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Thu, 16 Nov 2017 21:00:00 +0100

Catastrophes... mutationnelles



De la pluie et du beau temps. Histoires... à finir mouillé. Depuis déjà trois jours, les médias annoncent le “passage sur la Grèce, d'une tempête anormale, porteuse de phénomènes extrêmes, tel un ouragan méditerranéen”. Jargon catastrophe, comme pour en rajouter sur la peur dans l’âme. Puis, vint l’orage, et dans la matinée du 15 novembre sur l’Attique, toute une bande côtière non loin d’Éleusis, dans le grand Ouest athénien qui se transforme en déversoir de la boue et des eaux... fuyant la montagne proche et balayant tout sur leur passage. Bilan: 16 morts et 4 disparus. Catastrophe dite “naturelle”.

Ciel depuis les quartiers sud d'Athènes. Le 15 novembre 2017

Sauf que les Mystères d’Éleusis de jadis, représentaient une des formes les plus élevées de la spiritualité grecque, étaient traditionnellement consacrés, non seulement à Déméter et à sa fille Perséphone, mais aussi aux divinités de la terre et des morts, tel Hadès.

Le ciel était pourtant beau depuis les quartiers de la bande côtière du grand Est athénien, et les catastrophes dites “naturelles” ont concerné, concernent et concerneront, plutôt l’ouest de l’agglomération, les quartiers pauvres, ceux davantage paupérisés. Les medias se sont aussitôt adonnés à une entreprise de dramatisation à outrance, les reportages radiophoniques et télévisés passaient en boucle les scènes (et les sons) de la “catastrophe”, les cries, les larmes, la colère des femmes et des hommes.

Les premières photos des victimes ont été repérées et ainsi rajoutées au montage des vidéos et des reportages. Êtres souriants à l’humanité guillerette, et parfois rajoutée pour les besoins ardus de l’iconographie... des réseaux sociaux, ainsi récupérée et rattrapée pour une seule et ultime fois par “l'actualité”. Pauvres gens, riches souvenirs... au numérique post mortem.

En Attique de l’ouest, le 15 novembre (presse grecque)

En Attique de l’ouest, le 15 novembre (presse grecque)

En Attique de l’ouest, le 15 novembre (presse grecque)

Tout avait été pourtant dit et prévu. Dimitris Papanikoláou, professeur émérite de géologie à l’Université d'Athènes, joint par les médias depuis hier à plusieurs reprises
, avertit en tout honnêteté que si rien ne se fait immédiatement, nous revivrons une nouvelle catastrophe majeure comme celle en l'Attique de l'Ouest et cela très probablement au même endroit.

Cet universitaire s’occupait déjà de la région de Mandra, au funeste titre d’une ‘étude de cas’ des inondations à craindre et notamment... à prévoir. Une ‘étude de cas’, proposée aux étudiants en master se spécialisant plus exactement dans la prévention des catastrophes dites “naturelles”. “Ce fut un exercice de base sur la question des inondations, et nous avons choisi cette localité et région, car elle réunit toutes les caractéristiques d’ailleurs aggravés de tous cas similaires, lorsque par exemple l'intervention humaine, l'ignorance, l'indifférence ou le manque de connaissance comme le défaut de traitement significatif du sujet, sont évidemment de nature criminelle.”

Les données fournies choquent, comme elles provoquent autant de la colère. Dimitris Papanikoláou a conclu que “les preuves sont disponibles pour établir les responsabilités des uns ou des autres, et ce qui doit être fait, devient clair pour tous ceux qui désirent alors voir. Il y a eu enfin d’autres inondations, celle de 1996 avait fait deux victimes au même endroit. La nature nous avait ainsi mis en garde devant ce qui est arrivé finalement hier à Mégara et à Mandra, et sur cette partie nord de l'autoroute, à 1-2 km de Mandra. Car le problème en amont, il se situe exactement en ces lieux.”

“Les ruisseaux et les canaux évacuant l’eau depuis le mont Pateras, ont tout simplement cessé d’exister, et ceci en moins de vingt ans. Et c’est de la pure intervention... anthropogénique. Certaines personnes qui possédaient alors des terres à l'est du ruisseau et près de l'autoroute, à l’époque c'était la route nationale, ils ont tout... empli et vendu sous forme de terrains devenus ainsi constructibles. Des entreprises s’y sont installées, et l’affaire la plus tragique, c’est que même la municipalité a participé à ce processus effarant en y bâtissant ses propres entrepôts.”, (médias grecs du 15 et 16 novembre 2017)

La route... vers Corinthe à hauteur de Mandra. Presse grecque, le 16 novembre

Monument des héros du pays, de jadis... et de notre temps. Mandra en Attique, le 15 novembre (presse grecque)

Le problème est politique, moral, civilisationnel, et les apories augmentées, par exemple ce ‘chacun pour soi’ (et la pluie pour tous), l’ont définitivement aggravé. Depuis que notre univers crisique a imposé la... grande mutation des modes de chauffage, surtout via la quasi-généralisation du chauffage au bois, de bien nombreuses pentes ont été impitoyablement dégarnies de leurs arbres et arbustes. Tel fut le cas du Mont Pateras, depuis près de cinq ans, et encore cette année, entre août et novembre, en attendant le... grand froid.

“Nous vérifions alors chaque jour, cette part de nous-mêmes, celle qui a peur ou qui ne réfléchit plus, et qui vise avant tout, le profit personnel,” avait déclaré le compositeur Mános Hadjidákis lors d’une interview accordée en 1993, quelques mois seulement avant sa disparition physique. C’est toujours vrai, encore plus vrai qu’en 1993, et la situation crisique grecque, n’aura en rien amélioré les attitudes humaines. Question d’ethos peut-être, et qui n’est pas comme on sait... de la toute dernière pluie chez l’Homme.

Mános Hadjidákis (deuxième à gauche) en Crète en 1979 (source: Dimitris Kalokyris)

Beau pays, asséché de ses ressources morales, humaines, économiques... ainsi inondé. L’annonce faite par le “gouvernement” de la distribution de “la part sociale” (voir le billet précédent de ce blog), tombe également et littéralement dans l’eau. Les Tsiprosaures viennent de décréter le deuil national, en attendant, la pseudo-commémoration (celle des officiels), de la révolte de l’École Polytechnique (17 novembre 1973). Des individus (venus en partie des quatre coins de l’Europe) se réclamant de l’anarchisme, occupent (en partie) les lieux, le bâtiment historique de l’École Polytechnique est... très historiquement saccagé (cette situation dure depuis près de trois décennies), le nihilisme triomphe, d’en bas comme d’en haut, avec en prime nos dernières pluies. Ambiance très tendue donc à Athènes en ce moment.

Ainsi, et surtout, le licenciement de la journaliste Panagióta Bitsika peut passer presque inaperçu... actualité oblige. Elle travaillait pour le journal “To Víma” depuis plus de 20 ans, et ce journal (avec l’ensemble du groupe de presse DOL) vient de passer sous le contrôle de Marinákis, armateur, magnat de la presse et cogérant de l’équipe d’Olympiakós du Pirée. La nouvelle direction impose de bien... nouveaux et novateurs contrats de travail. “Vous les signez, ou sinon, c'est la porte”, voilà ce qu’a été expressément imposé aux salariés (essentiellement journalistes).

En somme, ces nouveaux contrats de “travail”, imposent aux journalistes le statut de... l’équiper polyvalent, leur spécialisation, ainsi que la description précise de leur tâche ne sont plus mentionnées. Les journalistes devront aussi accepter de travailler pour l’ensemble des journaux du nouveau groupe (DOL et Marinákis réunis), d’après les besoins de l’entreprise. Et à part la baisse de leurs rémunérations, ces “journalistes” du troisième millénaire... bien suranné après Hérodote, devront signer un document déchargeant leur patron de toute responsabilité pénale, en cas de poursuites, en rapport aux textes que les journalistes auront publié aux quotidiens du groupe.

Beau pays. Golfe Saronique, novembre 2017

“Au nom de la morale et de la dignité je ne peux pas signer ce texte”, déclare Panagióta dans sa lettre ouverte, adressée à la profession
. Hier, devant les nuages et le soleil couchant du Golfe Saronique comme autant du journalisme et de la Grèce, mon ami Th., journaliste au chômage, me disait qu’il avait échangé avec Panagióta au téléphone, et qu’à travers toute leur profession subsistante, les patrons viennent d’imposer simultanément la baisse des salaires de 30% à 50%. “Vous acceptez, ou sinon c'est la porte”.

Mon ami est désormais certain: “Le journalisme est mort. D’ailleurs, jamais dans ce pays les medias n’avaient été autant contrôlés et pour tout dire, laminés par le pouvoir (le vrai, pas celui de la marionnette Tsipras), qu’aujourd’hui. Ce n’est même plus le rédacteur en chef, ni même le patron du journal qui annonce ce chantage aux employés du journal - me disait Panagióta - mais un administrateur financier, dépêché par Marinákis et que nous n’avions jamais vu jusque là. Contemplons alors le soleil, la mer et les nuages... ailleurs il pleut, et aucune réaction pour l’instant de la part de l’Union syndicale des journalistes. Silence... orage.”

En Attique de l’ouest, le 15 novembre (presse grecque)

“La fosse Adriatique s’est dangereusement étendue, elle rejoindrait même la scission de la plaque anatolienne. La distance qui nous sépare ainsi du reste de l'Europe, socialement, psychologiquement, institutionnellement et politiquement, grandit jour après jour.”, écrit Takis Theodorópoulos dans sa chronique au quotidien “Kathimeriní” (15 novembre)
. Pas tant que cela je dirais, question de rythme et peut-être de... pluviométrie.

Un habitant a sauvé deux animaux adespotes. Mandra en Attique, le 15 novembre (presse grecque et Reuters)

Les mondialisateurs de l’affairisme, ainsi que les irréfléchis locaux et nationaux des catastrophes dites “naturelles”, se disent sans doute avoir tout prévu. Nous vérifions alors chaque jour, cette part de nous-mêmes... et pourtant. Sous la catastrophe... mutationnelle, un jeune habitant de Mandra a sauvé hier, deux animaux adespotes (sans maître), un chat et un chien.

De la pluie et du beau temps. Histoires... à finir mouillé, sauf que la délivrance est quelquefois à portée de main.

Un habitant a sauvé deux animaux adespotes. Mandra en Attique, le 15 novembre (presse grecque et Reuters)


Panagiotis Grigoriou

Wed, 15 Nov 2017 09:00:00 +0100

Donation - Appel mensuel - Novembre 2017


Panagiotis Grigoriou

Tue, 14 Nov 2017 16:00:00 +0100

Place aux jeunes



Pluies et orages. L’air athénien sent déjà le bois brûlé à la tombée de la nuit. Nous implorons... le général Hiver: Clémence et indulgence. Cela dit, cette situation crisique grecque... est vieille de huit ans. “Une génération en termes de temps”, comme me le dit l’ami Dimitri. Donc temps d’hiver: “Les plus jeunes, ils n'auront pas connu autre chose, et d'ailleurs, c'est la précarisation ou rien, strictement rien, ils le savent”. C’est autant par cette réadaptation forcée de la société, rien que par la saignée, que le discours politique devient caduque, voire ridicule. Le quotidien... et son esprit de suite.

Le quotidien athénien. Années dites de “crise”

Devant notre immeuble, sans chauffage central depuis 2012, c’est entre voisins que nous extrapolons au sujet de la météo, mais en réalité, en matière de pratiques de... chauffage alternatif obligatoire. Nos mentalités évoluent, et notre état de santé avec... ou plutôt le contraire. Cet hiver, nous ne ferons pas fonctionner les deux chauffages à bouteille de gaz, ils seront remplacés par de l’électrique, cela nous épargnera, espérons-le, certaines visites chez le pneumologue.

Nos choix sont restreints, comme pour le reste..., puis, les factures d’électricité après relevé, elles arriveront comme on sait après l’hiver. “Nous aviserons”, tel est le... slogan révolutionnaire d’après la dernière mode dans notre immeuble, comme partout ailleurs au château branlant de l’édifice grec.

L’autre soir, nous avons enfin pu... pratiquer cette taverne des quartiers populaires dans l’ouest d’Athènes, entre amis. Projet... géopolitique sans cesse reporté depuis plusieurs semaines. Petit vin, petits plats, petite facture (8€/personne) et cependant, grand moment dans la lutte... finale, contre la désertification de notre sociabilité. Et ce n’est pas rien. Après tant de luttes politiques perdues et trahies, finalement sur un terrain, lequel nous avait été de toute évidence dérobé, nous voilà désormais défendre l’essentiel, avant même toute autre forme de résistance.

Nous évoquons vaguement notre passé, et encore moins les affaires politiques courantes. En réalité, il s’agit des ‘fake news’, nouvelles alors autorisées, présentés comme étant des événements importants. Tels, les primaires au nouveau parti, dit de centre-gauche, un conglomérat d’anciens Pasokiens (PS) et de réformistes berlinochromes et bruxellotrophes. Et nous évoquerons donc pêle-mêle, le sort réservé à certains sarcophages romains, entassés tout simplement dans un quartier pourtant aisé de l’agglomération d’Athènes, comme nous évoquerons les paradoxismes des chats adespotes ou hébergés, finalement bien moins radicaux que les nôtres.

Notre univers. Athènes, novembre 2017

Sarcophage entreposé. Au nord d'Athènes, novembre 2017

Hermès, aussi chat de ‘Greek Crisis’. Athènes, novembre 2017

Notre ami M. remarque encore, que d’une certaine manière, les embouteillages font leur retour en ce moment dans le quotidien de la ville d’Athènes. “Les gens, ceux ayant encore certains revenus, si possible fixes, les fonctionnaires par exemple, réadaptent leurs manières en la matière. Ils économiseront ailleurs et en réalité, ils se priveront, pour pouvoir éviter les rames bondées du métro et de Proastiakós (RER monoligne de la Région Attique). Ils veulent surtout éviter le contact, avec d’abord toute cette énergie négative des autres, puis, les agressions, les mendiants, les drogués, les vols, voire le bruit. Et aussi les grèves.”

“Puis, ils se rendent compte que même en voiture, leurs... périples deviennent de plus en plus tendus, comme jadis du temps où nos circulions en moto. Toujours en état d’alerte. Les gens conduisent comme si tous les autres n’existaient absolument pas. La société n’est plus, et elle devient de part ce fait de moins en moins fréquentable, sauf lorsque pour nos choix orientés, que et que j’appellerai ‘de niche’. Depuis plus d’un an, je rencontre ceux qui visitent les Monastères, puis les moines, leur spiritualité. J’y retrouve le calme, une posture sincère, une sorte même de catharsis psychique. Je peux mieux tenir le coup, mieux comprendre peut-être les autres, et... autant je dirais moi-même. Et ce n’est pas qu’une affaire de croyance.”

“Dans mon service, comme partout ailleurs dans la fonction publique depuis la crise, les gens sont devenus mesquins, rancuniers, rapporteurs, jaloux, filous et surtout mouchards. Tous nos salaires ont été diminués, sauf qu’ils ne sont pas identiques pour chaque les cas, alors, le grand jeu consiste à contester (symboliquement et parfois même par la voie officielle) les petits plus, ou avantages de tel ou tel collègue. Ils n’ont pas autre chose à faire, ils disposent du temps... libre, et surtout pour certains d’entre eux, le fait d’avoir intégré la fonction publique, est lié aux clientélismes des partis politiques. Ces gens ne savent pas faire autre chose... ainsi, ils chipotent autour d’eux, pour mieux accroître leur propre espace, telle est leur conviction la mieux profonde. ‘Ma survie, c’est la mort des autres’, sauf que nous n’irons guère très loin de la sorte.”

Athènes en 1917. Revues d'antan

Notre univers. Athènes, novembre 2017

La fin de la saison touristique. Hydra, novembre 2017

Pour P., l’épouse de M., tout est autrement plus simple. Elle travaille dans le privé à temps plein et alors miracle, son salaire est versé, “c'est alors un authentique privilège” comme elle dit, à ses yeux. “Je touche 650€ en net par mois, et pour une fois, nos rapports et interactions au travail ne versent pas forcement dans le négatif. Mon problème c'est qu’après le 20 de chaque mois, il ne reste plus rien de mon salaire, nous avons avec M., deux enfants, un foyer... une petite vie.”

Ce n’est pas de la complainte augmentée... devant la réalité sans doute, c’est plutôt que notre univers immédiat a pris ces rides, auxquelles très précisément nous n’avions pas pensé durant les premières années de la dite “crise”. Univers lequel n’est pas que de dimension politique, nous le savons aussi.

Notre ami D., insiste sur la décomposition alors totale du monde du travail. Et autant sur sa... recomposition inédite, où plus rien n’est comme avant. Salaires, conditions, enjeux, comme autant s’agissant de l’ambiance. Il a rigolé comme nous et comme les autres Grecs, des 720 millions d’euros que le pantin Tsipras se dit prêt à “distribuer aux plus nécessiteux, au bénéfice d’à peu près 3,4 millions de citoyens sous forme d'aide exceptionnelle”, d’après son annonce “solennellisée” au soir du 13 novembre (medias grecs du 13 et 14 novembre) . Cela fait en moyenne 211€ par personne concernée. Dimitri donc en rigole. En plus, cette aide est conditionnée suivant ce que les intéressés peuvent posséder en biens, notamment immobiliers. Ce qui peut ainsi en exclure pas mal de Grecs en réalité.

Présentation et signatures d'un livre, pièce de théâtre. Athènes, novembre 2017

Dimitri, petit entrepreneur laisse plus de 65% de son chiffre d’affaires en taxes, cotisations et impôts. Il en rigole donc de tout cela.

J’évoque le cas de mon ami Th., journaliste au chômage, licencié en décembre 2010. Depuis, il a travaillé en tout huit mois, pour gagner en moyenne 600€ par mois. Son salaire avant les... rides non prévues de nos réalités, s’élevait à 2600€ par mois. Il a touché 20.000€ d’indemnités et 450€ d’allocation chômage durant sa première année sans travail. Nous nous sommes donc amusés à calculer. En ces 84 mois, il aurait gagné grâce à son travail 218.000 euros en net, plus les cotisations bien entendu. En déduisant les indemnités ainsi que les... microsalaires dont il avait été l’heureux bénéficiaire (218.000-20.000-450X12-600X8=187.800€) mon ami a ainsi perdu 187.800€ en net (et presque le double en brut).

“Couleur locale”, Athènes, novembre 2017

“Cobayes”, Athènes, novembre 2017

“Conférence de Psychologie ésotérique”, Athènes, novembre 2017

Forcé à vendre l’appartement hérité de son père (le fruit de 50 ans de travail) pour 45.000€, et cependant d’une valeur de 145.000€ avant la dite “crise”, il a alors perdu 100.000€ supplémentaires. Mon ami Th. a de ce fait perdu 287.000€ durant cette nouvelle période, son travail, son espoir de retrouver un emploi, sa Sécurité Sociale, sa santé. Les revenus de son épouse (médecin en libéral) ont baissé de 80% tandis que les impôts, taxes et cotisations ont plus que triplé.

Le couple pense à terme vendre l’appartement qu’il habite, c’est l’héritage venu de la mère de mon ami, 50 m2... 50 ans de travail également. Subsistera alors leur dernier bien, l’appartement de l’épouse, hérité de la génération de ses parents. Le couple, paupérisé n’a jamais eu de dettes envers les banques sauf que les cotisations, les taxes, ainsi que le quotidien (se nourrir, se chauffer, si possible se déplacer, acheter ses médicaments) sont alors implacables. Mon ami voit même la mort surgir, “je n'ai pas peur”, me dit-il, et c’est un exemple de la paupérisation de la classe moyenne et autant des générations qui n’ont plus l’âge pour quitter le pays. Ainsi mon ami Th. a perdu 287.000€ (et en réalité davantage). Et il toucherait disons 211€ d’aide exceptionnelle, et encore ce n’est pas certain, car aux yeux de la sensibilité Syriziste, ces gens sont encore suffisamment et terriblement... possédants (deux appartements).

“C’est un plan, il émane de ce fameux 1%, celui qui possède alors plus du 85% des richesses du monde. Que les autres ne possèdent plus rien. Qu’ils soient réduits à recevoir des aides de survie, si possible sous forme d’agent virtuel, surtout virtuel, c’est ainsi que l’on fabrique du bétail contrôlable. C’est aussi de cette manière que le 1% est en train de spolier tous les biens de la classe moyenne existante. La Grèce est un cobaye aux spécificités bien propres, hélas, les autres pays suivent et ils suivront, dans la mesure aussi, où nos métiers disparaissent sans forcément être remplacés. Sauf que peut-être tout explosera..”, dit-il notre ami D. en guise de commentaire.

Enfin, nous aurons évoqué la situation des jeunes. La presse grecque en ce moment l’évoque très largement , à l’occasion d’un récent reportage du “Der Spiegel”, consacré aux travailleurs pauvres que sont devenus les Grecs, et d’abord les jeunes, dans leur ensemble . Témoignages:

Le reportage de 'Der Spiegel'. Novembre 2017

Jeune, travailleuse et pauvre. Grèce, 2017

“Je suis diplômé de la Faculté des sports, mais je n'ai pas trouvé de travail en tant qu'entraîneur, ou d’enseignant dans ma branche. Les conditions de travail dans la restauration rapide où je travaille sont misérables. La moitié de mes collègues sont obligés à travailler sans Sécurité Sociale (pas de cotisations). Il y a un moment, deux frères jumeaux y travaillaient et le patron, il avait seulement déclaré l'un des deux. Je travaille 40 heures par semaine et je gagne 490 euros par mois. Je ne suis jamais payé des heures supplémentaires, et encore je ne reçois rien non plus lorsque je travaille le jour de Noël ou durant d’autres jours fériés. L'exploitation des travailleurs est encore plus féroce dans les petites entreprises. Ils nous observent constamment avec des caméras. Je vis toujours avec ma mère, car louer un appartement avec mon salaire c’est impossible. Ma mère et moi alors ensemble, nous parvenons tout juste à payer les traites de l'emprunt immobilier et cela, très difficilement. L'argent gagné n’est le plus souvent suffisant, que pour seulement les deux premières semaines de chaque mois.” Témoignage de Márkos Karidis, 30 ans
.

Márkos Karidis, 2017

“Je travaille et tant qu’enseignant au sein d’un établissement privé, 25 heures par semaine, sauf que mon employeur déclare qu’il me rémunère pour seulement 15n heures par semaine, ceci, pour économiser sur mes cotisations de Sécurité Sociale et pour ne pas être obligé à me traiter comme un travailleur de temps plein. Mon salaire est de 500 euros par mois, mais seulement pour les 9, sur les 12 mois de l'année. Donc, je reçois en réalité 375 euros par mois. Je me sens... alors triplement perdant: Mon assurance sociale assurance n’est pas de plein droit, je ne suis jamais payé pour les heures supplémentaires, ni durant les jours de fête, et enfin, les prestations chômage que je toucherais en cas de perte de mon emploi, elles seront sensiblement réduites.”

“Je vis avec ma sœur, elle est enseignante dans une école publique. Nous n'avons souvent pas l'argent pour nous en sortir durant la totalité du mois - mais la situation pourrait même être pire. Parmi mes amis de l'université, seulement trois sur dix ont pu trouver un emploi fixe en tant qu’enseignants. Trois autres ont quitté la Grèce, et les autres, eh bien, ils ont du mal à joindre les deux bouts en plein univers des mini jobs sans rapport avec leurs études.” Témoignage de Giórgos Georgiádis, 27 ans .

Giórgos Georgiádis, 2017

’Chevaliers et banquiers’. “Quotidien des Rédacteurs”, novembre 2017

Je remarque, que ces jeunes rencontrés par les reporteurs Allemands, ont comme tant d’autres jeunes et moins jeunes ici, le regard mélancolique. Ainsi aussi dans un sens, une soirée entre amis. “Couleur locale”, “Cobayes” et... “Conférences de Psychologie ésotérique”. Sauf que nous avion bien pu rire, de même que lors d’une présentation et signatures d'un livre de pièce de théâtre cette semaine. Pluie sur Athènes, puis notre humour, même mouillé. Coûte que coûte. “Les jeunes - disent mes amis - ne connaissent pas d'autre situation, ils n'en auront pas connu d'ailleurs. Nos souvenirs de la vie et des salaires de l'avant crise, relèvent carrément de la mémoire pour historiens, et encore.” disent mes amis. Silence, on tourne... et place aux jeunes !

La taverne était pour tout dire quasiment vide. Il y avait notre table seulement, puis une tablée d’Albanais, une famille visiblement très Smartphone. Patrons et employés suivaient d’ailleurs un match de football à la télévision.

La vielle Grèce. Sur certaines surfaces, novembre 2017

Très vieille Grèce. Ancien cimetière d'Athènes, novembre 2017

Nouvelle... Grèce. Athènes, novembre 2017

Pluies et orages. L’air athénien sent déjà chaque soir le bois brûlé. Cette situation crisique grecque... est alors vieille de huit ans. La vielle Grèce, la nouvelle Grèce, leurs matchs, entre stéréotypes et affairisme immoral pour certains.

Irini, vétérinaire de quartier en est pareillement outrée. “Les humains dans ce pays deviennent de plus en plus barbares. Sur facebook ; ils repèrent ceux qui aiment les animaux, qui se montrent vulnérables, et qui ont tout de même encore certains moyens. Ensuite, ils diffusent des images d’animaux qu’ils ont prétendument adopté, au besoin, ils les blessent pour que la douleur des animaux puisse être visible à l’écran et ils montent tout un scenario de chantage, psychologique d’abord, chantage tout court ensuite sur leurs victimes. En diffusant ces photos, de plus en plus atroces des animaux, ils sollicitent leurs victimes humaines pour leur verser de l’argent, sinon, ils tueraient ces animaux eux-mêmes, ou dans une version parallèle, ils les feraient euthanasier. Je ne sais plus que dire des humains... atroce”.

De nuit sous l’Acropole, de bien étranges machines à musique inventées, sont ainsi exhibées par leurs créateurs, sollicitant l’obole des passants et des touristes. Aux dires des ministres, la saison touristique a été bonne, la Grèce sortira du mémorandum, et SYRIZA... est alors de gauche.

Étranges machines sous l'Acropole. Athènes, novembre 2017

Orages sur Athènes. Presse grecque du 14 novembre 2017

Le quotidien... et son esprit de suite. Sous le regard de Mimi, aussi chat de ‘Greek Crisis’ !

Mimi, chat de ‘Greek Crisis’. Athènes, novembre 2017

* Photo de couverture: Le quotidien athénien. Années dites de “crise”


Panagiotis Grigoriou

Mon, 13 Nov 2017 01:00:00 +0100

Un autre regard sur la Grèce !



Ethnologue, historien, chercheur, analyste des réalités contemporaines, bloggeur, Panagiótis Grigoríou multiplie les casquettes pour décrypter son pays, une réflexion permanente qu’il met ensuite à profit pour transmettre et expliquer. Depuis avril 2015, ce goût pour le partage des connaissances s’est également matérialisé par la création et la réalisation de son concept réceptif, “Greece Terra Incognita . Son principe: faire découvrir la Grèce autrement, en mer ou sur terre, avec l’idée de sillonner les routes moins fréquentées par les touristes, tout en profitant des éclairages de ce guide pas comme les autres, aussi à l’aise sur l’histoire que sur le monde contemporain.

Panagiótis Grigoríou à Athènes

Des routes terrestres au “think tank flottant” Aussi à l’aise en mer que sur terre, Panagiótis Grigoríou a eu envie d’allier ses passions - la voile, l’enseignement et la recherche, ses terres d’origine - pour poursuivre ses différentes activités autrement. Ou plutôt, ses nombreux lecteurs ont eu envie de poursuivre l’aventure en suivant l’homme sur son terrain de prédilection...: “J’ai enseigné dans le secondaire en région parisienne pendant dix ans. Ensuite, j’ai mené des recherches sur l’entre-deux guerres dans les Balkans et en Grèce. Je publie également à travers mon blog politique et d’analyse anthropologique sur la crise grecque. À un moment, les gens qui me connaissaient, par exemple via le blog, ont voulu que je leur propose mes services d’ethnologue et d’historien sur place. Ils connaissaient la Grèce parfois, mais ils voulaient revenir avec moi. De fil en aiguille, l’idée est née”.

Créé en 2015, Greece Terra Incognita s’appuie totalement sur l’homme, avec le souhait de promouvoir un tourisme alternatif et réfléchi. Côté mer, Panagiótis Grigoríou, qui est aussi skipper, propose un périple en voilier hors des sentiers battus qui permet de découvrir les Cyclades ou le golfe Saronique (au Sud d’Athènes) autrement mais aussi, à l’envie, de jeter un regard curieux et critique sur la façon dont le tourisme y est pratiqué.

Pour cela, il privilégie les îles les moins fréquentées et fait du voilier partenaire de Greece Terra Incognita un véritable petit “think thank flottant”, qui loin d’être austère, permet de présenter la Grèce en faisant la liaison entre l’antiquité et le monde d’aujourd’hui. Côté terre, il privilégie les terres de son enfance, Athènes, où il est né et a grandi mais aussi la Thessalie (Grèce centrale), où vit sa famille, et qu’il fréquente depuis toujours.

En Golfe Saronique, 2017

Athènes autrement

À Athènes, la visite consiste en une journée guidée de quatre ou six heures qui mêlent la découverte de sites historiques à des quartiers plus vivants, tel le quartier étudiant. Panagiótis peut alors alterner entre les éclairages sur l’histoire moderne et contemporaine, la mémoire, et la découverte des bistrots, des librairies, et autres lieux de vie fréquentés par les Grecs.

Je m’adapte beaucoup à mes participants. Ainsi, s’ils le souhaitent, je peux parler de la crise, évoquer la guerre civile qu’a connue le pays après la deuxième guerre mondiale ou privilégier des rencontres particulières, avec un restaurateur historique, un compositeur, etc. Je connais très bien Athènes, où j’ai grandi, cette journée peut vraiment s’imaginer avec les participants.

Sous l'Acropole

Chant Rebétiko à Athènes

Pour ceux qui le désirent, il est également possible d’ajouter une journée pour découvrir l’Attique. L’excursion se fait en voiture. Elle permet par exemple de voir le cap Sounion où se trouve le temple dédié à Poséidon mais aussi d’évoquer l’histoire minière et notamment les mines du Laurion, ces anciennes mines d’argent situées entre Thorikos et le cap Sounion. En face l’ile de Makrónissos fut utilisée comme lieu de déportation des opposants politiques, principalement des communistes, pendant la guerre civile.

La Thessalie au-delà des Météores

“Greece Terra Incognita” propose aussi la découverte d’une région peu connue en Grèce, la Thessalie, où Panagiótis a achevé ses études au lycée, ses parents s’étant ensuite installé sur place. Il y décline quatre parcours, d’un minimum de trois jours, que les personnes intéressées peuvent choisir ou composer à la carte en fonction de leurs envies. Les Météores font partie des possibilités mais au-delà, il propose des ballades en montagnes, la découvertes de villages typiques, parfois abandonnés, des promenades en forêts, la découverte de gorges, de sites naturels, d’églises paléochrétiennes mais aussi des découvertes gastronomiques.

Sur les montagnes de Trikala

On se promène puis on fait une pause, on visite un village en plaine, un vignoble, et l’on voit comment vivent les gens avec leurs réalités et problèmes au quotidien. Il m’arrive de montrer les terres abandonnées du village où vivent mes parents, 30% des personnes l’ont quitté depuis la crise grecque...

Pour ceux qui souhaitent aller plus loin, il est aussi possible de découvrir la forteresse de Trikala et sa vieille ville. Elle compte plusieurs musées intéressants et notamment un musée dédié à la musique populaire et au bouzouki, l’instrument traditionnel par excellence de la Grèce, dont Vassílis Tsitsánis ayant écrit plus de 500 chansons et est connu comme étant un joueur de bouzouki particulièrement doué et ainsi illustre musicien, est natif de la ville.

Mon père, tout petit, dans les années 30, se souvient très bien de ce joueur de bouzouki. Il m’a raconté bien des anecdotes à son sujet, sans compter tout ce qui s’est passé ici pendant l’Occupation et la guerre Civile. Les partisans de la Grèce libre s’étaient basés dans la région. Beaucoup de mes participants s’intéressent à cette histoire parallèle et veulent comprendre ce qui s’est passé en Grèce pendant cette période.

Thessalie occidentale typique

Vivre la Grèce buissonnière pour un tourisme mieux partagé Pour l’heure, Greece Terra Incognita en est encore à ses débuts. Panagiótis accompagne la totalité des partants, mais il n’exclut pas de former ou de s’associer avec d’autres personnes lorsque sa nouvelle activité aura pris sa vitesse de croisière. Il n’en reste pas moins que l’homme souhaite avant tout garder une dimension humaine, privilégiant le contact avec les habitants, les immersions dans la nature, et un tourisme respectueux des producteurs et du territoire qui puisse aider les régions moins fréquentées à trouver des revenus complémentaires.

Il projette également consolider et développer son activité. Souvent, mais seulement quand on le lui demande, il évoque son blog, “Greek Crisis”, où il suit et commente au quotidien ces années noires que vit depuis cinq ans son pays. Ces portraits, ces histoires de tous les jours, c’est toute la richesse d’un homme cultivé, humaniste, qui donnera également aux voyageurs curieux la possibilité d’un voyage bien au-delà des images.

Présentation de “Greece Terra Incognita”, texte de Geneviève Clastres réactualisé (“Voyageons autrement”, mars 2017)

Le plaisir et sa raison !

Greece Terra Incognita: entrez dans la carte postale !

Interview accordée à Gérôme Bourgine (“Voyageons autrement”, mars 2017)

Cela fait maintenant deux ans que l’historien et ethnologue Grigoríou Panagiótis propose une découverte de la Grèce “en profondeur” absolument novatrice. Sur terre comme sur mer, il accompagne chaque petit groupe de voyageurs pour associer à la fabuleuse douceur de vivre locale les sous-titres permettant d’en comprendre les tenants et aboutissants historiques et humains. Et la formule plait. Beaucoup ! Petit dialogue apéritif...

Quand et comment est né le concept Greece Terra Incognita ?

Depuis 2011, je tiens mon blog dédié à la Grèce actuelle et ai également publié, en 2013, chez Fayard, un ouvrage intitulé “La Grèce fantôme”. Petit à petit, un nombre de plus important de lecteurs qui suivaient mes écrits d’historien et d’ethnologue s’est mis à me demander s’il n’y avait pas moyen de mettre ma connaissance du terrain et de la réalité grecque au service d’une offre de découverte du pays qui sorte de l’ordinaire.

Une offre qui englobe la réalité tout entière, depuis la plus évidente: la beauté des paysages et la douceur de vivre locale jusqu’à ce que chacun d’eux dissimule en termes d’Histoire - notamment contemporaine - qui permette de mieux les appréhender et les comprendre. Après en avoir discuté à plusieurs reprises avec ces personnes, je me suis dit qu’une telle activité pourrait en effet avoir un rôle bénéfique pour tous et j’ai créé “Greece Terra Incognita”.

“Greece Terra Incognita”, périple Cycladique, 2015

Quel type de voyages proposez-vous ?

Je propose trois sortes de voyages dont le dénominateur commun est que je les accompagne tous, en personne, pour que les gens aient à la fois l’image ET le son, l’explication. Il y a d’abord, tout simplement, les visites guidées d’Athènes, l’Athènes d’aujourd’hui. Il y a ensuite des auto-tours en Thessalie (région traditionnelle et historique de Grèce située dans le centre du pays) et dans la région d’Athènes, là encore, axés sur la découverte de la Grèce contemporaine même si, naturellement, on ne saurait ignorer l’histoire ancienne ni passer à côté de certains trésors particulièrement attractifs.

Et puis il y a les croisières. Deux sortes de croisières. Celles en petit groupe de 6 à 8 personnes où l’on sillonne les Cyclades en voilier, avec un skipper. Mon regard et ma lecture des paysages rencontrés venant alors s’ajouter aux bonheurs multiples qu’il y a à baigner dans ces décors enchanteurs. On comprend ainsi par exemple pourquoi certaines îles sont si peu peuplées, voire presque vides et, d’une manière plus générale, ce qui se tient caché derrière ces panoramas touristiques idylliques mondialement connu: la vie, l’histoire, les hommes... Je raconte tout cela.

Périple Cycladique, Greece Terra Incognita

Rencontres en mer Égée. “Greece Terra Incognita” 2016

Enfin, je propose la découverte des îles situées non loin d’Athènes, dans le nord-est du Péloponnèse, sur un voilier plus petit, pour deux personnes uniquement, un couple souvent, que j’accompagne avec le skipper (francophone). Là encore, sans effacer aucun des plaisirs et de la douceur de vivre, nous voguons au-delà de la carte postale, dans la compréhension des choses, sachant que cette formule “privatisée” autorise une totale liberté de mouvements et de véritables parcours sur mesure, à la carte.

Qu’est-ce qui caractérise vos propositions de voyage ? Qu’apportent elles de spécifique qui vous différencie ?

La valeur ajoutée principale est d’abord l’échange, la participation de chacun dans la découverte des lieux. Une approche explicative, voire critique de certains aspects qui permet, seule, de parvenir à toucher la réalité profonde du pays. Sans que cela n’ait jamais rien de professoral ni d’austère, attention ; nos pérégrinations relevant bien plus de la promenade et des échanges socratiques. Les gens repartent en ayant un autre regard sur le pays, sachant que je suis constamment à l’écoute des envies de chacun et que nos discutions s’envolent souvent au-delà de la seule Grèce.

Plus d’un “client” étant devenu au terme de nos périples, un ami... Pour résumer, on pourrait dire que ces croisières offrent tout ce que les gens attendent en termes de douceur de vivre: la mer, les baignades, la gastronomie, la découverte de petits coins de paradis, avec, en plus, à leur côté, une “application” humaine toujours disponible: moi, qui déchiffre et donne vie à ce qu’ils voient et qui les interpelle.

Autre réalité cycladique. Automne 2015

À quelles clientèles vous adressez-vous en particulier ?

Aux personnes curieuses du monde contemporain. Jusqu’à présent, ce sont plutôt des gens cultivés, des professions libérales, de jeunes retraités... des personnes également qui viennent avec leurs enfants ou petits-enfants pour leur faire découvrir “autre chose”, les initier à une approche plus fructueuse du monde, au-delà d’un tourisme purement consommateur. Si les voyages proposés sur la terre ferme sont très accessibles, les croisières sont un peu plus onéreuses, tout en restant parfaitement concurrentielles avec ce que propose l’industrie du tourisme classique, surtout si l’on prend en compte l’aspect qualitatif que nous proposons.

Dans quelle mesure vos propositions participent-elles d’un tourisme durable et responsable?

En ce qu’elles offrent, d ‘abord, une alternative originale, humaine et concrète née de l’interrogation sur ce qui se faisait en matière de tourisme local dont on a voulu garder ce qui se faisait de bien et éliminer les aspects réducteurs ou nocifs. Si je fais appel à des professionnels d’expériences (nos skippers par exemple), ce sont toujours de petits acteurs, menacés souvent dans leur existence même par les “poids lourds” du secteur. Une dimension artisanale que je prolonge autant que possible dans le choix des restaurateurs et producteurs choisis à chaque étape ou escale.

En Thessalie Occidentale, 2017

Enfin, il y a le contact que nous entretenons avec les habitants notamment à travers l’accès à l’économie locale: comment mieux comprendre que Naxos ne vit pas uniquement du tourisme qu’en rencontrant les agriculteurs et éleveurs qui fabriquent le fromage local par exemple. Selon le souhait des clients accompagnés, on approfondit tel ou tel aspect de nos explorations, quitte même, parfois, à modifier le programme si les gens souhaitent s’attarder davantage dans un lieu et le comprendre à travers ces différents partages.

En quoi vos propositions de voyage comportent-elles une dimension ethnographique ?

Notre démarche d’“observateur participant” est celle-là même de l’ethnologue au travail: une collecte intelligente de ce que l’on voit, éclairée par le contact avec l’autre, le local ; la confrontation à l’altérité. Ce qui implique naturellement de parler la langue. On ne se rend pas chez les Yanomami sans comprendre leur langue. De même, lors de nos promenades, je suis à l’écoute de tout ce qui se dit autour de nous: dans les cafés, au restaurant, dans la rue... je raconte de quoi parlent les gens, ce qui occupe leur esprit, ce qu’ils ressentent.

Je suis constamment dans les allers-retours entre les voyageurs et les habitants. Certes, en une semaine par exemple, on ne va pas au fond des choses, mais toute la démarche est déjà là et les gens qui savent désormais que nos voyages comprennent cette dimension du partage humain viennent en partie pour cela et ils nourrissent alors cette dimension au fur et à mesure car ils y prennent goût.

Sous l'Acropole... exactement

En Golfe Saronique (île de Poros) 2017

Ce qui n’empêche nullement une approche sensible et sensuelle du pays: soleil, mer, baignades et douceur de vivre... Nos escapades sont tout sauf austères ! La chaleur de meilleures tavernes, un mouillage idyllique dans une crique sauvage doublée d’un barbecue sur la plage au coucher du soleil... Tout y est, les échanges en plus.

Si vous ne pouviez retenir que deux de vos propositions (de périples en mer): la plus demandée et votre favorite ; ce serait lesquelles ?

La plus demandée, ce sont les Cyclades, dont l’image paradisiaque est fortement imprimée dans l’inconscient collectif et qui a atteint, de nos jours, une dimension quasi légendaire. Quant à ma favorite, c’est bien plus difficile, car si j’apprécie beaucoup le niveau d’intimité qu’offrent les croisières sur le petit voilier, on rencontre, dans celles proposées en groupe de 6 ou 8 personnes, une dynamique différente, plus complexe, qui me plait également beaucoup. Donc, non: je ne saurais ni ne souhaite vraiment choisir...

Quand les gens repartent, quelle part de l’expérience les a le plus comblés, dont ils vous font part et vous remercient particulièrement ?

D’avoir eu une expérience complète et de pouvoir ainsi relier la forme et le fond, établissant ainsi la jonction entre cette Grèce formidable terrain de jeu et de bien-être et ce qui se tient derrière, anime ces paysages, les a modelés et continuent de les faire vivre. Cette redécouverte d’un pays que beaucoup connaissaient déjà (ou pensaient connaître) et aimaient mais sans toujours le comprendre.

Marché traditionnel à Athènes

À Athènes, dont l’Histoire récente est généralement fort mal connue des visiteurs, ils se régalent quand on se promène dans la ville et que je la décrypte pour eux, la raconte, car, comme bien souvent, ces pages d’Histoire sont passionnantes dès qu’on s’y intéresse.

Ils reviennent également souvent sur ces longues discussions qui ont souvent, chacune, bénéficié d’un cadre privilégié: au coucher du soleil sur le bateau, en terrasse dans un petit port... enfin, ils apprécient beaucoup les efforts que nous déployons pour combler leurs désirs, les adaptations au programme effectuées dans la mesure du possible car, bien entendu, la navigation possède ses propres contraintes, à commencer par la météo...

En mer Égée (voilier partenaire de Greece Terra Incognita)

De quoi n’a-t-on pas parlé qui vous soit cher ?

Si je devais émettre un souhait, ce serait de pouvoir développer plus largement ce concept qui m’apporte autant qu’aux visiteurs (j’apprends bien des choses !). Souhaitons donc que de plus en plus de personnes aient envie de voyager en pratiquant cette forme de tourisme intelligent vraiment enrichissante...

Animal... adespote à Athènes, 2016

-------- POUR ALLER PLUS LOIN ENSEMBLE ---------

www.greece-terra-incognita.com
https://www.facebook.com/greece.terra.incognita
www.athenesautrement.com

* Photo de couverture: Greece Terra Incognita en 2017


Panagiotis Grigoriou

Sun, 12 Nov 2017 12:00:00 +0100

Kostas Vergopoulos (1942-2017)



Je ne connaissais pas personnellement l’économiste et penseur Kostas Vergopoulos. Nous avons eu deux occasions seulement d'échanger par téléphone entre 2012 et 2015, échanger nos points de vue sur la situation grecque, et ainsi d'aggraver nos craintes et inquiétudes quant aux suites possibles et... notamment impossibles. Sur “notre nouvelle tragédie grecque aux dimensions cauchemardesques, et qu’elle perdure”, comme il disait. Partagé (également) entre la France et la Grèce, il s’est éteint, en ce 9 novembre (2017) à Paris, et il aimait retrouvait l’apaisement et l’inspiration chaque été à Skopelos, cette île des Sporades qu’il adorait.

L'île de Skopelos sous la neige. Janvier 2017 - presse grecque

Kostas Vergopoulos était (entre autres fonctions et activités scientifiques), Professeur émérite de sciences économiques à l’Université Paris-VIII. Récemment, il écrivait
: “Ce spectacle du reste du monde, et surtout de l'Europe, et qui verse comme on le constate avec alors une persévérance irrésistible, dans le chemin de la perte, c’est bien lamentable. Cette impasse, grecque, européenne et mondiale, elle ne nous était pas nécessaire, et elle se montrera ‘contre-productive’ pour tout le monde.”

‘Greek Crisis’ republie un de ses derniers textes: “Allemagne: crise de complaisance”, Kostas Vergopoulos l’avait d’abord publié sur le site de l’Initiative de Delphes - ‘Defend Democracy Press’ le 10 octobre 2017, et ensuite sur le site de Médiapart (le 26 octobre 2017) .

Pour cette republication, je remercie les initiateurs et administrateurs de ‘Defend Democracy Press’ pour l’autorisation, certains d’entre eux, ils ont été ses amis de longue date, et ils appartiennent à sa génération.

Kostas Vergopoulos (Presse grecque)

Allemagne: crise de complaisance

Le modèle économique allemand serait-il aussi “sain et vertueux” qu’il se prétend lui-même ? Serait-il à suivre pour les pays membres de l’Eurozone et les autres pays du monde? Or les avantages que tire l’Outre-Rhin de son modèle actuel l’installent dans une relation de plus en plus incertaine et antinomique tant avec ses partenaires de l’Eurozone qu’avec l’économie mondiale dans son ensemble.

Son stupéfiant excédent extérieur de plus de 300 milliards de dollars avec le reste du monde, 8,5% de son PIB et de 65 milliards de dollars avec les États Unis est déjà devenu une “pomme de discorde” avec le Président Trump qui le qualifie de “très mauvaise chose pour son pays” et s’engage de l’arrêter. La Chine, avec un excédent extérieur comparable, n’hésite pas de le recycler vers le reste du monde par ses investissements à l’étranger, tandis que l’Outre-Rhin ne renvoie à l’étranger que 11,5% du sien, sans par ailleurs utiliser le reste à l’élargissement de sa propre base productive. La stérilisation des excédents allemands ne renforce pas l’économie mondiale, mais au contraire elle ne cesse de l’affaiblir.

Les déséquilibres internationaux, déficits ou excédents, érigent des barrières aux échanges internationaux en affaiblissant le fonctionnement de l’économie mondiale (Keynes). Dans ce jeu à risque, la responsabilité des pays excédentaires reste toujours plus cruciale que celle des déficitaires: ceux ci n’ont que peu de marge de manœuvre pour leur ajustement qui de toute façon n’aura lieu qu’à la baisse, aux dépens de tous leurs partenaires, tandis que les premiers disposent d’infiniment plus de moyens pour compenser les conséquences récessives des ajustements des seconds. Le recyclage intégral des excédents, soit à l’extérieur soit à l’intérieur, constitue l’incontournable condition pour la stabilité de l’économie mondiale. Si cette condition n’est pas respectée, ralentissent non seulement les échanges internationaux, mais également les excédents eux mêmes n’ont pas la vie longue.

Le modèle allemand jubile de ses excédents, sans toutefois rendre compte de leur stérilisation improductive, ce qui l’installe dans un “antagonisme déloyal” avec le reste du monde. Lorsque Trump évoque l’imposition des taxes sur les importations allemandes, la Chancelière lui oppose la liberté du commerce. Toutefois, tant que la cause profonde n’est pas abordée, ni d’un côté ni l’autre, les déséquilibres risquent de s’aggraver toujours plus. Les inconditionnels d’Outre-Rhin n’hésitent pas à expliquer les excédents par une hypothétique supériorité allemande en matière de productivité et de compétitivité. Toutefois, le classement du Forum Économique Mondial situe l’Amérique à un niveau bien supérieur par rapport à celui de l’Allemagne.

Au cours de la période 2012-2017, la productivité du travail américain progresse de près de 4% par an, contre 2% pour l’allemand. L’économiste Marcel Frätzer évoque un retard d’investissement allemand de 4% du PIB par an. Toutefois, avec une épargne nationale de 27,5% du PIB et une formation de capital de 19,4% du PIB, le retard d’investissement allemand serait près de 8% du PIB. Cela se fait sentir non seulement dans la faible productivité du travail et la compétitivité des prix, mais également dans les infrastructures, dans la composition et les perspectives technologiques de l’économie allemande.

Avec ces conditions négatives, comment expliquer l’excédent allemand envers l’Amérique et le reste du monde? Le principe du libre commerce s’avère profitable pour tous les partenaires, sous condition que tous se soumettent aux mêmes règles, normes et objectifs des politiques économiques. Si par contre un des partenaires se replie sur des politiques restrictives, tandis que les autres restent sur des cibles expansifs, il y aura forcément des bénéfices “déloyaux” pour le premier aux dépens des autres. Si aujourd’hui l’Allemagne devrait s’expliquer devant l’Amérique et le reste du monde, cela ne serait sans doute pas sur la qualité ou la compétitivité de ses produits, mais essentiellement sur ses choix restrictifs sur ses propres dépenses internes dans les domaines tant de la consommation que de l’investissement. L’excédent allemand ne résulte pas de la capacité de ses entreprises, mais il est planifié d’en haut au niveau macro-économique depuis les fameuses réformes Hartz 4 du Chancelier Schröder (2005), portant ses fruits depuis la crise de 2008.

Kostas Vergopoulos (à droite). Presse grecque, novembre 2017

Au cours des 5 dernières années, le PIB allemand ne s’est accru que de 7,5%, contre 13% pour celui des États Unis. La demande intérieure allemande n’a marqué qu’une croissance cumulative de 6,8%, contre 14% pour celle des États Unis et contre 8,5% de la moyenne de l’Eurozone. Si les États Unis restent fixés sur la réduction du chômage par la dépense publique, fût-il par déficits et dette, l’Allemagne, imperturbable sur le principe de l’équilibre, n’augmente pas le volume de l’emploi, mais le subdivise pour le repartir en “mini jobs”.

L’État allemand mène la campagne de la “sur épargne” dans le pays avec +3,3% du PIB et avec le rapatriement à Francfort depuis 2013 de 1300 tonnes d’or que la RFA avait confiées depuis la fin de la seconde guerre mondiale aux Bourses de Paris et de Londres, tandis que l’État américain, dépensant même de l’argent qu’il n’a pas, s’installe en situation de désépargne de -2% de son PIB.

Pourtant, avec ses dépenses, par déficit et dette, l’Amérique renforce la stabilité mondiale de laquelle tire elle même le plus grand bénéfice. Tandis qu’avec sa fixation sur son modèle “vertueux”, l’Allemagne rend l’ajustement toujours plus difficile tant pour ses partenaires dans l’euro que pour l’économie mondiale dans son ensemble. Les emplois supprimés dans le monde par les excédents allemands ne réapparaissent nulle part ailleurs. Lorsqu’un pays se met à restreindre son marché intérieur pour s’en remettre principalement aux exportations, près de 50% de son PIB, quelle souveraineté peut-il garder pour lui même et quel leadership peut-il exercer en se plaçant à la remorque des marchés étrangers ? Suffisants de façade, les Allemands sont les premiers à en douter, ce qui les incite à des taux d’épargne excessifs.

Les entrées des capitaux étrangers témoignent aussi du peu de confiance des investisseurs internationaux envers l’avenir. L’Amérique déficitaire et hyper endettée attire 41 fois plus d’entrées d’investissements étrangers par rapport à l’Allemagne excédentaire: 2000 milliards dollars en provenance du reste du monde en 2016 pour la première, contre 48,5 milliards pour la seconde. C’est avec inquiétude que le monde entier observe le modèle d’Outre-Rhin, note ‘The Economist’ (16/6/17), non parce qu’il souhaiterait le suivre, mais surtout parce qu’il n’a aucune envie pareille.

Kostas Vergopoulos, 10 octobre 2017 - Site: www.defenddemocracy.press

Animal adespote fuyant la neige. Île de Skopelos, janvier 2017 (presse grecque)

* Photo de couverture: L'annonce de la disparition de Kostas Vergopoulos (télévision grecque)


Panagiotis Grigoriou