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Ladies & gentlemen

Wed, 29 Nov 2017 19:50:19 +0100

Le mouvement #MeToo inquiète les hommes et c’est une très bonne chose

On l’appelle « l’affaire Weinstein et ses conséquences ». Improbable tentative de requalifier en fait-divers buzzant ce qui n’est pas une affaire à effet boule de neige mais un authentique mouvement sororal de femmes du monde entier qui veulent en finir avec les violences sexuelles ordinaires. Un mouvement historique, de nature à donner un coup d’accélérateur sans équivalent à l’égalité entre les femmes et les hommes.

200Ce n’est pas la première fois que des femmes font massivement porter leur voix sans frontière pour exiger le changement de société qui passera par l’égalité en même temps qu’il la concrétisera. Le mouvement des suffragettes aux XIXe et XXe siècles est de ces dynamiques qui ont inscrit durablement les droits des femmes comme un fondamental des droits humains. Dans une autre mesure, les mouvements pour le droit à contrôler les naissances dans les années 1960-1970 comptent aussi parmi ces moments de l’histoire où les femmes ont fait sororité pour s’affirmer en sujettes libres de leur destinée. Mais le mouvement #MeToo de dénonciation massive du fait systémique de harcèlement et agressions sexuels n’est pas qu’une troisième vague. Car il contient plusieurs éléments distinctifs de tous les précédentes mobilisations de femmes pour leur liberté et l’égalité.

giphy-5Le premier d’entre ces éléments qui font de #MeToo un mouvement inédit, c’est que les femmes ne demandent pas : ni l’autorisation de parler ni des droits que les hommes voudraient bien leur concéder selon leur agenda et leurs conditions, comme ce fut le cas pour un droit de vote réclamé pendant des décennies avant qu’il soit magnanimement accordé quand on décida que la société (tel que des hommes, alors écrasante majorité aux commandes, la voulaient) était prête ; comme ce fut le cas pour la contraception et l’IVG dont il fallut qu’on supplie de les obtenir en exposant plein fard nos utérus charcutés par des aiguilles à tricoter et dont il faut encore aujourd’hui qu’on nous fasse leçon de bon usage. Cette fois-ci, les femmes ne demandent pas. Elles prennent. Elles prennent la parole. Et elles la prennent comme elles veulent, où elles veulent, quand elles veulent.

200-1C’est d’ailleurs bien ce qui en fait hoqueter, pour ne pas dire s’étrangler, certain.es : d’où que ces femmes prennent si facilement et si rapidement la parole alors que tout a été fait pour que leur voix sur les violences sexuelles soient si difficile à exprimer et à se faire entendre? On nous enjoint à fermer la fenêtre du réseau social et à la place, de filer porter plainte au commissariat. Ben, tiens! C’est tellement plus sécurisant pour les hommes agresseurs et pour leurs complices, cette démarche inconfortable, longue et éprouvante pour les femmes qu’est la procédure judiciaire qui n'aboutira à une condamnation qu'exceptionnellement, pourvu pour commencer que le délai de prescription ne soit pas échu ! Ça décourage la majorité, et celles qui persistent peuvent se préparer à un interminable parcours de la combattante qui verra chirurgicalement auscultés leur personnalité, leur comportement, leur tenue, leur passé de « victime présumée » (curieuse invention du langage ordinaire – sans existence légale – qui déplace le principe de présomption d’innocence des mis·es en cause vers un principe prétendument symétrique de présomption d’accusation calomnieuse de la part des plaignant·es).

will-you-listen-to-meNon seulement les femmes prennent aujourd’hui à leur guise la parole, mais elles la prennent d’abord pour exiger qu’on les écoute. Elles ne viennent pas avec une solution à leur problème dont on pourrait discuter de la pertinence, de la faisabilité et du calendrier d'application en contexte établi. Elles viennent avec une parole sur un problème qui n’est pas que le leur, mais qui interpelle et interroge tout le monde. À commencer par les hommes, bien obligés de se questionner sur leur propre attitude.

Comme plusieurs de mes amies féministes, j’ai vu ces dernières semaines, des hommes venir me demander discrètement et humblement ce que je pensais de telle ou telle situation dans laquelle ils avaient été impliqués : si de mon point de vue, cette fois où l’un avait été insistant dans un bar, par SMS ou sur un site de rencontres relevait du harcèlement ; si d’après moi, tel autre qui avait lâché sans penser à mal une grosse blague scabreuse avait pu mettre en grand embarras les femmes de l’assistance ; si d’après mon vécu, les avances qu’un troisième avait fait à une collègue avaient pu être reçues comme intrusives et déplacées ; si c’est dans les clous ou pas de demander son 06 à une nana dans la rue ; ce qu’il en est de mater assidûment les seins de sa collègue, de lui faire des compliments sur son décolleté, et qu'en penser s’il s’agit d’une personne sur qui on a autorité ; si pour un banquier, draguer une cliente venue solliciter un financement, ça craint ; s’il faudra faire signer une décharge administrative de 10 pages avant de prendre rendez-vous pour un verre etc.

tenor-1Le mouvement #MeToo inquiète les hommes, et c’est une très bonne chose. Il y a ceux qui ripostent crétinement en brandissant le fantasme de l’émasculation programmée des mâles par le féminisme hystérique. Il y a ceux qui ressortent d’on ne sait où le fameux hoax des eighties sur l’accusatrice américaine dans l’ascenseur. Et puis il y a ceux, dont on espère qu’ils sont les plus nombreux et que leur nombre ira encore croissant, qui se posent des questions. Sur leur comportement et ce qu’il peut inspirer (de crainte, de dégoût, de sentiment d’agression... mais aussi de désir) chez les femmes.

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Alors, ils développent une empathie envers l’autre moitié du genre humain à laquelle leur situation dans la société ne les a pas forcément habitués. Les hommes se trouvent aujourd’hui obligés de penser la réception de leurs signaux de désir chez les femmes auxquelles ils s’adressent avant d’appréhender leur envie propre. Ils ne peuvent plus considérer qu’ils ont un droit de tirage légitimant qu’ils « tentent leur chance », plus exiger qu’on la leur donne au nom de leur « besoin » (coucou, nous aussi, les femmes, on a des besoins sexuels!) et de leurs « pulsions » réputées irrépressibles (coucou, nous aussi, parfois on trouve hyper frustrant qu'un·e partenaire potentiel·le ne soit pas dispos·e à nous satisfaire), ils ne peuvent plus trouver d’excuses à ceux qui volent ce qu'on leur a refusé.

Il leur faut à tous accepter que la rue comme les lieux de travail, de divertissement et même les sites de rencontre ne sont pas des réserves de chasse, que les femmes n’y sont pas lâchées (de salopes, comme dirait l’autre) comme des proies, et que la drague n’est pas une partie de chasse à courre à l’issue de laquelle on décroche un trophée ou bien l’on rentre bredouille, la queue entre les jambes et la fierté en berne.

FUUcR0aNe me dites pas qu’il y a quand même des hommes bien qui n’ont jamais emmerdé une femme et ne le feront jamais. On le sait tou.te.s, mais ce n’est pas la question. La question, c’est celle de la séduction. Voilà ce que le mouvement #MeToo met sur la table, les pieds dans le plat. Qu’est-ce que séduire ? Peut-on penser une forme de continuum entre séduction, drague (plus ou moins lourde), harcèlement (plus ou moins conscient) et agression (plus ou moins attribuée à une intention de la part de qui la perpètre) ? C’est cela qu’on nous raconte depuis plusieurs semaines, à grands renforts de discours sur le risque de société tristement puritaine (parce que vous croyez vraiment que les femmes ont envie de ça? Coucou, nous aussi on aime le sexe!!) et de quiz ludiques sur la qualification (en droit ou en perception collective) de tel ou tel fait : que tout ça, séduction, drague, harcèlement, agressions sexuelles, serait d’une même nature s’étalant seulement sur un nuancier qui va du désirable à l’intolérable. Mais c’est une erreur ontologique : la séduction et le harcèlement sexuel n’ont rien à voir. Comme l’amour et la passion n’ont rien à voir avec les violences conjugales et les féminicides.

giphy-6La séduction est une relation, faite de la rencontre entre individus qui construisent un rapport singulier reposant sur l’excitation mutuelle du désir. Elle s’exerce dans l’échange de signes qui autorisent une montée en intimité, laquelle s’infuse de confiance. Elle est traversée par des sublimations qui convoquent l’imaginaire de chacun·e et par la découverte de la réalité de l’autre, objet de curiosité et sujet à part entière de la relation. C’est-à-dire en capacité à tout instant d’accepter, refuser, inviter à accélérer ou ralentir la montée en intimité. On appelle ça le consentement et pour cela, on ne signe jamais un chèque en blanc : à tout instant, on est en droit de dire oui ou non, de poursuivre l’échange ou de se retirer du jeu.

anigif_enhanced-buzz-16253-1412093257-4Le harcèlement et les agressions sexuelles sont tout le contraire de cette forme relationnelle : ils ne posent pas l’adresse à autrui comme un partage du désir montant, mais comme l’expression d’un désir individuel qui vise ses propres objectifs (d’apaisement de frustration, de conquête, de possession, de domination…) ; il ne tient pas compte de la qualité de sujet désirant de l’autre mais l’utilise égoïstement comme objet de désir ; il ne considère le consentement que comme un frein à son entreprise. Quant à l’agression sexuelle, elle n’est qu’effraction et vol en bonne et due forme. C’est un cambriolage sans vergogne et il est bien surprenant (et révoltant) que l’on se demande encore si ça procède du comportement ambigu de la victime et/ou de l’esprit libertin de l’auteur·e des faits quand on sait se refuser de poser la question de l’irrépressibilité de l’appétence de celui qui braque pour du fric, un smartphone ou une bagnole.

Marie Donzel

Tue, 21 Nov 2017 18:50:31 +0100

Oui, l’écriture inclusive est bien un hommage à la langue française !

Tribune co-écrite par Marie Donzel, cheffe d'entreprise, experte de l'égalité professionnelle et Erwan Balanant, député de la 8è circonscription du Finistère.

Nous pratiquons l’écriture inclusive et nous aimons la langue française. Passionnément. Fièrement. Nous aimons cette langue riche de plus de 100 000 mots qui puisent leurs racines dans le latin et le grec, mais nous viennent aussi des langues indo-européennes, slaves, arabes et de nos langues régionales... Nous aimons cette langue riche d’inspirations multiples, témoignant de l’ouverture au monde de notre pays tout au long de son histoire.

Nous aimons notre langue qui est vivante et n’a cessé d’évoluer. Une langue qui a su par le passé parler de médecines, de moinesses, d’autrices pour désigner fidèlement les femmes qui exerçaient ces fonctions. Une langue qui a longtemps pratiqué l’accord de proximité, lequel procède de la grammaire latine et se trouve être bien plus intuitif et plus simple à pratiquer que la règle alambiquée du « masculin qui l’emporte sur le féminin ».

Nous aimons cette langue débordante de possibilités créatives, qui a permis à nos plus grand·es écrivain•es d’en jouer avec génie en fabriquant des néologismes (Stendhal, Rimbaud, Michaux, Claudel...), en la contraignant pour mieux la pousser au bout de sa puissance poétique (Le Lionnais, Perec, Queneau, Garréta...), en en faisant varier les registres pour sortir par le haut des codes élitistes du « bien-écrire » (Flaubert, Hugo, Baudelaire, Despentes...) en en trahissant délibérément les règles grammaticales ou celles de ponctuation pour renouveler l’expérience de l’écriture et de la lecture (encore Perec, Sollers, Duras...).

Nous sommes fier·es de cette langue française qui en inspire d’autres. Savez-vous, par exemple que l’anglais « manager » vient de « ménagère », qui vient lui-même de l’italien maneggiare, construit à partir du latin « mano », la main ? La main, organe commun aux femmes et aux hommes, avec lequel elles et ils prennent et donnent, fabriquent… et écrivent. Ecrivent leur histoire commune. Une histoire qui ne peut plus laisser la moitié de l’humanité en dehors du récit. Une langue qui ne peut plus invisibiliser le féminin en attribuant par défaut l’universel au masculin. L’idéal universel mérite bien mieux que ce cache-sexe !

Nous sommes fier·es de notre langue française qui rayonne sur tous les continents, via la francophonie. Et celles et ceux qui parlent français hors des frontières de l’hexagone contribuent souvent mieux que nous-mêmes à défendre l’intégrité de cette langue. Merci notamment aux Québecois·es, champion·nes de la traduction d’anglicismes en français. En l’espèce, nos ami·es québécois·es ont peut-être mieux compris que nous ce qu’est l’essence dynamique de la langue française en ouvrant la réflexion sur l’écriture inclusive il y a plus de 40 ans et en prenant il y a 10 ans déjà, par la voie de l’Office québécois de la langue française, la décision de l’adopter. « Les discussions qui se tiennent présentement en France, on les a eues au Québec dans les années 1980, lance, amusée, la linguiste Hélène Dumais, auteure du Guide Pour un genre à part entière. C’est une avancée, au moins [les Français·es] se questionnent.» rapporte le journal Le Devoir daté du 16 novembre 2017.

Et Dumais a bien raison : que les Français·es se questionnent sur le langage, c’est une très bonne chose. A triple titre.

Premièrement, parce que si elles et ils veulent continuer à voir leur langue rayonner, il leur faut une langue vivante. Une langue jamais étriquée dans un petit costume vert, jamais figée dans un cérémonial obséquieux de grammaire, jamais blindée derrière des frontières, jamais décrochée de son pouvoir de dire le réel et de stimuler l’imaginaire. La langue inclusive dit la réalité d’une société où les femmes sont présentes dans le monde du travail, doivent prendre davantage place dans les espaces de débat et de décision, gagner en visibilité et en reconnaissance dans les médias, dans l’art... La langue inclusive ouvre l’imaginaire aux incarnations féminines du pouvoir, de la prise de parole, de la création, et nous avons la conviction que c’est aussi de cette façon-là cela que l’on stimulera et promouvra l’ambition des filles et femmes d’aujourd’hui et demain. En leur permettant de se voir et d’être vues dans le langage. Ce n’est pas tout d’une politique d’égalité, mais le symbolique n’est pas rien non plus, parce qu’il a le pouvoir de performer la réalité.

Deuxièmement, les Français·es doivent renoncer à l’idée qu’elles et ils peuvent fixer seul·es les règles. De la langue française, qui n’appartient pas qu’à la France, comme de tous autres usages sociaux, culturels, économiques que s’approprient les populations. Nous ne sommes plus le centre du monde, il faut s’y faire. Ce n’est pas une déchéance, c’est juste que le monde n’a plus de centre. Le temps où la France pouvait imposer son agenda et ses codes est révolu. Advient celui où son influence passera par sa participation à la définition et à la mise en œuvre de règles du jeu équitables et progressistes, dont la mixité est une valeur essentielle et dont sa langue peut être un vecteur. Ne nous privons pas de notre légitimité à prendre la parole sur la mixité à l’échelle mondiale en nous enfermant dans des postures réactionnaires de petit peuple chauvin qui n’a que des traditions, pas si anciennes de surcroît, à défendre. Au contraire, donnons l’exemple d’un peuple qui sait se remettre en cause et accepte de faire évoluer sa propre culture.

Troisièmement, parce que ce qui, de façon plus générale, retarde la France sur le plan de l’innovation, c’est sa résistance opiniâtre au changement. Or, à nos yeux, l’écriture inclusive a tout d’une « innovation de rupture ». Une « innovation de rupture », c’est une proposition qui va contre l’habitude, les usages et les préconçus et crée en cela de l’inconfort. On observe et on analyse les réactions que cet inconfort suscite : peur du changement, craintes de difficultés de mise en pratique, interrogations sur l’ergonomie et l’accessibilité et d’ergonomie, inquiétudes sur les coûts induits et les investissements nécessaires... On prend ces freins un par un et on cherche des solutions pour les lever jusqu’à parvenir à une solution innovante ET appropriable.

Voici ce que l’écriture inclusive nous invite aujourd’hui à faire comme exercice, à partir d’une matière qui concerne tout le monde, à savoir notre langue. Relevons le défi. Ayons un débat utile et constructif sur l’écriture inclusive, c’est à dire un débat débarrassé des réactions épidermiques stériles et des conservatismes obtus, pour engager une vraie conversation politique sur les moyens de réaliser la mixité partout et tout le temps, dans nos façons de voir et de faire, dans notre quotidien comme dans notre projet commun.

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Marie Donzel

Wed, 18 Oct 2017 18:19:58 +0200

#BalanceTonPorc : elles parlent, ils mecspliquent...

original.100557En moins de 48 heures, plus de 160 000 femmes (j'en suis) ont témoigné de harcèlement et d'agressions sexuelles dont elles ont été victimes. Ainsi le hashtag #BalanceTonPorc est devenu en moins de deux jours, un mouvement. Celui d'une libération de la parole de toutes celles qui, parfois depuis plusieurs années, voire décennies, gardaient sur le coeur ou bien réservaient aux conversations chuchotées dans l'intimité craintive de représailles, la vérité sur les violences dont elles ont fait l'objet.

Et l'on découvrit ce que le déni renvoyait lâchement à des cas isolés, des rencontres malheureuses, des quiproquos (de mon c...) : on découvrit — ou fit semblant de découvrir — un fait social massif. Le harcèlement sexuel touche un nombre incalculable de femmes. Celles qui l'ont directement subi, indiscutablement très très très nombreuses ; celles qui ont intériorisé le risque que ça leur arrive et vivent avec ce sentiment d'insécurité, adaptent leur comportement en fonction, espérant y échapper en évitant de "provoquer" (culture du viol, quand tu nous tiens). A savoir, à l'arrivée, presque toutes les femmes.

Une foule de représentantes de la moitié de la population parle pour dire le traumatisme vécu, mais aussi la défiance permanente dans laquelle le fait social massif de harcèlement lié à leur genre les tient, au travail, dans la rue, dans l'espace public comme dans l'intimité conviviale ou familiale. Et les hommes influents n'ont rien de mieux à leur retourner que du mansplaining. En français : de la mecsplication. C'est à dire des petites leçons condescendantes sur la façon dont on s'y prend (mal) et dont on devrait plutôt s'y prendre.

Conceptual keyboard - Law symbol (blue key)Raphaël Enthoven mecsplique ainsi que "les femmes doivent porter plainte". Mais c'est bien sûr! On n'y avait pas pensé, tas de gourdasses que nous sommes.

Alors, Raphie chéri, je vais te femspliquer : quand tu te fais agresser, par exemple sur ton lieu de travail, aussi étrange que cela puisse te paraître, tu ne dis pas à ton manager (qui plus est si c'est ton agresseur) "Scuse, j'ai une course à faire, j'en ai pour deux ou trois heures, peut-être quatre, je reviens". Parce que ça va te surprendre, mais aller porter plainte, c'est une tannée en général, et un cauchemar en particulier quand c'est pour déposer au sujet d'une agression sexuelle.

Tu as entendu parler du fait qu'on nous demande systématiquement de détailler les raisons qui ont fait qu'on s'est retrouvée dans cette situation, à ce moment-là, dans cette tenue ; qu'on nous interroge sur le comportement qu'on a bien pu avoir pour que les choses en arrivent là?

Et pendant que je suis au commissariat à me justifier sur mon attitude (inappropriée, forcément inappropriée) et mes réactions (inappropriées, forcément inappropriées), tu peux me dire qui fait mon boulot en retard, qui va chercher mes gosses à l'école, qui remplit le fridge parce qu'il n'y a plus de lait pour le petit-déj de demain matin?

Tu vas rire (jaune, j'espère), mais en fait, en plus d'être découragées de porter plainte par l'entourage qui ne voit pas "mort d'homme" (indeed... Y a massacre de femme) et recommande de "vite passer à autre chose — c'est pour toi que je dis ça", par la police qui tergiverse sur la qualification du fait, par la justice encombrée qui classe sans suite, par le risque avéré de perdre notre job (comme 95% des femmes qui ont porté plainte pour harcèlement sexuel au travail), par la menace d'une contre-plainte en diffamation (le petit plaisir à pas cher des avocats des agresseurs), on n'a pas le temps d'aller porter plainte. C'est futile, hein?! Mais ce que ça dit aussi du harcèlement sexuel, c'est que ça nous bouffe du temps et de l'énergie en plus de nous ronger la tête et le bide. C'est en ça aussi que c'est une entrave à notre liberté qui dépasse largement le moment et le cadre de "l'incident".

Alors oui, on sait que "Twitter n'est pas un tribunal", comme l'a dit la Secrétaire d'Etat à l'Egalité entre les femmes et les Hommes Marlène Schiappa. Oui, on est au courant de l'Etat de droit. Oui, on a entendu parler de la présomption d'innocence (même si ça nous fait un peu mal au derche qu'elle se retourne en "présomption de mensonge" entachant systématiquement notre prise de parole). Oui, on rêve que les grands principes du droit soient appliqués, à commencer par celui qui nous vient de Hobbes et Rousseau : le droit de chacun.e à être en sécurité. Nous, femmes, n'avons pas le sentiment d'être en sécurité dans l'espace public. Et contre ça, on ne veut pas des caméras vidéo pour nous surveiller (et quelques petit.es délinquant.es avec — deux en un, c'est bien, comme pour le shampooing) ni des flics pour nous chaperonner, on veut des rapports femmes/hommes débarrassés d'agressivité patriarcale.

Petite leçon n°2 : cours d'histoire de la Seconde guerre mondiale

Text Post Truth typed on retro typewriterZemmour mecsplique, lui, que #BalanceTonPorc, c'est de la délation comparable à la livraison des Juifs aux nazis pendant la Seconde guerre mondiale. Sorry? Là, j'y perds mon yiddish. Car à moins que Zemmour veuille nous dire que les victimes de la Shoah étaient en fait des salopard.es qui maltraitaient leur prochain.e à l'équivalent de ces salauds de harceleurs et agresseurs de femmes, je ne vois pas comment cette mise en miroir est possible. Et puis la suite, c'est quoi? Il va nous expliquer qu'en fait, sur le fond, les déporté.es n'étaient pas innocent.es mais que c'est pas beau de dénoncer et que la punition a été disproportionnée?

Oh! Oh! Oh! On revient à la réalité, là!!! Et puis à la décence, aussi, tant qu'on y est. Le point Godwin n'a pas lieu d'être atteint : parce que nous, les femmes qui dénonçons les agressions sexuelles, on n'a pas traité nos violenteurs de nazis, car on a suivi les cours d'histoire à l'école et qu'on ne fait pas dire n'importe quoi au passé d'une part et car on a du respect d'autre part pour les mort.es et les rescapé.es des camps qu'on ne convoque pas à tout de champ.

Mais si vraiment il faut aller chercher des échos dans l'histoire, alors faudrait quand même voir à ne pas se tromper sur qui sont les collabos. Nous femmes victimes de harcèlement et d'agressions sexuelles, on en a croisé plus d'un.e, de ces lâches qui ont su, qui ont vu ce qui nous est arrivé, qui n'ignorent pas qui nous l'a fait, et qui se taisent, pour ne pas avoir d'emmerdes... Quand ils/elles ne volent pas au secours de l'agresseur dénoncé, parce que, même s'il y a zone de tangage, on est quand même plus confort au sec dans le bateau du dominant dominateur qu'à l'eau, avec celles qui se noient dans leur chagrin et dont on enfonce volontiers la tête pour les couler d'un "arrête de faire ta victime victimaire".

Petite leçon n°3 : formation à l'empathie

original_100-organic-male-tears-ceramic-mugWoody Allen mecsplique que cette "chasse aux sorcières" le fait flipper (tu m'étonnes, Léonne) et qu'il a beaucoup de "peine" pour son ami "triste et malade" Harvey Weinstein. Un peu d'empathie, mesdames, que diable! Ces hommes qu'on dénonce souffrent terriblement de l'opprobre publique (Warning : Male Tears!).

C'est drôle pour personne, on est d'accord, de se faire lyncher sur les réseaux sociaux. Perso, chaque fois que ça m'est arrivé, non parce que j'avais violé quiconque, mais parce que j'avais eu le tort d'écrire des articles féministes qui me valurent pour commentaires de douces promesses d'être "boukakée", "coincée dans un coin pour calmer la mal-baisée" ou tabassée de "bonnes baffes pour lui remettre les idées en place", j'en ai méchamment souffert, je reconnais. Je n'ai d'ailleurs pas rencontré beaucoup d'empathie dans ces moments-là. On m'a en revanche dit que je l'avais "cherché" en balançant mes trucs provocs sur le web. Ah oui, et aussi, on m'a dit que je devais être contente de "faire le buzz" (coucou le monsieur de l'IEP de Bordeaux) avec mes petits papiers de blog et que pour bénéficier de cette visibilité, il y avait bien "un prix à payer".

Je ne suis pas très branchée loi du talion, je ne souhaite donc pas spécialement faire subir à autrui ce qui m'a fait souffrir. Mais je ne tends pas l'autre joue, non plus. L'empathie, ce n'est pas pardonner, ce n'est pas trouver des excuses, ce n'est pas retourner la charge de la preuve, ce n'est pas le syndrome de Stockholm. L'empathie, c'est se mettre à la place de l'autre pour envisager la façon dont on réagirait dans sa situation. Ben, quand je mets à la place des agresseurs de femmes aujourd'hui dénoncés, je me dis que si j'étais eux, je n'aurais rien envie de faire d'autre que d'aller me cacher. J'aurais honte, en fait. Et sans doute que j'essaierais de demander pardon, en comprenant toutefois que mes victimes ne soient pas prêtes immédiatement à me l'accorder.

Petite leçon n°4 : philosophie de la condition animale

Young pig on grassIntermède grotesque. Aymeric Caron mecsplique, de son côté, que le hashag #BalanceTonPorc n'est pas sympa pour les cochons. Tu vas rire, Aymeric, mais avec mes copines, dès dimanche, on s'est fait la remarque qu'on préfère largement les cochons aux hommes qui nous agressent. Et c'est pas juste pour le bon mot. Parce qu'en fait, pour ta culture générale, je vais te femspliquer patiemment que l'antispécisme (qui consiste à ne pas considérer l'humain comme une espèce supérieure aux autres animaux) est très répandu, et pas seulement depuis la dernière pluie, dans le féminisme.

Je ne sais pas si tu as lu les ouvrages de Carol J. Adams, par exemple. Depuis les années 1970, cette intellectuelle américaine instruit les liaisons dangereuses (pour l'écologie, pour les animaux et pour les humaines) entre spécisme et sexisme. Son ouvrage The Sexual Politics of Meat, paru en 1990, met en évidence les relations croisées entre volonté de dominer l'animal et système patriarcal, quand le principe destructeur de la conquête telle que la virilité primaire le valorise met la viande et la femme dans le même sac des consommables vivants méprisables et périssables.

Le prends pas mal, Riric, mais quand la végétarienne que je suis (comme beaucoup de mes ami.es féministes) veut faire découvrir l'antispécisme à des non-initié.es, ce n'est pas ton gentil ouvrage de 2016 que je recommande. C'est ceux de Carol Adams ou de Marti Kheel. Juste parce qu'elles étaient là avant. Et parce que ce qu'elles ont écrit est plus intelligent et plus documenté.

Petite leçon n°5 : éducation physique et sportive

Kick Boxing Martial Arts Exercise Woman Sport Group Workout TrainingOn mecsplique encore qu'il faudrait voir à arrêter de jouer les victimes et commencer à envisager de se défendre. Youpi, toutes au gymnase entre midi et deux pour l'atelier "self defense".  Ceux qui nous disent qu'on aurait "dû" riposter plutôt que de venir pleurnicher après, s'étonnent, pour ne pas dire trouvent suspect, qu'une grande gueule dans mon genre n'ait pas été foutue de remettre le harceleur à sa place et de retourner une paire de baffe au patron qui m'a coincée dans l'armoire à papeterie pour m'y embrasser de force.

Alors, mes petits chats, faut qu'on se parle : je vais vous femspliquer la sidération. C'est un étrange réflexe neuropsychique qui paralyse une personne subissant un choc émotionnel important, l'empêchant notamment d'avoir les bonnes réactions (de fuite, de riposte...) alors même qu'elle est normalement armée pour les avoir. Voilà, t'es une fille indépendante, intelligente, forte, en bonne santé, dynamique et vigoureuse, mais quand on te chope par derrière, qu'on te prend fermement les épaules et qu'on t'embrasse dans le cou alors que t'étais juste venue chercher un stylo dans le cagibi, t'es pas en meilleur état qu'une huître ouverte au couteau qui prend un coup de fourchette : tu as la chair à l'air, le cerveau et les tripes dans les talons et au mieux une petite contraction pour te replier sur toi-même.

Et vous voulez que je vous dise, c'est double peine, parce que quand le mec t'a lâchée la grappe, le cou et/ou le sein, non seulement t'es traumatisée par ce qui vient de t'arriver, mais de surcroît, tu t'en veux à mort d'avoir été si nulle, complètement incapable de te défendre, alors même que dans la vie, normalement, t'es tout sauf une victime (ce qui, au passage, n'est pas une insulte, mais seulement la situation d'une personne qui a subi une violence).

Petite leçon n°6 : vous reprendrez bien un peu de positive attitude ? 

Beautiful girl showing okayAllez, une petite dernière. Là, c'est Laurent Bouvet qui mecsplique qu'au lieu de balancer mon porc à grands renforts de scabreux détails sur ce qu'il m'a imposé, ce serait vachement plus joyeux pour tout le monde de balancer son "mec super cool". Ah! Bravo, champion, des femmes parlent d'elles (et ça ne leur est pas si simple) et un homme les invite à plutôt parler d'eux.

J'entends que pour Laulau, le sujet soit plus intéressant et plus "positive attitude", mais j'ai quand même envie de demander : c'est quoi, un mec super cool? C'est un mec qui ne cherche pas à m'intimider? C'est un mec qui ne me regarde pas comme un objet de consommation ou de possession, à l'équivalent de quelque bon vin, belle montre ou grosse bagnole? C'est un mec qui lave ses chaussettes tout seul? C'est un mec qui s'occupe de ses gosses? Perso, j'appelle pas ça un mec super cool, j'appelle ça un mec normal. Le minimum exigible.

Ou alors, un "mec super cool", c'est un mec qui au lieu de mecspliquer la vie en général et comment je dois réagir en particulier quand un mec pas cool m'agresse, se tait et m'écoute quand je parle. Mais ça aussi, j'estime que c'est juste normal.

Marie Donzel

Thu, 11 May 2017 10:47:53 +0200

Brigitte Trogneux ne sera pas enceinte (comme 50% des femmes françaises). Et alors?

Dans le contexte qui voit déferler des torrents de bave sexiste à l’endroit de la compagne du nouveau Président, la dernière Une de Charlie Hebdo a des airs de mollard qui fait déborder le tonneau. Montrant un Macron messianique, elle met en scène « le miracle » ultime qu’il pourrait accomplir : engrosser sa femme ménopausée. C'est direct, je sais, mais appelons une chatte une chatte, si vous voulez bien : c’est important pour la suite de ne pas se cacher derrière son petit doigt et sous sa langue de bois.

La première réaction de la féministe (hystérique, poilue, malbaisée, aigrie, rabat-djoy etc., faut-il le re-préciser à chaque fois) que je suis est un mouvement de recul. Ras les nibs de cette obsession de la meuf à Macron, et foutons donc la paix à cette femme pour laquelle nous n'avons pas voté ; c'est à son Jules que les citoyen.nes que nous sommes ont à s'adresser. La seconde, c’est une question que je me pose : qu’est-ce que je trouve insultant dans ce dessin, précisément ? Qu’une multi-énième vanne sur l’âge de Brigitte Trogneux franchisse une frontière supplémentaire dans le scabreux, en nous montrant une femme dépouillée de son intimité jusqu’aux ovaires. Et là, je me dis que, la caricature de Riss, sans être un chef d’œuvre de raffinement (Hey! Ca reste Charlie la potacherie ! Ce pour quoi on a presque toutes et tous crié « Je suis »), met utilement les pieds dans le plat.

Elle ne nous dit pas comme d’autres que le Président a un problème d’Œdipe, qu’il est forcément gay (et quand bien même il le serait, ou bien aurait une orientation irréductible à la binarité hétéro/homo, il serait où le problème ?) ou qu’il aime prendre des fessées.

Elle nous dit que notre Président n’a pas d’enfant et n’en aura pas avec sa compagne. Sapristi de sacrebleu, tout fout le camp ! On a un chef d’état qui n’est même pas chef de famille ! Boss de la nation sans être patron d’une portée !  On confie notre destin collectif à un homme de pouvoir qui n’a pas l’air d’avoir besoin de cocher toutes les cases de ce qui est regardé comme la réussite sociale, ni surtout de répandre sa semence pour faire allégorie de sa puissance ?

Et puis, à ses côtés, on a une femme (selon toutes probabilités) ménopausée. Comme à peu près 13 millions de Françaises. Les femmes de 50 ans et plus, c’est 19,6 % de la population de notre brave pays et une femme majeure sur deux. Eh oui, une femme sur deux que vous rencontrez ne « donnera » pas d’enfant à qui que ce soit. Pour des mentalités qui n’aiment rien tant que confondre la femme et la mère (potentielle, accomplie, instinctive, dévouée, débordée ou bien indigne), je comprends que ce soit un choc. Il y a au moins 50% de femmes majeures qui ont une actuellement, oui, oui, pendant que je vous parle, une vie affective et sexuelle non procréative. Et j’ai même un secret à vous révéler : de ce que j'en conclus des discussions avec mes copines, beaucoup s’éclatent comme jamais au pieu (et ailleurs).

Jusqu’ici, ces inutiles à la perpétuation de l’espèce, au repeuplement de la nation et à la transmission de la lignée d'un bon mâle étaient invisibilisées. Sorties de la cible marketing de la « ménagère de moins de 50 ans », très rarement présentées en modèles de beauté (en dehors de quelques Jane Fonda et Inès de la Fressange), presque jamais héroïnes de la littérature ou du cinéma (exception notable : l’extraordinaire « Aurore » qui vient de sortir sur les écrans), réduites à la rigueur à la seule figure positive de la grand-mère dynamique. Aucune figuration de la femme de 50 ans et plus en sujet désiré et désirant, en personne aimée mieux que d’affection tassée et de familiarité réconfortante, en individu épanoui par cet infini des choses de la vie qui ne se rapportent pas à la maternité.

Et voilà, on a, en face de nous, une femme de plus de 50 ans, épanouie, manifestement profondément aimée et visiblement aussi intensément aimante, qui n’a pas eu besoin de fonder une famille avec l’homme qui l’accompagne dans la vie pour exister auprès de lui. C’est la représentation d’un amour qui vient d’ailleurs que du ventre et se nourrit autrement que du projet de se reproduire. C’est l’incarnation d’une femme qui a autre chose à « donner » à un homme que des enfants. Pour nous femmes qui n’aurons pas d’(autres) enfants, pour nous qui ne voyons pas la parentalité comme l’aboutissement ni le centre d’une vie de couple, pour nous qui ne regardons pas la ménopause s'annonçant ou déjà là comme la fin de quelque chose ni comme quelque motif de gêne ou de honte, pour nous qui sommes heureuses et fières d’avoir notre âge (ne serait-ce que parce que ça écarte de notre passage les crétins amateurs de chair fraîche), pour nous qui désirons, aimons, jouissons gratuitement, pour notre bon plaisir et celui de nos partenaires, pour nous les anti-ménagères de moins de 50 ans pas mécontentes qu'on nous lâche l'utérus, cette Brigitte Trogneux qui ne sera pas enceinte, c’est une figure de femme libérée.

Marie Donzel

Fri, 03 Mar 2017 15:38:51 +0100

Désolée, je ne suis pas une féministe "glamour"

Tu vas sans doute me trouver trop brune, pas assez Badinter-Veil-Giroud, trop pleine de dents, trop en rage, trop misandre, trop castratrice, trop violente, trop impolie (pardon de te "mettre mal à l'aise" quand je dénonce le sexisme, c'est vrai, quoi, ça gâche l'ambiance une pétasse qui refuse les mains aux fesses et dénonce les insultes misogynes), trop blogueuse (tu as écrit "en mal de sujet", tu aurais pu ajouter "en mal de buzz" pour aller au bout du mépris), trop frustrée, trop "petite semaine", trop "agressive", trop dominatrice, trop revancharde, trop poilue, pas assez "trentenaire, souriante, douce et déterminée" pour qu'on "aime lui ressembler"...
Avec ce billet, je vais t'offrir ton petit "CQFD" (ce sera mon cadeau de 8 mars) : je suis (presque) bel et bien tout ce que tu décris en creux des féministes que tu peux pas blairer.
Celles qui pensent que la doctrine Veil en matière d'IVG est largement dépassée et qu'en 2017, il serait temps qu'on arrête d'associer avortement avec détresse et culpabilité.
Celles qui délibérément, parfois, oui, jettent un froid ou foutent la merde dans une assemblée parce que y en a ras la fouf' de supporter des blabateries sur "Mars & Vénus" toussa toussa, des délires sur la complémentarité femmes/hommes, des conneries sur les "femmes de pouvoir pires que les mecs", des avis aussi tranchés que peu documentés sur le ridicule de la féminisation des noms de métier, des requalifications d'agressions sexuelles en "drague potache" et j'en passe.
Happy businesswoman at office working on laptop computerPour aggraver mon cas, je suis de la "pire" engeance : les blogueuses. Je suis un peu experte de l'égalité professionnelle aussi, mais tu as bien raison de me rappeler au fait que si Internet n'existait pas, je n'existerais pas beaucoup non plus dans les médias. D'ailleurs, quand on veut me rabaisser, moi qui dirige une entreprise (que j'ai créée), écrit des livres, participe à des mouvements et actions féministes, bâtit et conduit des politiques d'égalité et des programmes d'innovation sociale, donne des conférences sur l'invisibilisation des femmes dans le récit de l'histoire des sciences et progrès (entre autres sujets) on me donne le simple et réducteur titre de blogueuse. Sous la plume d'une vraie journaliste qui noircit du vrai papier, c'est un peu à l'écrivain.e publié.e chez Gallimard ce qu'est le/la scribouillard.e auto-édité.e, un.e moins-que-rien qui achève de s'humilier en s'aveuglant sur son absence totale de talent et en cavalant coûte que coûte après la reconnaissance.
C5vVRezXQAAYqJGEn revanche, je ne suis pas en "mal de sujets", parce que malheureusement l'actualité me donne tous les jours des raisons d'écrire ici, sur mon petit blog de rien du tout. Tiens, juste pour ces derniers jours, les propos d'un député européen sur la moindre intelligence des femmes qui justifie selon lui leur moindre rémunération, l'édito abscons — et dans abscons, y a "abs" — d'un de tes confrères sur la parité, la mise sous le tapis de faits d'agressions sexuelles par les dirigeant.es d'Uber, les horreurs écrites dans le dossier "jusqu'où peut-on être féministe?" de tes camarades de Phosphore, les chiffres désespérants du financement des start-ups fondées par des femmes... Je continue (j'ai de quoi), ou t'as compris ? Je suis en mal de temps, cependant, mais je ne sais pas si la question de l'agenda au cordeau des femmes t'intéresse, au-delà du temps qu'elles peuvent dégager pour lire ton canard et "shoper" les it-machins-chouettes que vendent à prix d'or tes annonceurs. Non, parce qu'en fait, je ne sais pas si tu es au courant, mais parmi les nombreuses inégalités entre femmes et hommes, il y a le fait qu'elles ont 18% de temps de loisir en moins (INSEE, 2010), ce qui a peut-être quelque chose à voir avec le fait qu'elles se cognent encore 70% du temps de travail domestique. Mais je ne voudrais pas, en disant cela, passer pour une féministe "des plumeaux" comme ta collègue Elisabeth Levy nomme si aimablement les personnes qui rappellent que la vaisselle, le linge et la gastro-entérite de la progéniture ne relèvent pas de compétences féminines innées. Je sais, c'est pas "glamour" de parler torchons, lessive et vomi d'enfant. 
Désolée, Céline, je n'ai jamais été très "douce" et il se trouve que je fais moins l'effort de le cacher depuis que je n'ai plus 30 ans (merde, je ne suis plus "trentenaire", qui va vouloir me "ressembler" à présent que je suis une vieille peau?). Pour moi, ne plus m'obliger à jouer la tendre melliflue alors que je ne suis pas bien faite pour, c'est une bonne nouvelle, je suis un peu plus moi-même, un peu mieux dans mes baskets et je me sens mieux acceptée par celles et ceux qui sont et restent à mes côtés, avec bienveillance et amour, même si je suis un peu peau de vache sur les bords.
Redneck Woman With Hairy ArmpitOui, Céline, il m'arrive d'avoir du poil aux jambes et sous les bras, parce que parfois, c'est plus urgent et plus important pour moi d'écrire, lire, rire, faire la fête, dormir,  que d'aller chez l'esthéticien.ne et j'ai envie de croire que pour les personnes qui m'entourent et y compris avec qui je couche, c'est plus important que j'aie l'esprit vif que la gambette soyeuse.

Oui, Céline, tu as raison, je ne suis pas toujours souriante. Tu as vu l'excellente vidéo sur l'injonction au sourire faite aux femmes qu'a réalisée Jen McCartney? Tu devrais. Tiens, je te la remets là, cadeau bonus, pour ton 8 mars.

Oui, Céline, je suis une vilaine féministe. Je ne rentre pas dans tes cases. C'est peut-être moi qui suis trop grosse et pas assez gracieuse pour m'y glisser, ou c'est peut-être qu'elles sont trop étroites. Parce qu'en fait, la féministe à laquelle tu voudrais qu'on "aime ressembler", elle n'existe que dans tes projections. Un peu comme "la" femme qui s'étale, photoshopée, sur les pages du catalogue de pubs stéréotypées au milieu duquel des journalistes de qualité tendent tant bien que mal de glisser quelques papiers intéressants comme celui-là, celui-là ou celui-là. Tu vois, moi, même quand j'ai des a priori sur ton business, je m'intéresse quand même un peu à ce que tu fais et je te reconnais des bons points. Bonne Journée Internationale des Droits des Femmes à toi.

Marie Donzel