkeley.

Q : Vous avez mentionné les implications politiques de la Grounded Theory ou de l’ethnographie… Donc la méthode a des implications politiques selon vous ?

Les méthodes se développent dans un contexte politique, dans un champ politique si vous voulez. La Grounded Theory s’est développée comme manière de faire de la recherche en réponse au structuro-fonctionnalisme de la côte Est, qui était devenu dominant au Etats-Unis dans les années 1950 et 1960. Donc oui, la méthode a une signification politique, mais dans un sens disciplinaire. Maintenant, ce que vous me demandez, c’est si elle a des implications politiques avec un grand « P » c’est ça ? Dans un sens plus large… C’est une question plus compliquée je pense… Je dirais – et je dis ça du point de vue marxiste qui est le mien – que la Grounded Theory estime que l’expérience vécue et que les théories que les gens ont spontanément dans la tête, leur sens commun, ont une part de vérité, qu’il est difficile d’aller au-delà de la vérité de l’informateur et [que la seule manière de monter en généralité] est d’inférer de la théorie à partir d’observations de terrain. Mon argument est de dire que la théorie et les concepts scientifiques sont un élément préalable essentiel pour tout projet de recherche. Les adeptes de la théorie ancrée pensent qu’il est possible d’aller sur le terrain et d’effacer de sa tête, ou du moins essayer d’effacer, toute théorie préexistante et que cela devrait vous permettre de voir le monde tel qu’il est. Je pense que c’est une conception profondément erronée de la philosophie des sciences. Je pourrais passer le reste de ma vie à décrire la pièce où l’on se trouve, mais si je n’ai pas de focale particulière, pas de focale pour lire le monde, je serais incapable de savoir par où commencer. Je pense qu’on a toujours besoin d’un cadre théorique pour faire de l’ethnographie, et ce parce que le monde est complexe. La question est bien sûr de savoir quel cadre théorique vous mobilisez. Vous pouvez avoir un cadre marxiste, wébérien, durkheimien, etc. Mais il vous faut un cadre ! Donc pour moi la méthode n’a pas de conséquence politique directe parce que l’on peut mobiliser différentes théories qui elles, ont des fondations politiques différentes. Je ne pense pas qu’il y ait nécessairement une connexion entre la méthodologie et la politique. Mais quoi qu’il en soit, la Grounded Theory est une perspective impossible. Elle suppose que tout le monde peut observer le monde et générer ses propres théories à partir de rien. Dans cette perspective, chacun de vous trois pourrait faire ce travail [d’observation de la pièce où nous sommes] et ne pas arriver à un même résultat. Il n’y a pas d’accumulation théorique, pas de d’accumulation de savoir. Tout le monde démarre de rien. Et tout le monde réinvente la roue ! Dans sa forme pure, [la Grounded Theory] ne fait aucun sens ! Mais elle a fait sens, politiquement, dans le contexte des Etats-Unis des années 1960. Nous vivons dans un monde où il existe des théories qui nous préexistent, que nous avons développées, et que nous emmenons avec nous quand nous allons sur le terrain.

Q : Et est-ce qu’on pourrait dire qu’en utilisant la Grounded Theory de cette manière, il devient beaucoup plus compliqué de parler des macro-forces sociales qui traversent le terrain d’enquête et par là, de pointer « les fondations macro (sociales) de la micro-sociologie »[24] à travers l’analyse ? Elles ne se « voient » pas directement sur le terrain à l’œil nu, sans lunettes théoriques…

C’est juste, et c’est d’ailleurs mon autre critique. Les meilleurs théoriciens ancrés – comme par exemple Erving Goffman qui est probablement le plus brillant d’entre eux – procèdent en mettant en suspension le contexte macro-social et historique. Fondamentalement, Goffman observe différentes micro-situations et développe des abstractions à partir de celles-ci, au sujet des stigmates, de la manière dont les gens se comportent dans l’espace public, ou de comment ils se comprennent eux-mêmes et comprennent les autres, etc. Mais il n’est pas capable de penser en termes macros. Quand on est dans le micro, comment parler du macro ? C’est très difficile. A moins d’avoir une perspective théorique qui permette de comprendre cette relation. Et le seul fait d’avoir une perspective théorique ne signifie pas que vous n’allez faire que renforcer celle-ci. Vous verrez le monde à travers une focale particulière, ensuite, [parce que le monde ne colle jamais tout à fait aux théories élaborées pour le comprendre,] vous serez surpris [par les « anomalies » que vous rencontrerez sur le terrain] et enfin, vous travaillerez à reconstruire cette perspective théorique. Ça, c’est la suite du job, la reconstruction théorique. Bien sûr, j’ai 30 ou 40 ans de polémique avec la Grounded Theory derrière moi et ma réponse vous semblera peut-être assez évasive… Mais franchement, plus personne ne croit vraiment encore à la Grounded Theory. Sauf peut-être quelques chercheurs francophones… Je ne sais pas (Rires). Mais peut-être que les partisans de la Grounded Theory en France sont en train de mener leur propre combat, contre les bourdieusiens… C’est une stratégie politique, mais à mes yeux, ça n’a pas beaucoup de sens sur le plan philosophique.

Q : Pourtant notre génération a été éduquée avec cette perspective inductiviste…

Mais la philosophie des sciences et la sociologie des sciences nous ont mis en garde contre ce non-sens, non ? Il faut lire les classiques de la philosophie des sciences, Popper… Lakatos est peut-être déjà un peu plus compliqué, mais Karl Popper, il est très clair ![25] Je pense que la sociologie a été trompée par une vision positiviste de la science que les philosophes ont abandonnée depuis longtemps !

Q : Pour conclure l’interview, nous voudrions vous demander quels sont les principaux défis auxquels les sciences sociales devraient s’attaquer selon vous ? Vous paraissez avoir toujours été aux bons endroits aux bons moments pour voir les grandes transformations du 20e siècle, et aujourd’hui, considérant le monde inégal[26] dans lequel nous vivons, quelles seraient les grandes transformations auxquelles vous vous intéresseriez ?

Vous avez sans doute raison, j’ai pu observer quelques transitions importantes… Enfin, j’étais en Zambie au moment de la transition postcoloniale[27] et ensuite, j’ai fait un travail de terrain en Hongrie et en Russie post-Union soviétique[28]. Je pense que j’ai pu faire quelque chose d’intéressant sur la transition postcoloniale, mais l’étude en Hongrie et en Russie… En réalité, au fur et à mesure que la transition s’approfondissait, je me suis rendu compte que je ne parvenais pas à comprendre ce qui était en train de se passer. J’ai dû laisser derrière moi pas mal de mon marxisme – qui avait toujours été très focalisé sur « la production » – parce que le cœur du problème n’était plus une question de production. Le monde était dirigé depuis le domaine de l’échange, et pas depuis celui de la production. Que ce soit la finance ou le commerce, c’était le domaine de l’échange qui comptait. Et c’est pour ça que j’ai commencé à m’intéresser de près au travail de Karl Polanyi, qui était déjà parvenu à cette conclusion depuis longtemps[29], et que j’avais en quelque sorte rejeté trente ou quarante ans plus tôt, parce qu’il ne cadrait pas avec ma conception du marxisme à cette époque. Mais à partir du moment où j’étais là, sur le terrain, en Russie postsoviétique, au début des années 1990 et que j’ai vu d’un côté cet incroyable déclin de l’économie [soviétique] – d’une ampleur qui n’avait jamais été observée en temps de paix – et de l’autre, la croissance de l’économie chinoise – dans une direction opposée – le marxisme que je connaissais ne collait simplement plus à ce que je voyais ! Je suis alors devenu obsédé – et je le suis toujours – par Polanyi et je pense que son idée de la « troisième vague de marchandisation » est le phénomène que – en tant que sociologues et chercheurs en sciences sociales – nous devons étudier. Bien sûr, en suivant cette perspective, l’enjeu est ce que Polanyi appelle les « contre-mouvements ». Polanyi semble supposer qu’il existe toujours un contre-mouvement, mais ce n’est pas clair… Il y a des mouvements et, [par l’analyse,] nous attirons l’attention sur ces mouvements, qui peuvent être vus comme des réponses à l’expansion de la marchandisation dans les sphères du travail, de la nature, de l’argent, et dans quelque chose dont Polanyi ne parle pas : le savoir. Il existe des mouvements contre l’expansion de la marchandisation, mais ils ne sont pas nécessairement cohérents, ils ne remettent pas nécessairement en cause la marchandisation, et peuvent même finir par approfondir la marchandisation à plus long terme. Cela me semble être la grande question de notre temps. Comment peut-on réfléchir aux contre-mouvements face à la marchandisation ? Une des grandes questions de notre temps est celle des inégalités à l’échelle globale, et vous pouvez l’aborder à travers une perspective polanyienne, à travers « la marchandisation du travail ». Un autre grand problème actuel est celui de la montée de la finance. Vous pouvez l’aborder à travers « la marchandisation de l’argent ». Un troisième grand problème est celui du changement climatique, qui a quelque chose à voir, potentiellement du moins, avec « la marchandisation de la nature ». [La question est alors de savoir] comment protéger la nature face à l’expansion de l’économie. C’est ce qui me conduit à la conférence que je vais donner aujourd’hui au sujet de l’université[30], de la marchandisation de la production et de la dissémination du savoir et, plus précisément, de la transformation de l’université au centre de ces processus. L’université a le potentiel de résoudre bon nombre de problèmes auxquels nous faisons face aujourd’hui dans le monde, mais elle est elle-même soumise à des processus similaires. Mon avis est que nous devons défendre l’université en tant qu’espace producteur de savoir critique et je pense que les sociologues occupent la meilleure position pour un tel travail. Le problème est que la sociologie – précisément parce que ses fondements sont antithétiques à la « troisième vague de marchandisation » – est en recul et qu’elle est elle-même dans une position assez faible. Certaines personnes disent que nous devrions passer de « la sociologie » aux « sciences sociales ». Je dis non ! Nous défendons la sociologie, contre la science politique et contre l’économie parce que, [même s’il existe bien sûr des politologues et économistes dissidents], ces disciplines sont en quelque sorte chargées de défendre l’idéologie promouvant l’expansion de la marchandisation. Je pense que nous devons défendre les fondements de la sociologie qui ont toujours été anti-utilitaristes. Pour moi, c’est le grand défi auquel font face les sociologues aujourd’hui !

Propos recueillis et traduits par Sébastien Antoine, Cécile Piret et François Rinschbergh[31]

[1] Ce workshop, qui a clôturé un séminaire de lecture centré sur différentes contributions de Burawoy, était organisé et animé par Sébastien Antoine (LAAP-UCL) ; Corentin Chanet (METICES-ULB) ; Cécile Piret (METICES-ULB) ; François Rinschbergh (CES-USL-B/Sasha-ULB) ; Allan Souza Queiroz (CST-UGent) et Fanny Vrydagh (CEVIPOL-ULB).

[2] Pour une approche de la controverse, voir le débat entre Gérald Bronner et Cyril Lemieux organisé par Xavier de la Porte, « La sociologie est-elle dépassée ? », L’obs, 2760, 28/09/2017.

[3] Voir notamment : M. Burawoy, « Another look at the mineworker », African Social Research, n°14, 1972.

[4] Adam Przeworski est un politologue d’origine polonaise qui a enseigné à Chicago. Il est connu pour ses travaux sur le développement de la sociale-démocratie dans la première moitié du 20e siècle. Voir notamment : A. Przeworski, Capitalism and Social Democracy, New York, Cambridge University Press, 1985.

[5] L. Althusser, E. Balibar, B. Brewster, and G. Cinamon, Reading ‘Capital’, Londres : NLB, 1972.

[6] W. J. Wilson, The Declining Significance of Race : Blacks and Changing American Institutions , Chicago, The University of Chicago Press, 1978.

[7] Ouvrage tiré de sa thèse de doctorat. M. Burawoy, Manufacturing Consent : changes in the labor process under monopoly capitalism, Chicago (IL) : University of Chicago Press, 1979.

[8] M. Burawoy, The Politics of Production, Londres, Verso, 1985.

[9] N. Poulantzas, L’État, le pouvoir, le socialisme, Paris, Les Prairies ordinaires, 2013.

[10] A. Gramsci, « Américanisme et fordisme » Cahiers de prisons n°5, 1934, disponible sur www.marxists.org/francais/gramsci/intell/intell5.htm

[11] Des extraits de la lettre ont été publiés dans : M. Burawoy, « Antinomian Marxist » in A. Sica, S. Turner, The Disobedient Generation, Chicago, University of Chicago Press, 2005 : p. 48-71.

[12] Son allocution d’entrée en fonction de la présidence de l’ASA en 2004 a été traduite en 12 langues. Le texte « Pour la sociologie publique » est disponible ici: http://burawoy.berkeley.edu/PS.Webpage/ps.papers.htm

[13] M. Burawoy, Produire le consentement, Paris, La Ville Brûle, 2015. (Traduction française par Q. Ravelli).

[14] Burawoy se réfère ici à la sociologie de Chicago qui développa un point de vue interactionniste sur le monde social en réaction au structuro-fonctionnalisme.

[15] D. Roy, Un sociologue à l’usine, Paris, La Découverte, 2006.

[16] Proposition méthodologique inspirée de l’école d’anthropologie sociale de Manchester élaborée par Michael Burawoy ; voir en français : M. Burawoy, « L’étude de cas élargie. Une approche réflexive, historique et comparée de l’enquête de terrain » in D. Cefaï (ed.), L’enquête de terrain, Paris : La Découverte, 2003.

[17] B. Glaser, A. Strauss, The Discovery of Grounded Theory. Strategies for Qualitative Research, Chicago, Aldine, 1967.

[18] Sur cette question du dialogue entre sociologues, voir : M. Burawoy, K. Von Holdt, Conversations with Bourdieu, Johannesburg, Wits University Press, 2012.

[19] Pour une critique des critères de scientificité selon l’approche positiviste de l’inductivisme analytique telle que défendue par le sociologue J. Katz (exigences de reproductibilité, fiabilité, neutralité, et représentativité des données récoltées), voir M. Burawoy, « L’étude de cas élargie », op. cit.

[20] Voir : C. W. Mills, L’imagination sociologique, Paris, La Découverte, 2006.

[21] “Suprême théoricien” par excellence. Talcott Parsons, The Social System, Glencoe, The Free Press, 1951.

[22] Aux Etats-Unis, la tenure est la nomination académique définitive obtenue après une période probatoire (tenure track position).

[23] Voir : E. O. Wright, Class Counts : Comparative Studies in Class Analysis, Cambridge, Cambridge University Press, 1997.

[24] M. Burawoy, « The Extended Case Method », Ethnography Unbound : Power and Resistance in the Modern Metropolis, Berkeley, University of California Press, 1991 : p. 280.

[25] Voir la discussion développée dans : M. Burawoy, « Marxism as Science : Historical Challenges and Theoretical Growth », American Sociological Review, vol. 55, n°6, 1990, p. 775-793.

[26] M. Burawoy, « Facing an unequal world », Current Sociology, vol. 63, n°1, 2015, p. 5-34.

[27] M. Burawoy, The Colour of Class on the Copper Mines : From African Advancement to Zambianisation, Manchester, Manchester University Press, 1972.

[28] M. Burawoy, J. Lukàcs, The Radiant Past : Ideology and Reality in Hungary’s Road to Capitalism, Chicago, University of Chicago Press, 1992.

[29] K. Polanyi, La grande transformation : aux origines politiques et économiques de notre temps, Paris, Gallimard, 2013 (1944).

[30] Burawoy a été invité par la Faculté de Philosophie et de Sciences Sociales de l’Université libre de Bruxelles (ULB) pour donner une conférence intitulée « The University in Crisis » le 11 janvier 2016.

[31] Jeunes chercheur.e.s en sociologie.

Catherine

Tue, 19 Dec 2017 10:04:13 +0100

« Police partout, justice nulle part ! »

Réputée être une ville où il fait bon vivre, Montréal est marquée par les profilages racial, social et politique de sa police. Les mobilisations militantes qui dénoncent la police sont la cible d’arrestations de masse. Ce texte présente l’importance de la contribution des anarchistes à la lutte contre la police, malgré certaines tensions au sujet des tactiques et des priorités.

« La haine des flics ? Vous l’avez aussi ?

Ils vous cassent les pieds, vous donnent des tickets,

vous harcèlent, vous arrêtent, vous embarquent,

vous matraquent, vous vaporisent du poivre de Cayenne,

ou vous lancent des lacrymos, vous tabassent, vous surveillent,

vous suivent, vous agressent, vous font chanter,

vous menottent, vous jettent en cage,

vous crèvent un œil, vous terrorisent ? […]

Expulsons d’abord la police de nos têtes,

de nos quartiers et de nos vies.

À l’attaque ! »

La Fronde : Journal anarchiste montréalais, mars 2017

Montréal est souvent présentée comme un lieu où il fait bon vivre, surtout en comparaison avec d’autres villes d’Amérique du Nord. En France, par exemple, le magazine L’Express proposait au printemps 2017 un numéro spécial intitulé « Montréal : le Québec flamboyant — 375 ans de conquêtes (sic.) — Fleuron de la francophonie — Une ville qui vibre ». On y vantait « l’énergie et la créativité de la métropole québécoise ». Or la réalité est bien différente pour les sans-abri, les personnes prostituées, les jeunes « arabes » ou afro-québécois et les activistes de l’extrême gauche. La ville est marquée par des inégalités profondes, avec un écart de vie de près de 10 ans entre les quartiers les plus riches et les plus pauvres. L’embourgeoisement est souvent brutal, reléguant à la marge les populations plus vulnérables. Alors que les élites politiques ont opté depuis plusieurs années pour l’austérité, le Collectif opposé à la brutalité policière (COBP) a démontré dans son journal État policier que les budgets de la police augmentent sans cesse. Les effectifs du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) sont passés de 5 400 à 6 006 personnes de 2000 à 2016, soit une augmentation d’un peu plus de 11%, et son budget est passé de 39 millions à 55 millions de dollars, soit une augmentation de 41%. Les membres du SPVM font partie de la classe moyenne très aisée, avec une rémunération moyenne de 128 460 dollars[1] en 2015, alors que le revenu moyen au Québec est d’environ 50 000 dollars, et le seuil de pauvreté de 22 700 dollars. Le chef du SPVM touche pour sa part plus de 255 000 dollars[2], soit plus que le Premier ministre du Québec (186 243 dollars). Selon les critères du mouvement Occupy, ce chef de police est membre du 1% au Québec[3].

Les forces sociales-démocrates et même libérales réagissent peu ou pas du tout face aux abus policiers qui devraient, en principe, les offusquer. La Ligue des droits et libertés du Québec et quelques groupes se mobilisent, mais cela ne représente qu’une poignée d’individus motivés. Cette apathie ou cette complaisance des forces sociales-démocrates et libérales par rapport à la police explique en partie pourquoi des anarchistes, des communistes, des queers révolutionnaires et des féministes radicales se retrouvent à défendre des droits fondamentaux libéraux, et même parfois à se mobiliser dans des institutions officielles en déposant par exemple des plaintes à la Commission de déontologie policière ou aux tribunaux pour coups et blessures lors d’une manifestation. Des anarchistes organisent des manifestations après que la police ait assassiné un « simple citoyen » (voir plus bas), souvent un sans-abri ou un homme souffrant de maladie mentale, même si on pourrait espérer qu’un bon libéral ou un social-démocrate descende dans la rue après pareille tuerie.

Au Québec, la ville de Montréal est reconnue comme un lieu de radicalité politique, en particulier dans la lutte contre la police. À titre d’exemple, le COBP organise depuis plus de 20 ans une manifestation le 15 mars, qui attire entre 500 et 1000 manifestantes et manifestants, dont plusieurs de l’extérieur de la ville. Chaque année, cet événement est l’objet d’une importante couverture médiatique et d’une très forte mobilisation policière. Ce front de lutte rend visibles certaines tensions dans les mouvements sociaux, au premier plan entre une approche plus légaliste et une approche de confrontation. Même dans les réseaux anarchistes et communistes, certaines tensions émergent, en particulier quant à l’importance à accorder à la journée du 15 mars ou encore au rôle que doivent jouer les activistes de descendance européenne dans des événements organisés par des autochtones. Ces tensions recoupent parfois les lignes de fractures plus ou moins nettes entre les anarchistes d’organisation, c’est-à-dire membres de collectifs permanents et formellement structurés, et les individualistes ou autonomes, soit les « totos » — selon l’expression en usage en France — qui se mobilisent dans des groupes d’affinité informels ; ce clivage s’est accentué depuis quelques années à Montréal[4]. Sans compter que le milieu militant mobilisé contre la police doit parfois faire face à des injustices ou à des violences perpétrées par des camarades aux dépend d’organisations militantes ou d’autres camarades : comment alors intervenir, mais sans faire appel à la police si détestée ?

Mobilisations légalistes

 Le SPVM est régulièrement accusé de pratiquer le profilage racial, social et politique, ainsi que le sexisme et l’homophobie. De plus, depuis quelques mois, le SPVM est l’objet de nombreux scandales, dont la proximité entre son chef et le maire[5], la surveillance de journalistes et de leurs sources[6], etc. Des organismes institutionnels de défense des droits, dont la Ligue des droits et libertés du Québec (LDLQ), l’Observatoire sur les profilages (OSP) et le Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes (RAPSIM), ont lancé plusieurs initiatives au fil des années visant les violences policières : entre autres, des forums et conférences sur les profilages, la publication de rapports sur la répression policière pendant la grève étudiante de 2012 (le Printemps érable), etc. Hors des institutions officielles, des mobilisations contre la police s’organisent également, qui prennent plusieurs formes. Par solidarité avec les proches des personnes tuées par la police, la Coalition Justice pour les victimes de bavures policières organise une veillée devant le bâtiment de la Fraternité des policiers et policières de Montréal, tous les 22 octobre, s’alignant ainsi sur des mobilisations aux États-Unis organisées cette journée-là depuis 1996, à l’initiative du Revolutionary Communist Party (RCP)[7]. Certaines mobilisations soulèvent des questions précises, comme celle du racisme. Ainsi, en 2006, le Réseau de la Commission populaire a organisé un forum pour discuter de la surveillance et de la répression des autochtones et des immigrantes et immigrants[8]. En 2008, la Coalition contre la répression et les abus policiers (CRAP) a été mise sur pied après qu’un policier ait assassiné le jeune Fredy Villanueva, originaire du Honduras. La CRAP a organisé des marches et des veillées, participé à l’enquête du coroner et à une consultation de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse sur le profilage racial. En 2012, les artistes du collectif Howl ! ont organisé un rassemblement pour dénoncer l’assassinat par des policiers du sans-abri Farshad Mohammadi.

Plusieurs voix se sont élevées pour dénoncer la pratique de l’arrestation de masse par encerclement, que le SPVM pratique de manière plus systématique depuis la fin des années 1990 : par exemple, la manifestation du 15 mars elle-même a été l’occasion de plus de 1 500 arrestations depuis 1998, dont 258 arrestations en 20011, 226 en 2012, 297 en 2013[9]. En 2005, la LDLQ a interpellé à ce sujet le Comité des droits de l’homme de l’ONU, qui a finalement dénoncé les agissements du SPVM et demandé la tenue d’une enquête publique au sujet des arrestations de masse. En vain. La police a procédé à plus de 2 100 arrestations à Montréal pendant la grève étudiante de 2012 — le « Printemps érable » —, la plupart par encerclement de masse. Après ces évènements, le chef de la police de Montréal a fièrement déclaré que « [l]es forces de police de partout au monde viennent maintenant [à Montréal] pour connaître nos techniques de contrôle de foule»[10]. En 2013, le SPVM a procédé à environ 1 500 arrestations lors du départ de manifestations, dont certaines appelées précisément pour contester la nouvelle obligation d’informer les autorités du trajet d’une manifestation. À chaque arrestation de masse, un comité ad hoc des personnes arrêtées est mis sur pied pour aider à coordonner la défense collective. Au fil des années, de très nombreux procès collectifs se sont soldés par des arrêts de procédures et des acquittements[11].

Anarchistes et anticapitalistes

 Au-delà de ces mobilisations plutôt légalistes, auxquelles peuvent participer des activistes d’extrême gauche, une critique radicale de la police est formulée par le réseau anarchiste et anticapitaliste qui s’est développé à Montréal depuis environ vingt ans dans des organisations militantes tels que le COBP, la Convergence des luttes anticapitalistes (CLAC), les Industrial Workers of the World (IWW), le Parti communiste révolutionnaire (PCR – maoïste), la Pointe libertaire, les Red and Anarchist Skinheads (RASH), le Salon du livre anarchiste de Montréal, le collectif de féministes radicales Les Sorcières, l’Union des communistes libertaires (UCL – aujourd’hui dissoute) et dans le mouvement étudiant, en particulier à l’Université du Québec à Montréal et dans des collèges comme ceux de Saint-Laurent et du Vieux-Montréal. Depuis quelques années, l’anarchisme fleurit aussi en dehors des organisations militantes, dans des réseaux plus informels de milieux de vie implantés dans les quartiers Hochelaga-Maisonneuve et Pointe-Saint-Charles.

Des tensions traversent le mouvement, notamment entre l’anarchisme organisé et l’anarchisme individualiste ou autonome. Des autonomes reprochent ainsi aux organisations d’être trop modérées dans leurs discours, de s’être fossilisées au fil des années ou de représenter une génération du passé. Par exemple, la CLAC est encore aujourd’hui animée par des altermondialistes ayant participé aux mobilisations contre le Sommet des Amériques à Québec en 2001, alors que plusieurs des anarchistes autonomes venaient à peine de naître… Néanmoins, cela n’empêche pas que les uns participent aux manifestations des autres et vice-versa.

Les diverses tendances se retrouvent ainsi dans la lutte contre la police et ses abus. Le dynamisme conjugué de ces réseaux explique en partie que les manifestations radicales montréalaises soient plus souvent l’occasion d’attaques contre les symboles du capitalisme, les médias et la police elle-même que dans d’autres villes du Canada (deux fois plus souvent qu’à Toronto, par exemple[12]). Des affrontements avec la police surviennent lors de manifestations étudiantes ou de la CLAC, en particulier celle du 1er mai qui regroupe de 500 à 1 000 personnes. Il s’agit généralement de tenter de forcer les lignes de police, de leur lancer des pièces pyrotechniques et des projectiles ou de leur relancer leurs grenades fumigènes. Des véhicules de police sont régulièrement vandalisés lors de ces manifestations. Des bousculades plus ou moins brutales surviennent parfois pour empêcher des arrestations dans la foule, par exemple lors de la manifestation de la CLAC du 1er mai 2011. Cet accrochage entre membres du PCR et policiers a servi de prétexte à la mise sur pied d’une unité d’enquête au nom improbable : Guet des activités des mouvements anarchistes et marginaux (GAMMA), dénoncé par des groupes militants comme étant l’institutionnalisation explicite du profilage politique[13].

En décembre 2015, trois manifestations nocturnes autonomes contre l’austérité, regroupant chacune une centaine de personnes, ont donné lieu à des attaques avec des projectiles divers contre des policiers à vélo qui tentaient d’encadrer la manifestation et contre des véhicules de police[14]. Des accrochages ont également eu lieu lors d’actions directes contre l’embourgeoisement, surtout dans le quartier d’Hochelaga-Maisonneuve, où des commerces branchés sont régulièrement vandalisés. Au moins l’une de ces actions nocturnes a été marquée par des jets de cocktails Molotov contre des autopatrouilles de la police (aucune arrestation[15]). Le journal anarchiste La Fronde a souligné que « plus un quartier s’embourgeoise et plus ses nouveaux citoyens et commerçants réclameront un quartier propre et sécuritaire. Les flics ne vont pas aller tabasser un proprio qui fait des augmentations de loyer illégales[16] ». Une anarchiste masquée interviewée par SubMedia, a expliqué pour sa part en 2016 que « la lutte contre la gentrification est inévitablement une lutte contre la police. […] c’est les policiers qui expulsent les locataires, empêchent l’existence de squats […]. C’est donc tout aussi important de développer notre capacité à défendre des initiatives contre cette répression[17]. » Voilà une « énergie » et une « créativité » passées sous silence par le magazine L’Express, dans son portrait de cette « ville qui vibre ».

Collectif opposé à la brutalité policière (COBP) et manifestation du 15 mars

 Aux yeux des autorités politiques et policières, des médias et de plusieurs militantes et militants, le COBP représente à lui seul la lutte radicale contre la police à Montréal, en particulier parce qu’il organise la manifestation annuelle du 15 mars. Fondé en 1995 suite à la répression violente d’une manifestation contre le congrès de Human Life International (HLI) – un réseau catholique antichoix –, le COBP se présente aujourd’hui comme « un groupe autonome qui regroupe des personnes victimes, témoins et/ou concernées par la brutalité policière et tout abus perpétré par la police[18] ». Malgré la faiblesse de ses moyens, soit à peine quelques volontaires, très peu d’argent et pas de local, le groupe a un site Web fournissant des informations à propos de la police, anime des ateliers d’éducation populaire, monte des spectacles de musique engagée, vend des chandails frappés de divers slogans contre la police et propose des documents d’information, dont Feu aux prisons : brochure contre le système carcéral, La violence des policiers contre des femmes et Surprise ! On a des droits, brochure distribuée à plusieurs milliers d’exemplaires. Le COBP a diffusé lors du Salon du livre anarchiste de Montréal le zine du collectif de féministes radicales Les Sorcières Contre-attaques féministes contre ta matraque : recueils de témoignages féministes sur la brutalité policière. Le COBP a aussi organisé, en pleine grève étudiante de 2012, la manifestation humoristique « On aime la police », et pratiqué à quelques reprises le Cop Watch, soit la surveillance filmée des interventions policières.

Ce collectif est surtout connu pour sa manifestation annuelle de la Journée internationale contre la brutalité policière, le 15 mars, qui propose chaque année un nouveau thème, selon la conjoncture : contre l’impunité policière, contre le profilage politique, etc. (la date avait été choisie pour rappeler l’agression par des policiers de deux jeunes en Suisse ; curieusement, cette date est aussi la journée de fondation de la police à Montréal, en 1843)[19]. Cette manifestation attire des punks de rue, des anarchistes et autres anticapitalistes, des féministes et des queers, des étudiantes et des étudiants, des intervenantes et intervenants du réseau associatif, parfois des membres du Comité exécutif du Conseil central métropolitain de la Centrale des syndicats nationaux (CSN) et quelques professeures et professeurs progressistes.

Depuis le début des années 2000, l’événement est l’occasion pour la police d’un important déploiement de force : hélicoptère, unité de cavalerie, des dizaines de véhicules et plus de 550 policiers depuis 2011, dont 669 en 2013[20], y compris une vingtaine en opération de dépistage en civil (selon les preuves déposées lors de différents procès). Malgré cette mobilisation, la manifestation s’est parfois transformée en émeute, souvent en réaction directe à la violence policière. En 2009, par exemple, 25 commerces ont été vandalisés, la police procédant à 221 arrestations. Le journal de l’Union des communistes libertaires, Cause commune, a proposé cette analyse de l’interaction dynamique entre la violence policière et la réaction défensive de la foule : « Ce qui est sûr, c’est que les agissements des flics ont transformé en casseurs de nombreuses personnes qui auraient été pacifistes autrement. Ils ont créé une impression de confinement, des mouvements de panique, des arrestations “préventives”, enfin, des agissements qui ne peuvent résulter, même chez les gens bien intentionnés, qu’à des actes imprévisibles et violents[21]. »

La plus importante manifestation du 15 mars s’est déroulée lors de la grève étudiante de 2012, quelques jours après une charge policière contre une manifestation étudiante, lors de laquelle un manifestant a perdu l’usage d’un œil. Le chef de police est intervenu dans les médias pour dissuader les étudiantes et les étudiants de participer à la manifestation contre la brutalité policière. En vain. Une foule d’environ 4 000 personnes a pris la rue. La police a attaqué la manifestation une quinzaine de minutes après le départ, provoquant la dispersion de la foule et une émeute au centre-ville au cours de laquelle des voitures de police ont été vandalisées. Un manifestant a témoigné de son expérience cette journée-là :

« Il y a [des] contextes où […] ça vire à l’émeute parce que la police a fait usage d’une violence excessive. Là, c’est de la défense légitime, c’est tout à fait justifié. […] Je me souviens, le 15 mars [2012], moi j’étais plutôt en queue de manifestation et la police nous avait chargé par derrière. […] Puis ils continuent à nous lancer des grenades assourdissantes. […] [D]evant des comportements excessifs et injustifiés, c’est sûr que les gens vont avoir envie de lancer des roches. Moi, ayant vu ça […] cette journée-là, ça m’a pas fait de peine de voir deux chars [voitures] du SPVM se faire complètement vandaliser. Ça m’a fait plaisir. Ils l’avaient mérité »[22].

En 2013, 2014 et 2015, la police a attaqué la foule massée au point de rassemblement de la manifestation, sous prétexte que le trajet n’avait pas été divulgué, une exigence d’un règlement municipal modifié lors de la grève étudiante de 2012. En 2016, la police de Montréal a recommencé à laisser filer les manifestations radicales, sans qu’il soit possible de savoir ce qui a justifié ce retour à une certaine tolérance : la nomination d’un nouveau chef ? L’invalidation par des juges de l’interprétation des policiers quant aux nouveaux règlements et conséquemment le rejet par les tribunaux de milliers d’accusations ? La ténacité de centaines de militantes et militants qui continuaient à se mobiliser, malgré la certitude d’arrestations de masse ? Lors de la manifestation anticapitaliste du 1er mai 2017, des policiers de la Sûreté du Québec (SQ) mobilisés en appui au SPVM ont été la cible de tirs de pavés, de bouteilles et de pièces pyrotechniques, sans que cela entraîne une arrestation de masse.

Des actions clandestines ont parfois lieu autour du 15 mars. Par exemple, un mannequin déguisé en policier a été retrouvé pendu à un viaduc du centre-ville, le matin du 15 mars 2014. Sur le Web, un message de ce faux policier expliquait qu’il s’enlevait la vie après avoir pris conscience des abus de la police. L’année suivante, une tête de cochon placée au milieu de pentagramme tracé sur le trottoir, a été déposée le 13 mars devant les locaux de la Fraternité des policiers et policières de Montréal, accompagnée d’une lettre incantatoire : « Vivantes vous nous les avez pris!/Vivantes nous les revoulons!!!!/Que les fantômes vous hantent à jamais. » Quelques années plus tôt, la veille du 15 mars 2008, un groupe anonyme a incendié six voitures de police dans le stationnement d’un poste de police et publié un message de revendication à teneur anticolonialiste et anticapitaliste, signé « Collectif Ton père ». Le communiqué précisait que l’action avait été menée « par solidarité avec les détenus politiques autochtones de l’Amérique qui luttent encore pour leur liberté et leur autonomie ». Dans les jours suivants, deux autres groupes inconnus, « Ton oncle » et « Ton chien », ont revendiqué d’autres attaques contre des guichets bancaires et des voitures de concessionnaires automobiles, « par solidarité avec les actions inspirantes qui ont eu lieu quelques jours plus tôt contre des chars de police et une banque » et avec « les prisonniers, autochtones et rebelles de toutes sortes. » Malgré les enquêtes et les perquisitions effectuées pour saisir des ordinateurs, la police n’a procédé à aucune arrestation. Plus personne n’a jamais entendu parler de ces groupes[23].

Si ces actions clandestines pouvaient paraître complémentaires à la manifestation annuelle du 15 mars, d’autres actions offrent l’occasion d’en contester la pertinence. Le débat oppose celles et ceux qui considèrent que le 15 mars est une tradition militante importante et qu’y renoncer serait un aveu d’échec face à la répression policière, alors que d’autres déplorent la fétichisation d’une activité qui s’est transformée en une sorte de piège au fil des années. La police s’y prépare bien à l’avance et déploie des effectifs démesurés, ce qui peut donner l’impression qu’elle teste alors ses techniques répressives. Ainsi, quelques jours avant la manifestation du 15 mars 2016, des anarchistes s’en sont pris à une voiture de police laissée sans surveillance près de la station de métro Charlevoix, dans le quartier de Pointe-Saint-Charles : pneus crevés, vitres fracassées. Un tract a été laissé sur place, signé « Vos anarchistes de quartier amicaux ». Le communiqué proposait d’« expérimenter une offensive diffuse contre les opérations quotidiennes de la police, pas seulement le 15 mars ». De plus, il était suggéré d’aller « au-delà de la simple dénonciation de la “brutalité” ou des “excès” du SPVM […] la violence brutale et la coercition sont intrinsèques à l’existence même de la police[24]. » Faut-il donc combattre les excès de la police ou la police elle-même qui est par essence brutale et violente ? Le journal anarchiste La Fronde considère également que le Collectif opposé à la brutalité policière (COBP), comme son nom l’évoque, « ne s’oppose pas à la police en tant qu’institution, mais à une police brutale. Le collectif s’acharne depuis des années à proposer un discours citoyen quémandant de faire respecter les droits. […] Néanmoins, une police moins brutale n’existe pas, car sa fonction ultime est de maintenir l’ordre […]. Il n’y a pas de bon flic. Il n’y a aucune bonne loi[25] ». Un autre texte d’autonomes a félicité le COBP suite à la manifestation du 15 mars 2017 qui s’est déroulée lors de la plus importante tempête de neige depuis une génération, mais en réitérant l’importance de se mobiliser contre la police, et non seulement contre ses abus : « Nous aimerions que la manif de l’année prochaine soit appelée contre la police, point[26]. »

Il est vrai que le nom du collectif et certains de ses discours évoquent avant tout des pratiques policières particulières, par exemple la brutalité et le profilage et que le COBP encourage le dépôt de plaintes auprès du Comité de déontologie policière. En ce sens, le COBP peut paraître insuffisamment radical puisqu’il refuse de se prononcer explicitement pour un monde sans police. Un débat similaire a traversé les réseaux militants de la côte Ouest aux États-Unis[27]. Cette critique pourrait paraître injuste, puisque le COBP adopte souvent un discours insultant à l’endroit de la police, par exemple dans les slogans sur ses bannières, sans compter ses « compiles antiflics » de musique. De plus, il semble que plusieurs des militantes et militants qui participent à la manifestation du 15 mars partagent la même détestation viscérale de la police que les individualistes et les autonomes, sans compter que bien les autonomes y participent aussi.

 Émeutes populaires et actions autonomes

 La lutte radicale contre la police à Montréal ne se limite pas aux actions du COBP. Cela dit, le Québec ne connaît pas d’émeutes populaires, c’est-à-dire de soulèvements spontanés de quartiers résidentiels indépendamment des appels à se mobiliser lancés par des militantes et militants, par exemple après des assassinats commis par la police. L’émeute suite à l’assassinat de Fredy Villanueva fait figure d’exception. Ce jeune homme jouait aux dés avec des proches dans un parc du quartier de Montréal Nord, en 2008, lorsqu’un policier a décidé d’intervenir, provoquant une bousculade. Résultat : le policier a tué le jeune homme à bout portant, et a blessé gravement deux de ses amis[28]. En réaction, une foule en colère a vandalisé des véhicules et des commerces, dont des boutiques de prêteur sur gages, allumé dans la rue plusieurs feux attisés par de la marchandise pillée et même des bonbonnes de gaz propane, agressé des journalistes et tiré des coups de feu sur la police, atteignant une policière à la jambe. Des attroupements formés essentiellement de résidentes et résidents du quartier applaudissaient la foule émeutière. Par solidarité, quelques anarchistes français ont organisé un rassemblement devant le consulat canadien à Lyon.

A part cet exemple exceptionnel, quand la police assassine à Montréal ou ailleurs, ce sont généralement une poignée d’anarchistes et de communistes qui organisent de petites manifestations. Au début du mois d’avril 2016, deux manifestations ont eu lieu en réaction à des assassinats de civils par la police. À Montréal, la police a tué Jean-Pierre Bony, un homme à la peau noire, d’une balle de plastique à la tête lors d’une intervention à la recherche de stupéfiants. La manifestation a « tourné à l’émeute », pour reprendre l’expression de Radio-Canada[29] : des vitrines de commerces et de banques ont été fracassées, des voitures de police pourchassées, et un poste de police saccagé, ainsi que des véhicules de police. Plusieurs panneaux publicitaires ont été recouverts d’une image d’autopatrouille en flamme, accompagnée d’un slogan à la mémoire de Jean-Pierre Bony[30].

Une autre manifestation a eu lieu suite à la mort de Sandy Tarzan Michel, un Anishinabe tué par la police sur la réserve du Lac-Simon ; le frère de la victime, Johnny Jr Michel-Dumont, avait été tué lui aussi par la police, au même endroit, en 2009. Une centaine de personnes ont manifesté dans les rues de Montréal, et certaines ont lancé des cailloux et des fumigènes vers des policiers à vélo, puis ont attaqué les bureaux du ministère de la Sûreté du Québec (police provinciale). Un débat s’en est suivi dans les réseaux anarchistes, car des Anishinabe avaient explicitement demandé que la manifestation soit non violente. S’agissait-il alors d’être de bons alliés en tant qu’anarchistes de descendance européenne, et de respecter cette demande, ou d’être complice d’autres autochtones qui acceptent et pratiquent l’action directe sous forme de destruction et d’attaques contre la police[31]? Un militant membre du collectif anticolonialiste Ni Québec, Ni Canada et du groupe Solidarité NABRO (Solidarité avec la Nation Anishinabe du bassin-versant de la rivière des Outaouais) a publié une réplique à titre personnel, expliquant qu’il avait l’habitude de participer à des manifestations tumultueuses mais qu’il avait aussi participé à organiser cette manifestation avec des Anishinabe. Il considérait donc qu’il aurait été important de respecter leur appel à manifester sans user de la force, pour consolider les liens de confiance avec ces Anishinabe et leur reconnaître un certain leadership puisqu’il s’agit de leur lutte anticoloniale. Or,

« les seuls remous qu’a laissé [cette] pseudo-émeute sont plus de divisions entre nous et nos camarades dans les communautés autochtones ainsi qu’à l’intérieur de celles-ci, ce qui est de nature à paralyser l’avancement de nos offensives contre le monde colonial […]. Il n’y a pas d’abstraction générale de “la lutte autochtone” dont nous nous ferions complices. Nos relations s’inscrivent toujours dans les circonstances matérielles des luttes réelles et de leurs évolutions, avec la diversité des modes d’être et de lutter de chaque communauté en résistance[32]. »

Il précisait toutefois que la police participe du colonialisme canadien et doit disparaître.

Montréal est aussi le lieu d’actions clandestines contre la police sans liens directs avec la manifestation du 15 mars. Il y a bien sûr des graffitis insultant la police ou l’identifiant à une bande d’assassins. La photo d’un graffiti représentant le visage du porte-parole de la police, affublé d’un trou de balle de fusil au milieu du front, a été reprise sur les réseaux sociaux, ce qui a valu une condamnation à une anarchiste qui l’avait relayée sur sa page Facebook (paradoxalement, la photo a aussi été reprise dans des journaux couvrant cette affaire, sans que cela semble poser problème[33]). Des graffitis ont été tracés à l’aide de pochoirs, après le Printemps érable, à l’endroit où des arrestations de masse avaient eu lieu. Le graffiti rappelait la date de l’événement et le nombre de personnes arrêtées. Dans le même esprit, la Commission populaire sur la répression politique (CPRP) a organisé en 2014 « Montréal la répressive : une visite guidée de la répression politique », proposant des haltes aux endroits où avaient eu lieu des arrestations[34].

La violence meurtrière de la police à l’étranger est aussi une cause de mobilisation, dans un esprit de solidarité transnationale. Des anarchistes ont organisé à Montréal des rassemblements devant les consulats de France et de Grèce, en 2005 et en 2008, pour protester contre des assassinats commis par la police. Suite aux émeutes contre la police raciste à Ferguson, aux États-Unis, un graffiti représentant une voiture de police en flammes, accompagnée de ce slogan : « From Montreal to Ferguson FUCK la POLICE », est apparu sur les murs d’un boulevard d’Hochelaga.

Justice interne dans le mouvement contre la police

 S’il semble relativement aisé de s’entendre sur l’importance de se mobiliser contre la brutalité policière, et même contre la police, il est plus difficile de savoir comment réagir quand une injustice, voire la violence, survient dans ce milieu radical. Dans le cas d’agressions sexuelles par des inconnus, des anarchistes mobilisés contre la police ont suggéré, dans un tract, le recours à la violence : « Quand il y a un violeur dans notre quartier, nous préférons de loin voir un groupe s’auto-organiser et répondre à coups de bâton de base-ball dans les genoux du violeur que de voir un·e survivant·e traîné.e à travers les tribunaux et humilié.e.s à chaque étape[35]. » Mais lorsqu’un camarade est accusé, la situation semble souvent plus compliquée. Quand on accepte de prendre la situation au sérieux, on préfère mettre en place un long processus pour permettre à l’agresseur de s’expliquer, voire se défendre. Des féministes considèrent d’ailleurs que le milieu est bien moins radical quand il s’agit de violences masculines contre des femmes que de violences de la police. Qui penserait, chez les anarchistes, mettre en doute le récit d’un camarade au sujet d’une violence policière, de suggérer qu’il s’agit peut-être d’une fausse allégation contre le policier, et qu’il faudrait bien entendre la version des faits de ce dernier ?

En 2015, le collectif Les Sorcières a appelé à former un Black Bloc non mixte de femmes, qui a défilé bruyamment dans les salles d’exposition du Salon du livre anarchiste. Elles voulaient dénoncer le refus du comité organisateur de prendre acte de la demande d’exclure plusieurs agresseurs sexuels de l’événement. Sur leur tract, elles expliquaient : « Nous venons masquées aujourd’hui pour la même raison que nous nous masquons dans les manifestations : pour notre sécurité. En tant que survivantes d’agressions et alliées, nous ne nous sentons pas en sécurité d’être reconnues dans nos propres milieux. N’est-il pas alarmant qu’on doive se protéger, ici, comme on se protège de la police par crainte de représailles ? […] La peur doit changer de camp : on vous watch[36] ! ». L’année suivante, le Salon du livre avait modifié son approche à ce sujet[37].

Pour sa part, le COBP a été interpellé publiquement par une militante qui avait été agressée sexuellement par l’un de ses militants. Pour marquer une dissidence face au COBP qui tardait à réagir, une deuxième manifestation a été appelée le 15 mars 2015, soit une « Manif féministe contre la brutalité policière », dont le point de rassemblement se trouvait à une quinzaine de coins de rue de celui du COBP[38]. Après une longue année d’inaction, le COBP a demandé à une féministe du collectif Les Sorcières d’animer à titre individuel une discussion qui s’est terminée par l’expulsion de l’agresseur qui ne montrait pas de signe de prise de conscience. Sur le site féministe « Alerta Feminista », lancé précisément pour offrir une plateforme aux dénonciations d’agression sexuelle, un témoignage a été affiché, rappelant qu’il a été décidé que l’agresseur doit « garder ses distances avec la survivante » (qui n’était pas membre du collectif), se limiter à du travail dans l’ombre s’il désire continuer à militer, et être accompagné par quelques personnes dans une démarche de réflexion[39].

Une autre affaire a ébranlé le mouvement contre la police et plus particulièrement la Commission populaire sur la répression politique (CPRP), et révèle comment ce milieu militant cherche à faire face à des situations de sécurité individuelle et collective sans avoir recours à la police et aux tribunaux. Cette commission avait réussi à récolter la somme nécessaire pour organiser les audiences dans quatre villes différentes, et publier un rapport. Or, celui qui s’était porté volontaire pour gérer la trésorerie a falsifié à son profit des chèques pour une somme totale de 5 040 dollars[40]. Cette fraude a été découverte et le fraudeur a tout avoué. Beaucoup d’énergie a été consacrée à régler cette situation vécue comme un « profond outrage » et une « blessure morale » par les membres du groupe. La CPRP a publié la brochure Pour en finir avec ce vol : Un zine pour tourner la page sans baisser les bras, qui explique qu’il a été décidé de ne « pas appell[er] la police. Au terme d’une réflexion difficile, nous avons décidé de la mise sur pied d’un processus de justice alternatif, piloté par deux militants de la CPRP […] et comptant sur la participation de l’auteur du vol. Nous avons opté pour une solution non violente, misant sur le dialogue et appelant de la bonne foi des parties en cause. » Un des militants de la CPRP a souligné un paradoxe : « durant tout le processus, j’ai senti qu’on s’est davantage préoccupé [du fraudeur] que de nous-mêmes », en partie parce que le fraudeur apparaissait comme un individu fragile face à une organisation impersonnelle, la CPRP.

Conclusion

           Les débats au sujet de l’opposition à la police révèlent la diversité et le dynamisme de ce milieu militant. Il s’agit de clarifier des divergences quant aux choix tactiques et stratégiques à la lumière d’expériences et d’analyses différentes, voire de positionnements spécifiques dans les réseaux militants et de jeux d’alliances et de solidarité. Ils traduisent aussi sans doute une volonté de prouver son identité radicale en provoquant des clivages pour se positionner du « bon côté », quand ils ne résultent pas plus tristement de conflits personnels et d’une méconnaissance de camarades que l’on épingle sans nécessairement bien les connaître. Au-delà de cette écume, les mobilisations contre la police à Montréal sont autant de vagues qui offrent l’occasion de voir converger des groupes d’affinités, de souder des amitiés, et de constituer une force collective. La lutte contre la police et sans doute, avec l’anticapitalisme et maintenant l’antifascisme, l’une des causes les plus rassembleuses dans les milieux radicaux montréalais.

En écho aux réflexions du dernier pamphlet du Comité invisible, Maintenant, il ne s’agit pas tant de chercher une « victoire militaire » contre la police, toujours plus puissante que n’importe quel collectif anarchiste, mais bien une victoire politique. L’instant d’un accrochage, la défiance face au bras armé de l’État est l’expression d’une critique radicale, ainsi que l’incarnation d’une volonté d’autonomie, de liberté et d’égalité. Malgré la peur, les risques, les blessures, voilà qu’il est possible de chercher en soi et avec les autres le désir, la volonté, le courage et la joie de se mobiliser face à la police et de s’instituer comme force ingouvernable, à tout le moins le temps d’une confrontation, d’une émeute. Et de sentir, réellement, que Montréal est « une ville qui vibre ».

Francis Dupuis-Déri[41]

[1] Environ 85 700 euros.

[2] Environ 170 200 euros.

[3] P.-A. Normandin, « Près de la moitié des policiers de Laval gagnent plus de 100 000$ », La Presse, 17 juin 2015, p. A2 ; F. Vailles, « Les riches au Québec », La Presse, 8 décembre 2013.

[4] J’emprunte ici une terminologie européenne pour qualifier ces deux tendances sans doute moins distinctes à Montréal que dans des contextes comme la France.

[5] C. Montambeault, « Un autre chef du SPVM appelé par le maire Denis Coderre », Journal de Montréal, 30 mai 2017.

[6] A. Robillard, « Une commission d’enquête sur la surveillance des journalistes », Le droit, 3 novembre 2016.

[7] http://22octobre.wordpress.com/

[8] www.commissionpopulaire.org.

[9] Au sujet des arrestations de masse au Québec, voir F. Dupuis-Déri (dir.), À qui la rue? Répression policière et mouvements sociaux, Écosociété, Montréal, 2013.

[10] L. Perreaux, « In the trenches with the Montreal mob », Globe & Mail, 3 février 2013.

[11] P. Dufour, « Mobilisation du droit dans le conflit étudiant de 2012 au Québec », dans D. Lamoureux, F. Dupuis-Déri (dir.), Au nom de la sécurité !, M éditeurs, Saint-Joseph-du-Lac, 2016, p. 15-38.

[12] Il y aurait « violences » dans 3% des manifestations à Montréal, 2% à Vancouver et 1,5% à Toronto, de 1998-2004 (P. Rafail, « Asymmetry in protest control? », Mobilization, vol. 15, no 4, 2010, p. 489-509). Considérant l’actualité politique à Montréal depuis 2012, l’écart est sans doute plus grand aujourd’hui.

[13] P. Dominique-Legault, « Des savoirs policiers sur les “mouvements marginaux” », Criminologie, vol. 49, no 2, 2016, p. 301-321.

[14] Au sujet de ces manifestations : Montréal contre-information : communication autonome pour la lutte contre l’autorité, no 1, hiver 2015-2017.

[15] P. Teisceira-Lessard, « Hochelaga-Maisonneuve : un attentat anti-embourgeoisement avorté, croit le SPVM », La Presse, 26 avril 2016.

[16] La Fronde : Journal anarchiste montréalais, mars 2017, p. 1.

[17] « Defend the Hood », SubMedia, 2016.

[18] https://cobp.resist.ca/qui-sommes-nous. Le groupe se nommait initialement Citoyens opposés à la brutalité policière. Il a adopté son nom actuel en 1997.

[19] Pour une histoire détaillée du 15 mars : Bilan de 15 manifs le 15 mars à Montréal.

[20] K. Rettino-Parazelli, S.R. Champagne, « Une courte manifestation, 300 000$ en salaires », Le Devoir, 19 août 2015.

[21] Cité par M.-A. Cyr, « Feu sur la Belle province : les anarchistes et les émeutes », R. Bellemare-Caron et al. (dir.), Nous sommes ingouvernables : les anarchistes au Québec aujourd’hui, Lux, Montréal, 2013, p. 294.

[22] Propos recueillis par D. Lécuyer et cités dans son mémoire de maîtrise, « Paciflics », diversité des tactiques et contre-attaques féministes, sociologie, Université du Québec à Montréal (UQAM).

[23] C. Touzin, « Hochelaga-Maisonneuve — Un autre acte de vandalisme, un autre groupe anarchiste », La Presse, 19 mars 2008, p. A10 ; A. Popovic, « L’action directe revendiquée », Centre des médias alternatifs du Québec (CMAQ), 20 mars 2008.

[24] Vos anarchistes de quartier amicaux, « Appel pour un mois contre la police : un véhicule du SPVM attaqué près du métro Charlevoix », Montréal contre-information, no1, hiver 2015-2017, p. 30-31.

[25] La Fronde : Journal anarchiste montréalais, mars 2017, p. 2.

[26] Anonyme, « Le 15 mars à Montréal : c’est pas la neige qui va nous empêcher d’attaquer les policiers », Montréal contre-information.

[27] Anonyme, « Burning the bridges they are building: anarchist strategies against police in the Puget Sound, Winter 2011 », Rolling Thunder, no 10, 2012, p. 54-76.

[28] Agence QMI, « Mort de Fredy Villanueva : la Coalition contre la répression et les abus policiers demande à la ministre Vallée d’intervenir », Journal de Montréal, 9 août 2016.

[29] « Une manifestation tourne à l’émeute à Montréal-Nord », 6 avril 2016.

[30] Anonyme, « Rest in Power : Jean-Pierre Bony », Montréal contre-information, no 1, hiver 2015-2017, p. 37.

[31] Anonyme, « Une émeute pour chaque meurtre policier », Montréal contre-information, no 1, hiver 2015-2017, p. 41.

[32] Anonyme, « Insurgence de nos complicités enracinées et concrètes : réponse au texte A riot for every police murder et aux actions qui se sont déroulées dans les rues de soi-disant “Montréal” le lundi 11 avril 2016 », Montréal Contre-information.

[33]http://www.lapresse.ca/actualites/montreal/201504/30/01-4865735-qui-a-fait-le-dessin-original-de-ian-lafreniere.php

[34] https://cobp.resist.ca/evenements/montr-al-la-r-pressive-une-visite-guid-e-de-la-r-pression-politique

[35] Vos anarchistes de quartier amicaux, « Appel pour un mois contre la police : un véhicule du SPVM attaqué près du métro Charlevoix », Montréal contre-information : communication autonome pour la lutte contre l’autorité, no1, hiver 2015-2017, p. 31.

[36] http://www.lessorcieres.org/agresseur-e-s%20dehors.pdf

[37] Pour information, voir : http://www.lessorcieres.org/actions.html.

[38] F. Dupuis-Déri, « Manifestations du 15 mars : le profilage politique encore une fois démontré », site Web de l’Observatoire sur les profilages.

[39] Pour une discussion plus approfondie au sujet de la justice transformatrice à Montréal et des réflexions et des expériences féministes, voir l’article de Laurence Ingenito et Geneviève Pagé.

[40] Environ 3 500 euros.

[41] Professeur de science politique, Université du Québec à Montréal (UQAM). Commissaire de la Commission populaire sur la répression politique (CPRP), il a collaboré avec le Collectif opposé à la brutalité policière (COBP). Il remercie Jennifer Bobette, Thomas Déri, Martin Lamotte et Alexandre Popovic, pour leur lecture d’une première version de ce texte.

Catherine

Tue, 19 Dec 2017 09:40:53 +0100

Tensions dans les manifestations. Le cas du printemps érable

A travers le cas du printemps érable de l’année 2012 au Québec, ce texte revient sur les tensions conflictuelles entre des manifestant.e.s qui se refusent de « parler comme un seul homme ». Riche de trajectoires politiques et de revendications différentes, cette « lutte populaire » a vu naître des « paci-flics » qui espéraient apaiser les violences internes, notamment en termes de rapports hommes et femmes et externes, à l’encontre de la police ou des insignes du capital. Ces interventions posent la question du discernement entre pratiques légitimes et illégitimes menées par les activistes au sein du mouvement.

Vues de l’extérieur, les manifestations semblent constituer un espace plutôt homogène dont toutes les tensions seraient dirigées vers l’extérieur, c’est-à-dire contre la police antiémeute ou des contre-manifestations. De plus, la couverture médiatique des manifestations donne une importance exagérée aux affrontements avec les forces de l’ordre, lesquels sont mis en scène comme des événements spectaculaires. Il est par ailleurs le plus souvent dans l’intérêt des personnes qui coordonnent les mobilisations de faire croire que la foule est sous contrôle, marche en bon ordre, et parle d’une seule voix. Or, comme le dit le politiste Pierre Favre : « dans la rue, on ne marche pas comme un seul homme [sic], et l’on défile souvent avec en tête des raisons bien différentes »[1].

Certaines de ces différences peuvent entrainer non seulement des tensions, mais parfois de véritables affrontements au sein des manifestations, sans que la police ne soit impliquée. Lors de la grève étudiante de 2012 au Québec, aussi connue sous le nom de « Printemps érable », des activistes des Black Blocs ont été à plusieurs reprises la cible de manifestant.e.s qui ont cherché à les neutraliser, y compris physiquement, afin de les empêcher de fracasser des vitrines de banque, par exemple, ou de lancer des projectiles sur les agent.e.s de police. En réaction, un tract anonyme a circulé. Celui-ci critiquait à la fois le « pacifisme » et « les paciflics » :

« Le pacifisme qui se manifeste généralement en ce moment représente surtout une posture morale superficielle et confortable. Elle n’est rien d’autre que la stratégie que le gouvernement désire qu’on adopte […] Ces derniers jours, on a vu des prétenduEs “pacifistes” tabasser une fille qui aurait brisé une vitrine du bureau des forces armées, prendre des “casseurs” en photo pour les publier sur Facebook, ou carrément les livrer aux flics. […] Ne tombez pas dans le panneau, ne jouez pas le jeu de l’État, y’a moyen d’être pacifistes sans être paci-flic ! »

Ayant moi-même assisté à des altercations en manifestation, j’ai pu constater que les conflits entre manifestant-e-s ne se limitent pas au débat entre la non-violence et la violence. Des féministes par exemple peuvent vouloir se confronter à des camarades machistes, ou expulser des agresseurs sexuels des manifestations. J’ai décidé de documenter ce phénomène par des entretiens, pour mieux comprendre comment les différends en manifestation se règlent en dehors du recours aux forces policières.

Le Printemps érable

Le Printemps érable fut l’une des plus importantes mobilisations au Québec ces dernières décennies. Le gouvernement du Parti libéral du Québec (PLQ) avait décidé d’augmenter les frais de scolarité universitaires de 1 625$ par an, soit une hausse de 75%. Cette mesure s’inscrivait dans un plan plus large de tarification des services publics sous prétexte de rétablir l’équilibre budgétaire dans la province. Au mois de février 2012, les associations étudiantes des cégeps (institutions collégiales pré-universitaires) et des universités déclenchèrent une grève qui dura sept mois. Au plus fort du mouvement, le 22 mars 2012, environ 300 000 étudiant.e.s étaient en grève, soit les trois quarts de la population étudiante du Québec. La grève s’est terminée suite à l’élection provinciale du 4 septembre 2012, marquée par la défaite du PLQ et la victoire du Parti québécois (PQ)[2].

La grève étudiante se transforma au fil du temps en un mouvement plus large de contestation, comme en témoignait le slogan : « La grève est étudiante, la lutte est populaire ! ». De nombreux autres enjeux tels que l’environnement, les inégalités entre les hommes et les femmes et la répression policière prirent alors de plus en plus d’importance au sein du mouvement. De février à septembre 2012, plusieurs centaines de manifestations ont eu lieu à travers le Québec, lesquelles pouvaient parfois réunir jusqu’à 300 000 personnes (soit les manifestations les plus importantes de l’histoire du Québec, une province canadienne peuplée de 8 millions d’individus). Les étudiant.e.s ont aussi organisé de nombreuses actions à caractère ludique ou artistique, ainsi que des actions de blocage et d’occupation de divers locaux ou édifices appartenant à des entreprises privées, des sociétés d’État, des ministères du gouvernement ou des partis politiques[3].

Les manifestations se déroulaient le plus souvent paisiblement, mais certaines furent aussi l’occasion d’actions directes illégales, par exemple le bris des vitrines de succursales de grandes chaînes commerciales et de banques. Les véhicules de police comme ceux des médias furent aussi ciblés à de multiples reprises. Des poubelles et des cônes de circulation furent jetés dans la rue dans le but d’entraver les manœuvres policières. Certaines manifestations se sont transformées en émeutes, suite aux interventions policières.

Ces gestes en marge de la loi furent instrumentalisés par le gouvernement, par les forces policières ainsi que par les médias afin d’associer l’ensemble de la contestation étudiante à « la violence et l’intimidation »[4]. Le simple fait de porter le « carré rouge », une petite pièce de feutre épinglée sur soi et symbole du mouvement étudiant, fut associé à un soutien à la « violence ».

Ainsi fut justifiée une vague de répression exceptionnelle dans l’histoire du Québec. Durant les sept mois de conflit, il y eut environ 3 500 arrestations, contre seulement un peu plus de 1 000 arrestations ayant ciblé le mouvement étudiant au cours des deux décennies précédentes[5]. En plus de dizaines d’arrestations de masse par encerclement, la brutalité de la police s’est soldée par d’innombrables blessures, y compris des fractures, des commotions cérébrales, sans oublier deux étudiants qui ont perdu l’usage d’un œil. La répression policière fut accompagnée d’une répression législative. Le 18 mai, le gouvernement adopta une loi spéciale — Loi 12 — visant à mettre fin à la grève étudiante en suspendant la session d’enseignement et en menaçant d’imposer des amendes aux associations étudiantes. Cette loi obligeait aussi toute organisation à faire approuver l’itinéraire de leurs manifestations par la police, si celles-ci rassemblaient plus de 50 personnes.

  « Paciflics »

Durant le Printemps érable, le mouvement étudiant a connu de fortes tensions ayant pour enjeux l’opinion publique et le respect des lois. Ces tensions s’observaient dans les assemblées étudiantes, dans les médias sociaux et dans la rue. Pour certain.e.s, les manifestations participaient d’un processus de reconnaissance politique, lequel impliquait de produire et d’entretenir une image médiatique respectable des manifestations. Ces personnes considéraient par conséquent les gestes illégaux au cours des manifestations comme une menace à cette image publique respectable prétendument nécessaire pour plaire aux médias et à l’opinion publique.

Ces personnes ont hué et scandé des slogans pour dissuader les « casseurs » et « casseuses » de passer à l’acte, ou sont intervenues physiquement pour empêcher que d’autres ne tracent des graffitis ou brisent des vitrines[6]. Un manifestant a ainsi expliqué :

« J’ai été témoin […] plusieurs fois […] de manifestants qui […] commettaient des actes de dégradation et qui étaient stoppés, voire molestés par des individus ou par la foule. […] Ça m’est arrivé également… de briser des vitrines et d’être attaqué, d’être agressé par quelqu’un […]. Moi j’ai pris l’initiative de briser les vitrines de La Presse. […] Au bout de quelques vitrines, il y a quelqu’un qui m’a sauté dessus. »

D’autres interventions ont consisté notamment à arracher le masque de manifestantes et manifestants, à leur enlever des projectiles des mains, à s’interposer pour les empêcher de mette le feu à des poubelles, à les bousculer ou les frapper et à les expulser de la manifestation[7]. Certain.e.s manifestant.e.s ont aussi replacé des poubelles, des cônes de circulation et des panneaux de signalisation qui avaient été renversés ou jetés au sol dans le but d’entraver les manœuvres policières.

Ce phénomène n’est pas nouveau. Aux États-Unis, dans les années 1960, il était déjà question de counterrioter (contre-émeutier) ou de youth patrol (patrouille de la jeunesse) pour qualifier les personnes tentant d’empêcher le recours à la violence lors des émeutes des communautés afro-américaines contre le racisme[8]. Dans le mouvement altermondialiste, il était question des peace keepers (gardiens de la paix) formant une peace police (police de la paix) ;  des anarchistes et des groupes antiautoritaires ont critiqué ces pacifiques pour leur violence exercée contre d’autres manifestant.e.s[9].

En 2012 au Québec, le terme de « paciflics » a été utilisé pour exposer une contradiction entre des gestes parfois violents envers des camarades et les discours prônant la non-violence. D’où l’agencement des mots pacifiste et flic. Ce terme marquait également une distinction entre allié.e.s et adversaires, suggérant que les personnes ainsi qualifiées collaboraient implicitement avec la police, et qu’elles devaient donc être considérées comme des ennemis des mouvements sociaux[10].

 Respect de la diversité des tactiques ?

             Cependant, les altercations entre les manifestant.e.s au cours du Printemps érable ne se limitaient pas aux interventions des « paciflics ». Certain.e.s manifestant.e.s n’accordaient pas d’importance particulière aux médias et ne pensaient pas que les mobilisations s’inscrivaient dans un processus de reconnaissance politique. La crise sociale était marquée par des échanges de coups politiques entre les étudiant.e.s et le gouvernement, et ils/elles considéraient que le plus important était de respecter la diversité des tactiques. Des anarchistes ou des antiautoritaires de différentes tendances se sont ainsi paradoxalement opposé.e.s à d’autres manifestant.e.s. Une anarchiste nous a même confié que « Souvent les anarchistes sont comme : “Bien là ! il faut respecter la diversité des tactiques ! ” Mais eux [ne] la respectent pas tout le temps ».

Ces altercations pouvaient survenir lorsque d’autres manifestant.e.s visaient une cible qui leur semblait inappropriée. Ainsi, un homme ayant participé à l’émeute contre le Salon du Plan nord[11] à Montréal, le 20 avril 2012, nous a dit être satisfait que des barricades soient érigées dans les rues avec du mobilier urbain. Pourtant, il a voulu empêcher un manifestant de lancer sur les policiers antiémeutes un vélo Bixi (version montréalaise du vélo locatif).

« Moi-même, j’avais pas personnellement participé à faire les barricades, mais bon, ça faisait bien mon affaire qu’il y ait des obstacles physiques entre nous et la police. Il y a un gars, à un moment donné, qui essaie d’arracher un Bixi de son rack. […] bien, un Bixi, c’est pas comme la table du café chic et cher du quartier international. […] C’est pas juste de la méchante propriété privée, qu’il faut détruire. »

Selon lui, il était raisonnable de protéger un Bixi, car il s’agit d’un bien public favorisant le transport en commun. Des manifestant.e.s ayant formé des Black Blocs ont de la même manière expulsé certaines personnes qui brisaient les vitrines des petits commerces indépendants, car il ne s’agissait pas pour elles/eux de cibles légitimes de la lutte anticapitaliste, ces gestes ne participant pas d’un rapport de force avec un adversaire politique. Une manifestante nous a également raconté avoir invectivé des manifestant.e.s qui cherchaient à démontrer leur pacifisme en s’assoyant face à la police antiémeute. Pour elle, cette attitude méritait des insultes, car elle minait la sécurité de l’ensemble du groupe et facilitait les arrestations. En contrepartie, cette manifestante nous a aussi avoué être intervenue à plusieurs reprises pour protéger des personnes utilisant la tactique du Black Bloc, lorsque d’autre manifestant.e.s voulaient les attaquer pour les neutraliser.

Contre-attaques féministes

Le sexisme, le machisme ainsi que la violence sexuelle ont lourdement plombé le Printemps érable[12]. Il était fréquent que des manifestants insultent des policières ou des agentes de sécurité en tenant des propos misogynes et lesbophobes. Même si plusieurs études avaient démontré que la hausse des frais de scolarité toucherait plus durement les femmes que les hommes, ces derniers n’ont pas hésité à s’approprier plusieurs manifestations féministes, dont celle de la journée internationale des femmes du 8 mars. Des féministes de l’UQÀM ont alors organisé une autre manifestation intitulée « Le féminisme manifesté, pas récupéré ! », pour dénoncer l’appropriation de la première manifestation par des hommes.

Dans un tel contexte, plusieurs femmes participant aux manifestations se sont senties menacées. Certaines nous ont même raconté que la violence que leur faisaient subir leurs camarades était comparable à celle de la police. Plusieurs féministes nous ont expliqué s’être organisées en petits groupes d’affinité, afin de parcourir les manifestations pour se confronter aux hommes qui scandaient des slogans qui exprimaient une apologie du viol ou suggéraient l’infériorité des femmes. Ces féministes tentaient d’abord de faire prendre conscience aux manifestants de leur violence misogyne. Si cette approche ne fonctionnait pas, elles tentaient de crier plus fort qu’eux pour enterrer leurs voix, ou leur demandaient de quitter le rassemblement. L’une des féministes ayant participé à la manifestation du 8 mars a ainsi expliqué avoir eu recours à la force physique :

« le 8 mars, je pense que c’est le moment où j’ai été physiquement le plus violente. C’était contre des nationaleux […] qui … prenaient la trajectoire de la manif, le trajet, pour se l’approprier pour … Il fallait qu’on court pour être en avant. […] ils catchaient [ne comprenaient] pas si on leur crissait [foutait] pas un coup de poing ! ».

Une fois le conflit terminé, plusieurs femmes ayant pris part au mouvement se sont exprimées publiquement pour dénoncer les agressions sexuelles et les viols survenus pendant les mois de grève. Certaines des manifestantes que nous avons rencontrées nous ont dit qu’elles n’hésiteraient pas à expulser les militants agresseurs, si elles les voyaient lors de futures manifestations.

Conclusion

La grève étudiante québécoise de 2012 est passée à la postérité comme un mouvement social unitaire. Plusieurs s’y réfèrent de façon simpliste en disant qu’il s’agissait d’un mouvement de la « jeunesse québécoise ». D’autres en parlent comme s’il s’agissait seulement d’un mouvement d’opposition aux politiques néolibérales. Or, comme toute mobilisation, le Printemps érable fut aussi l’occasion de rapports de force complexes et parfois contradictoires entre une multitude d’individus et de groupes.

Les altercations entre manifestant.e.s durant le Printemps érable étaient liées à la manière d’envisager les manifestations. Certaines personnes se sont opposées aux gestes illégaux qui leur semblaient nuire à l’image publique du mouvement, qui devait paraitre respectable pour que le gouvernement le juge légitime. D’autres y voyaient une occasion d’échanger des coups avec des adversaires politiques, y compris à l’intérieur du mouvement, ce qui justifiait d’intervenir pour assurer que la manifestation soit un espace égalitaire et sécuritaire, en particulier pour les femmes. Dans tous les cas, cela démontre que les tensions au sein des mouvements sociaux ne se limitent pas aux affrontements spectaculaires entre les protestataires et les forces de l’ordre.

[1] P. Favre, « Manifestation », dans O. Fillieule, L. Mathieu et C. Péchu (dir.), Dictionnaire des mouvements sociaux, Paris, Presses de Science Po, 2009, p. 341-348.

[2] M. Ancelovici et F. Dupuis-Deri, « Introduction. Retour sur le “Printemps érable”», dans M. Ancelovici et F. Dupuis-Deri (dir.), Un printemps rouge et noir. Regards croisés sur la grève étudiante de 2012, Écosociété, Montréal, 2014, p. 7-33 ; P. Dufour, « Politique de la rue contre politique des urnes? Le mouvement étudiant québécois du printemps 2012 et la question de la représentation politique  », Savoir/Agir, nº 22, 2012, p. 33-41.

[3] A. Savard et M.-A. Cyr, «  La rue contre l’État. Actions et mobilisation étudiante en 2012 », dans M. Ancelovici et F. Dupuis-Deri (dir.), Un printemps rouge et noir. Regards croisés sur la grève étudiante de 2012, Écosociété, Montréal, 2014, p. 59-86.

[4] D. Sanschagrin A.-G. Gagnon, « L’approfondissement du politique au Québec. Les partis politiques et la grève étudiante de 2012 », dans M. Ancelovici et F. Dupuis-Deri (dir.), Un printemps rouge et noir. Regards croisés sur la grève étudiante de 2012, Écosociété, Montréal, 2014, p. 259-294.

[5] F. Dupuis-Deri, « Printemps érable ou printemps de la matraque ? Profilage politique et répression sélective durant la grève étudiante de 2012 », dans F F. Dupuis-Deri (dir.), À qui la rue? Répression policière et mouvements sociaux, Écosociété, Montréal, 2013, p. 198-241 ; C. Harbour et C. Tremblay, « Les effets de la répression policière visant les manifestants dans le contexte du “Printemps érable” », Ligue des droits et libertés – section Québec, 2013.

[6] I. Audet, T. Péloquin, M. Leblanc et N. Pednault, « Les étudiants aux casseurs: “Nous faisons la loi dans la rue!” », La Presse, 28 avril 2012 [http://www.lapresse.ca/videos/actualites/201204/28/46-1-les-etudiants-aux-casseurs-nous-faisons-la-loi-dans-larue.php/75ec0a02b2a74eb4ada495555272ecfc].

[7] D. Santerre, « Des étudiants chassent les anarchistes d’une manifestation », La Presse, 13 mars 2012 [http://www.lapresse.ca/actualites/education/201203/13/01-4505098-des-etudiants-chassent-les-anarchistes-dune-manifestation.php]; P. Breton, É. Bilodeau, D. Santerre et D. Teisceira-Lessard, « Manifestation : 85 arrestations à Montréal », La Presse, 25 avril 2012 [http://www.lapresse.ca/actualites/dossiers/conflit-etudiant/201204/25/01-4518899-manifestation-85-arrestations-a-montreal.php]; Assemblée nationale, « Rapport de la Commission spéciale d’examen des événements du printemps 2012 », rédigé par S. Ménard, B. Grenier et C. Charbonneau, Québec, Gouvernement du Québec, mars 2014

[http://www.securitepublique.gouv.qc.ca/fileadmin/Documents/police/publications/rapport_CSEEP2012/rapport_CSEP2012.pdf]

[8] O. Kerner, « Report of the National Advisory Commission on Civil Disorders », 1968 [https://www.ncjrs.gov/pdffiles1/Digitization/8073NCJRS.pdf]; D. I. Warren, « Neighborhood structure and riot behavior in Detroit: some exploratory findings », Social Problems, vol. 16, nº 4, 1969, p. 464-484 ; C. Mcphail et R. T. Wohlstein, « Individual and Collective Behaviors within Gatherings, Demonstration, and Riot », Annual Review of Sociology, nº 9, 1983, p. 579-600.

[9]             Collectif Acmé, « Communiqué du Black Bloc du 30 novembre à propos de Seattle », 1999 [https://www.luxediteur.com/wp-content/uploads/2016/05/Communiques-de-black-blocks.pdf].

[10]           F. Dupuis-Déri et D. L’écuyer, « Printemps de la matraque : répression et autorépression », dans M. Ancelovici et F. Dupuis-Déri (dir.), Un printemps rouge et noir. Regards croisés sur la grève étudiante de 2012, Écosociété, Montréal, 2014, p. 327-354.

[11] Salon de l’emploi organisé par le gouvernement du Québec, dans le cadre de son plan de développement économique du nord du Québec (principalement des projets d’exploitation de ressources naturelles).

[12]           M.-E. Surprenant, «  L’apport des femmes à la grève étudiante ne passera pas sous silence », dans M.-E. Surprenant et M. Bigaouette (dir.). Les femmes changent la lutte. Au cœur du printemps québécois, Remue-ménage, Montréal, 2013, p. 15-25.

Catherine

Sat, 09 Dec 2017 15:27:36 +0100

Le séisme au Mexique : ce qui a changé entre 1985 et 2017

Le séisme au Mexique : ce qui a changé entre 1985 et 2017

  

Le 19 septembre restera pour tous les Mexicains une « date maudite ». Le sort, obéissant à une étrange ironie, a choisi, à 32 ans d’intervalle, jour pour jour, de secouer à nouveau la terre, les villes et leurs constructions, mais aussi la société toute entière.

Il y a 32 ans, le matin du 19 septembre 1985, un séisme faisait des milliers de morts, disparus et sinistrés et réduisait en décombres une partie de la ville de Mexico, que l’on comparait à la ville de Beyrouth détruite par la guerre. À cette date, l’économie du pays, semi-industrialisée, portait les séquelles des premières mesures d’ajustement mises en œuvre pour payer la dette externe après la crise de 1982. En effet, après cinq décennies de croissance ininterrompue, l’économie mexicaine avait plongé, depuis 1982, dans une crise profonde et sévère. Cette crise se produisait dans une société déjà profondément inégalitaire et frappée par une pauvreté de masse. Le gouvernement avait alors progressivement abandonné le « modèle de substitution d’importations » adopté dans les années 1940, qui avait permis un taux de croissance annuel moyen proche de 6 % pour l’ensemble de la période. À partir de 1985, un programme orthodoxe de stabilisation macroéconomique était mis en place pour contrôler l’inflation et les déficits.

Les politiques d’ajustement et d’austérité n’ont pas donné les résultats escomptés car le paiement du service de la dette extérieure n’a pas diminué son montant absolu, ni le solde en proportion du PIB au cours de cette période. Il a surtout représenté un coût très élevé pour le pays. Les inégalités de revenus et la pauvreté ont encore augmenté encore, concomitamment à la chute de la production, à la hausse de l’emploi informel et à la diminution des salaires réels (entre 1982 et 1988 le salaire minimum a perdu 50 % de sa valeur en termes réels). Au début des années 1990 la moitié de la population mexicaine vivait sous le seuil de pauvreté. La concentration des revenus s’est systématiquement accrue durant cette période : entre 1984 et 1994 les 10 % des ménages les mieux dotés ont vu leur participation au revenu total passer de 37 à 45%. À l’opposé, les 10 % des ménages les plus pauvres ont vu leur participation au revenu total diminuer de 1,4 % à 1 %. Les inégalités de revenus, mesurées par le coefficient de Gini[1], ont augmenté de 0,47 à 0,53 entre 1984 et 1994.  On a appelé cette période, décrite par Brailovsky et Warman (1989) comme celle de « la politique économique du gaspillage », la « décennie perdue ». Sur un plan politique, la situation n’était guère meilleure : un gouvernement hyper centralisé, corrompu et autoritaire, conséquence entre autres de plus d’un demi-siècle de pouvoir du parti unique, le Partido de la Revolución Institucional (PRI)[2].

C’est aussi en 1985 que le Mexique a rejoint le GATT (Accord général sur les tarifs douaniers et le Commerce). Cette date marque également le début des politiques néolibérales et de la préparation des accords commerciaux qui ont mené à la signature de l’Accord de libre-échange de l’Amérique du Nord (ALENA), entré en vigueur le 1er janvier 1994. Le nouveau modèle adopté est complètement orienté vers l’étranger (notamment vers les États-Unis : plus de 80 % des exportations se font en direction de ce pays). Mais cette dernière date revêt aussi une signification particulière : en effet, il s’agit du jour où apparaît dans l’état de Chiapas, sous la direction du charismatique subcomandante Marcos, la rébellion zapatiste. « Ya basta! » (Ça suffit !) est l’expression utilisée pour interpeller le monde entier et dénoncer les incommensurables inégalités vis-à-vis des peuples indigènes du Mexique[3]. Ce mouvement social a des répercussions nationales (avec la signature des Accords de San Andrés sur les droits et la culture indigène[4]) mais aussi internationales, influençant et inspirant largement les mouvements « altermondialistes ».

Le 19 septembre 1985, prise dans cette crise économique et sociale d’une extrême gravité, la société mexicaine s’est mobilisée et autoorganisée. Dans un article intitulé « Escombros y semillas » (Décombres et semences) paru le 10 octobre 1985 dans El País, Octavio Paz, prix Nobel de littérature, traitait des conséquences sociales et politiques du séisme de 1985 :

« La réaction du peuple de la ville de Mexico, sans distinction de classes, a montré que dans les profondeurs de la société il y a –enterrés mais vivants– plusieurs germes démocratiques. Ces semences de solidarité, de fraternité et d’association ne sont pas idéologiques, je veux dire, elles ne sont pas nées de la philosophie moderne, soit de l’illustration du libéralisme ou des doctrines révolutionnaires de notre siècle. Elles sont plus anciennes, et ont vécu endormies dans le sous-sol historique du Mexique. Elles sont un étrange mélange d’impulsions libertaires, de religiosité catholique traditionnelle, de liens préhispaniques et enfin, de liens spontanés que l’homme a inventés au début de l’histoire. [..] Les racines communautaires du Mexique traditionnel sont intactes. L’action populaire a redécouvert et dépassé, en peu d’heures, l’espace occupé par les autorités gouvernementales. Il ne s’agit pas d’une rébellion, d’un soulèvement ou d’un mouvement politique : il s’agit d’une marée sociale qui a démontré, pacifiquement, la réalité véritable, la réalité historique du Mexique. Ou plus exactement : la réalité intra-historique de la nation. Les enseignements social et historique du séisme peuvent être réduits à une phrase : il faut redonner à la société ce qui est de la société. »

Avec ces phrases limpides, Octavio Paz résumait ce qu’avait signifié pour la société mexicaine le séisme de 1985. En effet, à partir de cette date, une société civile plus organisée est née au Mexique. Ce phénomène a été souligné par Carlos Monsivais, autre grand écrivain, intellectuel et observateur de la réalité mexicaine, qui écrivait à propos de la solidarité spontanée du peuple mexicain vis-à-vis des sinistrés :

« Il ne s’agit pas uniquement, même si pour l’instant tout peut être condensé dans ce mot, d’un acte de solidarité. Un secteur important de la population, de manière absolument consciente et décidée, souhaite restaurer l’harmonie et les principes vitaux. C’est un fait qui a une signification morale considérable. La société civile existe comme une grande nécessité latente chez ceux qui ne connaissent même pas le terme, et leur première demande, et la plus importante, est la redistribution des pouvoirs ».

La société mexicaine d’aujourd’hui n’est pas la même que celle d’avant le séisme de 1985. De nombreuses organisations non gouvernementales et de nouvelles forces politiques sont apparues ; la plupart des observateurs du pays s’accordent à dire que le grand mouvement politique dont la demande immédiate a été la démocratisation du pays en 1988, était en partie la conséquence des mouvements citoyens cristallisés et émergés à partir du séisme de 1985. En effet, le séisme de 1985 a libéré l’énergie citoyenne et impulsé le réajustement de forces politiques ; ce qui va signifier aussi le recul du PRI et l’émergence de la démocratie et d’une ouverture politique, certes, très imparfaites et insuffisantes aujourd’hui. Mais un exemple significatif est le fait que le Partido de la Revolución Democrática (PRD), plus à gauche dans l’échiquier politique, gouverne de façon ininterrompue la ville de Mexico depuis 1997, avec des avancées très importantes  dans le domaine social : dépénalisation de l’avortement (2007), promulgation du mariage homosexuel (2009), instauration d’une pension alimentaire pour les personnes âgées (2012), pour ne citer que quelques exemples.

Mais trente années de néolibéralisme et de marchandisation dans le pays ont laissé des traces. Trente ans de politiques néolibérales, d’ouverture et de privatisation ont en quelque sorte anéanti la société mexicaine, au sein de laquelle demeurent une persistante pauvreté de masse et des inégalités de revenus avec l’accroissement impressionnant de la concentration de la richesse ; des revenus fiscaux réduits et des dépenses publiques très insuffisantes pour maintenir le niveau indispensable d’infrastructures, de services sociaux, de protection et d’assistance sociale ; la désarticulation productive (une structure productive insérée dans les chaînes de production internationales avec des débouchés pour un seul marché, les États-Unis)[5] ; des opportunités faibles ou quasi inexistantes d’emplois bien rémunérés et stables et, en parallèle, une croissance très importante de l’emploi informel ; des dégâts écologiques sur l’ensemble du pays[6] ; une migration massive de la population vers les États-Unis[7] ; une violence grandissante (en partie liée à l’expansion du narcotrafic à tous les niveaux de la société) qui est responsable de milliers de disparus et de morts (entre 2007 et 2016, on recense plus de 200 000 morts du fait d’actes violents[8]. Le gouvernement donnait en 2015 le chiffre officiel de 30 000 personnes disparues ; des féminicides qui se comptent en milliers, de centaines de journalistes assassinés, déjà dix journalistes tués cette année…).

Dans cette situation économique, écologique et sociale chaotique, le 19 septembre dernier, la terre s’est de nouveau mise à trembler. Ce séisme a suivi un autre tremblement de terre très fortement ressenti le 7 septembre et dont les conséquences ont été très graves dans les états au sud du Mexique (Oaxaca, Chiapas, Morelos, Guerrero, Puebla). Les dégâts économiques et humains sont évidemment la preuve des fortes disparités régionales que présente le pays, les états du sud étant les plus pauvres. La ville de Mexico et d’autres villes et régions, ont vu des bâtiments réduits en miettes en quelques secondes. Dans plusieurs cas, nombre de personnes n’ont pas eu le temps de sortir. On compte des milliers de bâtiments détruits, des milliers de personnes sans abri et des centaines de morts. Le principal coupable de cette tragédie n’est pas la terre. Le véritable coupable se nomme « corruption », comme en témoigne le cas de cette directrice d’école privée qui a fait construire (sans permis légal) son appartement au-dessus du bâtiment de l’école primaire. Vingt enfants de 7 ans sont morts en quelques instants. On pourrait citer des centaines (des milliers ?) de cas de corruption qui ont permis la construction de bâtiments ne répondant pas aux normes de sécurité nécessaires dans une zone sismique. À plusieurs reprises, des bâtiments ont été construits avec des matériaux de très mauvaise qualité ou inadaptés.

Mais une nouvelle fois, l’esprit massif de mobilisation et d’autogestion a reparu. Au lieu d’assombrir la société, les nouveaux séismes l’ont réveillée, lui ont donné une force magnifique, en marge du gouvernement et des partis politiques. Ce phénomène social a déjà commencé à modifier la carte du paysage politique pour la prochaine élection présidentielle de 2018. Le public a critiqué l’excès des dépenses budgétaires destinées aux partis pour les campagnes politiques. Andrés Manuel Lopez Obrador, l’un des candidats à la présidence, a prêté une oreille attentive à cette critique[9]. Pratiquement tous les autres acteurs politiques du pays (candidats, partis, institutions) lui ont ensuite emboîté le pas. À la suite de cette campagne, il a été décidé qu’une partie des ressources publiques serait destinée aux efforts de reconstruction.

Un autre fait marquant durant les premières semaines après les tremblements de terre a été la participation de la jeunesse aux opérations de sauvetage. Jusque là, on croyait que ces jeunes étaient apathiques et peu impliqués. On les surnomme « les millennials » car ils sont connectés toute la journée aux réseaux sociaux sur internet et sont dotés d’une énergie et d’un sens de la solidarité étonnants. Le cas des étudiants de la prestigieuse université privée Tecnológico de Monterrey de la ville de Mexico est significatif. Malgré des dégâts très graves sur le campus, qui ont coûté la vie à 5 étudiants avec la chute des ponts qui connectaient deux bâtiments, les autorités de l’université ont envoyé un communiqué aux étudiants pour leur annoncer que les cours reprendraient deux jours après la tragédie. La réponse ne s’est pas faite attendre et quelques minutes après, sur les réseaux sociaux, une lettre signée par des milliers d’étudiants dénonçait « l’esprit individualiste » de la direction et affirmait que la place des étudiants et des jeunes n’était, dans l’immédiat, pas dans les salles de cours, mais dans les rues, sur les décombres, dans les abris. Leur cœur et leurs pensées étaient avec tous ces gens qui avaient perdu en quelques instants, leurs proches et leurs foyers. Nous ne pouvons pas encore mesurer l’ampleur des conséquences sociales et politiques du mouvement qui a émergé à partir du 19 septembre 2017. Mais il y a fort à parier que, tout comme en 1985, les choses ne seront plus jamais comme avant.

Nous avons signalé dans cet article succinct ce qui a changé au Mexique dans les trente dernières années. Il y a cependant une chose qui n’a pas changé : hier comme aujourd’hui, les gens se sont jetés dans les rues instinctivement, pour ramasser des blocs de pierres et de ciment, pour apporter de l’eau, des médicaments, de la nourriture, pour prêter aux inconnus leurs téléphones portables, pour transporter des personnes dans la ville. Hier comme aujourd’hui, nous avons vu apparaitre les racines communautaires du Mexique traditionnel, la participation populaire, la solidarité, le souci de l’autre. Le peuple a le sentiment bien ancré qu’il ne peut compter que sur lui-même lorsqu’il s’agit de protéger ce qui lui est le plus cher. L’idée qui prévaut au sein du peuple est qu’il faut rendre à la société ce qui lui appartient.

Par Laila Porras[10]

[1] Le coefficient de Gini est une mesure statistique qui permet de mesurer des disparités dans une population donnée. Il est utile pour synthétiser les inégalités de revenus au sein d’un pays. Il est égal à 0 dans un pays où il existe une égalité parfaite, où tous les revenus sont égaux. À l’inverse, il est égal à 1 lorsque, dans un pays donné, tous les revenus seraient nuls sauf un. Conséquemment, plus l’indice est élevé, plus l’inégalité est importante.

[2] Rappelons-nous du mouvement des étudiants en 1968, réprimé par la police et les forces armées, et qui a fait plus de 300 morts selon les chiffres officiels, mais d’autres estimations proportionnées donnent un chiffre beaucoup plus élevé.

[3] Aujourd’hui, 32 % de la population considérée comme indigène vit sous un seuil de pauvreté extrême contre 7% de la population non indigène. Ceci implique que le taux de pauvreté extrême est 5 fois plus important pour la population indigène que pour la population non indigène (Pour en savoir plus, voir CONEVAL, 2014).

[4] En 1996, l’Ejercito Zapatista de Liberacion Nacional (EZLN) a signé avec le gouvernement une série d’accords qui seront la base de la reconnaissance de « l’autonomie indigène ». Ils sont le produit d’un exercice démocratique sans précédent dans l’histoire politique du pays, car l’EZLN a fait appel à des représentants de la société toute entière pour participer aux cycles de négociations. Les sujets abordés étaient principalement : droit et culture indigènes, démocratie, justice, développement, conciliation avec l’état de Chiapas, droit des femmes, etc.). Ces accords ont finalement été en partie « trahis » par une nouvelle loi du gouvernement, qui en limitait la portée au nom des « dangers désintégrateurs » de l’autonomie.

[5] On constate aujourd’hui, avec la menace des États-Unis de sortir de l’ALENA, la vulnérabilité de cette structure.

[6] La pollution des eaux comme conséquence de l’exploitation minière est un exemple de ce désastre écologique lié à la marchandisation des ressources naturelles. Pour ne citer qu’un exemple : “Grupo México”, l’une des entreprises minières les plus importantes au niveau mondial, a reversé plus de 40 000 mètres cubes de sulfate de cuivre dans le fleuve Bacanuchi de Sonora. Plus de 20 000 personnes ont été affectées par ce désastre écologique, des milliers d’hectares de terres agricoles et des têtes de bétail ont été perdus.

[7] Il est difficile d’avoir des chiffres exacts sur la migration mexicaine, mais certaines données procurent une idée du phénomène : il y a aux États-Unis plus de 10 millions de Mexicains aujourd’hui et plus de 5 millions ne résident pas dans le pays légalement.

[8] Le cas de 43 étudiants disparus en 2014 dans l’état de Guerrero (avec de fortes suspicions sur l’implication conjointe du gouvernement local, de la police, des forces armées et d’un cartel de la drogue) a secoué l’opinion publique mexicaine et internationale.

[9] Ancien gouverneur de la ville de Mexico pour le PRD, Lopez Obrador décide de quitter le parti en 2012 et forme une nouvelle force politique, « MORENA ». Aujourd’hui il est le candidat favori pour remporter l’élection selon les enquêtes d’opinion.

[10] Economiste, chercheuse associée au CEMI-EHESS et au LADYSS-Université Paris Diderot, auteure du livre : Inégalités de revenus et pauvreté dans la transformation post-socialiste. Une analyse institutionnelle des cas tchèque, hongrois et russe, Paris, L’Harmattan, 2013.

Catherine