Presse & blogs Lecteur de flux musclé avec (souvent) des articles complets dedans!

❯ Flux Isérois
Les blogs du Diplo

Fri, 20 Jul 2018 19:06:39 +0200

Quand l'Europe s'éveillera

Pierre Puvis de Chavannes, « Le Sommeil », 1867

En matière de stratégie industrielle et de concurrence internationale, la triste résignation de l’Europe tranche avec l’inébranlable détermination de la Chine. Sans surprise, c’est elle, et non le vieux continent, qui a proposé de former un front commun contre les caprices commerciaux de Donald Trump. Mais en vain, car même les menaces de Washington ne suffisent pas à sortir les dirigeants européens de leur torpeur, ou plutôt, de leur sieste un brin alcoolisée.

Pas une semaine ne passe sans que Pékin ne devance Bruxelles dans un nouveau domaine. Pendant la première semaine de juillet, cela s’est produit à trois reprises.

Premièrement, l’entreprise publique China Merchants Group s’est associée à SPF et à Centricus, des gestionnaires d’actifs basés respectivement à Pékin et à Londres, pour créer un fonds de 15 milliards de dollars afin de concurrencer la banque japonaise SoftBank et son Vision Fund, d’une valeur de 100 milliards de dollars, dédié à l’investissement dans les entreprises technologiques les plus prometteuses du monde entier. Quelques semaines auparavant, Sequoia Capital, la plus grande société de capital risque américaine, avait réalisé une première levée de fonds de plus de 6 milliards de dollars (sur 8 prévus) pour un fonds qui prétend rivaliser avec Vision Funds.

Deuxièmement, Contemporary Amperex Technology, l’un des plus grands fabricants chinois de batteries en lithium-ion et l’un des principaux bénéficiaires des efforts du gouvernement pour élever ce secteur au premier rang mondial, a signé un contrat d’un milliard d’euros avec BMW, dans l’intention d’implanter sa propre usine en Europe afin de satisfaire la demande croissante en batteries. Daimler, autre joyau de l’industrie automobile allemande, envisagerait de faire de même.

Troisièmement, le groupe Bolloré, dont les activités couvrent le papier, l’énergie et la logistique, a conclu un pacte avec Alibaba, géant de la technologie chinoise. Bolloré espère mettre l’empire grandissant d’Alibaba dans le domaine de l’informatique en nuage au service de ses opérations, notamment dans le secteur de la fabrication de batteries.

Lire aussi Thomas Frank, « Boston ou la religion de l’innovation », Le Monde diplomatique, mai 2018. Il existe une interprétation neutre, voire positive, de ces événements. Les capitaux européens, britanniques dans le premier cas, allemands dans le second, français dans le troisième, saisissent des occasions lucratives. Or, la Chine en offre davantage en ce moment. Cependant, ces rapprochements révèlent des failles majeures dans la stratégie industrielle française. Certes, les pays européens investissent leur capital de manière passive dans des projets internationaux prometteurs en matière de robotique ou d’intelligence artificielle (Daimler, par exemple, est l’un des rares soutiens européens de Vision Fund). En revanche, ils ne le font pas de manière à créer des leaders européens.

Nuages et batteries

La communication de la commission européenne sur la stratégie visée en matière d’intelligence artificielle, publiée en avril 2018, repose sur l’hypothèse non vérifiée que Bruxelles parviendra à lever 18 milliards d’euros de capitaux privés pour compléter les quelque 2 milliards déjà investis dans les programmes européens existants. Il faudra pour cela convaincre les entreprises comme Daimler, dont l’actionnaire principal n’est autre que le Chinois Geely, qu’elles feraient mieux d’investir dans un fonds technologique européen plutôt que dans SoftBank ou China Merchants Group.

C’est là un défi du même ordre que les efforts que fournit l’Europe, sans succès jusque là, pour inciter les industriels de l’Union à créer un fabricant de batteries pour voitures électriques européen, ne serait-ce que pour minimiser sa dépendance vis-à-vis de la Chine et de la Corée du Sud. L’Alliance européenne des batteries, une initiative lancée par la commission européenne l’an dernier, n’a pas encore fait ses preuves.

Les Européens semblent mesurer l’ampleur du défi que représentent les batteries, en particulier les puissants syndicats allemands, mais ils ne seront pas à la hauteur si BMW, Daimler et les autres constructeurs européens continuent à passer des commandes de plusieurs milliards de dollars auprès de fabricants de batteries chinois.

Ce scénario présente des ressemblances frappantes avec l’histoire de l’informatique en nuage, de plus en plus associée à des services d’intelligence artificielle : même si l’Europe voulait se détourner d’Amazon et Microsoft pour utiliser un fournisseur européen, elle n’aurait plus vraiment le choix : le secteur se trouve entre les mains de géants américains et chinois.

Cette dépendance était facile à justifier tant que le commerce mondial battait son plein et que tous les secteurs se ressemblaient (ou plutôt, semblaient tous sans importance du point de vue des intérêts nationaux ou régionaux). Maintenant que l’industrie automobile européenne se retrouve dans le collimateur du président américain, Bruxelles est bien en peine de réagir. Quand Donald Trump menace l’industrie la plus importante d’Europe, la logique voudrait que celle-ci riposte en menaçant de s’en prendre au secteur le plus important pour les États-Unis, lequel est situé dans la Silicon Valley et à Seattle, et pas à Detroit, n’en déplaise à M. Trump.

Ce n’est cependant pas une option : comment l’Europe pourrait-elle se passer des services d’Alphabet, d’IBM, de Microsoft et d’Amazon alors qu’elle les a intégrés à l’infrastructure profonde de ses hôpitaux, de son réseau énergétique, de ses moyens de transport et de ses universités ?

Il ne lui reste qu’à espérer pouvoir diversifier sa dépendance vis-à-vis des géants américains en faisant affaire avec leurs pendants chinois.

Tout cela n’augure rien de bon sur la capacité de l’Europe à se maintenir au centre de l’économie mondiale. Ses géants industriels ne disparaîtront pas, mais ils seront de plus en plus à la merci des technologies et les actionnaires étrangers. Si à l’époque où la mondialisation connaissait des jours plus fastes, cette stratégie aurait pu sembler bénéfique, à l’aune de nos normes actuelles, elle semble plutôt suicidaire. À force de fermer les yeux, les dirigeants européens semblent être tombés dans le coma.

Evgeny Morozov

Mon, 16 Jul 2018 17:04:21 +0200

Congolais et sans-papiers, après 20 ans d'Afrique du Sud

Photo Sabine Cessou

Rodriguez Baguma Iragi, 38 ans, ressortissant de République démocratique du Congo (RDC), est établi depuis 1998 au Cap. Il pourrait faire la fierté de l’Afrique du Sud. Créateur de la griffe Lucky Fish en 2011, il est devenu l’une des figures de la scène culturelle du Cap. Il vend des T-shirts « afro » sur Long Street, l’une des principales artères de la ville.

Sa boutique a employé sept Sud-Africains depuis 2011 pour écouler son stock de T-shirts à messages, à l’effigie de Nelson Mandela ou de Patrice Lumumba. Sur les lunettes de ce dernier, héros de l’indépendance du Congo, il écrit « Nkala Katha » (« s’en fout la mort » en isixhosa, l’une des onze langues nationales de l’Afrique du Sud). Une marque de son intégration, tout comme le fait qu’il ait adopté depuis longtemps les usages locaux, à commencer par l’accolade — ce « big hug » qui sert de salutation aux amis sud-africains. Il est aussi connu pour son tableau noir, posé devant sa boutique, sur lequel il écrit à la craie des maximes et autres pensées positives depuis sept ans.

Long chemin vers la liberté

Arrivé en tant que réfugié originaire du Kivu, à 18 ans, il est entré à pied sur le sol de la « nation arc-en-ciel » à partir du Mozambique. Il a rejoint un cousin à Durban, puis repris seul le chemin du Cap. Il y a suivi le parcours à obstacles de l’immigré africain, sans contacts ni bagages. Il a d’abord été gardien de voitures dans la rue, pendant un an et demi. Ensuite, il a cherché un emploi fixe pour aider sa mère en RDC, devenue veuve avec six enfants à charge. Il a trouvé dans la sécurité, au contrôle à l’entrée d’une synagogue.

En marge de cet emploi, pendant quatre ans, il s’est instruit en s’achetant des livres et en partageant des appartements avec des étudiants sud-africains. Il a ensuite travaillé pendant six ans pour une boutiques de chaussures puis de sandales brésiliennes de la galerie marchande du Waterfront. Il y a gravi les échelons, passant de vendeur à gérant.

En parallèle, il s’est lancé dans ses propres activités de poète, écrivain et designer. Seul problème : il se voit refuser un permis de séjour permanent, après avoir pourtant franchi toutes les étapes, avec un permis de séjour temporaire puis un permis de travail jusqu’en 2015.

Pas de permis de séjour permanent

Depuis 2016, il présente un dossier attestant de sa vie maritale avec celle qui est devenue sa compagne en 2010. En deux ans, sa demande a été rejetée quatre fois, sans motifs. Il suppose que les fonctionnaires du Home Affairs (ministère de l’Intérieur) ne croient pas à sa vie commune avec Sarah, peut-être parce qu’elle est blanche et britannique. Ou alors, il traverse le même cauchemar que nombre de couples étrangers, qui auraient plus de mal à obtenir des papiers.

Il a fini par prendre un avocat. Un dossier de 67 pages a été rédigé pour le défendre. En vain. Sa dernière demande a encore été rejetée. Pris au piège, il ne peut plus sortir du pays, parce que son visa d’entrée a expiré depuis longtemps sur son passeport congolais depuis son dernier voyage en RDC, en 2014. S’il part, il ne pourra plus revenir.

Des pots-de-vin et des intermédiaires louches

« On m’a proposé de verser des pots-de-vin en passant par une société au nom de l’ancienne ministre des Home Affairs sur LinkedIn, à hauteur de 20 000 rands (1 200 euros environ, NDLR), raconte-t-il. C’est la somme que j’ai déjà perdue avec mes quatre demandes successives. Je n’ai pas voulu le faire, car avoir les papiers par la voie détournée ne garantit pas qu’il y ait un dossier derrière. Ensuite, on m’a demandé de passer par la société VFS Global, qui serait liée à la famille d’industriels indiens Gupta, les amis de l’ex-président Jacob Zuma. Cette société passe son temps à rejeter les dossiers pour mieux pomper leur argent aux étrangers. Là encore, je n’ai pas confiance. On peut très bien avoir le papier, mais se faire refouler après un voyage à l’entrée en Afrique du Sud parce qu’il n’y a pas de dossier ! »

VFS Global compterait parmi ses actionnaires les Gupta et un neveu de Jacob Zuma, selon la presse sud-africaine. Cette firme de sous-traitance, basée à Dubaï et spécialisée dans la « facilitation des services de visa », n’est pas perçue comme un partenaire neutre en Afrique du Sud.

En attendant la fin du contrat de VSF Global en décembre 2018, et que se ressentent les changements attendus du nouveau président Cyril Ramaphosa, Rodriguez Baguma Iragi a monté une page Facebook qui reprend ironiquement l’acronyme de VSF, dénommée Voice of South African Foreigners. Mais il ne sait plus à quel saint se vouer. « C’est ce type de situation qui engendre de la criminalité de la part des étrangers. Je suis clandestin et je ne devrais même pas être en train de travailler. Je me sens prisonnier. Après vingt ans ici, je ne me sens pas le bienvenu, ni maître de ma vie ».

L’étranger, bouc émissaire lorsqu’il est noir

Des ressortissants de toute l’Afrique, comme lui, sont nombreux à avoir tenté leur chance après 1994 au pays de Nelson Mandela. Ils se sont ajoutés à des vagues plus anciennes d’immigration en provenance du Mozambique, du Lesotho et du Zimbabwe. Elles continuent de fournir à moindre coût des cohortes de mineurs, d’ouvriers, de jardiniers et de serveurs.

Combien sont-ils ? La question est presque taboue, car hautement politique. L’opinion noire, portée en premier lieu par l’ANC, au pouvoir, s’estime envahie par 2 à 5 millions d’étrangers. Un chiffre remis en question par le site Africa Check, qui rappelle que le dernier recensement en date, fait en 2011, a dénombré 2,2 millions de résidents nés hors du pays, certains ayant acquis la nationalité sud-africaine, ce qui fait tomber le nombre d’étrangers à 1,7 million de personnes, 3,3 % de la population.

Seuls les Noirs posent problème, car ils sont en compétition avec la majorité noire, encore largement exclue de l’économie du pays, l’une des pires séquelles de l’apartheid. Venus du Portugal, de Grèce et d’ex-Yougoslavie, les immigrés blancs, eux, ne se font pas aussi mal voir, malgré leur caractère ancien, les plus récents étant surtout des retraités britanniques et allemands.

Des entrepreneurs vus comme des pique-assiettes

Pour mémoire, les immigrés africains sont accusés de prendre le travail des Sud-Africains, confrontés à un taux de chômage officiel de 27 % des actifs, qui frappe 37 % des Noirs et seulement 7 % des Blancs, et qui reste largement sous-estimé, puisqu’il ne prend pas en compte les quelque 2 millions de personnes qui déclarent avoir renoncé à chercher un emploi. Selon le Centre des migrations, seuls 4 % des travailleurs sont étrangers.

Les stéréotypes les plus courants au sujet des migrants sont portés par un discours officiel « qui les présente comme des criminels, des gens qui transmettent des maladies et cherchent à se marier avec des Sud-Africaines pour avoir leurs papiers », estime Marc Gbaffou, un ingénieur Ivoirien qui a co-fondé l’association African Diaspora Forum (ADF) à Johannesburg après les violences xénophobes de 2008, qui ont fait 63 morts. « La politique du gouvernement sud-africain est marquée par une attitude de déni très fort à l’égard des violences que peuvent subir les migrants, mais aussi sur la question de leur apport positif à l’économie sud-africaine. Une seule étude menée par le Gauteng Observatory a montré que chaque migrant qui ouvre un petit commerce emploie au moins un Sud-Africain. »

Cette étude n’a pas été prise au sérieux par les autorités, qui continuent d’accuser les migrants de prendre le travail des Sud-Africains. « Les autorités, qui ne parviennent pas à régler les immenses problèmes sociaux du pays, rejettent la responsabilité de leurs échecs sur les migrants », selon l’ADF. Ce n’est pas Rodriguez Baguma Iragi qui le dit. Il est bien trop attaché à son « beloved country », le « pays bien-aimé » chanté en 1948 par le romancier sud-africain Alan Paton.

Sabine Cessou

Wed, 04 Jul 2018 12:11:45 +0200

Les démocraties illibérales et le vote

Machine à voter, États-Unis, 1967.

L’expression de « démocratie illibérale » a fait son apparition dans le lexique des régimes politiques. Elle a des allures d’oxymore tant il semble contradictoire qu’une démocratie ne soit pas libérale. À moins qu’au rang des objets flous, elle ne se situe dans ce qu’on appelle les zones grises. Pour décrire ces régimes hybrides, on invoque généralement le contrôle du pouvoir exécutif sur les autres, l’emprisonnement des opposants ou les interdictions professionnelles qui touchent notamment les universitaires et les magistrats. Ces régimes politiques se réclament de la démocratie essentiellement parce qu’ils organisent des élections pluralistes. Selon la vieille division politique du monde opposant les démocraties libérales et les régimes dictatoriaux, les premières conférant le pouvoir à partir d’élections libres, les secondes se dispensant de tout recours au vote — lui préférant les dogmes religieux ou séculiers et les mobilisations massives de la rue ou des organisations partisanes —, les démocraties illibérales occupent une sorte d’entre-deux.

Lire aussi Pierre Rimbert, « De Varsovie à Washington, un Mai 68 à l’envers », Le Monde diplomatique, janvier 2018. Selon des modalités différentes, ces régimes ont institué des élections sur le modèle des démocraties libérales, avec des conditions concrètes affectant fortement les principes de liberté et de sincérité du vote. On a parlé à leur propos d’élections sans choix, sans que cette formulation rende parfaitement compte de la complexité de régimes politiques qui font largement appel à la ratification populaire. C’est en même temps dire l’ambiguïté de ces pratiques électorales qui perpétuent des conduites anciennes où le choix électoral était largement conditionné par la domination sociale. Ce vote conçu comme « ratification de l’autorité sociale évidente », comme l’écrivait André Siegfried à propos du vote en faveur des notables, a été reproduit par des régimes autoritaires en imaginant de multiples méthodes de contrôle plus ou moins strict des électeurs. Les États qui occupent cette zone grise qui s’étend aujourd’hui, sont un défi bien plus grand pour les démocraties qui se sont astreintes à des règles strictes de probité électorale, que ne le sont les régimes qui s’affranchissent de toute consultation électorale sous couvert de pouvoir populaire. Ainsi de la Russie à l’Iran, du Venezuela au Nicaragua, au moins un point commun réunit ces régimes différents et d’autres : les élections y sont une compétition à faible incertitude.

Comme une sorte d’hommage du vice à la vertu, les pays aux choix électoraux contraints prétendent à la légitimité démocratique... en la biaisant. À la différence des régimes qui, ne se réclamant pas des suffrages, ne peuvent être taxés de tricherie, les démocraties illibérales adaptent les règles à leur avantage tout en violant les règles de droit, ou en les accommodant à leur façon. Pour employer une métaphore sportive, on pourrait parler d’absence de fair play. Au moins les régimes autoritaires et dictatoriaux ne se donnent-ils pas la peine de faire semblant. Ils sont en même temps moins menaçants pour les démocraties que ceux qui s’en réclament... tout en s’en moquant.

Vieilles ficelles revisitées

Pétris d’optimisme volontariste, nous avons longtemps cru que le progrès s’appliquait aussi à la politique comme à la science ou à la technique. Les déconvenues les plus cruelles n’ont pas remis en cause la croyance qui entoure le mécanisme central de la démocratie : le suffrage universel. Au point d’avoir considéré ses commencements incertains comme les hésitations naturelles d’un avènement toujours douloureux de l’histoire. À la fin, la vérité l’emporterait. Quitte à faire oublier ces commencements par l’amnésie pure et simple, ou par la minimisation des pratiques de corruption, fraude ou pression qui entamaient voire démentaient la légitimité du vote. De fait, les vieilles ficelles de la politique avaient reculé lentement mais sûrement, même si elles avaient subsisté dans quelques pays ou régions, vus comme les représentants d’un folklore exotique presque comique, mais qui seraient un jour ou l’autre fatalement gagnées à la vertu politique. À la fin du siècle et du millénaire, une prophétie malheureuse avait même annoncé le triomphe universel de la démocratie libérale valant à son auteur, Francis Fukuyama, la célébrité, puisque les prophéties de bonheur valent plus que les prophéties de malheur. Notre optimisme peut-il encore résister aux multiples désillusions du présent ? Il est en effet patent que les vieilles ficelles de la tricherie électorale sont aujourd’hui massivement exhumées, et peut-être même améliorées.

Lire aussi Evelyne Pieiller, « Pathologies de la démocratie », Le Monde diplomatique, juin 2017. On avait oublié les vieilles pratiques des élections du XIXe siècle. On avait oublié les électeurs se rendant aux bureaux de vote en groupe, généralement accompagnés par les élites locales, maires ou curé, au point de négliger la description d’Alexis de Tocqueville racontant comment il avait pris la tête des hommes de son village pour se rendre au chef-lieu de canton le 23 avril 1848 ; au point d’avoir oublié que cela s’était passé ainsi dans toute la France. Oubliés, les mêmes cortèges accompagnés par les contremaîtres dans des communes industrielles, sans parler de toutes les pressions plus subtiles qui faisaient du vote une dette des employés à leur patron ou à leur seigneur. Dans l’Ouest breton, encore au début du XXe siècle, les électeurs parlaient de « not’ maître » pour désigner le propriétaire foncier qui les employaient comme métayers ou domestiques. Oubliées également, les pièces d’argent distribuées les jours de scrutin ou les boissons et cigares dans les cafés. À plus forte raison a-t-on oublié les campagnes électorales arrosées par les candidats qui ne pouvaient refuser de payer à boire sans être sûrs de perdre. Les termes en ont disparu faute de sens : celui de « conduit » à propos de ces électeurs se déplaçant aux bureaux de vote sous la conduite d’un agent électoral, celui « d’élections sèches » pour qualifier des élections où les candidats renonçaient à payer à boire, ou encore celui de « rastel » désignant les beuveries électorales. Oubliées enfin, les plaintes contre les rumeurs et les fausses nouvelles qui nourrissaient le contentieux électoral. L’article 97 du code électoral a repris la disposition inscrite dans la loi sur la presse de 1881 selon laquelle seront punis d’un an d’emprisonnement et d’une amende « ceux qui, à l’aide de fausses nouvelles, bruits calomnieux ou autres manœuvres frauduleuses, auront surpris ou détourné des suffrages, déterminé un ou plusieurs électeurs à s’abstenir de voter ». Le mécanisme des émotions populaires en période de tension ouvrait en effet une porte large aux bruits de guerre, de pénurie ou de malversations. On accusait d’ailleurs plus volontiers alors la crédulité d’électeurs ignorants et excités, que la malhonnêteté de manipulateurs d’opinion. Et puis, la croyance dans la sagesse des électeurs ne progressait-elle pas en même temps que les rumeurs devenaient moins fantaisistes ? Si bien que les fausses nouvelles ne furent guère invoquées et encore moins sanctionnées. Assez pour tourner la page ?

L’actualité récente a montré comment la vieille technologie électorale était toujours sous tension. Dans des pays où l’on ne saurait imputer la responsabilité à des insuffisances techniques. Les accidents électoraux intervenus aux États-Unis en 2000 et 2004 ont un peu entamé un optimisme naïf en des outils réputés modernes comme l’ont suggéré les doutes sur l’usage des machines à voter en 2004. Rien de tel avec le nettoyage des listes électorales, vieux procédé s’il en est. L’un des derniers pays à avoir banni toute exclusion culturelle (et donc sociale) du suffrage universel par le biais des tests de literacy ou illettrisme (en 1964 seulement oublie-t-on souvent), vient d’inclure des « conditions de régularité de participation électorale » (1). Cela n’est pas sans rappeler les conditions de durée de résidence qui ont longtemps servi, officiellement pour des raisons de gestion administrative ou de participation électorale, à exclure les pauvres et les minorités.

Toutefois, le défi le plus souvent évoqué aujourd’hui concerne ce qu’on appelle les fake news. Traduction : fausses nouvelles (lire « Ce que nous apprennent les “fake news” »). Au point que le débat soit lancé pour les interdire et que des gouvernements envisagent de légiférer, en oubliant significativement que le droit existe déjà en la matière. Lancées selon le modèle des rumeurs, les fausses nouvelles d’antan pouvaient difficilement être imputées à des auteurs précis. Entre-temps, la compétence des électeurs s’est imposée comme une croyance a priori : dogme en partie contestable même s’il est aussi vrai qu’une véritable méfiance raisonnée s’est diffusée, qui fait qu’on ne dupe pas les électeurs aussi facilement qu’autrefois par des rumeurs intéressées. Par leur ampleur numérique, les fake news instillent à nouveau le doute : les fausses nouvelles lancées par des officines étrangères dans les campagnes électorales américaine ou du Brexit ont-elles modifié les résultats ? Personne n’est en mesure de l’établir — comme dans tous ces cas où il faudrait comparer un fait réel à un fait hypothétique. Le seul doute suffit à miner la confiance nécessaire aux mécanismes démocratiques.

Nouvelles ficelles

Lire aussi Serge Halimi, « Le caprice du prince », Le Monde diplomatique, juillet 2018. La tricherie électorale contemporaine s’est à la fois étendue et sophistiquée (lire « La cuisine électorale de Cambridge Analytica »). Mise en œuvre par les pouvoirs étatiques, elle diffère des anciennes tricheries des partis en compétition. Il s’agit d’un changement d’échelle et de moyens, mais aussi de principe. La fraude d’État se pare souvent de légalité. Et les procédés d’antan peuvent paraître des bricolages au regard des méthodes centralisées par les pouvoirs. Payer des électeurs, faire pression sur des citoyens dominés, frauder dans les urnes, cela perdure dans des situations de pauvreté et de dépolitisation. Lorsque par exemple, des chefs de famille proposent aux candidats le paquet de suffrages de leur famille étendue pour voter en bloc pour le candidat le plus offrant. Pour perdurer, ces vieilles ficelles ont cependant cet avantage d’être localisées et en quelque sorte diffuses. Elles ont aussi l’inconvénient du coût et d’une faible rentabilité. Ces méthodes sommaires ont donc été systématisées par un haut degré d’organisation, lorsque des pouvoirs locaux soucieux de complaire au pouvoir central organisent le bourrage d’urnes ou un décompte truqué des suffrages. Si des irrégularités sont constatées ici ou là, il est toujours loisible de se défendre en les reléguant à des exceptions et en montrant du doigt les pratiques équivalentes des adversaires.

La mutation majeure de la tricherie aura été de s’appliquer à l’offre électorale et non aux électeurs. Il est plus simple de contrôler les candidatures au nombre réduit que des électeurs nombreux. Le système est ancien et il peut être renvoyé à son modèle bonapartiste de la candidature officielle, un système où les candidatures étaient multiples mais où les candidats n’étaient pas à égalité, les candidats officiels bénéficiant de certains avantages, à commencer par le soutien de l’administration et des promesses qu’il pouvait faire avec l’approbation de l’État. Auquel il faut ajouter désormais l’inégalité du traitement médiatique, excluant les forces d’opposition de toute présence sur les télévisions, radios et la presse écrite. Reste qu’il est plus sûr de réduire drastiquement l’offre électorale par l’interdiction de candidats. Face à la pluralité illimitée d’une compétition totalement ouverte, tous les systèmes électoraux contrôlent le nombre final de candidats présentés aux suffrages par des procédés de parrainage ou d’élections primaires. De ce point de vue, on pourrait dire que la différence n’est pas entre élection compétitive et élection non compétitive, car aucun système n’est complètement ouvert à la compétition. C’est bien un point pernicieux, car il permet à ceux qui sont accusés de biaiser les élections de renvoyer leurs accusateurs à leur propre mœurs...

Lire aussi Renaud Lambert & Sylvain Leder, « L’investisseur ne vote pas », Le Monde diplomatique, juillet 2018. Parmi les sanctions répandues, on peut citer l’inéligibilité prononcée par les tribunaux au terme d’une condamnation pénale, où les coupables sont privés de liberté et de leurs droits civiques. En Russie, l’élimination d’adversaires crédibles au candidat sortant, comme Alexeï Navalny, n’a peut-être pas « permis » la victoire de Vladimir Poutine. Mais elle lui a conféré une plus grande certitude. Combien de voix en plus lui a-t-elle apporté, au terme de ces élections au résultat annoncé ? Les vieilles habitudes de la compromission (kompromat) par les services policiers sont à peine niées tant elles sont connues de tous. Au Venezuela, l’absence de certains opposants exilés, tel Carlos Vecchio, a été imputée au régime de Nicolás Maduro, lequel renvoyait les exilés à la responsabilité de leur fuite. Au Panamá, la procédure pour éliminer Miguel Antonio Bernal, candidat anticorruption à la prochaine élection présidentielle de mai 2019, est déjà entamée par l’invalidation de la moitié des signatures de parrainage par la commission électorale. Sans autre forme de procès. Sans doute l’électeur a-t-il ce privilège de voter pour des candidats choisis par d’autres, comme l’a fait malicieusement remarquer dans son Dictionnaire du diable un spécialiste de science politique, Ambrose Pierce, soucieux de marquer tous les mécanismes censitaires s’interposant entre électeurs et élus. Forts d’apparences formelles plus ou moins hypocrites et d’un immense culot, les dirigeants élus pourront encore dire sans ciller, comme le président turc Recep Tayyip Erdoğan, au soir des élections du 24 juin dernier, que son pays « a donné une leçon de démocratie au monde entier ».

Le culot n’est pas le seul à ajouter à la confusion : la pusillanimité des institutions internationales et des États, pour les raisons que l’on devine, ne se dément pas. Les observateurs de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) ont conclu qu’en Turquie, « les entraves aux libertés fondamentales (...) ont eu un impact sur ces élections » en gardant l’espoir « que la Turquie lèvera ces restrictions dès que possible » (2). N’est-il pas temps pour les citoyens de rompre avec l’indifférence ou l’apathie sous prétexte que cela se joue ailleurs ? Ailleurs ? Les effets délétères de la tricherie électorale se jouent des frontières.

Alain Garrigou

Thu, 21 Jun 2018 19:08:35 +0200

Turpitude et architecture

Lire aussi Martine Bulard & Sung Il-kwon, « En Corée, la politique du rayon de soleil », Le Monde diplomatique, juin 2018. Deux vies évoluant dans deux mondes bien distincts vont pourtant se rapprocher... par la magie de la plume de Hwank Sok-yong dans son dernier roman traduit en français, Au soleil couchant (1). Park Minwoo est un architecte aisé. Durant plusieurs décennies, il participe au réaménagement urbain de Séoul. Pour réussir, il acceptera de participer à des opérations souvent illicites grâce à de solides assistances. Pleinement conscient de sa responsabilité, il sait que 80 % des constructions des années 1880-1990 ne respectent pas les normes de sécurité. Lorsqu’il apprend l’arrestation de certains de ses contacts et amis, il commence à s’interroger sur le sens de sa vie et le fossé entre ses idéaux d’origine et ce qu’il a réalisé.

C’est le moment où il reçoit le mot d’une femme, Cha Soona, qui, enfant, vivait dans le même quartier miséreux que lui, « un village de la lune ». Très amoureux de cette jeune fille, il s’en était éloigné pour faire son service militaire et poursuivre ses études. Finalement, il se mariera avec une autre femme correspondant mieux à la position sociale à laquelle il aspire.

Soona, elle, n’a pas changé. Arrivée au crépuscule de sa vie, elle écrit ses Mémoires, qu’elle destine à son ancien amoureux. « Depuis je ne sais quand, chaque fois que je repense à ce quartier, je me sens gagnée par une sensation de douceur et de paix, écrit-elle. Ces scènes de la vie ordinaire, ce tableau des femmes des environs faisant ensemble la lessive devant le robinet ou venant simplement chercher de l’eau, me manquent parfois cruellement. » S’il arrive à l’architecte de ressentir des moments de nostalgie en repensant à son quartier défavorisé, il jette — avec une certaine lucidité — un œil critique sur son travail et sur ses méthodes : « Les miens [ses souvenirs], ce sont surtout des souvenirs des interventions qui ont rayé d’un trait leurs propres souvenirs ». Il ajoute, « en font partie le syndic associatif mis en place par notre équipe de consulting, l’agence de conception, l’entreprise de démolition, la société de construction maîtresse d’ouvrage, le conseil municipal, le régime politique lui-même, tous ces rouages interdépendants fonctionnant comme une chaîne alimentaire. »

C’est Jeong Uhee, une jeune fille pauvre des années 2000, qui va renouer le lien entre l’architecte et son ancienne amoureuse. Représentante d’une frange de la population laissée pour compte, elle enchaîne les petits boulots, subit toutes les injustices. Mal payée, mal considérée, elle vit dans des habitations insalubres. Après des études dans une université d’art, elle tente de devenir comédienne puis metteuse en scène, mais elle ne survit que grâce aux heures de nuit passées à attendre les clients dans une supérette ouverte 24 heures sur 24. Son ami, Kim Minwoo, fils de Cha Soona, la soutiendra à chaque moment difficile. Lors d’une inondation de sa chambre, il demandera à sa mère d’offrir l’hospitalité à son amie. Uhee deviendra proche de cette femme, au point de prendre connaissance de ses écrits.

À travers ces vies, l’auteur nous emmène dans les quartiers les plus pauvres de Séoul, où sous couvert de réaménagement urbain, parfois indispensable, architectes, entrepreneurs et dirigeants politiques ont méprisé les besoins des populations qui y vivaient. Leur seul objectif : gagner plus d’argent tout en envoyant la plupart de ses habitants en périphérie de la ville, assurant un embourgeoisement urbain. D’une plume alerte, Hwang sok-yong mêle ainsi les trajectoires personnelles et l’évolution d’un pays (lire « Hwang Sok-yong, un romancier hors norme »). Il met en lumière les collusions entre les chaebols (conglomérats hyperpuissants), l’État, les collectivités locales et la mafia, nous brossant ainsi un tableau de la corruption généralisée au plus haut de la société. Il évoque aussi d’une manière étonnante un autre sujet qui place le pays en tête des pays de l’Organisation de coopération économique (OCDE) et qu’il n’arrive pas à juguler, le suicide.

Un roman, noir de pessimisme, où malgré tout l’amitié et l’entraide occupent une grande place.

Didier Roy

Thu, 07 Jun 2018 18:29:46 +0200

La fin du mythe technologique américain

« Tubes arrières », œuvre mystérieuse vue de dos, espace 798, près de Beijing

À l’époque, les États-Unis s’appuyaient non seulement sur leur puissance militaire, mais aussi sur une posture idéologique qui minimisait les risques de contestation des règles imposées par les États-Unis.

Les dirigeants américains savaient parfaitement que pour atteindre une hégémonie réelle, il fallait opérer de manière invisible. Il est plus facile d’obtenir d’autres pays qu’ils fassent ce que vous voulez s’ils croient non seulement qu’ils agissent dans leur propre intérêt, mais aussi dans le sens de l’histoire et du progrès. Pourquoi perdre du temps et de l’argent à prêcher les vertus du colonialisme à un pays si l’on peut le faire céder en lui racontant de belles histoires sur les bienfaits mutuels du libre-échange ?

Lire aussi Ha-Joon Chang, « Du protectionnisme au libre-échangisme, une conversion opportuniste », Le Monde diplomatique, juin 2003. De tous les mythes qui ont renforcé l’hégémonie américaine au cours des trois dernières décennies, celui de la technologie, présentée comme une force naturelle et neutre qui effacerait les inégalités entre les pays, reste le plus influent. On ne pouvait ni la modifier, ni la détourner : il fallait s’y adapter. Il semblait bien plus important de savoir qui l’utilisait — et comment — que de comprendre qui en était propriétaire.

Un village mondial était en construction, grâce aux réseaux et aux bits. La « fin de l’histoire » avait déjà été évoquée, mais les acteurs des nouvelles technologies en parlaient avec bien plus d’éloquence. Jamais auparavant le capitalisme n’avait suscité tant d’enthousiasme sans dire son nom. L’élite de Davos estimaient qu’il serait beaucoup moins risqué de demander aux gens de s’adapter aux disruptions de la technologie que de se soumettre aux aléas du marché.

De tels détournements de langage masquent depuis longtemps des vérités essentielles sur la relation entre la technologie et le pouvoir. Premièrement, le village mondial n’était mondial que dans la mesure où cela plaisait à son principal défenseur, les États-Unis.

Deuxièmement, les normes, réseaux et protocoles qui régissaient l’univers numérique n’avaient rien de naturel ni de neutre. La plupart sont apparus lors de la guerre froide et visaient à étendre l’influence américaine à de nouveaux domaines.

Troisièmement, appliquer à un seul réseau inviolable des principes prétendument universels ne garantissait pas vraiment la libération nationale. Des armes cybernétiques à l’intelligence artificielle (IA) en passant par la surveillance électronique, l’interconnectivité et le numérique, loin d’avoir lissé les inégalités, en ont créé de nouvelles.

Cependant, cette idéologie, celle d’Internet, a bien servi les intérêts américains, en permettant à Washington de gagner du temps et d’engraisser les plus grands groupes technologiques du monde. Mais en 2018, il ne reste plus grand-chose de cette idéologie.

Aujourd’hui, le village mondial ne porte plus si bien son nom. Il suffit de regarder les plateformes numériques qui, avec leur capacité à se faufiler partout, étaient censées représenter le sommet de l’hégémonie technologique des États-Unis. Mission accomplie jusqu’à ce que la Silicon Valley découvre que les alliés les plus proches des États-Unis n’avaient aucun scrupule à déployer leur puissance financière pour dynamiser les concurrents locaux à l’expansion des géants de la technologie américains.

Uber en est un bon exemple : ses propres ambitions mondiales ont été freinées par Ola en Inde, DiDi en Chine, 99 au Brésil, Grab en Asie du Sud-Est, et Yandex.Taxi en Russie. À l’exception de ce dernier, tous ces rivaux, y compris Uber lui-même, sont financés par la banque japonaise SoftBank. Ils ont tous fini par être incorporés dans son fonds d’investissement « Vision Fund », alimenté par l’argent des alliés les plus proches de l’Amérique, de l’Arabie saoudite aux Émirats arabes unis. Uber, qui dépensait des sommes astronomiques, a cédé (lire « Les fonds souverains à l’assaut du futur technologique »).

L’ascension de la Chine a mis à mal beaucoup d’autres mythes qui sous-tendaient l’hégémonie technologique américaine. Les normes autrefois neutres, comme la 5G, ont soudain fait l’objet de vives objections, alors que Pékin faisait pression pour instaurer des règles favorables à ses propres champions.

Lire aussi Jean-Louis Rocca, « La montée en puissance de la Chine », Le Monde diplomatique, septembre 2014. Les ambitions internationales de Huawei et ZTE (1), ainsi que la croissance soutenue de Tencent, Baidu et Alibaba ont également contraint Washington à faire l’impensable : adopter une ligne agressive qui a rendu son hégémonie visible.

Le veto de M. Trump contre la fusion du fabricant de cartes SIM américain Qualcomm et de la société de téléphonie singapourienne Broadcom, la lourde sanction infligée à ZTE (qui aurait pu lui être fatale), le rapport controversé de la Maison Blanche sur la nationalisation du réseau 5G des États-Unis : ces événements récents pourraient laisser croire que Washington maintient sa position dominante.

Cependant, une fois privée de ses nombreux mythes, les États-Unis auront du mal à convaincre d’autres pays de laisser leurs entreprises être dépassées par les grands groupes américains, de renoncer à développer leur propre IA, de ne jamais remettre en question les clauses sur la libre circulation des données que des négociateurs américains ont pris le soin d’inclure dans les grands accords commerciaux. Étant donné que la Chine a réussi en faisant tout à fait le contraire, qui voudrait suivre l’exemple des États-Unis ?

Barack Obama, conscient des limites de l’hégémonie technologique américaine, invoquait des thèmes relatifs à la mythologie numérique, comme « l’Internet libre », tout en essayant de contenir l’expansion de la Chine dans le cadre du système commercial mondial régi par les États-Unis.

Lire aussi Frank Pasquale, « Mettre fin au trafic des données personnelles », Le Monde diplomatique, mai 2018. Donald Trump, quant à lui, a mis un terme à l’aspect mythologique. Il a également ébranlé la suprématie technologique des États-Unis à long terme, en réduisant le budget de la recherche, en restreignant l’immigration (indispensable au secteur des technologies), et en empêchant le démantèlement immédiat du groupe chinois ZTE.

Après Donald Trump, les États-Unis n’auront plus qu’un seul recours : contester l’ordre économique mondial qui contrarie leurs ambitions sur la scène internationale tout en élaborant une stratégie d’ensemble contre Pékin, de manière à pénaliser ses alliés qui dépendent des géants des technologies chinois.

Quand la guerre froide des technologies éclatera, il sera difficile de distinguer quel camp défend les intérêts du capitalisme mondial.

Evgeny Morozov