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Mon, 18 Sep 2017 17:57:07 +0200

Vivre et penser comme des DRH

 (^..^)

De sa délicieuse voix traînante, Deleuze, dans son Abécédaire, dit ce qui fait le point de charme d’un ami, le grain de folie qui porte à l’aimer. Et puis il dit, à l’inverse, le sentiment de la disconvenance irrémédiable comme il naît parfois instantanément, qui rend certaines fréquentations impossibles pour quoi que ce soit : « on entend une parole, et on se dit : non mais qu’est-ce que c’est que cette immondice ? ». Les DRH tiennent les 11 et 12 octobre leur 34e congrès au Pré Catelan. On lit le programme. Et c’est comme une benne à ordure qui viendrait verser au milieu d’une nappe de pique-nique.

Le même Deleuze, extra-lucide, prophétisait : « on nous apprend que les entreprises ont une âme, ce qui est bien la nouvelle la plus terrifiante du monde ». Mais dans l’ordre du terrifiant, qu’est-ce qui est le pire : qu’elles aient leur petit sentiment ou qu’elles se piquent de penser ? Car elles pensent aussi. Et comme l’époque n’est plus à la contention, elles pensent à ciel ouvert. Tiens : comme les décharges.

Lire aussi Gilles Balbastre, « Le fantassin du dialogue social », Le Monde diplomatique, septembre 2017. On ne s’intéresse pas assez à la littérature managériale. Bien à tort. Quand la fusion organique du capital et de l’État a atteint le stade Macron, c’est une littérature politique. L’« édito » du congrès ne s’en cache d’ailleurs pas : « Le Congrès HR est le reflet d’une fonction RH en mouvement. Ou plutôt en marche ! ». En réalité il se sous-estime : le congrès et sa littérature sont politiques à un titre bien moins superficiel. C’est qu’on y pense l’homme et la vie, ni plus ni moins. Évidemment sous l’hypothèse directrice que l’entreprise est la vie, épuise la vie. Bien sûr on se récrie, on proteste du souci de l’« équilibre des collaborateurs », de la « préservation de leur vie personnelle ». Las, il suffit d’un malencontreux lapsus calami pour ruiner tous les efforts de la dénégation : « Concilier vie professionnelle et professionnelle pour attirer les talents » (1), annonce un atelier du 11 octobre après-midi. Patatras…

Confirmation d’une tendance en fait à l’œuvre depuis le milieu des années 1980, disant donc quelque chose de l’essence du néolibéralisme, la convergence, non pas des luttes, mais de l’entreprise, de l’armée et des sports extrêmes est de nouveau à l’honneur au programme du 34e Congrès HR. On y écoutera en vedette américaine, ou plutôt britannique, Mark Gallagher, « ancien directeur d’équipes de Formule 1, expert en motivation et en performance » et aussi, par le fait, en remplacement flash des pneus usés dans les stands. On nous apprend que le chef-chauffard est par-là même « spécialement qualifié pour diriger n’importe quelle entreprise dans n’importe quel domaine pour atteindre le plus haut niveau de performance », pétition d’universalité qui jette un froid à l’échelle du salariat tout entier. Mais, à tout prendre, le statut de collaborateur-pneu n’est-il pas préférable à celui de cobaye entre les mains du Médecin-chef de l’Institut de recherche biomédicale des armées, qui se propose, lui, de produire des « collaborateurs augmentés » ?

Pneu ou cobaye, ça n’est jamais que la suite logique d’un acte originel posé en mots : ressource humaine. Un employé d’un Jobcenter berlinois livre la vérité ultime de la chose : « Nous proposons aux entreprises du matériel humain bon marché » (2). On voudrait, paraphrasant Georges Canguilhem et par une simple substitution de mot, poser aux DRH la question que celui-ci adressait aux psychologues dévoyés : « qu’est-ce qui pousse ou incline les [DRH] à se faire, parmi les hommes, les instruments d’une ambition de traiter l’homme comme un instrument ? ». Mais les DRH sont sacrément partis. Si on en rattrapait un, il répondrait sûrement qu’il faut « décliner les méthodes agiles dans les modes de travail pour simplifier les process ». Entre le médecin-chef fou à lier, la phraséologie du « collaborateur » et la méthode des process agiles, nous savons donc en quel lieu précis s’établit la pensée DRH : à l’intersection du totalement flippant, de l’ignoble en roue libre et du grotesque à se rouler par terre.

Mais s’il faut s’intéresser aux DRH c’est parce que leur Congrès rencontre l’époque comme jamais, et même qu’il en donne l’idée pure. Que l’entreprise soit la vie, et la société une entreprise, c’est le sens le plus profond du macronisme. On signale que Muriel Pénicaud ouvre les travaux du 34e Congrès sous l’appellation avantageuse de « DRH de l’entreprise France » — au cas où il resterait des mal-entendants. L’« édito » tease à mort : « La ministre a accepté d’être face à vous, en toute proximité, pour répondre à toutes vos questions. Sans aucun filtre ». Tu parles ! C’est toute la classe macronienne qui en a d’avance le système glandulaire surmené. Car sous la pellicule fine des ultra-riches, du reste probablement indifférents à cette insane bouillie verbale, s’ils n’en rient pas eux aussi — mais autrement —, il y a toute la petite troupe électorale des wanabees qui, eux, s’y croient à fond. Ils lisent Challenges ou Winner comme jadis on lisait Salut les copains : avec des étoiles dans les yeux, se ruinent le poignet sur des posters dépliables de Xavier Niel, se repassent dans la voiture leurs leçons de globish, optimisent leurs process, ne rêvent que d’être « augmentés », vivent la vie comme une startup. On n’aurait pas d’obstacles à ce qu’ils restent entre eux, comme dans une sorte de parc à thème, qui par parenthèses pourrait connaître un réel succès, c’est qu’il y a des choses à voir et à entendre qui méritent qu’on paye. Le problème est que ces débiles ont la forme de vie agressivement envahissante, et qu’ils ont même pour projet d’y mettre tout le monde : ils se sont d’ailleurs donné un président pour ça.

Quoiqu’ils nous fassent énormément rire, il faut tout de même leur dire que leur vision de l’homme, de la vie et de la société nous est parfaitement répugnante. Que leur congrès lobotomique se propose de la célébrer en tous ses atours est une occasion dont la signification présente ne nous échappe nullement, et, disons-le leur, dont nous commençons à être quelques-uns à vouloir trouver un parti à en tirer. Si d’ailleurs quelque initiative se formait en vue d’aller leur faire savoir sur place une ou deux choses en ce sens, c’est avec un grand bonheur que nous nous y joindrions.

Une toute dernière chose : on n’exclut pas que, dans un réflexe très professionnel de branding management, d’e-reputation et de communication agile, les DRH auront à cœur de rétablir aux yeux de l’opinion leur dignité offensée, et se mettront en peine d’une réponse justement offusquée, pour expliquer qu’au cœur du process de coworking, la fonction RH ne sert pas seulement le développement des hommes mais aussi celui de la Cité où elle s’inscrit à titre citoyen, humaniste et responsable (3). Vraiment, on voudrait leur dire : oh oui, s’il vous plaît, écrivez-nous un petit quelque chose.

Frédéric Lordon

Mon, 18 Sep 2017 17:30:58 +0200

Au Togo, le dernier homme fort d'Afrique de l'Ouest

Rien ne va plus au Togo, petit pays d’à peine 8 millions d’habitants, pris en sandwich entre le Ghana et le Bénin — deux démocraties qui passent pour exemplaires. Les libertés civiles dont jouissent les citoyens de ces deux pays depuis le début des années 1990 et les nombreuses alternances démocratiques qu’ils ont connues n’ont toujours pas déteint sur leur voisin : le Togo abrite désormais le dernier régime familial autoritaire d’Afrique de l’Ouest.

Depuis la chute de Yahyah Jammeh en Gambie,le 2 décembre 2016, Faure Gnassingbè, 51 ans, est le seul dans la sous-région à perpétuer l’emprise d’un clan, d’un corps (l’armée) et d’une ethnie sur le pouvoir. Tous trois ont été hérités de son père, feu le général-président Gnassingbè Eyadema, issu de l’ethnie kabyè du nord du pays, moins opulente que celles des commerçants du littoral.

Manifestations monstres à Lomé

Lire aussi Michel Galy, « Togo, une dictature à bout de souffle », Le Monde diplomatique, juin 2014. Faure Gnassingbè, formé en finances à Paris-Dauphine et en management aux États-Unis, avant d’être nommé ministre des travaux publics, de l’équipement et des télécommunications en 2003 par son père, arbore un look policé et le costume du civil. Mais il continue de s’appuyer sur la force militaire, quelque 8 500 hommes, véritable clé de voûte du régime. Il fait par ailleurs partie de ces « fils de » plus en vogue dans d’autres régions du continent (Joseph Kabila depuis 2001 en République démocratique du Congo, Ian Khama depuis 2008 au Botswana, Ali Bongo depuis 2009 au Gabon et Uhuru Kenyatta depuis 2013 au Kenya).

En un mois, son assise a été sérieusement ébranlée. Tout d’abord, les manifestations d’un nouveau parti d’opposition mené par un nouveau-venu, l’anthropologue et juriste Tikpi Atchadam, que l’on pouvait penser inoffensives, ont pris une tournure inhabituelle. Plusieurs villes ont bravé une interdiction de manifester le 19 août, et se sont soulevées, y compris dans le nord. La répression a fait sept morts et motivé une rassemblement de masse d’au moins 100 000 manifestants (un million selon les organisateurs), le 7 septembre à Lomé, la capitale.

Deux septennats taillés sur mesure après 2020 

Ensuite, le sommet Israël-Afrique que voulait abriter le Togo du 23 au 27 octobre a été reporté à une date non déterminée — et selon toute probabilité, annulé. Enfin, les conditions de l’arrivée au pouvoir de Faure Gnassingbè sont plus que jamais en débat.

La rue demande en effet le respect d’un Accord politique global (APG) négocié en 2006 avec la classe politique après son coup de force institutionnel du 5 février 2005, quelques heures après la mort de son père. Pour mémoire, Faure Gnassingbè avait empêché le président de l’Assemblée nationale en exercice de revenir d’un voyage à l’étranger, pour procéder en toute hâte, le 6 février suivant, à des modifications à la Constitution lui permettant de redevenir député malgré son mandat ministériel, puis de se faire élire nouveau président de l’Assemblée (1))… Le tout, pour être élu trois mois plus tard avec une courte majorité, dans un contexte de répression et de fraude flagrante — des soldats ayant été vus emportant des urnes pleines hors des bureaux de vote.

L’exemple rwandais

L’APG, qui limitait en 2006 à deux le nombre de mandats présidentiels successifs, n’a eu aucune suite. « Bébé Gnass », comme on l’appelle chez lui, a en effet entamé en 2015 son troisième mandat. Prêt à suivre les exemples donnés par l’Afrique centrale plutôt que par sa sous-région, il voudrait de nouveau modifier la Constitution de manière à rempiler en 2020 pour deux septennats, jusqu’en 2034. Un calendrier calqué sur celui de Paul Kagamé, au Rwanda, dont il fait partie des admirateurs. Son homologue l’a reçu plusieurs fois à Kigali sans aller lui-même à Lomé, préférant dépêcher une mission d’experts rwandais en février, pour conseiller le Togo sur ses réformes politiques.

Depuis la manifestation monstre du 7 septembre, le chef de l’État togolais reste muré dans son silence. Sur les réseaux sociaux, les critiques pleuvent. Certains le présentent comme un usurpateur, d’autres comme un bon vivant, voire un « noceur ». La raison ? Son statut de célibataire endurci, qui ne l’empêche pas d’avoir reconnu près d’une vingtaine d’enfants dans nombre de familles différentes — y compris parmi les filles et nièces des opposants les plus virulents à l’encontre de son père, des faits de notoriété publique au Togo.

Entre peur et espoir 

Que se trame-t-il et que peut-on attendre des semaines qui viennent ? Selon nos sources, les parachutistes cantonnés à Kara, le fief du clan Eyadéma au nord du Togo, auraient reçu des uniformes de gendarmes pour seconder leurs collègues dans les opérations de maintien de l’ordre. Certains de leurs véhicules militaires auraient été repeints en bleu. Si les villes de Kara et Sokodé ont « bougé » dans le nord du pays en manifestant le 19 août, l’armée, elle, reste bien verrouillée. Les anciens généraux ont été mis à la retraite et les officiers les plus menaçants jetés en prison, comme le propre demi-frère du président, Kpatcha Gnassingbè, condamné à 20 ans de prison en 2011.

« De nouveaux responsables ont été bombardés, des jeunes qui se surveillent les uns les autres, personne ne voulant finir devant la Cour pénale internationale de La Haye, signale une source sécuritaire à Lomé. Aucun d’entre eux n’a la maîtrise des deux ou trois unités qui permettraient de faire un coup d’État ». Certains redoutent de voir les militaires les plus fidèles au régime infiltrer les manifestations en tenue civile, comme en 2005, et provoquer des affrontements qui justifieraient, une fois de plus, le recours à la manière forte.

Les esprits s’échauffent, donc, dans un pays marqué par la peur et les vagues successives de répression — 500 morts en 1993 et autant en 2005 selon les Nations unies. Les uns évoquent déjà un « scénario à la burundaise », avec un chef prêt à réprimer son peuple à tour de bras, comme le fait Pierre Nkurunziza au Burundi depuis avril 2015 (lire « Au Burundi, le spectre d’un génocide ? »). Les autres rêvent d’un scénario burkinabé, calqué sur le soulèvement populaire d’octobre 2014 qui a chassé Blaise Compaoré, après plus de trente ans de règne.

Sabine Cessou

Fri, 15 Sep 2017 17:44:45 +0200

Et la France arma ses drones…

Drones attack

« En armant ses drones, la France rejoint le groupe des nations qui se sont déjà dotées de cette capacité ou sont en train de le faire », a souligné la ministre des armées dans le vaste hangar aviation du BPC (1) Mistral, faisant référence à la dizaine de pays dotés de cette capacité, dont les États-Unis, Israël, le Royaume-Uni, parmi les premiers ; mais aussi, ces dernières années, l’Iran, l’Irak, le Pakistan, la Turquie, la Chine, et bientôt l’Italie et l’Allemagne. « Cette expansion de la détention des drones armés confirme qu’il s’agit d’une capacité clé du combat de demain, a insisté la ministre, comme l’ont été, à leur époque, le blindé ou l’avion. La France ne saurait passer à côté sous peine de se voir déclassée ».

Lire aussi Ioana Puscas, « La quête du soldat augmenté », Le Monde diplomatique, septembre 2017. Dès 2016, le chef d’état-major de l’armée de l’air, le général Lanata, s’était déclaré partisan de l’armement des drones. Cette décision aurait pu être prise plus tôt, s’il n’y avait eu les fortes réserves du président François Hollande, sans doute échaudé par le précédent américain, et le souci de son ministre de la défense Jean-Yves Le Drian — partisan au contraire de cette mesure — de ne pas déclencher une nouvelle bronca à gauche en période préélectorale.

Temps d’avance

L’autre raison, plus « utilitaire », est que l’armée française est en difficulté dans les confins du Mali, du Niger, du Tchad, aux marches d’une Libye en guerre civile larvée : les quatre mille soldats de l’opération Barkhane peinent à sécuriser un espace aussi vaste que le continent européen, éloigné de milliers de kilomètres de leurs bases, alors que les troupes des Nations unies et des pays de la région manquent elles-mêmes de moyens, voire de volonté politique. D’où la recrudescence d’attaques et d’attentats, notamment au centre et au nord Mali, leurs auteurs profitant du décalage entre l’alerte et la mise en œuvre des moyens miliaires pour s’enfuir, se fondre dans la population, rejoindre des caches, etc.

Ce que la ministre Florence Parly formule ainsi : « À l’extérieur de nos frontières, l’adversaire se fait plus furtif, plus mobile, se dilue dans les vastes étendues du Sahel ou se dissimule au milieu des populations civiles. Face à ce constat, nous ne pouvons rester statiques. Nos modes d’action et nos équipements doivent s’adapter pour garder le temps d’avance qui est décisif pour atteindre nos objectifs ».

Dans ce contexte, explique-t-elle, les drones de type Reaper sont devenus des moyens incontournables dans les opérations au Sahel : ils permettent de surveiller, d’identifier et de suivre les cibles et permettront donc, à l’avenir, de les « traiter » en temps quasi-réel, alors qu’il faut aujourd’hui faire appel à des avions ou hélicoptères de combat, dont les frappes sont d’ailleurs parfois guidées par les drones de surveillance, mais sur fond de beaucoup d’inconnues et de lourdeurs : la disponibilité des appareils, la coordination parfois imparfaite de plusieurs moyens, des temps de déploiement sur zone importants, « alors même que l’opportunité de traiter la cible est souvent fugace ». D’où un taux d’échec important.

Sous contrôle… américain

Lire aussi Pierre Grosser, « Drones, frappes chirurgicales : les nouveaux habits de la guerre », Le Monde diplomatique, septembre 2014. Dans la pratique, l’armée de l’air française ne disposera pas de drones armés avant 2019 : les six MQ 9-Reaper américains achetés en 2013 — année du début de l’intervention au Mali, puis dans tout le Sahel — qui sont actuellement déployés à Niamey (Niger), n’ont pas été équipés pour l’emport d’armes, ce qui nécessitera un « retrofit » qui ne sera pas possible avant 2020. D’ici là, une solution aura peut-être été trouvée, pour les équiper d’armement français ou européen.

Les six autres appareils commandés par la France en décembre 2015 doivent être livrés en 2019, et pourront donc être armés de missiles : les Hellfire américains — d’une portée d’une dizaine de kilomètres — sont les seuls adaptés pour le moment à ces aéronefs. La fourniture de ces appareils inclut le système de communication, d’observation, de gestion de vol, et le cas échéant de conduite de l’armement, chaque station pouvant prendre en charge trois drones.

Le choix en urgence de l’achat de ces systèmes « sur étagères » avait requis une autorisation de l’US Air force (qui acceptait qu’une demi-douzaine de drones sur le point de lui être livrés soient attribués aux Français) ainsi qu’un feu vert parlementaire américain (au titre des Foreign military Sales), et avait induit une « absence de maîtrise sur la maintenance, la formation et partiellement sur l’emploi des drones », comme le reconnaît sans peine le rapport sénatorial français, le fabricant General Atomics étant resté présent à tous les stades : la formation, bien sûr, mais aussi — sur les théâtres des conflits — la maintenance, la préparation des missions, les phases de décollage et atterrissage des machines. En outre, il a fallu faire une demande spécifique au Congrès américain pour chaque nouvelle zone de déploiement du système de drones — y compris pour en baser un à Cognac aux fins de formation...

Par ailleurs, les équipements d’observation et de transmission des renseignements d’origine électromagnétique (ROEM) pour cette première commande au standard de l’US Air force ne pouvaient être qu’américains : la confidentialité du flux de données n’est donc pas garantie. La seconde commande, livrable en 2019 au standard « export », ne devrait plus être assortie de restrictions en termes de zone de déploiement, et ne nécessitera plus la présence de techniciens de General Atomics. Entretemps, l’armée de l’air aura reçu et mis en service un simulateur sur la base de Cognac, où stationne le régiment « 1/33 Belfort » qui met en œuvre les drones français.

Dans la boucle

Mme Parly a réfuté par avance les réserves éthiques que cette mesure peut susciter, comme c’est le cas en Allemagne. « Je n’ignore pas les craintes et les amalgames. Non, un drone armé n’est pas un robot tueur. Ce sont deux systèmes qui n’ont rien de semblable. Cette décision ne change rien aux règles d’usage de la force, au respect du droit des conflits armés » (lire « Le Sénat sur la piste des Terminator). En effet, le drone — dans sa version actuelle — reste sous contrôle humain, même si, comme dans le cas d’un canon Caesar, d’un missile de croisière ou d’un Rafale, l’opérateur est physiquement éloigné de l’objectif.

Les règles d’engagement des drones armés seront donc identiques à ce qu’elles sont pour les autres armes dans les forces françaises, impliquant dans la majorité des cas une série de feux verts préalables de la chaîne de commandement, selon une séquence de validation des cibles en cinq étapes :

 identification préalable, puis visuelle ;

 vérification de la cohérence avec les règles d’engagement ;

 estimation des dommages collatéraux ;

 enfin, décision par l’autorité du théâtre d’opération, « avec un niveau d’autant plus élevé que le risque de dommage collatéral est fort », indiquent les sénateurs Perrin et Roger.

Le général André Lanata, chef d’état-major de l’armée de l’air, rappelle que « les drones sont déjà dans la boucle du feu puisqu’ils désignent les cibles et guident les missiles Hellfire des hélicoptères et les bombes des Mirage ». On insiste aussi, au ministère de la défense, sur le fait que, contrairement aux usages par exemple des Américains (dénoncés dans le film Good Kill d’Andrew Niccol, sorti en 2013, où l’on voit les pilotes rejoindre leur cottage aux États-Unis entre deux poursuites ou tirs de leurs drones volant à douze mille kilomètres de là), les pilotes et mécaniciens mettant en œuvre les drones français sont déployés sur les théâtres de guerre, et non pas « planqués » dans des casernes de l’Hexagone…

Cela aurait pour effet de relativiser les critiques sur une « guerre sans risques », souvent adressées aux opérateurs de drones (mais qui pourraient s’appliquer, tout aussi bien, aux tirs à distance d’obus ou de missiles, les soldats n’ayant cessé au cours des siècles de chercher le moyen de se « déporter » du front, pour se soustraire au feu ennemi tout lui portant à distance les coups les plus efficaces possibles). En l’occurrence, les cinq drones Reaper français en activité au Sahel sont basés sur l’aéroport de Niamey avec leurs systèmes de conduite, leurs pilotes, leurs mécaniciens… et leurs techniciens américains. Ces drones MALE (« moyenne altitude, longue endurance ») se déplacent à 300 km/heure, peuvent rayonner dans toute la région, et rester en observation sur site une quinzaine d’heures, ayant une autonomie totale de plus de vingt-quatre heures.

Chaîne opaque

Évoquant le précédent du président Barack Obama, devenu dans les années 2009-2010 un véritable « seigneur des drones », les sénateurs français, dans leur rapport publié en mai dernier (2), rappellent que, pour faire face à la vague de critiques sur les « assassinats ciblés » par drones armés, l’exécutif américain a dû se résoudre, à partir de 2016, à publier pour la première fois un bilan officiel des actions militaires en dehors des zones de guerre déclarée (comme c’est le cas des frappes de drones en Afghanistan, au Yémen, en Somalie), menées au cours des sept dernières années.

Lire aussi Grégoire Chamayou, « Drone et kamikaze, jeu de miroirs », Le Monde diplomatique, avril 2013. Washington avait alors reconnu 473 opérations « mortelles » ayant entraîné la mort de 2 372 à 2 581 combattants, et de 64 à 116 civils — chiffre très inférieur aux estimations non officielles. Le président américain s’était engagé à publier désormais un bilan par an, ainsi qu’une version expurgée d’un texte établi en 2013, qui fixe le cadre juridique pour les frappes ciblées des États-Unis, et les opérations de capture de dits « terroristes » à l’étranger. Des mesures dont le rapport reconnaît qu’elles ont une portée limitée, ne prenant pas en compte les frappes menées dans le cadre de conflits « déclarés », sans que le Congrès ait de pouvoir de contrôle à priori, « alors que la chaîne décisionnelle interne à l’exécutif reste opaque ».

Tout en faisant valoir que le cas français est différent — en raison d’une « culture d’emploi de la force mesurée et conforme au droit international », et d’une utilisation très minime de ce mode d’action — les sénateurs semblent craindre que l’armement des drones jusqu’ici cantonnés à l’observation ne suscite la controverse dans l’Hexagone. Ils plaident, dans leur rapport, pour une campagne d’explications ainsi que pour un débat au Parlement — dont il n’est guère question pour le moment.

Algorithmes tueurs

Les drones actuels — armés ou non — sont tous pilotés, donc, avec « l’homme dans la boucle ». Ce ne sera plus le cas, sans doute, de la génération suivante de drones, celle des « robots-tueurs », qui — en raison des développements prévisibles de l’intelligence artificielle — seront en mesure de rechercher, puis désigner et enfin traiter une cible de manière autonome, en fonction de leurs algorithmes, et donc avec encore moins d’états d’âme que les militaires.

Dans une lettre ouverte adressée en août dernier à la convention des Nations unies sur les armes, une centaine de patrons d’entreprises de la Silicon Valley mettant au point les technologies d’intelligence artificielle et de robotique — parmi lesquels Elon Musk, patron du constructeur de voitures électriques et partiellement autonomes Tesla ou encore de l’entreprise spatiale SpaceX, mais aussi Mustafa Suleyman, de la société britannique DeepMind, détenue par Google et spécialisée dans l’intelligence artificielle — s’inquiètent d’un éventuel « détournement » de leur savoir-faire pour développer des armes autonomes qui rendraient incontrôlables les futurs conflits, surtout si ces drones armés conduits par leurs propres algorithmes tombaient aux mains de dictateurs ou de terroristes (3)

Au même moment, comme le rappelle la lettre TTU du 13 septembre 2017, le président russe Vladimir Poutine déclarait que le pays qui maîtrisera les intelligences artificielles militaires dominera le monde. Et la centrale américaine de renseignements, la CIA, annonçait de son côté financer 137 projets dans ce domaine…

Anticipant une montée des critiques contre ces futurs « robots-tueurs », un groupe gouvernemental d’experts a été créé, dont le travail pourrait aboutir à l’élaboration d’un code de bonne conduite et de bonnes pratiques concernant ces futurs « systèmes d’armes létaux autonomes » (SALA), qualificatif préféré à celui de « robots tueurs ».

Selon certains experts, un tel code pourrait comprendre :

 la limitation de l’usage des SALA aux objectifs militaires par nature (et non par emplacement, destination ou utilisation) et à certains contextes (milieux non urbains et peu habités), et dans les seuls cas où l’humain ne peut pas prendre lui-même la décision (subsidiarité) ;

 une réversibilité du mode autonome ;

 la programmation du « bénéfice du doute » au sein du SALA ;

 l’enregistrement des actions des SALA ;

 la formation des opérateurs des SALA au droit humanitaire international.

Légalité et léthalité

Lire aussi Édouard Pflimlin, « Les Nations unies contre Terminator », Le Monde diplomatique, mars 2017. Tout en rappelant qu’on n’en est pas là, les sénateurs Perrin et Roger — tout à leur plaidoyer, finalement victorieux, en faveur de l’armement des drones — soutiennent que, contrairement aux Américains qui ont fait usage des drones armés hors du cadre d’opérations militaires ou de conflits ouverts et reconnus, et qui ont invoqué comme justification une notion vague et extensive de « légitime défense » s’étendant à la planète entière, cet emploi de drones armés peut être compatible avec le principe de non-agression, la France privilégiant la légalité internationale, dans le cadre d’opérations autorisées par le Conseil de sécurité de l’ONU, avec l’accord du pays concerné.

Qui plus est, ces drones peuvent être — selon nos parlementaires — un outil pour mieux respecter le droit international humanitaire : ils permettent, en raison de leur endurance, et de leurs capacités d’observation et de renseignement, de mieux distinguer à priori entre civils et combattants, et donc de confirmer la valeur militaire d’une cible, et l’absence de « dommage collatéral inacceptable » ; ou de choisir « probablement le meilleur moment pour neutraliser une cible, avec un risque de dommage collatéral réduit » par rapport à une opération conjointe drone/avions de chasse.

Et, tant qu’à faire, ils rajoutent quelques petits arguments complémentaires à la liste déjà impressionnante d’avantages attribués aux drones armés, dont nous avons rendu compte en détail dans un précédent article. C’’est ainsi qu’avec les drones armés :

 les problèmes de coordination entre les divers opérateurs se trouveront réduits, la boucle de décision et d’exécution étant plus claire et plus courte, le tout en temps quasi réel ;

 les « opérateurs du drone » ne seront pas soumis au même stress intense que les pilotes d’avions, « ce qui peut minimiser le risque d’erreur » (4)

 une fois la munition tirée, le drone peut immédiatement, et avec une grande précision, « estimer les dommages collatéraux potentiels », ce qui « permet le cas échéant de ne pas employer de munition supplémentaire ».

Bref, on voit là comment les parlementaires, outre leur souci de bonne proportionnalité et de maîtrise des dommages collatéraux, se font aussi un devoir de gérer à l’économie les deniers publics.

Philippe Leymarie

Thu, 07 Sep 2017 16:09:20 +0200

Rwanda : l'arrestation rocambolesque de l'opposante Diane Rwigara

L’opposante rwandaise Diane Rwigara, dont on était sans nouvelles depuis mardi 29 août à 10h15 — l’heure de sa dernière connection WhatsApp —, a fait sa réapparition le 4 septembre au soir. On se perdait en conjectures sur sa possible garde à vue pour une accusation de fraude fiscale à l’encontre de sa famille (présente dans les secteurs de l’immobilier, du savon et du tabac) ainsi que faux et usage de faux dans les listes de soutien qu’elle a présentées — en vain — pour sa candidature à la présidentielle du 4 août. Or, il semblerait qu’elle n’ait pas quitté son domicile de Kigali pendant plusieurs jours (lire « Diane Rwigara, une voix critique exclue de la présidentielle rwandaise »).

Une vidéo de son arrestation, le 4 septembre au soir, montre Diane Rwigara en train de tancer un policier. « Comment voulez-vous qu’on aille à la police, alors que vous nous avez enfermés ici ? », s’emporte-t-elle en kinyarwanda. La famille a été privée d’argent (130 000 dollars en liquide et les comptes bancaires auraient été fermés, selon nos informations) ainsi que de moyens de communication (ordinateurs et téléphones). « Vous êtes des voleurs, a poursuivi l’opposante sous l’objectif des caméras. Ne mentez plus aux journalistes. Dites leur que vous nous aviez enfermés ici… Vous persécutez ma famille uniquement parce que j’étais candidate à la présidentielle ».

La garde présidentielle déployée autour du domicile des Rwigara

Que s’est-il passé ? Après une perquisition menée le 29 août, cinq membres de la famille Rigwara ont été embarqués par la police pour quinze heures d’interrogatoire sans avocat. Puis reconduits chez eux au petit matin le lendemain : Anne, la sœur de Diane Rwigara, qui gère les affaires familiales (deux usines fermées en raison de l’enquête pour fraude fiscale au cours des dernières semaines), ainsi que deux de ses frères et sa mère Adeline — l’une des rares femmes au Rwanda à critiquer ouvertement le pouvoir depuis la mort de son mari, l’homme d’affaires Assinapol Rwigara, dans des circonstances troubles en 2015. Appelée après un accident de la route subi par son mari, elle s’est vue refuser le droit d’emmener le blessé à l’hôpital, et dénonce depuis, comme toute sa famille, le fait que des policiers l’aient embarqué dans leur véhicule pour l’emmener directement à la morgue, où le médecin légiste a constaté un décès par blessures faites par des objets contondants dans la nuque.

Le 30 août, une altercation a eu lieu entre des journalistes qui se trouvaient devant la maison des Rwigara à Kigali, et des agents de sécurité. L’un d’entre eux a expliqué aux journalistes qu’il appartenait à la garde présidentielle — renforçant les soupçons d’un traitement politique du dossier Rwigara au sommet de l’État. La police a ensuite démenti détenir la famille en garde à vue, sans donner plus de détails. Avant de donner un semblant d’assaut à la villa, pour arrêter l’opposante formellement cette fois, devant les journalistes, appelés pour l’évènement. Elle a ensuite été reconduite chez elle dans la soirée, mais se trouve toujours privée de moyens de communication.

La colère d’Adeline Rwigara, mère de l’opposante

Dans une vidéo du soir du 4 septembre, Adeline Rwigara mâche encore moins ses mots que sa fille, usant d’une liberté de ton inconnue au Rwanda après une semaine de résidence très surveillée.

« Laissez-moi parler, dit-elle aux policiers. Mettez-moi les menottes, j’ai l’habitude, ça fait une semaine que je suis menottée avec mes enfants. Mon enfant s’est portée candidate comme une Rwandaise mais dans ce pays personne ne dispose de la liberté. Du coup, vous nous avez inventé des taxes qui n’ont jamais existé. Les menottes, j’ai déjà l’habitude. Vous êtes des démons. Des Interahamwe d’un degré supérieur, on ne sait pas d’où vous venez, vous mentez seulement, vous mentez au monde entier. C’est vous qui avez amené les journalistes, alors laissez nous parler. Pourquoi les avez-vous amenés, preuve que vous êtes bêtes ! Vous croyez qu’ils sont des tueurs comme vous ? État de tueurs, depuis le temps, vous n’êtes que des Interahamwe. Ca fait une semaine que nous sommes ligotés et gardés par la garde présidentielle. Vous nous avez pillés, vous avez vandalisé la maison, éventré le plafond, tout est à terre. Vous avez enfoncé les portes, pris tout l’argent, laissez-moi, foutez-moi la paix, tueurs ! »

Selon un proche, qui témoigne pour Le Monde diplomatique, Diane Rwigara est « consciente que tout peut arriver et prête à payer le prix pour la cause qu’elle défend ». Elle s’inquiète par ailleurs pour ceux, parmi ses soutiens ayant signé en faveur de sa candidature, qui ont perdu leur emploi ou sont portés disparus.

Sur les réseaux sociaux, une arrestation qui divise

Le fisc aurait demandé à la famille la somme de 6 millions de dollars, entre le moment où elle a annoncé sa candidature, le 3 mai dernier, et celui où elle a déposé les listes de personnes la soutenant, début juillet. Son dossier a été rejeté pour cause de signatures « invalides », après qu’elle eut présenté plus de 1 000 signatures au lieu des 600 demandées par la commission électorale. Lors de la création de son mouvement le 14 juillet, Diane Rwigarae a contesté les accusations de faux dont elle fait l’objet sur ces signatures, affirmant être prête à en répondre en justice.

Sur les réseaux sociaux, l’affaire capte l’attention des Rwandais, les uns traitant Diane Rwigara de « folle » en raison de sa colère, les autres fustigeant le fait que les pouvoirs publics posent cette arrestation rocambolesque comme premier acte, après la réélection du président Paul Kagamé avec plus de 98 % des voix, le 4 août, et la formation de son gouvernement. Le timing comme l’image du pays renvoyée à l’international « ne sont pas bons », assurent certains. Les autorités, déjà dans le collimateur des organisations de défense des droits de l’homme pour la place qu’elles accordant aux opposants, semblent s’être tirées une balle dans le pied avec cette arrestation.

Sabine Cessou

Thu, 07 Sep 2017 14:12:02 +0200

Retour de bâton pour la Silicon Valley

« Dislike. But understand. »

Il y a une dizaine d’années, la Silicon Valley se targuait d’être l’habile ambassadeur d’une toute nouvelle forme de capitalisme, plus « cool » et plus humain. Elle n’a pas tardé à devenir le chouchou des élites, des médias du monde entier et de cette tribu mythique et omnisciente qu’est la « génération numérique ». D’aucuns se risquaient à exprimer leur inquiétude concernant son manque de respect pour la vie privée ou sa froideur de geek à la limite de l’autisme, mais leurs critiques étaient balayées sous prétexte d’être formulées par des néo-luddites. En revanche, l’opinion publique se rangeait résolument du côté des entreprises technologiques.

Lire aussi Dan Schiller, « Internet enfante les géants de l’après-crise », Le Monde diplomatique, décembre 2009. La Silicon Valley représentait ce que l’Amérique avait de mieux à offrir : ses entreprises occupaient et occupent encore régulièrement les premières places dans les classements des marques les plus admirées. Et il y avait de quoi : un secteur très dynamique et novateur qui a trouvé le moyen de transformer des clics et des « likes » en de nobles idéaux politiques, aidant à exporter la liberté, la démocratie et les droits de l’homme au Proche-Orient et en Afrique du Nord. Qui se doutait que le seul obstacle à une révolution démocratique mondiale fût l’incapacité du capitalisme à saisir et monétiser l’attention des étrangers ?

Comme les choses ont changé. Un secteur autrefois salué pour sa contribution au printemps arabe se retrouve désormais accusé de complicité avec l’État islamique. Un secteur qui se faisait fort de sa diversité et sa tolérance apparaît régulièrement dans les journaux pour des cas de harcèlement sexuel ou pour les opinions controversées de ses salariés sur des sujets comme l’égalité hommes-femmes. Un secteur qui s’est fait une réputation en nous offrant des objets et services gratuits est jugé responsable de la hausse des prix dans d’autres domaines, en particulier le logement.

La Silicon Valley fait aujourd’hui l’objet d’une vive opposition. En ce moment, on ne peut pas ouvrir un journal, pas même ces torchons communistes que sont The Financial Times et The Economist, sans tomber sur des appels enflammés à endiguer le pouvoir des « Big Tech », en donnant aux plates-formes numériques le statut d’entreprises d’utilité publique, voire à les nationaliser.

Par ailleurs, le fait que les données générées par les utilisateurs des plates-formes numériques excèdent souvent la valeur des services rendus n’est plus un secret pour personne. Les réseaux sociaux gratuits, c’est bien beau, mais voulez-vous vraiment renoncer à votre vie privée pour que Mark Zuckerberg puisse diriger une fondation qui prétend libérer le monde des problèmes auxquels son entreprise contribue ? Pas sûr.

Pour une grande part, ce tollé a pris la Silicon Valley par surprise. Ses idées, comme les technologies de rupture à la demande, la transparence radicale, toute une économie à la tâche (en anglais, la gig economy) restent hégémoniques. Cependant, cette suprématie intellectuelle repose sur des fondations instables : elle puise ses racines davantage dans l’esprit volontariste post-politique des conférences TED que dans les rapports bancals des think tanks ou des lobbies.

Non pas que ces entreprises s’abstiennent de faire du lobbying. En cela Alphabet vaut bien Goldman Sachs. Elles influencent même les recherches universitaires, à tel point qu’en matière de nouvelles technologies, on aurait peine à trouver un chercheur qui n’ait pas reçu de financement des entreprises concernées. Les récalcitrants se trouvent dans des situations plutôt précaires, ainsi que l’a révélé le triste sort de du programme portant sur les marchés libres de la fondation New America, un think tank influent basé à Washington : sa position fermement hostile aux monopoles semble avoir déplu à Eric Schmidt, directeur et principal donateur de la fondation, qui est aussi président du conseil d’administration de Google. Par conséquent, il a retiré ses fonds du think tank.

Cependant, l’influence politique des géants de la technologie n’atteint pas le même niveau que Wall Street ou les grandes compagnies pétrolières. On ne peut pas dire qu’Alphabet pèse autant dans la réglementation mondiale des nouvelles technologies que Goldman Sachs dans le domaine des finances et de l’économie. Pour l’instant, des politiciens influents comme José Manuel Barroso, l’ancien président de la Commission européenne, préfèrent finir leur carrière non pas à Alphabet mais à Goldman Sachs, la seule des deux institutions à recruter des cadres supérieurs à Washington.

Cela ne devrait pas tarder à changer. De toute évidence, les moulins à paroles qui interviennent lors des conférences TED ne contribuent plus tellement à légitimer les nouvelles technologies — heureusement la bêtise humaine a ses limites. Les grandes plates-formes numériques chercheront donc à acquérir plus de poids politique, suivant le modèle des géants du tabac, du pétrole et des finances.

Deux autres facteurs permettent de comprendre les conséquences possibles de l’hostilité actuelle envers les géants de la technologie. Premièrement, à moins d’un grand accident qui porterait atteinte à la vie privée, les plates-formes numériques demeureront les marques qui inspirent le plus d’admiration et de confiance, notamment parce qu’elles offrent un contraste agréable avec l’opérateur téléphonique ou la compagnie aérienne classiques (aussi avides soient elles, les entreprises technologiques n’ont pas coutume d’expulser leurs clients hors de l’avion).

Et ce sont les entreprises technologiques, américaines mais aussi chinoises, qui donnent l’impression fallacieuse que l’économie mondiale s’est rétablie et que tout est revenu à la normale. Depuis janvier, les estimations des quatre grands groupes Alphabet, Amazon, Facebook, et Microsoft ont augmenté d’un montant supérieur au PIB de la riche Norvège. Qui a intérêt à voir cette bulle éclater ? Personne. Au contraire, les tenants du pouvoir préféreraient la voir enfler davantage.

Pour saisir l’étendue du pouvoir culturel de la Silicon Valley, il suffit de constater qu’aucun homme politique sensé n’ose aller à Wall Street pour une séance photo, alors que tous vont à Palo Alto pour annoncer leurs dernières mesures favorables à l’innovation. Emmanuel Macron veut faire de la France une start-up, non pas un fonds d’investissement. Aucun autre discours n’a cette capacité à rendre les politiques centristes néolibérales à la fois attrayantes et inévitables. Les politiciens, malgré leurs protestations face au monopole de la Silicon Valley, n’offrent pas d’alternative. Et M. Macron n’est pas le seul : de Matteo Renzi en Italie à Justin Trudeau au Canada, tous les hommes politiques de premier plan qui prétendent rompre avec le passé scellent un pacte implicite avec les géants de la technologie, ou du moins leurs idées.

Deuxièmement, en tant que quartier général des sociétés de capital-risque, la Silicon Valley sait assez vite repérer les tendances mondiales. Ses esprits brillants avaient senti le vent tourner avant nous tous. Ils ont également bien compris que le mécontentement ne serait pas apaisé avec des rapports bancals de think tanks, et que d’autres problèmes, de l’inégalité croissante au malaise provoqué par la mondialisation, finiraient par être attribués à des secteurs qui n’y sont pas pour grand-chose.

Ces mêmes esprits brillants de la Silicon Valley se sont rendu compte qu’il leur faudrait des propositions radicales, comme le revenu minimum universel, la taxe sur les robots, ou les expériences avec des villes entièrement privatisées gérées par des entreprises technologiques qui échappent à la juridiction du gouvernement, pour semer le doute dans l’esprit de ceux qui auraient autrement choisi la législation traditionnelle anti-monopole. Si les entreprises technologiques peuvent jouer un rôle constructif dans le financement du revenu minimum universel, si Alphabet ou Amazon peuvent gérer Detroit ou New-York de manière aussi efficace que leurs plates-formes, si Microsoft peut déceler des signes de cancer d’après nos recherches en ligne, alors devrions-nous vraiment leur faire obstacle ?

Avec ses vagues projets héroïques de sauver le capitalisme, la Silicon Valley pourrait bien ringardiser les conférences TED. Mais, même si elles parviennent à retarder d’une décennie la colère populaire et qu’elles permettent de gagner beaucoup d’argent à court terme, ces tentatives pourraient bien ne pas aboutir. Et ce, pour la simple et bonne raison que des entreprises axées sur le profit et des modèles commerciaux féodaux ne peuvent pas ressusciter le capitalisme mondial tout en établissant un New Deal qui limiterait l’avidité des capitalistes — lesquels représentent une bonne part des investisseurs de ces grands groupes.

La manne des données semble intarissable, mais ce n’est pas une raison pour croire que les énormes profits qu’on en tire suffiraient à effacer les multiples contradictions du système économique actuel. Auto-proclamé défenseur du capitalisme mondial, la Silicon Valley risque bien plutôt d’en devenir le fossoyeur.

Evgeny Morozov