Flux Isérois

Haro !

Sat, 01 Jul 2017 12:20:41 +0200

La sécurité d'un monde qui s'écroule

Quelques amis de Qui e Ora étaient présents samedi dernier place San Carlo à Turin, pendant la projection du match de Champions League, quand ils se sont soudain trouvés pris dans la situation délirante de psychose collective qui a provoqué près de 1500 blessés. C’est une contribution « à chaud » qui, plus que de faire une analyse approfondie de ce qui s’est passé, cherche à raconter de l’intérieur, mais le fait en signalant des problèmes, des questions qui sont celles qui touchent désormais l’Occident dans son ensemble. Pour Qui e Ora c’est un excellent appui à l’introduction d’une discussion plus ample et approfondie sur « terrorisme, anti-terrorisme, sécurité et solidarité » [...].

Qu’est-ce qui s’est passé place San Carlo ?

Alors qu’à Cardiff les équipes entrent sur le terrain pour jouer la finale de la Champions League, à Turin 30 000 personnes se regroupent sur la place pour regarder la partie sur un écran géant. Ce sont les deux possibilités de vivre de manière collective l’événement, de faire l’expérience partagée du supporter, mais avec une différence substantielle entre les deux : si aller au Pays de Galles signifiait dépenser des milliers d’euros, être dans la rue à Turin était au contraire gratuit. Et en effet la place San Carlo est bondée de gens provenant de toute l’Italie : familles, jeunes, ultras, immigrés ou encore personnes âgées. Tous ensemble dans une mer de contradictions.

Jusqu’au but du trois à un, tout se passe de manière normale : drapeaux, chœurs, quelques fumigènes. Puis, soudain, le chaos. Sans aucun motif apparent, une vague de personnes commence à se déplacer d’une manière décousue. Dans l’étonnement général, alors que tout le monde se demande encore ce qui est en train de se passer, la panique commence à se diffuser comme une traînée de poudre. Juste le temps de se figurer la possibilité d’un attentat qu’arrive une seconde vague, encore plus écrasante. À partir des reconstitutions, elle semblerait provoquée par la rupture du parapet d’un parking souterrain. De toute façon, c’est la débandade définitive. La place se vide à la hâte et, dans la fuite, à cause de la bousculade et des tessons de bouteilles par terre, de nombreuses personnes sont écrasées ou blessées. La police est prise dedans : les agents errent effarés et confus, privés d’une quelconque stratégie d’intervention, contribuant à leur tour à alimenter la panique. Du haut-parleur arrive l’annonce d’évacuer la place.

« Ici, celui qui ne terrorise pas se rend malade de terreur. »

Nous pensons que ce qui est arrivé est le résultat d’une « société » toujours plus malade de terreur. En allant à Turin, en effet, probablement tous ont été effleurés par la crainte d’un possible attentat terroriste. Du reste, toute situation de masse, que ce soit un voyage en métro ou un concert, est arrivée aujourd’hui à être perçue comme potentiellement dangereuse. Et cette fois une fausse alerte a été suffisante pour transformer la psychose en réalité. 1527 blessés est un chiffre incroyable, effrayant. Encore plus incroyable et effrayant à la lumière du fait que, concrètement, il ne s’est rien passé. Un bilan digne d’un vrai attentat. C’est ce qui est, à notre avis, la vraie question, la plus importante, celle qui au-delà des particularités devrait réellement nous intéresser. Et avec urgence. L’anxiété, la peur, la terreur sont des émotions – humaines, trop humaines – qui sont en train de creuser toujours plus en profondeur l’imaginaire de la population. Sont-elles en train de prendre le dessus sur le fait d’imaginer la possibilité de vivre bien ensemble ? Peut-être. Inutile de l’ignorer, ou encore pire de le nier. Si nous nous posons dans la position de ceux qui veulent transformer l’existant, nous devons avant tout assumer cette difficile réalité.

Chasse au monstre

Un des problèmes les plus évidents de cette place a été l’incapacité d’individualiser un ennemi et, en conséquence, celle de trouver des alliés. Dans un cortège, quand la police charge, nous pouvons réussir à nous opposer à la panique puisque ce contre quoi il faut se défendre collectivement est évident. Dans les attentats de Londres, quand le commando de l’EI est entré en action, malgré la peur, quelques personnes ont cependant su réagir. Au contraire, si ton ennemi est le fantasme d’un terroriste généré par la psychose, une grande hallucination collective, on réussit difficilement à le personnifier. Il y a donc deux alternatives : ou on fait un effort et on s’aide à retrouver de la lucidité, ou on s’abandonne à l’irrationalité. Cette irrationalité peut prendre des formes différentes : à Turin elle a pris celle d’une fuite tragique et décomposée, mais pouvons-nous imaginer quel aurait pu être l’épilogue si sur la place il y avait eu un arabe avec un turban et un sac à dos ? Aujourd’hui, nous serions probablement en train de raconter une autre histoire.

La recherche forcenée d’un bouc émissaire à laquelle nous assistons ces jours-ci va dans ce sens : pour ne pas se sentir coupables on pointe le doigt contre quelqu’un d’autre, en s’auto-acquittant de ses propres responsabilités. Si pour les gens ce mécanisme sert à trouver une excuse à leur propre irrationalité, pour le pouvoir cela sert au contraire à justifier sa propre inefficacité, en se déresponsabilisant de l’échec dans la gestion de l’ordre public. Pour ne pas mettre en discussion la soi-disant infaillibilité du dispositif de sécurité, vantée en grande pompe par les autorités, il est nécessaire d’individualiser à tout prix un coupable interne à la place même. Tout d’abord le monstre est un jeune homme « dans la pose typique du kamikaze », dont l’unique responsabilité effective a été celle de ne pas s’échapper, puis ce sont les « ultras interdits [de stade] » (non seulement ultras, mais en plus interdits : double mise au pilori !). Comme s-ils avaient rendu inefficace le dispositif. Tout cela est évidemment absurde, et si les gardiens de l’ordre et les journalistes veulent vraiment trouver un coupable, alors peut-être devraient-ils commencer à se regarder dans le miroir.

Gouvernement de la peur et illusion sécuritaire

D’un côté, les médias, avec leur discours obsessionnel sur le terrorisme, ont alimenté et continuent à alimenter la psychose. Du reste, ce n’est sûrement pas une nouveauté que la société du spectacle, à travers le perpétuel bombardement de stimuli, agit sur la formation d’une pensée commune. À force d’en parler, c’est comme si le terrorisme était déjà là. Le paradoxe est qu’en Italie, pour le moins jusqu’à maintenant, en réalité il n’y a jamais eu d’attentats de ce type [Ndt : au moins pas depuis les attentats fascistes des années 70 et 80].

De l’autre côté, c’est aussi vrai que le terrorisme est une menace réelle. La contemporanéité entre les faits de Turin et les attaques de Londres doit faire réfléchir. La multiplication des différents attentats qui se sont succédés dans les deux-trois dernières années en Europe a produit des effets sacrément concrets : des milliers de blessés et des centaines de morts. Donc oui, en quelque sorte nous sommes sous attaque, et nous ne pouvons pas ne pas nous sentir impliqués. Les cibles ne sont pas les politiciens ou les patrons, mais c’est nous. Que cela nous plaise ou pas, nous devons assumer cette réalité gênante. Dans l’imaginaire commun la sécurité est devenue un besoin concret, qui nécessite des réponses tout autant concrètes.

Pour leur part les gouvernements, avec leurs propres modalités, essayent de donner ces réponses. Des militaires dans les rues, des rafles dans les quartiers, des contrôles au faciès sont désormais acceptées comme les uniques réponses possibles. Quand la peur règne, quand on se sent impuissant face au danger, on est disposé à tout sacrifier ou presque au nom de l’ordre, et l’état de police est ainsi invoqué. En ce sens, la peur même est devenue une stratégie de gouvernement. Mais cette stratégie naît tronquée. À Turin, par exemple, le dispositif déployé dans la rue voulait précisément être une réponse à ce type d’anxiété. Personne ne pouvait mettre en discussion la nécessité des contrôles à l’entrée de la place, les fouilles étaient plus que compréhensibles, l’interdiction des bouteilles en verre avait une raison d’être. Il est tout autant évident, cependant, que tout ce dispositif, quoi qu’en disent le chef de la police, le préfet et le maire, n’a absolument pas fonctionné. Au contraire, dans certains cas, en raison de son inefficacité, il a même, si c’est possible, empiré la situation. Les contrôles à l’entrée se sont révélés être des obstacles au moment de la fuite, les haut-parleurs au lieu de ramener le calme ont provoqué l’effet contraire, on ne pouvait pas entrer sur la place avec des bouteilles en verre pour ensuite se retrouver à les acheter aux bars et aux vendeurs ambulants à l’intérieur de la place.

Le point central de la question est pourtant autre. Le risque n’est jamais éliminable entièrement. Même si le dispositif mis en œuvre s’était révélé parfait, la liste des éventualités se serait néanmoins avérée infinie. On ne peut même pas imaginer une mise en sécurité absolue d’un événement, ou plus généralement d’une métropole.

Et nous ?

L’habitude à déléguer, typique de la société occidentale et de la démocratie représentative, a fini par déresponsabiliser complètement les gens. Si sur la place il y avait eu le sens commun d’une puissance, même seulement un groupe compact de 30 personnes, peut-être que les choses auraient pu se passer différemment. Parmi les premières hypothèses qui ont circulé sur la place il y avait celle d’un attentat avec des couteaux. Si cette hypothèse s’était révélée vraie, il aurait probablement suffit d’un peu de responsabilité collective et d’un peu de courage pour s’occuper du problème. Au contraire, dans la passivité de la délégation, en absence de liens de confiance, dans la société de l’individu atomisé, la fuite reste malheureusement le choix le plus compréhensible.

Après une soirée de ce type, de nombreuses personnes ont dit « plus jamais tous ensemble dans la rue ». L’idée de ne plus pouvoir vivre un grand événement collectivement est une défaite pour tout le monde, et peut-être notre devoir devrait justement être celui de ne pas céder à la résignation. Nous ne sommes pas en train de dire que nous pouvons donner du courage au monde entier, mais que peut-être nous devrions assumer de le faire au moins à l’intérieur des espaces d’autonomie que nous sommes en mesure de nous tailler.

Nous aussi nous nous sommes sentis découragés à assister à la fuite générale où chacun pensait exclusivement à sauver sa peau sans s’occuper trop des autres. Pourtant, à bien regarder, la solidarité n’a pas été complètement absente. Il faut lutter contre le discours selon lequel l’échec de cette « société » coïncide avec la fin de toute relation humaine possible. Quelqu’un s’est arrêté pour aider les autres : si l’enfant gravement blessé n’est pas mort c’est parce qu’un jeune homme s’est préoccupé de le porter, certains restaurants ont ouvert leurs portes, certaines familles se sont recomposées grâce à l’aide réciproque. Et c’est cela la donnée la plus importante, celle sur laquelle il faut maintenant essayer de construire.

La sécurité est une nécessité, la solidarité devrait être sa forme. Cessons de penser qu’il s’agit d’un faux besoin, ou de quelque chose par nature réactionnaire, parce que le problème aujourd’hui est plus réel que jamais. Et si nous ne voulons pas rester écrasés par les ruines de ce Monde, nous devons en prendre acte. Commençons à en parler.

Quelques camarades présents Piazza San Carlo

Haro !

Sun, 18 Jun 2017 22:17:40 +0200

"Ils s'en foutent qu'un maton soit pris en otage...

Rappel des faits

Fin novembre 2016, il y a eu une mutinerie dans la nouvelle prison de Valence, qui a ouvert en 2015 avec trois unités : une maison d’arrêt, un centre de détention et un « quartier maison centrale » (QMC). Cette mutinerie c’était la deuxième, il y en avait eu une un mois avant, avec prise d’otage, faite par trois autres gars qui sont déjà passés en procès et ont pris trois ans de prison en plus de leur peine initiale. C’est la prise d’otage qui justifiait la lourdeur de la peine.

La deuxième mutinerie était collective, même si il y a toujours un départ, dans ce cas avec deux personnes qui ouvrent les portes des cellules, et ensuite une destruction assez importante des bâtiments du QMC. Seuls Romain et José ont été désignés comme meneurs et poursuivis : Romain purge déjà une peine énorme, José lui était en fin de peine.

La première instance a eu lieu à Valence en mars, et on avait déjà fait un appel à soutien, c’est à dire à se déplacer au procès. C’est important dans les cas de procès pour mutinerie il y ait du monde pour que les gars se retrouvent pas seuls dans les prétoires, avec une présence importante de matons, de syndicats de matons, et très peu de gens de leur côté. L’ambiance de la salle change toujours beaucoup de choses. Quelques fois ça influe sur les décisions, mais c’est pas la principale raison.

Déclencher une mutinerie c’est pas un jeu, c’est pas un truc que tu fais en rigolant. Tu sais que tu prends beaucoup de risques, tu sais que tu vas le payer cher, d’abord sur le moment, et ensuite parce que ça va te rajouter des années de placard. Donc si en plus tu te retrouves plongé dans la solitude après, il y a peu de chance pour que dans ta vie de prisonnier tu aies encore envie de résister, de lutter. Tu as besoin de force au moment du procès. Au moins donner ce regard là pour nous ça a toujours été quelque chose d’hyper important.

Première audience à Valence : le huis clos forcé.

À Valence, le tribunal avait été interdit d’accès par les flics à tout le public, c’est devenu un procès à huis-clos, ce qui est exceptionnel et quasiment illégal. Ils ont fait rentrer les matons, deux personnes de l’observatoire international des prisons parce qu’ils présentent bien, un journaliste ou deux. Le reste, ils les ont non seulement empêché de rentrer, mais après ils les ont chargés. Il y a eu bagarre, et deux personnes ont été inculpées pour outrage et rebélion.

Le proc avait demandé une peine complètement dingue de huit ans, alors qu’il n’y avait eu aucune violence physique, il n’y a aucun blessé, mais bien destruction de matériel. Ils ont écopé de cinq ans. La lourdeur de la peine s’explique parce que c’est beaucoup plus imaginable pour les détenus de faire un mouvement comme celui-là. Une prise d’otage tout le monde ne peut pas le faire. Alors que péter du matériel ensemble c’est quelque chose de beaucoup plus sympathique, dans le sens étymologique du terme. C’est ça dont l’administration a peur. L’atteinte au QMC est donc plus sévèrement punie que l’atteinte au personnel pénitentiaire, ils s’en foutent qu’un maton ou deux soient pris en otage. Par contre qu’on détruise la prison, ça c’est autre chose ! Cette peine c’était pour l’exemple.

Appel à Grenoble : le plein de soutiens.

Ils ont fait tous les deux appel, malgré le risque que la peine s’alourdisse. Cette fois, c’est Bernard Riper qui a repris le dossier, cet avocat qui avait été interdit d’exercer après un conflit au sein avec l’institution juridique [lien Haro]. La cours de cassation a finalement cassé le jugement qui lui interdisait d’exercer, et c’était donc son retour, il l’a d’ailleurs bien fait remarquer. Il défend Romain gratuitement, même pas d’aide juridictionnelle, pour lui c’est important. Donc pendant que se préparait la défense juridique, l’appel au rassemblement de soutien a été diffusé, ce qui a fabriqué cette journée du 14 juin.

C’était pas du tout la même ambiance qu’à Valence, la salle était pleine de soutiens, et il y avait encore du monde dehors. Romain a réussi à jamais se laisser désarçonner par un président qui semblait ne rien comprendre, qui lui coupait la parole tout le temps, et n’écoutait pas ses réponses. Romain a fait des comparaisons avec d’autres situations, par exemple les ouvriers qui occupent leur usine en menaçant de tout faire sauter avec des bonbonnes de gaz. Il a rappelé que quand on est poussé à bout, quand les mots ne sont plus jamais entendus, il reste les actes. Ça fait six mois que les détenus demandaient un certain nombre de choses dans ce QMC et qu’ils n’étaient jamais entendus, jamais.

Pendant l’audience, Romain s’est exprimé sur la situation en QMC, et Riper a plaidé à la fois contre la logique pénitentiaire, et pour démonter complètement les accusations. Il a soulevé la question de la responsabilité individuelle ou collective, qui nous concerne tous d’ailleurs, puisque lorsque les lois anti-casseurs étaient en vigueur, une personne qui se trouve à proximité d’une autre qui commet une infraction est aussi responsable. Mais en ce moment le droit français ne le permet pas, or Romain et José sont poursuivis pour des faits qu’ils n’ont pas commis, comme l’incendie. Dans ce cas là il aurait fallu un procès pour tous les détenus du QMC, et ça l’administration n’en veut pas : elle préfère un procès des meneurs, que le procès d’une prison, forcément politique et médiatisé. Ils l’ont fait deux fois, pour l’incendie de la centrale de Saint-Maur, et celui de la centrale d’Ensisheim, et ils s’en sont mordu les doigts !

Le procureur a demandé le maintient de la peine de cinq ans supplémentaires, mais on peut espérer qu’elle soit revue à la baisse. À la fin romain a remercié les gens venus le soutenir, et il a vu toute la salle se lever, mais toute ! Et applaudir, il était hyper touché. Dans ces moments, tu repars de là avec de la force.

Derrière la mutinerie : le QMC

QMC ça veut dire « quartier maison centrale », et c’est prévu pour des gens qui ont des peines très longues, 20, 25 ans, ou perpet’. Ils en fabriquent de plus en plus, il y a des prisons entièrement conçues comme ça, et d’autres où il y a des QMC à l’intérieur, comme une enclave, une prison dans la prison. C’est des quartiers extrêmement sécuritaires, qui ressemblent aux vieux quartiers de haute sécurité (QHS), sauf qu’ils sont technologiquement bien plus développés, c’est comme un donjon dans le château fort (sauf que c’est pour enfermer et non pour se protéger). Imagine : il y a cinq matons pour un prisonnier à chaque fois qu’il sort de sa cellule.

Ensuite, se joue à l’intérieur de ces QMC des rapports de force entre les prisonniers et les matons. À Condé-sur-Sarthe, qui est la plus grosse prison sécuritaire en France, dans un des bâtiments, en deux ou trois ans, ils ont réussi à imposer un rapport de force tel qu’ils arrivent à aménager tout ça, à avoir un petit peu d’air (des petits espaces de cuisine collectives, une salle de sport, des cantines pas trop chères). Si tu n’y arrive pas, c’est impossible de vivre dans ces conditions avec une peine de trente ans : tout le temps enfermé, très peu d’activité, pas d’espace où parler aux autres prisonniers, ce qui te fait tenir quoi.

À Valence, pendant six mois, les détenus ont écrit partout, à l’Envolée comme au contrôleur des prisons, à l’OIP ; ensuite ils ont fait des sittings dans la promenade, des refus de plateaux, jusqu’au jour où ils ont dit « si c’est comme ça on va péter le QMC ». Ils l’ont dit avant de le faire. Tout le monde savait qu’ils allaient le faire, c’était prévu. Même les matons en avaient marre de cette situation, et poussaient à ce qu’il se passe quelque chose. Je pense même que la date était connue.

Cette mutinerie c’est pas un coup de sang, ça se voit à l’attention qu’il y ait pas de blessé, pas de mort, de brûlé (les lances à incendie ont été ouvertes). En QMC ils sont très peu nombreux, à Valence ça représente peut-être une quinzaine de personnes, ça donne une idée de la mutinerie : c’est pas un mouvement de foule, c’est seulement quatre cellules détruites. Mais un gros symbole. Après cela, Romain et José ont été désignés comme meneurs, Romain a été transféré au quartier d’isolement de Moulin pendant plusieurs mois (où tu ne vois personne, que des matons), puis au QMC de Condé-sur-Sarthe. À Valence, depuis la mutinerie, ils tiennent le QMC serré.

Le procès des longues peines

Pendant le procès, Romain s’exprimait en son nom, mais il disait aussi « nous les longues peines des prisons françaises », en expliquant que ces conditions de détention invivables étaient imposées aux longues peines. Le fait est que l’administration met des peines de mort, c’est à dire des peines très longues, en pensant qu’il va être possible de les « gérer », comme ils disent, mais c’est impossible. Ils s’en foutent, ils continuent d’augmenter l’échelle des peines. Les QMC sont une conséquence de l’allongement des peines de prison.

Pour gérer les longues peines, on a fabriqué des QMC où il n’y a pas beaucoup de prisonniers, qui sont isolés. Si tu es en QMC tu croises cinq ou six prisonniers à ton étage. Et quand il y a un mouvement à un étage, celui d’en dessous reste bloqué, donc tu n’as aucun rassemblement qui permette de t’organiser. Il y a aussi des moyens technologiques de fous, qu’ils n’ont pas les moyens de mettre dans toutes les prisons : des sas démultipliés, des caméras partout. Il est même question de mettre des caméras dans certaines cellules : ils l’ont fait comme mesure exceptionnelle pour Salah Abdeslam (impliqué dans les attentas de Paris en 2015) à Fleury, et ils risquent de vouloir étendre cette mesure, c’est toujours comme ça que ça se passe.

Dans ces QMC, dès qu’il y a quelqu’un qui fait mine de quoique ce soit, il ne sort plus qu’entravé, menotté, encadré. Il y a des gars en ce moment qui ne sortent de leur cellule que pour aller prendre la douche, et qui prennent la douche avec cinq matons casqués et armés de boucliers autour d’eux. Ils ont aussi fabriqué un bureau de renseignement pénitentiaire, relié au système de renseignements français, et ils font des enquêtes sur les potentiels mutins ou candidats à l’évasion. Ce délire là, il nait de la distribution de longues peines, et il est sans fin.

Les QMC sont les nouveaux QHS, mais ils sont pire : à l’époque des QHS, tu faisais quinze ans de prison, même Mesrine a été condamné à vingt ans de prison, c’était le grand maximum. Aujourd’hui c’est une rigolade, avec en plus des peines de sureté, donc aucun aménagement pendant un temps très long donné par le tribunal. Et quand il y a mutinerie, ils répondent par la violence d’une part, et ils rallongent encore les peines de l’autre. Ce qu’ils n’aiment pas du tout, c’est ce qu’il se passe à Condé-sur-Sarthe : ils ont peur quand le rapport de force les oblige à laisser de l’air aux prisonniers.

Haro !

Thu, 15 Jun 2017 09:07:20 +0200

"Le coût de la fête c'est 3 bibliothèques !"

Il y a un an, le maire nous annonçait la mise en place de son lamentable et antisocial plan d’austérité avec fermeture d’équipements, hausse des tarifs, restructuration et suppression de postes au CCAS et à la Ville de Grenoble. Les bibliothécaires, touché-e-s par la fermeture de 3 équipements en quartiers populaires et prioritaires et la suppression de 13 postes, accompagné-e-s de l’intersyndicale FO-CGT-SUD-CNT, sont entré-e-s en conflit ouvert avec la Ville. Depuis un an, nous avons enchaîné les grèves, les distributions de tracts, les interventions lors de prises de parole d’élus, l’organisation de dix contre-conseils municipaux, etc.

Alors que la Ville de Grenoble n’a jamais connu un conflit aussi long ; que des partis politiques siégeant au conseil municipal et une majorité d’habitant-es et d’usager-es des bibliothèques sont opposé-es à la fermeture des services publics de proximité ; que d’autres choix politiques étaient envisageables, la municipalité reste intransigeante. Aucun dialogue social et aucune sortie de crise n’ont été envisagés. De maigres avancées ont été obtenues par la lutte : la non-fermeture de la bibliothèque Alliance et la sauvegarde de 4 postes. Nous ne sommes pas satisfait-es de ce projet de tiers-lieu pondu par la ville. Au-delà de l’ineptie du concept, les collections et le personnel sont divisés par deux, les horaires d’ouverture et les animations sont réduits.

Ainsi, pour fêter nos un an de lutte mais surtout pour dénoncer la casse du service public de proximité et la dégradation de nos conditions de travail, nous avons décidé de lancer un mouvement de grève ce samedi 10 juin. Nous ne nous sommes pas contenté-es de fermer nos établissements, nous avons fait aussi le choix de nous inviter au défilé de la fête des tuiles. Une façon pour nous de redonner du sens politique à ce simulacre de célébration de l’insurrection populaire de 1788.

A 16h45, nous sommes une cinquantaine de personnes (bibliothécaires, membres de l’intersyndicale mairie FO-CGT-SUD-CNT, mais aussi syndicalistes de Solidaires et de la CNT, ainsi que des habitant-es) à nous réunir au carrefour du boulevard Foch et du cours Jean Jaurès. La plupart porte le t-shirt blanc avec le crocodile noir dessiné par l’illustrateur jeunesse Mathieu Maudet et l’inscription « Non à la fermeture des bibliothèques à Grenoble ».

Comme ce dessin est notre emblème, nous avons construit en marionnette un énorme crocodile noir.

Vers 17h15, nous décidons de rejoindre le défilé qui doit bientôt partir. Nous hissons le crocodile sur nos épaules et déroulons les banderoles « Territoriaux en lutte » et « Des livres rongés par les verts » (clin d’œil au titre de l’article du Canard enchainé qui a foutu les boules à Eric Piolle).

Le Directeur général des services (DGS) de la Ville, François Langlois, qui nous surveille du coin de la rue depuis un moment, dégaine son portable et nous photographie… Pour mettre sur son fonds d’écran ? Pour nous fliquer ? A moins que ce ne soit lui qui anime la page Facebook « Bibliothécaires de Grenoble en lutte » ? Allez savoir… En attendant on se fout de sa gueule en gueulant « François avec nous ! » et « fait péter le t-shirt ! »

Un organisateur de la fête vient à notre rencontre, on lui explique qu’on vient défiler et qu’on se mettra en fin de cortège, ce qui semble lui convenir. Ce « choix » est lié à plusieurs contraintes : arriver à entrer dans le défilé sans se faire bloquer par la sécurité et trouver une place au milieu de ce foutoir – chaque char étant cerné d’une batucada. On se cale sur les lignes du tram pour laisser passer le défilé. Alors qu’arrive le fin de cortège on s’insert, on marche un peu avant de se retrouver bloqué au niveau du boulevard Foch. La police coupe de façon intermittente le défilé au niveau du boulevard pour laisser circuler les voitures. Alors qu’elle laisse passer le groupe devant nous, elle essaye de nous arrêter, soit disant pour la circulation. Craignant qu’ils nous bloquent l’entrée du cours Jean Jaures, on accélère le pas, on traverse Foch, emportant sur quelques mètres un flic dans notre banderole de tête, et nous voici entré-es dans le défilé de la fête des tuiles.

Pendant 2 heures, on remonte lentement le cours en gueulant nos slogans (« le coût de la fête c’est 3 bibliothèques », « aïe aïe aïe j’ai pris un coup de Piolle », « ville durable, agents jetables », « services publics menacés, quartiers délaissés », « on veut nos bibliothèques », etc.), ce qui n’est pas aisé avec les batucadas, et on distribue des tracts.

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Nous pouvons constater le soutien des Grenoblois-es qui accueillent bien notre présence inopinée dans cette fête : on nous sourit, on nous applaudit, on nous encourage et on nous félicite, certain-es reprennent même nos slogans.
Arrivé-es devant le bar le Tam Tam, notre cortège s’arrête pour gueuler de plus belle. En terrasse, des élu-es et des membres du cabinet du maire. Ceux-ci nous tournent ostensiblement le dos. Quant au maire, il est parti en courant se planquer à l’intérieur pour ne pas avoir affaire à nous…. Qui a peur des bibliothécaires ?!

« Ah les crocrocros les crocrocros les crocodiles
Sur le cours ils sont venus, le maire a fuis, n’en parlons plus »

Le défilé se termine quelques centaines de mètres plus loin. On replie et on se rend dans un troquet trinquer à nos un an de lutte.

A bientôt pour la saison 2 de la lutte

Les bibliothécaires de Grenoble en lutte.
13 juin 2017

Pour suivre l’actualité de la lutte, consultez notre page facebook (pas besoin d’avoir un compte) : « bibliothécaires de Grenoble en lutte » (https://www.facebook.com/Biblioth%C...)

Haro !

Wed, 07 Jun 2017 22:43:42 +0200

"Lettre ouverte à Monsieur Albin Serviant"

Lettre ouverte à Monsieur Albin Serviant animateur de la « French Tech » de Londres et dirigeant d’En marche ! en Angleterre

Si la France connaît un tel niveau d’extrémisme, c’est que certains veulent le chaos. Ils se disent : « J’ai loupé le train, autant mettre le bordel »

Albin Serviant, dans Le Monde du 4 mai 2017

Il se peut que les révolutions soient l’acte par lequel l’humanité qui voyage dans le train tire les freins d’urgence.
Walter Benjamin, dans ses notes préparatoires aux Thèses sur le concept d’histoire (1940)

Cher Monsieur Serviant,

L’édition du journal Le Monde du jeudi 4 mai dernier, pendant l’entre-deux tours de la présidentielle, m’a permis de faire un peu votre connaissance, à travers un article remarquable de franchise, intitulé « Londres : la French Tech s’entiche de Macron ». Personne ne pourra accuser le quotidien de centre-gauche du soir de dissimuler qui a porté le nouveau président au pouvoir – de quoi Macron est le nom. Bien sûr, l’histoire de cette conquête foudroyante méritera d’être un peu plus détaillée, [1]. mais en attendant, ce bref coup de projecteur sur le milieu des expatriés du e-business dans la capitale britannique est saisissant et tellement riche de signification.

« Banquiers, financiers, employés dans les sociétés de conseil ou entrepreneurs du Net, les « marcheurs » de Londres forment un concentré quasi-caricatural du macronisme » : et l’article d’Eric Albert et Philippe Bernard de donner la parole à ces acteurs, en décrivant leurs efforts depuis un an pour assurer à Emmanuel Macron les voix des Français de Londres, ainsi que les financements dont avait tant besoin cet « outsider », dépourvu de grande machine partisane derrière lui.

Vous avez été une des têtes de pont de ce projet Macron, à Londres, Monsieur Serviant. Diplômé de l’ESSEC, animateur local de la French Tech – structure de promotion des entreprises françaises de haute technologie créée par la secrétaire d’État Fleur Pellerin –, mais aussi cofondateur d’un club d’entrepreneurs baptisé French Connect, patron de deux fonds d’investissement dans les start-up…, vous n’avez eu « aucune peine, présidentielle aidant, à passer de la promotion du numérique auprès des politiques, à la promotion et au financement des politiques eux-mêmes » (!). Vous avez d’abord levé des fonds pour François Fillon, dont les projets économiques et la fascination pour les ordinateurs s’annonçaient très favorables à vos milieux d’affaires. Mais son conservatisme de mœurs vous a éloigné de lui, et vous lui avez préféré le progressiste intégral, Macron – je vous cite – « parce qu’il apporte aussi le social et que son charisme lui permet de convaincre les gens que ses solutions pour l’économie sont faites pour eux ».

L’article décrit d’autres spécimens de votre biotope : Ygal el-Harrar, 40 ans, dont quinze passés à Londres comme courtier, qui a multiplié les « événements conviviaux » comme il le faisait dans son association étudiante, et affirme avoir participé à la création d’« un vrai mouvement populaire » (4000 adhérents dans une demi-douzaine de villes anglaises) ; Alexander Ho-Iroyd, un Franco-britannique de 29 ans qui a démissionné de son poste dans un cabinet de communication stratégique pour se consacrer bénévolement à En marche ! ; Pierre Marc, apprenti avocat de 23 ans devenu organisateur de meetings…

L’ironie de l’histoire est qu’Axelle Lemaire, qui fut maître d’œuvre du label French Tech, est aussi la députée sortante des Français de Grande-Bretagne, et qu’elle pourrait bien être battue par un candidat du nouveau parti présidentiel aux prochaines législatives. Elle dit comprendre parfaitement que les entrepreneurs français d’Outre-Manche « qui évoluent dans un monde sans frontières » adhèrent à la vision de Macron mais en tant que sociale-démocrate européenne, elle se targue encore de vouloir « réunir deux mondes que tout oppose » – sous-entendu celui des winners nomades et celui de la France qui souffre à domicile. On sait ce que ce genre de perspective conciliatrice vaut, à l’usage, mais il n’est pas pour autant anodin que vous et vos collègues, Monsieur Serviant, preniez maintenant ouvertement le parti de la sécession – ce que l’historien américain Christopher Lasch avait appelé dès 1995 La Révolte des élites, ouvrage visionnaire dont l’avant-propos à la traduction française commençait ainsi :

Profondément enracinées dans l’économie planétaire et ses technologies sophistiquées, culturellement libérales, c’est-à-dire « modernes », « ouvertes », voire « de gauche », les nouvelles élites du capitalisme avancé – « celles qui contrôlent le flux international de l’argent et de l’information » (Lasch) – manifestent en effet, à mesure que leur pouvoir s’accroît et se mondialise, un mépris grandissant pour les valeurs et les vertus qui fondaient autrefois l’idéal démocratique. Enclavées dans leurs multiples « réseaux » au sein desquels elles « nomadisent » perpétuellement, elles vivent leur enfermement dans le monde humainement rétréci de l’Économie comme une noble aventure « cosmopolite », alors que chaque jour devient plus manifeste leur incapacité dramatique à comprendre ceux qui ne leur ressemblent pas : en premier lieu, les gens ordinaires de leur propre pays.
(Jean-Claude Michéa, p. 9 de l’édition Climats de La Révolte des élites)

Cette incapacité à comprendre les gens ordinaires de votre pays est merveilleusement illustrée par votre déclaration à la fin de l’article du Monde, que j’ai placée en exergue de cette lettre et que je vais maintenant commenter.

Vous parlez des Français qui ont « manqué le train », c’est votre manière d’évoquer les classes populaires, les familles en cours de déclassement social ou encore la « France périphérique ». On imagine que le train dont vous parlez est celui de la mondialisation et des mutations industrielles/technologiques des dernières décennies. Toujours est-il que l’existence de ce train est pour vous une évidence ; c’est naturel, n’est-ce pas, que des trains passent. Et certains montent à bord, d’autres restent à quai, c’est la vie, Albin. On ne va quand même pas se mettre à se demander qui a affrété le train, qui le conduit, à quelle vitesse il roule et comment se passent les embarquements/ débarquements lors des arrêts en gare ; et encore moins : où va ce train ? et quel est son carburant ? est-ce que ce n’est pas un engin dangereux, polluant, qui tend à nous rendre tous malades, sous diverses formes ?

Je ne voudrais pas vous « prendre la tête », Albin, mais enfin, apparemment, vous gagnez votre vie dans le secteur de l’innovation : vous travaillez à réunir et améliorer constamment les conditions financières et institutionnelles de l’innovation, notamment technologique. Vous rendez-vous compte que cela fait de vous, objectivement, une personne qui contribue à déterminer la vitesse du train ? Il y a un lien entre ce que vous faites quotidiennement et le fait qu’un nombre important de personnes restent sur le carreau dans la compétition économique, sur le marché du travail. Rien de particulier à vous, dans ce constat : en économie capitaliste, l’innovation vise toujours à distancer les autres, à disqualifier des produits, des procédés de fabrication, des techniques en usage, pour les remplacer par d’autres qui donnent à l’innovateur du moment un avantage temporaire. Jusqu’à ce qu’une autre innovation vienne bousculer de nouveau la hiérarchie… ou la conforter, en tous cas les innovations technologiques rebattent généralement les cartes.

Depuis deux siècles que nous vivons sous le règne de la grande industrie, les innovations se succèdent à vitesse croissante. Elles ont bouleversé la manière de cultiver la terre et d’élever des animaux, au point qu’elles ont fini par faire disparaître les paysans et vider les campagnes. Elles ont constamment fait évoluer les modes de fabrication des outils et des objets du quotidien, en éliminant le travail artisanal et en aspirant/refoulant des masses de travailleurs de tel ou tel secteur : un coup l’innovation donne du travail et fait se développer une région, quitte à ce que ce développement soit monomaniaque et déséquilibré ; un coup elle supprime des emplois en masse, rend telle production obsolète et telle usine non rentable, laissant la région sinistrée socialement et écologiquement ; aux dégâts de l’industrialisation succède la dévastation de la désindustrialisation. A moins que ce ne soit l’inverse… Le changement technique tel que la concurrence capitaliste le stimule et tel que les Etats et les universités le programment a toujours joué un rôle dans la déstabilisation des classes populaires, dans le déclenchement des errances migratoires, dans la destruction des cultures de métiers. Bien sûr, à vos yeux, ça n’est rien de grave, au contraire : ce sont typiquement des « destructions créatrices » (nom donné à l’innovation par l’économiste du début du XXè siècle, Joseph Schumpeter) .

Depuis les années 1970, l’innovation est encore plus novatrice puisqu’elle est généralement synonyme de « nouvelles technologies » : machines à commandes numériques, ordinateurs, réseaux informatiques, logiciels, automatisation, robotisation, intelligence artificielle… On comprend bien pourquoi vous leur vouez un pareil culte, Albin : ces technologies ont profondément et durablement modifié le rapport capital/travail au profit du premier, car elles ont rendu le capital mobile, tandis que le travail l’est beaucoup moins. D’un clic, on peut déplacer des masses d’argent colossales à travers les réseaux qui font figure de marché financier mondial (et désormais, ce sont des programmes informatiques qui le font, à une vitesse qui dépasse le cerveau humain), tandis que les salariés se déplacent lentement et souvent à regret pour poursuivre les opportunités du marché du travail. D’un siège social dans une grande métropole, on peut piloter et optimiser en permanence un processus de production dont les différents segments sont éclatés entre 15 ou 30 établissements, dans différents pays, grâce à des « Progiciels de gestion intégrée » qui mettent tout le monde sous pression dans la chaîne de production et de sous-traitance.

Puis, on a du mal à s’en apercevoir parce que les statisticiens, les économistes et les journalistes font tout leur possible pour le masquer, mais ces « nouvelles technologies » détruisent désormais plus d’emplois qu’elles n’en créent. Même dans les pays à bas coûts salariaux, l’automatisation limite le nombre de postes de travail humain. [2]Cette fois, vous le savez, Albin, sauf arrêt de ce développement technologique, nous sommes sur la voie d’une mise au chômage massive et durable de pans entiers de la population mondiale : l’industrie peut se passer de centaines de millions de personnes pour conserver son niveau de production (pardon de croissance).

Du coup, ce que je voulais vous dire, c’est que vous êtes assez gonflé, vous, le professionnel de l’innovation high tech, de parler comme ça des gens qui manquent le train. Car la vitesse et la trajectoire de ce train sont déterminés par la couche socioprofessionnelle dont vous faites partie, et vous savez pertinemment que tout le monde ne peut pas monter à bord. Vous travaillez à ça quotidiennement : stimuler des procédés technologiques qui vont dans le sens de l’automatisation du monde du travail, de la robotisation de nos vies quotidiennes, et qui créent donc du chômage, des déséquilibres territoriaux, des poches de prospérité artificielles dopées à l’électronique au beau milieu de déserts « improductifs ». Vous êtes un ingrat, Albin, de vous plaindre des Français, car enfin ils sont rares à percevoir le rôle crucial de l’innovation technologique dans les tempêtes économiques qui bousculent ou bousillent leur vie. C’est vrai, ils n’aiment pas la finance et je comprends que ça vous embête, mais rendez-vous compte de votre chance : jusqu’ici, ils ne font en général pas le lien entre la toute-puissance de la finance contemporaine et les outils informatiques. Pour le dire avec Evgueny Morozov, ils conchient Wall Street (le CAC 40) mais ils épargnent la Silicon Valley (les technopoles de la « French Tech ») alors qu’il faudrait combattre les deux.

Alors, les traiter d’extrémistes, franchement, ça ne tient pas la route. Pour vous, l’extrémisme, c’est voter Le Pen ou Mélenchon ; c’est s’abstenir ou voter blanc au deuxième tour lorsque votre champion figure en dernier rempart contre « le fascisme ». Or, bien des orientations qu’Emmanuel Macron a déjà prises, cautionnées ou qu’il s’apprête à adopter sont autrement extrémistes que ça. Par exemple, aller encore plus loin dans l’industrialisation de l’agriculture malgré l’effondrement continu du nombre d’exploitations, les suicides d’agriculteurs, le désastre écologique et sanitaire auquel a conduit l’usage immodéré de la chimie lourde dans ce domaine, ça c’est de l’extrémisme et il est impossible de rien attendre d’autre d’un Macron qui, en matière agricole aussi, n’a que le mot « modernisation » à la bouche.

Remplacer un système de transport ferroviaire (encore plus ou moins) public par des lignes de bus privés que conduiront des salariés précaires, comme l’a impulsé la loi Macron de 2015, c’est de l’extrémisme. Rouvrir des mines à travers la France pour assurer l’approvisionnement futur en matières premières nécessaires à la fabrication de nos multiples appareils électroniques, comme le prévoit la loi Macron de 2015 [3], c’est de l’extrémisme. Distribuer en masse des tablettes dans les écoles et prétendre améliorer le système éducatif par la prolifération d’écrans et d’ondes Wifi dans les classes, c’est de l’extrémisme et tout indique que Macron va intensifier ce déversement commencé sous l’ère Hollande-Hamon.

« Recréer une mobilité économique et sociale par le numérique, la recherche et l’innovation », comme il est proposé dans le programme de 2è tour de votre candidat, cela signifie consacrer encore plus d’argent à la mise au point de machines qui détruisent les métiers existants, déshumanisent notre milieu de vie et radicalisent les pollutions de toute sorte (pendant la production, l’usage puis l’abandon de ces objets : puces RFID, compteurs Linky, robots, drones, nanotechnologies…) – c’est de l’extrémisme. C’est, sans le dire encore clairement, faire le pari du transhumanisme, du renoncement à moyen terme à notre condition d’animaux humains et politiques.

Enfin, accepter que les centrales nucléaires ouvertes dans les années 1970 continuent de tourner alors que les partisans les plus optimistes de cette énergie tablaient à l’époque sur un fonctionnement pour 25-30 ans, grand maximum, c’est vouer son pays à un accident inévitable qui, un de ces beaux matins, interrompra pour des centaines d’années le cours de la vie sur tout ou partie du territoire national, vitrifiera nos quartiers, nos chemins de campagne, nos amitiés, nos souvenirs – c’est de l’extrémisme et même du nihilisme.

Je vous fais confiance, Albin, pour admettre qu’il n’y a ici aucune exagération, aucun « procès d’intention » envers le nouveau président de la république ; je ne veux simplement pas du même monde que vous. Par contre, je vous entends grogner un peu : « bon, tout ça, ça n’est pas que Macron, d’autres l’ont porté avant ou auraient pu le faire à sa place ». Et c’est vrai : les partis pris et les projets que je dénonce ici comme néfastes, voire criminels, n’ont pas attendu l’ascension météorique de la figure « jupitérienne » d’Emmanuel Macron. Ce sont des partis pris et des projets partagés par l’ensemble de la couche sociale qui préside à la modernisation capitaliste du monde depuis 70 ans, la technocratie. Et il y a eu, il continue d’y avoir des technocrates d’obédiences idéologiques un peu différentes, en surface : des technocrates de gauche, qui s’inscrivent dans un héritage social-dirigiste, des technocrates de droite plutôt marqués par l’idéologie libérale ; des technocrates chrétiens, des juifs, et maintenant des musulmans ; des technocrates staliniens, des technocrates nostalgiques de Vichy et de l’Algérie française. Mais ça ne les a pas empêchés depuis des décennies d’avoir une approche commune, de partager une représentation de la société et un impératif forcené de modernisation.

Le bouleversement en cours du système politique français par Macron, c’est la motion de synthèse de la technocratie. C’est un best of de Pierre Mendès-France, le « Jeune Turc » modernisateur qui fit abandonner au vieux Parti Radical l’habitude de défendre la France des paysans et des petits commerçants ; de Jacques Chaban-Delmas et de Jacques Delors, le gaulliste social et le démocrate chrétien qui voulaient endiguer la contestation radicale de Mai-68 avec leur projet de « Nouvelle société » ; de Michel Rocard, le social-chrétien qui aspirait tant au « Big bang politique » que nous avons sous les yeux. C’est étrange, du coup, comme le mot de technocratie est absent des débats de campagnes de ces derniers mois, alors qu’il est la clé pour saisir la situation présente et que l’élection de Macron marque une nouvelle étape dans la suprématie de la couche sociale que ce mot désigne. Même l’extrême-droite, qui aimait tant l’employer dans le passé, notamment pour dénoncer le pouvoir des hauts-fonctionnaires (non élus) de la Commission européenne, n’en parle plus. Logique : pour se préparer à accéder au pouvoir, Madame Le Pen s’est elle-même entourée de technocrates.

La technocratie, c’est cet ensemble de dirigeants politiques et économiques qui jouent un rôle crucial dans l’orientation et le pilotage du développement industriel, et dans la défense de son idéologie : hauts-fonctionnaires et ministres, bien sûr, scientifiques et ingénieurs (des « grands corps », en France), directeurs d’écoles de commerce et directrices d’agences régionales, créateurs de start-ups et cadres de grands groupes, journalistes économiques et publicitaires…, toutes et tous assurant en permanence la promotion de ce développement auprès des populations en martelant notamment qu’aucune autre possibilité n’existe pour notre société que de poursuivre sur le même chemin. La technocratie, c’est (entre autres) Jean-Michel Blanquer, l’ancien directeur de l’ESSEC devenu ministre de l’Éducation nationale ; c’est Muriel Pénicaud, ancienne DRH chez Danone ou Dassault Systèmes devenue ministre du Travail (DRH de la France) ; c’est Agnès Buzyn, cancérologue passée par la tête de grandes agences sanitaires et qui devient ministre de la Santé ; c’est Sophie Feracci, avocate d’affaires, ancienne directrice de cabinet de Macron à Bercy puis pendant la campagne présidentielle, désormais à ce même poste auprès de Buzyn ; c’est le phénoménal Mounir Mahjoubi, à peine trente ans et secrétaire d’État au numérique après avoir fondé plusieurs start-ups et dirigé le Conseil national du numérique sous le gouvernement précédent. C’est vous-mêmes, bien sûr, M. Serviant.

Nous [voici arrivés] à l’ère de la technique sociale, où il s’agit d’orchestrer tout le contexte humain qui entoure le complexe industriel. La politique, l’enseignement, les loisirs, les divertissements, la culture dans son ensemble, les pulsions inconscientes et (…) la contestation même de la technocratie, tout cela devient objet d’une étude et d’une manipulation purement techniques. Il s’agit de créer un nouvel organisme social dont la santé dépende de sa capacité à faire battre régulièrement son cœur technologique. (…) [A ce stade de développement], il n’y a plus rien de petit, de simple, d’évident pour le non-technicien. L’échelle et l’intrication de toutes les activités humaines dépassent au contraire la compétence du citoyen « amateur » et réclament inévitablement l’attention de spécialistes (…). Il serait effectivement antirationnel de faire autrement, puisqu’il est universellement entendu que le but essentiel de la société est de faire tourner efficacement l’appareil de production. En l’absence des spécialistes, la grande machine se détraquerait, nous laissant au milieu du chaos et de la pauvreté. (…)

Les violents débats entre conservateurs et libéraux, extrémistes et réactionnaires, touchent à tout sauf à la technocratie, parce que celle-ci n’est pas conçue en général (…) comme un phénomène politique. Elle y occupe plutôt la place d’un grandiose impératif culturel qui ne saurait être discuté ou mis en question. (…) Dans notre société industrielle avancée, l’art de la domination technocratique est devenu si subtil et si bien rationalisé que même ceux qui régissent notre vie au niveau de l’État et ou des corps constitués refusent de se concevoir comme les agents d’un contrôle totalitaire. Ils se voient plus volontiers comme les managers consciencieux d’un système social libéral et généreux qui, par le fait même de son opulence proclamée, est incompatible avec une quelconque forme d’exploitation. Au pire, le système peut comporter certaines lacunes sur le plan de la répartition – mais bien entendu elles seront comblées… un jour ou l’autre.
(Theodore Roszak, Vers une contre-culture, Éditions Stock, 1970, p. 19 à 23 [4])

Bien sûr, vous n’êtes pas d’accord avec une telle analyse, Albin, mais avouez qu’écrire ça en 1969, c’est quand même bien vu. Et quelques lignes après, il y a aussi une citation de Kennedy pendant sa présidence, vous allez me dire à qui ça vous fait penser :

Aujourd’hui, nos grands problèmes intérieurs sont plus subtils et moins sommaires. Ils ne concernent plus des conflits philosophiques ou idéologiques fondamentaux mais les voies et les moyens permettant d’atteindre des buts communs, la recherche de solutions intelligentes à des questions complexes (…). Ce dont nous avons besoin, ce n’est pas d’étiquettes et de clichés mais d’une discussion [sur les] questions complexes et techniques que pose la marche en avant d’une grande machine économique.
(Discours à l’université de Yale, juin 1962)

J’imagine que vous trouverez le parallèle entre Kennedy et votre champion flatteur… C’est pour ça que tous ceux qui passent leur temps à associer ce dernier à la banque et à la finance perdent leur temps. Ce n’est pas l’essentiel. Le passage de Macron à la banque Rotschild n’est qu’un élément d’un parcours dont toutes les étapes sont significatives : Sciences Po, l’ENA, la participation à la commission Attali de « libération de la croissance française », la participation au cabinet Hollande à l’Élysée, puis la nomination à Bercy (ministre de l’Économie, de l’Industrie et du Numérique) pour y réaliser une loi qui applique les préconisations de la commission Attali.

L’ennemie de la vie, ce n’est pas simplement la finance, c’est l’industrie. L’ennemie du peuple, ce n’est pas seulement la banque, c’est la technocratie : en plus du pouvoir de l’argent, le pouvoir des normes bureaucratiques et de l’innovation technologique qui sont indispensables à la mise en valeur du capital, à la poursuite de la croissance – du désastre. Monsieur Macron a été désigné comme l’exécuteur en chef de la technocratie française pour les années à venir. Il durera ce qu’il durera, car l’essentiel, c’est le collectif, n’est-ce pas ?

L’enjeu du quinquennat qui commence est clair comme de la silice. Il s’agit pour M. Macron et sa troupe d’accélérer la conversion des Français à « la vie.com », comme le disait une publicité pour un fournisseur internet il y a quelques années. C’est-à-dire à la fois renforcer l’emprise du capitalisme de haute technologie sur la vie des gens, et les faire collaborer activement, avec enthousiasme, à ce renforcement. Voilà une bonne définition de l’économie collaborative : faire adhérer les gens à leur propre dépossession – comme quand des personnes renoncent à habiter leur appartement pour le louer par l’entremise d’Airbnb. Vous le dites à votre façon, Albin Serviant, dans l’article du Monde du 4 avril : Macron, contrairement aux vieux politiciens, a le « charisme » pour « convaincre les gens que ses solutions pour l’économie sont faites pour eux ». Alors que ces solutions, évidemment, sont faites contre eux, comme s’en rendent compte un peu tard bon nombre d’auto-entrepreneurs qui s’étaient inscrits comme chauffeurs sur les plate-formes d’Uber.

Ça n’est pas gagné d’avance pour vous, mais enfin, force est d’admettre que vous avez de sacrés atouts dans votre manche. Tout l’appareil médiatique est à vos pieds, ces jours-ci, comme l’on n’avait pas vu cela depuis longtemps. Une bonne partie des professions intellectuelles, des milieux de la culture, marchent dans la combine de l’homme providentiel, toutes leurs défenses mentales sont tombées pendant la quinzaine de l’entre-deux tours avec la peur de voir Marine Le Pen élue. Il faut dire que votre truc de la prise d’otages anti-fasciste est désormais remarquablement au point, une vraie technique de coup d’État permanent ! Le spectre du FN permet à la technocratie régnante de se maintenir en place, mieux : de retremper à chaque fois sa légitimité, qui paraît pourtant si souvent branlante, éreintée par la répétition des mêmes épisodes. Le spectre du fascisme et d’un « nouveau janvier 1933 » permet à intervalles réguliers d’envoyer de violentes décharges d’adrénaline idéologique dans le corps social, pour que les électeurs dépossédés et en colère réclament, tous comptes faits, que tout continue à l’identique. Et, en fait, ce sera pire.

Pour tous ceux qui n’ont pas renoncé à un changement profond d’orientation de la société moderne, les anti-capitalistes – c’est-à-dire anti-industriels, décroissants, « luddites » –, ceux qui veulent encore croire à la possibilité d’une souveraineté populaire et à des formes d’auto-gouvernement des territoires (communes, régions, fédérations nationales), ceux qui sont en colère mais sans dent particulière contre le cosmopolitisme ou les immigrés – pour tous ceux-là, l’enjeu sera de dénoncer ce que vous entreprenez au fur-et-à-mesure, de s’y opposer autant que possible, d’en expliquer largement les tenants et les aboutissants. Face à vos plans de comm’ bien huilés et vos tentatives de brouiller les pistes par de beaux discours et de fausses précautions, il s’agira de faire enfin apparaître la technologie comme un enjeu politique essentiel, un moyen décisif de domination, d’exploitation, de perte de pouvoir sur sa vie, ce qui est clair pour peu de monde, jusqu’ici.

Tant qu’un mouvement populaire ne s’opposera pas à la tenue des mascarades électorales verrouillées par la technocratie, et ne mettra pas en cause frontalement le résistible déferlement technologique orchestré par vos soins, Albin, vous serez tranquilles. Vous et vos collègues de tous les pays pourrez continuer de semer le chaos tout en daubant sur les losers de France, d’Angleterre et de Navarre. Vous pourrez déverser votre mépris sur ces franges de populations apparemment ou réellement réticentes à votre Meilleur des Mondes. Surtout, ne vous arrêtez pas, parce que votre franchise et votre arrogance naturelles pourraient nous être d’un certain secours pour qu’une majorité comprenne, finalement, qu’il faut absolument arrêter votre maudit train.

En espérant vous croiser un de ces jours en rase campagne…

Matthieu Amiech
29 mai 2017

(Matthieu Amiech est un des auteurs de La Liberté dans le coma. Essai sur l’identification électronique et les motifs de s’y opposer, signé du groupe MARCUSE aux éditions La Lenteur, en 2013 ; co-auteur avec Julien Mattern du Cauchemar de don Quichotte. Retraites, productivisme et impuissance populaire, 2004 – réédité en 2013 à La Lenteur. Il participe aux activités du groupe Faut Pas Pucer dans le Tarn, en lutte contre le puçage des animaux d’élevage et la soumission de toutes les activités humaines aux machines bureaucratiques et informatiques.)

Haro !

Tue, 30 May 2017 15:38:15 +0200

Incendie de véhicules appartenant à Enedis

"Qui en veut à Enedis ?" demande la journaliste de France-3 région ce matin après l’incendie de 11 véhicules appartenant à l’ex-ERDF dans la nuit du 29 au 30 mai à Grenoble, rue du Vercors. "L’alerte a été donnée à 2h57 précisément et les pompiers de l’Isère ont déployé 3 lances pour venir à bout du sinistre. L’hypothèse criminelle est largement privilégiée par la police qui a ouvert une enquête."

Un communiqué anonyme de revendication nous est parvenu ce matin. On ne saura pas "qui en veut à Enedis" - et nous ne voulons pas le savoir. Mais on y apprend les motivations des auteurs de ces sabotages. Une chose est sûre : si leur prose peut paraître pompeuse, ils ne se trompent pas en désignant ERDF comme l’un des "milles avatars de l’infrastructure capitaliste" et en l’accusant de rendre possible le vieux rêve cybernéticien par le biais (entre autres) du compteur Linky. A ce sujet, nous renvoyons nos lecteurs à ces différents articles :

- Mobilisation contre les compteurs linky

- Comment démonter un compteur linky ?

- Appel à des actions contre la ligne THT en Haute-Durance

Dans la nuit du 29 au 30 mai 2017 une douzaine de véhicules ont été pris pour cibles.

Les entreprises les plus mortifères se vétissent stratégiquement de nouvelles parures. Suez devient Engie, Vinci devient Indigo, ERDF devient Enedis. Ce goût pour l’apparence ne trompe plus que les mirauds. Dans un monde où la communication falsifie tout, exhibons franchement les responsables du désastre organisé. ERDF travaille à l’électrification constante de nos territoires. ERDF se déploie entre chaque site de production et foyer de consommation. C’est ce réseau, ce maillage de cables qui branche les êtres humains sur les barrages, les éoliennes, le photovoltaïque, les centrales nucléaires. EDF, alter-ego d’ERDF administre les doses, la bureaucratie énergétique contrôle. Nous ne palabrerons pas sur les insignifiantes disctinctions que d’autres aiment à faire entre les modes industriels de production électrique. Nous les condamnons tous.

Cette nuit nous avons détruit du matériel d’ERDF, nous nous en expliquons. Si nous avions des allume-feu en poche, quelques litres de mélange inflammable, un briquet et nos déterminations, c’est que le sabotage devient pour nous une évidence contre l’un des mille avatars de l’infrastructure capitaliste.

À la fonction vitale de cette entreprise dans la gestion des flux.
À la dévastation des milieux où courent désormais des lignes THT.
À notre dépendance aigüe à l’industrie électrique.

S’ajoute aujourd’hui ce petit objet hautement néfaste, le Linky. Ce compteur a déjà défrayé la chronique et d’autres ont su mieux que nous en décrypter les dangers. Le Linky n’est qu’un prélude, un dispositif pionnier dans la déferlante de technologie domestique qui s’annonce. La domotique progresse, le vieux rêve cybernétique s’incarne. N’en restons pas là, remontons aux causes, à la genèse des nuisances. Derrière le Linky il y a l’omniprésente industrie et la logique dépossession matérielle de moyens de produire nous même notre énergie.

Il s’agit d’attaquer, et les cibles sont nombreuses. Nous attaquons les responsables de l’état actuel du monde. Nous sommes opportunistes, pourquoi cette cible plutôt qu’une autre ? Vinci, Suez, Eiffage, le CEA sont autant d’ennemis. Il y en a d’autres. Leur arrogance est insuportable. Nous cherchons les failles, nous cherchons où frapper pour rappeller que des personnes résistent et transforment leur critique en actes.

Cette pratique du sabotage, nous souhaitons la partager. Elle est ancienne et toujours d’actualité. C’est mettre un grain dans les rouages de la machine. Nous sommes conscient-e-s qu’ERDF et ces mefaits ne seront pas arretés par notre action. Nous sommes conscient-e-s que sans des actions offensives à son encontre ERDF est libre d’étendre son emprise.

Il ne s’agit pas de dialoguer ou de critiquer ERDF. Avec le sabotage de ces véhicules nous attaquons un ennemi, nous instaurons un rapport de force, et nous démontrons que nous pouvons dépasser nos peurs. Parce qu’il ne nous est plus possible de contempler la misère en pansant nos plaies ou simplement sans rien faire. Mais le sabotage n’est pas une fin en soi. Cette pratique s’inscrit dans nos vies aux côtés de beaucoup d’autres. Nous les choisissons pour vivre pleinement nos existences.

Haro !