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Les blogs du Diplo

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Wed, 08 Nov 2017 17:04:14 +0100

La colonie de l'intérieur

L’ouverture est magistrale, tapageuse et bruyante, elle doit beaucoup au talent inouï du peintre noir américain Jacob Lawrence auquel Kathryn Bigelow emprunte les toiles bariolées consacrées à la grande migration des Africains Américains des années 1930 aux années 1950. Cet exode, suscité par la persécution que ces derniers subissent dans le Sud, est nourri de l’espoir fou qu’au Nord, dans les grandes villes industrielles où la main d’œuvre non qualifiée trouve à s’employer, une nouvelle vie est possible. L’exil est un arrachement, l’arrivée au Nord, une gifle. Les traits géométriques et les couleurs vives de Lawrence sont l’évocation de cette brisure, et le mouvement vif, comme soumis à des secousses, des plans qui se succèdent accentue encore l’ébranlement qui accompagne l’arrivée dans des quartiers surpeuplés, où sont confinés ces émigrés de l’intérieur. On appelle ghettos ces entassements de bétons et de Noirs où il faut bien, malgré l’enfermement et la soumission à l’ordre des puissants, les Blancs, recréer une vie communautaire, ressusciter ses rêves. Detroit, Michigan, est l’archétype de ces espaces de rêves différés.

C’est le point de départ de l’histoire racontée par Bigelow, celle d’un jeune gars qui nourrit l’espoir de devenir une star de la chanson avec son groupe, The Dramatics, dans cette métropole où un ouvrier d’usine noir nommé Berry Gordy a réussi à créer le premier label de musique afro-américaine dont les titres, produits à la chaîne, font danser l’Amérique blanche. Motown, le nom du label, offre certes ce qui se fait de mieux en matière de rhythm’n’blues et il a quelque chose d’unique : les paillettes, le strass, le scintillant et le brillant couvrant les corps noirs qui chantent et dansent, un voile d’illusion pour masquer la grisaille oppressante de Detroit l’industrieuse et dissimuler derrière les sourires et les boules à facettes la violence des relations raciales. Le film de Bigelow déploie ce thème derrière une présentation faussement réaliste des émeutes de 1967 : le simulacre, la scène, le spectacle, le jeu, l’interprétation au sens américain de performance sont les motifs souterrains de Detroit. Ils sont en effet les ressorts privilégiés de l’oppression et de la terreur.

Lire aussi Eldridge Cleaver, « Les États-Unis, une nation née dans la brutalité », Le Monde diplomatique, janvier 1973. Le ghetto de Detroit est une cellule, une « colonie de l’intérieur » comme les Noirs du temps le comprennent, et la réalisatrice filme un huis-clos dans lequel les descentes de la police blanche sont volontairement intrusives. Les forces de l’ordre sont en mission : elles doivent maintenir ces foules affamées et humiliées suffisamment apeurées pour qu’elles baissent la tête en croisant, au hasard d’une rencontre avec un Blanc, ceux qui se veulent les maîtres. Frantz Fanon, le penseur radical de la décolonisation, avait bien décrit cela dans son Peau noire, masques blancs (déjà les masques…) en reprenant la phrase d’ Aimé Césaire : « Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme ».

C’est au théâtre l’Apollo que les Dramatics espèrent conquérir le succès. Leur entrée sur scène approche, lorsque tout est interrompu. Des émeutes embrasent le quartier, l’état d’urgence est proclamé. La rue furieuse et ses spasmes sont rendus avec maestria par la réalisatrice, dont les angles de vue multiples évitent la simplicité du regard du reporter pour donner « l’omniscience » que seul le cinéma autorise.

Les acteurs de ce drame sont avant tout les policiers blancs que Bigelow dépeint sans caricature comme des fonctionnaires zélés, parfois réticents, parfois fanatisés par la peur du Noir. La bestialité barbare du protagoniste n’est que le versant pathologique d’une idéologie commune. Ces porteurs d’uniforme se vivent en effet comme le dernier rempart qui protège la société blanche. Ils sont aux ordres d’une municipalité qui répond aux colères raciales par l’envoi de l’armée. Les chars paradent dans les rues du ghetto comme déploiement de force ostentatoire et Bigelow ressuscite les films d’époque qui théâtralisèrent complaisamment la répression afin que chacun comprenne que le pays était en guerre. « On se croirait dans ce putain de Vietnam », maugrée un des policiers. Il se voit, en effet, prisonnier d’une géographie mentale raciste, dans la jungle hostile d’une zone ennemie. Comme dans le roman de Joseph Conrad, les Blancs sont plongés « au cœur des ténèbres », un monde de sauvages terrifiants qui érode leur propre humanité. Bigelow a souvent filmé la guerre et ses métastases en ceux qui la conduisent ou la côtoient. Déjà dans The Hurt Locker, la claustration étouffante du scaphandre du démineur l’isolait du monde au point d’avoir raison de sa santé mentale.

Même claustration à l’Algiers Motel où une dizaine de jeunes Noirs sont enfermés après que la police a identifié un tir venu d’une de ses fenêtres. Pour jouer, provoquer mais aussi exprimer la rage ruminée, un jeune Noir a en effet tiré avec un pistolet à billes en direction des forces de l’ordre. La répression s’abat sur l’hôtel. Cernés, pris d’assaut et capturés, les jeunes occupants sont alors soumis à la question par une escouade de policiers blancs transformés en bourreaux. Reprenant les codes du film de terreur, et il s’agit précisément de terroriser les captifs, Bigelow fait d’Algiers une métonymie de Detroit et du ghetto américain. Obtenir l’aveu — « ou est l’arme qui a osé défier les forces d’occupation ? » — devient le motif d’un interrogatoire de facture totalitaire : il n’y a pas d’arme réelle et la plupart ignore même l’origine des coups de feu. Tribunal d’inquisition et mise en scène de la domination raciale, la confrontation entre les tortionnaires en uniforme et les Noirs a pour but de rétablir l’ordre : ordre public et ordre de la domination raciale.

Depuis les premiers temps de l’esclavage, c’est ce que l’Amérique blanche n’a cessé de faire et les contrevenants à cette ambition le paient cher ; ils sont à la merci des geôliers parce que d’autres se sont révoltés contre le harcèlement policier, l’enfermement dans un ghetto assiégé, et la prégnance de l’exploitation économique.

Mais loin de proposer un face à face binaire, Bigelow prend soin de définir des figures de la médiation : deux jeunes filles blanches égarées après avoir quitté leur province qui se sont entichées des jeunes Noirs, des policiers blancs scrupuleux voire bienveillants (ceux de l’État, pas de la ville) et surtout l’agent de sécurité. Figure de l’ambassadeur entre Blancs et Noirs, ambigu à l’égard des Blancs (on parle d’un « Oncle Tom ») ce personnage est incarné par un acteur qui rappelle Sidney Poitier, premier Noir à obtenir un Oscar, dont les rôles furent souvent jugés timides sur la question raciale. Mais dans un Detroit à feu et à sang, ce qui laissera quarante morts et un monceau de cendres de douleur et de mensonge, il est l’impossible parapet contre le chaos en marche.

Rien de timoré dans le film de Bigelow, même si la dernière scène, celle du tribunal où se déroule le procès des tortionnaires, est la moins intéressante. Chacun joue un rôle finalement convenu mais on y comprend quelle insulte représente l’impunité. Bien sûr, Detroit porte sur 2017 et les images d’archives utilisées dans le film nous le suggèrent sans lourdeur lorsqu’elles se marient aux mouvements vifs de caméras qui évoquent les fameuses « body cameras » que les policiers doivent depuis peu porter lors de leurs altercations avec les jeunes gens. Ces dernières n’ont jamais produit d’images édifiantes de nature à dénoncer les agissements de la police raciste américaine. Au contraire du film de Bigelow, qui ne nous fait pourtant pas la leçon.

Sylvie Laurent

Mon, 06 Nov 2017 17:09:15 +0100

Une stratégie européenne pour la gauche

Perdre le Nord au Sud

Avec l’admirable conscience professionnelle des boussoles qui indiquent le Sud, Jean Quatremer et ses semblables n’ont pas manqué de décréter la question de l’euro définitivement « tranchée » par l’élection de Macron (1). Mais, à la fin des fins, qu’une boussole indique le Sud n’est pas un problème, pourvu qu’elle l’indique avec constance — ce qui est assurément le cas en l’occurrence. Il n’y a plus qu’à regarder dans la direction opposée pour s’orienter avec sûreté. La prédiction australe posée, nous savons donc maintenant avec certitude que « la question européenne » est tout sauf close, et qu’elle ne manquera pas de revenir. Pour une bonne et simple raison d’ailleurs : c’est que, par paraphrase inversée du Manifeste du parti communiste, un spectre hante la gauche — l’Europe. Si la dernière élection a confirmé quelque chose, c’est bien que l’euro est l’hypothèque posée sur toute stratégie de conquête du pouvoir à gauche. Même les débris de la social-démocratie ont fini par s’en apercevoir, un peu tard cependant, et, mettant les bouchées doubles pour rattraper un si long silence, pensent avoir trouvé avec le « parlement de l’euro » de quoi racheter vingt-cinq ans d’errements. C’est que, si plus personne ne croit, ni même ne peut entendre, la promesse devenue outrageante de « l’Europe sociale », celle de « l’Europe démocratique » a pris le relais — en apparence plus fraîche, mais en réalité aussi résolument creuse.

Pathétique « parlement de l’euro »

Lire aussi Dieter Grimm, « Quand le juge dissout l’électeur », Le Monde diplomatique, juillet 2017. Et comme toujours portée par la passion des intellectuels sociaux-démocrates, à qui les rudiments d’une éducation matérialiste font décidément défaut, passion pour les abstractions de papier, les vœux sans moyen, les projets sans force, littéralement : les jeux de mots. Et aussi la transfiguration des queues de cerises. Ainsi de celle qui a conduit pendant la campagne les conseillers de Benoît Hamon à se griser d’un « Traité de démocratisation pour l’Europe » (2) dont la lecture donne rapidement la mesure de ce qu’il ambitionne de démocratiser, à savoir à peu près rien. Car on sait très bien où se situe la négation démocratique de l’Union monétaire européenne : dans les traités de l’Union. Cela même que les auteurs déclarent n’avoir aucun projet de toucher. Si bien que la question se ramène à deux simplissimes équations (en fait une seule et même) : traités inchangés = anti-démocratie persistante ; démocratisation réelle = traités réécrits.

Évidemment, pour échapper à cette rude vérité, le mieux est encore d’ignorer froidement toute définition minimale de la « démocratie », dont il faut expliquer à ces braves gens que le mot « parlement » n’y suffit pas. Car c’est très beau un parlement, mais c’est encore mieux si l’on sait de quoi il aura à connaître – et surtout de quoi il n’aura pas. C’est qu’en principe la réponse à la question du périmètre des prérogatives est : tout. Et en effet, personne n’imaginerait communauté politique assez tordue pour s’interdire à elle-même de décider en matière de monnaie, de budget, de dette, ou de circulation des capitaux, c’est-à-dire pour s’amputer volontairement des politiques qui pèsent le plus lourdement sur la situation matérielle des populations. Personne n’imaginerait, donc… sauf, au contraire, projet à peine caché de sanctuariser un certain type de politiques économiques, favorables à un certain type d’intérêts, avec en prime, pour verrouiller l’édifice, l’investissement névrotique spécial d’un pays qui se raconte depuis plus d’un demi-siècle que l’orthodoxie monétaire et budgétaire est le seul rempart contre le nazisme…

Il y a deux choses à faire des bâtons tordus : les détordre ou les repeindre avec de jolies couleurs. Sans grande surprise, le « parlement de l’euro » imaginé par les castors juniors a choisi l’option Ripolin. De quoi la belle assemblée aura-t-elle le droit ? Essentiellement de « se prononcer », de « participer à des échanges de vues », d’entrer dans des « dialogues de gouvernance », de faire des « résolutions », des « recommandations » (3) même ! Elle peut par exemple mettre un tutu pour intervenir tout en beauté dans les procédures de déficit excessif (art. 8). Le commentaire à ce moment précise qu’elle possède également « la capacité d’amender et de modifier les préconisations de l’eurogroupe qui doit tenir compte de ses observations » (art. 8-3, c’est moi qui souligne) – léger moment de rêve éveillé des auteurs car la rédaction de leur propre article lui-même ne souffle pas mot de ce « devoir ».

Soyons justes : à son meilleur, le projet donne au parlement barre sur les memoranda dans les cas d’assistance financière. Et cela, cette fois, il l’écrit pour de bon. Moyennant quoi il décidera souverainement… de la vitesse et des modalités par lesquelles un État-membre doit se conformer aux règles des traités. Dont il va sans dire que, pour leur part, elles demeureront inchangées. Et que les États-membres continueront d’y être indéfiniment assujettis. Donnons un exemple simple : la « démocratisation » restera de marbre face aux rabotages d’APL, aux hausses de CSG, aux coupes budgétaires obtuses, et à l’AP-HP saignée, pour mettre le budget Macron dans les 3 % – on ne parle ici même pas de l’idée folle de restreindre la circulation des capitaux, ou de taxer les importations les plus socialement ou les plus écologiquement scandaleuses.

Aussi illusoire que « l’Europe sociale », « l’Europe démocratique »…

Au vrai, c’est un sourd sentiment d’échec intériorisé qui transpire du ronflant « traité de démocratisation de l’Europe ». Lequel, anticipant les conditions de sa propre ratification, avertit déjà qu’il est possible d’envisager une entrée en vigueur « sans l’un des grands pays, par exemple l’Allemagne » (4) (op. cit., p. 44). « Par exemple », mais c’est juste un exemple. Donné comme ça. L’idée qu’une non-ratification par l’Allemagne pourrait avoir quelque incidence quant au maintien de son appartenance à l’eurozone ; que, dans ces conditions, l’Allemagne en réalité partie, l’euro aurait peine à continuer de se nommer « euro » ; que, l’Allemagne probablement suivie par d’autres, il s’agirait, eh bien, de l’explosion historique de l’euro ; et qu’en fait on aura remballé vite fait le grandiose projet de « démocratisation » plutôt que de risquer si affreux dénouement, toutes ces idées un peu sombres sont heureusement passées sous silence pour ne pas créer d’inutiles inquiétudes.

C’est qu’en effet, on n’a pas fini de se faire du mouron si on regarde un peu mieux de ce côté-là. Car, entre la simple possibilité de perturber les souverains memoranda de l’eurogroupe et, pire encore, l’immixtion de l’assemblée dans les affaires de la BCE (notamment ses objectifs d’inflation), fut-ce par de simples « résolutions » (art. 10), il faut le dire tout net aux auteurs, qui en ont d’ailleurs vaguement l’intuition : ils peuvent toujours se fouiller pour faire avaler ça à l’Allemagne.

La déroute en rase campagne à laquelle se trouverait d’avance promise jusqu’à cette inoffensive bluette, par ailleurs entièrement dépourvue de la moindre stratégie de construction d’un rapport de force, a au moins la vertu de rappeler avec netteté les termes réels de l’équation européenne à gauche :

1. Il n’est pas de politique progressiste qui ne verrait ses dispositions les plus centrales interdites par les traités européens.

2. Soustraire les contenus substantiels de certaines des plus importantes politiques publiques aux délibérations d’une assemblée ordinaire, pour les sanctuariser dans des traités ne répondant qu’à des procédures de révision extraordinaires, est une anomalie qui disqualifie radicalement toute prétention démocratique.

3. Seule une révision des traités propre à instituer un véritable parlement, auquel serait rendue l’intégralité des domaines de décision actuellement hors d’atteinte de toute redélibération souveraine, est à la hauteur du projet de rendre l’Europe démocratique.

4. En l’état actuel des choses, une telle révision fera l’objet d’un refus catégorique de l’Allemagne qui, serait-elle mise en minorité dans le débat européen, préférerait l’intégrité de ses principes à l’appartenance à l’Union.

Que ce soit sous l’espèce d’un parlement pantomime, en fait privé de toute voix au chapitre sur les questions fondamentales et réduit à la figuration résiduelle, ou bien, a fortiori, sous toute proposition qui envisagerait d’aller plus loin, l’Allemagne (sans doute accompagnée) dira non. On peut donc si l’on veut persister dans l’erreur ou la cécité volontaire un certain temps, mais pas trop quand même. Comme jadis « l’Europe sociale », « l’Europe démocratique » n’aura pas lieu (5). Il s’ensuit que, si elle reste accrochée à l’illusion d’un « autre euro », c’est la gauche au pouvoir qui n’aura pas lieu non plus.

Le dilemme européen de la gauche

C’est en cet inévitable point de décision que se forme pour elle un dilemme stratégique, dont la tension interne est suffisamment vive… pour mettre en désaccord les deux co-auteurs de L’Illusion du bloc bourgeois (6) ! Pour Stefano Palombarini (7), la perspective de sortie de l’euro ne saurait s’envisager dans le cadre du bloc électoral de gauche actuellement constitué, certaines de ses fractions hurlant au « repli national » à l’énoncé de cette seule idée. D’un certain point de vue, il a raison. Le débat à gauche sur l’euro depuis 2010 a suffisamment montré de quelles divisions il était parcouru. Et c’est bien de ce réflexe épidermique que témoigne la persistante chimère de « l’autre Europe » à laquelle le désastre grec n’a pas suffi à tordre le cou – et dont les errements obstinés à la recherche du « parlement de l’euro » sont l’expression la plus pathétique. S’il est un seul obstacle qui ait fait opposition au retrait de Hamon pour Mélenchon, jusqu’à lui faire préférer l’humiliation à une victoire de la gauche, c’est bien la question européenne.

Lire aussi Bruno Amable, « Majorité sociale, minorité politique », Le Monde diplomatique, mars 2017. Bruno Amable, partisan plus résolu de la sortie, objecte que si vraiment cette question était à ce point déterminante, et si le bloc européiste pesait du poids qu’on lui prête, le président Macron, qui lui donne toute satisfaction en matière de ligne européenne, n’aurait pas dégringolé aussi brutalement dans les sondages. Il n’a pas tort non plus.

Mais comment peut-on donner simultanément raison à deux arguments en apparence aussi contradictoires ? C’est, précisément, qu’ils ne le sont qu’en apparence, en tout cas du point de vue de la « logique politique », à défaut de la logique tout court. Si la production des opinions politiques était une affaire de rationalité pure et parfaite, ça se saurait. En réalité ce qui se sait, c’est que ça ne l’est pas. Il existe par exemple toute une fraction de l’opinion à gauche qui désapprouvant, parfois avec véhémence, les contenus particuliers des politiques européennes, et les contraintes qui s’ensuivent sur la conduite des politiques nationales, ne se cabre pas moins à l’idée générale, pourtant conséquente, de rompre avec l’euro. Ceux-là tribuneront à répétition contre l’« Europe austéritaire », mais sitôt qu’on leur posera la question d’en sortir répondront « surtout pas ! ».

Ce sont là les asymétries, et les claudications, dont est coutumière la fabrication des idées politiques, individuelles et collectives. Inutile de s’en affliger trop longtemps, c’est ainsi : la politique est aussi une affaire d’affects. S’il est d’ailleurs une « réussite » à mettre au compte de l’entreprise européenne, c’est bien d’avoir lié l’idée de toute dissolution de l’Union à des affects de peur, peut-être même faudrait-il dire de terreur, en tout cas d’une intensité sans pareille, au point d’écraser tout ce que fait naître par ailleurs de dissentiments bien-fondés le détail des politiques européennes concrètes. De ce point de vue, le cas de la Grèce en offre peut-être l’illustration la plus tragique, qui, au fin fond du martyre européen et voyant pourtant la porte de la cage s’ouvrir, aura encore préféré rester auprès de son bourreau. Le cas le plus impressionnant demeurant celui de Varoufakis qui, tabassé de première et mieux placé que quiconque pour savoir ce qu’il en est vraiment, n’en continue pas moins de rêver d’y retourner – pourvu qu’on mette des rideaux à fleurettes aux barreaux ?

Le verrou de la classe éduquée

Il faut prendre la situation passionnelle de la question européenne comme elle est, et plutôt que de la déplorer se demander ce qu’on peut en faire. À cet égard, c’est bien la classe éduquée qui est le lieu névralgique de cette situation. Se croyant la pointe avancée de la rationalité dans la société, elle en est en fait le point d’incohérence par excellence : car c’est bien elle qui, plus que tout autre, est en proie aux affects de peur, sublimés en humanisme européen et en postures internationalistes abstraites lui permettant, croit-elle, de tenir le haut du pavé moral – quel qu’en soit le prix économique et social. C’est bien elle, partant, qui n’en finit pas de chercher dans « l’autre Europe » ou dans « le parlement de l’euro » un refuge imaginaire, une résolution fantasmatique à ses contradictions intimes. Et c’est donc avec elle, comme le note Palombarini, que, pour son malheur, une stratégie politique à gauche doit compter.

Lire aussi Richard V. Reeves, « Classe sans risque », Le Monde diplomatique, octobre 2017. Comment alors tenir un arc de forces qui aille des classes populaires, expérimentant elles de première main le dégât des politiques européennes et par là moins en proie aux scrupules précieux de l’européisme, jusqu’à la bourgeoisie éduquée de gauche à qui sa sensibilité écorchée fait de toute idée de rompre avec l’Europe un motif de crise hystérique. Il est absolument hors de doute qu’aux premières il faudra donner la sortie de l’euro car, elles, vivent la chose dans le concret. C’est à la seconde qu’il faut réserver un traitement spécial – c’est-à-dire trouver quelque chose à lui accorder. En réalité il y a matière.

C’est qu’on peut au moins lui reconnaître d’exprimer, fut-ce dans l’incohérence ou le mépris pour ceux qui, de l’Europe, payent vraiment le prix, une préoccupation légitime : oui, défaire un arrangement international, si désastreux soit-il, emporte la possibilité de la régression nationaliste, et s’il y a plusieurs façons de sortir de l’euro, toutes sont loin d’être également bonnes. C’est bien pourquoi la stratégie de l’« union de tous les souverainismes » est le commencement de la perdition (8). Et c’est pourquoi, pareillement, il n’est pas de sortie par la gauche qui n’affirme ses caractères propres. Les premiers d’entre eux tenant bien sûr à la nature des objectifs qu’on y poursuit, en l’occurrence la réduction drastique des marges de manœuvre du capital, et le rebasculement du rapport de force, tel qu’il se trouvera déterminé par le nouvel état des structures, en faveur du travail. Mais les « caractères propres » s’affirment aussi dans la nature des nouveaux rapports internationaux dont on envisage la reconstruction post-exit.

Une perspective historique de rechange

Il est bien sûr de la dernière imbécillité de prétendre qu’un pays sortant de l’euro, de l’UE, ou de toute autre organisation internationale, par-là même se coupe du monde. Il faudrait par exemple avoir l’angoisse du « repli » en roue libre pour soutenir que le Brexit, pourtant prototype d’une sortie par la droite, à forts relents nationalistes même, va néanmoins transformer la Grande-Bretagne en royaume-ermite… Cependant une ligne de gauche se reconnaît, précisément, à ce qu’elle ne se contente pas de ce minimum syndical. C’est ici que l’internationalisme réel trouve avantageusement à se substituer à l’internationalisme imaginaire (9) – qui, pour satisfaire ses aspirations posturales, finit par défendre la monnaie de Francfort, les traités de libre-échange, et la libre circulation des capitaux.

En quoi consisterait alors la contribution de l’internationalisme réel à la résolution du dilemme européen pour la gauche ? À ne pas laisser la classe éduquée orpheline d’Europe, et à lui donner une perspective historique européenne de rechange. C’est-à-dire à la convaincre que déposer son objet transitionnel, l’euro, ne la prive pas de tout, lui permet encore de croire à ce qu’elle aime croire, et à quoi d’un certain point de vue elle a raison de croire, à savoir : en toute généralité l’effort de décentrer les peuples nationaux, de les rapprocher autant que se peut, en commençant logiquement par l’échelle européenne. Mais pas non plus de n’importe quelle manière, ni à n’importe prix (le plus souvent payé par d’autres…), c’est-à-dire en cessant de couler inconsidérément ce désir internationaliste bien-fondé dans les pires propositions, les propositions de l’économisme néolibéral – l’internationalisme de la monnaie, du commerce et de la finance.

Sans relâcher l’effort de la convaincre qu’il n’y aura pas d’« autre euro », que l’« euro de gauche » n’existe pas, il faut donc dire à la classe éduquée qui, pour une bonne part en effet, tient le sort d’une hégémonie de gauche entre ses mains, qu’elle n’a pas à renoncer pour autant à l’européisme générique qui lui tient à cœur. Et donc lui faire une nouvelle proposition en cette matière. Une proposition suffisamment forte pour se substituer à la promesse déchue de l’euro à laquelle la bourgeoisie de gauche continue pourtant de s’accrocher parce qu’elle a trop peur du vide. La promesse d’une sorte de « nouveau projet européen », auquel il s’agit de donner la consistance d’une perspective historique.

Pour un « Nouveau projet européen »

C’est qu’il est possible de rapprocher les peuples européens par de tout autres voies que celles de l’économie. On prête à Saint Jean Monnet (dont il faudra bien un jour déboulonner la statue (10)) d’avoir exprimé le regret que l’Europe ne se soit pas faite « par la culture », plutôt que « par le marché ». La phrase, dit-on, serait apocryphe. Quand on laisse de côté l’histoire sainte pour se renseigner a minima sur l’itinéraire de Monnet, c’est bien possible en effet… Peu importe : vraie ou fausse, la maxime est offerte à ré-emploi, mais cette fois-ci sans faux-semblants ni hypocrisies. Et moyennant toutes les généralisations dont elle est capable. Recherche, études universitaires et pourquoi pas lycéennes, arts, chantiers systématiques de traductions croisées, historiographies dénationalisées, tout est bon pour être intensément « européanisé » — et par-là « européanisant ».

On n’est cependant pas obligé d’en rester au registre des interventions en direction de l’« Europe de la culture », dont on sait assez quelles classes sociales en sont les principales bénéficiaires. En réalité, l’Europe a un fameux passif à éponger auprès des classes populaires. Elle aurait grandement intérêt à s’en souvenir, non pas tant d’ailleurs au nom d’une économie du pardon ou du rachat, mais parce qu’il y va décisivement de son propre intérêt politique d’avoir ces classes-là avec elle – leur hostilité, parfaitement fondée disons-le, n’aura-t-elle pas été sa plaie lancinante depuis le traité de Maastricht ? Si donc cette nouvelle Europe, débarrassée de l’euro, veut renouer quelque lien avec ces classes, elle a intérêt à s’adresser très directement à elles – et d’abord dans le langage qui sera le sien : celui, concret, de l’intervention financière. Il n’est pas de moyen plus simple pour elle de se rendre désirable que de venir se substituer aux États défaillants, d’ailleurs rendus tels par elle tout au long du règne de la monnaie unique : vastes programmes de réhabilitation des banlieues, plans de désenclavement numérique, fonds de réindustrialisation, financement de réseaux d’éducation populaire, soutien aux tissus associatifs, ce ne sont pas les idées qui manquent où l’Europe trouverait à sérieusement se refaire une « image de marque » !

Et comme ce ne sont pas les idées qui manquent, les moyens ne doivent pas non plus. Au vrai, c’est ici que se joue la différence entre des paroles en l’air et la consistance d’un projet politique. Dont l’ambition se mesurera très exactement aux ressources qu’il se donne. Évaluées très simplement d’après un objectif quantitatif global, indiquant une trajectoire de moyen terme vers une cible budgétaire de 3 %, puis, pourquoi pas, de 5 % de PIB européen – en lieu et place du ridicule 1 % d’aujourd’hui.

Ça n’est pas qu’il y ait à partir du néant et qu’aucune de ces choses n’existent déjà – Erasmus, Feder, etc. Mais qu’il faut en étendre considérablement le champ, les adresses aussi, notamment vers des classes de destinataires jusqu’ici parfaitement délaissées, donner à toutes ces actions une ampleur inédite, les assembler dans un discours à portée historique, et pour mieux donner crédit à celui-ci, leur prévoir de nouvelles expressions institutionnelles visibles. Des expressions nécessaires d’ailleurs, car il faudra bien qu’une instance décide des domaines et des volumes des interventions. Quelle peut-elle être sinon une assemblée ? Pour le coup tout autre chose que l’introuvable « parlement de l’euro », faux-semblant démocratique voué à recouvrir l’irrémédiable non-démocratie de l’union monétaire. Une assemblée qui ne saurait revendiquer le plein titre de parlement, puisqu’elle ne jouira d’aucune prérogative législative – entièrement récupérées par les États –, et qu’elle ne délibérera que de l’allocation d’une ressource financière, dont d’ailleurs il pourrait lui appartenir tout aussi bien de fixer les prélèvements correspondants (et quoique on puisse aussi laisser aux États de décider souverainement de leurs clés de prélèvement pour s’acquitter de leurs contributions au budget européen, ou bien envisager toute formule de partage entre le niveau national et le niveau européen).

Il est assez clair que s’il s’agit simplement d’allouer une ressource, les égoïsmes nationaux risquent de reprendre le dessus toutes les fois où certains projets avantageront préférentiellement certains d’entre eux seulement – si l’on peut faire un programme de mobilité des lycéens ou des chercheurs pour toute l’Europe, c’est bien quelque part qu’on installe tel ou tel grand équipement, a fortiori telle ou telle infrastructure. On peut donc envisager un partage de la décision (ou toute forme de coopération) entre l’assemblée pour les projets transversaux, donc dépourvus de rivalités nationales, et une sorte de secrétariat européen pour les projets localisés, un nouvel avatar de la Commission si l’on veut, en charge, selon sa vocation première, d’incarner un intérêt général proprement européen… mais dépouillée de son pouvoir de nuisance législatif et de gardienne des traités libéraux.

Seuls les malentendants, ou bien les hypocrites, donneront pour équivalents d’en finir avec cette Commission-là et d’en finir avec « l’Europe ». En réalité, c’est d’être livrée à cette Commission-là, entendre : à ces traités-là, que l’Europe en finit le plus sûrement avec elle-même. Au point où on en est, on peut commencer à espérer que même la bourgeoisie éduquée, qui se croit première en intelligence quand elle est le plus souvent d’un confondant aveuglement politique, puisse comprendre qu’il est urgent de sauver l’Europe d’elle-même, et que ceci ne se fera qu’au prix d’un radical déplacement. Non pas cependant de la monnaie unique, congénitalement et pour longtemps encore néolibérale, mais, précisément, par son abandon même. L’Europe ne regagnera les faveurs des peuples qu’en les rendant à tout ce dont elle les a interdits jusqu’ici. Et notamment au droit démocratique fondamental d’expérimenter, d’essayer, de tenter autre chose. La camisole de l’euro ôtée, tout est possible à nouveau, bien sûr selon l’auto-détermination souveraine de chaque corps politique. Et puisqu’il s’agit de penser une stratégie pour la gauche : arraisonnement de la finance de marché, socialisation des banques, mise au pas du pouvoir actionnarial, propriété sociale des moyens de production…

Car, quel que soit son degré de plausibilité présent, rien de tout ça n’est l’affaire de l’Europe, non-communauté politique qui dicte sa loi aux communautés politiques. C’est qu’on ne s’improvise pas communauté politique par décret – à supposer d’ailleurs qu’on en ait vraiment le désir plutôt que celui d’organiser le vide de souveraineté et la confiscation oligarchique. Mais si on l’a, il y faut un ou deux prérequis… Dont aucun n’a jamais été constitué. L’Europe présente n’a donc le choix que de mourir ou de végéter dans l’illégitimité.

Ou de se réinventer en totalité, en commençant cette fois par le commencement. C’est pourquoi dans l’idée d’un « nouveau projet européen », ce qui compte avant tout, plus peut-être que la créativité institutionnelle et même que les moyens financiers, c’est le discours politique qui lui donne sens. Un sens historique, c’est-à-dire du souffle, suffisamment puissant pour faire oublier l’euro, recréer un horizon européen tout en ayant restauré la souveraineté législative là où elle peut l’être, pour l’heure donc au niveau des communautés politiques nationales, puisqu’il est acquis que la chose ne se fera pas à celui de l’eurozone.

Au demeurant cette nouvelle proposition européenne vaut tout aussi bien pour le dehors que pour le dedans : les forces de gauches des autres pays européens ne rencontrent-elles pas en fait le même problème ? – qu’on pense simplement aux impasses dans lesquelles se sont enfermées Syriza ou Podemos. On ne les en tirera, elles et les autres, qu’en leur faisant faire un pas de côté hors de l’insoluble problème de l’euro – et non pas à s’engager derrière Varoufakis qui se propose de nous faire perdre dix années de plus à la poursuite de l’introuvable « euro démocratique ». Sauf passion pour les impasses stratégiques, et refus de tout apprentissage, c’est bien autour d’une tout autre idée qu’il faut recoordonner les gauches européennes. Au vrai, c’est même une condition logique de ce « nouveau projet européen » que d’être ainsi rallié par les forces de gauche du continent, puisqu’il trouve un début d’accomplissement du simple fait de prendre la consistance d’une proposition politique transeuropéenne.

Une proposition qui d’ailleurs dessine son propre long terme. Car il est très possible d’expliquer aux plus inquiets que, si persister dans la voie de l’euro sera le tombeau de toute espérance à gauche, l’idée d’une communauté politique européenne ne demande pas pour autant à être sortie du paysage, qu’elle pourrait bien même être sauvée pourvu qu’on consente cette fois à lui offrir ses conditions de possibilité historique, comme couronnement d’un long rapprochement, mais cette fois-ci réellement « toujours plus étroit » entre les peuples du continent, auquel le « nouveau projet européen », désintoxiqué du poison libéral de l’actuelle union, donnera enfin son temps, ses moyens et sa chance.

Frédéric Lordon

Fri, 03 Nov 2017 11:20:49 +0100

Google à la conquête des villes

MODULARITY. Skyscraper windows in HK

En juin dernier, le magazine Volume, une référence en matière d’architecture et de design, publiait un article sur le projet GoogleUrbanism. Conçu par un célèbre institut de design à Moscou, il esquisse un avenir urbain crédible dans lequel les grandes villes joueraient un rôle majeur dans « l’extraction des données ». L’utilisation des données personnelles recueillies pour alimenter les technologies d’intelligence artificielle permettrait à des entreprises comme Alphabet, la maison mère de Google, de fournir des services ultramodernes dans tous les domaines (1). Les villes, insiste le projet, percevraient une part des profits générés par ces données.

Lire aussi Benoît Bréville, « Les « créatifs » se déchaînent à Seattle », Le Monde diplomatique, novembre 2017. Les municipalités n’y verraient guère d’inconvénient, mais qu’en est-il d’Alphabet ? Depuis quelque temps, la multinationale les prend très au sérieux. Ses dirigeants ont même évoqué l’idée de réinventer une ville en difficulté — Detroit ? — en s’appuyant sur leurs services, sans qu’aucune réglementation ne leur mette des bâtons dans les roues.

Tout cela aurait pu sembler contre-intuitif il y a quelques dizaines d’années, mais ce scénario semble plus plausible maintenant que des institutions comme la Banque mondiale vantent les vertus des villes privatisées, et que les grands pontes de la Silicon Valley aspirent à fonder des micro-nations basées en mer pour se libérer de la bureaucratie traditionnelle.

Alphabet fournit déjà un certain nombre de services urbains : cartes, informations sur le trafic en temps réel, WiFi gratuit (à New-York) et voitures autonomes. En 2015, il a lancé Sidewalk Labs, une société consacrée à la vie urbaine, dirigée par Daniel Doctoroff, un ancien de Wall Street qui a été l’adjoint de Michael Bloomberg quand ce dernier était maire de New-York.

Au-delà des belles formules, le parcours de Doctoroff donne une idée plus fiable des intentions véritables de GoogleUrbanism : utiliser le talent d’Alphabet en matière de données pour nouer des alliances juteuses avec d’autres forces qui transforment les villes modernes, des promoteurs immobiliers aux investisseurs institutionnels.

Sur ce point, GoogleUrbanism n’a rien de révolutionnaire. Certes, il profite des données et capteurs, mais ces derniers ne jouent qu’un rôle secondaire dans le choix de ce qui sera bâti, pourquoi et à quel prix. Autant l’appeler BlackstoneUrbanism — en hommage à l’un des plus gros acteurs financiers du marché de l’immobilier (2).

Puisque Toronto a récemment choisi Alphabet pour transformer Quayside, une zone d’environ cinq hectares au bord du lac Ontario, en merveille numérique, nous saurons bientôt si GoogleUrbanism va composer avec les forces principalement financières qui façonnent nos villes… ou bien les transcender.

Sidewalk Labs a consacré 50 millions de dollars au projet, surtout pour organiser une consultation d’un an après laquelle l’une ou l’autre des parties pourra se retirer du projet. Sa proposition de 220 pages contient un aperçu fascinant de sa logique et de sa méthodologie. « Le coût élevé du logement, le temps passé dans les transports, l’inégalité sociale, le changement climatique et même le froid poussent les gens à rester à l’intérieur ». Tel est le champ de bataille décrit par Daniel Doctoroff lors d’un entretien récent.

Pour y faire face, Alphabet dispose d’un arsenal impressionnant. Des bâtiments peu coûteux et modulables, qui s’assemblent en un rien de temps ; des capteurs qui mesurent la qualité de l’air et l’état des équipements ; des feux de signalisation adaptatifs qui donnent priorité aux piétons et aux cyclistes ; des systèmes de stationnement qui orientent les voitures vers les emplacements disponibles. Sans parler des robots de livraison, des réseaux électriques dernier cri, du tri automatisé des déchets, et bien entendu, des voitures autonomes à tous les coins de rue.

Alphabet veut devenir la plate-forme par défaut des services municipaux

Pour Alphabet, les villes ont toujours été des plates-formes. Aujourd’hui, elles deviennent numériques, voilà tout. « Les grandes villes du monde entier sont des centres de croissance et d’innovation parce qu’elles tirent parti des plates-formes mises en place par des dirigeants visionnaires, indique la proposition. Rome a eu ses aqueducs, Londres son métro et Manhattan son plan quadrillé. »

Toronto, avec ses visionnaires bien à elle, aura Alphabet. Cet enthousiasme plateformaphore ferait presque oublier que le quadrillage des rues n’appartient pas à une entité privée, capable d’exclure certaines personnes et d’en favoriser d’autres. Voudrions-nous que Trump Inc. en soit le propriétaire ? Probablement pas. Alors pourquoi s’empresser de donner son équivalent numérique à Alphabet ?

Qui fixe les règles qui encadrent l’accès à ces plates-formes ? Les villes économiseraient-elles de l’énergie en utilisant le système d’intelligence artificielle d’Alphabet ou est-ce que la plate-forme serait ouverte à d’autres fournisseurs ? Les véhicules autonomes seraient-ils ceux de Waymo, la filiale d’Alphabet dédiée, ceux d’Uber ou d’un autre fabricant automobile ? Alphabet soutiendra-t-il « la neutralité urbaine de l’Internet » aussi activement qu’il soutient la neutralité de l’Internet classique ?

En réalité, un tel « quadrillage numérique » n’existe pas : il n’y a que des produits singuliers d’Alphabet. Le but est de fournir des services numériques attrayants afin d’établir un monopole total sur l’extraction des données au sein d’une ville. Les efforts supposément fournis pour construire ce réseau urbain pourraient bien se révéler n’être qu’une tentative de privatisation des services municipaux — soit la caractéristique principale de l’urbanisme version Blackstone, plutôt que son dépassement.

Ville-flexible

Le but d’Alphabet à long terme consiste à lever les barrières à l’accumulation et la circulation de capitaux dans les milieux urbains, notamment en remplaçant les anciennes règles et restrictions par des objectifs flottants crowdsourcés. La multinationale prétend ainsi que dans le passé, « des mesures prescriptives étaient nécessaires pour protéger la santé des êtres humains, assurer la sécurité des bâtiments et gérer les facteurs extérieurs négatifs. » Cependant, les choses ont changé et « les villes peuvent atteindre ces mêmes objectifs sans l’inefficacité propre aux réglementations qui imposent des zonages inflexibles et des règles de constructions figées ».

Cette déclaration en dit long. Après tout, même les sommités néolibérales Friedrich Hayek et Wilhelm Röpke toléraient certaines formes d’organisation sociale non-marchande dans le milieu urbain. Ils considéraient la planification — par opposition aux signaux du marché — comme une nécessité pratique imposée par les limitations physiques des espaces urbains : c’était le seul moyen abordable d’exploiter des infrastructures, de construire des routes et d’éviter les engorgements.

Pour Alphabet, ces contraintes n’existent plus : un flux continu et omniprésent de données peut désormais substituer les signaux du marché aux règlementations étatiques. Désormais, tout est permis, à moins que — ou jusqu’à ce que — quelqu’un se plaigne. Uber fonctionnait au début selon le même principe : faire fi des règles, des tests et des normes, laisser le consommateur roi classer les conducteurs et les plus mal notés disparaîtraient d’eux-mêmes. Pourquoi ne pas appliquer cette méthode aux propriétaires ? Si par chance vous survivez à l’incendie de votre appartement, vous pourrez toujours exercer votre pouvoir de consommateur et donner une mauvaise note à votre propriétaire. On retrouve ici la logique de l’urbanisme selon Blackstone, bien que les techniques soient celles de Google.

Si par chance vous survivez à l’incendie de votre appartement, vous pourrez toujours exercer votre pouvoir de consommateur et donner une mauvaise note à votre propriétaire

GoogleUrbanism signe la fin de la politique, car il présuppose l’impossibilité de transformations systémiques à grande échelle, comme la limitation de la mobilité du capital et de l’achat de terrains et de logements par des étrangers. Il veut mobiliser le pouvoir de la technologie pour aider les résidents à « s’adapter » aux tendances mondiales prétendument inexorables comme l’aggravation des inégalités et la hausse constante du prix du logement (imputable, selon Alphabet, au coût de la production et non à l’apport en apparence illimité de crédits avantageux dans l’immobilier).

En général, de telles tendances annoncent une chose : pour la plupart d’entre nous, les choses vont se dégrader. Alphabet tient cependant un discours tout autre : les nouvelles technologies nous aideraient à survivre, voire même à prospérer. Grâce à l’auto-mesure connectée (3) des parents débordés trouveront miraculeusement du temps dans leurs agendas bien remplis ! Adieu les dettes sur les prêts automobiles, puisqu’il ne sera plus nécessaire de posséder de voiture ! Vive l’intelligence artificielle pour réduire les dépenses énergétiques !

GoogleUrbanism part du même présupposé que Blackstone : notre modèle économique actuel dominé par la finance est voué à durer — et avec lui la stagnation des salaires réels, un marché de l’immobilier libéralisé qui fait grimper les prix en raison de la forte demande mondiale, des infrastructures construites sur un modèle de partenariat public-privé opaque mais très lucratif. La bonne nouvelle, c’est qu’Alphabet possède les capteurs, les réseaux et les algorithmes qui nous permettront de retrouver notre ancien niveau de vie et de le maintenir.

La proposition concernant Toronto se garde bien de préciser qui financera cette utopie urbaine. Elle reconnaît néanmoins que « le projet comprend des innovations révolutionnaires qui ne pourront être financées qu’au moyen d’achats réguliers en grande quantité [large volumes of reliable offtake] ». Sans quoi, tout cela pourrait finir comme un équivalent urbain du constructeur automobile Tesla : une entreprise propulsée par un déluge de subventions publiques suite à une hallucination collective.

L’attrait qu’exerce Alphabet sur ses investisseurs tient à la modularité et la plasticité de ses espaces. Comme dans les premières utopies cybernétiques qui rêvaient d’une architecture éternellement flexible et reconfigurable, aucune fonction permanente n’est attribuée aux différentes parties. Tout peut être remanié. Des boutiques peuvent se changer en galerie avant de finir en resto gatro — pourvu que ces métamorphoses permises par le numérique génèrent de plus grands retours sur investissement.

Après tout, Alphabet prétend construire une ville « où les bâtiments n’ont pas d’usage statique ». Par exemple, la pièce maîtresse du quartier concerné à Toronto, surnommée le Loft, reposera sur une ossature qui « restera flexible tout au long de son cycle de vie et abritera un grand mélange d’usages (résidentiel, commercial, création, bureaux, hospitalité et parking) afin de répondre rapidement à la demande du marché. »

Telle est la promesse populiste de GoogleUrbanism : Alphabet peut démocratiser l’espace en l’adaptant grâce au flux de données et à des matériaux préfabriqués bon marché. Sauf que la démocratisation des fonctions ne s’accompagnera pas d’une démocratisation de la gestion et de la propriété des ressources urbaines. C’est pourquoi la principale donnée entrante (input) dans la démocratie algorithmique d’Alphabet est la demande du marché plutôt que la gouvernance communale.

Or, dans nombre de villes, c’est précisément la « demande » qui conduit à la privatisation de l’espace public. Les décisions n’émanent plus de la délibération politique, mais sont déléguées aux gestionnaires, aux fonds de placement privés et aux banques d’investissement qui se jettent sur l’immobilier et les infrastructures en quête de profits stables et significatifs. Loin de renverser cette tendance, GoogleUrbanism ne fera que l’accentuer.

Il y aurait de quoi se réjouir de la dimension utopique, presque anarchiste de GoogleUrbanism si la plupart des résidents étaient responsables de leurs propres espaces, bâtiments et infrastructures

Il y aurait de quoi se réjouir de la dimension utopique, presque anarchiste de GoogleUrbanism si la plupart des résidents étaient responsables de leurs propres espaces, bâtiments et infrastructures. Puisque ce n’est pas le cas et que ces espaces appartiennent de plus en plus à des investisseurs privés (et souvent étrangers), une rupture radicale avec le système bureaucratique étouffant et contraignant (pour les capitaux) risque de provoquer l’horreur de l’incendie de la Grenfell Tower plutôt que l’agitation rassurante d’une petite mairie du Vermont.

Mis à part les investisseurs institutionnels qui achètent des quartiers entiers, Alphabet sait bien à qui s’adressent ces villes connectées : les nantis du monde entier. Pour eux, le développement durable via les data, comme les modes de vie artisanaux permis par les algorithmes (Sidewalk Labs promet un « bazar nouvelle génération » approvisionné par des communautés locales de créateurs), n’est qu’un moyen de justifier la hausse de la valeur de leur porte-feuille immobilier.

Lire aussi Richard V. Reeves, « Classe sans risque », Le Monde diplomatique, octobre 2017. Peu importe que « l’urbanisme à la carte » proposé par Alphabet ne séduise pas les habitants de Toronto, pourvu que le projet impressionne ses futurs habitants, en particulier les millions de millionnaires chinois qui se précipitent sur le marché de l’immobilier canadien. Daniel Doctoroff a levé toute ambiguïté en confiant au Globe and Mail que le projet d’Alphabet au Canada était « avant tout un jeu immobilier ».

Le virage urbain d’Alphabet a aussi une signification politique plus large. Tandis que les hommes politiques canadiens courtisent Alphabet, une guère d’enchères a éclaté autour du deuxième siège nord-américain d’Amazon (4). Certaines villes lui ont même proposé 7 milliards de dollars d’avantages fiscaux pour qu’il se relocalise chez elles. Tout cela suggère que, malgré l’opposition dont la Silicon Valley fait l’objet (5), nos classes politiques n’ont pas beaucoup d’autres industries positives vers lesquelles se tourner (positives surtout du point de vue de la trésorerie).

C’est clairement le cas du premier ministre canadien Justin Trudeau (6), qui a récemment décrit son pays comme : « une Silicon Valley, en plus de tout ce que le Canada a à offrir ». En un certain sens, il a raison : ce sont les fonds de pension du Canada qui ont fait de l’immobilier et des infrastructures les actifs lucratifs qu’ils sont devenus.

Ne nous berçons pas d’illusions. Il faut être naïf pour croire qu’une alliance urbaine entre la technologie et la finance pourrait nuire à cette dernière. Blackstone continuera de façonner nos villes même si Alphabet s’occupe désormais de sortir les poubelles. « GoogleUrbanism » fait juste un joli costume pour camoufler cette vérité.

Evgeny Morozov

Thu, 26 Oct 2017 17:26:07 +0200

Lutte fratricide pour le pouvoir en Guinée-Équatoriale

Titien — Caïn et Abel

Gabriel Mbaga Obiang Lima, 42 ans, n’est guère connu par la presse internationale. Bien moins que son demi-frère aîné Teodorin, 48 ans, un dandy aux prises avec la justice américaine en 2014, et aujourd’hui avec les tribunaux français pour biens mal acquis. Teodorin est souvent donné comme le successeur désigné de son père, le tout-puissant Teodore Obiang Nguema Mbasogo, 75 ans. Un homme qui fait la pluie et le beau temps depuis 1979 en Guinée-Équatoriale, et qui ne donne à ce jour aucun signe de vouloir prendre sa retraite.

Deux frères ennemis à des postes clés

La situation n’est pas si claire à Malabo. Gabriel Mbaga Obiang Lima, qui porte le patronyme de sa mère, une ressortissante de Sao-Tomé-et-Principe, conteste en effet les projets d’avenir de son demi-frère.

Il en a les moyens. D’abord conseiller de son père, puis secrétaire d’État, ministre délégué nommé en 2013 ministre des mines, de l’industrie et de l’énergie, « Gabi » a la main sur le nerf de la guerre, en tant que « Monsieur pétrole » de la Guinée-Équatoriale. Seul problème : Teodorin, soutenu par sa mère, première dame très influente à Malabo, a été bombardé en juin 2016 vice-président de la République chargé de la défense et de la sécurité.

Lire aussi Muriel Pomponne, « La Guinée-Equatoriale sous la botte d’un clan », Le Monde diplomatique, juillet 1994. À ce poste, Teodorin Obiang Nguema peut verrouiller le pays, un micro-État de 1,2 million d’habitants coincé entre le Gabon et le Cameroun. Et se préparer à l’une de ces successions dynastiques en vogue depuis les années 2000 sur son continent. L’objectif : prendre le contrôle de la petite république pétrolière d’Afrique centrale, sixième exportateur d’or noir africain, devenue 14e membre de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) en mai dernier.

Gabriel Obiang Lima, qui a étudié aux États-Unis, s’estime capable de prendre la relève mieux que son aîné, qu’il traite publiquement de « playboy ».

Le gâteau national, au centre de toutes les convoitises

Comme ailleurs en Afrique centrale, il siphonne en toute impunité la manne que représente l’exportation de barils de brut vers la Chine, l’Inde, le Japon ou la Corée du Sud, à raison de 10,5 milliards de dollars par an. Son pays est régulièrement classé dans le peloton de queue de Transparency International — parmi les dix du monde où la corruption est perçue comme la plus élevée.

La presse équato-guinéenne impute à « Gabi » une fortune personnelle d’au moins 500 millions de dollars, placée dans des banques en Espagne, au Cap-Vert et aux États-Unis. Le journal en ligne Diario Rombe, qui a publié le 21 octobre de nouvelles révélations à son sujet, l’avait déjà épinglé dans une affaire rocambolesque : deux conteneurs remplis d’argent, destinés au départ à Sao-Tomé-et-Principe, le pays de sa mère, Cristina Lima, avaient été interceptés à Malabo…

« Gabi » n’est guère populaire — comme le nombre d’abonnés à son compte Twitter (84 au total) en atteste. Il n’en a pas moins de solides amitiés dans les pays où il a investi dans l’immobilier — Ghana, France et États-Unis, selon nos informations. Chez lui, son clan compte des caciques du régime, parmi lesquels le ministre des affaires étrangères Agapito Mba Mokuy, mais aussi l’influent Damian Ondo Mane Nchama, trésorier de la Banque des États d’Afrique centrale (BEAC), ou encore Juan Olo, ancien ministre des mines et Chele Endeme, administrateur des douanes.

La guerre de succession est ouverte en Guinée-Équatoriale. Elle détermine désormais le positionnement des uns et des autres, les poids lourds du régime et leurs alliés respectifs. Voire des uns contre les autres… Ce dont s’inquiètent déjà certains observateurs, qui redoutent que les deux frères n’en arrivent à des moyens qui pourraient faire basculer le pays dans la guerre civile. Le tout, pour mettre la main sur un « gâteau national » qui n’a jamais été partagé avec le peuple équato-guinéen, dont le niveau de développement humain reste l’un des plus bas de la planète.

Sabine Cessou

Thu, 26 Oct 2017 13:32:07 +0200

Face au durcissement des combats, quel modèle d'armée ?

Les terribles véhicules de l’opération Sentinelle

« new kangoo minicar » cc kanonn

Le « champ de menaces s’élargit », estime ainsi le général Jean-Pierre Bosser, qui commande l’armée de terre française — de loin la plus nombreuse : 112 500 personnels ( contre 41 160 dans l’armée de l’air, 35 550 dans la marine, etc.). Cette armée est en voie de réorganisation (dans le cadre du plan pluri-annuel « Au contact »), mais aussi de renforcement (avec la création d’une trentaine d’unités nouvelles, deux ans après les attentats et les décisions d’augmenter de 11 000 hommes les effectifs) : elle « aura retrouvé à l’été 2018 le niveau d’entraînement d’avant 2015 », se réjouit le général Bosser, pour qui les campagnes annuelles de recrutement (13 000 engagements cette année) se déroulent mieux que pour d’autres armées.

Mais, déjà confrontées depuis des années à un « ennemi hybride » dans la bande sahélo-saharienne (BSS), ses forces font face en outre à une « menace irrégulière », avec le terrorisme sur le territoire national (1), à quoi s’ajoute désormais une « menace conventionnelle » dans les pays baltes.

Capacité à durer

Indices pour le général du « durcissement » des conditions d’engagement de ses hommes : depuis le début de l’année, trois militaires de l’armée de terre tués, soixante-dix blessés, plus de vingt véhicules détruits. Dans la BSS, dit-il, « c’est une IED [engin explosif improvisé] par semaine, souvent à double charge », dans un climat qui ressemble de plus en plus à l’Afghanistan, mais sur une échelle « vaste comme l’Europe », qui impose un « éparpillement » également générateur de tensions.

Pour le général Bosser, l’armée française doit conserver et étendre sa « capacité à durer » et à « supporter les pertes », à la différence de certains de ses partenaires. Mais doit aussi être équipée en conséquence, notamment dans tout ce qui est « seuil critique », et qui a été identifié comme tel : par exemple les pistolets automatiques (qui ont cinquante ans d’âge, mais dont il a fallu une nouvelle fois différer le renouvellement), les ponts de franchissement (plus que 200 mètres en magasin, à peine de quoi sauvegarder un minimum de savoir-faire), des déficits dans l’artillerie ou dans l’aéro-combat, un manque de véhicules militarisés pour les patrouilleurs de Sentinelle (transportés sur des Kangoo louées dans le civil), etc.

Été chaud

Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, ce haut responsable militaire préfère « capitaliser » sur « l’ambition forte du président de la République », qui veut que la France mettre en œuvre « la première armée européenne ». Mais l’été a quelque peu échaudé le petit monde de la défense :

 un chef d’état-major général démissionnaire-démissionné (le général de Villiers, en juillet), par un nouveau président sans culture militaire, mais cherchant à s’imposer à la tête des armées (« Je suis votre chef ») ;
 une valse des responsables, avec un nouveau chef d’état-major général (François Lecointre), un nouveau délégué général pour l’armement (Joël Barre), de nouveaux patrons à la tête des services de renseignement, etc. ;
 un chef d’état-major particulier du président, chef des armées, légèrement rabaissé dans l’ordre protocolaire (l’amiral Bernard Rogel), passé du 2e au 3e rang, mais désormais derrière le secrétaire général et le directeur de cabinet (2) ;
 un engagement d’augmenter le budget militaire de 1,8 milliard d’euros pour 2018, et la promesse de tenir une trajectoire de montée jusqu’à 2 % de PIB — prôné par l’OTAN —, mais une amputation de dernière minute de 800 millions au titre du financement des opérations extérieures, pour boucler le budget rectificatif pour 2017 ;
 des perquisitions à la mi-octobre au Centre du soutien des opérations et des acheminements (CSOA), dans le cadre d’une enquête sur les engagements pris par les armées sans appels d’offre auprès de transporteurs privés étrangers (Ukraine, Russie), pour les transferts de matériels urgents lors d’opérations extérieures ;
 le souhait de l’exécutif de « civilianiser » certains hauts postes de soutien, au CSOA, au Commissariat, voire aux services de Maintien en condition opérationnelle (MCO), alors que les militaires ont le sentiment d’avoir déjà perdu la main ces dernières années sur la direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), le secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), la direction des relations internationales et de la stratégie (DRIS), la délégation générale pour l’armement (DGA), etc. — au point que notre confrère Philippe Chapleau, dans Ouest-France, se demande « si la strapontinisation ne guette pas la haute hiérarchie militaire » (20 octobre 2017).

Monde libre

Lire aussi Jean de Gliniasty, « Une certaine idée de la France », Le Monde diplomatique, octobre 2017. Le président Macron a en tout cas mal digéré la levée de boucliers du haut état-major suite aux reports sur la loi de finances rectificative de 2017 de plusieurs commandes de matériel militaire (3). Dans un entretien à l’hebdomadaire Le Point  (31 août 2017), il qualifiait l’inquiétude et la démission du CEMA de « tempête dans un verre d’eau », invoquant les mânes du général de Gaulle, concepteur de la constitution de la Ve République — « un homme dont la formation première était militaire » — pour rappeler que, dans ce régime, « les armées ne font pas ce qu’elles veulent, elles ne sont pas autopilotées », dans le cadre d’un système où « l’autorité militaire rend compte à l’institution civile et politique, et non le contraire », raison pour laquelle le chef de l’État est aussi directement le chef des armées.

Dans le même entretien, M. Macron a lancé un slogan répété depuis comme un mantra par plusieurs responsables civils et militaires : « Je veux que notre armée reste une puissance militaire singulière, avec une vraie capacité de dissuasion. Elle demeurera la première armée européenne, la deuxième armée du monde libre… ». La formule « monde libre » n’était plus guère utilisée depuis des lustres par des responsables français : sans faire au président Macron un procès en « dépendance » politique qui a été fait mille fois à la droite, et pas mal aussi à la social-démocratie molleto-hollandaise (4), on peut y voir un indice supplémentaire de ce qui a déjà été affirmé et pratiqué par le mouvement En Marche et dans les premiers cent jours de son gouvernement :

 des relations privilégiées et un certain suivisme (notamment militaire) avec les États-Unis d’Amérique, Trump ou pas ;
 la reconduction pure et simple des grandes alliances atlantistes de ces dernières années (l’OTAN, l’UE telles qu’elles sont, même s’il est question de les « relancer ») ;
 un certain tropisme eurocentriste, nordiste, est-européen (avec la participation croissante des militaires français à de nouvelles opérations de « police du ciel », ou de « mesures de confiance » au titre de l’OTAN, aux cotés des pays baltes, de l’Estonie, etc. ;
 la permanence d’une stratégie de la tension avec la Russie (dans laquelle Moscou est également passé maître) (5).

Masse critique

Tout en reprenant cette formule de la « première » et de la « seconde » armée , le général Bosser reconnaissait à la mi-septembre, lors d’une journée de présentation de ses forces aux nouveaux parlementaires, que ce but n’est atteignable que si la France est capable de maintenir un « modèle d’armée complet », avec l’ensemble des capacités, y compris les plus pointues (nucléaire, forces spéciales, largage, anti-mines, etc.) dans un cadre « autonome », avec une « masse » critique, et des équipements et qualifications technologiques « de 4e génération », pour pouvoir garder en permanence « un temps d’avance ». Il ajoutait dans les conditions une disponibilité suffisante pour l’entraînement, et un environnement familial des militaires le plus favorable possible.

Dans un même ordre d’idées, Nicolas Baverez (Le Point, 19 octobre 2017) fait remarquer que le Brexit, qui amputera à terme d’un tiers le potentiel militaire européen « uni », « fait de la France le seul pays de l’Union à disposer d’un siège de membre permanent au conseil de sécurité de l’ONU, d’une dissuasion nucléaire autonome et d’un modèle complet d’armée ». Ce qui, donc, étendrait ses responsabilités et justifierait plus que jamais un effort en faveur du renforcement de son appareil militaire.

Ordre remis en cause

La nécessité du maintien d’un « modèle d’armée complet », découle notamment, selon la Revue stratégique de défense et de sécurité nationale publiée le 13 octobre dernier, du fait que la France est « exposée et engagée », avec des interventions simultanées et inscrites dans la durée, un territoire national directement attaqué, une bande sahélo-saharienne vulnérable, un flanc est et nord sous tension, sans parler d’un Proche-Orient globalement déstabilisé.

Le premier chapitre insiste d’ailleurs sur la « remise en cause de l’ordre international » et notamment du multilatéralisme, et liste les facteurs jugés négatifs :

 une autonomie croissante des acteurs (y compris d’organisations proto-étatiques recourant au terrorisme) ;
 une hiérarchie de la puissance internationale en évolution rapide ;
 un climat d’incertitude « poussant certains pays à douter de leurs alliés » ;
 une hétérogénéité et une imprévisibilité des acteurs qui augmente les risques ;
 une remise en cause des règles et institutions internationales, « contestées ou contournées par des acteurs qui récusent un ordre international dicté selon eux par l’Occident, et en ont désormais les moyens » ;
 le choix délibéré, par certaines grandes puissances , « d’une posture privilégiant ouvertement les rapports de force » ;
 le dédain croissant pour l’Organisation des Nations unies et ses agences, « qui demeurent pourtant essentielles en matière de prévention des conflits, de réponse aux crises humanitaires, de légitimation des interventions militaires ou des opérations de stabilisation post-conflit » ;
 les nombreux blocages auxquels est confronté le Conseil de sécurité « en raison du primat accordé ouvertement par certains pays à leurs seuls intérêts de puissance » ;
 plus encore, toujours selon la Revue stratégique, plusieurs pays, y compris des membres du Conseil de sécurité, « invoquent l’histoire ou leurs valeurs pour relativiser la portée et le caractère juridiquement contraignant de principes internationaux auxquels ils ont pourtant adhéré », etc.

Panoplies guerrières

Il est vrai que le temps est au « réchauffement » de la planète géopolitique :

 le président américain Donald Trump, qui a entrepris de dynamiter l’essentiel de la diplomatie de son prédécesseur, Barack Obama, souhaite faire sortir son pays de tous les traités ou arrangements jugés contraignants ou « injustes » (6) ; il a augmenté de 10 % les dépenses militaires de son pays, veut atteindre l’objectif de douze porte-avions pour l’US Navy (autant que sous la « guerre froide »), et menace de « laisser faire les gars » (son entourage militaire) en Corée du Nord ou ailleurs ;
 l’activisme militaire russe se manifeste de plus en plus en mer Noire, en Méditerranée, en Syrie, au dessus de l’Atlantique, ainsi que sur la scène diplomatique internationale, en cherchant à bloquer certains instruments de médiation lorsque ses intérêts sont en jeu ;
 Pékin privilégie l’influence économique et les rapports bilatéraux, tout en investissant le champ stratégique : trois flottes chinoises dotées de porte-avions sont annoncées pour 2030 — une par secteur maritime ;
 les exportations mondiales d’armement ont doublé depuis 2012, l’Inde restant le premier importateur, et les États-Unis de loin le premier vendeur ;
 les puissances nucléaires « classiques » renouvellent leurs panoplies, tandis que d’autres tentent d’entrer dans le « club », à force d’essais de missiles balistiques ou de croisière, en dépit de l’adoption par l’ONU d’ un traité d’interdiction des armes nucléaires… quelque peu surréaliste.

Philippe Leymarie