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Wed, 18 Oct 2017 18:19:58 +0200

#BalanceTonPorc : elles parlent, ils mecspliquent...

original.100557En moins de 48 heures, plus de 160 000 femmes (j'en suis) ont témoigné de harcèlement et d'agressions sexuelles dont elles ont été victimes. Ainsi le hashtag #BalanceTonPorc est devenu en moins de deux jours, un mouvement. Celui d'une libération de la parole de toutes celles qui, parfois depuis plusieurs années, voire décennies, gardaient sur le coeur ou bien réservaient aux conversations chuchotées dans l'intimité craintive de représailles, la vérité sur les violences dont elles ont fait l'objet.

Et l'on découvrit ce que le déni renvoyait lâchement à des cas isolés, des rencontres malheureuses, des quiproquos (de mon c...) : on découvrit — ou fit semblant de découvrir — un fait social massif. Le harcèlement sexuel touche un nombre incalculable de femmes. Celles qui l'ont directement subi, indiscutablement très très très nombreuses ; celles qui ont intériorisé le risque que ça leur arrive et vivent avec ce sentiment d'insécurité, adaptent leur comportement en fonction, espérant y échapper en évitant de "provoquer" (culture du viol, quand tu nous tiens). A savoir, à l'arrivée, presque toutes les femmes.

Une foule de représentantes de la moitié de la population parle pour dire le traumatisme vécu, mais aussi la défiance permanente dans laquelle le fait social massif de harcèlement lié à leur genre les tient, au travail, dans la rue, dans l'espace public comme dans l'intimité conviviale ou familiale. Et les hommes influents n'ont rien de mieux à leur retourner que du mansplaining. En français : de la mecsplication. C'est à dire des petites leçons condescendantes sur la façon dont on s'y prend (mal) et dont on devrait plutôt s'y prendre.

Conceptual keyboard - Law symbol (blue key)Raphaël Enthoven mecsplique ainsi que "les femmes doivent porter plainte". Mais c'est bien sûr! On n'y avait pas pensé, tas de gourdasses que nous sommes.

Alors, Raphie chéri, je vais te femspliquer : quand tu te fais agresser, par exemple sur ton lieu de travail, aussi étrange que cela puisse te paraître, tu ne dis pas à ton manager (qui plus est si c'est ton agresseur) "Scuse, j'ai une course à faire, j'en ai pour deux ou trois heures, peut-être quatre, je reviens". Parce que ça va te surprendre, mais aller porter plainte, c'est une tannée en général, et un cauchemar en particulier quand c'est pour déposer au sujet d'une agression sexuelle.

Tu as entendu parler du fait qu'on nous demande systématiquement de détailler les raisons qui ont fait qu'on s'est retrouvée dans cette situation, à ce moment-là, dans cette tenue ; qu'on nous interroge sur le comportement qu'on a bien pu avoir pour que les choses en arrivent là?

Et pendant que je suis au commissariat à me justifier sur mon attitude (inappropriée, forcément inappropriée) et mes réactions (inappropriées, forcément inappropriées), tu peux me dire qui fait mon boulot en retard, qui va chercher mes gosses à l'école, qui remplit le fridge parce qu'il n'y a plus de lait pour le petit-déj de demain matin?

Tu vas rire (jaune, j'espère), mais en fait, en plus d'être découragées de porter plainte par l'entourage qui ne voit pas "mort d'homme" (indeed... Y a massacre de femme) et recommande de "vite passer à autre chose — c'est pour toi que je dis ça", par la police qui tergiverse sur la qualification du fait, par la justice encombrée qui classe sans suite, par le risque avéré de perdre notre job (comme 95% des femmes qui ont porté plainte pour harcèlement sexuel au travail), par la menace d'une contre-plainte en diffamation (le petit plaisir à pas cher des avocats des agresseurs), on n'a pas le temps d'aller porter plainte. C'est futile, hein?! Mais ce que ça dit aussi du harcèlement sexuel, c'est que ça nous bouffe du temps et de l'énergie en plus de nous ronger la tête et le bide. C'est en ça aussi que c'est une entrave à notre liberté qui dépasse largement le moment et le cadre de "l'incident".

Alors oui, on sait que "Twitter n'est pas un tribunal", comme l'a dit la Secrétaire d'Etat à l'Egalité entre les femmes et les Hommes Marlène Schiappa. Oui, on est au courant de l'Etat de droit. Oui, on a entendu parler de la présomption d'innocence (même si ça nous fait un peu mal au derche qu'elle se retourne en "présomption de mensonge" entachant systématiquement notre prise de parole). Oui, on rêve que les grands principes du droit soient appliqués, à commencer par celui qui nous vient de Hobbes et Rousseau : le droit de chacun.e à être en sécurité. Nous, femmes, n'avons pas le sentiment d'être en sécurité dans l'espace public. Et contre ça, on ne veut pas des caméras vidéo pour nous surveiller (et quelques petit.es délinquant.es avec — deux en un, c'est bien, comme pour le shampooing) ni des flics pour nous chaperonner, on veut des rapports femmes/hommes débarrassés d'agressivité patriarcale.

Petite leçon n°2 : cours d'histoire de la Seconde guerre mondiale

Text Post Truth typed on retro typewriterZemmour mecsplique, lui, que #BalanceTonPorc, c'est de la délation comparable à la livraison des Juifs aux nazis pendant la Seconde guerre mondiale. Sorry? Là, j'y perds mon yiddish. Car à moins que Zemmour veuille nous dire que les victimes de la Shoah étaient en fait des salopard.es qui maltraitaient leur prochain.e à l'équivalent de ces salauds de harceleurs et agresseurs de femmes, je ne vois pas comment cette mise en miroir est possible. Et puis la suite, c'est quoi? Il va nous expliquer qu'en fait, sur le fond, les déporté.es n'étaient pas innocent.es mais que c'est pas beau de dénoncer et que la punition a été disproportionnée?

Oh! Oh! Oh! On revient à la réalité, là!!! Et puis à la décence, aussi, tant qu'on y est. Le point Godwin n'a pas lieu d'être atteint : parce que nous, les femmes qui dénonçons les agressions sexuelles, on n'a pas traité nos violenteurs de nazis, car on a suivi les cours d'histoire à l'école et qu'on ne fait pas dire n'importe quoi au passé d'une part et car on a du respect d'autre part pour les mort.es et les rescapé.es des camps qu'on ne convoque pas à tout de champ.

Mais si vraiment il faut aller chercher des échos dans l'histoire, alors faudrait quand même voir à ne pas se tromper sur qui sont les collabos. Nous femmes victimes de harcèlement et d'agressions sexuelles, on en a croisé plus d'un.e, de ces lâches qui ont su, qui ont vu ce qui nous est arrivé, qui n'ignorent pas qui nous l'a fait, et qui se taisent, pour ne pas avoir d'emmerdes... Quand ils/elles ne volent pas au secours de l'agresseur dénoncé, parce que, même s'il y a zone de tangage, on est quand même plus confort au sec dans le bateau du dominant dominateur qu'à l'eau, avec celles qui se noient dans leur chagrin et dont on enfonce volontiers la tête pour les couler d'un "arrête de faire ta victime victimaire".

Petite leçon n°3 : formation à l'empathie

original_100-organic-male-tears-ceramic-mugWoody Allen mecsplique que cette "chasse aux sorcières" le fait flipper (tu m'étonnes, Léonne) et qu'il a beaucoup de "peine" pour son ami "triste et malade" Harvey Weinstein. Un peu d'empathie, mesdames, que diable! Ces hommes qu'on dénonce souffrent terriblement de l'opprobre publique (Warning : Male Tears!).

C'est drôle pour personne, on est d'accord, de se faire lyncher sur les réseaux sociaux. Perso, chaque fois que ça m'est arrivé, non parce que j'avais violé quiconque, mais parce que j'avais eu le tort d'écrire des articles féministes qui me valurent pour commentaires de douces promesses d'être "boukakée", "coincée dans un coin pour calmer la mal-baisée" ou tabassée de "bonnes baffes pour lui remettre les idées en place", j'en ai méchamment souffert, je reconnais. Je n'ai d'ailleurs pas rencontré beaucoup d'empathie dans ces moments-là. On m'a en revanche dit que je l'avais "cherché" en balançant mes trucs provocs sur le web. Ah oui, et aussi, on m'a dit que je devais être contente de "faire le buzz" (coucou le monsieur de l'IEP de Bordeaux) avec mes petits papiers de blog et que pour bénéficier de cette visibilité, il y avait bien "un prix à payer".

Je ne suis pas très branchée loi du talion, je ne souhaite donc pas spécialement faire subir à autrui ce qui m'a fait souffrir. Mais je ne tends pas l'autre joue, non plus. L'empathie, ce n'est pas pardonner, ce n'est pas trouver des excuses, ce n'est pas retourner la charge de la preuve, ce n'est pas le syndrome de Stockholm. L'empathie, c'est se mettre à la place de l'autre pour envisager la façon dont on réagirait dans sa situation. Ben, quand je mets à la place des agresseurs de femmes aujourd'hui dénoncés, je me dis que si j'étais eux, je n'aurais rien envie de faire d'autre que d'aller me cacher. J'aurais honte, en fait. Et sans doute que j'essaierais de demander pardon, en comprenant toutefois que mes victimes ne soient pas prêtes immédiatement à me l'accorder.

Petite leçon n°4 : philosophie de la condition animale

Young pig on grassIntermède grotesque. Aymeric Caron mecsplique, de son côté, que le hashag #BalanceTonPorc n'est pas sympa pour les cochons. Tu vas rire, Aymeric, mais avec mes copines, dès dimanche, on s'est fait la remarque qu'on préfère largement les cochons aux hommes qui nous agressent. Et c'est pas juste pour le bon mot. Parce qu'en fait, pour ta culture générale, je vais te femspliquer patiemment que l'antispécisme (qui consiste à ne pas considérer l'humain comme une espèce supérieure aux autres animaux) est très répandu, et pas seulement depuis la dernière pluie, dans le féminisme.

Je ne sais pas si tu as lu les ouvrages de Carol J. Adams, par exemple. Depuis les années 1970, cette intellectuelle américaine instruit les liaisons dangereuses (pour l'écologie, pour les animaux et pour les humaines) entre spécisme et sexisme. Son ouvrage The Sexual Politics of Meat, paru en 1990, met en évidence les relations croisées entre volonté de dominer l'animal et système patriarcal, quand le principe destructeur de la conquête telle que la virilité primaire le valorise met la viande et la femme dans le même sac des consommables vivants méprisables et périssables.

Le prends pas mal, Riric, mais quand la végétarienne que je suis (comme beaucoup de mes ami.es féministes) veut faire découvrir l'antispécisme à des non-initié.es, ce n'est pas ton gentil ouvrage de 2016 que je recommande. C'est ceux de Carol Adams ou de Marti Kheel. Juste parce qu'elles étaient là avant. Et parce que ce qu'elles ont écrit est plus intelligent et plus documenté.

Petite leçon n°5 : éducation physique et sportive

Kick Boxing Martial Arts Exercise Woman Sport Group Workout TrainingOn mecsplique encore qu'il faudrait voir à arrêter de jouer les victimes et commencer à envisager de se défendre. Youpi, toutes au gymnase entre midi et deux pour l'atelier "self defense".  Ceux qui nous disent qu'on aurait "dû" riposter plutôt que de venir pleurnicher après, s'étonnent, pour ne pas dire trouvent suspect, qu'une grande gueule dans mon genre n'ait pas été foutue de remettre le harceleur à sa place et de retourner une paire de baffe au patron qui m'a coincée dans l'armoire à papeterie pour m'y embrasser de force.

Alors, mes petits chats, faut qu'on se parle : je vais vous femspliquer la sidération. C'est un étrange réflexe neuropsychique qui paralyse une personne subissant un choc émotionnel important, l'empêchant notamment d'avoir les bonnes réactions (de fuite, de riposte...) alors même qu'elle est normalement armée pour les avoir. Voilà, t'es une fille indépendante, intelligente, forte, en bonne santé, dynamique et vigoureuse, mais quand on te chope par derrière, qu'on te prend fermement les épaules et qu'on t'embrasse dans le cou alors que t'étais juste venue chercher un stylo dans le cagibi, t'es pas en meilleur état qu'une huître ouverte au couteau qui prend un coup de fourchette : tu as la chair à l'air, le cerveau et les tripes dans les talons et au mieux une petite contraction pour te replier sur toi-même.

Et vous voulez que je vous dise, c'est double peine, parce que quand le mec t'a lâchée la grappe, le cou et/ou le sein, non seulement t'es traumatisée par ce qui vient de t'arriver, mais de surcroît, tu t'en veux à mort d'avoir été si nulle, complètement incapable de te défendre, alors même que dans la vie, normalement, t'es tout sauf une victime (ce qui, au passage, n'est pas une insulte, mais seulement la situation d'une personne qui a subi une violence).

Petite leçon n°6 : vous reprendrez bien un peu de positive attitude ? 

Beautiful girl showing okayAllez, une petite dernière. Là, c'est Laurent Bouvet qui mecsplique qu'au lieu de balancer mon porc à grands renforts de scabreux détails sur ce qu'il m'a imposé, ce serait vachement plus joyeux pour tout le monde de balancer son "mec super cool". Ah! Bravo, champion, des femmes parlent d'elles (et ça ne leur est pas si simple) et un homme les invite à plutôt parler d'eux.

J'entends que pour Laulau, le sujet soit plus intéressant et plus "positive attitude", mais j'ai quand même envie de demander : c'est quoi, un mec super cool? C'est un mec qui ne cherche pas à m'intimider? C'est un mec qui ne me regarde pas comme un objet de consommation ou de possession, à l'équivalent de quelque bon vin, belle montre ou grosse bagnole? C'est un mec qui lave ses chaussettes tout seul? C'est un mec qui s'occupe de ses gosses? Perso, j'appelle pas ça un mec super cool, j'appelle ça un mec normal. Le minimum exigible.

Ou alors, un "mec super cool", c'est un mec qui au lieu de mecspliquer la vie en général et comment je dois réagir en particulier quand un mec pas cool m'agresse, se tait et m'écoute quand je parle. Mais ça aussi, j'estime que c'est juste normal.

Marie Donzel

Thu, 11 May 2017 10:47:53 +0200

Brigitte Trogneux ne sera pas enceinte (comme 50% des femmes françaises). Et alors?

Dans le contexte qui voit déferler des torrents de bave sexiste à l’endroit de la compagne du nouveau Président, la dernière Une de Charlie Hebdo a des airs de mollard qui fait déborder le tonneau. Montrant un Macron messianique, elle met en scène « le miracle » ultime qu’il pourrait accomplir : engrosser sa femme ménopausée. C'est direct, je sais, mais appelons une chatte une chatte, si vous voulez bien : c’est important pour la suite de ne pas se cacher derrière son petit doigt et sous sa langue de bois.

La première réaction de la féministe (hystérique, poilue, malbaisée, aigrie, rabat-djoy etc., faut-il le re-préciser à chaque fois) que je suis est un mouvement de recul. Ras les nibs de cette obsession de la meuf à Macron, et foutons donc la paix à cette femme pour laquelle nous n'avons pas voté ; c'est à son Jules que les citoyen.nes que nous sommes ont à s'adresser. La seconde, c’est une question que je me pose : qu’est-ce que je trouve insultant dans ce dessin, précisément ? Qu’une multi-énième vanne sur l’âge de Brigitte Trogneux franchisse une frontière supplémentaire dans le scabreux, en nous montrant une femme dépouillée de son intimité jusqu’aux ovaires. Et là, je me dis que, la caricature de Riss, sans être un chef d’œuvre de raffinement (Hey! Ca reste Charlie la potacherie ! Ce pour quoi on a presque toutes et tous crié « Je suis »), met utilement les pieds dans le plat.

Elle ne nous dit pas comme d’autres que le Président a un problème d’Œdipe, qu’il est forcément gay (et quand bien même il le serait, ou bien aurait une orientation irréductible à la binarité hétéro/homo, il serait où le problème ?) ou qu’il aime prendre des fessées.

Elle nous dit que notre Président n’a pas d’enfant et n’en aura pas avec sa compagne. Sapristi de sacrebleu, tout fout le camp ! On a un chef d’état qui n’est même pas chef de famille ! Boss de la nation sans être patron d’une portée !  On confie notre destin collectif à un homme de pouvoir qui n’a pas l’air d’avoir besoin de cocher toutes les cases de ce qui est regardé comme la réussite sociale, ni surtout de répandre sa semence pour faire allégorie de sa puissance ?

Et puis, à ses côtés, on a une femme (selon toutes probabilités) ménopausée. Comme à peu près 13 millions de Françaises. Les femmes de 50 ans et plus, c’est 19,6 % de la population de notre brave pays et une femme majeure sur deux. Eh oui, une femme sur deux que vous rencontrez ne « donnera » pas d’enfant à qui que ce soit. Pour des mentalités qui n’aiment rien tant que confondre la femme et la mère (potentielle, accomplie, instinctive, dévouée, débordée ou bien indigne), je comprends que ce soit un choc. Il y a au moins 50% de femmes majeures qui ont une actuellement, oui, oui, pendant que je vous parle, une vie affective et sexuelle non procréative. Et j’ai même un secret à vous révéler : de ce que j'en conclus des discussions avec mes copines, beaucoup s’éclatent comme jamais au pieu (et ailleurs).

Jusqu’ici, ces inutiles à la perpétuation de l’espèce, au repeuplement de la nation et à la transmission de la lignée d'un bon mâle étaient invisibilisées. Sorties de la cible marketing de la « ménagère de moins de 50 ans », très rarement présentées en modèles de beauté (en dehors de quelques Jane Fonda et Inès de la Fressange), presque jamais héroïnes de la littérature ou du cinéma (exception notable : l’extraordinaire « Aurore » qui vient de sortir sur les écrans), réduites à la rigueur à la seule figure positive de la grand-mère dynamique. Aucune figuration de la femme de 50 ans et plus en sujet désiré et désirant, en personne aimée mieux que d’affection tassée et de familiarité réconfortante, en individu épanoui par cet infini des choses de la vie qui ne se rapportent pas à la maternité.

Et voilà, on a, en face de nous, une femme de plus de 50 ans, épanouie, manifestement profondément aimée et visiblement aussi intensément aimante, qui n’a pas eu besoin de fonder une famille avec l’homme qui l’accompagne dans la vie pour exister auprès de lui. C’est la représentation d’un amour qui vient d’ailleurs que du ventre et se nourrit autrement que du projet de se reproduire. C’est l’incarnation d’une femme qui a autre chose à « donner » à un homme que des enfants. Pour nous femmes qui n’aurons pas d’(autres) enfants, pour nous qui ne voyons pas la parentalité comme l’aboutissement ni le centre d’une vie de couple, pour nous qui ne regardons pas la ménopause s'annonçant ou déjà là comme la fin de quelque chose ni comme quelque motif de gêne ou de honte, pour nous qui sommes heureuses et fières d’avoir notre âge (ne serait-ce que parce que ça écarte de notre passage les crétins amateurs de chair fraîche), pour nous qui désirons, aimons, jouissons gratuitement, pour notre bon plaisir et celui de nos partenaires, pour nous les anti-ménagères de moins de 50 ans pas mécontentes qu'on nous lâche l'utérus, cette Brigitte Trogneux qui ne sera pas enceinte, c’est une figure de femme libérée.

Marie Donzel

Fri, 03 Mar 2017 15:38:51 +0100

Désolée, je ne suis pas une féministe "glamour"

Tu vas sans doute me trouver trop brune, pas assez Badinter-Veil-Giroud, trop pleine de dents, trop en rage, trop misandre, trop castratrice, trop violente, trop impolie (pardon de te "mettre mal à l'aise" quand je dénonce le sexisme, c'est vrai, quoi, ça gâche l'ambiance une pétasse qui refuse les mains aux fesses et dénonce les insultes misogynes), trop blogueuse (tu as écrit "en mal de sujet", tu aurais pu ajouter "en mal de buzz" pour aller au bout du mépris), trop frustrée, trop "petite semaine", trop "agressive", trop dominatrice, trop revancharde, trop poilue, pas assez "trentenaire, souriante, douce et déterminée" pour qu'on "aime lui ressembler"...
Avec ce billet, je vais t'offrir ton petit "CQFD" (ce sera mon cadeau de 8 mars) : je suis (presque) bel et bien tout ce que tu décris en creux des féministes que tu peux pas blairer.
Celles qui pensent que la doctrine Veil en matière d'IVG est largement dépassée et qu'en 2017, il serait temps qu'on arrête d'associer avortement avec détresse et culpabilité.
Celles qui délibérément, parfois, oui, jettent un froid ou foutent la merde dans une assemblée parce que y en a ras la fouf' de supporter des blabateries sur "Mars & Vénus" toussa toussa, des délires sur la complémentarité femmes/hommes, des conneries sur les "femmes de pouvoir pires que les mecs", des avis aussi tranchés que peu documentés sur le ridicule de la féminisation des noms de métier, des requalifications d'agressions sexuelles en "drague potache" et j'en passe.
Happy businesswoman at office working on laptop computerPour aggraver mon cas, je suis de la "pire" engeance : les blogueuses. Je suis un peu experte de l'égalité professionnelle aussi, mais tu as bien raison de me rappeler au fait que si Internet n'existait pas, je n'existerais pas beaucoup non plus dans les médias. D'ailleurs, quand on veut me rabaisser, moi qui dirige une entreprise (que j'ai créée), écrit des livres, participe à des mouvements et actions féministes, bâtit et conduit des politiques d'égalité et des programmes d'innovation sociale, donne des conférences sur l'invisibilisation des femmes dans le récit de l'histoire des sciences et progrès (entre autres sujets) on me donne le simple et réducteur titre de blogueuse. Sous la plume d'une vraie journaliste qui noircit du vrai papier, c'est un peu à l'écrivain.e publié.e chez Gallimard ce qu'est le/la scribouillard.e auto-édité.e, un.e moins-que-rien qui achève de s'humilier en s'aveuglant sur son absence totale de talent et en cavalant coûte que coûte après la reconnaissance.
C5vVRezXQAAYqJGEn revanche, je ne suis pas en "mal de sujets", parce que malheureusement l'actualité me donne tous les jours des raisons d'écrire ici, sur mon petit blog de rien du tout. Tiens, juste pour ces derniers jours, les propos d'un député européen sur la moindre intelligence des femmes qui justifie selon lui leur moindre rémunération, l'édito abscons — et dans abscons, y a "abs" — d'un de tes confrères sur la parité, la mise sous le tapis de faits d'agressions sexuelles par les dirigeant.es d'Uber, les horreurs écrites dans le dossier "jusqu'où peut-on être féministe?" de tes camarades de Phosphore, les chiffres désespérants du financement des start-ups fondées par des femmes... Je continue (j'ai de quoi), ou t'as compris ? Je suis en mal de temps, cependant, mais je ne sais pas si la question de l'agenda au cordeau des femmes t'intéresse, au-delà du temps qu'elles peuvent dégager pour lire ton canard et "shoper" les it-machins-chouettes que vendent à prix d'or tes annonceurs. Non, parce qu'en fait, je ne sais pas si tu es au courant, mais parmi les nombreuses inégalités entre femmes et hommes, il y a le fait qu'elles ont 18% de temps de loisir en moins (INSEE, 2010), ce qui a peut-être quelque chose à voir avec le fait qu'elles se cognent encore 70% du temps de travail domestique. Mais je ne voudrais pas, en disant cela, passer pour une féministe "des plumeaux" comme ta collègue Elisabeth Levy nomme si aimablement les personnes qui rappellent que la vaisselle, le linge et la gastro-entérite de la progéniture ne relèvent pas de compétences féminines innées. Je sais, c'est pas "glamour" de parler torchons, lessive et vomi d'enfant. 
Désolée, Céline, je n'ai jamais été très "douce" et il se trouve que je fais moins l'effort de le cacher depuis que je n'ai plus 30 ans (merde, je ne suis plus "trentenaire", qui va vouloir me "ressembler" à présent que je suis une vieille peau?). Pour moi, ne plus m'obliger à jouer la tendre melliflue alors que je ne suis pas bien faite pour, c'est une bonne nouvelle, je suis un peu plus moi-même, un peu mieux dans mes baskets et je me sens mieux acceptée par celles et ceux qui sont et restent à mes côtés, avec bienveillance et amour, même si je suis un peu peau de vache sur les bords.
Redneck Woman With Hairy ArmpitOui, Céline, il m'arrive d'avoir du poil aux jambes et sous les bras, parce que parfois, c'est plus urgent et plus important pour moi d'écrire, lire, rire, faire la fête, dormir,  que d'aller chez l'esthéticien.ne et j'ai envie de croire que pour les personnes qui m'entourent et y compris avec qui je couche, c'est plus important que j'aie l'esprit vif que la gambette soyeuse.

Oui, Céline, tu as raison, je ne suis pas toujours souriante. Tu as vu l'excellente vidéo sur l'injonction au sourire faite aux femmes qu'a réalisée Jen McCartney? Tu devrais. Tiens, je te la remets là, cadeau bonus, pour ton 8 mars.

Oui, Céline, je suis une vilaine féministe. Je ne rentre pas dans tes cases. C'est peut-être moi qui suis trop grosse et pas assez gracieuse pour m'y glisser, ou c'est peut-être qu'elles sont trop étroites. Parce qu'en fait, la féministe à laquelle tu voudrais qu'on "aime ressembler", elle n'existe que dans tes projections. Un peu comme "la" femme qui s'étale, photoshopée, sur les pages du catalogue de pubs stéréotypées au milieu duquel des journalistes de qualité tendent tant bien que mal de glisser quelques papiers intéressants comme celui-là, celui-là ou celui-là. Tu vois, moi, même quand j'ai des a priori sur ton business, je m'intéresse quand même un peu à ce que tu fais et je te reconnais des bons points. Bonne Journée Internationale des Droits des Femmes à toi.

Marie Donzel

Fri, 17 Feb 2017 10:53:39 +0100

Femme nue : pose dans Playboy pour faire bander (et vendre), pas à la Madeleine pour défendre l'IVG

Cette semaine, en France, une femme a, pour la première fois, été condamnée, en appel, pour exhibition sexuelle. Cette femme, c'est Eloïse Bouton, aujourd'hui féministe free-lance (comme elle se désigne et l'explique avec brio dans une session TedX) qui fut membre de Femen de 2012 à 2014.

AFP PHOTO/THOMAS SAMSON

AFP PHOTO/THOMAS SAMSON

Dans le cadre de cet engagement, elle a mené, le 20 décembre 2013 une action symbolique dans l'enceinte de la Madeleine, pour dénoncer les positions de l'Eglise catholique sur l'IVG et leur influence sur les gouvernements et mentalités dans plusieurs pays européens.

Tout et n'importe quoi a été dit sur cette action, qu'Eloïse Bouton a simulé un avortement, qu'elle a uriné sur l'autel, que la foule des fidèles (ah bon, y a encore foule dans les églises?) et touristes, et des enfants parmi eux avaient été brutalement choqué.es par l'intrusion violente de cette activiste féministe exposant sa nudité à leur vue.

La vérité, hors les fantasmes, est autre : l'objet de l'action étant de réaliser une photographie symbolique destinée à paraître dans la presse pour interpeler les esprits, Eloïse Bouton s'est présentée dans l'église après l'office, veillant à ce qu'aucun.e visiteur.se n'y soit présent.e (seuls les membres d'une chorale répétant étaient là et ne l'ont vue que de dos) et elle s'y est mise en scène, torse nu portant l'inscription "344è salope" et sur le dos un ironique "Christmas is cancelled", tenant un foie de veau dans chaque main. Ca n'a duré que quelques minutes, le temps de la prise de vue. Le curé de la Madeleine n'a pas assisté à la scène. Pourtant, il a choisi de porter plainte pour exhibition sexuelle, son conseil oubliant sans doute que dans la loi, il est bien précisé que le/la plaignant.e d'une telle agression doit avoir été personnellement exposé.e à la vue d'actes intentionnellement obscènes.

pervers-pepere-1Pour Eloïse Bouton, ça a entraîné deux ans de procédure scabreuse, son dossier glissé entre ceux de pervers.es caractérisé.es, agresseurs/agresseuses sexuel.les patenté.es et autres maltraiteurs/maltraiteuses de leurs conjoint.es, de leurs enfants, de leurs parents ou de l'inconnu.e qui passait par là. Deux ans durant lesquels Eloïse Bouton s'est battue sans relâche, pas seulement sur les failles de forme du dossier, mais aussi et surtout pour faire entendre deux messages fondamentaux.

Le premier, que la sexualisation d'office des seins des femmes constitue une asymétrie de traitement entre femmes et hommes susceptible de représenter une véritable menace sur les principes d'égalité entre les sexes et de liberté des femmes à disposer de leur corps. Car en effet, pourquoi un homme ne craint rien ni ne dérange personne, quand il est torse nu alors que c'est d'emblée perçu comme une provocation sexuelle chez une femme? A quoi cela tient, demande la femme sans poitrine que je suis, pourquoi mon buste plus plat que celui de nombreux hommes, est concupiscent par nature? Qui d'autre que moi en a décidé et veut que je réserve la vue de mes seins aux personnes avec qui je fais l'amour et, sous certaines conditions, à un public réjoui de me voir en sainte toute à l'enfant que je nourris?

o-AMERICAN-APPAREL-ADVERT-570Le second message d'Eloïse Bouton prolonge le premier : sexualiser d'emblée et collectivement les seins des femmes, c'est les en déposséder. C'est leur interdire d'en faire ce qu'elles veulent, y compris et surtout de les mettre en scène et en action pour des causes politiques (chose pourtant permise aux homen masculinistes comme aux intermittents du spectacle, d'un bout à l'autre du spectre des opinions). C'est limiter leur exposition à quelques fonctions validées par la société : faire bander les hommes, allaiter les nourrissons et... Vendre du merdier. Car oui, le sein nu ne pose aucun problème quand il est argument commercial, affiché sur les abribus, dégueulé sur les écrans et étalé sur papier glacé, pour susciter le désir d'un yaourt, d'un savon, d'un café, d'un parfum, d'une fringue, d'une paire de pompes, d'une bagnole, d'une bibine, d'un "lifestyle"... Et si cela, je le dénonce, je passerai souvent pour rabat-djoy pudibonde.

C4joL8vUcAInbn-On fait le test? L'actualité aimant les coïncidences ironiques, on annonçait le jour même de la confirmation de la condamnation en appel d'Eloïse Bouton, que les meufs à poil reviennent dans Playboy. La revue pour mecs qui entend se faire passer, comme son cousin français Lui, pour un chic mag de société, libéral et détendu, promoteur d'idées progressistes et de culture cool-smart, revient sur ses orientations éditoriales prises il y a un an, pour moderniser le journal en renonçant à la nudité féminine prête-à-palucher.

"Je suis le premier à concéder que notre représentation de la nudité était datée, mais nous avons fait une erreur en tirant totalement un trait dessus. Le problème, ce n’était pas la nudité – la nudité n’est jamais un problème. Aujourd’hui, nous retrouvons notre identité et la revendiquons.", explique Cooper Hefner, héritier du fondateur de Playboy.

Capture d’écran 2017-02-17 à 10.27.03"La nudité n'est jamais un problème", hum, hum... T'as raison, Cooper, la nudité n'est pas du tout un problème quand il s'agit de relancer les activités de la régie pub de ton organe de presse. Les commentateurs et commentatrices ne s'y trompent d'ailleurs pas : "Playboy : le retour des femmes nues boostera-t-il les ventes?" titre Capital, tandis que Les Echos, 20 Minutes, Le Point et d'autres analysent en toute rationalité utilitariste, mais non sans sourires en coin et formules frisantes, que le revirement de ligne du journal aurait à voir avec sa prochaine cession. Sous-entendu, il faut bien re-déshabiller la mariée avant de l'aller mettre à l'étal du marché.

Capture d’écran 2017-02-17 à 10.28.33Pas à une contradiction près, la presse qui se cache à peine d'être amusée que la nudité des femmes reste une valeur sûre au rayon des consommables, reprend dans d'autres de ses pages, les arguments de l'avocat du curé de la Madeleine comme parole d'évangile, considérant comme l'évidence du bon sens que la justice ait acté mercredi, au Tribunal de Grande Instance de Paris, qu'il y a des choses qui ne se font pas, quand on est une femme... Et dans une église.

Car oui, non contente de dégrader l'action politique d'une femme en la confondant avec le geste obscène d'un pervers pépère, de poser en principe que les seins des femmes sont des organes sexuels (au risque que la jurisprudence autorise qu'on nous attaque un jour pour un téton visible dans le décolleté d'un débardeur), la justice a, le 15 février, tranquillement ouvert la voie au retour du délit de blasphème.

Car c'est bien la nature du lieu dans lequel son action a été menée qui a emporté la décision de la condamner. Pour preuve : une autre Femen était récemment relaxée pour une action similaire au musée Grévin, au motif, bien sensé, que "manifester seins nus n'est pas un délit d'exhibition sexuelle", selon les termes du jugement.

Heretic - Stained Glass in Mechelen CathedralMais dans un lieu de culte, ce n'est pas pareil : dans le pays qui n'a que sa laïcité à la bouche, quand il lui faut accessoiriser de valeurs démocratiques et de légalité sa haine des immigré.es, l'Eglise catholique, incessamment en lutte contre des lois de la République (en premier lieu IVG et Mariage pour Toutes et Tous) peut toujours compter sur une justice d'exception.

Mais tout va bien, Playboy est en kiosque avec bientôt  à nouveau d'appétissants nichons sur sa cover et dans ses portfolios : c'est le signe sans conteste que nous vivons une charmante ère délicieusement libérée.

Marie Donzel

Wed, 08 Feb 2017 10:39:28 +0100

Les variations de la servitude volontaire selon Elisabeth Badinter

Elisabeth Badinter a « de la compassion » pour Penelope Fillon. Elle l’a dit hier sur France Inter, à l’occasion de la révélation de sa nomination comme Présidente du Prix du Livre organisé par la chaîne. Pas de problème avec l’immersion de considérations d’actualités politiques dans une case culturelle : la littérature n’est pas faite (que) pour divertir, mais a bien (haute) portée politique.

Tenons-nous en donc au fond du discours. Cette affaire de compassion, qui laisse un peu planer le soupçon du réflexe de protection de l’entre-soi d’une élite, avec le même malaise inspiré que ce petit matin de juillet 2011, où sur la même antenne, la même Elisabeth Badinter s’indignait du traitement que les médias réservaient à l’ami DSK, en pleine affaire du Sofitel.

Mais au-delà de cette indignation compassionnelle réservée aux grand.es de ce monde, il y a aussi un vrai problème avec les mouvements de sympathie, et en miroir d’antipathie, à l’égard des femmes chez Elisabeth Badinter. L’absolu de son propos « féministe » semble simple : l’égalité entre les sexes et la liberté des femmes et des hommes sont intrinsèquement liées et l’une ne va jamais sans l’autre. Dit comme ça, on ne peut qu’adhérer. Dans le détail, on peut en discuter : la liberté inaliénable de choisir pour soi et pour son corps va-t-elle jusqu’à faire de la prostitution une affaire principielle de libre-arbitre, quitte à dénier, au bénéficie de la posture théorique, la matérialité des situations d’esclavage qui continuent quand même à s'observer ? Cette même liberté assortie d’indépendance et d’équitabilité dans les rapports interindividuels est-elle le fond du problème en matière de GPA ? Vu de loin, comme ça, et sur le plan strictement philosophique, je pourrais me sentir assez proche des positions de Zaza : la notion fondamentale de liberté se pense d’abord en principe inaliénable, dont l’idéal ne souffre pas de marchandages moraux et dont la mise en application dans le réel doit toujours se faire sous l’égide de la droiture intellectuelle.

Mother Working and breastfeeding her baby.Là où ça se complique, c’est que Badinter a une conception pas si large ni si absolue de la liberté de choix qu’il n’y paraît. Défenderesse de la prostitution en tant qu’elle peut être un choix personnel, conscient et éclairé, préféré par l’individu à d’autres solutions pour gagner sa vie sans que les opinions de mœurs s’en mêlent, elle a plus de mal à accorder cette même capacité à décider pour soi et son corps quand il s’agit d’allaitement maternel. Son essai Le conflit, la femme et la mère, paru en 2010, dénonce vigoureusement les manipulations dont nous ferions l’objet au travers des discours d’incitation à nourrir nos nourrissons au sein. Elle y voit le dangereux retour d’un « naturalisme » qui nous assignerait à une féminité prioritairement maternelle et serait propre à nous renvoyer au bercail. Là encore, le point de vue est intéressant à apporter, puisqu’il y a bien, chez certain.es militant.es du nichon-fooding un fond réactionnaire pour le moins flippant. Mais il y a aussi une majorité de femmes qui font le choix libre d’allaiter ou pas, pour des raisons qui leur appartiennent et ne les rangent pas illico dans la case des néo-conservatrices bobioïsantes opposables aux vraies femmes parfaitement indépendantes. Ce choix-là, Badinter a du mal à l’entendre, en témoigne le mépris qui sue des pages du Conflit : en filigranes, nous est tendu le miroir de créatures influençables (bon vieil argument machiste pour étriquer les droits des femmes), faiblement résistantes aux pressions et culpabilisations et surtout, joyeusement disposes à contribuer à notre propre malheur jusqu’à nous transformer en parangons des mentalités qui nous oppressent.

518y91vKqKL._SX348_BO1,204,203,200_Cette rhétorique, c’est celle de la servitude volontaire, un concept de La Boétie, qui dit que la tyrannie procède davantage du délaissement de ses libertés par le peuple que de la privation des mêmes libertés par le despote. Ainsi, certain.es esclaves se contentent-ils/elles de leur condition, mais encore défendent le système qui les y place et jusqu’au principe de soumission dans lequel ils/elles trouveraient leurs comptes. Ainsi aussi, selon Elisabeth Badinter, les femmes « qui portent volontairement la burqa » écrivait-elle en juillet 2009 dans une tribune que nous ressortent tout les quatre matins les obsessionnel.les de l’islamo-gauchisme autant que les tenant.es de la guerre des civilisations..

Businesswomen in Middle East office meetingIl faut relire aujourd’hui cette lettre qui dénie la possibilité même qu’une femme fasse le choix (aussi affligeant ou inquiétant puisse-t-il éventuellement nous paraître, selon nos propres convictions) de se voiler et porte, sur un ton d’une agressivité non dissimulée, foule d’accusations contre cette servile volontaire. Il faut la relire en remplaçant « lettre à celles qui portent volontairement la burqa » par « lettre à celle qui porte volontairement les casseroles de son mec », cette femme qui supporte qu’une affaire porte son prénom alors que c’est des fautes de son conjoint dont il est question, celle qui demeure savamment en retrait, « femme de » et « femme au foyer » sagement repliée dans la discrétion attendue des bonnes épouses qui assurent confort et soutien inconditionnel au vaillant guerrier de mari, celle qui se retranche dans un silence qui résonne comme une provocation politique tant il montre combien la préservation des valeurs de la conjugalité traditionnelle et de la carrière de son mari ont plus de prix à ses yeux que la défense en son nom propre de son honneur d’individu.

Dans cette lettre, Badinter écrit :

"Sommes-nous à ce point méprisables à vous yeux que vous nous refusiez tout contact, toute relation et jusqu'à la connivence d'un sourire"

"Dans une démocratie moderne, où l'on tente d'instaurer la transparence et l'égalité des sexes, vous nous signifiez brutalement que tout ceci n'est pas votre affaire."

"En vérité, vous utilisez les libertés démocratiques pour les retourner contre la démocratie."

"C'est votre choix, mais qui sait si demain, vous ne serez pas heureuse de pouvoir en changer"...

super housewifeBadinter écrit ces mots pour dire aux burquettes combien leur geste de servitude volontaire est un acte hautement politique et qui a des conséquences qui dépasse leur seul choix individuel. Ces mots, on peut les adresser tels quels à la vraie-fausse « femme au foyer » qui pratique aussi la servitude volontaire en se faisant l'affiliée dévouée autant qu’effacée de son conjoint, jusqu’à la confusion naïve (?) des genres, des fonctions et des comptes bancaires. Mais à celle-ci, Elisabeth Badinter n’adresse pas de blâme outré. Elle exprime sa « compassion ». Elle lui accorde son empathie. Une empathie à géométrie variable, autant que le périmètre de la liberté des femmes qui se dessine, dans la pensée Badintérienne, selon la nature et le désir des hommes et des classes sociales à qui elle peut bénéficier.

imagesIl serait temps tout de même que celle qui a la titre de philosophe et une audience auprès du grand public qui justifie qu’elle s’exprime en haute conscience de ses responsabilités, relise La Boétie (et quelques autres penseurs de la liberté : des Stoïciens à Mandela, en passant par Kant). Elle re-découvrirait alors que la notion de servitude volontaire n’est pas tant faite pour disqualifier d’office la parole (même faible, même erronée, même effrayante) de l’opprimé.e, mais qu’elle est d'abord une invite lancée à chacun.e à penser sa propre liberté. A s’interroger à tout moment sur son rapport aux institutions et aux influences… Aux tentations aussi de complicité (de classe, par exemple, au hasard) qui empiètent l'esprit critique et entament l'intégrité intellectuelle.

Marie Donzel