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Mon, 21 May 2018 21:10:16 +0200

En guerre – pour la préemption salariale !

Stéphane Brizé, En guerre, 2018, 113 minutes, actuellement en salles.

On ne résiste à la puissance suffocante du film de Stéphane Brizé (En guerre) qu’à y discerner une place vide, la place du discours manquant. Il faut absolument y voir cet espace inoccupé, et la possibilité de le remplir, l’espace d’une réponse, c’est-à-dire d’un discours à déployer, opposable aux impossibilités montrées par le film, capable d’en faire sauter un mur, sinon c’est insupportable.

Lire aussi Michel Pigenet, « Épineuse indépendance syndicale », Le Monde diplomatique, mai 2018. C’est insupportable, car ce que montre le film, c’est la force d’un ordre institutionnel capable de se donner raison à lui-même, un ordre qui mure portes et fenêtres, qui bouche toutes les issues pour ne laisser subsister que sa vérité. Lorsque les économistes stipendiés, les experts de service, les éditorialistes débiles et les patrons odieux disent qu’« il n’y a pas d’alternative », c’est vrai. C’est vrai parce que les structures ont été aménagées pour que ce soit vrai. Lorsqu’ont été installés la déréglementation financière et le pouvoir actionnarial, le libre-échange commercial au mépris de toute norme sociale et environnementale, la libéralisation du régime des investissements directs, c’est-à-dire de la localisation des sites industriels (à laquelle on ajoutera celle des sièges sociaux), il est exact que tout est joué ou presque, et qu’en effet il n’y a plus d’alternative. En somme, la disparition des alternatives, ça s’organise.

C’est là par excellence le point répugnant de l’époque. La plupart des personnages qui la dominent en actes et qui triomphent en mots savent à peine à quoi ils doivent de la dominer, et de triompher (la plupart – certains savent très bien). Ils en tiennent le discours comme des automates, mots inhabités, phrases mécaniques – « l’environnement de la mondialisation », « dont nous ne pouvons nous abstraire », « le marché », « qui s’impose à nous », « l’agilité », « pour être plus compétitif » – grumeaux de pensée dont Brizé prend soin de nous donner des échantillons atterrants, plus consternants encore quand ils viennent dans la bouche des conseillers ministériels, représentants de l’État mentalement colonisés par la langue du capital. Le plus terrible de ce que montre Brizé, ça n’est pas tant la situation même, que les mots dégoûtants opposés par les triomphateurs pour imposer leur triomphe, et faire toucher terre à ceux dont ils triomphent, à qui ils refuseront tout – mais avec des mots. Et, c’est bien ça le pire, sans réplique possible : avec des mots qui disent « vrai » en un sens, même si leurs utilisateurs ne savent pas pourquoi ils disent vrai, selon quel régime de vérité. Comme un cas d’école d’une théorie simple de l’idéologie, ils croient énoncer un fait de nature quand ils ne disent qu’un état des structures. Un état que d’autres avant eux ont contribué à installer (car les structures ne tombent pas du ciel), et qui – c’est cela le vrai –, une fois installé, déploie implacablement toutes ses nécessités.

L’impossibilité organisée

C’est bien pourquoi tous les mots d’ordre pour manifestations, à base de « partage des richesses », de « réduction du temps de travail », d’« augmentation des salaires » ou d’« interdiction des licenciements » sont nuls et non avenus tant qu’ils ne posent pas explicitement la question de leurs conditions de possibilité structurelles. Faute desquelles, ils demandent la neige en juillet ou Noël à Pâques – et ceci n’arrivera pas.

Ceci n’arrivera pas parce que les structures ont été bien faites pour le rendre impossible. Vérité simple et presque tautologique : quand les structures sont en place, tout est vrai des objections opposées par les structures. Pourquoi fermer une usine rentable ? Parce qu’elle ne l’est pas assez. Mais pourquoi ne pas se contenter de « moins » ? Parce qu’il y a des actionnaires et qu’ils ne le permettraient pas. Ne peut-on résister parfois aux actionnaires ? Non, parce que lorsqu’ils ne sont pas contents, ils vendent et le cours de l’action baisse (déréglementation des marchés de titres). Et ? Et l’entreprise dont la valeur boursière plonge devient une proie potentielle pour un raider (démantèlement du système des participations croisées), or s’il y a une OPA, toute la direction sautera – pense, à raison, la direction, qui ne veut pas du tout sauter, et puis qu’on a aussi pris soin de gaver de stock-options de sorte que ses propres intérêts soient désormais bien alignés sur ceux des actionnaires. Négocier avec ces derniers quand même ? Bon courage, la plupart sont des grands investisseurs institutionnels qui se font sauvagement concurrence par la rentabilité servie aux épargnants et ne renonceront pas à un dixième de point (financiarisation de l’épargne concentrée auprès des grands gestionnaires de fonds collectifs – mirifiques perspectives de la retraite par capitalisation). Nous irons donc baisser les coûts partout où c’est possible, en matraquant d’abord les salariés puisque tout nous y incite : le chantage à la compétitivité d’abord (libéralisation du commerce international) et à la délocalisation (nouveau régime des investissements directs et liberté d’établissement), la démolition de toutes les protections juridiques et réglementaires des salariés ensuite (dérégulations successives du marché du travail), par annulation des conquêtes d’un siècle de luttes sociales. Si donc le Nord de la France est trop cher, sous la double commande de nos actionnaires et de nos stock-options nous irons en Pologne, si la Pologne à son tour exagère, nous l’expédierons au Vietnam, et puis du Vietnam en Afrique, car nous en avons pour un moment avant d’avoir épuisé tout le réservoir à pauvres de la planète. Et nous ferons tout ça car nous le pouvons, car depuis trente ans nous ne cessons d’œuvrer pour qu’on nous aménage le terrain de jeu qui nous le permette et que, dans ces conditions, nous ne voyons pas pourquoi nous nous retiendrions d’user de la moindre de nos latitudes.

Tel est le mur de nécessités auquel se heurtent les salariés du film de Brizé. Il y a de quoi devenir fou. Pas seulement par les immondes fins de non-recevoir langagières qui sont opposées à la souffrance humaine, mais par le fait que toutes les coordonnées spontanées de la lutte y sont mises en échec : la vraie combativité ne paiera pas. La lutte qui ne s’affale pas tout de suite sera défaite, parce qu’elle est une lutte locale et qu’elle a contre elle toutes les structures globales, donc parce que toutes ses conditions de réussite lui échappent. Le tragique du film de Brizé est qu’il y a un héros et que le héros va immanquablement perdre parce qu’il se trompe. Plus il est héroïque, plus il se trompe, et l’inverse aussi : il se bat pour sauver les emplois dans un monde agencé pour que les emplois ne soient plus sauvables. Et ce sont les résignés qui ont raison – tactiquement. À de miraculeuses exceptions près, on ne se bat plus dans une fermeture que pour gratter de la « supra-légale », ou des promesses de reclassement ou de « réindus » auxquelles on ne croit même pas. Il faut avoir quelques robustes ancrages pour ne pas sortir du film passablement abattu.

Alors les structures

Mais le point de triomphe de l’ordre néolibéral désigne aussitôt son point de faiblesse. « Il n’y a pas d’alternative » n’est jamais qu’un énoncé conditionnel à l’état de ses structures. Faire autrement est impossible puisque la nécessité installée par les structures s’oppose à ce qu’on fasse autrement ? Très bien, nous savons maintenant où se situe l’enjeu : dans la reconstruction des structures. Voilà le discours manquant, celui qui laisse une chance de respirer à nouveau au sortir d’un film étouffant : le discours des structures comme objet de la politique. Car, elles, peuvent toujours être refaites – autrement. Ce « toujours », c’est le nom même de la politique. Dès lors qu’on s’élève au niveau des structures, il y a toujours une alternative.

L’alternative peut entrer bien plus vite dans la réalité qu’on ne l’imagine, très soudainement même. En Argentine, pendant toutes les années 1990, le currency board (1) impose une politique monétaire déflationniste, et pour qu’il ne vienne à l’idée de personne de « faire autrement », on l’a inscrit dans la Constitution (grande affaire du néolibéralisme, la constitutionnalisation des politiques économiques – voir les traités européens). Donc il y a le currency board, et on ne peut « pas faire autrement ». Puisqu’il est dans la Constitution. En janvier 2002 pourtant, après des semaines de manifestations de masse, le currency board est abrogé d’un trait de plume : en une nuit. On pouvait donc faire autrement – éternelle surprise, mêlée de ravissement un peu idiot, pour tous ceux qui s’aperçoivent d’un coup qu’ils s’étaient asservis pour rien, qu’ils s’étaient soumis à un fallacieux décret d’impossibilité. La question n’est pas de discuter ce qui s’en est suivi, elle est de rappeler ce que c’est que la souveraineté politique comme décision et comme alternative de principe – et les conditions de sa remanifestation.

Briser le pouvoir actionnarial

Si elle se remanifeste, où son effort doit-il porter ici ? Aux trois lieux stratégiques du pouvoir actionnarial, du libre-échange et des investissements directs – par parenthèse, dénonciation des traités européens non-optionnelle. Mais spécialement au premier, qui domine hiérarchiquement les deux autres. Le discours ordinaire dit que, sous le pouvoir des actionnaires, il n’y a pas d’alternative ; restaurer le discours manquant, c’est dire qu’il y a une alternative au pouvoir des actionnaires. Et comment en finit-on avec le pouvoir des actionnaires ? À ce sujet, il y a des idées assez précises. Une série d’idées même, bien graduée, selon ce que les conditions politiques du moment rendent possible. D’abord le SLAM (Shareholder Limited Authorized Margin) qui procède par fixation d’un taux limite de rentabilité complète pour les actionnaires (Total shareholder return), applique un impôt confiscatoire à tout ce qui dépasse, et cisaille ainsi toute incitation à augmenter indéfiniment la pression à la rentabilité financière – l’État capterait tout. En régime, sous SLAM bien ajusté (et sans doute avec les « bonnes » mesures complémentaires), Perrin Industrie (le nom de l’entreprise du film de Brizé) ne ferme pas, car la fermeture est devenue sans objet.

Mais il n’est pas interdit d’aller plus loin. L’étape d’après, c’est de fermer la Bourse. Son charme particulier tient au fait d’apparaître comme l’irresponsable rêverie par excellence quand en réalité elle a toute la rationalité économique pour elle – et même de quoi nouer une alliance objective entre le salariat et une certaine fraction du capital contre leur fléau commun de la finance.

Lire aussi « Et si on fermait la Bourse… », Manuel d’économie critique, septembre 2016. On dira que l’alternative réelle au pouvoir des actionnaires, c’est l’abolition de la propriété financière du capital. C’est vrai. On ajoutera que s’en prendre à la finance ne fait que reconduire l’alternative « du “mauvais” capitalisme (financiarisé) et du “bon” (industriel) », c’est-à-dire rester dans l’exploitation capitaliste. C’est vrai aussi. Maintenant, si quelqu’un voit la sortie du capitalisme dans les conditions d’aujourd’hui, c’est qu’il a la vue psychédélique. Et si, ne connaissant que cet horizon, il se désintéresse de tout ce qui ne l’atteint pas, il est aveugle aux opportunités de la période. Ce n’est pas que penser/militer/expérimenter des rapports non-capitalistes ne soient pas urgent – ça l’est. C’est que délaisser, à ce motif, la possibilité de faire quelque chose dans la conjoncture et à l’étage majoritaire est une absurdité, où l’on ne discerne plus à la fin que la condescendance des virtuosités minoritaires pour le grand nombre.

On ne redira jamais assez que les grands libéraux sont des marxistes structuralistes à l’état pratique. Eux visent ce qui va saisir le grand nombre, et ils savent à quels étages de la politique se joue ce saisissement : aux plus élevés, là où l’on refait les structures – de la finance, du commerce et de la politique économique : UE, BCE, FMI, BRI, OMC, traités variés (CETA), etc., lois nationales bien sûr. Sans surprise, c’est à cet étage que Macron opère pour accroître les latitudes stratégiques des uns et les impossibilités des autres – puisque c’est l’état des structures qui règle le rapport de force du capital et du travail. Or on ne défera la politique des structures que par une contre-politique des structures.

Le moment de la politique macroscopique – le moment de la préemption

Au reste, on aurait tort de jouer l’un contre l’autre les deux registres de l’anticapitalisme et de l’antinéolibéralisme. D’abord parce qu’il redevient possible de les tenir ensemble pourvu qu’on les réinscrive dans leurs temporalités distinctes, et que rien n’interdit d’avoir l’esprit au premier sans abandonner de saisir les possibilités plus rapprochées du second. Ensuite parce que, même dans l’immédiat, ils ne sont pas sans points d’accrochage. Ainsi de celui qui passerait par un droit de préemption des salariés pour une reprise en coopérative des entreprises ou des sites qui ferment : abolition locale de la propriété financière des moyens de production, instauration de leur propriété collective d’usage, suppression par conséquent du rapport salarial, remplacé par une politique de la production collective. Les choses, alors, ne s’agencent-elles pas merveilleusement : si le néolibéralisme ferme à tour de bras, puisqu’« il n’y a pas d’alternative », c’est le capital lui-même qui, abandonnant le terrain de son propre mouvement, se laissera grignoter et déposséder de l’intérieur.

Assurément, il y faudrait une loi. C’est-à-dire jouer le jeu où l’on passe des lois. Mais une petite loi – plus innocente (et plus filoute) que s’il s’agissait de décréter la fin révolutionnaire de la propriété privée –, une loi à portée de main. Par exemple d’un mouvement social de quelque ampleur, qui, sortant du registre du seul refus, l’élirait comme sa revendication positive. Car c’est une bénédiction rare qu’une vision d’avenir, et même une vision d’ampleur, ni plus ni moins que la diffusion invasive de rapports de production postcapitalistes, ait ainsi le bon goût de se laisser résumer dans une disposition législative aussi simple, aussi modeste, aussi accessible – et aussi capable de dérober le sol sous les pieds du pouvoir capitaliste.

Mais, précisément, un mouvement social, nous en avons un sous la main.

Et c’est dans ce moment que, providentielle coïncidence, le film de Brizé nous arrive. Si son tableau des impossibilités objectives est suffocant, il n’appelle par-là que plus intensément le complément du discours manquant, le discours des structures. Du fond de son impasse, il crée la nécessité impérieuse de se décaler, de se désobnubiler des impossibilités locales pour regarder du côté de la cause globale qui les a installées toutes – et rouvrir une possibilité d’ensemble. Il est vrai que recréer une ouverture de cette sorte ne peut être l’affaire que d’une politique macroscopique : on ne refait les structures globales que par de la politique globale – seul moyen, redisons-le, de reconstituer les conditions pour que les luttes locales aient de nouveau leur chance. Mais le mouvement social d’aujourd’hui pressent sa propre portée macroscopique, il entrevoit la portée globale de ses enjeux, il en pose à nouveau la question. C’est bien pourquoi il importe de désectoriser les luttes présentes, de dégager leur dénominateur commun, de voir qu’elles renvoient toutes au même lieu, de nommer ce lieu, et d’unir tous pour l’attaquer. Les moments de cette sorte sont rares, dominés la plupart du temps par l’étroitesse et la compartimentation des horizons locaux (lire « Tisser les luttes »). Voilà qu’il s’en présente un, propice à magnifier l’effet d’un film peut-être appelé à marquer l’opinion, effet paradoxal s’il en est, puisqu’il force à trouver les voies du ré-espoir à partir de son fond de désespoir – et que, bien complémenté, il peut y conduire. Par exemple sous un mot d’ordre simple, ramassé, faussement modeste, mais réellement subversif de l’ordre présent : « Pour la préemption salariale ! »

Post-scriptum
Violences admissibles, violences inadmissibles

Mais il n’y a pas dans En guerre que l’espace en creux d’une contre-politique des structures. Il y a aussi, attesté par son titre même, le plein d’un propos sur la violence – la violence de classe. Si le personnage central du film est tragique, c’est qu’il reprend en lui toute la violence de la situation – très significativement, il ne cesse de se mettre en travers du débordement de ses camarades légitimement fous de rage : « arrête ! arrête ! » ne cesse-t-il de leur crier en faisant interposition. Mais il y a une économie générale, à la fois collective et individuelle, de la violence, avec des points critiques qui signalent l’arrivée aux limites de la capacité d’absorption et d’accommodation. En ces points s’ouvre alors une bifurcation aux termes simplissimes : ou renvoyer la violence du dehors vers le dehors, ou la retourner contre soi. À force d’intimer à ses camarades « d’arrêter », le héros se dirige inexorablement vers sa fin. Et c’est bien cette forme-là de la violence que le néolibéralisme apprécie par-dessus tout, encourage de fait même – en ne cessant de condamner l’autre. Que les salariés se suppriment. C’est bien triste, mais, disons les choses entre nous, comme solution radicale au problème des gêneurs, c’est épatant. Qu’ils sombrent dans la dépression, ça peut nous intéresser aussi : ne sommes-nous pas fondés à nous débarrasser des loques improductives ?

Toutes les fois où des salariés choisissent autre chose que leur destruction, le ministère de la propagande intégrée est là, entier, écumant, pour leur tomber dessus : France 2, BFM, France Info (la BFM étiquetée « service public »), France Inter dont les matinaliers s’égosillent à chaque occasion pour savoir si tout de même on ne condamne pas ces violences. Car voilà : il faut « condamner les violences ». En 2010, Pujadas, à l’aise, croit pouvoir se faire en petite foulée le syndicaliste des Conti après le passage des ordinateurs de la sous-préfecture de Compiègne par la fenêtre. Le malheureux : il ne sait pas qu’il est tombé sur un os. L’os s’appelle Xavier Mathieu et lui, qui ne pratique pas la reptation comme l’autre, a une colonne vertébrale. Ici, coup d’arrêt : le tribunal des procureurs médiatiques, c’est fini. L’ère des condamnations sélectives « des violences », c’est terminé. Voulez-vous parler « des violences » ? C’est parfait, examinons-en donc le tableau d’ensemble. Mais c’est ce que le ministère de la propagande qui s’ignore ne veut en aucun cas ! Lui, ce qui l’intéresse, ce sont les chemises de DRH et rien d’autre. Qu’on lui donne une voiture de PDG sur le toit comme dans le film de Brizé, là oui, sa joie est faite. Mais le film, précisément, a le mauvais goût de montrer aussi tout ce qui conduit à la voiture à l’envers – car elle ne s’y est pas mise toute seule, et l’hypothèse de la sauvagerie naturelle des ouvriers n’y suffit pas non plus. Loi générale : les gens font des choses parce qu’on leur a fait des choses. Or, ici, les choses qu’on leur a faites, on les voit. Du coup, les choses qu’ils font, on les comprend – au double sens du terme même. Si le film de Brizé est étouffant quand il semble nous laisser sans issue, il est politiquement salutaire quand il restaure les images manquantes, les images antécédentes – celles que les médias prennent bien soin de ne jamais montrer, pour que surtout jamais on ne comprenne.

Lire aussi Alexia Eychenne, « Goodyear et ses fantômes », Le Monde diplomatique, mai 2018. Pendant ce temps, la racaille éditorialiste, qui ne supporterait pas qu’on lui fasse le centième de ce qu’on fait ordinairement à la classe ouvrière, et quand on la met au travail et quand on la jette hors du travail, continue de donner des leçons. Des dossiers préfectoraux au vent, des vitrines brisées, des sacs de nuggets en déshérence, c’est très grave. Goodyear : divorces par dizaines, naufrages individuels dans l’alcoolisme, surendettements, maisons vendues, 750 salariés sans solutions, RSA. Seize suicides aussi. Les médias avaient parlé du « saccage » de la sous-préfecture de Compiègne. À seize suicidés chez Goodyear, on passe le seuil technique du « saccage » ? on ne le passe pas ?… On ne l’a pas passé. L’humanisme étendu souffre plus pour les nuggets ou les ordinateurs, dont il est vrai qu’on ne souligne pas assez la cause.

Et puis, disait Berkeley, esse est percipi : être, c’est être perçu. C’est formidable, pense aussitôt la racaille : de ce qu’on ne voit pas, on peut donc dire qu’il n’existe pas ! C’est cela même contre quoi lutte le film de Brizé, contre cette élévation de l’injustice au carré qui consiste en le déni de l’injustice. Et si, élargissant le champ des perceptions, commençant à y faire entrer les causes prochaines ordinairement occultées, si, faisant cela, il nous aide, c’est pour nous acheminer vers une décision, une décision éclairée même, puisqu’il nous en met tous les éléments sous les yeux. C’est que nous voilà rendus à un grand carrefour civilisationnel, une grande ligne de partage politique des eaux. Deux partis s’offrent : le parti des nuggets et le parti des hommes. On va voir qui choisit quoi.

Frédéric Lordon

Fri, 18 May 2018 13:04:14 +0200

Les religions aux armées

Aïd el-Kebir, jardin colonial de Nogent-sur-Marne, 16 septembre 1918.

Pendant la première guerre mondiale, ce jardin abritait un hôpital militaire destiné aux troupes coloniales.

«Vous risquez votre vie pour le service des autres, que la Vierge Marie vous protège et vous garde » : le pape François a accordé sa bénédiction en ces termes aux militaires et policiers réunis à Lourdes pour un pèlerinage sous le signe de « La Paix sur terre », organisé par l’aumônerie catholique miliaire. Deux cents cinquante blessés de guerre participent à ce rassemblement qui bénéficie d’un large soutien des armées, pour tout ce qui concerne la sécurité, l’acheminement, la santé, l’hébergement, etc.

Ce n’est pas la seule manifestation du genre, organisée par une aumônerie militaire. Dans un souci de réconciliation franco-allemande, dès 1951, un Rassemblement international militaire protestant était organisé dans les Cévennes, à Méjannes-le-Clap : il a fêté son 60e anniversaire en 2011. Le pèlerinage militaire catholique se tient chaque année dans les Hautes-Pyrénées. Et, depuis 2010, l’aumônerie militaire musulmane organise un pèlerinage annuel à La Mecque, pour les familles de militaires français musulmans.

Lire aussi Anaïs Llobet, « La religion, adjuvant du nationalisme russe », Le Monde diplomatique, mars 2018. « La République n’est en rien hostile à l’expression publique de sentiments religieux, rappelle la brochure « Expliquer la laïcité française : une pédagogie par l’exemple de la “laïcité militaire” », qui vient d’être éditée par le ministère des armées. « Afin de garantir la liberté de pratique religieuse dans l’environnement particulièrement contraignant des armées, l’État salarie des aumôniers militaires de quatre cultes — catholique, israélite, protestant depuis 1874 et musulman depuis 2005 » (1).

Ordre social

Le premier prêtre à exercer une fonction officielle dans l’institution militaire — rappelle cette brochure éditée en réponse à l’incompréhension manifestée souvent à étranger, à propos de la laïcité à la française — est Vincent de Paul, nommé aumônier général des galères en 1619. Les aumôneries se développent en premier lieu au sein de la marine pour assurer des voyages longs en terres non chrétiennes. Sous Napoléon, l’institutionnalisation de la Grande aumônerie en 1806 renoue avec une tradition monarchique et gallicane, mais peu de prêtres sont toutefois nommés par Napoléon dans une armée où se maintient un certain anticléricalisme hérité de l’époque révolutionnaire. Au XIXe siècle, l’aumônerie militaire a du mal à se structurer et à s’institutionnaliser, car elle est souvent perçue comme l’immixtion d’une autorité étrangère, le Saint-Siège, au sein d’une institution éminemment régalienne.

En 1852, Napoléon III crée le corps des aumôniers de la flotte destiné au soutien spirituel des marins. En 1854, la guerre de Crimée le conduit à accepter la présence d’aumôniers au sein de l’Armée d’Orient (dont le premier protestant). Après la guerre franco-allemande de 1870-1871, l’aumônerie est remise à l’honneur sous le gouvernement d’Ordre moral. La défaite de Sedan et le traumatisme de la Commune de Paris renforcent l’image du religieux comme facteur d’ordre social.

Mais sous l’influence des « républicains » de l’époque, les aumôneries sont réduites ou supprimées à la fin du XIXe siècle. Il faut attendre les mobilisations générales des deux guerres mondiales pour que leur rôle soit pleinement reconnu, et que l’idée d’une aumônerie militaire en temps de paix s’inscrive dans les esprits et soit institutionnalisée.

Médecins des âmes

On compte actuellement plus de 300 aumôniers dans les armées, aux trois quarts des officiers rémunérés par le ministère ; les autres sont prélevés sur la réserve. Il y a 186 aumôniers catholiques, qui dépendent du Diocèse aux armées créé en 1986, avec un évêque à sa tête (actuellement, Mgr Antoine de Romanet), 53 protestants (rattachés à la Fédération protestante de France), 45 musulmans (qui dépendent du Conseil français du culte musulman), 27 israélites (articulés avec le Consistoire central israélite) et un orthodoxe. Une vingtaine de ces aumôniers sont déployés au sein des unités en opérations extérieures, sur les bâtiments en mer, les bases aériennes outre-mer, etc.

La réduction du format des armées, la professionnalisation, la désaffection des cultes et messes, et la « laïcisation » massive de la société — à laquelle n’échappent pas les soldats — n’ont pas fait disparaître le métier. Outre leurs cultes et liturgies particulières, les aumôniers se sentent utiles, de manière générale, sur le front psychologique : en cas de stress dans l’action collective — ce qui est souvent le cas des « Opex » et des « exercices » — ou de problèmes individuels qu’on leur soumet en tant que « médecins des âmes ». Sur ce plan, ils ont une action plus collective, indifférenciée, au service de l’ensemble de la communauté militaire, toutes appartenances confondues.

Ces prêtres, pasteurs, rabbins et imams — tous volontaires, de grade égal, en uniforme et soumis à la discipline générale des armées, mais sans lien hiérarchique — se veulent des « médiateurs », qui ont aussi une fonction de conseil auprès du commandement. « Nous sommes à l’ écoute… Notre présence dépassionne… Nous jouons un rôle de tampon, parfois », explique un aumônier israélite. Son collègue musulman évoque une posture de « facilitateur » : « On fait remonter les questionnements, les inquiétudes ». Mais , « nous ne sommes pas des agents de renseignement », souligne le chef de l’aumônerie musulmane, Abdelkader Arbi.

Dimension éthique

Par définition, ces volontaires sont disponibles, accessibles, sensibles. Collant au terrain avec souplesse, profitant des gardes, des veilles, attentes, temps morts, ils tissent un réseau relationnel fort, et pas seulement avec leurs propres ouailles — même s’ils ne doivent pas être confondus avec les psychologues, lesquels existent également, mais sont chargés de gérer le stress purement « militaire », d’aider à réagir aux chocs, de soigner les malades.

La dimension éthique est essentielle pour ces religieux. « Vous ne pouvez pas demander à quelqu’un de donner la mort, de se sacrifier, si vous ne leur permettez pas de croire en un au-delà », fait valoir Mgr. Augustin de Romanet, pour qui le rôle des aumôniers est finalement « d’humaniser la guerre » - « On n’est pas né pour porter la mort », explique encore Joel Jonas, aumônier en chef israélite : « il y a un besoin d’être accompagné, soutenu. »

Les aumôniers se voient surtout comme des« référents », face à des hommes et femmes qui — dans l’armée, tout comme dans la société — « manquent de plus en plus de repères »… Certains expliquent que pour être, par exemple, un bon « soldat de la paix » — ce qui est de plus en plus la vocation officielle du militaire, même quand il montre sa force — il faut d’abord « connaître la paix intérieure »... jusqu’à savoir « ne pas tirer », ou anticiper les cas de conscience, comme l’attitude à tenir face à des enfants-soldats, à des femmes en armes, à des civils désarmés — agressifs ou pas, etc.

Refus rarissimes

Lire aussi Karim Bourtel, « L’armée s’ouvre timidement aux Beurs », Le Monde diplomatique, septembre 2001. L’aumônerie musulmane n’a qu’une douzaine d’années d’existence : la reconnaissance de cette « seconde religion de France » dans l’armée, au même titre que les autres, n’avait que trop tardé. Des mamelouks de l’armée napoléonienne en passant par les harkis de la guerre d’Algérie, les musulmans n’ont cessé de servir dans les rangs de l’armée française (2). S’il est impossible de déterminer leur nombre exact dans les armées actuellement (en raison de l’interdiction en France des recensements ethniques et religieux), le sociologue Elyamine Settoul, professeur au CNAM, estime à 15 % la part de militaires de confession musulmane.

La France compte aujourd’hui davantage d’aumôniers musulmans que l’ensemble des pays de l’OTAN réunis. Abdelkader Arbi, leur chef, admet que le principal défi rencontré par un aumônier musulman est « d’abord de rassurer, parce que l’islam, plus que d’autres religions, pose question, ce qui nécessite d’expliquer ce qu’est le culte musulman, ce qui en relève vraiment et ce qui n’en relève pas ». Mais il affirme ne pas avoir connu de cas de radicalisation dans le milieu militaire : « Ceux qui s’engagent dans l’institution militaire ne le font pas pour devenir encore plus religieux, mais plutôt dans un but de promotion sociale ». Les cas rarissimes de refus, par exemple, d’être déployé en Afghanistan, ont semblé reliés à la dangerosité des combats ou à des fragilités personnelles bien plus qu’à d’éventuels « conflits de loyauté ».

Pas question dans les armées, bien sûr, d’intégrisme ou de communautarisme : les postes d’aumônier sont d’ailleurs réservés à des nationaux français, qui doivent désormais avoir obtenu au préalable un diplôme universitaire baptisé « interculturalité, laïcité et religions ». Pas plus qu’il n’est question de pratiquer une religion durant les heures de service ; ou de porter des signes religieux ostentatoires… à l’exception des signes « discrets » qui servent aux aumôniers eux-mêmes pour marquer leur appartenance.

Philippe Leymarie

Tue, 08 May 2018 15:44:35 +0200

Condamnées

« Too Much Time – Women in Prison »

Photo : Fatima Soualhia Manet

De nombreux auteurs et metteurs en scène parviennent à franchir les enceintes des prisons et on peut parfois voir le travail que cela inspire. Le Théâtre Paris Villette a ainsi mis en place le festival Vis-à-vis où des détenus d’Île de France ont des autorisations de sortie pour fouler les planches. D’autres, issus du Centre Pénitentiaire d’Avignon-Le Pontet ont pu, l’an dernier, jouer Hamlet sous la direction d’Olivier Py au festival d’Avignon, une expérience qu’il renouvellera cette année avec Antigone. Joël Pommerat a travaillé in situ à la maison centrale d’Arles, autour d’un Marius d’après Marcel Pagnol. Didier Ruiz a documenté l’expérience carcérale dans Une longue peine avec des anciens détenus qui interprétaient leur propre rôle.

Lire aussi Marina Da Silva, « Femmes en prison, la mort lente », Le Monde diplomatique, septembre 2003. Il est plus rare en revanche de voir évoquée la situation des femmes (qui ne représentent que trois pour cent de la population carcérale), aussi s’intéressera-t-on aux deux pièces présentées au Studio Théâtre de Stains et à la Loge, à Paris (après quelques représentations au Centquatre), et qui seront reprises à l’automne.

« Tous mes rêves partent de la gare d’Austerlitz ».

Photo : Benoite Fanton

La première, Tous mes rêves partent de la gare d’Austerlitz a été écrite par Mohamed Kacimi et mise en scène par Marjorie Nakache, également comédienne. Elle est issue d’ateliers d’écriture que l’auteur a menés à Fleury-Mérogis et s’enracine dans l’expérience de l’enfermement et du dépouillement de soi, mais elle est montée comme une comédie et avec une vitalité époustouflante par des comédiennes remarquables. Un soir de Noël, six détenues que réunit leur fréquentation de la bibliothèque de la maison d’arrêt s’inventent une autre vie et des rêves pour mettre à distance la solitude qui les broie. Le titre fait référence au rêve que Zélie (Jamila Aznague) raconte en boucle à Barbara (Marjorie Nakache), responsable du fonctionnement de la bibliothèque, et qui naît sur le quai de la gare d’Austerlitz, devant le départ d’un train, comme pour exorciser l’enfermement.

« Tous mes rêves partent de la gare d’Austerlitz ».

Photo : Benoite Fanton

Dans un décor sobre et sombre, signé par Jean Michel Adam, où les murs et les coursives sont signalés par un filet de lumière, deux rayonnages de livres symbolisent le seul espace de liberté où les femmes peuvent se sentir vivantes. Car lorsqu’une femme rentre en prison « elle n’existe plus, ni pour ses enfants, ni pour ses parents, ni pour son mec ». Une réplique qui claque et traduit cette inégalité sociale et cette violence extrême : les femmes n’abandonnent quasiment jamais leur compagnon ou leur enfant en détention tandis que l’inverse fait figure d’exception. Pour résister, les détenues - Rosa (Gabrielle Cohen), Lily (Olga Grumberg), Marylou (Irène Voyatzis) et Frida (Marina Pastro) - n’ont que leur imaginaire et la qualité de la relation que la lutte pour la survie leur apprend à tisser entre elles. Frida, la dernière arrivée, séparée de sa fille, est au bord de l’effondrement. Pour l’empêcher de basculer, elles vont faire du théâtre en s’emparant d’une scène d’On ne badine pas avec l’amour de Musset (que Mohamed Kacimi avait aussi testé avec de jeunes Palestiniens à Gaza) dont elles dynamitent les codes et la langue dans une recherche d’émancipation et d’évasion par la littérature. Le jeu des comédiennes donne toute son intensité et sa puissance à ce texte – lanceur d’alerte.

« Too Much Time – Women in Prison »

Photo : Fatima Soualhia Manet

Dans un tout autre registre, Fatima Soualhia Manet, membre cofondateur du collectif Drao, avec Too Much Time - Women In Prison s’empare du livre de Jane Evelyn Atwood, Trop de peines/Femmes en prison et produit une onde de choc que la fiction ne tient pas à distance. La photographe, qui a enquêté de 1989 à 1998 sur les conditions de détention des femmes en Europe et aux États-Unis, a été au plus près de cette réalité brutale. Elle a pénétré dans les pires établissements et jusque dans les quartiers des condamnées à mort. Elle en a fait sortir des images puissantes et des témoignages percutants des prisonnières, de gardiens ou directeurs.

Lire aussi Gérard Mordillat, « Miracle du dessin contre l’amnésie », Le Monde diplomatique, décembre 2013. Ici, Mara Bijeljac, Danica Bijeljac, Anne-Sophie Robin, Fatima Soualhia Manet, Alice Varenne, Gilles Nicolas et Christophe Casamance sont les voix et la parole de toutes ces vies brisées, femmes devenues criminelles, infanticides parce que trop malmenées par des parents ou des compagnons-bourreaux, qui parfois se sentent mieux loties derrière les barreaux… Vêtues de noir, elles portent à jamais le deuil de leur vie. Aveugle à ces parcours de détresse sociale, la prison fonctionne comme une mise au secret de la pauvreté, révélateur d’une terrible inégalité de sort et de destin. En fond de scène, un écran où sont projetées les images incandescentes de la photographe, dont l’œuvre a été récompensée par de grands prix internationaux. On y a d’abord vu le beau visage de Jane Evelyn, cadré serré, comme pour mieux sertir sa parole singulière et radicale :« Il m’a fallu beaucoup de temps “pour sortir de prison“. Quand ce reportage a été achevé et publié, j’avais les cheveux gris et tout le monde utilisait un téléphone portable ».

Et plus loin, son jugement sans appel : « Je dirai, sans hésitation, que les conditions de détention des prisons françaises figurent parmi les pires ». « Les détenues y sont considérées comme de la merde ». Atwood sait de quoi elle parle, elle s’est rendue dans une quarantaine d’établissements pénitentiaires, n’hésitant pas à dormir sur place.

« Too Much Time – Women in Prison »

Photo : Fatima Soualhia Manet

Fatima Soualhia Manet ne s’est pas contentée d’illustrer son expérience et son livre, elle a cherché à mettre en perspective toutes ces paroles et leur pluralité. Gwen, Linda, Brenda, Lynn, Karen... les comédiennes portent à la fois une voix chorale et singulière. La création sonore de François Duguest et Thomas Matalou rajoute au trouble et à l’émotion.

Caroline est morte d’une crise d’asthme après qu’on lui a refusé de la ventoline. Elle avait 27 ans et était détenue pour l’émission de chèques sans provisions. On prend alors la mesure de l’assertion d’Atwood : « On a parfois l’impression que les photos ne servent à rien. Il faut les faire quand même. »

Tous mes rêves partent de la gare d’Austerlitz est publiée chez L’Avant-scène théâtre. Le spectacle sera repris au Studio Théâtre de Stains (19, rue Carnot - 93240 Stains. Tél. : 01 48 23 06 61) à la mi-octobre et au Théâtre 13/Seine (30, rue du Chevaleret - 75013 Paris. Tél. 01 45 88 16 30) du 6 au 18 novembre.

Too much time, women in prison sera repris à Anis Gras, Le Lieu de L’Autre, (55, avenue La Place à Arceuil. Tél. : 01 49 12 03 29) les 27, 28, et 29 septembre. Puis en tournée.

Marina Da Silva

Mon, 07 May 2018 16:10:53 +0200

Le retour des Dr Folamour

Exercice de la garde nationale de l’Arizona, en août 2017.

Il faut comprendre ce malheureux président Trump. Une loi adoptée sous Barack Obama (mais sous pression républicaine) oblige l’exécutif américain à confirmer tous les trois mois sa signature de l’accord sur la dénucléarisation militaire de l’Iran, le JCPoA — Joint Comprehensive Plan of Action, Plan d’action global conjoint (PAGC) —, en « certifiant » ainsi qu’il est suffisamment bien appliqué pour que Washington en reprenne un tour : une démarche qui exaspère le président américain. Il se sent ridiculisé, lui qui n’a cessé depuis sa désignation en novembre 2016 de qualifier cet accord de « catastrophique », « injuste », « pourri », « dangereux », et autres gracieusetés. Trump avait donné jusqu’à ce 12 mai aux Européens, et donc à Emmanuel Macron, pour trouver un nouveau texte, de nature à combler ce qu’il appelle « les terribles lacunes » de l’accord actuel.

M. Trump a finalement annoncé le désengagement des États-Unis le 8 mai.

Lire aussi Nikolaï Kožhanov, « Alliance pragmatique entre Moscou et Téhéran », Le Monde diplomatique, mai 2018. Toute sympathie qu’il semble éprouver pour son épatant ami français, le président Trump cherche surtout — avec la complicité intéressée du premier ministre israélien Netanyahou — à dynamiter l’accord obtenu le 14 juillet 2015 à Vienne par Barack Obama, après deux ans de négociations difficiles ayant mis aux prises l’Iran avec les cinq membres permanents du Conseil de sécurité, renforcés par l’Allemagne. En échange d’un arrêt du programme de recherche nucléaire militaire et d’un contrôle international jusqu’en 2025, il était mis fin graduellement aux sanctions économiques américaines et internationales qui furent imposées au régime des mollahs à partir de 1995 (1). Un accord dont le général Gadi Eizenkot, chef d’état-major de l’armée israélienne, disait fin mars, dans un entretien au quotidien Haaretz, qu’« il fonctionne et reporte la réalisation de la vision nucléaire iranienne de dix à quinze ans, malgré tous ses défauts (2)  ».

Quadrature du cercle

Il est peu probable que Donald Trump fasse grand cas du rêve d’Emmanuel Macron, exprimé à nouveau lors de sa ronflante « visite d’État » à Washington, fin avril. Il s’agirait, pour contourner par le haut l’obstacle Trump, de remplacer ce texte probablement « déchiré » par Washington, par un accord plus large, englobant quatre volets : bloquer certes toute activité nucléaire iranienne jusqu’en 2025, comme c’est actuellement prévu, mais aussi empêcher à plus long terme toute activité militaire nucléaire, stopper les déploiements balistiques de l’Iran, et créer les conditions d’une stabilité politique dans la région (en contraignant notamment l’Iran à renoncer à s’impliquer plus ou moins directement dans les conflits du secteur). Autant dire, la quadrature du cercle !

Dans le même souffle, Donald Trump s’apprête — à la faveur de l’invitation du numéro un nord-coréen à le rencontrer — à demander à cet autre candidat à la nucléarisation qu’est le régime de Pyongyang de se débarrasser de ses armes : « Qu’il s’en débarrasse : c’est très simple ! », a répondu Donald Trump lors de sa conférence de presse commune avec Emmanuel Macron, le 24 avril à Washington. Un sujet qui pourrait être traité avec plus de finesse : il y a près de vingt-cinq ans, les projets nucléaires de la Corée du Nord s’annonçaient déjà, pour les Américains, comme une sorte de « mère des batailles », ainsi que l’écrivait Ignacio Ramonet. Même si, aujourd’hui, la baudruche paraît se dégonfler d’un coup.

Alors, si simple ? On verra à l’usage, pour la Corée comme pour l’Iran. Mais le plus grand État nucléarisé de la planète, cornaqué par une sorte de néo-Dr Folamour (3) sera-t-il éternellement en position de décider qui peut ou non faire partie du club nucléaire autorisé, ou qui sera admis à rejoindre au moins les rangs des « pays du seuil », candidats à la bombe mais priés de patienter, pour ne rien dire de ceux qui s’en attribuent les capacités sans rendre compte à quiconque (comme le Pakistan ou Israël, d’ailleurs bons alliés de Washington).

Scénario du pire

Lire aussi Michael Klare, « Washington relance l’escalade nucléaire », Le Monde diplomatique, mars 2018. Mais surtout, avec ces foucades à répétition, dans quel état M. Trump va-t-il laisser le paysage nucléaire, alors que la Chine, l’Inde ou même le Japon fourbissent leurs armes, et que la Russie se met à rêver d’un retour à la suprématie nucléaire ? Si l’on envisage le scénario du pire, les conséquences probables d’une sortie américaine — et donc de la mort probable de l’accord de 2015 — s’annoncent lourdes :

 un raidissement intérieur en Iran, avec renforcement du camp des « durs », hostiles à l’ouverture vers le monde, façon Ahmadinejad ;
 la reprise des sanctions économiques américaines, sans doute imposées à toutes les firmes étrangères souhaitant investir en Iran, au nom d’un « principe d’extraterritorialité » en vigueur à Washington (4) ;
 la porte fermée aux inspections de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) ;
 la reprise du programme iranien de recherche nucléaire militaire, pour finir par disposer un jour de la bombe ;
 un signal négatif envoyé à quelques jours du sommet destiné à convaincre la Corée du Nord de renoncer à ses armes atomiques ;
 un ébranlement supplémentaire du régime de non-prolifération nucléaire, qui est déjà dans un état inquiétant.

Ainsi l’Inde, le Pakistan, Israël, non membres du traité de non-prolifération (TNP), ainsi que la Corée du Nord (qui l’a quitté en 2003) ont développé des armes nucléaires, tandis que l’Iran en a rêvé, et si Téhéran y accède un jour, l’Arabie saoudite ou la Turquie pourraient être tentées d’en disposer à leur tour.

De leur côté, les membres permanents du club nucléaire « autorisé » — États-Unis, Russie, Chine, France, Grande-Bretagne — sont moins enclins que jamais à renoncer au monopole que leur confère le TNP (5). Qui plus est, ces pays se sont engagés dans des processus de modernisation de leurs arsenaux nucléaires, à commencer par le premier d’entre eux – les États-Unis – qui ont prévu d’y consacrer 1 300 milliards d’euros sur trente ans (6).

Les armoires du magicien

Reste, concernant la sauvegarde de l’accord avec l’Iran, le maigre espoir d’un ralliement américain à des options plus modérées, comme une suspension de la participation américaine, plus qu’un « déchirement » pur et simple de l’accord ; ou une sortie sans rétablissement des sanctions ; ou encore un nouveau délai accordé aux autres partenaires de l’Iran pour négocier et adopter des textes sur les points non abordés dans l’accord en vigueur, etc.

Mais le numéro de duettistes de MM. Trump et Netanyahou, fin avril, n’incite pas à l’optimisme : le premier ministre israélien, tel un magicien, a dévoilé des armoires de documents censées prouver que l’Iran restait engagé dans la recherche de l’armement nucléaire, lors d’une conférence de presse en forme de show, opportunément « calée » à quelques jours de l’ultimatum du président américain.

Des allégations jugées « authentiques » par le nouveau patron de la diplomatie américaine, Mike Pompeo, ex-directeur de la CIA, mais contestées par l’Iran, bien sûr, et surtout par l’AIEA qui considère que l’accord de 2015 est correctement appliqué, et réaffirme n’avoir « aucune indication crédible d’activités en Iran liées au développement d’un engin nucléaire après 2009 ».

La diplomatie française, de son côté, a préféré « retourner » l’argument israélien : « La pertinence du JCPoA est renforcée par les éléments présentés par le premier ministre israélien au sujet des activités passées de l’Iran dans le domaine nucléaire (7)  ».

Le bon signal

Commentaire d’un des principaux quotidiens israéliens, le Yediot Aharonot : la démonstration de Benjamin Netanyahou « montre seulement que les scientifiques iraniens ne sont pas devenus des “enfants de chœur” après 2015 », les documents produits n’étant qu’un « plat de pâtes réchauffées servant l’image du premier ministre » en garant de la sécurité d’Israël.

Lire aussi Martine Bulard, « Négocier sans préalable avec Pyongyang », Le Monde diplomatique, octobre 2017. Pendant ce temps, l’ami Trump paradait devant ses électeurs, fin avril, dans le Michigan, lesquels scandaient « No-bel, No-bel ! » à l’intention de leur champion, qui se payait le luxe de faire pour une fois le modeste (8). Et qui réglait en un tour de langue la question du « mauvais signal » envoyé par une sortie américaine de l’accord antinucléaire avec l’Iran à quelques jours d’un sommet avec Kim Jong-un, censé couronner un abandon forcé par la Corée du Nord de sa vindicte nucléariste : « Non, je pense que cela envoie le bon signal », a simplement opiné notre M. Jourdain de la diplomatie.

Mais finalement, la machinerie des Nobel étant devenue ce qu’elle est, ne risque-t-on pas de se retrouver un jour avec la consécration par un Nobel de la Paix des deux Dr Folamour du moment ? Une distinction qui avait par exemple été attribuée au président Barack Obama, tout « seigneur des drones » qu’il ait été.

Philippe Leymarie

Thu, 03 May 2018 12:50:02 +0200

Dassault sauvé par l'Europe

Détail d’un Alpha Jet, fruit d’une collaboration de Dassault et de l’allemand Dornier lancé dans les années 1970.

Ce partenariat entre Dassault et Airbus (qui commercialise l’Eurofighter) a été conclu le 25 avril dernier à Berlin (1). À entendre les deux industriels (Airbus se présentant pour l’occasion sous sa casaque allemande), l’accord — dont la première brique avait été posée lors du conseil des ministres franco-allemand du 17 juillet 2017 — est bien sûr « historique » et « ambitieux » ; il assure « le leadership technologique de l’Europe » dans le secteur de l’aviation militaire, pour les prochaines décennies ; et sera conçu comme un « système de systèmes » associant — outre cet appareil piloté de future génération — des drones d’observation et d’attaque, les futurs missiles de croisière, et la fraction de la flotte d’avions existants encore en service après 2035-2040, le tout connectable à des avions de mission, des satellites, des systèmes de l’OTAN et des réseaux de combat terrestre ou naval.

Lire aussi Jean-Michel Quatrepoint, « L’Europe en retard d’une guerre industrielle », Le Monde diplomatique, juin 2017. Le lendemain, en marge du salon aéronautique de Berlin, les chefs militaires (2) ont signé un High Level Common Requirement Document (HL CORD) — un document d’une trentaine de pages « très structurant », indique-t-on au ministère français de la défense, qui traduit un besoin opérationnel commun sur des dizaines d’années, dans la perspective du remplacement des Rafale et des Eurofighter. Lors de ces rencontres à Berlin, la ministre allemande Ursula Von de Leyen a reconnu qu’un avantage serait donné à Dassault, reconnaissant que la France serait la « nation leader » dans ce projet.

Relance rêvée

Ces arrangements entre industriels et entre militaires avaient été rendus possibles par une concertation tenue depuis juillet dernier entre les autorités politiques et militaires des deux pays, qui ont pu dégager une vision commune de ce que devrait être le futur système commun de combat aérien : une réflexion menée sur fond d’une éventuelle relance européenne, rêvée notamment par le président Emmanuel Macron (lequel semble avoir fait son deuil, au moins pour le moment, d’une coopération privilégiée en matière de défense avec la Grande-Bretagne).

Sur ces bases, des études vont être lancées. Les premiers contrats passés aux industriels pourraient tomber à la fin de cette année, ou l’an prochain. Outre Dassault et Airbus, les sociétés Thales, Safran, MBDA et l’allemand MTU Aero Engines pourraient être associées au projet, en fonction de leurs spécialités. Des arbitrages devraient être rendus en 2021 sur l’architecture du système, les caractéristiques de l’avion lui-même,et de son armement. Au terme de cette phase d’étude, un contrat de développement global sera conclu, qui comprendra la mise en œuvre de démonstrateurs. Après réglages, et de nouvelles décisions politiques, des prototypes pourront voir le jour, avec des campagnes d’essai, puis de certification ; les commandes devraient suivre, ainsi qu’un planning de production à partir de 2030, ou 2035…

À prix d’or

On est donc dans le très long terme. D’ici là, l’Allemagne va devoir remplacer ses avions les plus anciens, notamment les 93 Tornado de la Luftwaffe, dont les systèmes de commandement et d’armement ne correspondent plus aux critères exigés dans les opérations internationales. Alors que Berlin devait mettre dix Tornado à la disposition de l’Alliance atlantique, dans le cadre de la veille stratégique, un rapport interne du ministère allemand de la défense, que l’hebdo Spiegel a pu consulter considère que « le système Tornado ne peut plus participer à aucune mission de l’OTAN ».

Un éventuel « retrofit » de ces appareils s’avérerait trop coûteux et peu efficace. Les Américains en profitent pour faire pression sur Berlin afin de placer les F-35 de Lockheed Martin, les plus récents arrivés sur le marché, déjà acquis à prix d’or par plusieurs pays européens (Pays-Bas, Italie, Royaume uni, Danemark, Norvège) : les appareils américains, ultra-furtifs mais ultra-chers, avaient la préférence du général Karl Müllner, chef d’état-major de la Luftwaffe (« force aérienne ») ; mais ce dernier vient d’être remplacé.

Les décisions s’annoncent complexes pour les dirigeants allemands. Dominique Seux (3), a estimé qu’« un avion américain dans le ciel allemand, alors que des plans d’un avion franco-allemand et peut être un jour européen seraient dessinés en même temps, serait vécu comme une trahison à Paris ». Dirk Hoke, le directeur général d’Airbus Defence and Space, considère également que le programme franco-allemand serait compromis si l’Allemagne devait choisir les F-35 pour remplacer les Tornado : « Toute coopération avec la France sur la question des avions de combat sera morte », a-t-il prévenu par avance, dans un entretien publié par Die Welt am Sonntag.

Donne changée

En juillet 2017, interrogé par la commission de la défense de l’Assemblée nationale, le chef d’état-major de l’armée de l’air française, le général André Lanata, avait évoqué son inquiétude au sujet de l’arrivée massive du F-35 dans les armées européennes : « Le F-35 va constituer rapidement un standard de référence dans les armées de l’air mondiales, pas uniquement aux États-Unis mais aussi chez nos principaux partenaires. Que l’on soit surclassé par les États-Unis n’est pas surprenant ; que l’on commence à l’être par des partenaires équivalents (comme le Royaume-Uni ou l’Australie) est une autre affaire. »

« J’observe une pression très importante de l’industrie aéronautique américaine en Europe », avait-il ajouté à propos d’un appareil qui, selon lui, change la donne sur le plan des capacités opérationnelles en raison, principalement, de sa discrétion – il n’est pas détecté par les radars actuels – et de ses capacités de connectivité massive des informations avec les autres appareils du système de combat aérien.

Le général recommandait en conséquence de « prendre une initiative avec l’Allemagne pour engager un dialogue, afin d’étudier les possibilités de coopération pour remplacer ensemble nos flottes d’avions de combat. En première approche nous pourrions avoir des besoins similaires à ceux de l’Allemagne dans ce domaine. Nous sommes encore deux pays en Europe qui disposent de capacités d’investissement ». C’est ce qui fut fait, et ce qui explique le tournant pris ces derniers mois entre Français et Allemands pour ce qui est des projets du futur.

La démarche demande un effort particulier aux Allemands, qui avaient – depuis la naissance de la Bundeswehr après-guerre – placé l’essentiel de leur renaissance militaire sous l’ombrelle américaine : leurs chefs militaires étaient plutôt enclins à choisir le F-35. Dans l’immédiat, la Luftwaffe dispose d’une option : l’allongement au maximum de la durée de vie des Tornado, en s’en tenant pour des motifs budgétaires à des améliorations mineures ; et d’autre part, l’adaptation des bombes nucléaires B61 américaines sur l’Eurofighter pour que la Luftwaffe – qui participe à la dissuasion nucléaire de l’OTAN, mais sous clé américaine – puisse remplir ses obligations contractuelles. Cette adaptation demanderait cependant du temps et de l’argent ; et ne pourrait être menée, là encore, sans un feu vert de Washington.

Adieu au char

Cette soudure difficile pour les Allemands est à mettre au nombre des difficultés soulevées par ce projet, tout comme le fait que les Britanniques en sont pour le moment exclus : Brexit et soucis budgétaires obligent, ils ont dû renoncer en janvier dernier à lancer le développement d’un prototype commun de drone de combat qui devait prendre la suite des démonstrateurs Neuron (Dassault) et Taranis (BAE Systems) – un projet franco-britannique lancé il y a plusieurs années et actuellement en panne, qui laisse donc toute sa place politique à l’actuel arrangement franco-allemand (tout en rappelant qu’il ne s’agit pas du même type d’appareil et donc pas de la même capacité militaire). Dans l’immédiat, la Grande-Bretagne - qui était leader dans le lancement de l’Eurofighter (4) - est surtout engagée fortement dans le processus de fabrication et de mise en œuvre du F-35 JSF, auquel BAE Systems, sa principale entreprise aéronautique, a été associée depuis ses débuts (5).

Autre difficulté : « Dassault qui gagne, Nexter qui perd  ». En compensation du rôle-phare attribué à Dassault aviation, les dirigeants français auraient admis que l’Allemagne devienne leader sur le char de combat du futur, qui aura une gestation parallèle à celle de l’avion de combat futur. Nexter, le fabricant français de blindés, pourrait au moins se rabattre sur la tourelle du char du futur et de toute son électronique, avec le concours notamment de Thales.

Machine à tuer

Au chapitre des craintes, aussi : la dérive des coûts, habituelle dans ces grands programmes en coopération : voir les cas récents de l’A400 M « Atlas » ; ou celui de l’hélicoptère de combat Tigre, dont le coût unitaire a été multiplié par deux et demi, dépassant celui de certains avions de chasse. Ou encore les visions stratégiques traditionnellement différentes entre l’Allemagne volontiers atlantiste, et la France plus tournée vers le sud, qui pourraient à terme raviver des tensions.

L’arrangement franco-allemand n’est pour le moment que la « première brique » dans un projet qui, s’il est mené à bien, pourrait structurer l’industrie européenne de l’armement pour plusieurs décennies. Ce serait aussi un moyen d’assurer une relative autonomie stratégique européenne face aux États-Unis et aux futurs concurrents asiatiques. Et d’enrayer une tendance lourde qui veut que la plupart des pays membres de l’OTAN se fournissent - en matière d’avions de chasse, l’équipement le plus structurant – auprès du parrain américain qui, avec le « Joint Strike Fighter », devenu depuis le F-35, avait conçu un système astucieux mais très contraignant de pré-vente et de coopération dans la production et la maintenance de ces appareils, qui a rendu ses utilisateurs particulièrement dépendants des choix du Pentagone.

Le PDG de Dassault, Eric Trappier, avait qualifié le F-35 de « machine à tuer l’industrie européenne, mais aussi une machine à vous intégrer dans les armées américaines » : « Je souhaite bien du plaisir à ceux qui ont acheté ou qui vont acheter du F-35 (Lockheed Martin) d’être capables de ne pas être intégrés dans l’armée américaine ».

Drone et patrouille maritime

Dassault et Airbus, les deux grands gagnants de cette relance de la coopération franco-allemande en matière de défense, ont déjà – bien que concurrents pour le moment sur le marché des chasseurs - démontré leur capacité à travailler ensemble sur des programmes complexes, dans le domaine aérien, spatial, ou encore l’armement terrestre, la cybersécurité, l’intelligence artificielle. Et maintenant comme le drone européen de moyenne altitude, longue endurance (MALE) de nouvelle génération : une maquette de l’EuroMale a d’ailleurs été dévoilée à Berlin, dans le cadre du salon aéronautique. À l’étude depuis 2016, ce bimoteur, qui pourra être armé, sera réalisé sous leadership allemand, via là encore Airbus. Un contrat de réalisation devrait être notifié aux constructeurs en 2019, pour des livraisons à partir de 2025.

Pour la France, explique le ministère de la défense, cette composante viendra remplacer le système de drone Reaper acquis actuellement aux États-Unis. La France va acquérir six systèmes composés chacun de trois vecteurs aériens et deux stations sol. Elle disposera ainsi d’une « capacité de renseignement souveraine à l’échelle européenne en équipant les systèmes de chaînes de mission conçues et produites en Europe sans aucune contrainte de pays tiers » . Ce programme est un des premiers projets proposés dans le cadre du Fonds européen de défense (FED) créé en juin 2017. Il regroupe l’Allemagne, l’Espagne, la France et l’Italie, la Belgique ayant un statut d’observateur, mais a vocation à accueillir d’autres partenaires européens.

Autre projet franco-allemand « structurant pour l’Europe de la défense », selon l’expression de la ministre française Florence Parly : la définition et le lancement d’un avion européen de patrouille maritime nouvelle génération, qui a fait l’objet d’une première déclaration d’intention ministérielle, dans le cadre de ces échanges franco-allemands à Berlin. La France et l’Allemagne doivent remplacer l’une comme l’autre leurs systèmes de patrouille maritime (notamment les Atlantic) à l’horizon 2030, mais d’autres pays devraient être intéressés. D’ici le milieu de l’an prochain, un arrangement technique sera conclu, couvrant la phase de conception de cet appareil.

Philippe Leymarie